Contes et Légendes de la Chine Antique

Forum dédié aux autres JdR fondés sur des univers.

Modérateurs : Magistrats de Jade, Historiens de la Shinri

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Contes et Légendes de la Chine Antique

Message par Kendashi » 23 oct. 2005, 19:52

Comme vous les savez sans doute des jeux dont le background et l'ambiance sont issus (ou inspiré) de la culture asiatique, comme Wuxia ou Qin, sont sortis récemment. Il est peut-être intéressant de dévoiler une partie des mythes, contes et légences de cette civilisation pour le moins méconnue (sauf Ding On, bien évidemment).

Les textes que je vous présenterai ici même (à mesure de 1 ou 2 par jour normalement) peuvent très bien vous servir d'inspiration pour des scénar (attention tout de même, pour Qin, à vérifier la date où se passe l'histoire), de compléments de background ou tout simplement d'enrichissement pour votre culture générale.

Bon, je vais arrêter de papoter et vous proposez une première légendes chinoise qui, d'ailleurs, me plait particulièrement, puisqu'elle parle de tigre ;)


:ken:
Dernière modification par Kendashi le 24 oct. 2005, 09:35, modifié 1 fois.
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Message par Kendashi » 23 oct. 2005, 19:52

La source apportée par les tigres a écrit :
Il y avait autrefois deux frères, l'aîné nommé Dahu (Grand Tigre) et le cadet Erhu (Petit Tigre). Ayant servi à plusieurs reprises dans l'armée, les deux costauds avaient réalisés beaucoup d'exploits. Comme ils aimaient prendre la défense des opprimés, de hauts dignitaires pervers les firent tomber en disgrâce. Accusés de crime, sans aucune preuve, ils furent condamnés à l'exil et quittèrent le pays natal.
Après une année de vie errante, Dahu et Erhu s'en vinrent à Hangzhou; le pays leur plut dès leur arrivée. Tout en contemplant le paysage, ils se promenaient de tous côtés et sentaient qu'ils s'attachaient à cet endroit.
Sur le soir, arrivés au pied d'une montagne, les deux frères s'engagèrent dans un chemin aux mille détours. Ils marchèrent, jusqu'à la tombée de la nuit, et aperçurent alors un vallon parsemé de sept ou huit maisons; sur la pente de la montagne, il y avait encore un petit monastère en ruine. Ils arrivèrent devant la porte à deux battants, juste comme un vieux bonze allait les fermer, ils s'empressèrent de lui adresser cette prière:
- Maître, maître, nous sommes de passage à Hangzhou, pourriez-vous nous héberger dans votre monastère pour quelques jours?
A la vue de ces deux pauvres gens, le vieux bonze, joignant les mains répondit:
- Entrez, s'il vous plaît. Mais je m'excuse de ne pouvoir vous offrir qu'un frugal repas.
Pendant le repas, Dahu et Erhu exprimèrent leur admiration pour Hangzhou et la beauté de son site, tandis que le vieux bonze poussait des soupirs.
- Oui, Hangzhou est beau, mais ici ce n'est pas un bon endroit pour vivre. Pour avoir de l'eau à boire, il faut aller en chercher en franchissant plusieurs collines. J'ai passé à ça la moitié de la vie.
Les deux frères alors de s'enquérir:
- Maître, est-il donc si difficile de transporter l'eau; où est la source d'eau?
Le vieux bonze indiqua de ses baguettes un endroit lointain au-delà de la porte:
- C'est derrière cette pente, loin d'ici! Vous pouvez m'en croire, autrefois, dans le monastère les bonzes ne faisaient pas défaut, mais peu à peu ils s'en sont allés un à un parce que porter de l'eau jusqu'ici est une trop rude besogne. Quand j'étais jeune, comme vous, cela ne me faisait pas peur, mais vingt ans se sont écoulés! Les forces me manquent...

En réfléchissant à la solitude du vieux bonze et d'autre part à la vie errante qu'ils avaient menée depuis des années, les deux frères eurent l'idée de rester pour l'aider quelque peu et ils lui dirent d'un commun accord:
- Maître, nous ne possédons rien d'autre que notre force, nous voudrions bien devenir vos disciples et rester ici tant que cela ne vous gênera pas.
A les voir ainsi tous deux, simples et costauds, le vieux bonze fut rempli de joie, et accepta de grand coeur.
Dès lors, ils prodiguèrent des soins attentifs à leur maître, allant toujours au devant de ses désirs, à la montée comme à la descente des collines, ils portaient toujours les fardeaux sur l'épaule ou sur le dos. Tous les jours, leur premier travail, après avoir ouvert la porte à deux battants, était d'aller à l'eau en franchissant les pentes.
Chaque fois ils remplissaient des seaux plus grands que des jarres. Deux seaux aux bouts de la palanche et celle-ci sur l'épaule, ils filaient comme le vent, on aurait dit qu'ils portaient deux simples bottes de paille. Au bout d'une demi-journée ils avaient rempli d'eau toutes les jarres du monastère, et même toutes celles des foyers du village.
Bientôt, les villageois du vallon se familiarisèrent avec eux et ils devinrent célèbres tant pour leur force que pour leur bienveillance.
Plusieurs années s'écoulèrent. Puis vint une année où une sécheresse terrible sévissait dans la région de Hangzhou l'automne comme l'hiver. Au début on pouvait encore puiser de l'eau dans le ruisseau, mais il fut très vite à sec. Armés de leurs quatre seaux vides, les deux frères ne savaient plus que faire pour trouver un point d'eau.
Un jour ils se souvinrent qu'ils avaient vu, du temps de leur errance, une source intermittente du nom de "Source de Jouvence", lors de leur passage au mont Hengshan situé dans le Hunan; il était rare de trouver une source aussi limpide, aussi fraîche, aussi douce!
Alors ils décidèrent d'aller chercher cette source pour l'apporter jusqu'ici. Prenant le ciel pour témoin, ils prêtèrent le serment suivant:
"En dépit de la foudre et des éclairs, notre détermination d'apporter ici la source est inébranlable, si nous ne pouvons tenir notre serment, nous ne nous présenterons plus devant notre maître ni les gens du pays."

Le lendemain matin, ayant exposé leur projet à leur maître, ils allèrent lui dire au revoir. Le vieux bonze avait de la peine à les laisser partir; mais sachant leur décision irrévocable, les yeux mouillés de larmes, il leur dit adieu:
- Mes disciples, votre voyage va vous conduire à mille lis d'ici, quand nous reverrons-nous? Et pourrons-nous nous revoir encore? N'oubliez pas que votre maître vous attend ici. Que le Bouddha vous protège dans votre voyage!
Ainsi les deux disciples se séparèrent de leur maître, et se dirigèrent vers le sud-ouest. En cours de route, ils eurent à franchir mille montagnes, à traverser mille rivières. Les vêtements déchirés, les souliers troués, ils persévérèrent à marcher en direction du Hengshan. La nuit devenait de plus en plus courte, les jours de plus en plus longs, et ce fut l'été.
Ce jour même, ils arrivèrent au pied du mont Hengshan, éreintés, tourmentés par la faim et la soif, chaque pas était de plus en plus pénible. Enfin les voilà devant "la Source de Jouvence"; quelle joie de voir le reflet de l'eau limpide et d'entendre le clapotis des vaguelettes! Mais à bout de forces, ils tombent par terre évanouis.
Dans leur rêve, il leur semble qu'un vent violent se lève charriant une averse... Au bout d'un moment, le beau temps revient et d'innombrables oiseaux gazouillent aux alentours... Tout d'un coup les deux frères reprennent connaissance, ils voient un adolescent, les cheveux tressés en deux chignons qui agite doucement une brindille de saule tout en leur souriant. Ils pensent:
"La Source de Jouvence, la Source de Jouvence, est-ce lui le petit génie, gardien de la source?...
Ils s'absorbent dans leur méditation quand l'adolescent vient les asperger d'eau avec la brindille de saule.

Dahu et Erhu reprennent des forces aussitôt que les gouttes d'eau tombent sur eux. Ils se lèvent d'un bond et accourent vers l'adolescent en le suppliant:
- Laissez-nous déplacer la source!
Celui-ci bondit sur le rocher et agite doucement la brindille de saule tout en éclatant de rire:
- D'accord! voulez-vous essayer?... ha, ha, je crains bien que vous n'y arriviez pas!... Mon maître vénérable m'a dit que seuls les plus persévérants des hommes et les moins avides d'honneurs pourraient le faire!
Erhu répliqua:
- Pour venir ici, nous avons parcouru mille lis sans nous préoccuper de nous-mêmes, est-ce que nous ne sommes pas les plus persévérants?
Dahu poursuivit:
- Même la mort ne peut nous faire reculer, tant s'en faut que nous courions après les honneurs.
Leurs réponses font taire le petit génie, et les deux frères le prennent par le bras en redoublant de supplications. Après un instant de réflexion, il cède:
- Bon, puisque vous osez braver la mort, vous allez vous métamorphoser en deux tigres qui pourront emporter la source.
Ceci dit, il agite la brindille de saule et fait tomber de l'eau sur eux. Tout de suite Dahu et Erhu sentent de grands mouvements dans leurs entrailles, leur peau et leur chair se gonflent, peu après, on voit deux tigres accroupis de chaque côté de la source. L'adolescent enfourche l'un des deux tigres et ils se dirigent, comme un bolide, vers le nord-est en poussant de longs rugissements.

Ce soir-là, le vieux bonze s'était endormi tandis qu'il était assis en tailleur pour réciter les prières bouddhiques. Dans son rêve, il vit deux tigres qui restaient immobiles dans un endroit près du monastère, comme s'ils cherchaient quelque chose. Par curiosité, il était allé ouvrir la porte pour y voir plus clair, les tigres avaient aussitôt disparu. Mais à l'endroit où ils étaient restés un moment, il y avait un creux rempli d'une eau pure et luisante. Transporté de joie, le vieux bonze avait ri aux éclats, ce qui dissipa son beau rêve.
Le lendemain matin, il raconta son rêve aux villageois, mais, chose bizarre, les villageois dirent qu'ils avaient tous fait ce même rêve. Les propos s'exaltèrent/ Les deux tigres n'étaient-ils pas une incarnation des deux frères Dahu et Erhu auxquels on ne cessait de penser...
A cet instant, on vit arriver un garçon inconnu coiffé de deux chignons; une brindille de saule à la main il courait en criant:
"Dahu et Erhu sont de retour ! Ils sont de retour !"
Ce disant, il entraîna le vieux bonze avec lui pour aller voir. Dès qu'il l'eut amené devant le bosquet de bambous près du monastère, il disparut aussi mystérieusement qu'il était venu. Le vieux bonze leva la tête, que vit-il? Deux gros tigres, accroupis côte à côte qui feulaient doucement puis vinrent se frotter contre lui familièrement. Il pensa:
"Seraient-ils vraiment l'incarnation de Dahu et de Erhu?"
Courageusement, sans chercher à se sauver, il les appela:
"Dahu, Erhu!"
Les deux tigres remuèrent la queue en signe d'amitié et le vieux bonze leur caressa doucement le dos.

Le vieux bonze dit alors aux deux tigres:
- Mes disciples, depuis notre séparation, je me suis morfondu en vous attendant; aujourd'hui, nous nous retrouvons, mais pourquoi êtes-vous devenus deux tigres ? Hélas, levez-vous, mes disciples !
A ces mots, les tigres se levèrent. A cette vue, les villageois qui s'étaient mis à l'abri en grimpant sur le toit du temple ou sur les arbres, s'armant de courage, descendirent les uns après les autres.
Juste à ce moment, après un doux feulement, les tigres sautèrent sur le terrain juste devant le monastère. Baissant la tête, ils se mirent à creuser la terre avec leurs pattes de devant; en moins de temps qu'il n'en faut pour fumer une pipe, une cavité fut creusée.
Après quoi, les tigres tournèrent autour du vieux bonze et promenèrent leurs regards sur les villageois...
Soudain un long rugissement se fait entendre: les tigres montent dans le ciel... en provoquant un vent violent qui fait balancer les arbres et siffler les bosquets de bambous dans le vallon.
Les villageois restaient frappés de stupeur. Quand le vent s'apaisa , les tigres avaient disparu. Lorsque les gens eurent retrouvé leur souffle, ils se tournèrent vers la cavité creusée par les tigres: Elle était à moitié remplie d'eau. Comme elle était plaisante à voir, cette source limpide et luisante!
Au fond, une gerbe d'eau continuait à jaillir et, en peu de temps, le creux fut entièrement rempli d'eau. On la regardait avec ravissement, on la buvait dans les paumes des deux mains. Ah, quelle bonne source dont la douceur réjouissait le coeur! Les villageois se mirent à puiser de l'eau, qui avec des cuvettes, qui avec des seaux; mais on avait beau puiser, le niveau ne baissait point.
Cependant, comme la source s'en trouvait troublée, quelques hommes apportèrent des dalles pour faire un bassin.
Quelques années plus tard, un grand monastère fut construit tout près de là.


:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Ding On
Magistrat de clan
Messages : 5134
Inscription : 17 mai 2004, 09:51
Localisation : Reims

Message par Ding On » 24 oct. 2005, 08:55

Bonne initiative.

Retrouve moi la légende du forgeron dont la femme s'est jeté dans le four afin que la t° lui permette de forger des épées exceptionnelles.
Hitler, qui était beaucoup plus petit que Mannerheim (Mannerheim mesurait plus de 1,90 m), portait des talonnettes et avait demandé à ses photographes de trouver un angle favorable pour la photo officielle.

Mon blog

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

A la demande de Ding On

Message par Kendashi » 24 oct. 2005, 09:21

La légende des deux épées a écrit :
On dit que le nord de la Chine était une direction redoutée à l’époque primitive et qu’on ne lui rendait pas de culte. Mais la dynastie Han (206 av. J.-C. – 2200 apr. J.-C.) affirma détenir le pouvoir grâce à sa protection : c’est tournés vers le nord que les empereurs rendaient le culte et les sacrifices. Les deux monts de l’est et de l’ouest re vêtent une importance particulière. Le mont de l’est, Taishan, était situé près de Qufu (est de la Chine). A partir du Iie siècle av. J.-C., une croyance répandue voulut que le Taishan s’élevât au-dessus d’un enfer où résidaient les âmes des défunts. Seuls les grands souverains étaient autorisés à accomplir des sacrifices religieux à son sommet. Les chroniqueurs de l’époque Han se mirent à glorifier leur empereur en racontant comment le souverain Qin shi Huangdi essaya d’offrir un sacrifice à cette endroit, mais en vain, car il dut battre retraite vers la plaine à cause du mauvais temps, sans doute envoyé par le dieu du Vent. Les sacrifices offerts sur les cinq monts étaient une façon de faire la preuve de la grandeur de son empire et du droit de sa dynastie à régner. Un corpus de légendes émergea : le minerai de ces monts était censés forger des sabres dynastiques. Le forgeron devint un personnage mystérieux, insufflant à son art, mais aussi à chacune des armes qu’il produisait, une dimension magique.
Dans une de ses légendes, le roi Wu, près de l’embouchure du Yangzi, avait commandé deux épées magnifiques à un forgeron du nom de Gan Jiang. Celui-ci se mit en route avec sa femme Mo Ye, qui était enceinte, vers les cinq monts pour en extraire les minerais nécessaires. Il détermina avec soin un instant propice pour couler les épées, correspondant à la conjonction du yin et du yang. Mais il eu beau tout préparer du mieux qu’il put, chauffer sa fournaise et ses minerais, la matière refusait de livrer son métal.
Il raconta alors à Mo Ye comment son vieux maître, confronté des années plus tôt à un problème similaire, s’était jeté dans les flammes avec sa femme, donnant naissance à deux superbes épées. Inspirée par le récit, Mo Ye se coupa des mèches de cheveux et des ongles et les jeta dans la fournaise. Gan Jiang coula alors deux épées merveilleuses, l’une mâle, à laquelle il donna son nom, l’autre femelle, qu’il baptisa du nom de sa femme.
Gan Jiang cacha l’épée mâle et fit don de la femelle au roi, mais celui-ci eut vent de la tromperie et le fit massacrer. Juste avant de rendre l’âme, le forgeron annonça à Mo Ye que leur enfant, devenu grand, le vengerait. Sa prophétie se réalisa : le fils se trancha la tête avec l’épée portant le nom de son père. Un étranger offrit la tête au roi, et celui-ci la jeta dans un four. Comme elle refusait de fondre, l’étranger convainquit le roi de se trancher la tête, ce qu’il fit. L’étranger se décapita alors à son tour, sa tête alla rouler dans le four, et les trois têtes se solidifièrent en un bloc de métal doté de propriétés merveilleuses.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Ding On
Magistrat de clan
Messages : 5134
Inscription : 17 mai 2004, 09:51
Localisation : Reims

Message par Ding On » 24 oct. 2005, 09:23

Top !
Hitler, qui était beaucoup plus petit que Mannerheim (Mannerheim mesurait plus de 1,90 m), portait des talonnettes et avait demandé à ses photographes de trouver un angle favorable pour la photo officielle.

Mon blog

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Et une deuxième légende pour la route :)

Message par Kendashi » 24 oct. 2005, 09:34

Lu Ban, premier maître des charpentiers a écrit :
La rivière d'eau limpide tournait vers l'est pour arroser un village nommé Lujiawan. Un vieux charpentier qui s'appelait Lu y habitait. Il avait 58 ans et exerçait son métier depuis quarante ans. Travaillant laborieusement, il avait construit deux villages: Lujiawan du Sud et Lujiawan du Nord. Il avait une habitude que les gens trouvaient bizarre: Ne jamais accepter d'apprentis.
Quand quelqu'un voulait apprendre le métier avec lui, il répondait toujours:
"Mon niveau n'est pas assez élevé pour que j'enseigne aux autres. Regardez les maisons que j'ai construites et les malles que j'ai faites: elles ne sont pas belles."
Au bout de quelques temps, on connut sa réponse habituelle et ne lui demandait plus rien.
Le vieux charpnetier n'était toujours pas satisfait de sa technique. Il ne prit jamais d'apprentis et en arriva à ne pas vouloir apprendre son métier à ses propres fils. Il faisait des économies et avait pu rassembler trois cents taëls d'argent et acheter trois beaux coursiers afin d'envoyer ses fils chercher un bon Maître.
Il avait trois fils: l'aîné s'appelait Lu Shuan, le deuxième Lu Bin et le cadet Lu Ban, notre héros qui avait alors 12 ans.
Les deux aînés étaient aussi paresseux l'un que l'autre et passaient leurs journées à ne rien faire. Ils ne faisaient jamais leurs devoirs. Leurs parents ne les aimaient pas du tout.
Par contre, Lu Ban était diligent et studieux dès son enfance. Il suivait son père pour l'aider dans son travail. Un jour, au moment du déjeuner, sa mère s'aperçut qu'il avait disparu depuis longtemps. Inquiète, elle le chercha partout et le trouva devant une maison que l'on finissait de construire. Accroupi, les mains sous le menton, il regardait attentivement les charpentiers qui fabriquaient des fenêtres.

A l'âge de six ans, il voulait déjà travailler avec une hache ou une scie pour couper du bois en carreaux ou en planches. A dix ans, il savait se servir de tous les instruments.
Ne lâchant jamais la hache, il faisait beaucoup de petits objets, comme un petit meuble, un petit banc ou un mini-chariot qu'il déposait partout dans la maison, lui donnant l'aspect d'un magasin de meubles.
Voyant que sa mère filait péniblement sur le lit, il alla couper un saule dans la montagne, en fit une chaise et il dit:
- Maman, assieds-toi sur la chaise pour filer, tu n'auras plus mal aux reins.
Il s'aperçut aussi que sa soeur n'avait rien pour poser le panier de fils quand elle cousait, il coupa du bois d'orme et en fit un coffre.
Mais quand ses frères lui demandaient de faire quelque chose, il refusait toujours et leur disait:
- Le bois et la hache sont prêts, pourquoi ne le faites-vous pas vous-mêmes?
Ses parents et sa soeur l'aimaient beaucoup.
Les trois fils grandissaient de jour en jour.
Un jour, le vieux charpentier fit venir l'aîné et lui dit:
- Mon fils, te voilà grand, tu ne peux pas dépendre toujours de ton père. Il te faut apprendre un métier: être charpentier. Mais ma technique n'est pas assez bonne pour que je te l'apprenne et je ne l'ai jamais apprise à personne. Tiens, prends ces cent taëls d'argent et ce cheval, va trouver le grand Maître qui vit dans la montagne Zhongnan.
Cela dit, il s'aperçut que son fils paresseux faisait triste mine. Sans rien dire, ce dernier prit l'argent, monta sur le cheval et s'en alla en se balançant.
Lu Shuan se dit:
"La montagne Zhongnan est si loin d'ici, comment puis-je trouver le Maître?"
Il vagabonda alors n'importe où sur le cheval et trois ans plus tard, les mains vides, l'argent dépensé et le cheval vendu, il rentra tout seul à la maison.
Hors de lui, le vieux charpentier sans un mot le mit à la porte.

Il fit venir alors son second fils et lui dit:
- Mon fils, tu as maintenant 18 ans. Prends ces cent taëls d'argent et le cheval, va chercher le grand Maître charpentier à la montagne Zhongnan. Ne reviens pas comme ton frère qui n'a rien appris.
D'un air mécontent, Lu Bin prit l'argent, monta sur le cheval et partit en sanglotant. Il marcha pendant un jour et une nuit. Découragé en apprenant qu'il y avait encore plus de 5000 kilomètres à faire pour aller à la montagne Zhongnan, il se laissa aller au gré de sa fantaisie.
Au bout de trois ans, ayant dépensé tout l'argent et vendu le cheval, il rentra à la maison en haillons. Fou de colère, son père prit un bâton, l'en frappa, et le chassa de la maison.
Vint alors le tour de Lu Ban. Son père, les larmes aux yeux, dit en lui caressant la tête:
- Mon enfant, j'ai chassé tes deux frères qui ne sont bons à rien. Il ne me reste que toi sur qui compter. Ne me désespère pas complètement, surtout, ne fais jamais comme tes frères...
Sans attendre que la phrase fût finie, Lu Ban répondit:
- Papa, sois tranquille, j'ai déjà préparé de l'argent et le cheval. Je suis tout prêt et n'attends que tes recommandations. Si je ne trouve pas le Maître, je ne rentrerai pas te voir.
Prenant congé de ses parents, Lu Ban monta sur le cheval et se dirigea vers l'ouest. Le vieux charpentier regarda son fils s'éloigner, essuya ses larmes et s'exclama:
- C'est bien mon petit Lu Ban.

Lu Ban accéléra sa course et parcourut en une journée 150 kilomètres. Dix jours plus tard, il avait fait 1500 kilomètres. Il arriva devant une haute montagne escarpée parsemée de pierres pointues et où poussaient des brousailles.
Lu Ban arrêta son cheval et ne sut que faire. A ce moment-là apparut un vieux bûcheron. Lu Ban le salua et demanda:
- Grand-père, combien de kilomètres y a-t-il d'ici à la montagne Zhongnan?
- Tu n'arriveras même pas à mi-pente en un an puisqu'elle est si haute, répondit lentement le vieux.
- Je passerai alors deux ans, et même trois ans à la grimper. Je ne reculerai jamais avant d'arriver au sommet! dit Lu Ban.
Le vieux bûcheron, admirant sa fermeté, lui dit en souriant:
- Prends ma faucille, tu t'ouvriras un chemin avec.
Très content, Lu Ban prit la faucille et commença à escalader la montagne. Il mania la faucille et des brousailles et des pierres pointues s'écartèrent. Il arriva ainsi rapidement au sommet. Accrochant la faucille sur un gros arbre, il monta sur son cheval et continua sa marche vers l'ouest.
Lu Ban continua à marcher pendant dix jours, il parcourut 1500 kilomètres, et arriva devant une large rivière. La couleur de l'eau était si foncée qu'elle sembalit très profonde. Lu Ban arrêta son cheval et hésitait.
Un petit bateau apparut alors sur lequel était assis un jeune pêcheur. Lu Ban le salua et lui demanda:
- Mon frère, à combien de kilomètres est la montagne Zhongnan?
Le pêcheur réfléchit et répondit:
- Si tu marches tout droit, il y a 1500 kilomètres, si tu fais un détour, ça fait 3000 kilomètres. Pour prendre le chemin le plus court, il faut traverser cette rivière.
- Mon frère, peux-tu me transporter sur l'autre rive? demanda Lu Ban.
- Non, je ne le peux pas. Beaucoup de passagers s'y sont noyés depuis l'Antiquité, refusa le pêcheur en fronçant les sourcils.
- Rien ne me fait peur, ni la profondeur de l'eau, ni la largeur de la rivière. Je ne reculerai jamais avant d'avoir traversé la rivière! dit Lu Ban.
Voyant son inflexibilité, le pêcheur sourit et dit:
- Mon frère, viens sur le bateau avec ton cheval. Je vais te faire passer de l'autre côté.

