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par Pénombre » 12 mai 2004, 12:59
le troisième et dernier chapitre des aventures de qui vous savez
TENCHI NO ONI CONTRE LA ROUE CELESTE
Utilisant la griffe la plus fine d'une de ses quatre mains, Tenchi no Oni entreprit consciencieusement de se débarrasser des petits morceaux de viande coincés entre ses canines dont la longueur égalait celle d'un tanto.
Il se sentait tout chose et pas vraiment dans son assiette.
"Hrrmmmf…"
Devant lui, l'humain qui était déjà prosterné au plus près de la poussière tenta de s'enfoncer encore un peu dans le sol et de rendre moins bruyants les battements de son cœur.
"Vraiment infect" énonca l'oni, sentant que son troisième estomac ne fonctionnait vraiment pas comme il aurait du. Pourtant capable d'assimiler le bois, le tissu et autre trucs que ses proies portaient souvent sur elles, l'organe avait quelques difficultés à digérer cette chair humaine que les papilles gustatives de l'oni avaient quant à elles trouvées un peu curieuse.
Contemplant d'un air songeur le dernier plat de son pique-nique impromptu qui tremblait de tous ses membres, Tenchi no Oni poussa un nouveau soupir de frustration.
Ces dernières semaines passées à traverser une chaine de montagne pelée et désertique n'avaient rien eu de bien attrayant mais en franchissant un col, il avait vu à l'horizon la verdure qui témoignait de territoires peuplés par une vie abondante. Rassemblant ses forces, il était impatiemment descendu à flanc de montagne, provoquant pas moins de quatre avalanches durant son périple.
Autre perspective réjouissante, il n'y avait ni Mur, ni traces de ses congénères ou de la présence de la Corruption. Comme si cet endroit n'était rien de plus qu'un vaste territoire vierge ou il allait pouvoir enfin avoir la paix et vivre dans le bonheur.
Et comble du bonheur, ici aussi il y avait des humains. Entres deux expériences éthyliques, Tenchi no Oni aurait de quoi prendre un peu d'exercice et se faire quelques petits sandwiches pour tasser un peu tout l'alcool qu'il révait déjà d'engloutir.
Et puis, ses rèves avaient une fois de plus tourné court.
Le premier groupe d'humains qu'il avait rencontré n'avait même pas essayé de le combattre et ils s'étaient prosternés au sol ou avaient pris la fuite. Leurs vètements n'étaient pas aussi comme ceux des humains du Mur et ils avaient une peau plus foncée.
Mais surtout, leur chair avait un goùt vaguement répugnant. Et son troisième estomac semblait avoir ses propres objections à cet égard. Le fait est qu'aucun oni n'avait jamais eu l'occasion de s'empiffrer avec des humains qui se nourrissaient essentiellement de riz copieusement assaisonné au curry.
Le cinquième et dernier élément de son déjeuner attendait peureusement que vienne son tour de rassasier l'oni qui de son côté se demandait si cette viande assez peu alléchante était tout ce qu'il y aurait à se mettre sous la dent.
Bien qu'il ne s'en soit que très rarement servi, Tenchi no Oni comme tous ses semblables possédait cette faculté mystérieuse qui lui permettait de communiquer avec un grand nombre d'autres êtres. Sans doute un truc en rapport avec leur rôle fondamental qui incluait la corruption des mortels quant il n'était pas nécessaire de les massacrer ou qu'ils n'avaient rien de bien appétissant.
Tenchi no Oni avait du mal à se souvenir de comment ça marchait au juste et il lui fallut donc un moment avant d'arriver à projeter sa pensée jusqu'au mortel prosterné dans la poussière.
"Hey !! Toi, là !"
L'intéressé eut un sursaut et tenta l'exploit méritoire de tordre le cou afin de pouvoir observer l'oni tout en demeurant la tête obstinément enfoncée dans la poussière.
"Lève toi, je veux te parler !!"
