Modérateurs : Magistrats de Jade, Historiens de la Shinri
http://www.liberation.fr/actualite/poli ... 550.FR.phpLes débats participatifs voulus par la candidate socialiste ont remporté un vif succès sur le terrain
Pas de "trou d'air", mais plutôt du trop plein. Un trop-plein de frustrations, de déceptions et de colères. Des inquiétudes et des angoisses. Et un formidable besoin de parler. Pour témoigner, tout simplement. Avec le secret espoir d'être enfin écouté ; et - sait-on jamais ? - d'être, cette fois, entendu.
Déroutants, parfois moqués lorsqu'ils ne sont pas ignorés en haut lieu, les milliers de débats participatifs locaux organisés par les sections du PS et les comités Désirs d'avenir ont rencontré un indéniable succès sur le terrain. Anciens militants et nouveaux adhérents, sympathisants et curieux, de tous bords et de tous âges, ont franchi des portes, et saisi les micros qu'on leur tendait. Les notables étaient là, bien sûr, mais ils ont accepté tant bien que mal de se fondre dans le décor. Tout le monde est logé à la même enseigne. A Saint-Jean-de-la-Ruelle (Loiret) où se tenait, mardi 30 janvier, un débat sur la "sécurité durable", deux affiches ornaient les murs : "Impose-toi dans le débat" ; "Demain, rien ne se fera sans toi". Message reçu, ici comme ailleurs.
A Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), lundi soir, les cent personnes présentes ne se le sont pas fait dire deux fois. D'autant qu'ils connaissent bien le thème du débat : la "vie chère". "On s'est installé dans la précarité, on vit des aides du RMI, on n'a aucun pouvoir d'achat", explique le premier orateur, un militant de la CGT-chômeurs. Christine, qui travaille "à la Sécu" : "J'ai un emploi, ma fille a une bourse, je ne paye pas d'impôt, je me sens en risque de précarité, comme beaucoup." Rachida, elle aussi mère célibataire : "Le soleil, je ne le vois jamais. Il faut se battre pour un logement, pour un travail. Pour balayer par terre, il faudra bientôt un diplôme." "L'esclavage existe toujours", lance-t-elle, avant de se rasseoir, accablée. Les deux rapporteurs désignés prennent aussi en note le propos de Monique, infirmière à l'hôpital, qui explique que "notre système de santé prend l'eau".
A chacun son "truc". Dans le Loiret, trois ou quatre thèmes apparaissent sur un écran géant pour lancer le débat. Dans la section du 18e arrondissement de Paris, on distribue des Post-it pour relever questions et témoignages. Lundi soir, lors du débat sur la justice, un ancien prisonnier en utilise deux, d'une écriture serrée, pour résumer ce qu'il veut dire. Au micro, il évoque ces "enfants qu'on met avec des bandits de grands chemins", les "médecins qui distribuent calmants et préservatifs" et "les cris, tous les soirs". Aux magistrats qui l'écoutent, il propose d'inscrire dans leur formation "un jour" en prison. Lorsque la parole est libre, les propos ne sont pas forcément convenus. A Vesoul (Haute-Saône), un ancien directeur général des douanes, un brin exaspéré, propose sa contribution : "Vous me faites nommer ministre de la recherche des fonds, et vous verrez que le pognon retournera dans les caisses de l'Etat !"
La formule inquiétait certains des militants les plus aguerris, davantage rompus aux meetings traditionnels. Mais elle a satisfait d'emblée les plus jeunes, ainsi que tous ceux qui désertaient le débat politique. Le même décalage s'observe au sujet des faux pas et du rythme de la campagne : quand les "anciens" sont parfois en proie au doute, les nouveaux venus balaient spontanément toute critique.
A Lyon, mercredi soir, deux femmes de vingt-cinq ans sont intervenues dans le débat sur le développement durable organisé à l'Opus Café, près de l'hôtel de ville, pour plaider en faveur des transports en commun. Carole Vincent, militante socialiste, a entraîné une de ses amies, Emilie Busset, de gauche mais non encartée. Toutes deux se réjouissent du principe des forums. "C'est un vrai enrichissement de la politique", se félicite la première. Un trou d'air ? "Il n'y en a pas. C'est un argument de la droite pour déstabiliser Ségolène Royal", tranche la seconde. Un jeune adhérent socialiste, Nicolas Bréand (19 ans) n'est pas plus inquiet : "C'est parce que la méthode de Ségolène Royal est complètement nouvelle qu'elle déboussole. J'ai fait plusieurs débats et ce que j'observe, c'est un réel intérêt des gens à discuter et une vraie satisfaction à participer à un débat d'idées."
