Kõjiro a écrit :Si je me fais l'avocat du diable : en admettant que la sacem remplisse son rôle (si c'est bien le sien, je l'ai dit j'y connais rien) qui consiste à protéger les auteurs et/ou leurs droits, si Hugues Auffraiy décide de "libérer" ses droits
C'est effectivement là que se situe le problème. Pour soutenir Kyorou en me référant plus ou moins aux mêmes sources que Karamisu (notamment l'excellent ouvrage composé par J. Baetens), mais en y rajoutant
ceci, le droit
d'auteur est un droit typiquement français, et dont le paradigme, ça ne s'invente pas, est désigné comme "paradigme du génie".
Pour la version longue, cf le double billet que j'ai commis
ici, avec plus de détails historiques que dans la version courte que je livre ici :
1. Le cas de la France : le paradigme du génie
En France, l'oeuvre est considérée comme une expression de la personnalité propre de l'auteur ("de son génie", littéralement... comme quoi en France, traditionnellement, on ne se prend pas la dernière des crottes). Or, principes, traditions et compagnie interdisent à un quidam d'aliéner (vendre, faire commerce, en termes marxistes pour faire bonne mesure) tout ou partie de son corps, ou de son âme (logique, ça n'appartient pas à l'homme mais à Dieu, toujours traditionnellement). Donc l'auteur français, ou plutôt dire l'Auteur Français, qui est un génie, ne peut vendre la matière, l'expression de son génie. La solution française à la question de la thune liée aux oeuvres vient de la distinction platonico-chrétienne corps/esprit, qui permet aux éditeurs de dire, finalement : nous ne faisons pas de la thune sur l'esprit (=les idées) mais sur le corps (=le support), qui sont des choses bien différentes, et donc gérées selon des régimes différents. Bon, cette conception du droit a aussi permis pendant longtemps aux éditeurs de priver leurs auteurs de revenus en soutenant que 1. les auteurs étaient des mecs trop cool et trop largement au-dessus des choses matérielles (des aaâââaartistes, en somme) pour s'abaisser à faire de la thune sur leurs oeuvres, et 2. ils ne peuvent pas vendre leur génie, donc ils ne peuvent pas faire de thune là-dessus. Ne rigolez pas, les auteurs français, comme le Corbeau de la fable, se sont laissé coincer pendant plusieurs siècles par leur égo surdimensionné et frotté dans le sens du poil par les éditeurs (de là à en tirer des conclusions sur la congénitalité de... enfin... bref

), et il a, justement, fallu Beaumarchais pour commencer à mettre fin à ces conneries (pourtant lui non plus n'avait pas son égo dans ses chaussettes, comme quoi...).
2. Le cas de l'Angleterre et des Etats-Unis : le paradigme du laboureur
Par opposition, la conception anglosaxonne du droit d'auteur, elle, est bien plus adaptée au régime économique, a fortiori de marché : il s'agit du paradigme du "laboureur" : l'artiste est un laboureur qui travaille le champ de ce qui était déjà là avant lui, c-a-d la culture dans laquelle il vit, et qui travaille cette culture afin d'en sortir un produit, comme le fermier produit des patates ou des carottes par son travail ("labeur", d'ailleurs). Point ici de génie, dans la tête duquel naissent ex nihilo les magnifiques oeuvres qu'il daignera livrer aux manants béats d'admiration ; mais un homme qui, par sa sueur, travaille un matériau déjà présent avant lui, et vend le produit de son travail (dans des termes marxistes, de nouveau : il vend sa force de travail). Bref une rupture radicale entre la conception française de l'oeuvre, qui nourrit le fantasme de l'artiste "pur", qui crée des oeuvres d'autant plus magnifiques qu'il a su se préserver des influences extérieures, et la conception anglaise, qui considère l'oeuvre comme directement nourrie par la diversité et la richesse de la culture d'où elle est née, de la même manière qu'un fruit tire sa force de la richesse de la terre où il a poussé. En caricaturant à peine, l'artiste français n'a rien à faire pour créer : il attend patiemment, isolé dans sa tour d'ivoire pour ne pas être "pollué" par les créations culturelles qui existent déjà, et un jour, comme ça, l'inspiration va jaillir de son génie. L'artiste anglo-saxon cherche dans sa culture les éléments les plus riches, les plus beaux, et tout son mérite tient dans son savoir-faire, sa maîtrise des procédés qui vont lui permettre, à la manière d'un maître-artisan, de combiner au mieux les meilleurs morceaux, et produire le meilleur "fruit", la meilleure composition à partir de ces éléments : à la limite, son talent consiste plus à savoir sélectionner les plus beaux morceaux produits par ses pairs qu'à faire preuve d'imagination.