L'humain trembla encore plus violemment mais il décida apparemment de ne pas jouer avec la patience de Tenchi no Oni et à défaut d'adopter une véritable station verticale, il s'appuya sur ses membres pour passer de la position je-ne-fais-qu'un-avec-la-terre à un truc vaguement apparenté au cesa des samurai.
De ses lèvres s'échappaient maintenant un flot continu de paroles dont le sens devint rapidement évident pour Tenchi no Oni gràce à son pouvoir.
" Je te supplie de m'épargner, ô Seigneur Démon, Messager de Kali, Fléau des Mortels, ô Toi le Poing de Shiva le Destructeur, le Destin de la Race Humaine, la Puissance Irrésistible, la Foudre Céleste…"
Les yeux pédonculés de Tenchi no Oni lui en sortirent presque de la tête, ce qui réduisit l'humain à un silence terrorisé.
Est ce que j'ai vraiment entendu ce que j'ai entendu ou est ce que je ne l'ai pas vraiment entendu ? s'interrogea l'oni pendant que l'humain se jetait à nouveau dans la poussière sans cesser de trembler.
Les seuls humains que Tenchi no Oni avait jamais eu l'occasion de rencontrer depuis son arrivée dans leur monde étaient soit des samurai, soit des paysans à leur service. Les premiers avaient tendance à cogner, les autres à décamper et si assez souvent il parvenait à leur arracher des sanglots, des cris et des prières, jamais oh grand jamais aucun d'eux ne l'avait ainsi inondé d'autants de paroles de vénération. Des suppliques, des malédictions, des larmes, des hurlements, oui. Mais jamais la moindre once d'authentique admiration.
Quant aux autres habitants de l'Outremonde, il n'était même pas besoin d'aborder la question.
L'expérience était inattendue mais pas désagréable et compensait quelque peu le goùt de la viande locale.
"Continue" ordonna d'une grosse voix l'oni.
Et le mortel s'executa aussitôt, débitant un flot continu de louanges plus ou moins alambiquées dont il semblait (Tenchi no Oni dut se concentrer un moment avant de pouvoir en être certain), qu'elles témoignaient d'une terreur sacrée et d'une adoration sans borne envers lui.
"Stop !!"
Le silence se fit aussitôt.
"Si tu essayes de gagner du temps, c'est pas la peine."
"Oh non Puissant Démon !! Jamais je n'oserai imaginer pouvoir me soustraire à ta fureur suprême qui tel le courroux légitime des mille enfers peut s'ab.."
"Hé, oh ! j'ai dit STOP !!
A nouveau le silence.
Pendant un long (mais alors vraiment long) moment, Tenchi no Oni réfléchit et quand il reprit la parole, il fit preuve d'un de ses rarissimes éclairs d'intelligence.
"Dis donc, vermine, on se prosterne souvent devant les oni dans ton pays ?"
Le terme d'oni étant similaire de démon dans le dialecte de l'humain, il comprit bien évidemment de quoi il retournait et cacha sa surprise, persuadé qu'il s'agissait encore d'un coup tordu histoire de le tourmenter davantage.
"heu… bien sûr, puissant seigneur…"
"Ah… et même les samurai ?"
"Les quoi ?"
"Les SAMURAI !! Tu sais, les débiles agressifs avec des katanas, du jade et tous ces trucs plutôt désagréables !"
La nature du pouvoir de Tenchi no Oni permit à son interlocuteur de comprendre vaguement (mais très très vaguement) de quoi il retournait. Et lui aussi fut assez surpris de leur échange bien qu'il continue à observer du coin de l'œil la machoire et les quatre appendices griffus du monstre qui venait de boulotter ses copains.
"heu… non, puissant démon. Nos guerriers ne léveraient jamais une main contre un envoyé des Dieux, surtout aussi puissant et majestueux que vous. Au nombre de vos bras, je devine que la toute puissante Kali elle-même doit veiller à vous conférer tout le pouvoir nécessaire pour chatier les infimes vermisseaux très éloignés de l'apothéose que nous sommes".