A Salon-de-Provence, le secrétaire de la section PS, Patrick Alvisi, s'était montré inquiet en ouverture du débat : "Notre nouvelle démarche peut surprendre surtout quand on connaît une campagne un peu molle (...) Mais, gardez votre sang-froid, Ségolène garde son cap. Et surtout prenez la parole." A 22 h 30, une fois la réunion terminée, les anciens militants parlent encore un peu du "reflet chez les gens de ce que disent les journaux". Mais sans grande conviction. Ils croient plutôt que c'est ce mouvement de réunions ouvertes, "où on entend des gens qui, jamais, ne prennent la parole" qui poussera vers la victoire.
Un sentiment partagé à Saint-Jean-de-la Ruelle. Henriette, 40 ans, qui a laissé ses trois enfants à la maison pour venir au débat, est à fond derrière Ségolène Royal. "Tout me plaît chez elle, les valeurs qu'elle défend", explique-t-elle. Elle vient d'adhérer au PS pour la soutenir. Tout comme Paulette, 70 ans, qui votait "centre-droit" jusqu'ici. "Son discours est différent, plus accessible aux gens de la base", souligne-t-elle, en se disant certaine que "Sarkozy, lui aussi, aura ses trous d'air".
Jean-Baptiste de Montvalon avec Régis Guyotat (à Orléans), Sophie Landrin (à Lyon) et Michel Samson (à Marseille)
Mme Royal entend maintenir son "style de campagne"
Invité, mercredi 31 janvier, de "Questions d'info LCP-Le Monde-France-Info", Jean-Louis Bianco, directeur de campagne de Ségolène Royal, a voulu balayer les doutes qu'inspire l'entrée en campagne de la candidate du PS. "Ça ne tangue pas, a-t-il assuré, mais il y a des gens qui n'ont pas compris sa méthode." Il a précisé que Mme Royal n'entendait pas modifier "le style de campagne qu'elle a choisi". "Si cela veut dire utiliser les archaïsmes, les vieilles recettes, nous ne sommes pas d'accord (...). Nous inventons le nouveau socialisme." Le conseiller de Mme Royal a cependant admis une phase de "recul". "Nous avons fait des erreurs, a-t-il reconnu. Nous corrigeons le tir, nous essayons d'être plus réactifs, plus performants, mieux coordonnés." M. Bianco a réaffirmé que "Nicolas Sarkozy doit quitter le gouvernement" : "On ne peut pas être ministre de l'intérieur, chargé de la police, qui prépare les élections, en même temps que candidat."
C'est p'têt pas si con que certains essaient de le faire passer dans l'opinion publique ces nombreux débats participatifs...«En nous laissant parler, elle donne de l'air à la campagne»
Près de Chalon-sur-Saône et dans l'Aisne, comment les militants vivent les débats participatifs chers à Ségolène Royal.
Par Muriel GREMILLET
QUOTIDIEN : vendredi 2 février 2007
Saint-Rémy (Saône-et-Loire), Guise (Aisne) envoyée spéciale
Dehors, le froid fait grelotter la campagne. Dans le dancing, les militants se serrent, sur les chaises en plastique. Ils écoutent les deux animateurs, debout: «Je vous rappelle la règle, dit la modératrice. Nous ne vous donnerons pas de réponse. Nous sommes là pour vous entendre. Pour que plus jamais vous ne puissiez dire "yaka, on aurait dû faire ça".» Depuis trois semaines, partout en France, le même rituel, la même introduction, le même cercle de chaises. Les débats participatifs drainent des militants, mais pas seulement.