Du coup, dans cette conception du droit d'auteur, l'oeuvre ne fait pas plus partie de l'artiste que le fruit ne fait partie du paysan : il peut le vendre comme il vend son blé. Le "copyright" c'est cela : un droit d'exploitation qu'on peut vendre, acheter, etc, comme on vend, achète, etc, des fruits ou des légumes.
Donc le droit "d'auteur" est bel et bien une spécialité française. De plus, n'oublions pas un autre point important qui va faire hurler tous les idéalistes un peu naïfs : à la base, le droit d'auteur n'a pas été fait pour protéger les auteurs. C'est un droit, et c'est d'autant plus vrai en France, inventé par les éditeurs pour contester à d'autres éditeurs le droit d'exploiter certaines oeuvres. Pour se protéger de la concurrence, en somme. On la refait à partir de ce point de vue, en prenant la situation historique française : les éditeurs parisiens font interdire par le Roi aux éditeurs de province d'éditer les mêmes livres qu'eux. Exemple : les pièces de Racine.
L'éditeur parisien qui veut justifier son exclusivité dira (je fais uuuuuultra simple, hein, venez pas avec les nuances, la situation est beaucoup plus complexe, mais là c'est pour qu'on comprenne bien les principes) : l'oeuvre est un "produit" (paradigme du laboureur), l'auteur me l'a vendu, et il ne peut donc pas la re-vendre à quelqu'un d'autre puisqu'il n'en est plus propriétaire. Donc moi seul, qui l'ait achetée, peut l'éditer et me faire de la thune dessus.
L'éditeur de province, lui, dira : pas du tout, l'oeuvre est une expression de son génie (paradigme éponyme), il ne peut pas la vendre. Il peut permettre à un éditeur de faire de l'argent sur le support, mais ça s'arrête là : il reste possesseur de son oeuvre, et peut par conséquent autoriser autant d'éditeurs qu'il veut à faire du blé sur le support de son oeuvre. Donc nous aussi, éditeurs de province, pouvons contracter avec les auteurs pour imprimer et vendre leurs oeuvres même si ils ont déjà contracté avec un éditeur parisien.
3. La revanche des auteurs
Et un jour des mecs comme Beaumarchais ont débarqué dans cette querelle entre éditeurs, sur la base : "Tiens, mais on parle de nous, là? Ah, vous avez créé des droits pour les auteurs? Merveilleux! Oui, je sais, c'était une fiction commode pour vous disputer entre éditeurs... Mais maintenant que nous, auteurs, sommes au courant, nous allons prendre cette place que vous avez créée en notre nom ("droit d'auteur") et la réclamer en notre nom propre. Allez, amenez l'oseille, maintenant."
Voilà. En gros.
4. La situation actuelle
Au niveau de la situation actuelle, rien n'a changé, au fond, mis à part qu'au niveau commercial, c'est le modèle Anglo-Saxon qui prime, avec par chez nous quelques survivances du paradigme du génie, comme le fait que l'auteur ne peut jamais céder complètement son oeuvre. Mais ce qui compte réellement ce sont les droits d'exploitation, cédés à l'anglo-saxonnes à d'autres que les artistes. Et moralement, les Majors continuent à faire croire qu'ils parlent au nom du droit des artistes, pauvres artistes qu'on veut spolier de leurs créations. Mais comme au XVIIIe, il s'agit d'une magnifique imposture : on s'en fout des artistes, c'est juste un épouvantail pour faire culpabiliser le bon peuple qui refuse de déverser sa thune dans les poches des éditeurs. D'ailleurs aujourd'hui les chiffres sont encore plus clairs : quel pourcentage de la vente d'un disque va dans la poche de l'artiste?...