De ce que j'en sais, c'est assez compliqué :
- parmi les plus anciennes "frats", qui sont également les plus sélects en général, tu en as qui servent de réseau d'entraide entre membres. Une partie des collusions et des lobbyings abusifs que les autorités fédérales US constatent relève directement de liens tissés de cette manière.
- Chaque "frat" vise à priori une catégorie cible d'étudiants. Certaines n'acceptent que les adeptes d'un genre musical par exemple. Il y a souvent des entrecroisements entre des frats "culturelles" et certaines activités officielles des lycées style clubs et en fait, entrer dans la frat passe par l'adhésion préalable au club.La majorité ont des critères de sélection "annexes" qui sont en fait officieusement les vrais critères. A savoir, socioéconomiques, religieux ou ethniques. Selon le principe américain du "j'ai le droit de ne fréquenter que des gens qui me conviennent/ressemblent", il y a un nombre assez impressionnant de frats qui n'existent que parce qu'elles se placent en opposition à une autre frat tout aussi exclusive mais idéologiquement/religieusement antagoniste.
- Les frats ne sont pas mixtes (frats = fraternities au fait, pour les filles, ce sont les sororities). Certaines fonctionnent comme un réseau d'entraide durant les études, d'autres organisent des trucs sociaux (soirées, week-ends), pas mal mixent les deux.
- Il y a un nombre appréciable de lycées ou l'on blackliste les gens qui ne sont pas adhérents d'une frat. Légalement, rien n'oblige un lycéen ou un étudiant à y adhérer et les frats ne sont pas des émanations de l'administration de l'établissement. Après, on a des endroits ou les choses sont assez fusionnelles, voire génèrent des interférences directes dans la manière dont les profs exercent leur boulot. En moins radical, on a pas mal de bahuts ou les frats font la course pour engranger le maximum de membres et ou les distinctions entre chacune sont plus cosmétiques que réelles vu que fondamentalement, elles ciblent les mêmes CSP et les mêmes "ethnies" en majorité. Assez souvent, c'est dans un esprit bon enfant mais il y a des tonnes de cas ou des individus sont laissés sur le carreau (parce qu'ils ne veulent pas jouer le jeu ou plus simplement parce qu'ils sont dans le collimateur d'un gars influent dans la grosse frat du coin que personne dans les autres n'ose contredire au-delà de certaines limites) et font ensuite l'objet d'une forme plus ou moins larvée d'exclusion sociale au sein de la communauté scolaire. Généralement, cantonnée aux autres lycéens/étudiants mais pas toujours… à l'inverse, certains établissements ont des problèmes ou des désaccords chroniques entre leur administration et les frats (l'université de Yale par exemple).
- A l'université, les frats sont beaucoup plus ouvertement constituées autour de critères socio-économiques, ethniques ou religieux qu'en lycée. De fait, l'université US n'a jamais eu les prétentions françaises de servir d'ascenseur social pour un maximum de gens mais représente un cycle auquel relativement peu de jeunes accèdent parce que la sélection sur dossier et sur revenus (sans parler de celle sur l'origine ethnique) y est bien réelle. Certaines jouent cependant le jeu de l'hypocrisie en aidant par exemple un jeune étudiant noir de milieu pauvre à obtenir une bourse… s'il fait partie des meilleurs joueurs de football du campus. Parce que ça fait toujours bien d'avoir la star locale dans sa liste de membres, même s'il a la peau noire…
- J'oubliais… les soirées et sorties frat' sont un peu spéciales forcément, vu que généralement c'est une orga uniquement composés de mecs ou de filles qui doit se débrouiller pour faire une teuf exclusive mais rassemblant un max de "ça en jette". Ca implique généralement du pognon, pas mal d'alcool mais surtout, dans les soirées mecs, que seules les bombes du coin puissent entrer dans le truc. C'est-à-dire des filles qui ne sont pas des membres mais qu'on sélectionne selon leur cul et la manière dont elles le mettent en valeur. Et il y a assez de filles désireuses de pouvoir se vanter d'y avoir été pour que ça marche… y a même eu des "participations croisées" ou une frat' et la sorority équivalente organisent leur méga-teufs exclusives ensemble une fois l'an au moins. Sinon, y reste les bars à messieurs ou à dames avec des effeuillages tarifés et les soirées spéciales réservation de l'établissement en entier.
D'une façon globale, elles encouragent l'identification au groupe et dans les pays influencés par le modèle anglo-saxon et ex-colonies comme l'Inde, on a parlé de ghettoisation active qui ne fut reconnue du bout des lèvres que bien plus tard en occident. Les premiers ouvrages anglosaxons qui en parlent remontent à 1955, les plus anciennes frats à au moins 1880, pour les plus célèbres. Pour la petite anecdote, cette discrimination socio-ethnique provoqua en réaction l'émergence de frats noires dans un milieu universitaires ou les afro-américains étaient (et sont encore) peu représentés. Alpha Phi Alpha qui fut fondée en 1906 est la plus ancienne frat afro-américaine connue. Elle eut au nombre de ses membres Martin Luther King entres autres.
Curieusement, les médias US ou les rapports moins sensationalistes ne parlent jamais des frats les plus anodines ou exclusives, qu'elles soient cool ou plus ambigues, qui généralement sont purement locales. Par contre, les grosses frats qui ont des branches dans la majorité des lycées ou universités sont régulièrement pointées du doigt pour des histoires de favoritisme, de magouilles économiques ou électorales (aux states, on élit les maires mais aussi les procureurs et les sheriffs au fait) et j'en passe.
Les incidents de bizutage se comptent en milliers chaque année rien qu'aux USA, pour ceux dont l'existence est publique. Et ceux là dépassent largement le coup du "vas vendre des rouleux de PQ dans la rue habillé en clown".
Les provocations racistes envers les non-membres sont au moins aussi nombreuses mais sont également moins dissimulées que les "initiations" humiliantes parce que les minorités s'organisent. Les plus répandues et banalisées sont les "nigger nights" ou pendant une soirée tous les membres d'une frat vont se "déguiser" en jeunes blacks des banlieues et faire les cons dans leur local et son pourtour immédiat à coups de gamineries vulgaires et caricaturales qui peuvent parfois déborder dans le racisme déclaré ou les incidents de harcélement "bon enfant" de la population féminine du voisinage.
Quand aux filles invitées pour leurs fesses dans les frat parties, y a pas une ville des Usa ou du Canada qui chaque année n'ait au moins une anecdote "alcool+poudre+forcing psychologique = tu te réveilles sans ta culotte mais avec des souvenirs pas vraiment cocasses en prime" qui se termine devant le tribunal du coin. Mais alors, pas une.
Je ne parlerais pas des politiciens et de leur passé dans telle ou telle frat', ou de la manière dont ils font du forcing pour que celle qui les a accueillie autrefois reste à la fois dans le vent et sélective (c'est là qu'on retrouve la "perpétuation des élites"). Ca fait partie des trucs récurrents dans la politique de comptoir US, un peu comme la franc-maçonnerie ici mais en plus diversifié. Ah, les adeptes de la méritocratie libérale "tu as le poste que tu mérites dans la boite" sont aussi souvent un peu génés aux entournures quand on identifie comment est arrivé dans le fauteuil le principal responsable de la faillite d'une entreprise locale de premier plan…
Enfin bref, les frats, c'est pas Disney