Référendum. Jeudi, à Saint-Rémy, dans la banlieue de Chalon -sur-Saône le débat démarre difficilement. «Qui veut prendre la parole, dit Denis Désiré, syndicaliste et animateur. C'est le premier pas qui est difficile.» Un monsieur se lance sur le thème du jour : «Europe, désindustrialisation, mondialisation et délocalisation», rien de moins. Il a préparé des notes. Le tout sera de faire tenir son intervention dans les deux minutes réglementaires. «Je crois que Ségolène devrait se rapprocher des autres sociaux-démocrates, on ne peut pas rester à la traîne.» Immédiatement, le propos fait naître des réactions. Mais sans invective. Les débats roulent sur des généralités mais on parle surtout politique. «C'est qu'on bosse avant de venir, explique une militante. On a pris l'habitude au moment du référendum sur l'Europe de travailler avant les réunions. On continue.» Parfois, le débat replonge vers le concret : ici, on propose une renationalisation des services publics. Là, on demande de lutter contre le dumping social.
Dans la salle, il y a beaucoup de fonctionnaires, quelques agriculteurs, peu de jeunes. Ils ont tous derrière eux un, voire deux, ou trois débats. Ils espèrent une seule chose : «Que Ségolène s'empare des propositions, dit un jeune prof. On parle de trou d'air dans sa campagne, mais c'est faux. En nous laissant parler, elle lui donne de l'air.»
Assis entre les deux animateurs, Arnaud Montebourg, le député du coin, ne dit rien. Il finira par parler, en faisant rire l'assistance. Ce silence des élus, que certains vivent comme une mise à l'écart, est la règle. Pour tous, la tournée de débats aura été éreintante. «J'en ai plein le dos, dit un responsable socialiste. C'est usant, et la campagne n'a pas commencé!» Mais l'affaire a au moins un mérite : «On a commencé à travailler notre réélection aux législatives, dit un député. Dans tous les débats, il y a au moins un quart des gens que je n'ai jamais vu, on noue des contacts.»
Education. De débat en débat, on retrouve des archétypes : le prof en retraite ronchon qui commence toujours ses interventions par «je ne vais pas réussir à tenir en deux minutes...», pour finir cinq bonnes minutes plus tard. L'auto proclamé «citoyen de base». La militante associative, qui «risque de fâcher des gens mais...» Le ou la fan de la candidate qui s'adresse à elle directement sur le mode : «Ségolène, il faut que tu penses à faire ceci ou cela, une fois que tu seras présidente.» Et les militants qui recadrent les propos, font de la politique. Car parfois, le débat vire au concours d'expérience personnelle, au «groupe de parole», confie un militant. Surtout sur l'éducation. Entre les propositions se glissent des témoignages de profs, de parents. «Ça prouve une chose, dit Jean-Pierre Balligand, député de l'Aisne. Qu'il y a une très forte attente à l'égard du PS en matière scolaire.» «Il va falloir répondre aux attentes des gens sur le pouvoir d'achat et l'école», note un modérateur.
Tous attendent avec impatience le 11 février, la grand-messe qui clôturera cette étape participative de la campagne et ouvrira celle des propositions. «On ne doit pas se rater», dit Balligand, qui rassure les participants : «Laissez le temps à Ségolène Royal, le temps de dire des trucs, soyez calmes. C'est moi qui vous le dis. Je ne la soutenais pas au début. Maintenant, je suis discipliné, c'est notre candidate. Et l'essentiel, c'est de se serrer les coudes.» C'est exactement l'image que donnaient ces débats, des gens en rond, qui se regardent. Et espèrent être entendus.
Rebonds
Michel Wieviorka et les intellectuels silencieux dont il se fait le porte-parole feraient mieux de s'intéresser à la démarche participative de Ségolène Royal plutôt que de la traiter par le mépris.
Prétentieux intellectuels!
Par André GAURON
QUOTIDIEN : mercredi 31 janvier 2007
André Gauron économiste, ancien conseiller de Pierre Bérégovoy.
Les uns après les autres, sociologues et politologues se relaient depuis plusieurs années pour diagnostiquer au coeur de la crise qui secoue nos sociétés une crise de la représentation. Un collectif d'intellectuels de plusieurs pays, animé par Michel Wieviorka, vient dans un ouvrage récent d'ajouter sa pierre à cet édifice (1). La distance qui s'est creusée entre les responsables politiques et la population, une pensée restructurée par la mondialisation, la dislocation des réseaux traditionnels de solidarité en seraient, nous disent-ils, quelques-unes des causes.
