[Nouvelle] La véritable histoire de Tange Sazen

Ce Forum est dédié à être un recueil pour les histoires que les Forumistes rédigent dans le monde de L5R.

Modérateurs : Magistrats de Jade, Historiens de la Shinri

Répondre
Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

[Nouvelle] La véritable histoire de Tange Sazen

Message par rahsaan » 28 janv. 2008, 11:58

Konnichi-wa,

L'histoire qui suit est celle d'un samuraï légendaire de Rokugan.

Ou comment un redoutable senseï de l'école Bayushi fut déchu au rang de rônin et comment il devint une légende dans Rokugan, sous un autre nom, celui de Tange Sazen, le samuraï borgne et manchot.

Les aventures de ce héros ont déjà été racontées ailleurs. En effet, l'histoire de Tange Sazen, fort populaire au Japon, a de nombreuses fois été adaptée au cinéma et a fait les beaux jours du chambara, le film de sabre japonais.
Le samuraï Tange Sazen, créé par l'écrivain Fubo Hayashi s'est d'abord illustré dans un film de 1935, Le pot d'un million de ryos ou encore dans Samuraï sans honneur, en 1966. Sazen a ainsi connu une longue carrière cinématographique, et tout le monde connaît maintenant ce rônin sarcastique, hédoniste et railleur.

Tange Sazen a ensuite inspiré d'autres personnages, tel le masseur aveugle et duelliste Zatoichi, récemment joué au cinéma par Takeshi Kitano, et plus directement le personnage du chevalier Condor dans la BD de Cothias et Julliard Les sept vies de l'Epervier ou encore le chevalier Jedi Wolf Sazen dans Star Wars Legacy.

Mais ce que l'écrivain Fubo Hayashi n'a pas dit, dans les années 30, c'est qu'il n'avait rien inventé, et qu'il s'était en fait inspiré d'un samuraï ayant réellement existé !

Oui, le rônin borgne et manchot connu sous le nom de Tange Sazen a vraiment vécu et combattu, non au Japon, mais bien à Rokugan, dans une période des plus troublées : celle du Gozoku.

Il était donc temps, après plus de 70 ans d'existence, que Tange Sazen retrouve ses origines...
Les voici enfin révélées.

:Scorpion:

SOMMAIRE

PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE 1 : LA MORSURE DU SCORPION
CHAPITRE 2 : LA VENGEANCE DES YOGO
CHAPITRE 3 : LA RECEPTION DU GOUVERNEUR
CHAPITRE 4 : LA MORSURE DU SCORPION
CHAPITRE 5 : MASSACRE AU DOJO DE LA VOIE D'OBSIDIENNE
CHAPITRE 6 : FRAPPE PAR DEVANT, FRAPPE PAR DERRIERE
CHAPITRE 7 : TANGE SAZEN
CHAPITRE 8 : LA COLÈRE DU MAITRE DES AKODO

DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE 9 : LE BAIN DE SAZEN
CHAPITRE 10 : LA FONDATION DU DOJO

TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE 11 : UN HONORABLE SHUGENJA
CHAPITRE 12 : LE DOJO SECRET
CHAPITRE 13 : LES MASQUES DE LA CITE DES APPARENCES
CHAPITRE 14 : LA PUTAIN SANS VISAGE
CHAPITRE 15 : LA GRIFFE DES CIEUX
EPILOGUE

:Scorpion:
Dernière modification par rahsaan le 11 août 2010, 03:13, modifié 5 fois.
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 28 janv. 2008, 12:09

:Scorpion: LA VERITABLE HISTOIRE DE TANGE SAZEN :Scorpion:

PREMIERE PARTIE




CHAPITRE 1 : LA MORSURE DU SCORPION

C'était à l'époque du Gozoku, au coeur des terres du clan le plus redouté de Rokugan...

Bayushi Natsu était en ce temps l’incarnation de l’idéal des Scorpions : courtisan intrigant et séduisant, duelliste redouté puis senseï de son propre dojo. Cette légende, la légende de Bayushi Natsu, le Scorpion d’Obsidienne s’écroula en quelques minutes, et laissa place à une autre légende, celle de Tange Sazen, le samuraï borgne et manchot.

Outre les victoires en duel et dans les intrigues de palais, Natsu accumulait aussi les conquêtes féminines. Il avait déshonoré plus d’un samuraï Lion ou Grue, dont les épouses ne vivaient plus que pour une nuit d’amour avec lui. Et les malheureux cocus, le plus souvent, n’osaient pas se venger, de peur d’affronter le clan du Scorpion dans son entier. La famille Bayushi voyait ces conquêtes féminines d’un œil ravi : occasions trop belles d’exercer un chantage contre le mari, terrifié à l’idée qu’on expose publiquement l’infidélité de sa femme.
Les rares époux qui osèrent défier Natsu en duel en repartirent blessés ou estropiés, donc encore moins séduisants aux yeux de leur femme, et en piteux état devant leur famille et leur clan.
Autant dire que les exploits de Natsu étaient aussi appréciés dans son clan que redoutés dans les autres. Ce qui lui permit, vers l’âge de 35 ans de prendre la tête de son propre dojo, le Dojo de la Voie d’Obsidienne. Outre l’enseignement traditionnel des techniques Bayushi, Natsu enseignait comment séduire les hommes et les femmes, comment devenir aussi redoutable dans une cour d’hiver que sur un champ de duel. Il apprenait l’art de la parole autant que celui du sabre ; ses étudiants aiguisaient autant leur katana que leur plume.
C’est à ce moment que courut la rumeur selon laquelle Natsu et ses étudiants avaient fini par mettre au point une botte secrète pour le combat au sabre. Beaucoup prétendirent que c’était une ruse Scorpion de plus pour effrayer les adversaires potentiels. D’autres prétendaient que c’était un coup mortel et imparable.
- Le problème, soupiraient les plus sages, c’est que les Scorpions ne sont jamais aussi mortels que lorsqu’ils sont rusés…

Une réussite aussi insolente le fit haïr des Matsu et des Grues dans leur ensemble. Et au sein des Scorpions, il commença à susciter des jalousies. Ses détracteurs, de plus en plus nombreux, intervinrent auprès du chef de la famille Bayushi, le seigneur Gensshin, pour signaler qu’une telle réussite individuelle était contraire au code de loyauté des Scorpions, qui voulait que le clan prime absolument sur ses membres. Or, Natsu, de plus en plus, ne vivait-il pas pour sa propre gloire, et plus pour celle de son clan ?
Des émissaires de la famille Yogo lui rendirent visite à son dojo, demandant poliment qu’il amende sa conduite. De moins se faire remarquer, voire, si possible, de fermer son dojo. Tout aussi poliment, Natsu les éconduisit, répondant qu’il n’obéissait qu’à sa famille ou au champion du clan. Vexés, les Yogo se retirèrent, prenant cette réponse pour un véritable affront. Ces émissaires firent part de la réponse de Natsu à leur famille, et dès lors, les Yogo refusèrent tout soutien à Natsu. Au mieux seraient-ils indifférents à son sort.
Des amis de Natsu vinrent leur tour le prévenir qu’il allait trop loin. Mais rien n’y fit : le Scorpion d’Obsidienne disait n’agir que pour le bien du clan. Et renoncer à sa position, c’était faire mentir sa réputation, donc ternir l’image des Scorpions dans leur entier.
- Il faut que tu sois bien orgueilleux, lui répondit-on, pour croire qu’à toi seul tu pourrais influer sur l’image de notre clan…

:Scorpion:

CHAPITRE 2 : LA VENGEANCE DES YOGO

Sans doute Natsu sous-estima-t-il ses adversaires. La mort du chef de sa famille, Bayushi Gensshin fut pour lui le début de la fin. Soudain privé d’appui, il ne put espérer d’aide de la part du nouveau chef de famille, qui était loin de lui être favorable. Cette fois, les Yogo se frottèrent les mains. La chute du Scorpion d’Obsidienne était proche.
Poussant l’ignominie à bout, les sinistres émissaires Yogo contactèrent la plupart des victimes de Bayushi Natsu et les convainquirent de s’allier contre lui pour le défier en duel. On parvint même à réunir, au sein de cette petite alliance, des Matsu et des Kakita !
Ceux-ci promirent de s’attaquer à Natsu. Mais ils firent comprendre qu’ils ne s’y risqueraient que s’ils avaient l’assurance que le clan du Scorpion ne se retournerait pas contre eux.
Les Yogo moquèrent ces samuraï pour leur timidité puis promirent d’arranger au mieux la rencontre avec le Scorpion d’Obsidienne.

De plus, les Yogo, supposant intelligemment que Natsu pouvait malgré tout survivre à ces duels, avaient préparé un dernier piège…
Ils savaient qu’un important seigneur impérial devait venir dans la région. Et il s’agissait de rien moins qu’un officier du shinsen-gumi, la brigade créée par le Gozoku pour remplacer la Magistrature d’Emeraude ! Le capitaine Otomo Jukeï était l’équivalent d’un contrôleur des impôts. Parcourant toute l’année l’Empire, il veillait à la bonne collecte des kokus destinés aux caisses impériales.
Sa tournée l’amenant près du Dojo de la Voie d’Obsidienne, la famille Yogo, avec l’appui tacite des Bayushi, invita l’honorable capitaine à séjourner un temps non loin de chez Bayushi Natsu. On fit même en sorte que parviennent aux oreilles d’Otomo Jukei des rumeurs selon lesquelles le seigneur Natsu n’était pas tout à fait en règle avec l’impôt impérial... Le capitaine ne tarda pas à rendre visite à Natsu, et devant la surprise de celui-ci (lui, un tricheur ?...), sa curiosité n’en fut que plus aiguisée.

Or, il ne s’agissait pas, de la part des Yogo, de faire condamner Natsu pour non-paiement de l’impôt. Le piège était plus redoutable. Il se trouvait qu’Otomo Jukei voyageait avec son épouse, dotée d’un titre honorifique dans la brigade du shinsen-gumi. Et cette épouse, Otomo Ise, avait la réputation d’être très séduisante, bien que fidèle. Du reste, son mari lui-même n’était pas le dernier à aller voir régulièrement ailleurs. Les Scorpions le savaient bien.
Et puisque le contrôleur séjournait près du dojo de Natsu, il était inévitable que ce dernier rencontrât Otomo Ise !
Les Yogo ne s’étaient pas trompés : Natsu fit part à ses disciples de son l’intention de séduire l’épouse, pendant que le mari inspectait ses comptes ! Ce bruit revint aux oreilles des Yogo.
- C’est téméraire de votre part, senseï, lui dirent quelques-uns de ses fidèles élèves, au courant de ses frasques.
Ils servaient sous ses ordres depuis si longtemps qu’ils étaient devenus des amis. Mais Natsu avait détesté dès le premier jour le capitaine Otomo Jukeï. Cet arrogant impérial venait s’attaquer à lui, sur ses terres. Il était capable de créer de toutes pièces une fraude, et d’infliger ensuite une lourde amende à Natsu. Pour ce prix-là, se disait le Scorpion d’Obsidienne, il le payerait de l’honneur de sa femme.
Et cela ne manqua pas : conseillé discrètement par les Yogo, Otomo Jukeï réussit à prouver que l’impôt n’avait pas correctement été payé depuis plusieurs années. L’amende qui en résultait était si énorme qu’elle signifiait peu ou prou la ruine de Natsu, qui serait sans doute obligé de fermer son dojo.
- C’est toujours ça de pris, se dirent les Yogo. Si la suite ne réussit pas, nous aurons déjà acculé Bayushi Natsu à la misère !

:Scorpion:

CHAPITRE 3 : LA RECEPTION DU GOUVERNEUR

Le Scorpion d’Obsidienne, comprenant que ses ennemis se vengeaient de lui, se résignait déjà à se raser la tête et à partir méditer sur sa prochaine vie dans un temple isolé.
- Voilà qui risque de me changer, disat-il, ironique et amusé, devant ses disciples.
- Il serait peut-être bon d’adopter cette solution, senseï. Vous avez bien profité de la vie, et après tout, il y a un âge pour chaque chose…
- Vous avez raison mes amis, dit Natsu, à moitié convaincu.
Il décida de s’accorder une nuit pour réfléchir.

- L’heure est venu de faire le point sur ta vie, Natsu, se dit-il en silence. Tu as bientôt quarante ans. Autant dire que tu seras bientôt un vieillard. Pourquoi ne pas ranger maintenant le sabre au fourreau et passer à autre chose ?...
Plus il se le disait, et plus il sentait qu’il ne pourrait s’y résoudre. Il se connaissait bien : la preuve en est que dans les mois qui suivirent, il tua sans doute plus de monde que pendant les cinq années précédentes !

Au matin, il s’endormit d’un sommeil presque euphorique. Quand il se réveilla, il s’habilla, pria, se prépara, longuement.
Otomo Jukeï et ses assistants passaient maintenant leurs journées dans son dojo, à interroger chacun. A peine s’ils ne se servaient pas directement dans ses meubles et tapisseries pour se dédommager !
Le soir, Natsu se regarda encore dans la glace, nu des pieds à la tête, avant d’aller prendre son bain. Ensuite, il prit sa plus belle plume et écrivit une invitation aux meilleurs dignitaires de la ville. Une réception à son dojo.
Il invita aussi les Yogo, dont il savait pertinemment qu’ils conspiraient à sa chute. Telle que sa lettre était formulée, on pensait qu’il s’agissait d’une dernière réception avant sa retraite dans un monastère. Sa soirée d’adieu.
- Son dernier baroud d’honneur ! ricanèrent les Yogo.

Ce fut une réception somptueuse. Natsu y engagea ce qui lui restait d’argent. Ses disciples y mirent aussi du leur, pour aider une dernière fois leur vieux maître.
Les Baysuhi arrivèrent les premiers, sa famille proche et lointaine ; puis les Yogo, obséquieux. Enfin, le capitaine Otomo Jukeï, et son épouse Otomo Ise.
Alors que les serviteurs faisaient passer les invités à table, Natsu se rendit en vitesse aux cuisines, sous prétexte de voir si le repas serait bon. Il s’approcha de sa réserve de saké, en sortit une bouteille, l’ouvrit et s’arrêta.
- Perdu pour perdu, se dit-il. Ce chien du Gozoku ne l’emportera pas au Paradis Céleste !
Natsu sortit une petite fiole et en versa le contenu dans la bouteille.
Il se donnait comme excuse qu’Otomo Jukeï ne servait pas véritablement l’Empereur mais plutôt le Gozoku. Les Scorpions étant l’un des trois clans profitant de ce « Gouvernement du Peuple », Natsu ne se faisait aucune illusion sur sa véritable nature et sa prétendue fidélité au trône d’Emeraude…
Il referma la bouteille et dit à un serviteur :
- Vous veillerez à faire servir ce saké au capitaine.
- Bien, maître.
Il avala ensuite une décoction qui le protégerait des effets de la fiole.
Le soir au repas, devant les invités, il trinqua ostensiblement, et à plusieurs reprises, avec Otomo Jukeï. Pour tous, il était acquis que Bayushi Natsu avait renoncé à ses ambitions. C’était bien son dernier repas en tant que samuraï. On s’attendait même à ce que, devant une si prestigieuse assistance, il annonce son retrait pour la vie monastique.
Dès le milieu du repas, les convives étaient bien égayés. On était si heureux que les choses se passent bien.
- Buvez, mes compères, se disait à part soi notre Scorpion, videz mes réserves, baffrez avec ma nourriture, alors que vous avez précipité ma ruine.
L’excellente nourriture et l’alcool firent, ce soir-là, oublier à tous, y compris aux Yogo, qu’un Scorpion n’est jamais si redoutable que quand il a l’air inoffensif. Ce n’est qu’en fin de repas que Natsu fit apporter la fiole de saké spécial. Il jeta un regard entendu à son serviteur. Il trinqua une dernière fois avec le capitaine et but le premier, une bonne gorgée.
- Kampaï, Jukeï-sama !
- Kampaï, Natsu-san !
- A la gloire du shinsen-gumi… et à la santé de votre charmante épouse !
Otomo Ise fut brusquement tirée du prudent retrait où elle s’était tenue pendant le repas. Elle rougit et remercia son hôte. Il y eut une petite gêne dans l’assistance, mais bien vite, Natsu porta un nouveau toast, au Gozoku et à l’Empereur !
Puis il récita un petit poème sur la confiance et l’amitié. Enfin, il fit signe que le repas était fini.
Otomo Jukeï le remercia et partit avec son épouse. De tout le repas, Natsu n’avait pas quitté celle-ci des yeux, et de plus en plus à mesure qu’il faisait boire ses invités. Ce manège n’avait pas échappé à Ise. Elle était bien plus jeune que son époux, encore follement désirable.
Natsu avait placé à table les Yogo de manière à ce qu’ils ne puissent pas trop le remarquer. Il ignorait en fait que ceux-ci faisaient semblant de ne pas voir…
Ses derniers invités partis, après moult politesses sucrées, Natsu alla respirer dans son dojo, seul.
Maintenant, la drogue n’allait pas tarder à agir. S’il ne faisait rien, le Gouverneur passerait juste la nuit dans un très profond sommeil. Mais il ne voulait plus reculer. Il agissait en mémoire de Bayushi Gensshin, feu son daimyo, qui n’aurait pas toléré une telle intrusion du shinsen-gumi dans les affaires des Bayushi. S’en prendre aux Lions, aux Crabes, oui, mais pas aux Scorpions !
Pendant le repas, Nasu avait fait signe au plus fidèle de ses bushis. C’était un signe convenu, qui voulait dire :
- Tu vas prendre nos dernières réserves de saké, et tu vas les porter maintenant à la résidence du capitaine, à l’intention de ses domestiques et de sa garde.

Alors qu’on sortait de table chez Natsu, le bushi arrivait aux portes de la résidence et offrait le saké, accompagné d’une lettre de son maître au commandant de la garde. Ce dernier la lut et dit à ses hommes :
- Le seigneur Natsu nous offre à boire, pour que nous soyons aussi de la fête.
Le shinsen-gumi ne voyageait jamais sans un spécialiste des poisons, qui s’humecta la lèvre du saké et dit qu’il était bon.
- Tu remercieras ton maître.


:Scorpion:

A suivre... :mal:
Dernière modification par rahsaan le 08 juin 2008, 19:20, modifié 3 fois.
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 10 févr. 2008, 15:36

CHAPITRE 4 : LA MORSURE DU SCORPION

Quand Otomo Jukeï rentra chez lui, sa femme remarqua qu’on menait joyeuse vie.
- Vos soldats sont dans un état…
- Ma foi, dit le capitaine en baillant, ils avaient eux aussi le droit de s’amuser. D’ailleurs, je suis épuisé, donc je vais aller vite dormir.
Il fut à peine au lit qu’il ronflait. Enivrés, ses hommes ne tardèrent pas à s’endormir aussi. Seule Otomo Ise, qui avait bu avec modération, ne trouvait pas le sommeil. Le regard perçant de Bayushi Natsu ne quittait pas sa mémoire. Elle le voyait, même dans la noirceur de sa chambre. Fatiguée, elle s’endormit à moitié, mais elle rêvait encore de lui.
Elle entendit alors le panneau de sa chambre s’ouvrir. Un serviteur entrait, une chandelle à la main. Elle allait lui faire signe de partir quand, à la lumière de la flamme, elle reconnut les yeux noirs.
Elle s’assit, affolée, et recula. A côté d’elle, son mari ronflait.
Le serviteur s’approcha. C’était bien Bayushi Natsu, comme invoqué directement par le rêve d’Ise !
- Vous, vous ici… Dans cet accoutrement !
- Silence, murmura Natsu.
Il s’approcha doucement.
- Pour vous, belle Ise, je prendrais tous les risques…

Il lui servit un florilège de ses phrases enjôleuses les mieux tournées, et sa résistance fondit peu à peu. Il s’assit près d’elle.
Elle était prête à se laisser faire mais elle avait encore une petite gêne… Otomo Jukeï ronflait toujours à côté d’eux !
Sans ménagement, Natsu le repoussa sur le côté.
- N’ayez crainte, il ne se réveillera pas…
Effrayée, Ise regarda Natsu prendre son mari par les épaules, et le traîner à l’autre bout de la pièce. Il revint vers elle, et s’allongea. Il étreignit Ise et la déshabilla lentement.
- On croira que le capitaine a retrouvé sa vigueur de jeune homme, dit-elle, amusée.
- Vous avez parfaitement raison, murmura-t-il.

Tout ce temps, Jukeï dormit paisiblement, et n’entendit pas, ensuite, la fenêtre qui s’ouvrait ; Natsu qui enjambait le rebord, laissait descendre une corde, embrassait une dernière fois Ise et partait, en silence.

Au petit matin, le Scorpion rentrait dans sa chambre.
Le matin, il était à son dojo, avec ses fidèles disciples.

Il savait maintenant que le temps lui était compté.
L’après-midi, on venait lui annoncer que le capitaine Otomo Jukeï repartait. Bayushi Natsu et ses disciples vinrent le saluer dans les règles. Aux côtés de son mari, Otomo Ise resta digne, quoiqu’un peu pâle. Natsu la regarda une dernière fois et lui souhaita bon voyage.
Puis il rentra avec ses disciples et leur dit simplement que sa vengeance était accomplie. Ils ne comprirent pas, sur le moment, ce que leur maître avait fait. Natsu n’en dit pas plus.