Ayant traversé la rivière, Lu Ban se remit en route et au bout de dix jours il avait parcouru 1500 kilomètres de plus. Il arriva alors devant une haute montagne et se dit:
"Ce doit être la montagne Zhongnan."
Il y avait beaucoup de monts sur lesquels serpentaient de nombreux sentiers. Lequel prendre? Il découvrit au pied de la montagne une maison devant laquelle une vieille dame filait. Il s'adressa alors à elle, en la saluant:
- Grand-mère, à combien de kilomètres est la montagne Zhongnan?
- Il y a 50 kilomètres en marchant tout droit et 150 kilomètres en faisant un détour. Mais parmi les trois cents monts, lequel veux-tu atteindre? répondit la grand-mère.
- Je voudrais chercher le grand Maître charpentier, répondit joyeusement Lu Ban.
- Prends celui du milieu parmi les 999 sentiers, fit la vieille dame.
Après avoir exprimé ses remerciements, Lu Ban compta les sentiers et se dirigea vers celui du milieu. Arrivé au sommet du mont, il aperçut des toits de maisons à l'orée d'un bois. De plus près, il vit qu'il y avait une maison de trois pièces.
Poussant légèrement une porte, il vit de vieux instruments de charpentier jonchant le sol. Jetant un coup d'oeil sur le lit, il vit un vieillard aux cheveux blancs endormi les jambes étendues.
Son ronflement était aussi sonore que le tonnerre. Lu Ban se dit:
"Ce doit être le grand Maître."
Sans le réveiller, il ramassa les instruments et les mit dans une caisse à outils. Puis il s'assit silencieusement sur un banc et attendit le réveil du Maître.

Celui-ci dormait d'un sommeil profond. Il se retourna plusieurs fois sans se réveiller. Ce n'est qu'au coucher du soleil qu'il ouvrit les yeux et se redressa.
Lu Ban s'approcha de lui, s'agenouilla et dit:
- Grand Maître, je suis venu afin de vous prendre pour Maître. Recevez-moi, s'il vous plaît.
- Comment t'appelles-tu? Et d'où viens-tu? demanda le vieux.
Je m'appelle Lu Ban, je viens du village de Lujiawan, à plus de 5000 kilomètres d'ici.
Le vieux continua à l'interroger:
- Pourquoi me prendre pour Maître?
- Parce que vous êtes le grand Maître charpentier.
- Je vais te poser des questions, si tu y réponds bien, je t'accepterai. Sinon, ne m'en veux pas, tu n'auras qu'à t'en retourner, reprit le vieux après un moment de réflexion.
Le coeur battant, Lu Ban dit:
- Si je ne réponds pas bien aujourd'hui, je le ferai demain. Vous me prendrez le jour où mes réponses vous satisferont!
- Combien y a-t-il de poutres transversales principales et auxiliaires, de faîtages, de solives dans une maison de trois pièces? demanda le Maître.
- Trois poutres transversales principales et trois auxiliaires; vingt faîtages gros et petits; cent solives. Je les ai comptés quand j'avais cinq ans, répondit tout de suite Lu Ban.
Approuvant d'un léger signe de tête, le Maître demanda encore:
- On peut apprendre une méthode en trois mois ou en trois ans. Quelle est la différence?
Après un moment de réflexion, Lu Ban répondit:
- Celui qui l'apprend en trois mois ne la connaît que par les yeux, tandis que celui qui l'apprend en trois ans la retient par coeur.
Faisant un autre léger signe de tête, le Maître posa la troisième question:
- Un Maître charpentier avait deux disciples. Avec leurs haches, l'un a gagné une montagne d'or, l'autre a gravé son nom dans le coeur du peuple. Quand tu seras expert dans ton métier, quel exemple suivras-tu?
- Le deuxième, répondit Lu Ban.
- Bon, puisque tu as bien répondu à toutes mes questions, je te prends comme apprenti à condition que tu utilises mes instruments qui n'ont pourtant pas servis depuis très longtemps. Va d'abord les réparer! dit le vieux sans poser d'autres questions.

Lu Ban se redressa, transporta la caisse à outils près d'une pierre à aiguiser et sortit les outils l'un après l'autre. Il les examina: la hache était dentelée, la scie n'avait plus de dents, deux ciseaux étaient abîmés et rouillés.
Sans attendre un instant, il se mit au travail. Il aiguisait les instruments jour et nuit, si bien qu'il avait mal aux épaules, des ampoules aux mains, alors que la pierre à aiguiser était devenue creuse. Au bout de sept jours et sept nuits, tous les instruments furent réparés et étaient devenus tranchants et brillants. Lu Ban les présenta à son Maître, qui ne fit qu'un signe de tête sans prononcer un seul mot.
- Pour voir si la scie coupe bien, essaye de couper cet arbre qui a cinq cents ans, dit-il enfin.
Lu Ban s'approcha de l'arbre, le regarda:
"Comme il est gros, il faudrait deux personnes pour l'entourer; comme il est haut, sa cime touche presque le ciel."
Il commença à le scier. Ce n'est que douze jours après que l'arbre fut coupé. Lu ban prit la scie et alla voir son Maître.
Le vieux ordonna de nouveau:
- Pour voir si ta hache marche bien, taille dans cet arbre une poutre. Il faut qu'elle soit parfaitement lisse et ronde.
Lu Ban se remit au travail. Il coupa les uns après les autres les branches et les noeuds de l'arbre et douze jours après, la poutre fut prête. Il vint voir son Maître. Ce dernier dit alors:
- Ce n'est pas encore suffisant; Pour voir si tes ciseaux tranchent bien, creuse sur la poutre 2400 trous: 600 carrés, 600 ronds, 600 triangulaires et 600 rectangulaires.
Prenant ses ciseaux, Lu ban se mit à creuser et les copeaux de bois voltigeaient. Il travailla avec ardeur pendant 12 jours et les 2400 trous furent percés.

Cette fois-ci, le Maître fut satisfait. il quitta sa chaise, prit les ciseaux, essuya la sueur sur le visage de Lu >Ban, et fit son éloge:
- Mon cher enfant, tu n'as pas peur des difficultés. Je t'apprendrai tout ce que je sais.
Puis il emmena Lu Ban dans la pièce de l'ouest. Une fois entré, Lu Ban ouvrit grand les yeux et eut à peine le temps d'embrasser le tout d'un regard: il y avait partout des maquettes: maisons, pavillons, kiosques, ponts, pagodes, chaises, banc, malles, meubles, qui étaient tous aussi beaux que raffinés.
Le Maître dit en souriant:
- Démonte-les, puis remonte-les; et tu seras parfait dans ton métier. Apprends bien toi-même, je ne reste pas auprès de toi.
Cela dit, il se retira. Lu Ban prit un modèle et l'examina attentivement, ne voulant pas le lâcher. Il démonta, puis remonta toutes les maquettes trois fois de suite, deux fois de plus que son Maître avait demandé.
Il restait tous les jours à la maison, oubliant de manger et de se reposer. Tous les soirs, avant de dormir, le Maître venait le voir: il travaillait toujours. Chaque fois que le vieillard le pressait de dormir, il répondait oui, mais ne laissait toujours pas son travail.

Après trois ans de dur travail, il connaissait bien son métier. Pour voir son niveau, le Maître avait détruit tous les modèles. Les plans de toutes les maquettes étant profondément gravés dans sa mémoire, Lu Ban les refabriqua tous. Le Maître lui demanda aussi de faire de nouveaux modèles selon ses conceptions, il arriva à les monter, et le vieil homme en fut bien satisfait.
Un jour, le Maître fit venir Lu Ban et lui dit avec regret:
- Mon disciple, voilà trois ans que tu es ici, et tu es maintenant bien habile. Il est temps pour toi de retourner chez toi!
En entendant cela, Lu Ban en fut déçu et répliqua:
- Non ma technique n'est pas encore parfaite, je voudrais apprendre encore trois ans!
Souriant, le vieux dit:
- Tu t'apprendras toi-même. Il faut que tu partes aujourd'hui!
Voulant lui offrir un cadeau, le Maître réfléchit et dit:
- Garde la hache, la scie et les ciseaux que tu as réparés!
Regardant son Maître, Lu Ban sanglotait:
- Et qu'est-ce que je peux vous offrir?
Eclatant de rire, le Maître répondit:
- Je ne veux rien de toi. Il te suffit de ne pas nuire à ma réputation.
Lu Ban retint ses larmes, fit ses adieux à son Maître et se mit en route.
Sur le chemin du retour, il ne revit pas la vieille dame, ni le jeune pêcheur, ni le vieux bûcheron qui l'avaient aidé.
Pour les remercier, il construisit un grand temple au pied de la montagne Zhongnan, un pont sur la grande rivière et une haute pagode sur la grande montagne. On dit qu'ils existent toujours.
Rentré chez lui, il rejoignit ses parents. Avec les instruments offerts par son Maître, et en suivant ses recommandations, Lu Ban fit oeuvre utile et laissa beaucoup d'histoires émouvantes.
Les hommes des générations suivantes l'appelèrent avec respect le Premier Maître des Charpentiers.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Et une dernière, spécialement pour le jeu Qin

Message par Kendashi » 24 oct. 2005, 09:47

Les îles des immortels a écrit :

Dans l'océan sans fin, des milliers et des milliers de fleuves se jettent jour et nuit. On dit que même l'eau de la Voie Lactée se déverse dans la mer. Pourtant, les eaux de la mer n'augmentent ni ne diminuent. L'océan n'est jamais à sec ni jamais comblé. Pour quelle raison ?
Une légende raconte que dans le fond de la mer, à des milliers de "li" à l'est de la mer Bohai, s'ouvre un gouffre immense nommé Guixu, qui signifie le "lieu du retour". Les eaux de la mer s'y précipitent au même rythme que les eaux des fleuves en son sein , et l'océan n'est ainsi jamais comblé.
Non loin de ce gouffre flottaient cinq îles montagneuses: Daiyu, Yuanqiao, Fanghu, Yingzhou et Penglai. C'était le îles des Immortels.
Les montagnes étaient si hautes que pour en atteindre le sommet, il fallait marcher 30 000 "li". Chaque sommet était surmonté d'un grand plateau d'un périmètre de 9 000 "li". Les cinq îles s'alignaient dans la mer, distantes chacune de 70 000"li". De loin on pouvait les voir apparaître et disparaître dans les volutes des "nuages de bon augure" qui entouraient les îles.
Par temps clair, on distinguait parfois de magnifiques pavillons et de somptueux Palais où vivaient les Immortels. Tous les pavillons et Palais étaient en or ou en jade; tous les oiseaux et les animaux insulaires étaient d'une blancheur immaculée.
Dans les montagnes poussaient des fleurs et des fruits rares. L'arbre des Merveilles, notamment, donnait des fruits particulièrement savoureux qui rendaient immortel celui qui en mangeait. Les Immortels qui habitaient là étaient les descendants de l'Empereur Céleste. Ils pouvaient se déplacer dans les airs à la vitesse du vent.
La distance entre les cinq îles ne présentait aucune difficulté pour eux. En un jour, ils pouvaient couvrir plusieurs fois le trajet de 70 000 "li" séparant les îles.
Cependant, bien que ces montagnes fussent très grandes, elles n'avaient aucun appui et flottaient au gré des flots comme cinq grands radeaux. Cela inquiétait beaucoup nos immortels qui craignaient de dériver vers l'Extrême-Occident, une région froide et sombre, où il n'y avait ni soleil ni lune. Seul un vieux Dragon tenant une bougie dans sa bouche hantait les lieux. On comprend aisément leur angoisse.
Un jour, ils s'en plaignirent à l'Empereur Céleste. Après avoir écouté leurs doléances, celui-ci ordonna à son ministre Yu Jiang, le génie des mers, de résoudre le problème...

Yu Jiang envoya cinq tortues géantes porter les montagnes et les immobiliser. Pour leur éviter une fatigue et un ennui excessif, il les divisa en trois équipes de 15 tortues, chaque équipe travaillant 60 000 ans.
Cela ne faisait pas vraiment leur affaire, mais c'était un ordre de l'Empereur Céleste, et elles furent obligées de s'exécuter. Immobiles, elles portèrent les montagnes qui, dès lors, se fixèrent solidement dans la mer. Vent et vagues ne purent les déplacer et les immortels se sentirent plus en sécurité.
Mais, dans la vie des immortels comme dans celle des hommes, survient parfois l'imprévu. A 46 000 "li" des rives de la mer orientale se dressait le mont Pogu, au pied duquel s'étendait le pays des Dragons. Les habitants de ce pays avaient tous la taille d'un grand arbre.
Chaque jour, ils capturaient de grands poissons et des tortues géantes pour se nourrir. Un jour, quelques géants qui pêchaient au bord de la mer virent au loin les tortues géantes surnager, la tête hors de l'eau. Ils traversèrent à gué la distance qui les séparaient des tortues et lancèrent leurs lignes.
Les tortues, qui portaient de lourdes montagnes et n'avaient pas mangé depuis plusieurs milliers d'années, avaient grand faim. Deux d'entre elles ouvrirent toute grande leur bouche et avalèrent avidemment les appâts. Prises au piège, elles furent tirées sur la plage, laissant les deux montagnes partir à la dérive.
Les géants en firent un excellent repas. Avec les os, ils firent des jetons de calcul; avec les carapaces, ils fabriquèrent des abris pour se protéger du vent et de la pluie.
C'est alors qu'arriva la catastrophe. les deux îles Daiyu et Yuanqiao, à la merci des vents et des courants, dérivèrent jusqu'en Extrême-Occident et tombèrent dans le gouffre sombre de Guixu.
Lorsque l'Empereur Céleste apprit la nouvelle, il entra dans une colère noire. Pour punir les géants, il diminua leur territoire et réduisit leur taille. Néanmoins, bien qu'ils fussent plus petits qu'auparavant, ils mesuraient encore quelques mètres; mais ils ne pouvaient plus pêcher de tortues géantes.
Dès lors, il ne resta plus que trois îles : Fanghu, Yingzhou et Penglai...