"J'ai pas tout compris… refais là en plus court"
"Certainement, puissant démon. Je disais donc que puisque vous êtes un envoyé de Kali Aux Six Bras, personne ne songerait à vous indisposer sur les terres même que régente la Reine-Déesse"
Ouhlà… là je crois que j'ai compris par contre, songea l'oni.
"Tu veux dire que dans votre coin, les démons sont au service d'une femelle avec six bras qui est tombée du ciel ?"
"Hé bien… je ne saurai dire si elle est à proprement parler originaire du… ciel, mais en tous cas, elle habite au cœur de sa tour et si la plupart du temps personne ne la voit, on sait très bien que c'est elle qui commande les démons et puisque vous êtes un démon et que vous avez quatre bras, c'est certainement elle qui vous envoie…et donc…"
Tenchi no Oni émit un nuage de vapeur délétère par les nasaux pour témoigner de son impatience, l'humain fit un bond en arrière pour éviter d'être touché par le souffle de l'oni et garda sagement le silence.
Après un autre intervalle assez long, Tenchi no Oni reprit la parole.
"Tu as dit qu'elle habitait dans une tour ? Elle y fait quoi ?"
L'humain parut à nouveau légèrement surpris mais il garda pour lui ce qui lui venait à l'esprit et répondit avec diligence.
"Seigneur Démon, la Déesse Kali fait des choses que nul mortel comme moi ne pourrait comprendre. Mais peut-être que si vous vous rendiez dans sa tour, vous pourriez contempler les mystères qui dépassent les vermines comme moi".
Tenchi no Oni réfléchit intensément (décidément, ça lui arrivait vraiment souvent ces temps ci… peut-être que le curry n'était pas le seul truc responsable de ses soucis digestifs à tout bien considérer…).
"Elle a beaucoup de démons à son service ta déesse ?"
"Heu… je ne sais pas. Sans doute. On n'en voit que peu en dehors de la tour. D'ailleurs, aucun d'eux n'est aussi… majestueux que vous, Seigneur. Vous ètes encore plus grand que la Déesse elle-même et plus massif que le plus puissant de ses démons".
Une drôle de lueur commença à briller dans les yeux pédonculés de l'oni.
"Ah oui ?"
"Certainement. Si vous aviez votre propre tour d'ivoire, tout le monde penserait en vous voyant que vous êtes l'égal des Dieux, un démon très important, une force toute puissante, digne d'adoration et nous serions certainement enclins à vous offrir nombre de sacrifices et de prières pour éviter d'attirer".
"WOUAAAHHHH !!!" hurla tout à coup l'oni, ce qui provoqua une belle pagaille des kilomètres à la ronde.
Puis, il éclata de rire, et la pagaille se transforma en chaos général.
Enfin, enfin un endroit ou il allait pouvoir se la couler douce.
Il arréta de rire et considéra l'humain à ses pieds.
"Ah flûte, qu'est ce qui se passe encore" déclara l'oni d'un ton perplexe en voyant le visage congestionné de l'homme, ses yeux saillants et la bave qui giclait par saccades de ses lèvres.
"Hey, ça va ?" il s'approcha pour scruter attentivement l'homme, fronçant les naseaux en réaction à la douce senteur du riz au curry.
Les mystères de l'âme humaine sont nombreux, même pour les Fortunes et êtres du même acabit. Nous ne saurons donc jamais si cet homme était béni par une divinité bienfaitrice, si son esprit était d'une trempe plus solide que ses congénères, si l'haleine de Tenchi no Oni avait des effets psychotropes ou si quelque part, additionner du riz avec la dose méticuleusement calculée au microgramme près de curry peut avoir des effets protecteurs sur le système nerveux. (Pour mémoire, les expériences intensives menées à ce dernier sujet se concluent surtout par des troubles digestifs assez prononcés après plusieurs décennies d'ingestion forcée et quotidienne, surtout si pour apaiser les papilles gustatives brulées par le curry on ajoute un ou deux brins de vanille par assiette de riz…).
