- ALLEZ ! REPRENDS UNE COUPE DE SHOCHU ! SOUS L'OEIL BIENVEILLANT D'HOTEI, PAR LE SOURIRE DE DAIKOKU, CONTRE L'AVIS DE JUROJIN ET FUKUROKUJIN !
MAIS QUI S'EN SOUCIE SUR LA MURAILLE... QUI S'EN SOUCIE SUR LA MURAILLE. DEMAIN TU SERAS PEUT-ÊTRE DE L'AUTRE CÔTE... »
Le membre de la famille Hida qui hurlait sa chanson de corps de garde se nommait Hida Fujizaka. Kenji, Ito, Sulimane et Masud avaient fait sa connaissance il y a deux heures à peine, c'était un participant au gempukku comme eux. Là s'arrêtaient les similitudes.
A peine arrivé, le groupe avait été harangué par le Crabe, afin de porter des toasts au Fils du Ciel, aux Fortunes, à Dame Soleil et Seigneur Lune et à tout ce qui passait par l'esprit embrumé de ce colosse de deux mètres et de cent quarante kilos au bas mot.
L'ise-zumi et Soshi Sangkai avaient poliment décliné l'invitation et s'étaient retirés dans une alcôves du côté droit de la maison de saké « le Lotus Carmin » appartenant à une femme d'un certain âge, encore belle, Shosuro Ukio. Ils y sirotaient un des meilleurs saké de Rokugan, tout en devisant.
Deux heures de ce régime avaient laissé Kenji hagard. Masud avait déjà roulé sous la table basse et Ito riait à ses propres blagues de façon imbécile. Seul Sulimane, imperturbable suivait encore le rythme imprimé par le bushi Crabe.
Hida Fujizaka était un autre des participants au Championnat de Topaze et sa joie vis à vis de cet état de fait était communicative. Il avait entraîné les trois compères dans cette beuverie avec entrain.
Kenji se sentant partir, l'esprit capturé dans la toile de coton de l'alcool, se reprit et réussit à trouver une porte de sortie honorable.
- Veuillez me pardonner, Fujizaka-san, mes amis, mais je vais devoir ramener Masud-san à l'auberge. Son état nous fait perdre la face à tous.
En réalité, Kenji n'était guère plus en forme, mais ses compagnons de beuverie n'étaient de toute évidence pas plus en état de le noter.
- M... Mais bien zûr, ami Kenji-san, dit Fujizaka. J... Je ne m'attendais pas à ce... à que ce... à ce que un memmre … un membre du clan de la Grue... suve... suire... suive le ryme, rypme, mythre... Ah, Mais ! Le RYTHME d'un membre de l'illustre famille Hida !
- Je... Vous … Rejoindrai … Plus … Tard ! Dit Sulimane avec une lenteur de paresseux.
- Eh, eh, eh ! Fit en contrepoint Ito pour lui-même.
Avec l'aide de Sangkai et de l'Ise-zumi, beaucoup plus frais, le cortège titubant réussit à atteindre la « Maison de Megumi ».
Après s'être occupé de Shinjo Masud, Kenji éreinté s'affala sur son futon, encore habillé. Il n'avait pas encore atteint le sol qu'il dormait déjà d'un sommeil de plomb.
Bien des heures plus tard, tandis que Dame Amaterasu resplendissait de mille feux, un Kenji piteux et à la bouche pâteuse émergea laborieusement d'un sommeil sans rêve. Son crâne résonnait au moindre murmure et des hauts-le-coeur émaillaient le moindre de ses mouvements, avec comme conséquence des remontées acides qui lui brûlaient la gorge.
- Par toutes les Fortunes bienveillantes... Plus jamais de concours de Shochu avec un Crabe, murmura-t-il.
Après un rapide bain chaud, Kenji se sentit suffisamment en forme pour envisager de descendre prendre un petit déjeuner avec ses amis.
Ito-san était à la manoeuvre. Il chantonnait les refrains appris hier par Fujizaka et tendit à Kenji, dès qu'il le vit, un broc de thé fumant.
- Une recette de la muraille, contre la gueule-de-bois : Thé vert et fort.
- Merci à vous Ito-san, dit Kenji en s'inclinant, difficilement.
Le goût en était fort et amer, avec les flaveurs des pins centenaires poussant sur les versants ombrageux des montagnes Crabes.