Deux jours plus tard, des émissaires Yogo vinrent à la rencontre du capitaine Otomo Jukeï et suggérèrent qu’il ferait mieux de se préoccuper rapidement des fréquentations de sa femme… Frappé dans son honneur, le capitaine aurait volontiers abattu sur place ces fielleux émissaires. Dans le doute, il choisit de parler à sa femme. Aussitôt, celle-ci, qui s’était contenue jusque là, fondit en larmes.
Abasourdi, Jukeï balbutia, partagé entre l’étonnement et la rage, que les Yogo avaient donc raison !
Folle de regret et de honte, Otomo Ise, n’y tenant plus, se jetait aux pieds de son mari, implorant son pardon. Elle pleura et elle hurla longtemps avant de lui avouer l’acte ignominieux qu’elle avait commis !
Elle avouait avoir couché avec Bayushi Natsu ! Et le pire de tout pour Jukeï fut bien sûr d’apprendre qu’il était juste à côté du couple au moment où ceux-ci faisaient l’amour dans son lit !
Fou de haine, Jukeï gifla sa femme et la battit, et la battit encore, les yeux injectés de sang. Rossée comme une mule, défigurée, Ise partit en s’arrachant les cheveux.

Mortifié, le capitaine prit la décision de la répudier avant que la rumeur de cet affront ne s’ébruite. Il l’envoya dans un temple, où elle finirait ses jours. Les Yogo promirent de tenir leur langue. Ils avaient ce qu’il voulait. Mystérieusement, dans les années qui suivirent, la famille Yogo ne fut plus visitée par les contrôleurs du shinsen-gumi…
Le capitaine demanda alors une plume et du papier : il écrivit une lettre, sommant les treize maris trompés par Natsu de le rejoindre sans délais. Dix jours après, ils étaient tous réunis autour d’Otomo Jukeï, venus de tous les clans de l’Empire. Celui-ci, laissant sa garde dans son palais, partit à la tête de ces treize samuraï bafoués, excitant leur rage d’autant mieux que leur vengeance recevait maintenant la bénédiction d’un officier du shinsen-gumi ! L’occasion était trop belle !

:Scorpion:

CHAPITRE 5 : MASSACRE AU DOJO DE LA VOIE D'OBSIDIENNE

Les quatorze bushis arrivèrent trois jours après devant le dojo de la voie de l’obsidienne.
- Sors de là, Bayushi Natsu, hurla Otomo Jukeï. Sors avec tes disciples !
Un serviteur vint ouvrir la porte et demanda poliment ce qui se passait et pourquoi on faisait tant de bruit. Jukeï, pour toute réponse, dégaina et lui trancha la tête.
- Allons-y !
Furieux, les quatorze hommes en colère pénétrèrent dans le dojo.
- Méfiance, dit Jukeï, ce chien a pu poster ses disciples dans les recoins ! Surveillez vos arrières !
Les samuraï envahirent les lieux, mais ils ne trouvèrent personne.
C’est par le panneau ouvert de la salle d’entraînement qu’ils virent le senseï, assis en tailleur, méditatif. Deux solides Matsu et un Daidoji fracassèrent proprement le mur à coups de katana et toute la compagnie entra. A leur tête, Otomo Jukeï cria :
- Tu vas payer tes crimes, Bayushi Natsu ! Je viens ici défendre tous ceux qui ont été victimes de ta lubricité !
Calmement, Natsu se leva et sourit :
- Je n’ai peur d’aucun samuraï, surtout pas d’une belle troupe de cocus comme la vôtre… Si vous voulez vous battre, je suis votre homme. A condition que vous promettiez de ne pas utiliser vos cornes !
On l’aurait taillé en pièce sur place, mais Jukeï voulait faire cela dans les formes.
- Nous allons exterminer ton dojo, misérable ! Mais où sont tes disciples ? Cachés, prêts à nous poignarder dans le dos ?...
- Tu te trompes, Jukeï-sama.
Natsu ouvrit alors le panneau derrière lui. Dans la salle d’à côté, on vit alors les douze disciples, allongés, vêtus de leurs kimonos blancs, le ventre ouvert par leur wakisashi.
- Sachant ce qui m’attendait, dit le senseï, je leur ai ordonné de faire seppuku. C’était plus honorable pour eux de mourir ainsi…

Effrayés par cette détermination sans faille du Scorpion, les samuraï firent un pas en arrière. Otomo Jukeï ne bougea pas :
- Tu vas donc te battre seul contre nous tous !
- Je n’ai pas peur de mourir. Ma vie est faite. J’ai servi mon clan.
Aujourd’hui, je ne me vois pas finir comme un petit vieillard qui prodigue ses conseils de sagesse... Ce ne serait pas en cohérence avec mes actes passés.

Et Natsu repensait en cet instant au vieux daimyo, Bayushi Gensshin. Lui, Natsu, était un homme de cette époque, avant le Gozoku et le shinsen-gumi. Il n’avait donc que mépris pour cette caricature de gouvernement, quand bien même celui-ci servirait les intérêts de son clan. La fidélité de Natsu allait d’abord à la famille Hanteï, pas à ceux prétendant combattre pour lui.
- Devant un vrai Magistrat d’Emeraude, capitaine, lança Natsu, je me serais incliné. Mais pas devant toi !
- Suffit ! fit Jukeï, blême de rage. Tu viens de mettre à mort ton honneur pour de bon ! Vous autres, finissons-en !
Un Daidoji s’avança le premier et se mit en garde devant Natsu pour le duel iaijutsu. Le Scorpion le toisa sans cligner des yeux.
- Nous allons peut-être enfin voir à l’œuvre ta technique secrète, dit le Daidoji.
- C’est vrai, ricana un Matsu, la fameuse technique du Scorpion d’Obsidienne !
Le Matsu n’avait pas fini de rire que la tête du Daidoji volait dans les airs. Et son corps tombait à terre.
Stupéfaite, l’assistance fixa Natsu.
- Je m’excuse, dit ce dernier, le rire de Matsu-san a troublé ma concentration. Je n’ai pas su retenir mon coup.
Il rengaina son sabre :
- Je voulais juste lui entailler la joue.

Le Matsu avança :
- Moi, je vais découvrir le secret de ta fameuse technique !
- Je suis sûr qu’il vient de l’utiliser sur Daidoji-san, dit un grand Shiba. Par traîtrise, bien sûr…
Natsu se remit en garde. Son adversaire allait dégainer mais le Scorpion le précéda et lui lacéra le visage. Le Matsu recula en hurlant et s’écroula par terre, le sang giclant de sa face. Il n’y perdrait pas la vie, mais il resterait marqué.

Natsu respira. Ils étaient encore onze, sans compter Otomo Jukeï.
- Je n’ai rien vu, dit le Shiba.
- Moi je crois que j’ai compris, dit un Kakita, impatient d’en découdre.
Il s’avança.
- Mes deux prédécesseurs étaient trop pressés, dit-il. Moi, du coup, j’ai eu le temps d’étudier ton mouvement de sabre.
- A ton service, dit Bayushi Natsu.

Les deux hommes se mirent en garde. Leurs sabres jaillirent presque en même temps, mais les deux coups ratèrent. Ils reculèrent chacun d’un pas et s’observèrent, alertes comme des prédateurs.
- C’est maintenant qu’on va bien voir, se dit le grand Shiba.

Natsu et le Kakita étaient immobiles. Le Bayushi abaissait lentement son sabre. Les autres samuraï n’osaient plus respirer. D’eux tous, le Kakita était sans doute le plus à même de vaincre le Scorpion d’Obsidienne.
D’un coup, les deux hommes, poussant un cri de rage, attaquèrent. La passe d’armes fut instantanée. Le Kakita entailla profondément le bras de Natsu, et celui-ci lacéra le ventre du Kakita. Il allait hurler mais Natsu lui trancha proprement la tête.

Cette fois, le Scorpion pâlit. La douleur était insupportable. Il ne sentait plus son bras droit, d’où le sang coulait abondamment.
- A partir de maintenant, lança le Shiba, c’est du travail de boucher !
Il fit un pas en arrière, signe qu’il ne se battrait pas aujourd’hui.
- Tu es un lâche, Phénix ! rugit un Crabe. Je vais te montrer comment en finir avec une vermine malfaisante comme lui !
Natsu prit son sabre dans sa main gauche. Il n’était pas habitué à se battre comme ça. Il allait devoir apprendre aussitôt à changer tous ses mouvements de combats. Et avec la montagne de muscles qui s’avançait, il allait devoir apprendre sans faute !
- Avoue ta défaite, dit Otomo Jukeï, et tu auras droit au seppuku !

Natsu fit un pas en arrière et rengaina. Il déplaça lentement son fourreau vers la droite sans quitter son ennemi des yeux. Le Crabe se mit en position. Derrière ses airs de brute, il n’était pas si stupide et avait observé attentivement. La douleur empirait. Natsu retint ses larmes.
- Alors, geisha-san, ricana le Crabe, où est passé ton maquillage ?
Natsu dégaina brusquement et manqua son coup. Il avait frappé comme un débutant. Le Crabe partit d’un gros rire. C’était à lui de dégainer. Il prit son temps et frappa dans le bras de Natsu. Le Scorpion hurla de douleur, recula et, voyant rouge, attaqua de plus belle. Il taillada la cuisse du Crabe, qui fléchit, et Natsu désarma d’un revers de lame. Le Crabe le fixa, atterré, et Natsu lui fracassa le crâne.
- Tu n’avais pas le droit, cria le Shiba. Pas le droit de l’achever après l’avoir désarmé. Tu t’es battu comme un chien sans honneur !

Le Shiba jouait la vertu effarouchée, mais le résultat était là : ce satané Scorpion avait déjà mis à terre quatre adversaires !
- A ton service, Shiba-san, cria Natsu.
Le Phénix, quoiqu’il ait dit auparavant qu’il ne se battrait pas, ne pouvait reculer devant ce défi. De tous, c’était le plus posé, le plus calme. Contrairement aux autres, qui étaient arrivés ivres de fureur.
Tous savaient qu’il n’y avait rien de dangereux qu'un Phénix calme et serein, capable de puiser dans l’énergie du Vide pour accomplir des exploits.
- Arrête-toi là, dit le Shiba, tu n’es même plus en mesure de me défier du regard…
Natsu se tenait toujours le bras, crispé par la douleur.
- Silence, fit le Scorpion, bats-toi ou bien… retourne dans les jupons de ta mère !
L’insulte piqua au vif le Shiba, qui se donnait d’habitude une allure de grand sage qu’aucune contingence humaine ne peut atteindre.
- Silence ! hurla-t-il.
Il restait encore dix prétendants. Chaque fois que l’un d’eux avait perdu, ils avaient été partagés entre la peur de ce Scorpion, et l’impatience de se mesurer à lui. Mais ils se doutaient bien que le Phénix serait le dernier. S’il avait montré de la colère, il gardait encore pour lui la puissance mystique de son clan.
- Utilise-la donc face à moi, ta technique secrète face, dit le Phénix. Que tous la voient avant que tu ne meures !
Natsu toussa et cracha du sang.
- Finissons-en…
- Cette fois-ci, murmura un Akodo, on va bien voir ce qu’il en est…

:Scorpion:

A suivre... :mal:
Dernière modification par rahsaan le 22 févr. 2008, 19:13, modifié 1 fois.
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 18 févr. 2008, 23:57

CHAPITRE 6 : FRAPPE PAR DEVANT, FRAPPE PAR DERRIERE

Les deux duellistes restèrent face à face longtemps. Natsu reprenait son souffle. Il tenait son bras droit dans son dos et sentait le sang qui continuait à goutter. Il fléchit les genoux, écrasé par la douleur.
Le Phénix sentait que c’était la fin pour son adversaire. Il dégaina, se préparant à l’achever d’un coup. Et il abattit son sabre.
Il fut surpris de voir que son sabre rencontrait le vide. Son adversaire s’était esquivé ! Il venait de lui passer dans le dos ! Le Phénix voulut alors pivoter ; il se sentit bousculé dans le dos et il vit alors, surpris, une lame ressortir par son ventre. Natsu, dos à dos avec lui, poussa un cri et remonta la lame jusqu’au cœur du Shiba !
Ce dernier cracha, vomit et s’écroula à son tour.

- C’était donc cela, dit Otomo Jukeï, sa technique secrète ! Une frappe dans le dos à la vitesse de l’éclair.

Natsu tomba à genoux, appuyé sur son bras gauche.
- Non, votre Excellence, dit le duelliste Akodo. Avec tout le respect que je vous dois, j’ai déjà vu d’autres Scorpions pratiquer ce coup. Ces chiens sans honneur ne reculent devant aucun moyen pour vaincre…
- Ce n’était donc pas ça, la technique de la voie d’obsidienne !

Dans le dojo, c’était un beau carnage. Le Matsu qui se tenait le visage. Et les quatre autres qui gisaient sur le tatami.
- Il a vaincu cinq adversaires en duel à la suite, murmura un Mirumoto. Cet homme a le démon en lui…
- Du moins, il l’avait, ricana Otomo Jukeï.
A cet instant en effet, en essayant de se relever, Bayushi Natsu venait de tomber sur le dos.
- Hippon ! rit le capitaine. Tu as perdu, Scorpion-san…
Natsu haletait. Jukeï s’approcha de lui, prudemment suivi des huit autres samuraï. Le Scorpion essayait de remuer mais rien n’y faisait. Il était paralysé. Lentement, Otomo Jukeï tira son sabre.
- Tu t’es battu vaillamment, mais ton courage ne fait pas oublier tes insultes envers ces honorables samuraï… ni surtout envers le Gozoku !
De la pointe de son arme, il déchira les insignes de clan de Natsu.
- Tu as proféré des paroles d’insulte contre le Gouvernement du Peuple… Tu n’es donc plus considéré comme un samuraï, mais comme un chien sans honneur… Tu n’as pas droit au seppuku…
Il continuait à lacérer son kimono.
- Tu as droit de crever le nez dans la boue… parmi les vermines, tes semblables !…
Natsu le fixait, humilié, son œil noir plus terrible que jamais.
- Ah oui, susurra Jukeï, le fameux regard, hein… Le regard du Scorpion d’Obsidienne… qui a fait chanceler bien des femmes…
- … dont la tienne !
D’un coup de sabre, Jukeï lui creva l’œil gauche. Natsu hurla à la mort et se recroquevilla.
- Tu me prends pour un sadique, Natsu, parce que je me venge de ce que tu as fait à ma femme...

Les autres samuraï n’osaient plus bouger.
- Ton regard noir, mon pauvre Natsu, est un regard en sang…
Jukeï ricana, et comme Natsu continuait de le toiser de son autre œil, il cracha dessus.
Et il rengaina. Il s’agenouilla devant le samuraï dans son kimono blanc.
- Hein, tu me crois sadique, n’est-ce pas, Natsu-san ? Et pourtant, tu vois, je crois que je suis plus masochiste que jamais. Car je n’exécute pas sur place l’amant de ma femme…
- Ne te prive pas ! gémit Natsu.
- Partons, mes amis, clama l’officier. Laissons-le mourir, à petit feu…

Les samuraï s’éloignèrent, en aidant le Matsu à marcher. Ils laissèrent le senseï Bayushi Natsu gésir au milieu de flaques de sang, entouré des corps sanglants de ses adversaires et de ses disciples. Le dojo devait ressembler de près à une antichambre de Toshigoku, le Royaume du Massacre !

Peu après le départ d’Otomo Jukeï, des villageois, qui entendaient des gémissement, osèrent pénétrer dans le dojo. Révulsés par tout ce sang, ils trouvèrent le senseï, plus proche de la mort que de la vie.
- Emmenons-le, dirent-ils.
Ils firent appeler les etas, qui emmenèrent les cadavres, et mirent ensuite des jours à nettoyer tout ce sang et ces déjections organiques.

Natsu fut recueilli chez le barbier du village qui se vantait d’être le meilleur guérisseur de la région, et que d’aucuns croyaient sorti de Toshigoku tant il avait envoyé de "clients" chez les morts avec une adresse surprenante !
Ce barbier, grand échalas sûr de lui, se nommait Koan-radu et se chargea d’examiner les blessures du senseï.
- La gangrène risque de prendre sur le bras, jugea-t-il. Il va falloir amputer.
Il se fit assister de deux autres sympathiques personnalités du village, le fossoyeur eta, qu’on soupçonnait de trafiquer des cadavres avec le barbier lui-même, et un honorable pilleur de champ de batailles local.
Cette belle compagnie allongea Natsu sur la table d’équarissage et le tint solidement, tandis que Koan-radu sortait le couteau de boucher.
- Tenez-le bien, dit-il, un éclat sanguin dans l’œil.
Il abattit sa lame et on entendit le Scorpion hurler dans tout le village.
Il y avait une belle entaille dans le bois.
Essoufflé, le barbier cracha à terre, se fit éponger le front par son assistant et dit :
- Il y a encore des tendons qui tiennent...
Et il abattit de nouveau sa lame.
Natsu défaillit

Le barbier, qui s’épongeait encore le front souffla :
- Amenez des herbes pour le ranimer.
Il n’était pas peu fier d’avoir réussi. Ce n’était pas tous les jours !

:Scorpion:

CHAPITRE 7 : TANGE SAZEN

On appela ensuite Tsuya, la vieille guérisseuse du village. On la soupçonnait d’avoir passé les cent ans, et de continuer à vivre grâce aux faveurs de démons qu’elle invoquait à la pleine lune dans son jardin, pour danser nue avec eux en versant le sang de vierges.
Elle avait les ongles noirs, la peau plus plissée que celle d’un bébé mouillé et moins de dents que ledit bébé.
Elle passa des plantes sur le moignon et sur l’œil du blessé.
- Borgne et manchot, vieux et sans honneur, dit le fossoyeur, dis-moi la vieille, il va bientôt être bon pour toi !
Et tous de ricaner méchamment, pendant que le pauvre Natsu cauchemardait sans discontinuer depuis des jours.

La cabane du barbier était à la sortie du village. La famille Bayushi vint constater la destruction du dojo du Scorpion d’Obsidienne. On y mit le feu rituellement. On honora le nom des disciples suicidés, et nul ne proféra le nom du senseï, déchu par l’officier du shinsen-gumi.

L’hiver approchait et pendant les trois mois qui suivirent, aucun membre du clan du Scorpion ne s’approcha de ce village maudit.
C’est là que Natsu passa la saison neigeuse, à l’abri dans la cabane du barbier, puis de la guérisseuse. Contrairement aux rumeurs, elle n’essaya pas d’abuser du corps de son hôte, même quand celui-ci eut repris des forces. Il mit du temps à accepter de se regarder dans la glace. Défiguré, il n’était plus le même homme.
- Bayushi Natsu est mort dans le dojo, lui dit la vieille. Oublie ce nom !
- Oui, le vieux senseï est parti en cendres, dit le samuraï… J'ai perdu un bras, un oeil et mon honneur.. Je ne vaux pas mieux que les animaux qui rampent et qui grouillent sur et sous terre.
La vieille attrapa une poignée de scarabées qu’elle conservait dans le miel et les croqua goulûment :
- Ne sous-estime pas ces charmantes bêtes !
- Maintenant, je dois adopter un autre nom.
- Excellente idée, mon mignon !
- Je vais reprendre le nom de mon père, Tange, et celui de mon grand-père, Sazen. Qu’ils me pardonnent, mais eux vivaient du temps du vieux daimyo Bayushi Gensshin. Vivants, ils auraient combattu le Gozoku… Oui, c’est cela, les noms de mon père et de mon grand-père. Je serai donc désormais : Tange Sazen. Qu’en penses-tu ?
La vieille, qui mâchait des herbes, cracha par terre et dit :
- Ce qui importe, mon joli, c’est ce que tu comptes faire maintenant ? Tu as quarante ans, plus de logis… Si tu veux, je peux te garder ici. Je ne suis pas bien riche, et j’ai une réputation moins sinistre que la tienne désormais. Avec mes vieux os, je peux encore faire la cuisine… Si tu acceptes de faire le ménage.
- Merci, la vieille, mais je ne vais pas rester ici. Sans vouloir t’offenser. Mais des samuraï ont défié le senseï Bayushi Natsu en duel. Et certains n’ont pas eu la possibilité de se battre contre lui. Je me dois de leur donner cette occasion.
- Mais tu es fou, dans l’état où tu es !
- J’aurais assez d’entraînement pour me battre les yeux fermés, dit-il se mettant un bandeau sur l’œil, et j’ai appris à tenir mon sabre de la main gauche.

Après une semaine de repos, le rônin appelé Tange Sazen, salué par le barbier, le fossoyeur, la guérisseuse et le pilleur de tombes, quitta le village de son dojo et sa région natale, et les terres de son clan.
- Que les dieux le protègent, dit le barbier, car moi je ne lui donne pas trois jours dans l'état où il est, sur les chemins, en cette saison...
- Tu te trompes, éructa la vieille, il a le démon chevillé au corps, ça se sent...
- Tu l'as senti, la vieille, son démon ? ricana le fossoyeur.
- Tais-toi, jeune sot. Tu ne peux pas comprendre.

Tandis qu'ils devisaient ainsi, le vent se leva et le rônin disparaissait dans un brouillard tout blanc.

Le premier objectif de Sazen était de se rendre au château de la famille Akodo, car un de ses adversaires venait de cette famille. Le voyage fut long. Il fallut traverser la chaîne du toit du monde. En chemin, pour pouvoir manger, Tange Sazen racontait des histoires aux paysans ou veillait sur leur village la nuit.
- Mais il y a des démons qui rôdent sur la région, samuraï.
- N’aie crainte, paysan, répondait-il, malicieux, le pays des démons, j’y suis passé et j’en suis revenu…
Et on le regardait, stupéfait par la crainte et le respect.

Après la prétendue mort de Bayushi Natsu, la légende du senseï à la technique secrète et aux cinq victoires consécutives en duel s’était répandue dans l’Empire. On respirait, même chez les Kakita, de savoir un tel enragé du sabre mort et brûlé. Les samuraï qui avaient suivi Otomo Jukeï firent beaucoup pour accréditer la nouvelle de cette mort. Certains se vantèrent même de l’avoir tué !
Tange Sazen finit donc par entendre parler des exploits de Bayushi Natsu et de la fourberie de ses adversaires. Le peuple aima rapidement ce samuraï, ce Scorpion pas comme les autres, le seul juste parmi les corrompus, luttant contre une bande d’odieux seigneurs cocus !
- Un tel samuraï ne pouvait vivre bien longtemps, disaient, amers, les vieux du village.