Toujours est-il que le hurlement d'épouvante qu'il poussa en découvrant la gueule de l'oni à dix centimètres de la figure rassura définitivement Tenchi no Oni sur deux choses. D'abord, le mortel n'était pas devenu fou (ou alors juste un petit moment) et ensuite il avait conservé les bons réflexes puisqu'il se prosterna à nouveau aussi sec pour débiter un nouveau flot de louanges et d'appels à la pitié du "puissant seigneur de tous les démons".
Tenchi no Oni ayant déjà du mal à suivre une idée à la fois, il laissa un moment l'humain retrouver le reste de ses esprits pendant qu'il cogitait furieusement sur ce qu'il allait faire.
Puis, sa décision arrétée, il entreprit de passer aussitôt à l'action.
"Je vais cogner cette salope aux six bras et prendre sa tour. Ensuite, tu m'expliqueras comment faire pour que les autres mortels viennent me voir et on verra un peu ce qu'on peut bien vous faire bouffer pour que vous ayez meilleur goùt… "
"O… oui, seigneur démon. Certainement seigneur démon. Je ne vis que pour vous servir seign…"
Un reniflement de Tenchi no Oni réduisit son premier adorateur au silence.
Tous deux suivirent un temps la route, l'oni trucidant à l'occasion un voyageur pour le boulotter pendant que son esclave vomissait tripes et boyaux dans les fourrés. Après plusieurs jours, ils arrivèrent enfin à ce qui pouvait ressembler à une ville au centre de laquelle une gigantesque et magnifique tour d'ivoire se dressait.
Les rues de la ville se vidèrent à leur approche mais Tenchi no Oni, le regard braqué sur la tour et ses décorations, n'y préta pas attention.
Il arrivèrent ainsi près de la grande entrée de l'édifice, ouverte à tous les vents.
"Pas mal" déclara l'oni en examinant attentivement les frises et enluminures. La plupart des scènes dépeintes montraient des massacres, des orgies ou des orgies de massacre (ou du massacre en orgie). Kali apparaissait à de nombreuses reprises et l'oni dut reconnaître qu'avec ses six bras et sa poitrine agressive, elle n'était pas trop vilaine. Bon, elle avait une tronche un peu quelconque mais peut-être bien qu'il pourrait s'amuser un peu avant de la trucider tout compte fait.
Un petit détail le turlupinait cependant quelque peu.
"Y a pas de gardes ?"
Son serviteur répondit nerveusement. "Non, Puissant Seigneur. Pas à l'extérieur. Les démons de Kali séjournent à l'intérieur de la tour et surveillent toutes les richesses que nous offrons à la déesse pour l'apaiser. De temps en temps, l'un d'eux sort pour délivrer un oracle ou faire part des exigences de Kali ou encore pour prendre un des citadins et l'emmener à l'intérieur. Seuls les prètres."
"Silence. Bon, on va aller se faire un petit tour du propriétaire."
Et sans attendre, Tenchi no Oni pénétra dans l'immense tour d'ivoire, son adorateur le suivant bien malgré lui à l'intérieur.
La Tour de Kali s'avéra être une immense coquille vide, ou presque. Elle était traversée de haut en bas par un immence escalier en colimaçon qui montait probablement jusqu'à son sommet mais celui-ci était dissimulé par d'étranges nuages de brume lumineuse.
Au pied de l'immense escalier, deux démons affreux, griffus et puants montaient la garde, armés d'étranges armes apparentées aux lances autour desquelles étaient enroulées des colliers de perles. Les deux gardiens non-humains portaient également des bracelets d'or massif, des bagues avec de gros diamants et un tas d'autres trucs indiquant que Kali n'était pas n'importe quelle demi-déesse de troisième zone puisqu'elle pouvait se permettre de gaspiller autant de richesses pour habiller ses portiers.
