La pièce était très exiguë. On pouvait lire d’étranges signes incompréhensibles et très anciens, sur les murs. La plupart étaient partiellement effacés par le temps. Trop basse pour permettre à un individu de taille normale de se tenir debout, cette geôle possédait des murs en pierre solide et une porte composée d’un mélange de bois de chêne et d’acier quasiment indestructible, selon les dires des plus respectés ingénieurs Kaiu. La lumière des vives torches du couloir filtrait par un petit trou dans la porte. Assis, le moine se tenait adossé au mur du fond de la cellule, son visage légèrement éclairé par le faisceau lumineux.
« Vous vouliez donc savoir comment j’en suis arrivé là ? »
Le triste jeune homme, aux yeux d’azur acquiesça timidement. Pendant quelques minutes un étrange silence s’installa, uniquement rompu par les gouttes d’eau percutant les dalles du sol d’un rythme régulier. Après une longue respiration le Maître de la Tempête Menaçante reprit.
« Toute mon enfance, j’ai rêvé de ces récits, de grandes traversées en mer, de rencontres avec des monstres marins, de combats à bord des navires marchands, de mystérieux trésors conquis par delà les océans, que marmonnaient d’une voix rauque les seigneurs de la flibusterie, à moitié ivres dans les tavernes de Netsuai-Tanoshimi-Toshi, la cité des plaisirs ardents. Mes parents faisaient partie de ceux que les hauts Samurais du clan de la Mante nommaient communément, le non peuple. Mendiants, scélérats de toutes sortes et travailleurs impurs formaient cette catégorie crainte par la population et persécutée par les forces de l’ordre. Je traînais donc dans les quartiers les plus sordides, évitant de croiser les seigneurs Yoritomo ainsi que les hommes guerriers qui les servaient, m’insinuant dans un milieu dangereux et clandestin.»
Les deux prisonniers portèrent leur regard vers le plafond d’un air nostalgique. La silhouette de l’homme vouant sa vie aux Fortunes laissait deviner son choix de se mettre en position accroupie. Il palpa le mur de ses mains légèrement ridées. Il pouvait sentir les aspérités de la roche glisser sous ses doigts.
« Un soir, alors que je m’abandonnais à l’ivresse, activité devenue quotidienne chez moi, trois solides gaillards au visage grimaçant franchirent la porte de l’auberge. Désabusé, je décidais de laisser choir ces individus dans mon ignorance. Que pourrais-je espérer de trois forbans arborant les insignes d’un des plus prestigieux groupe de piraterie, la fraternité du léopard ? Je n’étais rien qu’un mendiant. Titubant je me dirigeais vers la sortie, lorsqu’un flibustier m’asséna un violent coup de coude dans les côtes. Il se leva et dans les secondes qui suivirent, je ressentis une avalanche de douleur. Mon visage était boursouflé et sanguinolent. Je sentis la souffrance parcourir mon corps pendant un moment qui me parut une éternité. J’avais toujours cru que les Buke auraient eu raison de moi. Au lieu de cela, j’allais être vendu comme esclave, transporté loin de chez moi vers les royaumes d’Ivoire. Effrayé, je sombrai dans l’inconscience. Un seau d’eau me fit reprendre mes esprits. J’étais dans un entrepôt du port. La peur et la pénombre m’empêchaient de distinguer nettement le paysage qui m’entourait, j’aperçus tout de même de nombreux sacs en toile servant à l’exploitation, des épices, pensais-je avec amertume. Un groupe de six personnes, dont l’homme qui m’avait si durement frappé se trouvait dans la pièce, m’entourant. Le plus charismatique d’entre eux s’adressa à ses pairs en ces termes : « Je ne fais pas dans l’esclavage, cependant j’ai besoin d’un mousse. Soignez-le. On le prend à l’essai. ». Je n’en revenais pas d’être choisi tout à fait par chance dans cet équipage de pirates mythiques. Je le sus quelques mois plus tard, le hasard n’y était pas pour grand chose. En effet, quelques temps auparavant, un maître tatoueur s'était servi de mon dos comme support pour exécuter ce qu’il appela son chef d’œuvre. Une étrange carte était donc peinte sur cette partie de mon corps depuis ce jour. J’ignore encore aujourd’hui pourquoi cet homme m’a choisi. Le capitaine Kiyonori me laissa la vie sauve pour cette unique raison. Je ne le blâme pas pour ce geste. Il avait entendu parler de moi et avait envoyé ses hommes pour me quérir. Pendant de longues années je fis partie de la confrérie et de l’équipage de ce célèbre capitaine pirate. »
Comme pour appuyer ses dires, le prêtre ôta le obi serrant son kimono. Son torse musclé laissa apparaître différentes brûlures aux formes reconnaissables. Les sigles et insignes pirates de la fraternité du léopard inscrits dans sa chair ne dépareillaient pas avec la mâchoire massive du mystérieux moine. L’espace d’une seconde, le temps que celui ci se revêtit, son interlocuteur put remarquer la tâche sombre et mystérieuse présente sur son dos.
« Je suis donc devenu pirate. Portant un nom aujourd’hui oublié et arborant les couleurs de la fraternité du léopard, j’écumais les navires marchands sous les ordres personnels du capitaine Kiyonori. Par chance je n’assistai pas à la destruction de notre groupe pirate par cet immonde tas de graisse puant de Doji Ryobe. En effet notre capitaine nous avait envoyés avec deux frères s’entretenir avec l’inestimable Yasuki Senji du clan du Crabe. Depuis ce tragique événement qui coûta la vie aux hommes de notre fraternité, Kiyonori prépare sa vengeance et je l’aide dans sa quête… Mais je n’approuve plus la voie de la violence…».
A ces derniers mots, le moine laissa paraître un regard vide, comme si de nombreuses zones d’ombres obscurcissaient un passé qu’il ne pouvait plus fuir. Le gaijin aux yeux clairs prit une longue respiration lorsque des bruits de pas se firent entendre dans le couloir…