- Tu dis que le senseï Natsu a été vaincu en duel ? demanda Sazen, un soir à un aubergiste qui lui racontait cette histoire.
- Hé oui, c’est ce qui se dit…
- Par lequel des samuraï ?
- Il n’y a pas deux rumeurs d’accord sur la question ! C'est simple, tous disent qu’ils l’ont vaincu !
- Il y en a forcément plusieurs qui mentent, sourit le rônin. Peut-être même tous...
- Ah ça !...
- Et si le fantôme de ce samuraï venait se venger de tous les menteurs ?
- Alors malheur aux menteurs, dit l'aubergiste en servant une soupe brûlante.
Sazen la but avec plaisir et dit, en contemplant son bol vide :
- Oui, malheur aux menteurs...

Le rônin arriva au milieu du printemps en vue de Shiro Akodo. Il ne s’était fait remarquer nulle part en chemin, sinon comme un pauvre vieux fou d’estropié, qui allait au devant de la mort à chaque pas. De chaque village dont il partait, on s'attendait à le voir trébucher et tomber dans le fossé, vaincu par le froid. Il disparaissait et nul ne savait jamais s'il survivait jusqu'au prochain village.
C'est ainsi que naquit la légende d'un rônin fantôme, estropié, toujours entre la vie et la mort, apparaissant un jour et disparaissant le lendemain, sans laisser de traces.

Natsu séjourna deux jours dans la ville au pied du château des Akodo.
Il songea alors qu’il n’avait pas eu de femme depuis longtemps. Pas depuis Otomo Ise. Après tout ce temps, serait-il encore capable ?...
Il se rendit dans le premier établissement venu, le bas de gamme, dans le quartier réservé, et constata bientôt qu’il n’avait pas perdu toutes ses forces, à défaut d’avoir conservé son charme…
- Toi, tu es un homme, un vrai, lui dit sa compagne, épuisée.
- Je le sais bien, dit Sazen en ouvrant une bouteille de saké.

A l’aube, avec une fille dans ses bras, il prit un parchemin, une plume et, de sa plus belle écriture, commença à tracer des noms sur le papier qu'il avait posé sur le dos de sa deuxième compagne.
- Qu’est-ce que c’est que tu fais ?...
- Tu vois, répondit Sazen, j’écris des noms sur le papier…

Plus exactement, il inscrivait en colonnes les noms des cinq samuraï qu’il avait vaincus. Et, à l’encre rouge, il raya ces noms : le Daidoji, le Matsu, le Kakita, le Hida et le Shiba.
Il en restait encore huit à mettre derrière et, en dernier, le nom du capitaine : Otomo Jukeï.
- Les noms de gens qui m'ont causé du tort...
- Il y en a un paquet, dis-moi... Tant de monde pour un seul homme ?
- Tu vois, je suscite beaucoup de haines...
- Viens par là, on va te consoler...

Un peu plus tard, Sazen émergea des brumes de l'alcool et de la volupté. Il était l'heure pour lui de partir.
- Je garde ça, dit-il en parlant du pot d’encre rouge et de la plume.


:Scorpion:


A suivre... :mal:
Dernière modification par rahsaan le 21 févr. 2008, 23:27, modifié 2 fois.
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 22 févr. 2008, 19:29

CHAPITRE 8 : LA COLÈRE DU MAITRE DES AKODO

Dans l’après-midi, le daimyo de la famille Akodo apprit qu’un rônin désirait le voir.
- C’est un vieillard, seigneur, plus estropié que des Grues après la charge de la famille Matsu. Il demande à te parler…
- Ma foi, dit le daimyo, je ne peux refuser de recevoir un vieillard…
Il se trouvait que le duelliste Akodo, qui avait accompagné Otomo Jukeï, séjournait à ce moment chez son daimyo, à Shiro Akodo. Ce samuraï se trouvait précisément là quand le rônin fit son entrée dans la pièce. Sur le moment, il ne le reconnut pas. L’ancien beau et ténébreux senseï avait les traits accusés, les cheveux hirsutes, et des habits usés.
- Que veux-tu donc ? demanda avec hauteur le daimyo Akodo.
Toute l’assistance ne se sentait que de la répugnance pour cette créature, cette caricature grotesque de samuraï. Pour un peu, on l’aurait pris pour un démon de l’Outremonde ! Au mieux, on avait pitié pour lui.
- Honorable seigneur, tu illumines ma journée en acceptant de me recevoir…
- Laisse donc là tes belles formules, vieillard... Que veux-tu ?
- Pardonne-moi, seigneur, si ce n’est pas toi que je suis venu voir…
- Qui alors ?
- Un de tes hommes…
- Pourquoi donc ?
On soupçonnait déjà une question d’honneur. Quoi d’autre ?...
- Quelqu’un t’aurait offensé ? dit le daimyo.
Il y eut des rires dans l’assistance, mais le maître des Akodo, lui, ne riait pas. Il avait senti quelque chose dans ce vieillard grotesque. Quelque chose qui en faisait quelqu’un d’autre qu’un pauvre loqueteux d’éclopé.
- Parle donc !
- Je viens parler à ce samuraï, dit Sazen, en pointant du doigt son adversaire, situé à la gauche du daimyo.
- Akodo Isoshi ? C’est un de mes vassaux.
Le daimyo se tourna vers lui :
- Allons, Isoshi-san, dis-nous qui est ce vieillard.
Le samuraï se jeta aux pieds de son daimyo :
- Par mes Ancêtres, je jure que j’ignore qui c’est ! Je ne l’ai jamais rencontré !
- En un hiver, lança le rônin, j’ai bien changé.
Troublé, Akodo Isoshi se releva et s’approcha du vieillard. D’un coup, il le reconnut !
- Par Akodo le Borgne, c’est… c’est le senseï Bayushi Natsu !
Stupeur dans l’assistance.
Le daimyo se leva de son trône :
- Bayushi Natsu ? Le Scorpion d’Obsidienne ?
- Oui, seigneur !
- J’ai entendu parler de lui toute la dernière cour d’hiver, dit le daimyo ! On ne cessait d’évoquer l’homme aux cinq victoires en duel d’affilée ! Ce serait donc toi ?
- Oui, répondit Sazen. Et aujourd’hui, je suis venu répondre au défi de ton samuraï, puisqu’il était avec les autres dans mon dojo !
- Je ne l'autoriserai pas, lui signifia le daimyo. Le combat serait par trop inégal contre un vieillard impotent tel que toi !
- Il ne s’est pas battu contre moi, l’autre fois, seigneur alors qu'il le voulait. C'est de ma faute, je suis tombé. Mais aujourd'hui, tu ne lui fais pas honneur. Peut-être a-t-il peur de m’affronter, ne serait-ce que du regard… Mais qu’a-t-il à craindre ? Regarde, dit-il en soulevant son bandeau, voilà le joli coup que m’a porté le capitaine Otomo Jukeï, alors que j’étais à terre !... Le shinsen-gumi sait respecter le bushido !
- Quoi, tu prétends qu’Otomo Jukeï, l’officier du shinsen-gumi était à la tête de ces samuraï ?
- Demande à ton bushi !
- Akodo Isoshi ! Répond !
- Oui, seigneur, il était à notre tête…
- Par nos Ancêtres, je l’ignorais ! Ce n’est pas ce que j’ai entendu ! J’ai entendu que vous étiez six ou sept !... Combien étiez-vous vraiment ?...
- Une dizaine, seigneur…
- Ils étaient quatorze en tout ! cria Sazen.
- Tu es allé te battre en duel contre un Scorpion, fit le daimyo, ulceré, à quatorze contre un, sans demander à ton clan, et en te protégeant derrière un envoyé du Gozoku !... Si je comprends bien, tu faisais donc partie de cette bande de cocus qui est repartie la queue entre les jambes de ce dojo, après que le senseï en a étripé cinq des vôtres ! C’est extraordinaire !... Mes félicitations, Akodo Isoshi !
Rouge de honte, le samuraï se mit à genoux et s’inclina bien bas.
- S’il le faut, dit-il en approchant la main de son wakizashi, j’assumerai les conséquences de mes actes…
- Silence, relève-toi ! cria le daimyo, et va plutôt te battre !... Sur le champ !

Akodo Isoshi se releva. Soudain, il tremblait comme une feuille.
Tange Sazen soupira, et déposa son sac de voyage ainsi que son manteau. Il fit craquer ses articulations et se mit en garde. Mal assuré, le Lion se recommandait à Akodo-le-Borgne, sans trop y croire.
Il se posta devant le rônin borgne et manchot, se disant qu’il ne pouvait pas perdre face à un estropié comme lui. Le silence se fit dans la pièce, et dura une éternité.
Le Lion devenait de plus en plus blanc. Il voulait en finir. C’était insupportable. Il voyait défiler sa vie.
Soudain, le vieillard lui fit une grimace moqueuse :
- Hein - hein…
Le coup de sabre parti au même moment et Isoshi recula, gémissant, le visage dans les mains. Sazen venait de lui taillader le nez.

Isoshi en était quitte pour une marque à vie. Il était presque soulagé d'en avoir fini.

:Scorpion:

Le daimyo soupirait à son tour.
- Va te laver le visage, Isoshi-san… et ne reparais plus devant moi avant longtemps !... Quant à toi, rônin, j’ai à te parler, suis-moi.
Sazen obéit. Entouré de sa garde rapprochée, qui ne quittait pas le rônin des yeux, le daimyo se rendit dans ses appartements.
- Dépose ici tes armes, dit-il, et rentre.
Sazen posa son katana. Les soldats le coincèrent contre le mur et le fouillèrent. Ils trouvèrent un tanto dans sa manche.
- C’est pour éplucher mes légumes ! protesta le rônin.
On le laissa enfin rentrer.
Le daimyo fit apporter à boire et à manger.
- Tu dois être mort de faim, sers-toi.
Malgré une vie de bonnes manières, l’ancien senseï se jeta sur la nourriture et but pour plusieurs jours.
- Bien, tu es rassasié ?... Alors, parlons…
- C’est un grand honneur que tu me fais, seigneur…
Sazen retrouvait la voix du senseï Bayushi Natsu.
- J’ai autorisé ce duel, vieil homme, car nous autres Lions n’aimons pas trop le Gozoku. J’apprécie à tout le moins qu’un Scorpion ait cocufié un officier du shinsen-gumi.
- Ce n’est pas qu’une histoire de fesses, répondit le rônin. Je me bats aussi en souvenir de mon daimyo, Bayushi Gensshin, qui a vu la formation du Gozoku et l’a détesté dès le début.
- Je me souviens de lui, dit le daimyo. Deux fois, nous avons réussi à signer un traité, empêchant une guerre meurtrière d’avoir lieu entre les Bayushi et les Matsu. C’était quelqu’un d’avisé.
- Haï !
- Que vas-tu faire maintenant, Sazen ?
- Ils étaient quatorze, seigneur. J’en ai vaincu six. Il en reste huit. Je connais le nom du capitaine. Il me faut les noms des sept autres.
Le daimyo fit appeler Akodo Isoshi, qui avait un bandage en travers du visage :
- Tu vas écrire le nom des sept samuraï qui ne se sont pas battus contre Bayushi Natsu. Hâte-toi !
- A tes ordres, seigneur, dit humblement le vaincu.
Ceci fait, Sazen reprit son papier, inscrivit le nom d’Akodo Isoshi et le barra à l’encre rouge. Furieux, le Lion allait réagir.
- Tu peux te retirer, merci…

Le soir, Sazen quittait Shiro Akodo.
- Tu comprendras, lui avait dit le daimyo, que je ne puisse pas m’en prendre directement au Gozoku. Cependant, je ferai de mon mieux pour te soutenir, Tange Sazen. Les Matsu t’en voudront d’avoir vaincu un des leurs. Cependant, tu pourras compter sur l’aide de ma famille, et probablement sur celle de la famille Ikoma. Je leur parlerai et ils m’écouteront. Que les Ancêtres te protègent, valeureux samuraï !
- Mille fois merci, seigneur. Je me battrai en pensant à mon daimyo, et aussi à toi. A vous deux, vous prêterez force à mon bras…

Alors que Tange Sazen s’éloignait sur la route, le daimyo parla à Akodo Isoshi :
- Tu tiendras ta langue. Tu ne parleras à quiconque de ce rônin et tu continueras à considérer que Bayushi Natsu est mort pour de bon. Je passerai la consigne à tous ceux qui étaient présents aujourd'hui, mais je la donne à toi en particulier. Ne t'avise pas d'en parler à ce capitaine Jukeï ou à ses "amis"...
- Bien, seigneur…
- D’ailleurs, songea le daimyo, il est vrai que Bayushi Natsu est mort… Mais il y a maintenant un scorpion enragé, sur les chemins de Rokugan, pour défendre l’honneur perdu du senseï de la voie de l’obsidienne…
- Oui, seigneur...

Tange Sazen avait des vivres pour quelques jours. Il partit vers l'ouest, c'est à dire dans la direction de l'intérieur des terres du Lion. Le daimyo Akodo lui avait appris que le capitaine Otomo Jukeï se rendrait bientôt dans cette région pour superviser la collecte de l'impôt impérial. Il s'arrêterait avant l'hiver dans les terres Ikoma, dans un bourg appelé la Cité du Cri Perdu...



:Scorpion:




FIN
(DE LA PREMIERE PARTIE)
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 04 juin 2008, 10:33

Résumé de la première partie
Le senseï Bayushi Natsu, inventeur d'une technique secrète de combat, encourt la colère du Gozoku. Le capitaine Otomo Jukeï, officier du shinsen-gumi (la milice du Gozoku) se présente au dojo de Natsu avec treize samuraï venus de tous les clans.
Natsu en bat cinq en duel et y laisse un bras, avant d'être éborgné par Otomo Jukeï.
Dégradé, il devient rônin, sous le nom de Tange Sazen et part à la recherche des huit autres samuraï qui l'ont défié...

:Scorpion:
Dernière modification par rahsaan le 04 juin 2008, 10:37, modifié 1 fois.
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 04 juin 2008, 10:37

:Scorpion: LA VERITABLE HISTOIRE DE TANGE SAZEN :Scorpion:

DEUXIEME PARTIE


CHAPITRE 9 : LE BAIN DE SAZEN

Après avoir quitté le château de la famille Ikoma, Sazen fit route vers la Cité du Cri Perdu. On disait que son gouverneur, Ikoma Mondô, avait la réputation d’être accueillant envers les rônins. De plus, des rumeurs faisaient état d’un prochain voyage du capitaine Jukeï dans cette région.

En chemin, le rônin s’arrêta dans un village réputé pour son quartier interdit. C’est là que les garnisons de Matsu venaient se détendre après une rude campagne.
Sazen se présenta à l’entrée du quartier. Sa vue fit horreur aux deux yorikis qui gardaient l’entrée : un vieillard comme lui, impotent… Cependant, ce n’étaient pas des samuraï, mais des fils de paysans qu’on avait armés pour s’acquitter de cette tâche. Sazen n’eut pas de mal à leur graisser la patte, grâce à une partie de la somme laissée par le daimyo des Akodo.

:Scorpion:

Sazen prit soin de passer au large des auberges bondées de gros Matsu hilares, qui buvaient comme des outres, avec une fille à chaque bras. Il se fit accueillir dans un médiocre petit établissement, où se retrouvaient les fils des riches de marchands de la ville. Au début, certains de ces jeunes coqs furent tentés d’ordonner à cet éclopé de débarrasser le tatami. Quand ils croisèrent le regard de l’œil unique de Sazen, ils se ravisèrent… Ils retournèrent sagement à leurs boissons.
Sazen prit une chambre avec une fille qui n’était plus de prime jeunesse, mais gardait encore des traits séduisants. Il ferma le panneau et s’assit, bien las.

La fille s’assit poliment près de lui, guère réjouie d’avoir été choisie. Sazen ne s’y trompait pas.
- Allons, ne t’inquiète pas, je ne suis pas si répugnant que j’en ai l’air…
- Que veux-tu boire ?
- Un bon petit saké ne serait pas de refus…
Elle s’exécuta, sans enthousiasme.
Elle se rassit et remplit deux verres. Sazen lui prit la main :
- Comment t’appelles-tu ?
- Noshiko.
- Quel âge as-tu ?
Elle rougit.
- Vingt-quatre ans.
- Allons…
Elle rougit encore plus.
- N’aie pas honte, Noshiko. J’ai passé l’âge d’être dupe du maquillage des femmes.
- J’ai presque trente ans…
- Tu dois être ici depuis longtemps…
- Oui. Plus de la moitié de ma vie.
Sazen trinqua avec elle.
- Je parierais que tu as amassé suffisamment d’argent pour t’installer bientôt à ton compte.
- Peut-être… La Première Dame va bientôt choisir celle qui va lui succéder.
- C’est toi la plus âgée, je pense ?
- C’est vrai…
Elle baissait la tête. Sazen murmura :
- Je ne cherche pas à t’humilier, Noshiko. On pourrait croire que, dans l’état où je suis, je veuille rabaisser tout le monde à mon niveau, mais ce n’est pas vrai. Tu m’aurais connu à mes débuts !... J’étais un jeune arrogant. Un insupportable petit sot, mais à l’époque, personne n’aurait osé me le dire.
- Si tu étais venu alors, tu m’aurais trouvée bien plus belle…
- Ta beauté n’a pas entièrement disparu…
- La tienne non plus…
Sazen sourit :
- Tu me flattes exagérément… Je n’ai pas payé assez cher pour que tu oses un tel mensonge…
Elle s’approcha de lui et découvrit ses épaules.
- Tu te fais violence pour t’approcher de moi, hein…
- Oh, j’en ai connu des bien plus sales que toi, tu sais…
- Ecoute, s’il le faut, je paierai un supplément. Mais je me sens bien avec toi. Je n’ai pas envie de me presser. Tu comprends ?
- Peut-être un peu.
- Et toi, es-tu pressée ?
- Ma foi, nous ferons comme tu voudras…
- Bien, dit Sazen en se resservant un verre. Alors, tu sais ce que tu vas me faire ?... Non, ne t’inquiète pas, ce n’est pas un caprice de petit vieux salace !... Tu vas juste me faire couler un bain… C’est dans tes cordes ?
- Oh oui.
Elle sourit.
Sazen lui caressa le menton.
- Alors, va. Et amène de quoi me parfumer, si tu as…
- Ce n’est pas une maison luxueuse ici, mais…
- Va.
Noshiko se leva et demanda aux servantes d’amener un baquet et de l’eau bouillante. Sazen se sentait très bien dans cet établissement !
Il but un verre en attendant.

:Scorpion:

Noshiko revint :
- Ton bain est prêt.
Sazen passa dans la salle d’eau. Il se déshabilla, sans attendre que Noshiko se retourne et se plongea voluptueusement dans le baquet.
- Viens, frotte-moi le dos ! J’adore ça !
Noshiko obéit et Sazen, grognant de plaisir comme un ours, lui indiqua comment bien le gratter.
- Tiens, tu sais, je vais te chanter une chanson de chez moi ! tu veux ?
Il était comme un gamin !
- Si tu veux…
- Non, mais je veux dire : est-ce que ça te ferait vraiment plaisir ?
- Ça me fera plaisir, oui.
Il s’était retourné vers elle. De son œil malicieux, il lut dans ses beaux yeux couleur marron.
- Bon, je crois que tu ne mens pas ! Tant mieux !

Sazen lui chanta alors ce qu’il connaissait. D’abord, les chansons à boire apprises au dojo. Les chansons guerrières, les chansons pour séduire les femmes… Tout son répertoire y passait !
- Tu chantes bien, dit Noshiko en lui massant le dos. Tu devais avoir du succès auprès des femmes !
- Un peu, oui !... J’ai eu des succès, et aussi pas mal d’ennuis à cause d’elles !
- Des maris jaloux ?
- Oui, et le dernier est la cause de ce que je suis devenu…

Sazen se rembrunit. Il avait réussi à oublier Jukeï, et il y revenait !
- Il t’a fait beaucoup de mal, ce mari jaloux…
- Il n’était pas seul. Ils étaient plus d’une dizaine…
Noshiko éclata de rire. C’était si spontané ! Même Sazen fut surpris. Et elle ne pouvait plus s’arrêter !
- De quoi tu ris ?
- Oh, rien, excuse-moi !
C’était l’hilarité ! Elle toussait de rire. Elle était pliée en deux. Sazen se retourna et se leva, indigné.
- On rit souvent des malheurs des clients, dans cette gargote ?
- Oh, non mais tu ne comprends pas !...
- Quoi ?
Sazen hésitait entre la vexation et le rire.
- C’est juste que je m’imagine cette bande de dix cocus s’amenant chez toi !... Je les imagine tellement bien, tous furieux !... Et leurs femmes, encore ravis en pensant à toi !
Le rônin réfléchit un moment puis éclata de rire à son tour :
- C’est exactement ça ! Oui, tu as parfaitement compris ! Cette dizaine d’imbéciles de cocus, avec des cornes longues comme ça ! Et leurs épouses qui ne vivent que pour moi !
Il se rassit dans le baquet, secoué par le rire. Noshiko ne s’arrêtait pas.
- Oh, que tu es drôle !... Des amants pourchassés, tu penses si j’en ai vu ici !... Mais alors, toi tu es spécial ! Dix d’un coup !
- Dix, tu me sous-estimes !... Ils étaient quatorze !
- Quatorze !
- Ou vingt, ou trente ! Une armée de cocus !
Ils rirent encore pendant un bon moment.
Dans le couloir, la Première Dame avait collé l’oreille à la porte.
- C’est pas possible, se disait-elle, ils sont en train de fumer de ces herbes de Mimura qui font rire et font rougir les yeux !