A l'époque des Royaumes combattants (475 - 221 avant notre ère), les souverains des états de Qi et Yan entendirent parler des fruits d'immortalité poussant dans les îles des Immortels. Ces rois avides jouissaient déjà de toutes les richesses du monde extorquées au peuple; il ne leur manquait que la certitude d'en jouir indéfiniment.
Ils firent fabriquer des centaines de bateaux et envoyèrent des explorateurs à la recherche des îles des Immortels. Mais aucun bateau ne revint. Au dire de quelques survivants, ils avaient bien aperçu au loin les trois îles alignées sur la mer comme trois nuages blancs, mais quand ils s'en étaient approchés, elles avaient brusquement disparu.
Des vents violents les avaient obligés à rebrousser chemin. Nul ne saura jamais si ces témoignages sont authentiques. Toujours est-il que les rois se succédèrent et moururent les uns après les autres.
L'Empereur Shihuangdi des Quin, après avoir unifié la Chine en 221 avant notre ère, voulut lui aussi jouir éternellement de sa vieillesse. Il envoya ses intendants dans la région des monts Huiji, près de Hangzhou, organiser des dizaines de milliers de travailleurs dans la construction de milliers de bateaux.
De tous les navires qui furent envoyés à la recherche des fruits d'immortalité, aucun ne revint. L'Empereur ShiHuangdi, maître de la Chine, qui croyait que rien qui existât dans le monde ne pût lui appartenir, mourut à son heure, comme le commun des mortels.
Sous le règne de l'Empereur Wu Di des Han, un devin nommé Li Shaojun confia un jour à son souverain qu'au cours de l'un de ses voyages en mer, il avait vu un Immortel nommé An Qisheng manger une sorte de jujube, qui devait être le fameux fruit d'immortalité. Aussitôt, l'Empereur ordonna de construire des bateaux et de les envoyer à la recherche de ce fruit.
Mais le temps passa, et aucun ne revint. A cette époque, de nombreux prétendus devins n'étaient que des escrocs; ils passaient leur temps à raconter des boniments pour extorquer l'argent des Rois.
Ainsi les légendes foisonnent-elles sur ces fameuses îles des Immortels, sans que jamais personne ait pu prouver leur existence.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Ding On
Magistrat de clan
Messages : 5134
Inscription : 17 mai 2004, 09:51
Localisation : Reims

Message par Ding On » 24 oct. 2005, 09:55

Il semble d'ailleurs en fait que ces 3 îles étaient tout simplement le Japon.
Hitler, qui était beaucoup plus petit que Mannerheim (Mannerheim mesurait plus de 1,90 m), portait des talonnettes et avait demandé à ses photographes de trouver un angle favorable pour la photo officielle.

Mon blog

Avatar de l’utilisateur
Moto Shikizu
Gouverneur de cité
Messages : 8098
Inscription : 08 sept. 2003, 07:45

Message par Moto Shikizu » 24 oct. 2005, 10:07

en lisant le Disque de Jade c'est ce que j'avais conclut aussi.

:ok: les histoires Kendashi !!! :bow:
Moto Shikizu
White Guard - Emerald Magistrate
--------------
Hito wa ichidai, na wa matsudai
---------------------------------------
Nagareru namida wa mou karehate
chi ni ueta kodoku
shi wa tenshi no nikoge no
nioi wo sasete mau

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Message par Kendashi » 25 oct. 2005, 19:18

Les Ruses du Chasseur a écrit :
Le cerf craint le loup, le loup craint le tigre et le tigre craint le grand ours, le plus féroce des animaux. Avec son crâne recouvert de longs poils semblables à une tignasse, marchant debout sur ses pattes de derrière, il est extraordinairement fort et s'attaque même à l'homme.
Au sud de l'Etat de Chu vivait un chasseur qui, sur sa flûte de bambou, arrivait à imiter toutes sortes de cris d'animaux. Muni d'un arc et d'un petit pot de grès au fond duquel couvaient quelques braises, il se rendait dans la montagne et imitait l'appel du cerf. Croyant retrouver un de leurs frères, des cerfs arrivaient et le chasseur les tuait avec des flèches enflammées.
Un jour, en l'entendant imiter le cri du cerf, un loup accourut. Le chasseur pris de frayeur lança un rugissement de tigre. Le loup s'enfuit, mais un tigre parut. Terrifié, l'homme imita le grognement du grand ours. Le tigre s'en fut, mais croyant rencontrer un de ses semblables, un ours énorme se présenta. Ne trouvant qu'un homme, il se jeta sur lui, le mit en pièces et le mangea.
Aujourd'hui encore, ceux qui se servent d'artifices au lieu de compter sur leurs propres forces finissent toujours par s'attirer un destin semblable à celui du chasseur.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Message par Kendashi » 25 oct. 2005, 19:25

Le Bon Remède a écrit :
Il y avait dans le royaume de Song une famille de blanchisseurs qui possédait un remède pour les gerçures. C'était un onguent particulièrement efficace dont la recette était gardée secrète de père en fils.
Quelqu'un ayant eu connaissance de ce fait, vint trouver les blanchisseurs et proposa de leur acheter le secret:
- Je vous donne cent onces d'argent, leur dit-il, si vous consentez à m'indiquer la recette.
Les blanchisseurs tinrent conseil. Leur métier était de si peu de rapport qu'ils trouvèrent très avantageuse l'offre de l'étranger et l'acceptèrent sans plus tarder.
Une fois en possession du secret, l'étranger alla l'offrir au roi Wu.
Plus tard la guerre éclata entre le royaume de Wu et le royaume de Yue. C'était un combat naval et l'on était en plein hiver. Les soldats eurent les mains gercées, mais grâce au fameux remède, ils furent vite guéris et remportèrent sans difficulté la victoire. Le roi donna une récompense magnifique à celui qui avait fait connaître le remède.
C'était le même onguent, mais dans le premier cas il fut juste bon pour aider une famille de blanchisseurs, alors que dans le second il sauva un royaume. Il en est ainsi de toutes choses, tout dépend de l'usage qu'on en fait.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Kõjiro
Gouverneur de province
Messages : 10092
Inscription : 12 mai 2002, 23:00
Localisation : District Hojize
Contact :

Message par Kõjiro » 26 oct. 2005, 08:00

Juste pour dire :ok: Ken :)
Image
"Les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée. Trop de citoyens veulent la civilisation au rabais" - Henry Morgenthau, remettant son rapport sur l'utilisation abusive des paradis fiscaux par les contribuables au président Roosevelt en 1937.

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Message par Kendashi » 28 oct. 2005, 20:04

Nüwa crée l’humanité a écrit :
D'après la légende, la vie commença à prospérer après la création du Ciel et de la Terre par Pangu.
Un jour, la Déesse Nüwa vint se promener sur la Terre. Admirant l'éclat du Soleil, de la Lune et des étoiles, arpentant les majestueuses montagnes et les luxuriantes vallées où poussait une abondante végétation et vivaient toutes sortes d'animaux, Nüwa en fut toute réjouie. Néanmoins, elle sentit qu'il y manquait quelque chose. Il fallait sur la Terre un être vivant intelligent, capable de travailler, de dominer et de présider aux destinées de la nature. Sinon, quelque splendide que se montre la grande nature et quelque nombreux que soient les êtres vivants, la Terre resterait toujours morne et solitaire.
Poussée par son imagination, Nüwa s'accroupit et se mit à pétrir de la glaise et à modeler des figurines sur son propre modèle.
Au bout d'un moment, des petits êtres vifs et intelligents, capables de marcher et de parler, sortirent les uns après les autres de sa main. Fière de sa création, elle rassembla encore plus de boue et continua son jeu. Elle se trouva bientôt entourée d'une foule des deux sexes qui dansait et l'acclamait joyeusement. Elle en éprouva un bonheur immense.
Nüwa donna à ces petits êtres le nom d'homme, ce qui signifie, d'après le pictogramme chinois, "se tenir debout". Pour que les êtres humains puissent occuper toute la Terre, elle travailla sans répit jusqu'à ce qu'elle fût brisée de fatigue. Mais la Terre était immense, et les êtres humains créés par Nüwa, qui ne représentaient qu'un nombre infime, eurent tôt fait de se disperser.
Plus tard, se sentant désœuvrée, elle attacha une pierre au bout d'une liane cueillie au hasard dans la montagne, et s'amusa à faire tournoyer la liane de telle façon que la pierre, en touchant la terre, projetât des parcelles de boue en l'air. Ce qui n'était qu'un jeu se transforma en prodige : Chaque éclaboussure de boue se transforma, en touchant terre, en autant de petites créatures pleines de vitalité. Grâce à cette méthode rapide, des milliers et des milliers d'êtres humains furent essaimés dans tous les coins du monde.
Afin de perpétuer l'humanité, Nüwa apprit aux hommes l'amour et le mariage, et les rendit procréateurs. Aussi Nüwa est-elle considérée depuis l'antiquité comme la "Déesse des entremetteuses".

"Le soleil chauffe la Terre, la Lune illumine ses nuits. Naissent alors les autres planètes et toutes les étoiles.
Mais rien d'humain ne peuple la Terre. Les Empereurs du ciel se succèdent et Nüwa vient à régner. C'est un être d'une grande beauté et dont toutes les vertus sont celles d'un sage.
Son corps est de serpent et sa tête a les traits des humains qu'elle veut faire naître sur la Terre.
Ce beau serpent vient ramper sur la Terre. Nüwa respire les émanations du sol et constate qu'elles ont le parfum de la vie.
Sa gueule creuse et amasse un peu de cette terre jaune. Après l'avoir longuement pétrie, elle tire une tige restée dans cette terre. La tige, petit à petit, se libère de la pâte jaune qui s'ouvre. Suivant la tige, un être à tête d'homme et à corps de singe apparaît..."

Nüwa répare le ciel a écrit :
De nombreuses années s'étaient passées depuis que Nüwa avait créé l'Humanité lorsqu'un grave événement se produisit.
Gonggong, le Dieu des Eaux, et Zhurong, le Dieu du Feu, guerroyèrent entre eux, bouleversant ciel et terre. L'Humanité fut alors menacée d'extermination.
Gonggong, Dieu capricieux et tyrannique, aspirait depuis longtemps à devenir le maître incontesté du monde. Zhurong, Dieu féroce et impitoyable, nourrissait la même ambition.
Gonggong avait sous ses ordres deux comparses, Xiangliu et Fuyou. Le premier, féroce et cupide, n'était pas beau à voir avec ses neuf têtes et son corps de serpent aux écailles vertes. Le deuxième n'était qu'une canaille sans scrupule, pourri par l'oisiveté. Gonggong avait encore un fils, aussi malveillant, ambitieux et malfaisant que son père. Fidèles en toutes occasions à leur maître Gonggong, ces trois chiens rampants se joignirent à lui dans sa lutte contre Zhurong.
C'est ainsi que Gonggong et ses trois compères vinrent un jour sur un grand radeau chercher querelle à Zhurong. Les vassaux fiers et arrogants s'élancèrent les premiers à l'attaque en soulevant raz-de- marée et ouragan contre Zhurong qui les attendait sur la rive.
Constatant que ses ennemis étaient plus nombreux que lui, Zhurong fit mine de ne pas pouvoir supporter l'assaut et de s'enfuir. Trompés par cette ruse, ses adversaires le poursuivirent jusque sur la rive. Zhurong fit alors volte-face et cracha force flammes et fumées sur ses ennemis qui se retrouvèrent cernés de tous côtés.
Xiangliu fut tué sur-le-champ. Fuyou, grièvement brûlé, brisa le cercle de feu et plongea dans le fleuve Huai, mais succomba finalement à ses blessures. Le fils de Gonggong, le moins compétent de la bande, paralysé de peur devant ce retournement de situation, fut coupé en deux par Zhurong. Quant à Gonggong, réalisant qu'il lui était impossible de résister plus longtemps après la perte de ses alliés, il fut contraint de prendre la fuite.
Humilié par cette défaite écrasante, l'orgueilleux et arrogant Gonggong devint fou de rage. Dans sa fureur, il donna de la tête contre le mont Buzhou qui se brisa sous la violence du choc. Or, le mont Buzhou n'était autre qu'une des quatre colonnes qui supportaient le ciel.
La colonne brisée, un pan de ciel s'effondra vers le nord-ouest et laissa un grand vide. la terre se fissura, les eaux jaillirent des profondeurs du sol; fleuves, rivières, lacs et océans submergèrent le rivage et causèrent de graves inondations.
les forêts prirent feu et les bêtes féroces sortirent de leur repaire pour s'attaquer aux hommes. Le monde était revenu au chaos originel décrit par les légendes...