En fondant sa campagne présidentielle sur une démarche participative et en organisant effectivement des débats dans tout le pays, Ségolène Royal veut répondre à cette crise. On aurait pu penser qu'elle recueillerait de la part de ces intellectuels, à défaut d'une approbation, un intérêt critique et que conformément à leur démarche scientifique ils procéderaient à un examen contradictoire. Tout au contraire, la voilà sommée par Michel Wieviorka ( Libération du 18 janvier) de «renoncer aux expressions qui abaissent la culture et flattent le mépris des intellectuels... de faire échos aux espoirs de ceux qui assurent la production et la diffusion des connaissances, l'analyse sociale, la recherche, la culture...et qui se sentent parfois salis, tirés vers le bas, par des propos ou des attitudes démagogiques».
Des accusations d'une telle gravité auraient mérité d'être pour le moins démontrées, citations à l'appui, puis discutées. Il faut supposer que notre sociologue se trouvait dans l'embarras pour s'en être dispensé. La «bravitude» et les citations tirées de proverbes chinois prononcées à l'occasion de son déplacement en Chine prêtent tout au plus à sourire, mais il faut une certaine dose de mauvaise foi pour y déceler une once de mépris pour les intellectuels. De même, transformer un désaccord sur le nucléaire iranien en «incompétence» et en «faute majeure» relève du procès d'intention que l'on croyait appartenir à un autre âge. Tout le monde semble s'accorder pour refuser à l'Iran l'accès au nucléaire militaire. Mais les uns acceptent que l'Iran maîtrise le nucléaire civil comme le traité de non-prolifération le prévoit mais ne savent pas dire comment ils empêcheront l'Iran de passer du civil au militaire; Ségolène Royal estime, au contraire, qu'il n'est pas possible de faire confiance aux déclarations des dirigeants iraniens et en déduit qu'il est alors préférable de bloquer l'accès au nucléaire civil. Qui est le plus cohérent? Toutefois, la question qui se pose aux uns et aux autres, et qui mériterait débat, ne serait-elle pas plutôt comment anticiper la politique à mettre en oeuvre si l'Iran parvient finalement à ses fins?
L'enjeu de ces accusations réside sans doute dans la déception qu'éprouvent Michel Wieviorka et les intellectuels «silencieux» dont il se fait le porte-parole (autoproclamé?) face à une candidate qui ne ferait pas «échos aux espoirs de ceux qui assurent la production et la diffusion de la connaissance, de l'analyse sociale» ... A moins qu'il ne regrette qu'elle se nourrisse d'autres travaux que des siens? Les sociologues détiendraient-ils une «vérité» qui a été au cours des dernières années fortement contestée aux économistes adeptes de la «pensée unique»? Sans contester le moins du monde la qualité des connaissances qu'ils produisent, celles-ci recoupent-elles toujours le ressenti des différentes couches de la société? Leur prise en compte (et les solutions qu'ils préconisent) peut-elle réduire davantage et de bien meilleure façon la distance entre les politiques et les citoyens que les débats participatifs?
En quoi, enfin, les intellectuels, sociologues ou autres, devraient-ils «être choisis par les responsables d'émissions politiques» pour arbitrer les projets des candidats? Il y a là une prétention politique insupportable dans une démocratie et qui est peut-être le coeur même de la crise de la démocratie française. Il me semblait que dans notre démocratie ce rôle d'interroger les candidats revenait aux journalistes eux-mêmes. Il est vrai que, dans certains domaines, ceux-ci ont pris l'habitude de se faire assister d'experts. Mais la politique n'est ni un sport destiné à faire le spectacle ni une autre façon de faire la guerre. L'expertise, quand elle devient le seul fondement de la décision publique, n'est-elle pas une forme de confiscation du débat public, et donc de la démocratie?
Dans son dernier ouvrage, Michel Wieviorka dénonce, à juste titre, l' «illusion d'une politique des émotions». Mais, là encore, rien dans la façon dont Ségolène Royal mène la campagne présidentielle ne vient démontrer qu'elle céderait à cette tentation. Est-ce jouer avec les émotions que d'inviter les citoyens à exprimer leurs attentes, à dire quelles sont les questions qui les préoccupent, plutôt que jouer au «politique qui a réponse à tout» et parler à la place des citoyens de leurs «vrais» problèmes et demander un blanc-seing pour mettre en oeuvre la nième solution labellisée par tel ou tel expert? N'est-ce pas au contraire du refus d'écouter les hommes et femmes de ce pays que se nourrissent populistes et démagogues?