Tenchi no Oni se moquait totalement de ce genre de considérations et dés que les gardiens le virent, ils le reconnurent pour ce qu'il était : un sale démon étranger aux origines très louches venu leur voler leur boulot et leurs gagne-pain plutôt que de rester dans son trou perdu à travailler honnètement comme tout le monde.
Plein d'un juste courroux à la fois démoniaque, xénophobe et primaire, ils se jetèrent donc sur lui avec entrain et pour ne pas être en reste, Tenchi no Oni se jeta également sur eux.
Quelques échanges aimables plus tard, les deux démons étaient morts et Tenchi no Oni, à peine égratigné, entreprenait de grimper les marches du grand escalier, songeant déjà à quelques aménagements qu'il faudrait faire au niveau décoration.
Après quelques dizaines de marches, une drôle d'idée lui vint et il se retourna, scrutant depuis l'escalier l'immense salle en contrebas.
Son fidèle serviteur mortel n'était nulle part en vue. Tenchi no Oni songea un moment à redescendre pour lui donner une leçon mais des bruits de cavalcade venant des hauteurs de l'escalier l'incitèrent à remettre cette petite distraction à plus tard et il oublia aussitôt le mortel.
(De son côté, Nasir le Voleur avait déjà traversé au pas de course la moitié de la ville, les bras chargés des babioles récupérées sur les deux démons estourbis par Tenchi no Oni. Encore tout estomaqué de ses frayeurs récentes et de sa soudaine richesse, il se mit à rire nerveusement comme un imbécile sans cesser de courir. Il allait pouvoir laisser tomber le brigandage, surtout qu'il n'avait plus de complices avec lesquels partager son butin depuis ce qui s'était passé lors de sa rencontre avec le démon étranger, Il était temps de songer à prendre sa retraite et se trouver un petit commerce, une chouette baraque et une petite jeunette mignonne et pas bavarde pour profiter de la vie… il l'avait échappé belle et louait tous les dieux qu'il connaissait et même ceux qu'il ne connaissait pas pour sa bonne fortune. Il dépensa d'ailleurs une petite partie de son argent durement gagné dans des œuvres charitables et au soir de sa vie, il parvint à devenir un personnage aussi riche qu'envié, célèbre pour ses bonnes œuvres. Soucieux de son image de marque, il inventa le concept de fondation caritative histoire de s'assurer que les générations à venir se souviennent de lui de manière flatteuse et fonda une grande multinationale d'exportation de batonnets d'encens, de hashisch et de riz au curry avec laquelle il exploita outrageusement des millions d'hommes qui le louèrent avec gratitude pour les quelques dizaines d'orphelins qu'il prenait en charge après avoir été responsable du décès de leurs parents… mais cette histoire n'est pas celle de Nasir le Voleur et de son ascension sociale).
Deux cent marches plus haut, Tenchi no Oni continuait à trucider, éventrer et massacrer à tour de bras. Les démons locaux s'avéraient effectivement sensiblement plus rachitiques que lui et pour tout dire, ils devaient même généralement se la couler plutôt douce dans ce pays de mortels soumis car ils n'avaient pas le quart des compétences meurtrières que les résidents de l'Outremonde apprennent rapidement s'ils ne veulent pas se retrouver avec un tas de samurai du Crabe braillards, mal rasés et plutôt obtus installés dans leurs grottes amoureusement décorées.
Toujours est-il que notre oni s'en donnait vraiment à cœur joie et que si toute cette activité ne s'accompagnait pas d'une sensation de soif grandissante, il aurait été vraiment comblé.
Il devait se trouver à peu près à mi-hauteur de l'escalier en colimaçon lorsque tout à coup, il cessa d'avoir l'avantage.
La proprio des lieux, lasse de voir sa petite sieste dominicale perturbée par tout ce ramdam dans la cave avait decidé de descendre jeter un œil pour voir qui pouvait bien faire tout ce raffut.