Témoin du bouleversement créé par la colère de Gonggong, et faisant siennes les souffrances des êtres de sa création, Nüwa décida de réparer la voûte céleste endommagée afin de mettre fin aux calamités et sauver l'Humanité menacée d'extinction.
Nüwa réfléchit un instant, puis s'en alla ramasser dans les montagnes des pierres de cinq couleurs, les fit fondre au feu et en prépara un mortier pour boucher le grand trou céleste. Elle brûla ensuite des champs entiers de roseaux et, avec les cendres, endigua les eaux des crues qui déferlaient. Enfin, elle s'attaqua aux fauves et aux rapaces échappés des forêts qui nuisaient partout aux êtres humains. Dans la plaine de Jizhou, Nüwa captura et mit à mort le Dragon noir, dévoreur d'hommes. Terrorisés par ce châtiment, les fauves s'enfuirent dans les montagnes et n'osèrent plus s'attaquer à l'homme.
Bien que réparés, le ciel et la terre gardèrent néanmoins quelques traces de l'incident. Depuis cette époque, le ciel reste légèrement incliné vers le nord-ouest, et fait glisser vers l'occident le Soleil, la Lune et le étoiles, tandis que la terre, descendant en pente douce vers le sud-est, fait couler fleuves et rivières dans cette direction.
Heureusement, ce changement ne porta pas un coup fatal à l'Humanité. Il entraîna au contraire, grâce au cycle du Soleil, de la Lune et des étoiles, les quatre saisons de l'année ainsi que le jour et la nuit. Désormais, la terre entière fut irriguée, la végétation florissante, et les céréales poussèrent en abondance.
Ainsi, non seulement l'Humanité avait été sauvée, mais elle était devenue encore plus belle et plus prospère.
EPILOGUE
Ses exploits accomplis, Nüwa quitta les humains. Sur son char de foudre emporté par un Dragon, elle s'envola vers le neuvième ciel rendre compte de sa mission à l'Empereur Céleste.
Mais, contre toute attente, l'Empereur fut contrarié par son rapport. Maître de tout être vivant, l'homme ne manquerait pas, grâce à son intelligence, son habileté et son labeur, de transformer le ciel et la terre, de créer d'immenses richesses et de devenir finalement le maître incontesté de l'univers. Ma puissance divine ne sera-t-elle pas alors remise en question ? pensait l'Empereur.
Ne voulant pas exprimer ouvertement ses inquiétudes devant Nüwa, il se contenta de hocher froidement la tête.
- Ce qui est fait est fait ! lâcha-t-il; et il s'enferma dans le silence.
Nüwa ne voulait ni se glorifier de ses mérites, ni reconnaître qu'elle avait eu tort d'agir ainsi. Eprouvant une grande affection pour les êtres de sa création et ne songeant qu'à leur bonheur, elle se retira tranquillement pour mener une vie d'ermite.
Dans la mémoire des générations ultérieures, elle resta le symbole de la tendresse maternelle.


:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Message par Kendashi » 29 oct. 2005, 10:07

Le temple de la mère-Dragon a écrit :
On raconte qu'un jour l'Empereur Céleste de Jade, las de diriger les affaires d'Etat, se mit à passer son temps à se distraire dans les cours de ses favorites et concubines, causant ainsi au monde beaucoup de misères.
Les digues de la Voie lactée, rompues restaient à l'abandon, pas de pluie au sud du Yangzi, les terres souffraient de la sécheresse, mais aucun esprit du Ciel ne s'occupait de rien.
Les plantes partout étaient fanées, les champs dévastés et l'eau des rivières et des gouffres épuisée, partout on ne voyait que cadavres de gens morts de faim.
Heureusement, un Dragon Noir, plein de sympathie pour les humains, se proposa de restaurer les digues de la Voie lactée durant la journée et déchaîna des pluies bienfaisantes pendant la nuit. Immédiatement, la terre reprit vie, les paysans se remirent à cultiver les champs et dans tout le pays la joie régna.
Mais l'Empereur Céleste de Jade, tyrannique, considéra que le Dragon Noir s'était conduit en "traître" et le fit couper en morceau. Le corps et la têtes sanglants du pauvre Dragon tombèrent sur le sommet du mont Baishui de la chaîne de montagne Kuocang.
Quand ils touchèrent terre, un bruit de tonnerre gronda suivi d'un éclair rouge, et jaillirent de la blessure sanglante du corps du Dragon trois oeufs multicolores, qui roulèrent dans notre monde d'ici-bas. Ils traversèrent des forêts, passèrent des prés, pour finalement arriver devant une perdrix femelle. Ils supplièrent l'oiseau de les couver. Mais ce dernier qui ne voulait même pas couver ses propres oeufs, leur opposa un refus catégorique et s'envola en battant des ailes.
Les oeufs multicolores continèrent leur chemin. On ne sait pas au bout de combien de jours, ni après avoir parcouru combien de chemin, et avoir été combien de fois refusés, ils tombèrent enfin dans un petit ruisseau au pied du mont Baishui. Ce ruisseau clair et limpide se trouvait au fond d'une forêt et d'une vallée profonde.
Emportés par le courant, les trois oeufs de Dragon flottèrent jusqu'à un saule, sous l'ombrage duquel une jeune vache était à se désaltérer. Ravis, les oeufs se pressèrent devant la bouche de l'animal dans l'intention de profiter de son ventre pour se faire couver. Mais la vache but sans jamais desserrer ses mâchoires. Et quand elle eut étanché sa soif, elle s'en alla en agitant la queue.

Malgré tous ces échecs, les trois oeufs multicolores n'avaient pas perdu espoir, et continuèrent à rouler. Ils flottèrent de l'été à l'automne, de l'hiver au printemps. Un jour, ils furent emportés dans une rivière au bord de laquelle une jeune fille était en train de laver du linge.
Ce fut une joie inattendue pour eux. Ils se mirent à tourner en tous sens devant l'adolescente. Celle-ci qui n'avait jamais vu de si jolis oeufs, les retira de l'eau pour les admirer de plus près. Ce faisant, elle les posa prudemment sur un rocher afin de les emporter plus tard chez elle. Mais chose bizarre, les oeufs ne restèrent pas posés sur le rocher.
Une fois qu'elle les eut déposés sur la pierre, ils se mirent à tourner puis roulèrent de nouveau vers l'eau courante. Elle les mis donc dans un panier de bambou, mais les mailles de celui-ci étaient trop grandes pour retenir ces oeufs tout petits.
Elle les plaça dans sa poche, mais les en retira tout de suite de peur de les casser. En désespoir de cause, elle décida enfin de les placer dans sa bouche; les oeufs roulèrent alors tout droit dans son ventre. Elle sentit tout de suite la tête lui tourner, et une nausée la saisir. En même temps, elle entrevit un Dragon Noir sans tête qui s'avançait vers elle en lui racontant son histoire et la suppliait de couver ses trois fils-Dragons qui seraient capables de mettre fin à la sécheresse du monde et de sauver le peuple de la misère...
Le Dragon disparu, la jeune fille eut l'impression d'avoir vécu un cauchemar. Revenue à elle, elle ne savait plus si elle avait rêvé ou si tout cela était bien arrivé. Quelque chose d'étrange commença à bouger dans son ventre comme un serpent, un feu lui brûla les entrailles.
Ensuite, sa morphologie changea et son ventre se fit de plus en plus gros. Au lieu de manger, elle n'avait envie que de boire de l'eau. Au début, elle n'en but que pots après pots, mais peu à peu elle dut en boire des jarres et des jarres pour étancher sa soif.
Finalement, cela même ne suffisait plus. Quelquefois, ne se tenant plus de soif, elle se rendait au bord du ruisseau durant la nuit et buvait presque la moitié du ruisseau à l'insu des autres.
Le bruit que la jeune fille non mariée était enceinte se répandit très vite dans son village. Le père, incapable de pardonner cela à sa fille, la battit pour la forcer à révéler le nom du coupable de cette affaire; la mère toute honteuse ne faisait que pleurer jour et nuit. La jeune fille eut beau expliquer ce qui s'était passé, personne ne la crut.

Son ventre se gonflait, et le moment d'accoucher allait, semblait-il, bientôt arriver. Le père enferma sa fille dans un grenier, et attendit l'arrivée du nouveau-né pour le noyer dans l'eau bouillante.
Mais tois ans et demi passèrent et elle n'avait toujours pas accouché. C'était vraiment une chose bizarre. les parents étaient très inquiets. Par malheur, cette année-là l'Empereur Céleste de Jade interdit aux esprits de faire tomber la pluie dans cette région. Les champs étaient dévastés, et les paysans vivaient dans une angoisse constante.
Le bruit courait que la jeune fille était un démon qui avait offensé le Ciel, et que c'était pour cela qu'une telle punition frappait les villageois. Alors, les hobereaux, les sorciers et les sorcières allèrent à plusieurs reprises chez cette famille et ordonnèrent au père de mettre un terme à la vie de sa fille, faute de quoi on allait brûler leur maison et les chasser du village.
Le père affolé, ne sachant plus quoi faire, finit par décider de livrer sa fille au chef du clan familial. Elle allait donc mourir d'un moment à l'autre. La mère, qui éprouvait une affection profonde pour son enfant, monta au grenier en l'absence de son mari et informa sa fille du malheur.
Celle-ci, pour ne pas compromettre ses parents et les voisins du village décida de quitter son pays natal pour bien élever ses fils-Dragons. C'était la seule issue qui lui restait.
La scène de séparation fut déchirante: La mère serra sa fille dans ses bras, elles fondirent toutes deux en larmes. A la fin, la fille s'agenouilla devant sa mère, disant:
- Maman, cette affaire ne présage rien de bon. Et je ne sais pas si nous pourrons nous revoir. Je vous supplie, si c'est possible, de venir me voir un jour; comme ça, je mourrai sans aucun regret.
Sa mère la releva en essuyant ses larmes qui coulaient comme une fontaine intarissable.
"Bang... bang... bang..." Un bruit de gong se fit entendre au loin, mêlé des cris rauques du chef de clan, qui était en train de rassembler les villageois devant le temple. La vie de la fille était menacée, il ne fallait plus perdre de temps.
En titubant, elles descendirent du grenier. La mère se précipita vers le buffet, d'où elle sortit un sachet de graines de colza, qu'elle versa dans un tube de bambou. Elle le donna à sa fille en lui recommandant:
- Mon enfant, va-t'en vivre dans l'est. Ce tube pourra te servir de canne. Là où tu sèmeras ces graines, il poussera des fleurs jaunes l'année suivante, qui pourront me conduire jusqu'à toi.
Il faisait alors très sombre. La lune s'était cachée derrière des nuages et le vent hurlait. A travers les larmes, la mère suivit des yeux sa fille jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans l'obscurité.
Les bruits de gong se firent de plus en plus pressants et des lumières s'approchèrent peu à peu. Le chef du clan, les hobereaux du village, les sorciers et les sorcières se ruèrent vers la maison de la "criminelle"...

Après avoir quitté son village, la jeune fille se dirigea tout droit vers l'est le long du ruisseau. Elle marcha des jours et des nuits, escalada de nombreuses montagnes et collines, franchit d'innombrables torrents encaissés, connut beaucoup d'aventures.
Appuyée sur la canne que sa mère lui avait donnée, elle arriva d'un pas chancelant devant le rocher Crête de Coq de la montagne fantastique Xiandou. La canne de la jeune fille était trouée à son extrémité, les graines avaient été semées tout au long de sa route.
Ayant longtemps marché au soleil, brûlée par la chaleur du rocher, la jeune fille mourait de soif, elle avait l'impression que ses entrailles étaient déchirées. Mais faute de pluie, les ruisseaux étaient à sec et il était impossible de trouver une goutte d'eau. elle tomba au pied du rocher Crête de Coq, et perdit connaissance.
Ce rocher-là, haut de mille pieds, est un escarpement de falaise. A son sommet, il y a une grotte pittoresque dans laquelle coule toute l'année un ruisseau clair dont l'eau filtre à travers les fentes des rochers, et nourrit ainsi les plantes de la montagne. C'est pourquoi les herbes folles poussent dru au milieu des pierres et les fleurs des champs exhalent un doux parfum...
A ce moment, la jeune fille, qui était tombée au milieu des herbes, la face contre terre, se sentit envahie par une odeur de terre humide. Peu à peu les crevasses de ses lèvres se fermèrent, sa langue raidie retrouva sa souplesse, elle reprit connaissance.
Elle se redressa lentement, leva la tête, et vit des gouttes d'eau tomber le long des fentes des rochers; elle dressa l'oreille, et entendit un ruisseau gazouiller. L'eau, c'était la vie ! Dès lors, les forces lui revinrent. Elle allait faire tous ses efforts pour trouver la source du ruisseau. Mais le rocher Crête de Coq est une falaise escarpée, inaccessible même aux oiseaux et aux singes.
Une fois décidée, la fille ne voulait cependant pas reculer. S'aidant du lierre et des arbres, elle parvint enfin au sommet du rocher et les rocs qu'elle gravissait se changèrent en marches.
Sur la cime, un doux spectacle s'offrit à ses yeux. Au milieu des sapins se trouvait une grotte d'où coulait une eau ruisselante. Elle s'y dirigea et but à pleines gorgées. Son corps en fut tout pénétré de fraîcheur; que c'était agréable !