:Scorpion:

Noshiko calmée, Sazen était sorti de son bain. Maintenant, il était allongé et elle le massait des pieds à la tête en le parfumant.
- Et tu as réussi à survivre à tous ces maris ?
- J’y ai laissé des plumes, tu vois… Mais je ne m’en suis pas trop mal tiré.
- Et comment tu as fait ? Tu es magicien ?
- Oh non, pas du tout ! Je prie les kamis, bien sûr, mais je n’ai pas de pouvoirs extraordinaires à attendre d’eux.
- Alors tu dois être un grand bushi…
- Pas tant que ça. Je sais me battre au katana bien sûr, et avec d’autres armes. Mais je ne suis pas le plus grand duelliste de cet Empire.
- Alors comment as-tu fait ?
- C’est que j’ai une technique secrète.
- Une technique secrète ?...
- Oui, parfaitement !
Sazen savait qu’il faisait mouche en disant ça. Quoi de mieux pour piquer la curiosité d’une femme qu’un bon petit secret ?
- Et c’est quoi ta technique ?
- Si je te le dis, elle ne sera plus secrète.
- Tu peux au moins me dire qui te l’a apprise.
- Je peux.
Il ne dit plus rien. Toujours allongé, avec Noshiko sur son dos qui continuait son massage, il fermait l’œil mais souriait.
Un moment, le rônin envisagea, mais c’était plutôt de l’ordre de la pure rêverie, de s’installer avec Noshiko. Elle tiendrait la maison, le ménage, les filles. Lui s’occuperait de garder les lieux. Pourquoi pas ? Ce ne serait pas une si mauvaise fin. La ville avait l’air paisible. S’il filait doux avec les Matsu, il n’aurait pas d’ennuis.
Il oubliait juste qu’on finirait bien par le retrouver un jour… Et Noshiko serait en danger.

- A quoi penses-tu ?
- Oh, à rien, sourit Sazen. Des bêtises de vieillards…

Noshiko avait terminé son massage.
- Alors si tu peux me le dire, pourquoi tu ne me le dirais pas ?
- Te dire quoi ?
- Qui t’a appris ta technique secrète !
- C’est moi.
- Comment ?
- C’est moi qui l’ai inventée, cette technique.
- Et tu es le seul à la connaître ?
- Oui.
- Tu ne l’as apprise à personne ?
- Si, mais mes disciples sont morts.
- C’est triste.
- Pas tant que ça. Ils sont morts dans l’honneur, avec leurs sabres. Et ma permission.
- Alors plus personne, après toi, ne connaîtra ton secret ?
- Si, peut-être. Si je trouve quelqu’un à qui l’apprendre.
- Un valeureux rônin comme toi ?
- Par exemple. Mais pas seulement.
- A qui, alors ?
- Je ne sais pas. Je pourrais l’apprendre à d’autres personnes. A toi, par exemple.
- A moi ?
- Hé oui… Ce n’est pas une technique bien difficile.
- Tu te moques de moi !
- Non, je t’assure. Je te parle sincèrement.
- Si c’est si facile à apprendre, pourquoi tu serais le premier à y avoir pensé ?
- Tu es intelligente. Tu raisonnes bien… C’est vrai que d’autres auraient pu y penser. Mais c’est quand même moi l’inventeur. Voilà, c’est comme ça.
- Tu dois être drôlement intelligent alors. Un vrai génie.
- Non.
- Alors comment tu as fait ?
- Je ne peux pas tout te dire. C’est quand même un secret, n’oublie pas !... Par contre, je peux te raconter un épisode de ma vie que je n’ai jamais raconté à personne. C’est déjà pas mal, non ?
- C’est en rapport avec ton secret ?
- Oui.
- Alors oui, ça m’intéresse.
- Bon, alors, rapporte-nous à boire, et je vais te raconter…
Noshiko sortit, impatiente.
Dans le couloir, la Première Dame l’arrêta et lui chuchota, rageuse :
- Qu’est-ce que tu fais ? Vous devriez déjà avoir fini !
- Il me raconte des histoires…
- Il ne va pas passer la nuit à te raconter sa vie ! Passe à l’étape suivante !
- Il n’a pas l’air pressé…
- Misère ! Un impuissant !... Je te rappelle que ça porte malheur, les demi-hommes comme lui !
- Mais non…
- Ecoute, va prendre dans l’armoire spéciale les drogues qu’il faut pour lui redonner la vigueur du dragon, mais accélère le mouvement !
- Il a dit qu’il était prêt à payer pour aussi longtemps qu’il faudra.
- Il veut payer pour te raconter ses sornettes ?
- Je ne sais pas. C’est ce qu’il fait pour le moment.
- Quelle idée… Est-ce que je vais au restaurant rien que pour payer sans me faire servir à manger ?
- Il aime bien boire.
- Refais-le boire et mets de la poudre de gingembre dans son verre !
- Je ne sais pas si ça le déciderait… Il a l’air très maître de lui-même. Il fait les choses quand il a décidé de les faire.
- Peut-être qu’il aime mieux les garçons ?
- Je ne pense pas.
- Oh et puis après tout, du moment qu’il paye hein !
- C’est vrai…
La Première Dame allait repartir.
- Tu lui feras au moins une petite gâterie en partant… Sinon, après, quelle réputation ça va faire à l’établissement !... On n’est pas dans un salon de thé, ici ! Comme dirait mon cousin Rintaro, il faut que le bizness tourne !
Sazen avait perdu un œil, mais pas d’oreille. Il en avait une collée sur le panneau et n’avait pas perdu un mot de cette conversation !
Quand Noshiko revint, il était sagement assis.
- Tu en as mis du temps…
- Je prenais soin de bien choisir le saké.
- Quelle attention touchante…
Fébrile, Noshiko remplit les verres.
- Alors, je te raconte mon histoire ?
- Oui…
- Viens, approche-toi… murmura Sazen. Il ne faut pas que je parle trop fort. Les parois sont tellement fines par ici… On entend tout.
Noshiko rougit.

- Ça commence il y a presque quinze ans…

:Scorpion:
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 07 juin 2008, 19:10

CHAPITRE 10 : LA FONDATION DU DOJO

Ce jour-là, Bayushi Natsu retirait son sabre du ventre de Shosuro Aromu. Aromu tombait sur le sol du dojo.
Les vingt samuraï, assis autour du tatami, demeurèrent stupéfaits. Le senseï se leva. Natsu restait l’arme à la main, qui dégoulinait de sang, l’air atterré de ce qu’il venait de faire.
- Tu l’as tué… murmura le senseï.
Tout le monde recula de dégoût. Le senseï hurla :
- Tu l’as tué !... Et son sang macule le sang de mon dojo !

Natsu lâcha enfin son arme. Et il tomba à genoux.
Deux élèves se précipitèrent sur Shosuro Aromu : mais son cœur avait cessé de battre.
- Comment ? Comment ?...
Le senseï ne parvenait même pas à articuler.
- Un accident, un stupide accident… Senseï…
Natsu ne savait comment se justifier… Il se mit à pleurer.

Un banal entraînement. Une passe d’arme très classique. A peine un combat, plutôt un exercice de démonstration, plus près de la danse que de l’art du kenjutsu. Et Natsu avait éventré Shosuro Aromu, son meilleur ami.
Natsu voulut s’approcher de lui mais les yeux farouches de ses camarades lui déconseillèrent.
- Sors de ce tatami !

:Scorpion:

Natsu passa les trois jours suivants enfermé dans un temple, seul face à sa faute. Enfin, à l’aube du quatrième jour, on vint le chercher. Il avait peu dormi. Il n’était pas rasé. On l’emmena devant le conseil du dojo : le senseï, ses deux conseillers et un envoyé du daimyo du clan, Bayushi Gensshin.
Natsu colla son front à terre et écouta la sentence.
- Bayushi Natsu, élève du dojo de la famille Bayushi, le plus prestigieux de notre clan, tu as tué à l’entraînement ton partenaire de sabre, Shosuro Aromu. Tu as fait preuve d’une négligence criminelle. Tu n’as pas su maîtriser ta force. Tu t’es comporté comme un bandit de grand chemin. Les Crabes sur le mur se battent avec plus de finesse que toi ce jour-là…
- Oui, senseï.
- Tu as souillé le tatami de notre dojo. Tu as souillé par là même la réputation de notre école. Si on l’apprend, nous perdrons la face devant les autres familles et les autres clans. Par ta seule faute.
- Oui, senseï.
- Pour le moment, la famille de Shosuro Aromu a accepté de garder le silence sur cette tragédie. Mais nous avons à présent une dette énorme envers elle. Les accidents sont toujours possibles, quand on manie le sabre. Mais pas dans notre dojo. Pas de la part d’un brillant duelliste comme toi, Bayushi Natsu. Tu n’es pas un débutant. Tu as vingt-cinq ans. Tu as intégré notre école il y a dix ans. Après dix ans d’entraînement, nul ne commettrait une faute comme celle-ci.
- Non, senseï.
Le senseï marqua une pause très lourde de sens.
- Alors, tu vas répondre à une question unique, Bayushi Natsu… Et tu vas bien réfléchir avant de répondre. Car tes Ancêtres t’écoutent. Car tu vas t’engager sur ce qui est le plus cher pour toi. Car tu engages ce qui fait la raison d’être de notre clan : la loyauté de ses membres les uns envers les autres.
- Oui, senseï.
- Tu vas répondre à cette question, Natsu-san : avais-tu l’intention de tuer Shosuro Aromu ?
Natsu resta longtemps sans répondre.
C’était prévu.

Il se souvenait de ce qu’on lui avait dit : « Le senseï te demandera si tu avais l’intention de tuer ton ami. Tu marqueras un long silence. Tu pleureras. Et enfin, tu répondras non, fermement. »
Natsu releva la tête :
- Non, senseï, je n’avais pas l’intention de le tuer. Pourquoi tuerais-je mon meilleur ami ?...
Le senseï ne dit rien pendant un long moment, puis il énonça la sentence :
- Tu vas quitter le dojo dès ce soir. Tu ne diras pas adieu à tes camarades. Personne ne sera là pour assister à ton départ. Dès demain, tu seras oublié. Ton nom restera dans les archives, mais tout au fond.
- Bien, senseï.
- Tu repartiras dans ton village natal. Tu expliqueras à ta famille ce que bon te semblera, avec interdiction que cette histoire s’ébruite. Tu resteras parmi les tiens jusqu’à la fin de tes jours. Ce sera déjà un grand honneur pour toi de défendre ta famille.
- C’est encore me faire trop d’honneur que de m’accorder ceci, senseï…

Natsu obéit et partit, pendant que l’entraînement reprenait dans la grande salle où l’on avait changé le tatami, après l’avoir brûlé rituellement. Le soir, du haut de la colline qui dominait la ville, Natsu regardait les flammes s’élever dans la nuit. C’était le feu du bûcher de son ami, Shosuro Aromu.
- Tu sais que ton sacrifice était indispensable au clan, mon ami… Ton esprit restera toujours présent. Je n’oublie pas que c’est toi qui m’as ouvert le chemin vers la voie d’obsidienne…

Natsu repartit dans son village natal. Sa famille était là pour l’accueillir. C’est à eux que ce fut le plus difficile de dissimuler une partie de la vérité.
- Le senseï a décidé que je ne pouvais plus rester au dojo… Nous nous sommes battus avec un autre samuraï, pour une insulte très grave. J’ai été obligé de le tuer. C’était lui ou moi. Mais lui est mort avec les honneurs, alors que moi j’ai perdu la face en étant le vainqueur.
La famille de Natsu soupçonnait un mensonge, mais ne dit rien, et Natsu savait qu’il ne serait cru qu’à moitié. Mais ce n’était pas important. Ce qui comptait, c’est qu’on ne soupçonne pas ce qui se tramait réellement.

:Scorpion:

Le samuraï s’installa dans la maison d’un de ses oncles, mort récemment. C’était une bâtisse assez grande, que Natsu n’habiterait pas dans son entier. Entouré d’une grande palissade, dotée d’un fort beau jardin, elle était un peu à l’écart de la ville. Natsu y serait parfaitement tranquille, à l’abri de bien des regards indiscrets.
Le premier soir où il emménagea, il reçut des visiteurs, soi-disant des samuraï de passage qui s’étaient laissé surprendre par la nuit et qui s’étaient dirigés vers la plus grande maison de la ville.
Pendant que la ville s’endormait, on finissait le repas chez Natsu.
- Tout s’est bien passé ? demanda le chef des samuraï de passage.
- Haï ! Ma famille ne me croit pas complètement.
- C’était prévisible.
- Et j’ai juré sur l’honneur devant mon senseï.
- Tu as réussi à parjurer sans trembler ?
- Haï ! Je sais que la loyauté est plus importante que l’honneur.
- Les yeux dans les yeux, tu as affirmé que c’était un accident.
- Oui, seigneur.
- A ton avis, que pensent tes Ancêtres de ton mensonge ?
- Seigneur, dit Natsu, si j’avais menti dans mon intérêt, ils détourneraient les yeux de moi, dégoûtés, et m’oublieraient. Mais comme j’ai menti par loyauté supérieure, j’ai lieu de croire qu’ils sont fiers de moi. Car un beau mensonge est un des plus beaux actes que puisse accomplir un Scorpion.
- Tout fait.

Le samuraï qui était devant Bayushi Natsu s’était présenté sous un nom d’emprunt. Sans son masque, on ne pouvait le reconnaître. En revanche, dès que ce seigneur mettait son masque, tout le monde le reconnaissait. Car son masque était peut-être le plus célèbre de l’Empire : c’était le masque des secrets ! Et celui qui était autorisé à le porter n’était autre que le Maître des Secrets, le daimyo non seulement de la famille Bayushi mais du clan en entier !
Oui, c’était le champion des Scorpions en personne qui avait choisi Natsu pour cette tâche si particulière ! Une tâche qui exigeait la mort de son ami et la trahison de son propre senseï.
- Tu sais pourquoi je t’ai choisi, Bayushi Natsu, pour servir directement le clan ?
- Je crois deviner, seigneur.
- Des rumeurs ont circulé à ton sujet. Des rumeurs que j’ai voulu vérifier moi-même. Je te remercie de n’avoir rien dit à ton senseï.
- C’est naturel, seigneur.
- D’ailleurs, pourquoi n’en as-tu rien dit ? C’est ton maître, non ?
- Vous allez me trouver vaniteux, seigneur.
- Dis toujours.
- Je pense avoir dépassé mon senseï dans l’art du sabre.
- Depuis combien de temps ?
- Depuis presque un an. Mais je n’en ai rien laissé paraître.
- Tu crois que tu le battrais en combat singulier ?
- A coup sûr, seigneur.
- Tu n’as pas essayé de te mesurer à lui ?
- Non. J’ai voulu vous prévenir d’abord.
- C’était d’un orgueil fou de tenter cela.
- J’étais sûr que le Maître des Secrets ne voudrait pas voir un tel secret dévoilé à d’autres que lui.
- Tu as vu juste. Tu n’en as pas moins été orgueilleux, en te disant que tu devais t’adresser à moi seul.
- Oui, seigneur.
- Tu prétends, d’après ta lettre, avoir mis au point une technique de combat ?
- Oui, seigneur. Mais pas seul. Avec l’aide de mon ami Shosuro Aromu.
- Personne d’autre ?
- Non, nous deux. En nous entraînant de notre côté. Nous avons mis au point une technique imparable. Nous avons alors pris la décision de vous écrire.
- Sans en parler à votre maître ?
- Sans lui en parler.
- Qu’avez-vous pensé quand vous avez lu ma réponse ?
- Nous n’avons pas été surpris. Nous nous sommes préparés au sacrifice que vous demandiez.
- Il m’a été pénible de vous demander cela, mais c’était une façon de tester votre résolution. Et je savais que celui qui mourrait ne mourrait pas dans le déshonneur. Par contre, celui qui survivrait…
- Celui qui survivrait serait radié du dojo et oublié du clan, oui nous le savions.
- Tu as sacrifié ton ami, Natsu…
- C’est lui, seigneur, qui s’est sacrifié pour moi.
- Il a choisi l’honneur et toi la loyauté.
- Oui, seigneur.
- Comment avez-vous décidé ?
- Très simplement. La veille de notre combat au dojo, nous avons fait un duel au bokken, seuls. Celui qui perdrait devrait accepter de se sacrifier le lendemain.
- Ton ami ne connaissait pas la parade à votre coup ?
- Si. Il savait le voir venir. Surtout après avoir perdu la veille.
- En sorte qu’il aurait pu le parer ?
- Oui.
- S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il était prêt à mourir ?
- Oui, seigneur. Avant tout, il a voulu être loyal envers la parole donnée.
- Il était le seul à connaître la parade ?
- Oui, en-dehors de moi. Mais je pense que le jour où je l’ai tué, il maîtrisait mieux la parade que moi.
- N’at-il pas choisi de perdre, lors du duel au bokken ?
- Je l’ignore, seigneur.
- Peut-être a-t-il fait exprès, pour que ce soit toi qui puisses me servir ?
- Je ne sais pas. Cela ne donnerait que plus de grandeur à son sacrifice. Car par son geste, c’est lui qui, de nous deux, serait le plus loyal envers vous.
- Toi-même, en imaginant que ton ami soit en vie et que vous vous battiez aujourd’hui, saurais-tu parer cette technique ?
- Non, seigneur.
- Très bien. Donc tu es le seul à connaître ce secret. C’est bien ainsi que je l’entendais.

Le Maître des Secrets fit un petit signe à l’un de ses gardes du corps. Celui-ci se leva.
- Bayushi Natsu, je te présente mon meilleur yojimbo. Il maîtrise le cinquième degré de l’école Bayushi et il est entraîné aux techniques les plus pointues de nos écoles secrètes. Je veux que tu lui fasses démonstration de ton art.
- Ici et maintenant ?
- Oui. Vous allez vous retirer dans la pièce à côté. Vous deux seulement.
- Mais seigneur… Suis-je autorisé à tuer ?
- Contente-toi de blesser. Légèrement si possible.
- Bien, seigneur.
Les deux hommes se retirèrent dans le petit dojo de la maison.
Baysuhi Gensshin attendit, entouré de ses trois autres yojimbo. On entendit le bruit bref des sabres qui jaillissent.
Le panneau se rouvrit. Natsu passait le premier. Derrière lui, le garde du corps revint, une éraflure au bras.
- Alors ? demanda le Maître des Secrets.
Le garde du corps resta sans rien dire. Il était profondément ébranlé.
- Réponds-moi. La technique de Bayushi Natsu est-elle invincible ?
Le garde du corps regardait dans le vague. Pour la première fois de sa vie, il ne répondait pas sur le champ à son maître. Il ne savait que dire. Il se demandait même encore s’il était bien utile de répondre !
- Réponds !

Les trois autres étaient prêts à exécuter leurs camarades sur place pour son hésitation devant une demande du Maître.
- Oui seigneur, finit-il par dire. Je crois que nul ne peut arrêter ce coup.
- Bien.
Le Maître des Secrets regarda Bayushi Natsu dans les yeux. Puis il dit juste à son yojimbo :
- Maintenant, tu sais ce qu’il te reste à faire.
- Oui, seigneur.
Le garde du corps sortit son wakisashi et se laissa tomber dessus. Il mourut sans un gémissement, un air de profond désespoir peint sur le visage. Natsu prit sur lui pour ne pas frémir, ne pas reculer. Pour regarder cet adversaire qu’il venait d’humilier.
- Nul autre que toi, Natsu-san ne doit connaître ce secret.
- Oui, seigneur.
- Quel âge as-tu ?
- Vingt-cinq ans.
- Bien. Je vais te laisser dix ans.
- Dix ans ?
Natsu ne comprenait pas.

- Tu vas peaufiner ta technique pendant ces dix années. A ton âge, on est vaillant et rapide. Mais ton art manque forcément de maturité. Tu as surpris mon yojimbo grâce à la nouveauté de ton coup mais d’autres ne s’y laisseraient peut-être pas prendre. Alors tu vas perfectionner ton art. Et dans dix ans, je te donnerai l’autorisation d’ouvrir ton dojo. D’ici là, on aura un peu oublié la lamentable fin de Shosuro Aromu. Je te gracierai officiellement. Tu retrouveras ton statut auprès du clan. Tu n’auras plus à vivre en reclus.
- Dans dix ans ?...
- Avant ce terme, je t’autorise à prendre des disciples, mais à titre parfaitement officieux. Ce seront juste des partenaires d’entraînement. Tu ne diras jamais que tu leur apprends une botte secrète. Même eux ne devront pas le savoir avant dix ans. Tu leur interdiras d’utiliser ce que tu leur apprends, en prétextant qu’il ne faut pas se déshonorer en essayant des coups qui ne sont pas entièrement maîtrisés.
Natsu était abasourdi par ces décisions.
- Pendant dix ans, tu ne quitteras pas ce village. Tu y fréquenteras le moins de monde possible.
- Bien, seigneur.
- En réalité, tu devras t’en absenter régulièrement. Tu diras que c’est pour partir te purifier du mal que tu as commis. En fait, tu te rendras dans un lieu qui te sera indiqué en temps utiles. Tu y recevras des ordres, et tu les exécuteras sans poser de questions.
- Un samuraï ne pose jamais de questions quand il reçoit un ordre, seigneur.
- Pas même s’il reçoit l’ordre de tuer un membre de la famille impériale ?

Natsu ne répondit pas. Sa lèvre trembla. Les mots restaient coincés dans sa gorge.
- La loyauté est parfois à ce prix, Natsu-san.
Le samuraï ne sut que répondre.

- Nous allons nous retirer pour dormir. Demain, nous partons tôt. Aussi, nous te remercions pour ton hospitalité, Natsu-san.
Le samuraï assista alors au spectacle inédit, de voir le Maître des Secrets s’incliner devant lui, comme on s’incline toujours devant l’hôte qui vous reçoit !
- Bon, bonne nuit… seigneur…
Il était déjà tard.