Au début, Kenji fit la grimace sous le choc de l'agression gustative. Pourtant, au bout de quelques minutes, le breuvage fit son effet et le jeune Grue sentit sa migraine refluer lentement.
Il se prit même à vouloir manger quelque chose.
La table reflétait, d'ailleurs, la diversité de leurs origines. S'y côtoyaient tempura, maki, boulettes de riz et de haricots rouges, sushi divers et des friandises gaijin au miel apportées par Masud et Sulimane, nommées loukoums.
Les sushi, préparés le matin même par Sangkai, étaient de toute beauté.
Ils ne survécurent qu'un petit moment.
Le petit déjeuner s'était transformé en concours d'histoires pittoresques que les jeunes Rokugani, pris par leurs souvenirs, évoquaient avec fougue et humour.
Sangkai, en particulier, captiva son auditoire avec son histoire, un peu cruelle.
Il fit éclater de rire tous ses condisciples quand il expliqua comment il avait humilié un Tensai Isawa en visite dans son dojo, quand celui-ci avait sous-entendu que les Soshi ne faisaient, au mieux, que de piètres prestidigitateurs. Il était question dans son histoire, d'un anneau sigillaire, d'un laxatif et d'une quête éperdue dans les latrines bondées du-dit dojo. Comment Sangkai-san avait-il réussi à faire avaler son anneau au jeune Isawa à l'insu de son Yojimbo Shiba, nul ne le sut jamais, mais ses mimiques et ses talents d'acteur ravirent son audience attentive et hilare.
En milieu de matinée, les jeunes participants souhaitèrent visiter un peu Tsuma et tout particulièrement le dojo Kakita.
Ce dernier construit de chaque côté de la rivière Tengu, était un complexe de bâtiments interconnectés, sur pilotis et pris dans une enclave de hauts murs blancs.
Tous ses bâtiments étaient construits principalement en bois – Teck et Acajou – et en torchis. L'entretien et l'opulence des jardins intérieurs témoignaient de la richesse du clan qui accueillait le Championnat de Topaze.
Il ne fut pas aisé aux jeunes gens d'y entrer. Même avec leurs parchemins de participation, les gardes Daidoji les firent attendre, afin de vérifier leurs identités et de s'assurer qu'aucun haut dignitaire ne pâtirait de leur présence.
Au bout d'une demi-heure, ils purent, de surcroît, visiter la partie publique de l'intérieur de cet illustre dojo, dont on dit qu'il fut construit à l'endroit même où les Kami fondateurs s'étaient affrontés pour le titre de Premier Empereur.
L'intérieur y était sobre, patiné et raffiné. Les planchers étaient en bois rares, les shoji, peu nombreux et amovibles. Sur le mur en face de l'entrée de la salle d'entraînement principale avait été fixée une calligraphie magnifique, que l'on attribuait à Kakita lui-même et qui explicitait le principe de base de cette école : « Une lame. Un coup. » . Sur les murs latéraux, des rateliers de bokken et de shi-nai avaient été disposés pour les étudiants pratiquant leurs kata.
Ces derniers, soixante en toute saison, se répartissent en quatre collèges : Celui du Printemps – le plus prestigieux – celui de l'été, de l'automne et de l'hiver.
Ces quatre collèges, connectés par des passerelles et des ponts en pin, formaient une deuxième enclave au centre de laquelle se situait le pavillon du sensei en chef.
Kenji avait toujours rêvé de visiter ce lieu mythique du sabre et de croiser la route d'un maître aussi célèbre que Kakita Toshimoko.
Ne pouvant s'empêcher de tenter l'aventure, Kenji s'en ouvrit aux autres.
Sangkai et Ito se proposèrent de trouver discrètement un chemin vers le pavillon du sensei et son célèbre et magnifique jardin, le jardin Higashi.
Masud et l'Ise-zumi allèrent voir les gardes Daidoji qui patrouillaient dans les environs et Sulimane et Kenji se dirigèrent nonchalamment vers leur objectif.
Au bout de cinq minutes, Sangkai réapparut, comme extrait des ombres d'un bâtiment.