Depuis lors, elle vécut dans la grotte, buvant la rosée et l'eau de la fontaine le jour, se laissant vivifier par la nature la nuit.
Le temps fila, déjà un an avait passé. Après le départ de sa fille, la mère ne passa pas un jour sans pleurer, si bien qu'elle tomba malade; ses yeux devinrent aveugles et ses oreilles sourdes. Mais elle n'avait pas oublié les mots que sa fille lui avait dits en partant. Elle fit part de ses pensées à son mari. Celui-ci, le coeur toujours tenaillé par le regret, aurait bien voulu aller retrouver sa fille et lui demander pardon. Mais le monde est si vaste, où pouvait-elle bien se trouver?
Soudain une idée vint à sa femme. elle se rappela le tube qu'elle avait donné à sa fille.
- Oui, tu n'as qu'à suivre les chemins où poussent des fleurs jaunes de colza; comme ça tu pourras certainement la retrouver.
Le lendemain matin, le père, emportant du pain pour se nourrir, se mit en route. comme le lui avait dit sa femme, des fleurs jaunes parsemées sur la route formaient effectivement devant lui un ruban coloré qui serpentait.
Guidé par ce ruban jaune, le vieil homme arriva enfin à l'endroit fantastique du rocher Crête de Coq. Mais le ruban jaune se terminait là, et devant lui, se dressait une falaise.
Tandis qu'il hésitait, quelque chose de couleur jaune attira son regard. Au milieu des roches s'épanouissaient des fleurs de colza, à côté desquelles des marches montaient jusqu'en haut comme une échelle.
Etait-ce un chemin que sa fille avait ouvert pour lui? Il monta péniblement jusqu'au sommet de la montagne. Au fond du rocher, des fleurs de colza s'ouvraient et dansaient au vent.
"Ah! ma fille est sûrement là !" se dit-il. Transporté de joie, il cria à haute voix:
- Ma fille !
- Oui, mon père..., lui répondit une voix enthousiaste, venue d'entre les colzas.

"BOUM...", Dans un bruit assourdissant, la terre et la montagne se mirent à trembler, le ciel devint sombre. Soudain, un éclair rouge brilla; il en sortit un jeune Dragon pourpre qui s'envola vers le ciel; puis , un autre Dragon bleu s'élança en l'air dans une lumière bleue, et s'envola dans la direction de la mer Orientale...
La jeune fille assise sur une pierre n'avait pu contenir sa joie en entendant son père. Au moment où elle avait ouvert la bouche, les deux Dragons s'étaient échappés de son corps. Elle se sentit aussitôt le ventre soulagé.
Puis, quand elle appela pour la deuxième fois son père, un Dragon aux écailles d'argent s'élança hors de sa bouche. Très heureuxe, la jeune mère sourit, mais par inadvertance, ses dents se serrèrent, si bien qu'elle coupa une partie de la queue du Dragon. Le petit, triste de quitter sa mère, se retournait sans cesse avant de prendre son essor.
-Va-t'en dans la mer, mon enfant ! N'oublie pas d'apporter des pluies bienfaisantes au peuple chaque année et vient revoir ta mère et ta grand-mère de temps en temps...
Le petit Dragon d'argent fit signe de la tête comme s'il avait compris les paroles de sa mère, puis s'envola vers le ciel.
A ce moment-là, revenu de sa terreur, le père se précipita vers la grotte, et vit que sa fille, les mains jointes, était déjà montée au ciel. Quels vifs regrets il éprouvait ! Il avait enfin compris que c'était dans les intérêts du peuple que sa fille avait enduré toutes ces humiliations et ces souffrances !
Les trois Dragons couvés pendant plusieurs années disposaient de pouvoir illimités. partout où l'Empereur Céleste de Jade interdisait la pluie, ils luttaient, et le bruit du tonnerre, c'étaient leurs cris d'indignations dans le combat. Désormais, l'Empereur Céleste de Jade eut encore plus de peine à interdire la pluie.
Le Dragon d'argent sans queue revenait chaque année le jour de la fête des morts pour voir sa mère et sa grand-mère sans jamais oublier d'appporter au peuple des pluies bienfaisantes.
Désormais, cette région ne cessait de connaître des moissons abondantes. Pour commémorer la jeune Mère-Dragon et exprimer leur reconnaissance envers le Dragon d'argent, les villageois appelaient "Ruisseau des Dragons" le ruisseau où la jeune fille avait trouvé les oeufs et édifièrent un temple en son honneur au pied du rocher Crête de Coq. C'est pourquoi chaque année, le 15 de la première lune, on organise toutes sortes d'activités au sujet du Dragon pour attirer le bonheur.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Avatar de l’utilisateur
Kendashi
Shinri Historien
Messages : 561
Inscription : 07 mai 2002, 23:00
Localisation : Haguenau (bas-rhin)

Attention SUPER LONG !

Message par Kendashi » 30 oct. 2005, 13:10

La fille du roi dragon a écrit :
Lors de la période de Yifeng (676-678), un bachelier nommé Liu Yi, qui avait échoué à un examen officiel, décida de s'en retourner sur les bords de la rivière Xiang (province du Hunan). Comme il avait un compatriote qui restait à Jingyang (province du Shaanxi), il s'y rendit pour lui dire adieu.
A peine eut-il fait quelques kilomètres, que son cheval, ayant fait lever un essaim d'oiseaux, fit soudain un écart, partit ventre à terre, et ne s'arrêta qu'au bout de deux lieues. Là, il vit une femme qui menait paître des moutons non loin de la route.
En la regardant, il la trouva ravissante. Mais, ses sourcils finement arqués étaient froncés, ses manches rabattues, ses vêtements sans éclat, elle avait l'air morne et figée, comme si elle attendait quelqu'un.
- Qu'y a-t-il donc qui vous fasse tant de peine ? Lui demanda Liu.
D'abord, elle le remercia par un petit sourire, puis fondant en larmes lui répondit :
- Malheureuse que je suis ! Puisque vous daignez vous intéresser à la peine qui me pénètre jusqu'à la moelle des os, toute honteuse que je sois, je ne saurais garder le silence. Veuillez m'écouter; je suis la fille cadette du Roi Dragon du lac Dongting. Mes parents me firent épouser le second fils du Roi Dragon du fleuve Jing, mais mon mari, de nature volage, se laissant séduire par ses servantes, me maltraitait chaque jour davantage. Je m'en plaignis alors à mes beaux-parents, mais ils gâtaient trop leur fils pour prendre ma défense. Offensés par mes plaintes réitérées, ils m'ont exilée ici.
A ces mots, elle défaillit et éclata en sanglots.
- Le lac Dongting est si loin d'ici ! Reprit-elle. Seule, face au vaste horizon, comment faire parvenir un message ! J'ai le coeur brisé, et les yeux las d'attendre, mais personne ne connaît ma peine. Puisque vous partez pour le Sud et passerez tout près du lac Dongting, oserais-je vous confier une lettre ?
- Je suis un homme de coeur, répondit Liu. A votre récit, je sens mon sang bouillonner ! Point n'est besoin de chercher une réponse. Je ne demanderais que d'y voler, même sans ailes ! Mais le lac Dongting est si profond, moi qui ne marche que sur terre, comment pourrais-je y porter votre message ? Vu que les voies terrestres et supraterrestres ne peuvent communiquer, j'ai peur de vous décevoir en manquant à ma mission. Connaîtriez vous le moyen de me faire parvenir jusque-là ?

- Je ne saurais vous dire combien m'est chère votre bonté ! lui répondit-elle en pleurant. Si jamais j'obtenais une réponse, ce ne serait pas assez de ma vie pour vous témoigner ma gratitude. Avant d'avoir votre consentement, comment aurais-je osé parler ? Maintenant, je puis vous dire qu'il n'est pas plus difficile d'aller à Dongting que de se rendre à la capitale.
Et pour répondre aux questions de Liu, elle précisa :
- Il y a au nord du lac Donting un grand oranger, vénéré par les paysans comme un arbre sacré du village. Enlevez cette ceinture, attachez quelque chose au bout, et puis frappez trois fois sur le tronc d'arbre. Quelqu'un viendra répondre à votre appel. Suivez-le, et vous n'aurez aucune difficulté. Je serais heureuse qu'en dehors de la lettre, vous veuillez dire vous-même à mes parents ce que je viens de vous confier à coeur ouvert. N'y manquez pas, je vous en supplie mille et mille fois !
- Je suis tout à vos ordres ! lui répondit Liu.
Alors elle sortit une lettre de sa poche, la lui présenta avec une révérence, et puis regardant vers l'Orient, elle pleura, incapable de contenir sa douleur. Liu profondément ému, mit la lettre dans son sac, et lui posa encore une question :
- Comment se fait-il que vous gardiez ces moutons ? Se peut-il que les divinités mangent aussi de la viande ?
- Non, répondit-elle. Ce ne sont pas des moutons, mais des porteurs de pluie.
- Que voulez-vous dire ?
- Oui, ils appartiennent à la catégorie des éclairs et des foudres.
Liu se mit à les regarder attentivement, et remarqua qu'ils marchaient la tête haute et les yeux fulgurants. Leur façon de brouter et de boire était aussi tout à fait surprenante, mais quant à la taille, aux cornes et à la toison, rien ne les différenciait des moutons ordinaires.
- Comme votre messager, ajouta Liu, j'espère que lorsque vous serez revenue au lac Dongting, vous ne refuserez pas de me voir.
- Loin de là ! s'exclama-t-elle. Vous me serez cher comme un parent !
Là-dessus, on se quitta en se disant adieu. Liu s'en alla vers l'est. Au bout de quelques dizaines de pas, il se retourna, la jeune femme et les moutons avaient disparu.
Ce soir-là, il parvint à la ville et prit congé de son ami.

Un mois après, il arriva dans son pays natal, rentra chez lui, et puis se rendit aussitôt au lac Dongting. Là, précisément au sud du lac, il trouva l'oranger sacré et, ayant changé de ceinture, faisant face à l'arbre, il frappa trois coups et attendit. Bientôt, il vit sortir des ondes un guerrier qui vint le saluer et demanda :
- De la part de qui venez-vous, cher hôte ?
Sans dévoiler encore la vérité, il répliqua :
- Je voudrais rendre visite à votre grand roi.
Fendant les eaux pour lui ouvrir le chemin, le guerrier se mit à guider Liu au sein du lac en lui faisant cette recommandation :
- Fermez les yeux, vous y serez dans un instant.
Liu obéit et bientôt on se trouva devant un grandPalais. Là, s'élevaient des groupes de pavillons avec des milliers de portails et d'arcades, entourés de toutes sortes de plantes et d'arbres les plus rares du monde. Le guerrier lui fit signe de s'arrêter au coin d'une grande salle, en lui disant :
- Mon hôte, veuillez attendre ici.
- Quel est cet édifice ? demanda Liu.
- C'est le Palais de la Voute divine. Répondit le guerrier.
En regardant plus attentivement, Liu vit qu'il contenait toutes les pierres précieuses connues de l'homme : Colonnes de jade blanc, escaliers de jaspe, lits de corail, persiennes de cristal, linteaux d'émeraudes incrustés d'émaux, poutres couleur de l'arc-en-ciel ornées d'ambre. De l'ensemble se dégageait une impression de beauté étrange, impossible à décrire.
Cependant le roi se faisant attendre, Liu dit au guerrier :
- Où est donc le Prince de Dongting ?
- Sa majesté est au pavillon de Perles noires, répondit l'homme, en train de discuter avec le Prêtre du Soleil sur le Canon du Feu. Mais ils en auront bientôt terminé.
- Qu'est-ce que le Canon du Feu ? demanda Liu.
- Notre Prince est un Dragon, dit l'homme. Donc l'eau est son élément. Avec une goutte d'eau, il pourrait innonder montagnes et vallées. Le Prêtre taoïste est un homme, donc le feu est son élément; avec une torche, il ferait brûler tout un Palais. Les propriétés des éléments étant différentes, leurs effets ne sont pas les mêmes. Comme le Prêtre du Soleil est expert dans les lois de la nature humaine, notre Prince l'a invité pour avoir un entretien avec lui.
A peine eut-il fini de parler que la porte du Palais s'ouvrit. Au milieu d'une escorte de nuée, apparut un homme vêtu de pourpre, un sceptre de jaspe à la main. Transporté de joie, le guerrier s'écria :
- Voilà notre roi !
Puis il se porta au-devant de lui pour annoncer l'arrivée de Liu. Le roi tourna ses regards vers le voyageur et lui demanda :
- N'êtes-vous pas du monde humain ?