Et il était bien tard dans la cité des Lions. Sazen s’était allongé sur le dos et contemplait le plafond.
- C’était une belle histoire, dit Noshiko. Mais franchement, je n’en crois pas un mot. Cela ressemble trop à une légende. Ces choses-là ne peuvent pas exister.
- Tu ne me crois pas ?
- Tu racontes bien, mais tu sais, comme disait ma mère, les hommes sont de grands menteurs…
- Tu as raison, murmura Sazen. Ces choses-là ne peuvent pas exister. Il y a si longtemps qu’on m’a raconté cette histoire… Elle devait se passer il y a encore plus longtemps. A cette époque, qui devait être vraiment reculée, le monde était encore jeune et cette histoire était vraie. Aujourd’hui, tu as raison, ce ne serait plus possible.
Noshiko s’endormait déjà. Elle ne s’en apercevait pas. Elle n’avait fait rien qu’écouter Sazen.

:Scorpion:

Sazen était dans un corps de vieillard mais il avait encore en lui, dans le sang, la vigueur et l’âme du jeune homme qui avait inventé ce coup mortel.
- Un jour, lui avait dit le Maître des Secrets, tu rentreras dans la légende. La légende secrète de notre clan, la seule qui mérite qu’on en fasse partie.
- Oui, seigneur.
Sazen ne put s’endormir.
« Tu vois, mon vieux, c’est maintenant que tu dois entrer dans la légende… »

Il écoutait la respiration régulière de Noshiko, qui dormait comme une petite fille, les poings serrés. Il sortit de la chambre sans bruit et referma le panneau. Il croisa la Première Dame dans le couloir. Elle avait dû s’éloigner quand elle avait entendu que le panneau allait s’ouvrir. Sazen paya ce qu’il devait.
Il ressortit dans la rue, sous la grande lune blanche qui aurait pu noyer la ville. Il jeta un œil vers l’étage, à la chambre où dormait Noshiko. Et il s’éloigna, son baluchon sur le dos, ses sandales qui crissaient sur la terre.

Il avait cru qu’il entrerait dans la légende du clan du Scorpion. Ce n’était pas vrai. Natsu ne serait jamais qu’un nom au fond des archives du dojo Bayushi. Celui qui entrerait dans la légende, ce serait Tange Sazen.
Dans une auberge, des Matsu riaient encore. Ils ne virent pas le regard terrible de l’œil du vieux rônin qui passait dans la nuit, l’œil noir de Tange Sazen.

:Scorpion:





FIN
(DE LA DEUXIEME PARTIE)
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 08 juin 2008, 19:14

Résumé de la deuxième partie
Dans une maison close des terres du clan du Lion, le rônin Tange Sazen raconte son passé à une prostituée : comment, du temps où il était senseï dans la famille Bayushi, il a inventé une technique secrète de combat, et comment un de ses élèves l'a trahi en allant la révéler au Gozoku et en fondant un dojo secret pour l'enseigner...
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 08 juin 2008, 19:20

:Scorpion: LA VERITABLE HISTOIRE DE TANGE SAZEN :Scorpion:

TROISIÈME PARTIE




CHAPITRE 11 : UN HONORABLE SHUGENJA

Le shugenja Kitsu Moriare était le personnage le plus respecté de la Cité de la Croisée des Chemins. Il était connu pour sa faculté de communiquer avec les esprits des morts. Il leur parlait pour ainsi dire comme il causait à ses amis.
Moriare avait presque cinquante ans et ne s’était pas retiré de la vie de samuraï. Il jouissait toujours d’une solide santé. Bien bâti dans sa jeunesse, avec le temps, il avait pris de l’embonpoint. Le teint frais, de bonnes joues, légèrement maquillées, un ventre rebondi, une démarche débonnaire qui inspirait la confiance, il semblait parti pour vivre encore plusieurs décennies. Beaucoup pensaient que les Ancêtres le gardaient en vie pour pouvoir communiquer avec les vivants.
Moriare prodiguait ses conseils aux gouverneurs de la région avant une décision importante, aux généraux avant une bataille. De plus, une fois par mois, il consacrait sa journée à recevoir, dans une tente installée en place publique, les gens du peuple (à l’exception des etas, trop impurs pour être autorisés à respirer près de lui). Il y avait la queue toute la journée et le soir, beaucoup repartaient sans avoir pu être entendus.
- Profond sage, les récoltes seront-elles bonnes, cette année ?
- As-tu menti à ton entourage, paysan ? As-tu trompé ta femme ?
- Non.
- As-tu prié les Fortunes ? Révéré tes Ancêtres ?
- Oui, seigneur.
- Alors elles le seront.
A la limite, on venait plus le voir pour pouvoir dire qu’on y était allé !
- J’ai vu le sage Moriare. Il m’a dit que j’aurai cinq beaux enfants !
- Moi, il m’en a promis six !
- Et moi, que mes vaches donneraient chacune trois veaux !
Tous les sujets y passaient, des avis sur une tractation commerciale aux conseils maritaux.
- Puissant sage, ma femme ne parvient pas à avoir d’enfant…
- A qui la faute ? A elle ou à toi ?...
- A elle bien sûr !
- Tu le crois vraiment ?
- Peut-être un peu de ma faute aussi…
- Alors je te conseille de ne plus disperser tes forces en allant voir les filles du cabaret et de garder ton énergie pour le lit conjugal.
- Oui, seigneur.
Il congédiait ensuite l’importun en lui faisant les gros yeux. Parfois, il devait se montrer expéditif.
- Magnificient sage (mais où allaient-ils chercher ces qualificatifs ?), j’ai vu un oracle malfaisant, un mouton à trois cornes rouges…
- Inspire trente fois chaque soir et fais les pieds au mur au moins une fois par jour pendant un mois !...
- Mais ?...
- J’ai dit. Va, et tant pis pour toi si tu ne suis pas mon conseil !

C’était la fin de journée, ce jour très chaud du milieu de l’été. Moriare, assis dans sa tente, s’accordait une pause. Autour de lui, les dizaines de cadeaux apportés pendant la journée : pattes de lapin porte-bonheur, langue de bœuf parfumée, truffe de bluffe confite… Le shugenja ordonna à son serviteur d’évacuer les plats qui commençaient à sentir.
- Et apporte-moi une autre bière… J’ai soif. Et dis-moi s’il reste encore beaucoup de monde ?
Le serviteur entrouvrit la grande tente :
- Une bonne quinzaine de paysans…
- Je n’aurai pas le temps de tous les voir. Dis aux soldats de ne plus en laisser de nouveaux approcher.
- Bien.
Moriare vida sa bière et soupira.
- Allons, fais entrer le suivant.
Le shugenja entendit qu’on ordonnait à celui qu’il allait entrer de laisser ses armes à l’entrée. Un yoriki ?...
Non, c’était vraisemblablement un rônin. Un vieillard éclopé.
Il avait perdu un bras et un œil. Il était rasé de près. Ses vêtements étaient rapiécés, quoique propres. Immédiatement, Moriare sentit que ce rônin ne venait pas sous le premier motif venu.
- Hé bien, mon ami, que viens-tu me demander ?
- Noble sage, j’ai fait un long chemin pour venir jusqu’à toi. Et j’ai attendu pendant toute cette journée, qui fut particulièrement chaude.
« Encore un crève-la-faim, pensa Moriare, qui vient mendier un repas et un abri pour la nuit ! »
- Tiens, bois un verre, dit le shugenja. Je peux au moins ça pour toi.
- Merci, dit le rônin. Tu es un homme généreux.
Il prit la carafe et y but directement.
- A voir ton allure, mon ami, on se doute que tu n’as pas dû en rencontrer souvent, des gens généreux comme moi.
- Non, pas souvent, c’est vrai, dit le rônin en s’essuyant la bouche.
- Allons, quelle est ta requête ?
- A vrai dire, je viens te voir, Moriare-sama parce que c’est toi qui es venu me voir…
Le shugenja déglutit. Il se mit à craindre le pire… Un vieux rival, offensé, qui venait demander réparation ?… Et comme c’était un rônin, le duel pouvait avoir lieu sur le champ.
- Ah tiens, et pourquoi suis-je venu te voir ? Où ? Quand ?... Explique-toi !
- Tu n’es pas venu seul… Vous étiez même nombreux. Et je ne vous avais pas invités. Mais je m’attendais à votre venue. Allons, noble sage, les Ancêtres ne t’ont pas avertis de ma visite ?
Moriare fixa le rônin et il le reconnut !
- Bayushi Natsu…
- A la bonne heure…
Moriare perdit sa contenance. Il était prêt à détaler comme un gros lapin.
- Attends, attends… Ne te trompe pas sur moi ! C’est vrai que j’ai accompagné le capitaine Jukeï lorsqu’il est venu à ton dojo, mais moi je ne venais pas me battre !
- Tiens donc !...
- Tu le sais très bien, voyons ! Tu ne m’as causé aucun tort ! Je n’ai pas de femme que tu aurais séduite, même pas de maîtresse régulière, rien !
- Je sais cela, Kitsu Moriare. Je sais aussi que si Otomo Jukeï a organisé ma déchéance, ce n’est pas que pour des histoires de fesses… La plupart des samuraï qui l’ont accompagné avaient une réparation à me demander à cause de leurs femmes. Mais ce n’était pas pour réparer leur honneur de cocus que vous êtes venus !
- Je ne sais pas de quoi tu parles.
- Vous avez déguisé cette histoire en règlement de compte pour l’honneur. Mais il y a bien longtemps que nous autres Scorpions savons ce qui se cache derrière les belles règles de l’honneur.
- Tu ferais mieux de partir, rônin… Si tu en as après le capitaine Jukeï, ce que je peux comprendre, va le voir directement…
- Pas si simple, Kitsu Moriare. Pas si simple…
- Pars, murmura Moriare, ou je fais appeler mes soldats… Il y a du monde qui attend derrière toi.
Un poignard tomba de la manche de Sazen dans sa main.
- Tu serais mort avant, noble sage. Et il se pourrait même que je m’en sorte en vie. Ce ne sont pas tes soldats qui m’arrêteraient, et tu le sais.
Le serviteur rentra dans la tente. Sazen dissimula son poignard.
- Un problème, seigneur ?
- Non, aucun, voyons ! Le cas de cet homme est un peu compliqué ! A mon avis, tu peux dire aux suivants de partir ! Je n’aurai pas le temps de les voir aujourd’hui !
- Très bien, seigneur.
Le serviteur ressortit.
- Maudit sois-tu, Natsu… Que veux-tu ?...
- Tu le sais très bien, Kitsu Moriare…
Oui, le shugenja le savait.

:Scorpion:

Une dizaine de jours auparavant, le capitaine Otomo Jukeï était de passage à la Cité de la Croisée des Chemins. Il rencontrait à huis clos le shugenja le plus respecté de la ville.
- J’ai reçu des messages alarmants de la famille Sohi, Moriare-san. Je ne pouvais passer par chez vous sans vous en parler.
- J’en suis fort honoré, capitaine.
- Les messages proviennent de la vallée des illusions. Ils affirment qu’un rônin a réussi à la traverser. Et ils ont reconnu en lui Bayushi Natsu !
La vallée des illusions était le territoire de la famille Soshi, dans les montagnes du toit du monde. C’était un des endroits les plus dangereux de l’Empire, gardé par des sortilèges capables d’égarer à jamais les intrus.
- Il a réussi à ressortir vivant de son dojo et à entreprendre pareil voyage ?
- Il a le démon en lui, Moriare-san. Sinon, comment aurait-il la volonté de franchir la Chaîne du Toit du Monde ?
- Il vient nous retrouver, dit le shugenja en s’épongeant le front.
- Oui. Donc il va falloir nous tenir sur nos gardes. D’autant que l’on m’affirme qu’il n’a pas perdu la forme. Il aurait défendu à lui seul un village isolé contre une troupe de pillards. En quelques mois, il s’est taillé une jolie réputation !
- Nous aurions dû l’abattre pour de bon dans son dojo !
- Ce qui est fait, est fait.
Moriare se mordit le pouce.
- Avec votre milice, vous n’aurez aucun mal à le retrouver…
- Le shinsen-gumi n’a pas vocation à traquer des gibiers de potence. Je suis chargé de veiller à la collecte de l’impôt sur les terres de votre clan. Bien sûr, c’est une mission officielle, et rien ne m’interdit de défendre la justice partout où je passe… Mais si Natsu est un peu malin, il n’aura pas de mal à savoir où je suis, à anticiper mes déplacements. Le shinsen-gumi n’a pas à passer inaperçu.
- Je vais faire renforcer ma propre garde !
- Je vous le conseille. Mon devoir était d’abattre le dojo de la Voie d’Obsidienne.
- Même cela, c’était officieux…
- Plus ou moins. Je veux vous dire que désormais, c’est à vous d’être au clair sur ce que Natsu peut vous reprocher. Vous en savez plus que moi à son sujet, Moriare-san. Au juste, quelle était votre mission par rapport au dojo de Natsu ?
- Vous savez bien que je ne peux rien dire, capitaine.
Otomo Jukeï supposait que sur ce point, Kitsu Moriare n’avait de compte à rendre qu’au plus haut niveau. En quoi il se trompait. Même le triumvirat dirigeant du Gozoku ne savait pas tout sur les agissements de Kitsu Moriare par rapport à Bayushi Natsu…

:Scorpion:

Le shugenja avait remercié le capitaine de l’avoir averti. Il s’était ensuite retiré dans ses appartements, et s’était agenouillé devant un autel aux fortunes. Il avait ordonné de n’être dérangé sous aucun prétexte. Il avait pris une petite statue consacrée aux Ancêtres, et lui avait dévissé la tête. A l’intérieur, il trouvait un rouleau de parchemin et un collier serti de trois petites améthystes. Il le mettait autour de son cou et déroulait le parchemin devant lui. S’y trouvait dessiné un grand motif représentant un cristal stylisé. Le motif s’embrasa et de la fumée rosâtre s’en dégagea. Kitsu Moriare mettait le front à terre. Une voix sortait de la fumée.
- Seigneur…
- Silence, Moriare. Inutile de t’étendre en paroles. Nous avons entendu ce qui a été dit.
- Seigneur, Bayushi Natsu peut arriver jusqu’à moi sans problème ! Comment me défendre ?... Rien ne justifie que je demande une garde rapprochée. Et je ne parle pas du cas où Natsu irait tout raconter à propos du dojo secret…
- Silence, pour la deuxième fois. Crois-tu que nous n’ayons pas pensé à cela ? Crois-tu que nous n’ayons pas tout prévu ?...
- Si, seigneur… Enfin, je veux dire non…
- D’abord, qui irait croire Natsu s’il essayait de parler du dojo ? Personne ! Qui croirait un vieux fou de rônin ?...
- Oui, seigneur, vous avez raison.
- Ensuite, nous avons retrouvé la piste de Natsu.
- C’est, c’est vrai ?...
- Comment peux-tu croire que quiconque puisse échapper à notre œil vigilant ?
- Pardon, seigneur…
- Nous allons lancer les élèves du dojo sur la piste de Natsu. Ils nous ramèneront bientôt sa tête. C’est à toi qu’ils l’amèneront. Et avant cela, c’est de toi qu’ils prendront leurs ordres…
- De moi ?
- N’est-ce pas toi qui les as formés ?
- Seigneur, c’est trop me faire d’honneur…
- Imbécile. C’est t’obliger à assumer tes erreurs. Tu aurais dû exiger du capitaine Jukeï qu’il exécute Natsu… Au lieu de cela, tu l’as laissé faire. Voilà le résultat…
- Seigneur, pourquoi ne pas envoyer directement le Phénix Noir après lui ?
- Non. Nous avons été obligés d’organiser le suicide rituel du Phénix Noir. Il devenait instable. Il aurait pu parler.
- Je… je comprends…
La tête tournait à Moriare. Le Phénix Noir était sa plus belle réussite. Un tueur hors-pair, parfaitement conditionné, qui pouvait répondre au doigt et à l’œil à Moriare. Et on l’avait sacrifié comme un vulgaire pion !
- Bientôt, nous aurons un nouveau Phénix Noir. Mais celui-ci ne te sera pas soumis, Moriare… Tu as fait trop d’erreurs…
- Mais, mais, seigneur…
- Je sais ce que tu penses. Je lis dans ton esprit comme dans un livre, souviens-toi. Mais je vais te répondre : nous avons trouvé quelqu’un qui fait aussi bien l’affaire que toi pour former les élèves du dojo…
- Mais que vais-je devenir ?...
- Le noble Kitsu Moriare continuera de dispenser ses conseils comme avant, et finira paisiblement sa vie, sans faire de vagues…
La fumée se dissipa.
- Fini, je suis fini…
Le shugenja comprenait qu’on l’avait remplacé. On se passerait de ses services. On ne ferait presque rien pour le défendre contre Natsu. Pire encore, il allait sûrement servir de chèvre pour attirer le loup…

C’est vrai que, par rapport à son clan, il n’avait qu’à se taire pour être tranquille. Il pouvait aussi bien se faire tuer dans l’heure à venir. A l’âge qu’il avait, personne ne trouverait sa mort suspecte.
Il prit un parchemin et écrivit au dojo secret. On ne pourrait pas refuser de lui envoyer deux gardes du corps. On lui devait au moins ça !... Et le jour où Bayushi Natsu arriverait, s’il arrivait un jour, il se sentirait plus en sécurité…

:Scorpion:
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 12 juin 2008, 21:00

CHAPITRE 12 : LE DOJO SECRET

Ce jour était arrivé.
- Maudit sois-tu, Natsu… Que veux-tu ?...
- Tu le sais très bien, Kitsu Moriare… Je veux savoir où se trouve le dojo secret.
- Il n’y pas de dojo secret !...
- Faux. Je sens que tu mens. Il n’y aurait jamais dû en avoir, Moriare, mais cela ne dépendait pas de moi… Si Bayushi Gensshin était encore en vie, il n’y aurait pas de dojo secret. Rien que mon dojo, le dojo de la Voie d’Obsidienne… Mais le Gozoku a voulu se servir de mon art, en croyant pouvoir reproduire mes techniques de combat…
Moriare ne répondit rien. Du moment que Natsu continuait à croire que c’était le Gozoku qui avait monté le dojo secret…
- Je ne connais pas ce dojo, dit le shugenja.
- Faux, fit le rônin, furieux. Tu y as été instructeur, Moriare-san !
- Moi, instructeur ? Allons, je ne suis qu’un paisible shugenja… Je sais à peine tenir un katana.
- Ça, je le crois volontiers… Mais moi je crois que tu faisait plus qu’entraîner les élèves de ce dojo au maniement des armes…
- Que voudrais-tu que je fasse dans un dojo ? La prière quotidienne, tout au plus !
- Tu veux me prendre pour un imbécile… A ta guise…

Le rônin savait que Moriare cherchait à gagner du temps. Que l’entretien dure si longtemps finirait par alerter les hommes du shugenja.
- Je suis allé dans ce dojo, dit Natsu.
- Impossible ! Tu n’as pas pu…
- Tu t’es trahi. Tu avoues que ce dojo existe !… D’ailleurs, je le savais… Mais tu admets y être allé toi aussi !
Moriare aurait voulu tuer ce rônin du regard. Lui si affable, il connaissait la vraie, la haine brute.

:Scorpion:

Dans l’œil de Sazen, brûlait un souvenir cuisant… Cela commençait par les flammes du bûcher de Bayushi Gensshin. Le daimyo des Scorpions était mort peu après les dix ans qu’il avait laissés à Natsu pour développer son art. Il avait eu le temps de recevoir le senseï une seule fois.
- Seigneur, je suis honoré de vous revoir…
- Moi aussi, Bayushi Natsu.
Dix ans. Le daimyo des Scorpions portait un masque qui empêchait de juger des ravages du temps sur lui. Quant à Natsu, il n’était plus le samuraï encore jeune et vaillant. C’était un homme mûr, accompli.
- Je me fais vieux, Bayushi Natsu. Je sais que les Ancêtres ne tarderont pas à me rappeler auprès d’eux.
- Seigneur, ce sera pour notre clan entier un deuil immense…
- Pas pour tout le clan, Bayushi Natsu. Tu oublies ce qui se passe en ce moment. Notre clan, et ceux de la Grue et du Phénix, se sont acquis des pouvoirs extraordinaires. Des pouvoirs d’habitude réservés à notre divin Empereur. Je devrais m’en réjouir ; je m’en inquiète. Ce n’est pas le rôle de notre clan d’agir si directement, presque à visage découvert. A la cour impériale, je ne suis même plus le Maître des Secrets. C’est le seigneur Bayushi Atsuki qui a pris ma suite.
- Pour tous, vous restez notre vrai maître, celui qui règne sur nos terres ancestrales…
- Ecoute, Natsu, car le temps nous est compté. Quand je ne serai plus de ce monde, les choses vont changer pour toi. Tu n’auras plus ma protection… As-tu terminé de mettre au point ta technique ?
- Oui, seigneur. J’ai formé des disciples.
- C’est bien. Je tiens à te mettre en garde, toutefois. Certains voudront s’approprier ton secret…
- Seigneur, par loyauté envers vous, envers notre clan, envers mon ami Shosuro Aromu, ce secret ne quittera jamais mon dojo !
- Es-tu sûr de la loyauté de tous tes élèves, Natsu ? Par les temps qui courent, être loyal, cela peut signifier : être loyal envers moi, ou loyal envers Bayushi Atsuki. Ce sont deux loyautés différentes, et c’est une de trop.
- Seigneur, je tuerai le premier qui voudrait désobéir !
- Le Gozoku serait heureux de profiter de tueurs aux coups imparables… Et n’oublie pas que notre clan est l’un des dirigeants du Gozoku. On te sollicitera, Natsu. On te demandera des comptes.
- Je ne confonds pas le Gozoku et le trône impérial, seigneur. Je ne dirai rien.
- Si l’on te demandait d’apprendre ton art à la milice du shinsen-gumi, tu devrais obéir, Natsu-san.
- Le shinsen-gumi a usurpé la place des magistrats d’Emeraude. Je me serai passé le sabre en travers du ventre avant de collaborer avec eux.