Ce qu'il faut souhaiter pour le réveil de ce pays, c'est que Ségolène Royal aille jusqu'au bout de sa démarche et que, le moment venu, mi-février nous dit-on, elle mette en perspective les problèmes qu'elle aura fait remonter et, qu'à partir de là, elle construise le projet qu'elle proposera au pays. Non pas des solutions toutes faites comme on en a que trop connu dans le passé, mais un projet qui fixe des objectifs et une démarche de façon à construire collectivement des réponses que chacun puisse comprendre et dans lesquelles une majorité de nos concitoyens puissent se reconnaître. Si ceux qui font métier de produire et de diffuser de la connaissance sociale peuvent enrichir cette démarche de leurs travaux et de leurs critiques, qui s'en plaindra?
(1) Le Printemps du politique. Pour en finir avec le déclinisme, éd. Robert Laffont.
Hum c'est un économiste, pas un journaliste. C'est un "rebond" donc une tribune d'un non journaliste. A l'inverse Wieviorka qui est un sociologue est aussi un gars qui dispose de tribunes très fréquentes dans la presse, notamment au Figaro.Kakita Inigin a écrit :Un journaliste qui reproche aux sociologues d'utiliser le droit d'interpellation dont tous les journalistes usent et abusent.
Dans une démocratie c'est à tous les citoyens qu'il est légitime d'interroger les politiques. Non aux particularismes/privilèges professionels !
Euh, le site en question, c'est un site qui regroupe 7 militants, tous de partis différents.Kakita Inigin a écrit :Je note que le site qui propose la vidéo "coupable" donne aussi des analyses incendiaires sur le PS. Il n'y a qu'un camp sure lequel on a le droit de taper ...
Vendredi, il s'est adressé aux enseignants en défendant une école passéiste.
Profs: Sarkozy fait le fayot
A Maisons-Alfort, vendredi, Sarkozy a longuement expliqué que l'école du XXIe siècle devait s'inspirer de Jules Ferry. (REUTERS)
Par Antoine GUIRAL, Véronique SOULE
QUOTIDIEN : samedi 3 février 2007
Après les ouvriers, qu'il ne cesse de courtiser depuis le début de sa campagne, Nicolas Sarkozy s'attaque à un autre bastion de la gauche : l'école et le monde enseignant. Pour séduire les profs, il leur fait miroiter une carrière revalorisée et des hausses de salaire. Il vient ainsi de confier une mission à l'ancien ministre à l'Enseignement scolaire, Xavier Darcos, dont le but est d'apporter aux enseignants une «amélioration nette et indiscutable de leurs conditions de travail, de leur statut social et de leurs revenus». En meeting vendredi soir à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), le candidat de l'UMP a longuement expliqué comment l'école du début du XXIe siècle devait, à ses yeux ,s'inspirer de celle de Jules Ferry, à la fin du XIXe. Enclenchant la marche arrière toute, Nicolas Sarkozy a livré une vision passéiste et réactionnaire, toute teintée de la nostalgie, d'un supposé âge d'or de l'école.
«Rancoeur». Pour lui, même s'il s'en défend «il ne faut jamais trop magnifier le passé» , tout était beaucoup mieux avant. L'école éduquait, les enseignants apprenaient aux enfants, les élèves sortaient avec un bon niveau dans toutes les matières. «Il était bien rare de rencontrer jadis des enfants sortis de l'école vers le début du XXe siècle à l'âge de 12 ans qui ne savaient pas lire, écrire ou compter correctement, ni exprimer de façon compréhensible leurs pensées et leurs sentiments», assène-t-il.