Kali, Déesse de la Mort, ressemblait beaucoup à sa représentation sur les murs de sa Tour d'Ivoire. C'est-à-dire qu'elle avait une tronche pas vraiment engageante et six bras armés d'instruments divers destinés à faire passer un mauvais quart d'heure à ceux qui ne lui plaisaient pas. Pour le reste, elle avait de longues jambes délicatement bronzées et une paire de tétons fort engageants sous son collier de crânes humains. Accessoirement, ce que même Tenchi no Oni avait remarqué, elle se promenait dans le plus simple appareil si l'on excepte un certain nombre de bijoux, bracelets et colliers divers.
"Kawaaiiiiiiiiii !!" brailla l'oni en apercevant la créature divine qui déboulait à toute vitesse et d'une démarche aussi féminine que féline les escaliers à sa rencontre.
Vraiment chouette ce coin !!
Quelque part, deux neurones rétablirent une connection depuis longtemps oubliée dans son crâne et il réalisa tout à coup que la précipitation de la déesse et le fait qu'elle brandisse ostensiblement ses armes en plus de ses seins ne devait pas exactement ni tout à fait correspondre à un empressement amical ou même sexuellement inspiré, en dépit des apparences.
Le temps que l'information soit compilée, transmise, perdue, retrouvée, reperdue, se voie attribuer un coefficient prioritaire convenable et parvienne finalement là ou elle pouvait être potentiellement exploitée, il était bien évidemment beaucoup trop tard.
Trois lances, deux épées et une hache labourèrent les chairs de Tenchi no Oni qui eut le temps de songer que décidément les femmes étaient des êtres difficiles à cerner avant que son esprit déjà bien obscurci s'abime dans des ténèbres très très profondes.
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Le chaos. Le maelstrom du non-être. Des couleurs qui ne sont pas des couleurs. Des sons qui ne sont pas des sons. Des odeurs qui font du bruit et des hurlements qui éclatent en éclairs de lumière.
La douleur en l'absence de chair et la pensée en l'absence de but.
Cet endroit me dit quelque chose, se dit Tenchi no Oni.
Et tout à coup, à défaut de la lumière l'évidence se fit. Précisément au moment ou la voix qui n'était pas une voix se fit entendre et bouleversa par ses couleurs les senteurs entétantes des autres sons discordants du Jigoku.
"SINISTRE IMBECILE !!"
Pour la première fois depuis qu'il avait quitté cet endroit, Tenchi no Oni se sentit tout petit et vraiment, vraiment très très ridicule. Il eut pendant un moment l'occasion de vivre et ressentir intimement une autre existence, celle de la fourmi fasse au dragon. En mille fois pire.
Puis, même cette expérience transcendentale éphémère perdit tout son sens et il sentit tout autour de lui que l'ensemble du Royaume du Mal le scrutait de mille manières différentes mais dont aucune n'était ni amicale, ni bienveillante.
Son être spirituel se recroquevilla à un tel point que finalement, certaines de ses rares pensées finirent par se toucher les unes les autres et par déboucher sur quelque chose.
"Mais…" fut ce quelque chose mais lui ne déboucha sur rien.
"SILENCE !!"
Alors, Tenchi no Oni la ferma.
"TON EXISTENCE EST UNE INSULTE AU MAL PRIMORDIAL !!" proféra le Jigoku. Et comme toutes les créatures maléfiques ou même passablement mesquines (comme mes collègues de bureau) sont d'un égocentrisme forcené aussi féroce que ridicule, on peut comprendre que le Mal Fondamental et Ultime et Absolu et… tout ça, quoi… se sente vaguement et un tantinet offensé par les accomplissements de sa créature.