Quelques jours plus tard, le daimyo Bayushi Gensshin était retrouvé mort dans son lit. C’est à ses funérailles, devant son bûcher, que Bayushi Natsu croisa pour la première fois le capitaine Otomo Jukeï.
- On m’a dit que vous étiez proche du Maître des Secrets, Natsu-san…
- C’est me faire trop d’honneur, Jukeï-sama. En vérité, j’ai pu m’entretenir quelques fois avec lui. Rien de plus.
- J’ai entendu parler de votre dojo. Le dojo de la Voie d’Obsidienne, si je ne me trompe.
- C’est cela.
- On dit que vous y avez développé un art du combat très spécial.
- Quelques petites améliorations de l’art ancestral de notre clan. Rien de plus.
- Certains murmurent que vous auriez inventé un art capable de faire trembler les duellistes de l’école Kakita.
- C’est très exagéré, seigneur.
- Sachez pourtant qu’à la cour impériale, on cherche à faire venir des membres de votre dojo. Pour faire démonstration des talents de votre école.
- Malheureusement, je crois qu’aucun de mes disciples ne pourrait voyager. Je ne l’autoriserai pas à aller se ridiculiser à la cour, et à me ridiculiser par la même occasion, en gesticulant pour montrer nos pitoyables tours au sabre.
- Allons, vous vous sous-estimez grandement !... D’ailleurs, sachez, senseï, qu’un de vos disciples a déjà accepté.
- Comment ça ?
- Ah, vous n’étiez pas au courant ?... Mais pendant que vous étiez ici au château Bayushi, un représentant de la cour impériale est arrivé à votre dojo. Je pensais qu’on vous avait prévenu…
- Du tout !
- Hé bien, il a demandé un volontaire parmi vos disciples. Et l’un d’eux a accepté !
- Ah ?... Ma foi, très bien… Très bien… C’est un immense honneur pour lui, et pour mon dojo…
- Bonsoir, senseï…

Natsu était blanc comme un linge. Lequel de ses disciples avait pu le trahir ? Evidemment, ce capitaine Jukeï le savait et il avait bien fait exprès de ne rien dire !
Natsu dut rester encore deux jours aux cérémonies de deuil de Bayushi Gensshin. Après quoi, il galopa jusqu’à son village et y arriva en nage, après une longue journée de chevauchée. Aussitôt, ses disciples accoururent.
Le nom du « traître » était Bayushi Renshun.
- Renshun, dit Natsu. Et aucun d’entre vous, en dehors de lui, n’a accepté ?
- Non, senseï !

Les autres disciples avaient poliment et fermement refusé, surtout en l’absence de leur senseï, de repartir avec l’émissaire impérial. Mais Renshun avait accepté, sans vergogne !
Des douze disciples, Renshun était le plus ambitieux, le plus impatient à égaler le maître.
- Nous n’avons rien vu venir, senseï. Il a accepté tout de suite, et l’émissaire lui a dit de faire ses bagages. Nous n’avons pas eu le temps de lui parler.
- Cet émissaire, dit un autre, était un rude malin. Il savait que nous aurions empêché Renshun de partir ! Que nous l’aurions même défié en duel pour sa duplicité. Il n’a pas pris de risque, senseï, et ils sont repartis avant la nuit, alors que l’émissaire, en arrivant, avait prévu de dormir au dojo.
- Qu’a demandé exactement l’émissaire ?
- Senseï, il venait chercher l’un d’entre nous pour entraîner des yojimbos impériaux à l’art de notre dojo. Nous avons évidemment dit que personne n’accepterait sans votre accord. C’est alors que Renshun a dit qu’il ne fallait pas attendre votre retour, que les exigences de la cour impériale passaient avant tout !
- Le misérable, murmura Natsu.
- C’est ce que nous pensons tous !

:Scorpion:

Quelques semaines plus tard, Bayushi Natsu recevait une lettre de remerciement d’un dignitaire Otomo, qui le rassurait : Bayushi Renshun était arrivé à Otosan Uchi, après un voyage sans encombre, escorté par le capitaine Otomo Jukeï !

On était cinq ans avant la destruction du Dojo de la Voie d’Obsidienne.

- On ne peut dire que Renshun ait trahi notre clan ou notre dojo, disait Natsu devant ses disciples. Car il est parti à la demande des dirigeants du Gozoku et il va faire honneur à mon enseignement. Mais nous savons qu’il a passé outre mes ordres, et ceux de feu notre daimyo, de ne pas révéler nos techniques.

- Je sais que c’est Bayushi Renshun qui a fondé le dojo secret !
- Rien ne te le prouve, dit Kitsu Moriare.
- Si, je me suis renseigné. Tu oublies que lorsque quelqu’un cache un secret, il y a quelque part un Scorpion qui est au courant. Ton secret, Moriare, c’était ce dojo. Et le Scorpion qui savait, c’était moi !...
Tange Sazen se jeta sur le côté. Un coup de sabre passa juste où il se trouvait. Deux hommes venaient de rentrer dans la tente. Sazen passa sous le tissu et se releva au-dehors. Un serviteur s’enfuyait avec son saya. Le rônin l’arrêta en lui lançant son poignard, qui se planta dans sa jambe. Il courut vers lui, au moment où les deux tueurs ressortaient de la tente.
On était sur une grande place de la Cité, maintenant presque déserte. La nuit finissait de recouvrir le ciel.
Sazen récupéra ses armes. Il mit la main sur son katana.
Les deux tueurs arrivèrent, sabres en main. Sazen évita leurs coups, et se mit en garde, sans avoir dégainé.
- Vous venez du dojo secret… C’est Renshun qui vous envoie…
Les deux autres attaquèrent mais Sazen était plus rapide. Moriare ressortit de sa tente et regarda le combat, mort de peur.
- Tu ne courras pas toute la nuit, vieil épouvantail…
Sazen observait les deux bretteurs, qui se concertèrent d’un coup d’œil pour attaquer en commun. On entendait les pas de la garde des Lions, qui accourait dans la rue. Sazen sortit de quelques centimètres son sabre et attendit l’attaque.

Moriare discernait à peine les trois silhouettes dans la pénombre. Il entendit alors deux cris, et vit du sang gicler. Sazen avait dégainé et dévié le coup d’un des tueurs vers la gorge de l’autre, avant d’achever le premier. Il courut vers Moriare qui allait s’enfuir. Sazen lui fit un croc-en-jambe, le releva et lui passa le sabre sous la gorge.
- Suis-moi, et pas de faux mouvement…
La patrouille des Matsu débouchait sur la place. Ils virent le shugenja disparaître dans une ruelle.
- C’est lui, cria le serviteur de Moriare. Ce démon a pris mon maître en otage !

Sazen fit courir le gros shugenja devant lui et le coinça contre un mur, sa lame appuyée contre sa gorge :
- Dépêche-toi de me répondre ! Ou je t’égorge !...
- Que veux-tu savoir ?...
Moriare étouffait presque.

Quelques instants plus tard, la patrouille arrivait en courant, et trouvait le shugenja, haletant, qui pointait du doigt une ruelle.
- Par là, par là…
Sazen avait disparu comme une ombre. Il avait juste eu le temps de demander qui, parmi les autres samuraï qui avaient accompagné Jukeï, était au courant de l’existence du dojo secret. Moriare avait donné deux noms.
Trois jours après, le vénérable shugenja était retrouvé mort dans son lit. Nul ne douta qu’il était mort épuisé de suites de l’agression de ce rônin dément.

:Scorpion:
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 23 juin 2008, 12:24

CHAPITRE 13 : LES MASQUES DE LA CITE DES APPARENCES

Après avoir quitté en pleine nuit la Cité de la Croisée des Chemins, Tange Sazen trouva refuge dans un petit village de braves paysans, qui reconnurent en lui le héros qui défiait le pouvoir en place. Sazen n’osa pas les contredire. Il aimait se prendre au jeu de défenseur du peuple.
- Ils ne comprennent pas, pensait-il en son for intérieur, que je défends mon honneur avant tout, et l’honneur de mon clan.
Après avoir repris des forces, le rônin disparut dans les routes de campagne.
Le capitaine Otomo Jukeï assista à la crémation de Kitsu Moriare.
- Si seulement, vieil imbécile, je savais quels renseignements Natsu a réussi à te soutirer… Il est reparti sur les routes. Tu aurais dû le retenir…

Entre-temps, Jukeï avait écrit à tous les samuraï qui l’avaient accompagné au dojo de la voie d’obsidienne, pour les prévenir du danger représenté par Tange Sazen.

Un de ses lettres arriva à la Cité des Apparences qui, à cette époque, appartenait au clan de la Grue. Provisoirement, car l’appartenance de cette place fortifiée était appelée à changer souvent au cours des siècles à venir. La lettre fut remise à deux cousins, Asahina Minden et Daidoji Haronobu. Le premier était mince et élancé, très raffiné dans ses manières. Il commandait une troupe d’archers d’élites. Il prenait grand soin de ces mains aux longs doigts. Il se piquait aussi d’être un très grand peintre, à ses heures perdues. Le second était bien plus rude : Daidoji Haronobu était un spécialiste des sièges de Cités fortifiées. Taillé comme un Crabe, il avait étudié leurs techniques. Il n’hésitait pas à se battre au marteau de guerre et connaissait un nombre impressionnant de jurons.

C’est le premier, Asahina Minden qui décacheta la lettre et la lut.
- C’est écrit par le capitaine Otomo Jukeï. Il nous met en garde contre un rônin qui se fait appeler Tange Sazen. Il s’agit en fait de… Bayushi Natsu !
- Il n’est pas mort ?
- Il n’est pas mort, non, répondit Minden, et il cherche à se venger de nous ! Il voudrait retrouver ceux qui l’ont défié, pour les affronter un par un.
- Il a perdu la tête, par Osano-Wo ! Laisse-moi te dire que s’il vient nous voir, il sera bien reçu ! D’abord, il n’entrera pas dans une place fortifiée comme la Cité des Apparences ! Oh, ça non ! Ensuite, nous saurons le recevoir. Il y a plus de samuraï que d’hommes du peuple, entre ces murs !
- Souvenons-nous quand même, dit Minden, contrarié, qu’il a vaincu le senseï Kakita, et le Phénix…
- Allons, il était dans son dojo ! Et un dojo Scorpion, c’est traître. Il a utilisé la ruse pour vaincre ! S’il vient ici, il sera sur notre terrain. Pas de tricheries possibles. Ce sera un affrontement franc et loyal !
- Je vais faire passer l’ordre d’arrêter ce rônin si on l’aperçoit.
- On pourrait carrément donner l’ordre de l’abattre à vue, dit Haronobu. Ce serait plus simple. Ce ne serait pas si déshonorant de tuer un sale rônin comme lui !
- Non, on va faire ça bien… Si nous le tuons déloyalement, nous souillerons notre honneur.
- Comme tu voudras…

Les deux cousins étaient officiers au rang de gunso, ce qui leur donnait le commandement d’une vingtaine de soldats chacun.
- Je vais faire passer la description de ce rônin parmi mes hommes, dit Haronobu. Qui sait ? S’ils l’apercevaient, pendant une permission…
- Ce n’est pas bête, fit Minden, le doigt sur le menton. Dans les jours qui viennent, il y aura beaucoup de permissions. Nous-mêmes, nous serons libérés de nos obligations quelques temps, avec les fêtes de la fin de l’été.

:Scorpion:

Dans les jours qui suivirent, les caravanes marchandes affluèrent depuis les quatre coins de l’Empire. Les vendeurs de soie des terres du Phénix, les artisans de la Grue, les gros négociants des terres du Lion et les amuseurs des Scorpions. Pendant ces jours, on savait que l’alcool coulerait à flots. On ne comptait pas trop sur la garnison de la ville. Une trêve symbolique était conclue avec les Lions. De toute façon, à cette époque de l’année, ils n’attaquaient pas, pas à l’arrivée des mauvaises saisons.
La ville était livrée aux plaisirs. Des fêtes se tenaient en permanence à chaque coin de la ville. Les nobles s’amusaient, se mêlaient à la foule, se déguisaient, et ce n’était que grandes parades et mascarades. Des musiciens envahissaient les rues. Partout, on étendait des décorations, pour les carnavals des quartiers marchands.
C’était aussi à ce moment particulier que se joueraient par avance les intrigues de la prochaine cour d’hiver. Déjà on colportait des ragots, déjà on se préparait aux coups et aux messes basses. Les rumeurs allaient bon train dans les quartiers nobles.
L’avènement du Gozoku avait encore amplifié la licence de ces festivités. Le champion d’Emeraude lui-même, Doji Raigu, parrainait de très nombreux artistes.
- Que mille fleurs s’épanouissent, que mille talents surgissent, que la culture rokugani fasse un grand bon en avant !
Des fresques officielles représentaient le seigneur Raigu acclamé par des milliers d’enfants admiratifs qui lui tendaient des bouquets. C’était un cadeau fait par son allié Bayushi Atsuki, puisque le clan de ce dernier se fondait parfaitement dans cette atmosphère de débauche, y prospérait comme une plante dans un sol fécond. C’est avec des samuraï ivres comme interlocuteurs qu’on parvenait bien plus facilement à ses fins, chez les Scorpions.

Tange Sazen n’eut pas trop de mal à pénétrer dans la Cité des Apparences. Il entra par la petite porte : il traversa le quartier des etas, qui auraient fort à faire pour nettoyer les ordures et déchets de la fête, puis entra dans le quartier marchand, déjà en proie à la fièvre de l’alcool, avec quelques jours d’avance sur le début des réjouissances chez les nobles. Mais des soldats venus de la capitale veillaient en personne à ce que le bon peuple s’amuse : est-ce que le Gozoku n’était pas la voix officielle du peuple, mis en place pour lutter contre la tyrannie de la caste des samuraï ?
Il y avait des distributions de pains, de riz, et aussi d’alcools et de babioles qui réjouissaient les braves gens des quartiers humbles. Les enfants étaient à la fête avec leurs carrioles, les cerceaux, les cerfs-volants et les petits moulins à vent.
Sazen dissimula son bras amputé sous un large manteau. Il avait sur lui une potion réputée magique, offerte par la vieille Tsuya.
- Tiens, mon biquet, avait dit la sorcière lorsque Sazen avait décidé de partir de chez elle, voilà qui te portera chance… Une décoction de graisse de crapaud, mêlée à des herbes aromatiques et à un crachat épais de pilleur de tombes…
- Un régal des dieux !
- Ecoute au lieu de ricaner, mon biquet !... Cette potion ancestrale, que ma grand-mère tenait de sa propre grand-mère, te permettra de passer inaperçu aux yeux de ceux qui n’ont pas le cœur pur !
- Alors, rigola Sazen, personne ne me verra plus jamais dans cet Empire !
- Je te donne trois fioles de cette magie puissante, vilain mécréant ! La première rasade te servira à traverser sans encombre les montagnes… Grâce à moi, tu vas pouvoir passer par la vallée des illusions, sans être repéré par tes beaux cousins de la famille Soshi.
- Il faut que ce soit la magie d’un Dragon élémentaire, au moins !
- Ah ah ah, tu ne crois pas si bien dire !
- Tu converses avec les Dragons, la vieille ?
- Va, va ! Une femme comme moi ne révèle pas ses secrets à des ignares de ton espèce !... Que sais-tu de la vie, sinon l’alcool, les femmes et la guerre ?
- C’est déjà pas mal, non ?
- Tu ne connais rien des réalités célestes !
- Ce n’est pas dans cette direction qu’on demande à mon clan de regarder !
- C’est pourtant là-haut que ta destinée est écrite !
- Si tu sais lire, dis-moi, ville Tsuya…
- Moi je ne sais pas, mais j’ai une cousine, loin d’ici, qui saurait.
- Où ?
- A la Cité des Apparences. Si tu y passes, va la voir de ma part. Si d’ici là tu ne t’es pas fait trucider bêtement par des bandits de grand chemin…
C’était le jour du départ et Tsuya était émue. Finalement, elle l’aimait bien, ce vieux grand gaillard qu’elle avait sauvé des griffes de la mort.
- Allons, pardonne-moi, dit Sazen. Je te dois la vie…
- Va, n’ajoute rien. Qu’est-ce qu’un grand samuraï comme toi pourrait devoir à une vieille souillon comme moi ?
- Lorsque je mourrai, ma dernière pensée sera pour toi !
- Idiot ! Oublie-moi dès que tu pourras. Pense plutôt à ton honneur, ton daimyo ou je ne sais qui… Mais plus à moi…
Sazen avait pris les fioles et s’en était allé sur la route, au soleil couchant.

:Scorpion:

Aujourd’hui, dans une taverne bondée de la Cité des Apparences, Sazen se faisait enfin servir : par la jeune sotte de serveuse, qui ne savait plus où donner de la tête. Il y avait des soldats en permission, avec des filles faciles, et des groupes d’artisans du quartier, qui faisaient ripaille.
- Ils sont bien nourris, par ici, les gens du demi-peuple, se dit Sazen. Ils bâfrent autant que nous pendant nos plus plantureux repas !
Sazen versa dans son saké une rasade de la potion de Tsuya, au moins pour faire passer le goût.
- On va bien voir si ta magie va me sauver une deuxième fois. Elle m’a bien sauvé des périls des terres Soshi… Elle pourra bien m’aider chez les Grues ivres !
Sazen but son saké et vit un groupe de jeunes samuraï qui fendaient la foule des rieurs. Ils venaient à l’évidence pour lui. La potion avait un goût amer.
- Toi, là…
Le silence se fit dans la taverne. Les regards se tournèrent vers le vieux rônin du fond de la salle.
- Oui, toi…
- Moi ? fit Sazen, aimablement.
- Oui, toi. Tu nous accompagnes.
Sazen vérifia qu’il avait son poignard dans sa manche, et finit son verre :
- La vieille folle, elle aurait dû me dire que sa potion ne marchait plus quand on la mélangeait au saké !
Le rônin se leva, suivit sans broncher les cinq jeunots, qui se donnaient des airs de gros durs mais en tremblaient quand même…
- Il est dangereux, leur avait le gunso Asahina Minden. Donc si vous tentez de l’arrêter, allez-y nombreux, et dans un lieu à l’étroit…
A la surprise des samuraï, Sazen ne fit pas de difficultés, presque dédaigneux, à la limite, envers eux, comme pour leur signifier qu’ils ne valaient même pas la peine qu’il se donne du mal !
- Allez, avance… gronda l’un d’eux, qui prenait de l’assurance.
- Pitié, seigneur, fit Sazen d’un petit air contrit, que voulez-vous faire de moi ?
- Silence le vieux… On nous a dit qui tu étais…
- Je suis le bouffon de la cour, je me suis perdu en chemin…
- On va te faire danser, nous, tu verras !
La patrouille l’emmena au corps de garde, où on le désarma, avant de l’enfermer dans une cellule.
- Bien joué, dit le nikutaï [caporal]. Voilà une belle prise ! Le gunso va être content !...
Les hommes sortirent du coffre de réserve une bonne bouteille et entreprirent de la vider de concert. Dehors, les premiers tirs de feux d’artifices partaient et la foule applaudissait.
Les soldats menèrent la joyeuse vie en attendant le retour de leur supérieur. Ils jouaient aux dés en vidant une bouteille, puis une autre, et en se faisant servir par le cuisinier de la caserne les restes des repas offert par le Gouverneur.
- Oh oh, fameuse cette poularde ! On n’en mange des comme ça qu’une fois par an !
- Et avec cette petite sauce… Allez, trinquons à la santé du chef !
- Vive le chef !
Du coup le gros cuistot vint se joindre à la table, honoré d’être accueilli parmi de vrais hommes !
Le fumet du repas traversait la pièce et venait piquet le nez de Sazen, le seul reclus ce soir-là. Il entendit arriver d’autres soldats, déjà émêchés, deux ou trois, qui ramenaient des filles, elles aussi bien rieuses.
- Offrons à boire à ces demoiselles, tiens !
Sazen passa les yeux par l’ouverture de la porte : il n’y tenait plus ! Un festin, du saké et des filles, à quelques pas de lui, et il ne pouvait pas en profiter ! Il se morfondait dans son cagibi humide, avec l’inévitable vieux bol de soupe de misère pour faire ripaille…
- Oh dites, oh !

Les festoyeurs se retournèrent : c’était le prisonnier qui appelait !
- Qu’est-ce que tu veux ? beugla un gros soldat, dérangé pendant une série de coups gagnants.
- Pitié, mes seigneurs… J’ai soif…
- On va t’apporter un cruchon d’eau !
- L’eau, c’est pour se laver ! Et encore, moi je ne me lave pas si souvent ! Par contre, je meurs de soif !
Les samuraï, les joues bien rouges, se consultèrent du regard.
- Bon, tiens ça va, dit le caporal. On va t’apporter à boire ! Mais attention, hein !
- Je ne bouge pas… Tenez, je recule vers le fond de ma cellule… voilà !
Le caporal entrouvrit la porte et y déposa une bouteille presque vide.
- Remercie le Gouverneur de t’offrir de son saké !
- Oh oui, merci merci, merci mille fois à lui !
Sazen se rinça la gorge, puis il revint à la porte et cria :
- Pitié, seigneurs… Je n’ai pas mangé depuis si longtemps…
- Oh, quoi encore !
- Mon ventre crie famine !... Donnez-moi ne serait-ce que des restes !
- Tiens, tiens, va lui porter le reste du plat ! dit le caporal, qui avait une fille dans les bras qui lui caressait la poitrine pendant qu’il jouait de plus en plus gros.
C’est le gros soldat qui s’y colla. Il tituba vers la cellule, entrouvrit la porte et déposa le plat. Il referma et repartit à la table.
Sazen, qui avait vraiment fin, se jeta sur le plat et le finit jusqu’au dernier grain de riz.
- Il ne vous resterait pas un peu de saké par hasard ?
- Il commence à nous emmerder lui ! grogna le gros soldat.
- Mais non, mais non, dit une des filles, laissez-le venir jouer avec nous… Il a l’air marrant, ce vieux-là…
- Tu aimes les vieux, toi ? dit le caporal.
La fille rigola :
- Et pourquoi pas ?... Allez, joue !
L’ambiance s’échauffait.
- Tu veux qu’il vienne à notre table ?
- Oh allez, pour me faire plaisir ! Ce n’est qu’un vieillard… A son âge, tu crains quoi, un beau soldat comme toi… Dans l’état où il est…
- Moi je me méfierais, dit le gros soldat.
Le caporal but encore un verre, apporté à ses lèvres par sa compagne.
- Bon, allez ! Qu’il vienne ici, dit le caporal, mais qu’il se tienne sage !
Du fond de son cachot, Sazen souriait :
- On ne peut pas toujours compter sur les fioles de grand-mère, par contre, ces charmantes demoiselles, elles réussissent à tous les coups !...
Deux soldats vinrent ouvrir la porte. Quand ils se tenaient droit, ils oscillaient légèrement. Ils regardaient Sazen d’un regard lourd et suspicieux.