A quatre reprises, il cite Mai 68 pour faire le procès d'une «idéologie qui a imposé partout le relativisme intellectuel et moral». Dans l'éducation, les «pédagogues» et les libertaires de tout poil ont pris le pouvoir. Et tout s'est effondré. L'élève n'a plus appris grand-chose le «dessin de l'enfant valait celui de Michel Ange» et, plus grave, le principe d'autorité a été mis de côté, au profit d'expériences ou d'échanges plus vivants. Le candidat à l'Elysée prône une «école du respect où les élèves se lèvent quand le professeur entre dans la classe». Dressant le bilan d'un système éducatif à la dérive, il assure que le «problème n'est pas technique, il est intellectuel et il est moral». Persuadé que l'école «ne corrige plus les inégalités mais les aggrave», il l'accuse de ne «plus fabriquer de l'espérance mais de la frustration et de la rancoeur». Et même d'avoir mis «en faillite notre système d'intégration».
En panne. Désormais l' «école ne fonctionne plus comme un lieu de transmission du savoir mais comme une gare de triage où se joue, dès le plus jeune âge, la destinée de chacun», estime le candidat UMP, reprenant une critique centrale des «déclinistes» qui considèrent que le niveau de l'école française a chuté de façon catastrophique et qui réclament un retour aux méthodes traditionnelles. «Au bout de la faillite de l'école, il y a l'éclatement de la famille», ajoute Sarkozy.
Après cette description d'une école en panne qu'il promet, à l'attention des parents, de réparer, le candidat s'est adressé directement aux enseignants. Pas question pour lui de faire de ces gros bataillons d'électeurs les «boucs émissaires d'un désastre dont la politique est seule responsable». Persuadé que les professeurs doutent de la gauche et attendent un autre message des dirigeants politiques, Nicolas Sarkozy leur propose de remettre le projet éducatif au coeur du débat politique pour «refaire une école du respect» et de l' «autorité». Il s'engage à ce que les programmes scolaires soient débattus devant le Parlement : «Nous ne bâtirons pas la même société selon que nous déciderons ou non que l'école est d'abord un lieu de transmission du savoir avant d'être un lieu de contestation de la société.»
Traditionnellement considérés comme majoritairement à gauche, les enseignants ont, ces derniers temps, montré des signes de flottement, notamment après les propos de Ségolène Royal leur reprochant de trouver le temps de donner des petits cours payants et de ne pas travailler assez dans leur établissement. Le ministre de l'Intérieur les caresse dans le sens du poil, soulignant la «dégradation de leurs conditions matérielles et morales depuis vingt-cinq ans». Il s'engage, s'il est élu, «à revaloriser leur carrière». Et propose «que ceux qui voudront travailler davantage puissent gagner plus». En clair, ceux qui voudront s'occuper des études surveillées ou faire du soutien scolaire dans leur établissement seront payés en heures supplémentaires. Une telle proposition ne devrait pas déplaire aux enseignants qui dénoncent le fait que le gouvernement veuille les faire travailler plus sans les rémunérer davantage, notamment avec la réforme des «décharges» qui revient à rallonger les horaires de certains.
Devoirs. Evoquant l'égalité des chances, très en vogue actuellement, Nicolas Sarkozy propose «pour les "orphelins" de 16 heures ou 17 heures dont les parents travaillent», qu'il y ait chaque jour, à l'école, des études surveillées où les enfants feraient leurs devoirs. Il reprend aussi l'idée d'internats d'excellence pour les enfants modestes qui n'ont pas de bonnes conditions pour travailler chez eux.
En ne citant pas une fois le nom du ministre de l'Education, qui pourtant multiplie les réformes, le candidat va encore une fois blesser Gilles de Robien. Lorsqu'il rappelle qu'il reste «beaucoup à faire pour que l'école contribue de nouveau à réduire les inégalités au lieu de les aggraver», Nicolas Sarkozy feint d'oublier les nombreuses mesures pour promouvoir l' «égalité des chances» dont Robien est si fier, comme les collèges «Amibition réussite». De même qu'il passe sous silence toutes les réformes, très controversées, sur la lecture, la grammaire, le calcul. Et qui sont pourtant menées au nom d'un retour aux bons vieux fondamentaux.