La dite créature jugea plus prudent (une fois n'est pas coutume) de tenter de disparaître mais essayez donc de disparaître dans un paysage qui lui-même vous est hostile…
"TU ES REVENU ICI ET DANS L'INTERET DU JIGOKU, LE TEMPS EST VENU POUR TOI DE PAYER POUR TOUTES TES PATHETIQUES INSANITES !!"
"Mais…" tenta une nouvelle fois d'émettre Tenchi no Oni.
"LA FERME !!"
Pendant un moment, le chaos du Jigoku bouillona et trembla et se secoua au point que la plupart de ses résidents eurent vite mal au cœur et que certains découvrirent un nouveau sens au mot souffrance. Puis les choses se calmèrent un peu. Mais un tout petit peu seulement.
"TU ES INDIGNE D'ETRE UN ONI. PAR LE POUVOIR, PAR LA DESTINEE, PARS D'ICI ET SUBIT LE CHATIMENT QUE TU MERITES !!"
Tenchi no Oni n'eut même pas le temps de penser seulement à émettre un nouveau "mais" avant que le Jigoku ne l'expulse comme un paquet d'excrèments malpropres.
Il chuta, puis le bas devint le haut et le haut devint le bas et il se rendit compte qu'après être tombé il était remonté et que présentement, il était en train de redescendre.
Sous lui, il aperçut un autre truc qui lui rappelait quelque chose.
Une grande étendue relativement plâte, brumeuse, puante et ou le gris semblait être la couleur dominante.
L'Outremonde, songea Tenchi no Oni bien que cette dénomination ne soit plus très appropriée.
Alors qu'il se rapprochait du sol sous l'effet d'une attraction sans rapport avec la gravité dite universelle, les détails se précisèrent.
Oui, c'était bien l'Outremonde.
Et même, un endroit de l'Outremonde qu'il connaissait bien.
Aux alentours des plates-bandes de champignons saccagées qu'il avait autrefois cultivé avec amour, personne ne vit, n'entendit ou ne s'aperçut de son arrivée. A chaque seconde, des êtres revenaient des autres mondes pour des raisons variées et rares étaient ceux qui pouvaient constater leur existence. Extérieurement, rien ne différencia la seconde de son arrivée de celles qui l'avaient suivi et précédé.
Pour l'intéressé, cela évoqua plutôt quelque chose d'analogue à ce qu'un météore pourrait ressentir s'il percutait la terre à grande vitesse. S'il avait encore eu un corps, il aurait certainement laissé un cratère semblable à celui de Fu Leng, en plus petit, mais il n'était plus qu'esprit, si un tel qualificatif peut être employé le concernant.
Il mit un moment avant de pouvoir à nouveau percevoir le monde qui l'entourait. Il n'avait plus ni ouie, ni vue mais d'une manière incompréhensible, il appréhendait le voisinage.
Il perçut donc les deux gobelins qui venaient vers lui en se chamaillant ainsi que leurs mains qui se tendirent pour l'arracher du sol.
Il perçut les paroles du plus malingre des deux êtres.
"Gros champignon…"
Et la réponse de son congénère
"Bonne biture"
Je sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que quelqu'un s'est payé ma tronche, songea le champignon qui s'appelait autrefois Tenchi no Oni tandis que les deux gobelins l'amenaient à la grande cuve ou ses congénères fongiques attendaient de passer à la moulinette, puis au pressoir avant d'atterir dans l'alambic.
A peu de distance de là, Daigotsu était vautré dans une chaise de plage ramenée d'on ne sait où, ingurgitant à grandes lampées quelques flasques d'alcool récemment sorti de l'alambic dans l'espoir futile qu'il parviendrait un jour à reconstituer ses forces défaillantes et qu'on finirait par le laisser faire de la maho en sacrifiant de l'éthanol plutôt que de l'hémoglobine.
Et ainsi, tout rentra dans l'ordre et la Roue Céleste, elle aussi vaguement bourrée et erratique, continua son petit bonhomme de chemin au pifomètre en chantonnant une vieille comptine qui n'existait pas encore.