:Scorpion:

Trois heures plus tôt, à son arrivée en ville, Sazen s’était rendu dans le quartier interdit. Pas si interdit que ça, du reste, en cette période spéciale…
- Bonsoir, les filles…
- Ah, c’est qui celui-là ? avait fait une vieille maquillée, qui mâchait bruyamment un grain de blé.
- Jamais vu !
- C’est au moins le fils d’Osano-Wo, avec une dégaine pareille !
- On l’y a coupé le bras et l’œil… Pas autre chose j’espère !
- Tu veux voir ? dit Sazen.
- Bon, allez, je me dévoue, dit la plus vulgaire, c’est bien parce que c’est jour de fête hein !
- Tout le monde a droit au bonheur, dit une autre.
- En fait, avait dit le rônin, je vous engage toutes les quatre pour ce soir !
- Toutes les quatre ? Pour la nuit entière !
- Mais oui !
- Dis donc, tu te prends pour qui ? Le Dragon du Tonnerre ?... Tu crois pas que tu as les yeux plus gros que le machin !
- Je viens de la part d’amis à moi… Ils aimeraient vous rencontrer…
- Ah bon ? Et tu as de quoi payer ta surprise-partie mon loulou ?
- Je crois bien, oui…
Sazen allait finir de dépenser l’argent confié par le daimyo des Akodo !... Il pria le Ciel qu’on ne lui en veuille pas trop de le souiller en le donnant à ces femmes-là…
- Ho ho, monsieur paye rubis sur l’ongle, dit la cheftaine, qui cracha son grain de blé et en prit un autre.
Elle soupesa les belles pièces.
- Allez, venez les filles ! Remaquillez-vous et mettez-vous sur votre 31 ! Ce soir, on va faire la teuf ! (Elle parlait l’argot des rues de la Cité)
Elle roula du derrière et emmena sa troupe.
- On te suit mon chéri !
- Attendez, je vais chercher mes amis !

En sortant, emmené par la patrouille, Sazen avait fait un signe à la cheftaine.
- Mazette, mesdemoiselles ! Ce soir, on se paye le corps de garde de la Cité !... Si avec ça on n’a pas le kharma enluminée pour les quatre prochaines vies, je me fais nonne !
Les filles éclatèrent de rire et suivirent à distance la patrouille.

Maintenant, Sazen retrouvait ses alliées d’un soir à la table des soldats. Dans l’état où étaient les soldats, le rônin aurait pu en trucider un ou deux, et prendre les autres en otage. Mais ce n’était pas le coup le plus fin à jouer ce soir-là.
Dehors, un feu d’artifice crépitait en rafale. Les enfants applaudissaient et un groupe de buveurs qui tanguaient passa en hurlant.

:Scorpion:
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Message par rahsaan » 05 juil. 2008, 15:49

CHAPITRE 14 : LA PUTAIN SANS VISAGE

Les Grues ne tenaient pas aussi bien l’alcool que Sazen. Le caporal piqua du nez le premier, les bras dans sa compagne. Celle-ci, rude femme, le souleva et parvint à le faire monter à l’étage. Le gros soldat se méfiait trop du rônin et gardait un œil sur lui. Il jouait, il buvait, sans se laisser entraîner trop loin. Les autres succombèrent aussi et restèrent la joue écrasée sur la table, à ronfler.
- Bon, ça suffit, dit le gros. La fête est finie !
- Déjà ? dit Sazen, attristé.
- Toi, tu vas retourner dans ta cellule ! Je t’y escorte !
- Oh, allez, firent les filles, il peut encore un peu rester avec nous !
- Nous, ça suffit !
Il s’était levé, rougeaud.
- Je ne sais pas ce qui se joue ici, mais ça va se terminer !
Sazen sourit en coin :
- Que crains-tu, Grue-san ?
- Tes manières, elles ne me plaisent pas ! Si tu crois que tu vas m’avoir, tu te fourres le doigt dans l’œil, laisse-moi te le dire !... Allons, debout, tu retournes dans ta cellule.
- Bien, bien…
Sazen se leva docilement. Le gros avait la main sur la garde de son sabre.
- Passe devant, et pas de faux mouvement…
Le rônin baissa la tête et descendit la volée de marche qui menait aux cellules.
- Ouvre la porte !
- J’ouvre, j’ouvre…
Une des filles hurla. Le gros se retourna. Il reçut aussi sec un rude coup du plat de la main à la nuque et s’effondra comme une barrique.
- Une souris, fit la fille, le cœur battant. J’ai horreur de ça…
Sazen attrapa le gros par le col et le traîna dans la cellule.
- Oh, vous autres ! cria-t-il, aidez-moi !
Les filles n’étaient pas rassurées. Faire boire des soldats passait encore.
- Attends, mon mignon. Tu en demandes un peu trop, là… On ne veut pas avoir d’ennuis, nous… On est quand même connues, hein.
Sazen retourna vers elle et lança à la cheftaine :
- Aidez-moi à les traîner dans la cellule !
- On a fini notre boulot, nous… On va repartir.
Le rônin se mit devant la porte, écarta une fille et sortit son sabre.
- J’ai besoin de votre aide. Pour le prix que j'ai payé, croyez-moi, ce soir vous ne vous contenterez pas de faire le tapin !
Les filles ne savaient pas si on se moquait d’elles.
- Tel que vous me voyez, je n’ai rien à perdre… Alors, vous allez vous exécuter, compris ?
Les filles blêmirent. L’une d’elle hoqueta son saké.
- Vous croyez peut-être que j’aurais peur de vous abîmer ?... De là où je viens, ce genre de détails ne nous arrête pas.
Et le regard de Sazen montrait qu’il ne plaisantait pas.

Les filles prirent les soldats deux par deux et les entassèrent dans la cellule. La dernière referma la porte.
- On va partir maintenant.
- Pour aller donner l’alerte ? Certainement pas. Vous allez entrer dans l’autre cellule, à côté. Et s’il y en a une qui hurle, qui proteste... compris ?...
L’une d’elle, téméraire et morte de peur, essaya de s’enfuir. Sazen l’arrêta d’un coup d’avant-bras dans la gorge et l’envoya rouler à terre.
- Non, pitié…
Il lui asséna plusieurs coups de manche de sabre. Il tapait comme un sourd ! La fille hurlait !
Sazen se calma. Haletant, il regarda les autres.
- Le visage en sang, la fille se releva.
Les autres étaient muettes de peur.
Elles pleuraient comme des petites filles. Elles entrèrent dans la cellule sans rien dire.
- Si vous vous tenez sages, vous serez libres avant l’aube. Sinon, vous ressortirez dans un tel état que votre souteneur ne reconnaîtra plus vos corps, compris ?

:Scorpion:

Sazen les enferma et monta l’escalier qui menait à l’étage.
Il ne venait pas ici par hasard. Il s’était renseigné avant d’arriver en ville.

Dans une taverne mal famée, un rônin lui avait parlé d’Asahina Minden.
- Celui-là, c’est un sacré malin, méfie-toi. Et pervers avec ça ! Il a un cousin, le gunso Daidoji Haronobu, qui est loin d’être aussi malin. Ne te fais pas d’illusion, cela dit. Je ne te connais pas, mais la rumeur court que Minden attend un vieux rônin borgne et manchot… Alors, je serais toi, je surveillerais mes arrières. Encore que… J’ai l’impression que tu sais faire ça, non, être vigilant ?...
- Merci pour ton aide, mon ami. Mais dis-moi, où peut-on le trouver, ce Minden ?
- Il dirige la patrouille des murs nord-ouest de la Cité.
- Ils ont un corps de garde, j’imagine ? (Sazen lui glissait quelques pièces)
- Oui… Mais j’en ai trop dit.
- Allons, pas d’inquiétude. Et si tu as besoin de moi un jour, je serai là pour t’aider, mon ami. Tiens, regarde… De belles pièces, valables sur les terres du clan du Lion. Si un jour, tu passes par là-bas…
- Merci, merci… Je crois que je ferais mieux de partir.
- Va.

Sazen arrivait à l’étage. Plusieurs portes dans un petit couloir. Il trouva le bureau du sergent. Un coffre, une armoire. Le rônin se mit à fouiller. Il avait les mains dans les papiers, fébrile, quand il entendit criait en bas.
- Au secours ! au secours ! réveillez-vous !
C’est une des filles qui hurlait en tambourinant à la porte de la cellule. Sazen se précipita en bas, et ouvrit la porte. Effrayées, les filles reculèrent.
- Qui a hurlé ainsi ?
Sazen vibrait de haine et de peur.
- Qui a hurlé ?
Il les dévisagea. Il sortit lentement son katana.
- C’est… c’est moi, pleura l’une d’elle, la morve plein le visage.
Sazen l’attrapa et les autres reculèrent contre le mur. Il la sortit de la cellule, la gifla deux fois. Elle tomba par terre. Le rônin referma la porte de la cellule et il lui fit monter les escaliers.
- Pitié, pitié…
Il la frappait, la bousculait. Elle tombait, il la relevait. A l’étage, il l’attrapa par le poignet et vrilla.
- Pitié, non, pitié…
Il l’assomma, trouva un chiffon et la bâillonna, puis il l’attacha et l’enferma dans un placard.
Le souffle rauque, il reprit ses recherches. Par la fenêtre, il vit des badauds désigner le bâtiment du doigt. Un attroupement se formait. Les cris, malgré la fête, avaient été entendus !
Sazen fouillait les papiers à toute allure. C’était de la folie ! Rien ne disait que ce Minden garderait ici des papiers compromettants ! Dans le noir, il y voyait à peine. Du dehors, on devait à peine voir sa silhouette. Des soldats arrivaient.
Sazen prit une brassée de papiers et la fourra dans son sac de voyage. Les soldats tapaient à la porte de l’entrée, au rez-de-chaussée. Plus moyen de fuir par là ! Ils allaient enfoncer la porte !
Dans les cellules, on tapait aux portes ! Les soldats s’étaient réveillés. Dans la rue, on s’y mettait à cinq ou six à donner des coups d’épaules, forts à en faire trembler le bâtiment.
Sazen fit en catastrophe le tour des pièces de l’étage. La porte du bas était enfoncée. Les soldats déferlaient dans la pièce. Ils trouvaient le caporal endormi. Les prisonniers allaient faire exploser leurs portes. Les soldats ouvraient les cellules.
- Là-haut ! il est là-haut !

Les soldats se précipitaient dans l’escalier. Sazen ouvrait la fenêtre et sautait sur le chemin de ronde. Des gardes tentèrent de s’interposer. Ils reçurent un coup de sabre chacun et s’écroulèrent. Comme un fauve noir, Sazen courut le long des créneaux. Il monta sur l’un d’eux et sauta sur le toit voisin. Le toit craquait, le rônin sautait sur la bâtisse d’à côté. Il descendit dans une ruelle. Il trouva une petite troupe de joyeux turlurons masqués, qui ronflaient tout leur saoul.
L’aube pointait.
Cris dans les rues. Les soldats qui poursuivaient le rônin se heurtèrent à un groupe compact de danseurs endiablés. Parmi eux, derrière un grand masque grimaçant, enveloppé d’un grand manteau rouge, le rônin borgne et manchot qu’ils cherchaient.
Ce dernier se réfugia dans le quartier eta. C’était le petit matin, frisquet.
Sazen s’endormit entre de lourds fûts de bières vides, dans l’odeur écœurante des tonneaux, des déchets et du vomi de la fête.

Le rônin prit quelques heures de repos. Il se réveilla en même temps que la ville, avec une vilaine gueule de bois. Les gens, peuples et samuraï indistinctement, traînaient dans les rues. Ils hoquetaient, ils vacillaient. On était vaseux, usé et heureux.
Depuis sa ruelle sordide, Sazen vit un jeune soldat qui affichait un placard, hâtivement rédigé : le sang du rônin ne fit qu’un tour.

On recherchait un vieil éclopé, accusé du meurtre du gunso Asahina Minden, retrouvé mort dans son corps de garde la nuit dernière !

:Scorpion:

La vieille cousine…
Tsuya avait dit à Sazen qu’elle avait une cousine dans la Cité des Apparences. Elle avait un repaire quelque part derrière les hauts murs fortifiés.
Sazen repassa par l’auberge où il avait trouvé son informateur. Il était encore là, à décuver comme tout le monde.
- Le vieux… Tu ferais mieux de partir. Ils sont en train d’afficher-
- J’ai vu. J’ai juste besoin d’un dernier renseignement. Connais-tu une sorte de vieille sorcière ? Le genre à fabriquer des potions assez louches…
- Oui, je vois de qui tu veux parler.
C’était la vieille Malya. Elle vivait dans une cahute de la rue des menuisiers. Le rônin repartit dans le quartier des etas, et y passa une partie de la journée. Il en repartit le soir.
Lorsque Sazen frappa au panneau de Malya, il vit un œil ardent le regarder par la petite ouverture, et une voix grinçante disant :
- Entre, mon mignon…
Pas de doute, c’était elle. On aurait cru la sœur jumelle de Tsuya.
- Vous savez qui je suis ?
- Ma cousine m’a prévenue, mon mignon…
- Comment vous aurait-elle prévenue ?...
Sazen flairait le piège à plein nez. Il mit la main sur son sabre.
- Laisse donc ça au fourreau. Tu ignores qu’entre sorcières, on peut se parler, grâce aux esprits…
- Alors, tu sais pourquoi je viens te voir, la vieille.
- Est-ce que toi-même tu le sais ?
- Ecoute, je n’irai pas par quatre chemins, car le temps m’est compté. A l’âge que j’ai, on a le droit de s’inquiéter un peu… Alors, je veux savoir où et quand je mourrai.
- Tu as peur de la mort ?
- Je veux savoir si je pourrai accomplir ce que j’ai entrepris.
- Que sais-tu du temps qui te reste ?
- Dis-moi, la vieille, tu ne viendrais pas des terres du clan du Dragon par hasard ?
- Trêve de plaisanterie.
Elle prit une coupe d’eau claire et cracha dedans. Le liquide se mit à chauffer et devint rougeâtre. Elle remua la coupe et dit à Sazen :
- Le temps pour toi de mourir n’est plus si loin mais vraisemblablement, tu ressortiras vivant de cette Cité. Avant de mourir, tu auras le temps de rencontrer ton disciple…
- Mon disciple ? Bayushi Renshun ?
- Je ne sais pas. Ton disciple. Voilà ce que disent les astres.
- Ils sont dans cette mixture, les astres ?
- Les dieux et les fortunes, mon cher, sont partout, dans l’âtre et dans le bois. Le ciel est partout autour de nous.
Sazen ressortit de chez la vieille, déçu. Le jour était bien levé maintenant. Les murs gris de la Cité retrouvaient leurs couleurs.
Alors qu’il passait dans une ruelle tortueuse, Sazen entendit une porte s’ouvrir derrière lui. On lui pointa un poignard entre les omoplates.
- Suis-moi…
Une voix de femme. Sazen se laissa entraîner dans une bicoque de la ruelle. On l’y poussa dedans.
- Assieds-toi… Enlève tes armes.
Il y avait une femme dans un grand manteau à capuche. Sazen retira ses deux sabres. La femme retira sa capuche : c’est à peine si elle avait un visage. Il était brûlé. Presque plus de nez, des petits yeux. La chair encore rouge par endroits.
La lèvre inférieure de Sazen trembla.
- Qui es-tu ?
- Tu ne me reconnais pas ?... Je suis l’une des putains que tu avais recrutées pour aller foutre le bordel au corps de garde ! C’est moi que tu as battue parce que je hurlais dans la cellule !
Sazen se souvenait. Elle était à l’étage où on avait retrouvé, selon les affiches, le corps d’Asahina Minden.
- Qui t’a fait ça ?
- Notre « grand frère ».
C’était de l’argot pour dire son souteneur.
- Quand il a appris qui tu étais, il est entré dans une colère noire. Il a compris qu’à cause de nous, il allait être accusé de complicité avec un ennemi de notre clan !
- Je ne suis pas un ennemi de votre clan.
- C’est ce qu’on dit les deux gunso qui surveillent notre quartier.
- Les deux cousins ?
- Il n’y en a plus qu’un, à cause de toi !
- C’est faux. Minden n’était pas au corps de garde ! Tu dois être la première à le savoir !
- Tu m’as assommée ! Enfermée dans un placard ! Quand on est venu m’en sortir, il y avait le corps du gunso à l’étage !
Sazen déglutit.
- Et alors, tu as dit que c’était moi ?...
- Inutile de nier, Tange Sazen…
- Et tu comptes me livrer aux soldats ?
- Par ta faute, ordure, j’ai perdu le peu que j’avais. Quand le gunso Haronobu a vu le corps de son cousin, il est devenu furieux. Il m’a battue comme plâtre. Il m’a accusé d’être ta complice. Ensuite, pour passer sa colère, il s’est rendu avec mes hommes chez mon grand frère. Il l’a informé que nous avions aidé Sazen.
- Et que s’est-il passé ?
- On a décidé que c’était moi qui étais coupable, puisque tu m’avais emmenée à l’étage. Alors, ils m’ont châtiée en me plongeant la tête dans la soupe bouillante ! Le gunso Haronobu a estimé que ça suffisait. On m’a renvoyée à la rue, en me disant de me débrouiller. Je vais crever de faim, car personne ne veut me nourrir. Je n’ai plus qu’à te livrer pour me faire pardonner ! Peut-être qu’ils voudront bien de moi pour jouer les laveuses de latrines…
- J’ai autre chose à te proposer… Quittons ensemble la ville. Si tu me livres, tu passeras encore pour ma complice. Comment tu aurais réussi à me retrouver sans ça ? Qu’est-ce qu’ils feront de toi, alors ?... Non, crois-moi, il faut que tu quittes la Cité. Elle t’a déjà apporté suffisamment de malheurs.

:Scorpion:

A l’aube, Sazen et Asoko (c’était le nom de la fille) approchaient de la porte nord-est, celle qui était gardée par le gunso Daidoji Haronobu.

Sazen avait accepté d’être livré. Il sauverait cette pauvre fille. Et c’était une occasion pour lui de rencontrer Haronobu. D’essayer de le convaincre qu’il n’avait pas tué son cousin. Un soldat gardait la tour de la porte nord-est. Il était seul à veiller. Il vit au coin de la rue les deux silhouettes. Il jeta des coups d’œil furtifs autour de lui et, chose étonnante, quitta son poste !
- Que fait-il ? murmura Sazen.
- Je ne sais pas.
Ce n’était pas à lui de venir ! Sazen prit son poignard en main.
Le soldat s’approcha et dit :
- Vous êtes Sazen ?
- Que faites-vous !
- Ecoutez-moi, le temps presse… Il faut que vous partiez ! J’ai découvert des choses !...
Il prit dans sa manche une lettre.
- Tenez, prenez… Je vous explique tout ce que je sais là-dedans… Partez…
Le soldat retourna en petites foulées vers son poste.
- Ville de fous, murmura Sazen. Si même les troufions de base ne sont pas sains d’esprit…
- Nous ne partons pas, fit Asoko. Je dois te livrer, c’est convenu comme ça !
Sazen hésita. Le soldat allait reprendre sa place à la porte. Soudain, on entendit une flèche siffler et le soldat s’écroula.
Sazen repoussa Asoko dans l’ombre et sortit dans la ruelle. Une flèche siffla et se ficha dans un poteau à côté de lui. Sazen courut vers le garde. Il était à l’agonie :
- La lettre… ils m’ont tué pour ça…
Sazen se retourna et vit un assassin sur le toit, en habits noirs, qui encochait une flèche. Et sur les toits voisins, deux autres silhouettes apparaissaient. Le rônin courut vers la ruelle. Deux flèches se plantèrent au sol derrière lui. Sazen se plaqua au mur. Il entendait les pas des tueurs sur les toits. Il cassa la première porte venue et entra. Un couple se réveilla en sursaut. Sazen pointa son sabre vers eux.
- Silence !
Il prit la lettre et la tendit à l’homme. Il lui mit le sabre sous la gorge, pendant que l’autre lui tenait la lettre sous les yeux.
- Ne tremble pas, je n’arrive pas à lire.
Le feu luisait encore dans l’âtre. Le rônin jeta la lettre dedans et ressortit. Il rengaina et envoya son poignard vers un des tueurs qui descendait du toit comme une araignée. Il tomba en gémissant. Un autre bondit de derrière un tonneau. Sazen dégaina, le trancha proprement, si bien que l’autre tomba par terre en deux fois.
Sazen récupéra son poignard sur le corps du premier. Il retourna et eut juste le temps de parer la lame d’un troisième assassin. Il le repoussa d’un coup de pied et se mit en garde, poignard en main. L’autre fit de même.
Face à face dans la ruelle, les deux hommes se toisèrent. Sazen recula pour éviter plusieurs coups. La lame ennemie lui passa près du visage à plusieurs reprises. Le rônin recula encore, butta contre un bout de bois et tomba à la renverse. Le tueur brandit son poignard : il vit alors une silhouette encapuchonnée surgir et lui planter un couteau dans l’œil !
Il s’écroula en hurlant. Sazen mit fin à ses souffrances en lui tranchant la gorge.