- Ito-san a découvert une voie vers le pavillon, quant à moi j'ai pu découvrir et neutraliser les protections mystiques qui le protégeaient, fort nombreuses au demeurant. Êtes-vous sûr de vouloir continuer cette petite « escapade » Kenji-san ? Je lui pressens, pour ma part, une fin piteuse, pour ne pas dire ignominieuse.
- Oui, Sangkai-san, je ne partirai pas de Tsuma sans avoir vu les jardins Higashi, ni sans le titre de champion de Topaze, fit Kenji avec un sourire ironique.
- Eh bien soit ! Allons-y.
- Je surveille les Daidoji, fit Sulimane.
Kenji emboîta le pas de Sangkai, dont la discrétion le surprit.
Pour un shugenja, Sangkai-san est très physique.
Les deux jeunes gens s'approchèrent de l'arrière d'un pavillon carré, sur pilotis lui aussi, aux shoji fermés.
Ito-san était introuvable.
- Psst ! Ici ! Entendit murmurer Kenji sous la maison.
Ito était plaqué au sol sous les pilotis qui soutenaient le pavillon.
- Un passage. Ici. Une latte désolidarisée. Elle donne sur le cellier. Tu es assez fin, tu devrais passer si je te pousse un peu, dit Ito-san.
Sangkai, qui s'était mis en retrait pour se concentrer, émergea de sa transe et dit :
- Les Kami de l'air, sont paisibles ici, et heureux, mais ils ne sentent aucun mouvement de l'air dans le cellier. Il est vide, vous pouvez y aller Kenji-san.
Kenji se glissa sous le plancher et passa à travers la latte désolidarisée, qui fut remise en place ensuite.
Il se releva et s'épousseta.
Il faudrait trouver un moyen de fabriquer des vêtements qui ne se salissent pas, pensa-t-il.
Ensuite il arpenta le pavillon comme s'il lui appartenait, pensant à juste titre que personne ne l'interrogerait s'il avait l'air d'un habitué.
Il arriva donc, crânement, au jardin tant convoité.
Celui-ci ne le déçut en aucun point.
C'était un jardin zen, proche de celui de Karizuki-sensei, où jardins de pierres cotoyaient des arboretum de conifères et des zones de fleurs exotiques et magnifiques. Il s'en exhalait un parfum de plénitude et d'harmonie.
Mais le clou du spectacle, pour Kenji, était assurément le grand sensei lui-même en train de pratiquer des dégainés-frappés.
Soudain, Kenji ressentit une vive douleur sur le haut du crâne.
- Que fais-tu là chenapan, à espionner Toshimoko-sama et à marcher sur mes parterres. Je m'en vais appeler les gardes afin qu'ils te corrigent !! le morigéna la vieille femme quand il se retourna prestement.
- Laissez-le, Shizuka-san ! Fit une voix masculine avec un accent d'autorité. Après tout il ne fait que reproduire ce que j'ai fait moi-même en mon temps. Il cherche à découvrir le secret de la frappe parfaite. Sachez, jeune homme que je ne connais pas encore, que je ne l'ai pas encore découvert moi-même, rajouta Toshimoko-sensei.
Kenji, qui s'était agenouillé, front au sol, bégaya une excuse peu crédible.
- Veuillez me pardonner sensei. Je ne voulais pas interrompre vos kata. Je voulais juste voir, au moins une fois dans ma vie, les célèbres jardins de votre pavillon. Mais vous voir en train de pratiquer, m'a montré à quel point je dois m'améliorer pour atteindre votre niveau et pourquoi pas le dépasser.
- Ah, ah, ah ! S'esclaffa Toshimoko-sensei. Tu ne peux être qu'Ashidaka Kenji pour être aussi sûr de toi et de ton destin. Karizuki-kun m'a beaucoup parlé de toi.
Dix gardes Daidoji en armes sortirent de toutes parts, aux bruits de l'altercation.
Toshimoko-sensei les calma d'un geste.
- Ce n'est rien. Juste un jeune étudiant trop zélé. Vous pouvez repartir.
- Hai, dono ! Il faudra tout de même qu'il nous explique comment il est arrivé jusqu'ici. Quand vous en aurez terminé avec lui évidemment, termina le gunso.
- Evidemment ! Renchérit Toshimoko-sensei.
Une fin piteuse, voire ignominieuse, pourquoi Sangkai-san a-t-il raison si souvent ??
Kenji