LIAISON DANGEREUSE Depuis 2002, Nicolas Sarkozy a placé des hommes à lui dans presque toutes les rédactions parisiennes, dans la presse écrite comme dans la presse audiovisuelle
PARIS - IAN HAMEL
27 janvier 2007
Les Français ne connaissent pas la société audiovisuelle ETC (Etudes, techniques et communication). Pourtant, ils ne cessent de voir ses productions à la télévision. C'est cette entreprise, appartenant à l'UMP, le parti de Nicolas Sarkozy, qui filme le candidat Nicolas Sarkozy et qui ensuite vend (ou plus souvent donne) ses reportages aux chaînes de télévision françaises. «Le plus grave, ce n'est pas que Sarkozy organise ses propres reportages, mais que les télévisions acceptent ce procédé car il leur fait économiser de l'argent», proteste un journaliste parisien sous couvert d'anonymat.
Pourquoi se gêner? La société ETC jouit d'une excellente réputation professionnelle, elle offre des images parfaitement maîtrisées, avec des caméras face à la tribune, sur les côtés, et survolant la foule. Nicolas Sarkozy a même organisé le retour de Cécilia, son épouse, au domicile conjugal. Son photographe a pris soin de prendre les clichés à distance afin de faire croire qu'il s'agissait de photos volées par un paparazzi... Rien d'étonnant à cela. Comme le rappelle Frédéric Charpier dans son livre «Nicolas Sarkozy. Enquête sur un homme de pouvoir» (1), l'actuel ministre de l'Intérieur avait imaginé un temps devenir journaliste.
Les journalistes au pain sec
Maire de Neuilly, dans la région parisienne, et président des Hauts-de-Seine, le département le plus riche de France, Nicolas Sarkozy courtise de longue date les patrons de presse, qui sont souvent ses administrés, comme autrefois Robert Hersant, propriétaire du Figaro et de 30% de la presse française, et aujourd'hui Martin Bouygues, le patron de TF1, dont le journal télévisé est regardé par 8 millions de personnes. «Il est non seulement l'ami des patrons de presse, mais il est aussi l'ami des rédacteurs en chef et des chefs des services politiques qu'il appelle tout le temps au téléphone. Sarkozy s'est aussi constitué une cour de sans-grade qui espionnent pour lui à l'intérieur des rédactions, recevant en compensation des informations exclusives ou des promesses de promotion», raconte un enquêteur connu de la presse parisienne.
Le climat est devenu tellement étouffant que ce journaliste demande non seulement que son nom n'apparaisse pas, mais que son journal ne soit pas mentionné non plus. «Je suis contraint de me méfier de mes propres collègues», déplore-t-il. Ministre de l'Intérieur, à la tête de deux services secrets, la DST et les Renseignements généraux (RG), Nicolas Sarkozy est un homme tout-puissant. Alors que ses «amis» journalistes sont abreuvés de scoops sur la délinquance ou sur le terrorisme, les autres rédacteurs se retrouvent au pain sec: les policiers ne leur parlent plus. Pire, ils découvrent que les Renseignements généraux ne font pas seulement des enquêtes sur les collaborateurs de Ségolène Royal, la candidate socialiste, comme Bruno Rebelle, ancien directeur de Greenpeace. Mais qu'à l'occasion, ils s'intéressent aussi à la vie privée des rédacteurs un peu trop à gauche. «Un proche de Sarkozy vous appelle au téléphone et lâche le nom de votre maîtresse, menaçant de le faire savoir à votre épouse si vous ne devenez pas davantage conciliant avec le candidat de l'UMP», s'étrangle un journaliste du Figaro. Un proche de Sarkozy que Karl Laské, journaliste à Libération appelle carrément «le lanceur de boules puantes».
Le livre à charge intitulé «Nicolas Sarkozy ou le destin de Brutus» (2), écrit par plusieurs journalistes parisiens sous le pseudonyme de Victor Noir, s'est vendu à plus de 25 000 exemplaires. Il est réédité en livre de poche.
Sarkozy propulse les ventes
«On montre du doigt le magazine Le Point pour ses 10 couvertures consacrées à Nicolas Sarkozy ces derniers mois. Le problème, c'est que ces 10 couvertures ont bien vendu. Les journalistes qui ne sont pas sarkozystes ne peuvent pas reprocher ce choix journalistique à leur direction», souligne François Malye, président de la Société des rédacteurs du Point.
(1) Frédéric Charpier, «Nicolas Sarkozy. Enquête sur un homme de pouvoir», Editions Presses de la Cité, 304 pages
(2) Victor Noir, «Nicolas Sarkozy ou le destin de Brutus», Editions Denoël, 306 pages
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