Asoko aida Sazen à se relever.
- Toutes les filles de la Cité des Apparences manient le couteau comme toi ?
Les deux complices partirent se mettre à l’abri dans les rues de la ville.


:Scorpion:
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Avatar de l’utilisateur
rahsaan
Ronin
Messages : 197
Inscription : 19 sept. 2004, 20:15
Localisation : Royaumes d'Ivoire

Re: [Nouvelle] La véritable histoire de Tange Sazen

Message par rahsaan » 11 août 2010, 03:11

CHAPITRE 15 : LA GRIFFE DES CIEUX

Résumé : Tange Sazen, vieux rônin borgne et manchot, ancien Bayushi, cherche à se venger de ceux qui ont provoqué sa déchéance. Dans la Cité des Apparences, il se fait accuser à tort de l'assassinat d'un sergent Asahina. Acompagné d'une prostituée défigurée, il vient d'échapper à des tueurs...

:Scorpion:


Sazen et Asoko passèrent la fin de journée dans le quartier des etas. Le visage de la fille lui brûlait encore. Elle alla voir un guérisseur du quartier, qui lui donna de la pommade.
- Les clients ne voudront plus de moi, même avec une cagoule...
- Tu vas arrêter ce vilain métier, dit Sazen. Je t'emmène loin de cette ville. Ce soir, nous partons.

Ils attendirent la tombée de la nuit, pour approcher de la tour nord-est, celle gardée par Daidoji Haronobu.

- Tu m’attendras en-dehors de la ville, dit Sazen, au premier village sur la route vers l’ouest…
- Où vas-tu, toi ?
- Je suis venu dans cette ville pour trouver un homme… Haronobu.
- Tu vas te faire tuer !
- Non. Ce n’est pas ses soldats qui viendraient à bout de moi…
Asoko quitta la ville par le quartier des etas. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait. Elle partait avec un vieillard, un fou !
Sazen approcha de la tour de garde centrale des murs de la ville. Des soldats veillaient au pied de la tour, autour d’un feu. Ils se levèrent dès qu’ils virent quelqu’un approcher. Ils crièrent en voyant que cet homme était armé d’un sabre. Ils se mirent en garde.
- Arrête-toi tout de suite !
- Haronobu, sors de ta tour ! cria Sazen.
Un soldat trapu sortit :
- C’est moi... Je suppose que tu es Tange Sazen.
- Renvoie tes hommes. Nous avons à parler.
- Attrapez-le ! Amenez-le vivant !...
Le rônin cracha par terre. Les soldats le chargèrent ensemble. Trois coups de sabre fusèrent. Ils tombèrent, entaillés au ventre ou au bras.
Sazen nettoya sa lame d’un coup dans l’air et cracha encore par terre.
- Sale lâche ! Viens donc te battre !... Ou bien attends-tu des renforts ? Je peux massacrer ta garnison entière si je dois !
- Non, nous allons en finir d’homme à homme...
- J’aime mieux cela…

Ils sortirent de la Cité. Ils se mirent sur l’herbe qui poussait devant les murs, sous le clair de lune.
- Je vais tuer venger la mort de mon cousin Minden...
- Je ne l’ai pas tué. Cette mort a été mise en scène.
- Je le sais bien, Sazen. C’est moi qui l’ai tué...

Le rônin eut un frisson de dégoût. Ce n’était pas tant le meurtre d’un cousin que le ton répugnant de plaisir avec lequel Haronobu avait dit cela.
- Tu as fait cela ?...
- Parce que mon maître me l’a ordonné.
- Ton maître ?...
- Il se fait appeler Saphir.
- La conspiration…
Haronobu avait bien caché son jeu. Alors que son cousin Minden était fin, lui s'était fait une réputation de lourdaud. Or, il était tout sauf obtus, Sazen en était certain.

- Combien sont-ils donc à la tête de cette conspiration ?
- Je l’ignore. Je n’ai pas à le savoir, dit Haronobu. Je sais juste que Saphir nous charge de tuer les adversaires de notre cause...
- Quelle cause au juste ? Tuer l’Empereur ?...
- Pas seulement, Sazen. Ce n’est qu’un premier pas. L’Empereur n’est qu’un obstacle que nous écarterons. Le but final, je n’en connais que la teneur…
- Satisfais donc ma curiosité de Scorpion.
- La vie sans les dieux, Sazen… Un nouvel ordre cosmique, remodelé…
Le rônin ne répondit rien. Il perçut quelque chose de terrifiant, une folie comme seuls les hommes en sont capables.

- Ce que j’en comprends, c’est que vous ne cherchez qu’à détruire… Drôle d’époque où c’est un Scorpion déchu comme moi qui dois défendre l’honneur de cet Empire…
- Tu aurais l’orgueil et l’audace qu’il faut pour nous rejoindre.
- Non merci...
- Tu finiras ta vie aveugle, comme les autres.
- Borgne me suffira…
- Toujours ce sens de la réparti de courtisan…
- J’ai fini de jouer le courtisan. Maintenant, c’est le tueur en moi qui parle. J’ai plus envie que jamais de détruire cette engeance de fanatiques qui veut tuer le fils des Dieux !
Haronobu se mit en garde :
- A propos, quelle est donc cette technique secrète qui a fait la réputation de ton école ?
- Toi aussi tu es curieux... Seulement, ma technique, je ne la dévoile qu’à deux sortes de gens : ceux à qui je l’enseigne –mais ceux-là sont tous morts. Et ceux qui sur qui je m’en sers...
- Je t’attends. Comment nommes-tu cette technique ?
- Je l’appelle… l’attaque de la griffe des cieux.
Haronobu se mit en position de défense. Sazen leva son sabre à l’horizontale au-dessus de sa tête. Il fléchit ses jambes et courut sur son ennemi. Celui-ci dégaina. Sazen se jeta de côté. Passa derrière le Daidoji, qui eut le temps de se retourner pour frapper... Trop tard, le Scorpion avait continué à tourner. Haronobu envoya un coup dans le vide, puis un autre. L’autre lui tournait autour comme une feuille dans le vent. Les coups sifflaient aux oreilles de Sazen, qui en réchappait belle à chaque fois !

Le rônin finit par se dégager brusquement. Haronobu était fou de colère :
- C’est comme cela que tu te bats ? Comme une danseuse ! Quelle est cette ruse Scorpion !
- Nous aimons faire enrager nos adversaires, tu devrais le savoir. Mais tu as raison, finis de s’amuser. Je t’expédie dans l’enfer d’où ton âme n’aurait jamais dû s’échapper !
C’est Haronobu qui se lança cette fois ; Sazen se jeta de côté, roula par terre, se retrouva derrière le Daidoji, qui pivota, tandis que Sazen continuait son tour.
- Maudit vieillard !... Sale singe !
Sazen cria « la griffe des cieux ! » et souleva bien haut son sabre pour l’abattre sur son ennemi. Haronobu mit son sabre en défense au-dessus de sa tête. Au dernier moment, Sazen fit un pas de côté, fit le grand écart et entailla les mollets de son adversaire. Haronobu tomba dans un râle pathétique.
Sazen lui mit sa lame sur la gorge, essoufflé :
- Voilà pour la technique secrète… Satisfait, j’espère ?... Pour tout te dire, je ne lui avais pas donné de nom. Comme tu me demandais, j’en ai inventé sur le moment… « La griffe des cieux », je crois que cela sonne bien pour une attaque sous la ceinture !
- Tu es cinglé, gémit Haronobu.
- Il en faut, je crois, pour s’attaquer à vous...
Sazen leva son sabre bien haut et trancha la tête de son ennemi.
Il rengaina son sabre et partit en boitant. Sa technique l’obligeait à des acrobaties qui n’étaient plus de son âge, il s’était fait mal aux cuisses en faisant le grand écart !
Il trouva une branche qu’il se cala sous le bras comme canne. Il retrouve Asoko au village prévu.
- Allons, viens… Je vais avoir besoin de ton soutien…
- Tu peux à peine marcher à présent… Où irons-nous ?
- Nous commencerons par la Cité du Cri Perdu. C’est un peu loin d’ici, il y a beaucoup de marchands, je pourrai trouver un emploi comme garde du corps.
- Dans ton état ?
- Je peux encore abattre un régiment avec un seul bras et en dansant sur une jambe !
Ils partirent au rythme du boitillement de Sazen.

Une semaine plus tard, ils arrivaient à la Cité du Cri Perdu, dans les terres Matsu.


:Scorpion:



EPILOGUE

« Les lignes qui suivent sont extraites du carnet de voyage d’un certain Noro, rônin ayant fait partie à l’époque du Gozoku d’un groupe de samuraï sans maître, qui s’étaient réunis sous la bannière du « clan du Loup ».
Noro relate les dernières semaines de la vie de Sazen et sa mort dramatique. »



« … Sazen m’a alors raconté comment il est arrivé à la Cité du Cri Perdu et comment il y a vécu plusieurs aventures assez incroyables. Il a été mêlé ainsi à une affaire sans rapport avec sa vengeance.

Voici en deux mots comment cela s’est passé : la Cité du Cri Perdu se trouve en terre Matsu. Ceux-ci venaient de se faire rappeler une vieille dette par les Scorpions. Les Lions durent donc payer une somme exorbitante (selon Sazen, 1000 kokus ! Mais c’est un homme du sud, et ces gens ne peuvent s’empêcher d’exagérer !). Les Lions placèrent l’argent dans un vase ordinaire afin de le livrer discrètement aux Scorpions (ils ne voulaient pas voir s’ébruiter cette affaire de dette). Malheureusement, le secret de ce vase contenant une fortune fut éventé, et il fut volé. On l’appela bien vite le pot aux 1000 kokus. Il passa de mains en mains, certaines de ces mains appartenant à des gens ignorant ce qu’il y avait dedans, d’autres le sachant très bien !

Sazen fut à un moment en possession du vase. Comment, ne me le demandez pas ! Le vieux rônin borgne savait ce qu’il contenait. Il ne s’empara pourtant pas de cette fortune. Il laissa le vase à une bande de rônins avec qui il avait sympathisé. Ces derniers étaient chargés officieusement par le gouverneur de la Cité d’apporter le vase aux Scorpions, à la Cité des Mensonges. Il y eut encore une histoire de faux vase, semblable au vrai, pour tout compliquer. Le faux ne contenait que du riz, il devait servir à tromper les bandits. Les rônins réussirent à livrer le vase aux Scorpions et furent récompensés par le gouverneur Matsu.

Ces cinq rônins étaient dirigés par un certain Manji, un homme encore jeune, habile au sabre, beau parleur, volontiers séducteur. Nous apprîmes plus tard que c’était un ancien Shiba. Or, après le succès de la livraison du vase, Manji et ses amis quittèrent la Cité du Cri Perdu, tandis que Sazen y resta encore un peu.

Voici ce qui arriva aux rônins. C’est important pour la suite de l‘histoire de Tange Sazen.
Ils s’engagèrent dans l’armée du puissant général Matsu Kokatsu, qui assiégeait à cette époque la Cité des Apparences, détenue par les Kakita. Vous savez sans doute que cette Cité est perpétuellement disputée par les Grues et les Lions. Elle change pratiquement de clan à chaque printemps !
Or, la bande de Manji eut un rôle décisif, cette année-là, dans la victoire des Lions. Le général Kokatsu devint le gouverneur de la Cité. En récompense, Manji et ses amis furent invités à rejoindre la famille Matsu. IIs acceptèrent, et entrèrent donc dans le clan du Lion. Manji reprit son prénom de samuraï et devint Matsu Mitsurugi. Le général le nomma gouverneur d’une petite ville, la Cité du Levant, aux confins des terres du Lion et du Phénix.

Seulement, Mitsurugi accepta d’accueillir Tange Sazen dans sa ville quand celui-ci se présenta. Il se trouvait que lui et ses amis avaient été victimes de la même conspiration que Sazen. Ils comptaient aider le vieil homme dans sa vengeance. Seulement, la présence de Sazen dans la Cité fut ébruitée. La nouvelle parvint aux oreilles du gouverneur Kokatsu. Furieux que son vassal Mitsurugi, ait aidé un criminel recherché, Kokatsu le déchut de son titre de gouverneur de la Cité du Levant. Comme il ne pouvait pas le renvoyer à son état de rônin (Kokatsu se serait lui-même déshonoré en faisant cela), il nomma Mitsurugi « ambassadeur des Lions auprès des Crabes ». Cela signifiait dans la réalité que Mitsurugi et ses cinq amis iraient expier leur faute en allant se battre sur la Muraille !

Ils partirent donc au sud de l’Empire et connurent les nuits de cauchemar à surveiller les étendues glauques de l’Outremonde. Les dieux étaient encore avec eux, car ils survécurent et même ils brillèrent ! Ils combattirent plusieurs fois, repoussèrent une invasion de monstres rampants et se couvrirent de gloire. Kokatsu était donc une fois de plus surpris par Mitsurugi et ses amis. En récompense, il nomma Mitsurugi ambassadeur des Lions auprès de la famille Yasuki. C’était un poste un peu plus honorifique, sans être une sinécure. En effet, les Yasuki venaient de changer de clan : ils avaient quitté les Grues pour se joindre aux Crabes. De plus, c’était des marchands.

Mitsurugi eut donc à traiter avec des gens à l’honneur souvent douteux, souvent soumis aux intérêts commerciaux.
L’hiver approchait et on apprit que l’Empereur avait décidé de tenir sa cour d’hiver chez les Crabes ! Cela fut vécu comme une punition par les clans. Quant au Gozoku, il prit cette décision impériale pour un affront. Toutefois, même le triumvirat dirigeant ne put rien redire à cet ordre de l’Empereur.


:Scorpion:


La cour d’hiver de l’an 402 se déroula donc entre les murs austères, humides et froids de Kyuden Hida, à un jet de pierre de la Muraille, à deux jets de pierre des désolations et atrocités de l’Outremonde. Voilà donc Mitsurugi et ses amis entraînés dans les intrigues de la cour d’hiver. Plus que jamais, ils étaient décidés à démasquer les conspirateurs qui avaient provoqué leur déshonneur. D’autant qu’ils finirent par apprendre des choses effroyables sur cette conspiration. En premier lieu que son but était l’élimination de la lignée impériale ! Oui, ces conspirateurs voulaient tuer l’Empereur et toute sa famille !

Les membres de cette conspiration –avaient appris Mitsurugi et ses amis – se désignaient par des noms de code. Celui qui se faisait appeler Lotus était chargé d’infiltrer la famille Yasuki (c’était même lui qui avait manigancé le changement de clan de cette famille !) et de fournir des ressources à la conspiration. Ensuite, un certain Nuage semblait être le chef de ces traîtres. C’était vraisemblablement un shugenja, expert dans l’art de la manipulation mentale. C’était lui qui était responsable de la chute de Tange Sazen ! Le vieux rônin nous l’expliqua : lors de la cour d’hiver de l’an 399, il avait découvert l’existence de Nuage et de son complot. Et ce Nuage avait eu le pouvoir d’envoyer un capitaine du shinsen-gumi, Otomo Jukeï pour abattre Tange Sazen et son dojo.

Il y avait également un certain Saphir, qui dirigeait une bande d’assassins chargés de tuer les ennemis de la conspiration. Enfin, Cristal était le plus secret, et c’était lui le responsable de la déchéance de Mitsurugi et de ses amis –je n’en sais pas plus à ce sujet.
Je passe sur plusieurs péripéties, pour arriver à l’essentiel : la vengeance de Sazen ! Celui-ci ne voulait plus mettre en danger l’honneur de Mitsurugi. Il le prit pourtant secrètement comme élève, et lui enseigna, dit-on, des techniques de combat meurtrières. Il ne lui demanda pourtant plus d’aide contre la conspiration.
Sazen savait ce qu’il pouvait encore faire pour nuire à Nuage et ses amis. Il pouvait compter sur notre aide, nous le clan du Loup. Juro, le maître de notre clan, était prêt à suivre le vieux senseï au royaume des morts. Sazen refusa pourtant le sacrifice de Juro. Juro ne devait pas mourir, il devait rester en vie pour diriger le clan du Loup.

En revanche, Sazen accepta d’être accompagné de cinq hommes prêts à se sacrifier. Il s’assura de la complicité d’une femme rônin, elle aussi ancienne Bayushi, pour ouvrir de l’intérieur les portes du palais impérial. Sazen et les Loups volontaires entrèrent par un passage souterrain qui se trouvait sous un mur secondaire reliant la Cité à la grande Muraille. La complice, nommée Yatsume avait utilisé les talents d’infiltration appris dans sa jeunesse, pour pénétrer dans l’enceinte du palais, et débloquer une petite porte. Elle réglait en fait ainsi une dette qu’elle avait contractée à l’automne envers le vieux senseï.

Voici ce qui arriva ce soir-là : l’Empereur tenait une réception à laquelle les plus hauts dignitaires assisteraient -Sazen n’avait pas choisi son jour au hasard. Une fois la porte ouverte par Yatsume, lui et les cinq Loups entrèrent, affrontèrent les gardes et firent irruption au beau milieu de la réception !

Qu’on imagine six rônins déterminés à mourir, sauvages, ensanglantés de leur combat contre les gardes, entrer parmi les plus beaux et les plus raffinés courtisans de l’Empire. La vision de ces samuraî crasseux et trempés par la neige !
Il y avait là les derniers samuraï qui avaient provoqué sa déchéance et que Sazen n’avaient pas encore affrontés : le général Matsu Kokatsu en personne (le supérieur de Mitsurugi), le jeune duelliste Mirumoto Robun et enfin Otomo Jukeï, capitaine dans la milice du shinsen-gumi, celui qui avait dirigé l’attaque contre le dojo.
Mitsurugi, ancien élève secret de Sazen, vassal de Kokatsu, n’eut d’autre choix que de s’interposer et de demander au général de combattre en son nom. Kokatsu accepta. Mirumoto Robun et Otomo Jukeï s’avancèrent eux aussi.

La garde de l’Empereur était prête à abattre sur le champ les rônins, de même que le Champion d’Emeraude et Maïtre du Gozoku Doji Raigu. Mais l’Empereur accorda une chance au vieil homme –nouvel affront contre le Gozoku !
Sazen dit alors ce qu’il attendait de dire depuis des années : qu’une conspiration contre l’Empereur et sa famille se tramait, qu’ils profiteraient sans doute de la cour d’hiver pour mettre leurs plans à exécution. Et que cette conspiration était dirigée par un certain Nuage, qui pouvait bien être un des courtisans se trouvant-là ce soir !

L’Empereur écouta. L’assistance fut horrifiée, mais bien vite, l’incrédulité l’emporta. Sazen ne perdit pas de temps, car il avait fait ce qu’il pouvait ; il ignorait si on le croirait ou si on le prendrait pour un fou. Il lui restait à venger son propre honneur. Il fit donc face à Otomo Jukeï. Celui-ci fut autorisé à prendre son sabre. Le combat fut bref : Sazen attaqua résolument et creva un œil au capitaine. Puis il se jeta sur Mirumoto Robun et lui trancha un bras !

Restait Mitsurugi lui-même : Sazen ne pouvait pas faire éviter de le combattre, mais il ne voulait pas abattre son ancien élève (il comptait sur lui et ses amis pour prendre sa suite et démasquer pour de bon les conspirateurs). Sazen ne fit donc pas semblant de se battre : il blessa Mitsurugi, sans lui infliger un coup qui l’aurait rendu infirme à vie.
C’était fini, il avait vengé son honneur.

Le Champion d’Emeraude, Doji Raigu, décida que c’en était trop : il se fit remettre son propre sabre et attaqua Sazen.
Le vieil homme avait accompli ce qu’il voulait. Il avait révéler la conspiration, il avait affronté tous ceux qui l’avaient fait déchoir. Il n’avait plus d’attache en ce monde.
Qui sait s’il aurait pu vaincre le Champion d’Emeraude en personne ? Nul ne le saura jamais. Mais Sazen était un virtuose du sabre. Peut-être était-il bien le plus grand duelliste de son temps ?...
Quoi qu’il en soit, Sazen n’offrit pas de résistance à son dernier adversaire. Il fit tout juste mine de se mettre en garde, mais il ferma en réalité son œil unique, serein face à la mort. Doji Raigu le décapita proprement –une mort digne du vieil homme.


:Scorpion:


C’est ainsi que Sazen termina sa vie. Ceux qui l’avaient suivi furent abattus par la garde impériale. Eux non plus n’opposèrent pas de résistance. Ils avaient retrouvé un peu d’honneur en se battant pour le vieux rönin.
Ce qui s’est passé face à l’Empereur, je l’ai entendu de la bouche de serviteurs qui me l’ont raconté. Je crois que c’est exact, car j’ai recoupé leurs témoignages. C’est bien ainsi que Tange Sazen est mort, d’une façon telle que personne ne pourra l’oublier.

Le Scorpion passe souvent pour vil, traître, mais je sais que Sazen n’était pas comme cela. Il était d’une autre trempe. C’était un vieil éclopé en apparence, un paria, mais ce n’était qu’un masque des plus trompeurs. Or, la plupart des Scorpions cachent un cœur mauvais derrière un masque séduisant. Sazen lui était vieux et laid, mais dans sa poitrine, c’était l’honneur qui battait. Lui qui ressemblait aux derniers des miséreux, il était bien le meilleur des Scorpions et le meilleur des samuraï !

Puisse son exemple inspirer de nouveaux jeunes gens à l’avenir ! Alors l’Empire sera sauvé de ceux qui conspirent à souiller la vertu et l’honneur ! »




FIN


:Scorpion:
La fleur de l'été
Soupirs heureux des vallées
Mon heure d'insouciance

Répondre