Liu répondit affirmativement et le salua. Le roi lui rendit son salut et le fit asseoir dans le Palais de la Voûte divine.
- Notre royaume des eaux est sombre et profond, dit le Roi Dragon. Et je ne suis qu'un ignorant. Quelle raison vous amène ici, monsieur, malgré une distance de mille lieues ?
- Je suis un compatriote de Votre Majesté, dit Liu. Né dans le Sud, je suis allé faire des études dans le Nord-Ouest. Ayant échoué à un examen il y a peu de temps, comme je passais sur les bords de la rivière Jing, j'ai rencontré votre fille bien-aimée qui menait paître des moutons en pleine campagne. Les cheveux au vent et sous la pluie, elle faisait pitié à voir. Je l'interrogeai et elle me répondit qu'elle en était arrivée là parce qu'elle avait été maltraitée par son mari et abandonnée par ses beaux-parents. Tant de larmes et de paroles m'allèrent droit au coeur. Puis, elle m'a confié une lettre, et je lui ai promis de la remettre. Voilà pourquoi je suis venu ici. Il sortit la lettre et la présenta au roi.
Après l'avoir lue, le roi se cachant la face derrière sa manche se mit à pleurer.
- C'est ma faute à moi, son vieux père ! dit-il. J'ai été comme un homme aveugle et sourd, sans me douter que, loin de moi, ma pauvre enfant était tombée dans le malheur. Mais vous monsieur, simple étranger, vous êtes venu à son secours. Tant que je vivrai, je n'oublierai jamais votre bonté ! Là-dessus, il pleura encore quelques instants, et son entourage était aussi en larmes.
Alors, un eunuque du Palais s'approcha du roi, lequel lui donna la lettre avec ordre de la passer aux femmes dans le Palais intérieur. Un moment après, des lamentations se firent entendre du fond de ces appartements. Alarmé, le roi dit à ses sujets :
- Vite, dites aux femmes de ne pas faire de bruit, de peur que le Prince de Qiantang ne l'entende !
- Qui est ce Prince ? demanda Liu.
- Mon jeune frère, dit le Roi Dragon. Il était Prince de la rivière Quiantang, mais il vit rarement dans la retraite.
- Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il sache cette nouvelle ? demanda Liu.
- Parce qu'il est trop impétueux, dit le roi. Jadis, les neuf années de déluge sous le règne de Yao le Sage, furent la conséquence d'un de ses accès de colère. Dernièrement, il se querella avec les généraux du Ciel et inonda les cinq montagnes. Comme j'ai à mon crédit quelques mérites anciens et récents, le Souverain du Ciel a accordé son pardon à mon frère, mais il doit être gardé ici dans les chaînes. les gens de Quiantang sont encore à attendre tous les jours son retour.
A ces mots, un grand bruit éclata. On aurait dit que le ciel allait s'écrouler et la terre se fendre. Tout le Palais fut secoué comme grain au van. Parmi les tourbillons de fumée et de nuages montant de toutes parts, appatut un Dragon écarlate, long de mille pieds, yeux d'éclair, langue de sang, écailles vermillon, crinière de flammes, avec au cou une grande chaîne d'or attachée à un pilier de jade.
Et soudain, entouré de foudres et d'éclairs, tandis que se déchaînait une tempête de neige et de grêle mêlées, il s'élança dans le ciel azuré et disparut.
Pris de panique, Liu tomba à terre. Le roi vint lui-même le relever en disant :
- N'ayez pas peur, ce n'est rien.

Après un bon moment, notre bachelier commença à recouvrer ses esprits. Lorsqu'il se sentit suffisamment rassuré, il demanda à se retirer :
Permettez-moi seulement, dit-il, de rentrer vivant et de ne plus revenir.
- Point n'est besoin de partir, dit le roi; mon frère a l'habitude de s'en aller ainsi, mais il ne reviendra pas de la même façon. Veuillez rester encore un moment. Il donna l'ordre de servir à boire. Et on se mit à trinquer en toute cordialité.
Bientôt s'éleva une brise d'allégresse apportant avec elle des nuages de bon augure. Dans un déploiement de pennons et de drapeaux, au son des flûtes et des pipeaux, derrière mille et mille jeunes filles en robe rouge qui babillaient et riaient aux éclats, s'avançait une belle fille aux sourcils bien arqués, toute parée de bijoux étincelants, et habillée de soie flottant en long rubans.
Quand elle fut proche, Liu s'aperçut qu'elle n'était autre que la belle éplorée qui lui avait confié le message; maintenant elle avait l'air heureux et triste à la fois, versant encore quelques larmes de joie. Et tandis qu'à droite, à gauche, des fumées rouges et pourprées montaient de toutes parts, tantôt voilant, tantôt laissant voir sa silhouette, elle pénétra dans le Palais intérieur, au milieu des parfums dansant autour d'elle.
Le roi tout riant, dit à Liu :
- La voilà revenue, la captive de la rivière Jing !
Puis, en s'excusant, il rentra dans le Palais intérieur, d'où s'échappèrent bientôt des échos de douces effusions qui durèrent un bon moment. Puis, le roi revint et se mit à boire avec Liu. Il y avait là un autre homme , vêtu de pourpre, un sceptre de jaspe à la main, se tenant à côté du roi, avec un air de fierté et de magnificence. Le roi le présenta à Liu :
- Voici le Prince de Qiantang.
Liu se leva et alla le saluer. le Prince lui rendit son salut avec la plus grande civilité, et lui dit :
- Ma pauvre petite nièce a été péniblement humiliée par son chenapan de mari. Monsieur, c'est grâce à votre magnanimité que les nouvelles de ses malheurs ont pu de si loin venir jusqu'à nos oreilles. Sans cela , elle serait devenue moins que la boue de la rivière Jing. Mes paroles sont impuissantes à vous exprimer ma gratitude.
Liu le remercia tout en saluant, et revint à sa place sans oser rien dire de plus. Alors le Prince se tourna vers son frêre aîné et lui raconta son aventure :
- Après avoir quitté ce matin le Palais de la Voûte Divine, j'arrivai en une heure à la rivière Jing, là le combat que j'ai livré a duré une heure, et j'ai mis encore une heure pour revenir ici. Sur le chemein du retour, j'ai volé jusqu'au neuvième ciel et j'ai fait un rapport au Souverain céleste. Quand il eut appris l'injustice commise, il m'a pardonné et m'a relevé de ma peine ancienne. Ce matin, j'étais trop emporté par mon indignation et trop pressé de partir pour vous dire adieu. Je regrette d'avoir troublé tout le Palais et surtout d'avoir alarmé notre cher hôte, ce qui est chose impardonnable.
Il se recula et salua encore.
- Combien de gens avez-vous tués ? lui demanda le roi.
- Six cent mille.
- Avez-vous détruit des champs ?
- Sur environ trois cents lieues.
- Où est-il, cet ingrat de mari ?
- je l'ai mangé.
Pris de pitié, le roi dit :
- A vrai dire, ce chenapan-là était intolérable. Mais vous y êtes allé un peu fort. Heureusement que l'Empereur du Ciel, toujours clairvoyant, vous a pardonné à cause de la grande injustice qui fut commise, autrement comment aurais-je pu prendre votre défense ? Désormais, il ne faut plus agir ainsi.
Le Prince le salua encore une fois.

Ce soir-là, on logea Liu dans la Salle de la Clarté cristaline. Le lendemain, au Palais des Emeraudes, un autre festin fut donné en son honneur. Toute la famille royale y prit part. Il y eut un grand concert et l'on servit toutes sortes de bons vins et de mets délicats.
Tout d'abord, sur la droite, aux sons des trompettes, des cors, des tambours et des carillons, dix mille guerriers dansèrent avec des étendards, des épées et des hallebardes. L'un d'eux s'avança pour annoncer que c'était la Marche triophale du Prince de Qiantang.
Cette danse martiale fut exécutée avec tant de bravoure et de fougue que cela donna la chair de poule à tous les spectateurs. Puis, au son des gongs, des cymbales et des instruments à cordes ou de bambou, un millier de jeunes filles, vêtues de soie et parées de perles et de jade, dansèrent sur la gauche.
L'une d'elles s'avança pour annoncer que c'était la Célébration du Retour de la Princesse. Les mélodies étaient si douces et si plaintives que tout le monde inconsciemment laissa tomber des larmes. Les deux danses terminées, le Roi Dragon, transporté de joie fit distribuer de la soie aux danseurs et danseuses. Puis on se mit à table en rangs serrés, buvant du vin à coeur joie. Au milieu du festin, le roi se leva, frappant la mesure sur la table et chanta :
Vaste est le grand ciel bleu, et la terre sans limite !
Infini, l'idéal qu'en soi chacun abrite.
Le renard se croit dieu, et le rat se croit saint,
Souillant le temple, enfoui sous le mur qui le ceint.
Soudain, un coup de foudre, et tout est dispercé !
Grâce à votre bonté qu'à flots avez versée,
Dans mes bras paternels, ma fille enfin revient !
Pour vous dire merci, aucun mot ne me vient !

Après le chant du roi, le Prince le salua et se mit à chanter :
Unis de par le ciel, par la mort séparés,
Lui fut époux indigne, elle, mal épousée !
Sur les bords de la Jing, elle traîna son ennui,
Cheveux toujours au vent, robe trempée de pluie.
Grâce à vous, ô seigneur, messager valeureux,
Nous sommes réunis, plus que jamais heureux !
Jamais, au grand jamais, n'en serons oublieux !

Le chant terminé, le roi et le Prince se levant ensemble offrirent chacun une coupe à Liu, qui, hésitant d'abord, finit par l'accepter et la vida d'un trait. Puis, après avoir présenté à son tour deux coupes aux deux Princes, il chanta :
Nuage de jade passe, ainsi que l'eau s'enfuit.
O Princesse pleurant comme fleur sous la pluie !
Un message envoyé la délivra de peine.
Son outrage vengé, et la voilà sereine.
Merci pour le concert, merci pour le festin !
Ma maison de montagne attend le pèlerin,
Je vous dirai adieu le coeur lourd de chagrin !


Quand il eut fini de chanter, les vivats fusèrent de toutes parts. Le roi sortit une boîte de jaspe contenant une corne de rhinocéros, propre à ouvrir les eaux. Et de même, le Prince disposa sur un plateau d'ambre un jade qui éclaire la nuit. Debout, ils les offrirent à Liu, qui les accepta avec des remerciements.
Puis, toutes les femmes du Palais intérieur le comblèrent de soieries, de perles et de pierres précieuses, qui comme des monticules brillants et diaprés s'accumulaient devant et derrière lui. Et Liu de regarder à droite, à gauche, confus, souriant et saluant sans cesse. A la fin du festin, lorsqu'il en eut assez de vin et de plaisir, il se retira et passa la nuit dans la Salle de la Clarté cristalline.
Le lendemain, on le fêta encore au Pavillon de la Lumière limpide. Le Prince de Quiantang, la tête montée par le vin, cambré comme un fauve, dit à Liu d'un air brutal:
- Savez-vous bien qu'un roc dur se fend, mais ne plie pas, et qu'un brave se fait tuer plutôt que de se laisser humilier ? Je tiens à vous proposer quelque chose. Si vous consentez, tout ira bien entre nous. Sinon, nous périrons tous les deux; Qu'en dites-vous?
- Veuillez me dire de quoi il s'agit, lui répondit Liu.
- Vous savez que la femme du seigneur de Jing est la fille de notre souverain, dit le Prince. Belle et vertueuse, elle est hautement considérée par tout le monde. Par malheur, elle a été victime d'un homme indigne. Mais tout cela est fini maintenant. Je voudrais vous la présenter et serais heureux d'entrer dans votre parentée pour toujours. Ainsi celle qui vous doit tout par reconnaissance aurait le bonheur de vous servir, et nous qui l'aimons aurions le plaisir de la voir en bonnes mains. Un homme magnanime ne s'arrête pas à mi-chemin. Acceptez-là!
Alors Liu devint grave un moment, puis éclata de rire et dit :
- Je n'ai jamais pensé que le Prince de Qiantang aurait des idées aussi peu dignes d'un galant homme. J'ai tout d'abord entendu dire que, mis en colère vous aviez enjambé les neuf continents et déplacé les cinq montagnes; et puis je vous ai vu rompre la chaîne d'or et arracher le pilier de jade pour courir venger votre nièce. Il me semblait que nul ne fut comparable à vous pour la bravoure, et la droiture; courir à la mort pour venger une offense, risquer sa vie pour une personne qui vous est chère, voilà en effet de vraies marques de grandeur. Mais maintenant, alors que les musiciens s'accordent et que l'hôte et le convive sont en parfaite harmonie, pourquoi tentez-vous de m'imposer votre volonté sans égard à l'honneur? Ce n'est pas là ce que j'ai toujours espéré de vous! Si je vous rencontrais sur une mer en furie, ou dans une montagne ténébreuse, vous pourriez m'intimider avec vos écailles et votre barbe de hérisson, me couvrir de nuages et de pluie, et me menacer de la mort; dans ce cas là, je vous prendrais pour une bête et ne vous reprocherais rien. Mais maintenant vous voilà habillé comme un être humain, assis là pour discuter des civilités, et vous avez si bien fait vôtres tous les sentiments humains et toutes nos délicatesses de conduite, qu'il y a parmi les hommes très peu de braves et de sages qui puissent vous égaler, sans parler des monstres aquatiques. Se pourrait-il qu'usant de l'avantage de votre corps de reptile, de votre tempérament violent, et du prétexte de l'ivresse, vous osiez maintenant me forcer la main? Voilà qui ne va guère avec la droiture. certes, mon corps est bien faible, et je tiendrais aisément sous une seule de vos écailles; pourtant, je saurais, avec un coeur invincible triompher de votre inhumanité. Prince, j'espère que vous allez réfléchir un peu!
Honteux et confus, le Prince s'excusa et dit :
- Elevé dans le Palais, je suis resté dans l'ignorance des règles de la bienséance. Tout à l'heure, avec des termes un peu trop libres, j'ai blessé en vous le point d'honneur. A la réflexion, c'est là une faute plus que blâmable, je serais très heureux que vous veuillez bien me garder votre amitié intacte.

Ce soir-là, on festoya encore avec autant de plaisir que la veille. Liu et le Prince devinrent de bons amis. Le jour suivant, Liu demanda la permission de s'en aller. La Reine donna un autre festin en son honneur dans la Salle de la lumière diffuse, en compagnie d'un grand nombre de concubines, de servantes et d'eunuques. La Reine lui dit en versant des larmes :
- Ma fille est si redevable à vos bontés que nous ne saurions vous témoigner assez notre gratitude. Et voilà que déjà vous allez nous quitter !
Et elle fit venir la Princesse pour le remercier.
- Nous reverrons-nous un jour? lui demanda la reine.
Liu, en ce moment-là, regretta de n'avoir pas accepté la proposition du Prince de Qiantang. Il se sentit le coeur bien lourd. Le festin fini, il leur fit ses adieux, et toute la salle était en larmes. Au moment du départ, on le combla encore de présents, dont d'innombrables joyaux précieux.
Liu sortit du lac en empruntant le même chemin, escorté par une douzaine d'hommes qui, chargés de ses bagages ne le quittèrent qu'à son arrivée dans sa demeure. Puis, il se rendit à Yangzhou chez un joaillier pour vendre quelques-uns de ses bijoux, dont pas même un centième suffit déjà à le rendre plus que millionnaire. Et nul parmi les hommes riches de la rive droite du Huai ne put désormais se comparer à lui.
Il se maria avec une jeune fille nommée Zhang, qui mourut bientôt. Il se remaria ensuite avec une autre jeune fille nommée Han, qui mourut quelques mois après. Alors, il alla s'installer à Nanjing.
Souvent, l'ennui du veuvage lui fit penser à prendre une autre femme. Vint une entremetteuse qui lui fit cette proposition :
- Je connais une fille appelée Lu, originaire du district de Fanyang. Son père Lu Hao a été magistrat de Qingkiu; dans sa vieillesse, épris de taoïsme, il s'est mis à errer seul parmi les nuages et les sources, et il a disparu on ne sait où. Sa mère s'appelait Zheng. L'année dernière, la jeune fille a été mariée dans une famille Zhang à Qinghe, mais malheureusement le mari mourut aussitôt. Sa mère qui plaint sa jeunesse et sa beauté, voudrait lui trouver un bon mari. Est-ce que cela pourrait vous intéresser ?
Pour célébrer le mariage, Liu chercha un jour propice. Les deux familles étant de haute société, la magnificence des cérémonies, des équipages et des cadeaux fit tourner la tête à tous les citadins de Nanjing.
Un mois après le mariage, un soir en rentrant dans la chambre, Liu regarda sa femme et remarqua soudain qu'elle ressemblait fort à la fille du Roi Dragon, tout en la dépassant encore par la plénitude de sa beauté. Alors, il lui raconta ce qui était arrivé autrefois.
- Est-ce possible, une chose pareille? lui dit sa femme. Mais, à propos, savez-vous que nous allons avoir un enfant.
Liu à cette nouvelle, l'en aima encore davantage.
Un mois après la naissance de l'enfant, habillée d'une robe somptueuse et parée de bijoux, sa femme reçut toutes leurs relations à la maison. Au cours de la réunion, elle dit à Liu avec un petit sourire :
- Est-ce que vous ne vous rappelez plus m'avoir rencontrée au temps jadis ?

- Je fus une fois messager de la fille du Roi Dragon, répondit Liu. Et toujours je m'en souviens.
- C'est moi la fille du Roi Dragon, dit-elle. Grâce à vous, l'injustice de la rivière Jing fut mise au jour, aussi en témoignage de ma gratitude, ai-je juré de payer de retour vos bontés. Mais puisque vous aviez apporté un refus à la proposition de mon oncle, vivant bien loin l'un de l'autre, et dans deux mondes différents, nous n'avons pu échanger aucun mot.
Mes parents voulurent me marier avec le fils du dieu de la rivière Zhuojin, mais je ne pouvais ni désavouer mon serment ni désobéir à mes parents. Que faire alors ? Bien que vous m'ayez refusée et qu'il me fût impossible de vous voir, je jurai encore de vous garder mon coeur jusqu'à la mort. Et je confiai ma peine à mes parents qui me prirent en pitié, me laissant la liberté d'aller vous trouver.
Mais, à ce moment-là, vous avez successivement pris pour femme les demoiselles Zhang et Han. Après la mort de celles-ci, vous êtes venu habiter ici. L'occasion se présentait donc; mes parents furent heureux de voir se réaliser enfin mon espoir. Maintenant qu'il me soit donné de vous servir et vous aimer pour la vie et je mourrais sans regret. Là-dessus, elle pleura à chaudes larmes, puis continua :
Si tout d'abord je ne vous ai pas dit qui je suis, c'est parce que je savais que vous ne teniez guère à la beauté. Si je vous le dis maintenant, c'est parce que je sais que vous tenez à moi. Une femme telle que moi est indigne de votre coeur. Comme je sais que vous aimeriez avoir un enfant, je vous en donne un, pour avoir une raison de vivre auprès de vous. Y consentirez-vous ? Avant que je sache si vous m'aimiez, mon coeur était en proie à l'angoisse et à la tristesse.
Le jour où vous fûtes mon messager, vous m'aviez dit en souriant :
"- J'espère que lorsque vous serez revenue au lac Dongting, vous ne refuserez pas de me voir". A ce moment-là, avez-vous pensé à ce que nous sommes maintenant ? Plus tard, lorsque mon oncle vous proposait ce mariage, vous avez catégoriquement refusé. Pourquoi ? Est-ce que vous ne le désiriez vraiment pas, ou bien parce qu'il venait de vous offenser ? Dites-le -moi !
- Il faut que cela soit la destinée , répondit Liu. Quand pour la première fois, je vous rencontrai au bord de la rivière Jing, vous me sembliez si pâle et si accablée de malheur qu'irrésistiblement l'idée me vint de prendre votre défense. Mais, à ce moment-là, le coeur ne me dit que de faire passer les nouvelles de vos malheurs, sans y ajouter aucune arrière-pensée. Si j'ai dit que j'espérais que vous ne refuseriez pas de me voir à l'avenir, ce n'était là qu'une parole échappée par hasard, et rien de plus.
Lorsque le Prince de Qiantang me proposa un mariage forcé, son insolence me mit en fureur. En somme, je n'avais voulu que faire acte de justice. Comment aurais-je pu épouser une femme, après avoir causé la mort de son mari ? Voilà la première raison de mon refus. Et puis l'intégrité étant toujours le principe de ma conduite, comment aurais-je pu m'abaisser jusqu'à faire violence à ma conscience ? Voilà la seconde raison de mon refus.
Lors du festin, c'était de cette façon -là que je résonnai avec moi-même, n'ayant en vue que la droiture, sans m'effrayer de rien. Cependant, le jour de mon départ, à la vue de vos yeux si tendres, je regrettai de tout coeur ce qui avait été dit. Après cela, pris dans le tourbillon des choses humaines, je me trouvai dans l'impossibilité de vous témoigner ma gratitude.
Maintenant, quel bonheur pour moi de vous retrouver comme membre de la famille Liu ! En tout cas, l'amour que je portais à votre souvenir ne fut point une passion éphémère. Désormais, je vous aimerai toujour, d'un coeur serein !
Profondément émue, sa femme ne put d'abord que verser des larmes, et puis elle lui dit :
- Quoique je sois d'une autre essence que les hommes, ne me croyez pas dépourvue de sentiments humains. Je saurai répondre à votre bonté ! Puisque tout Dragon peut vivre dix mille ans, vous aurez avec moi la même longévité. Nous passerons librement n'importe où, sur terre et sur mer. Fiez-vous à moi !
- Je n'aurais jamais imaginé que vous alliez me tenter en m'offrant l'immortalité des dieux !dit Liu en riant de joie.

Tous deux, retournèrent alors au lac Dongting, où la magnificence de la réception royale dépassa toute description.
Plus tard, ils s'installèrent à Nanhai (Canton) pendant quarante ans. Leurs châteaux, leurs équipages, leurs festins et leurs habits étaient d'une splendeur princière. Liu se montra généreux avec toutes ses relations. Malgré son grand âge, la pérennité de son air de jeunesse faisait l'admiration de tous.
Pendant la période de Kaiyuan (713-741), comme l'Empereur, désireux de trouver le secret de longue vie, faisait rechercher partout des alchimistes, Liu n'ayant plus de tranquilité retourna avec sa femme au Lac. On perdit sa trace dans le monde pendant plus de dix ans.
Vers la fin de la période de Kaiyuan, son jeune cousin, Xue Gu, destitué de sa fonction de magistrat dans la capitale, fut exilé dans le Sud-Est. Comme il traversait en plein jour le lac Dongting et regardait au loin devant lui, il aperçut soudain une montagne toute verte surgissant des flots à l'horizon. Se pressant à ses côtés, les bateliers surpris s'écrièrent :
- Il n'y a pas de montagne par là, ça doit être un monstre des eaux!
En un clin d'oeil, la montagne s'approcha du bateau, un barque peinte en couleurs vives descendit lentement de la montagne et se dirigea droit sur l'embarcation de Xue. Quelqu'un lui cria de la barque :
- Maître Liu vient à votre rencontre !
Alors, Xue comprit. Aussitôt arrivé au pied de la montagne, retroussant sa robe, il se mit à grimper rapidement. Là-haut, il y avait des Palais comme ceux de la terre et Liu était là, avec des musiciens devant lui, et des jeunes filles parées de perles derrière lui. La richesse des objets d'art surpassait de loin celle du monde des hommes. Parlant avec encore plus d'éloquence et paraissant encore plus jeune qu'avant, Liu le reçut sur les marches, et lui prit la main, disant :
- Il y a si peu de temps que nous nous sommes quittés et voici déjà que vos cheveux grisonnent !
- Vous êtes promis à l'immortalité, tandis que moi, hélas ! je ferai des os secs, rétorqua Xue en souriant.
Alors, Liu lui donna cinquante capsules et dit :
- Chacune de ces pilules vous donnera un an de plus à vivre. Quand vous approcherez du terme de votre vie, revenez encore ici. Il ne faut pas rester trop longtemps dans le monde humain, où vous aurez tant à souffrir.
Ils festoyèrent alors joyeusement, et puis Xue le quitta. Liu s'effaça alors sans laisser de trace, mais Xue raconta souvent cette histoire à son entourage. Quarante-huit ans après, Xue disparut à son tour.
Moi, Li Chaowei de Gansu, en écrivant cette histoire je me sens rempli d'admiration. Cela ne démontre-t-il pas que la principale espèce de chacune des cinq catégories d'êtres vivants ( Dragon * Voir ci-dessous) possède des forces surnaturelles. Sans cela, comment ces reptiles pourraient-ils assumer des vertus humaines ?
Le Roi Dragon de Dongting se montra vraiment grand et magnanime, tandis que l'impétuosité et la franchise caractérisent la conduite du Prince de Qiantang. Certainement ce sont là des vertus qui se transmettent de fort loin. Xue Gu, cousin de Liu fut le seul être humain qui pût s'approcher du royaume des eaux. Malheureusement, il a raconté cette histoire sans l'avoir écrite.
Comme elle est intéressante, je la transcris ici.
Extrait des contes de la dynastie des Tang,
de Li Chaowei.
* Les Chinois de l'antiquité divisaient le royaume des animaux en cinq catégories :
Animaux à plumes, à poil, à cuirasse, à écailles, et au corps nu.
Ces catégories comportaient comme principales espèces :
Le Phoenix, la Licorne, la Tortue, le Dragon et l'Homme.
De l'Homme, le plus intelligent de tous, provinrent quelques-unes des vertus que possédaient les autres.

:ken:
Un lion ne meurt pas, il dort...

Répondre