Cette énergie et cette productivité, ne vaudrait-il pas mieux les mettre au service d'un univers personnel ? Qd on arrive à écrire un quasi roman dans une franchise qui ne nous appartient pas - et donc, qu'on a presque aucune chance de se voir publié -, n'est-ce pas frustrant de ne pas aller plus loin ?
Bonne question, s'il en est.
Je crois que c'est possiblement frustrant comme tu dis, mais surtout pour ceux qui
veulent en effet aller plus loin. Mais :
- on a pas forcément de telles intentions la première fois qu'on se livre à cet exercice (ni forcément un certain nombre de fois qui suivent)
- il y a des gens qui ne comptent simplement pas aller plus loin. Jamais. Oui, je sais, ça fait drôle de le dire comme ça, mais il y en a, dans les fanfictionneurs. Je pense que c'est lié pour bonne part à quelque chose que je vais développer plus loin.
Ensuite, je crois - et je pense que tu as certainement pu le constater toi-même Ding On - que les énergies mobilisées dans l'un ou l'autre cas (création dans un univers pré-existant ou création ET mise en scène de son propre univers) ne sont pas du tout les mêmes.
Il ne s'agit pas de libérer une quantité donnée d'énergie créatrice dans une franchise OU dans un univers personnel, comme si l'investissement prenait simplement une teinte différente, une forme différente. Il y a toute une démarche d'assimilation d'un univers existant et d'insertion dans cet existant lorsqu'on fait dans la création sur franchise... et une toute autre démarche de création ex-nihilo.
Comme on le sait, un univers personnel se développe au fur et à mesure, et on assiste au va et vient entre le contexte et les éléments dramatiques qu'on veut y mettre en scène, chacun des deux nourrissant l'autre (j'ai des éléments de contexte qui me donnent des idées dramatiques tout en induisant certains possibles et certaines limites, j'ai aussi des idées dramatiques qui vont m'amener à développer le contexte pour leur donner un cadre, ou à le modifier parce qu'elles auront un certain impact). On ne crée pas un univers perso de A à Z avant de se dire "bon, c'est terminé, maintenant, je raconte quoi là dedans ?".
Dans l'univers pré-existant, on doit au contraire -à moins de vouloir simplement faire du clone de tout ce qui a pu être déjà officiellement écrit en termes dramatiques par les officiels, ou la majorité des fans - se trouver un ensemble de "niches", de trucs déjà exploités mais qu'on développe à sa manière, avec un "twist", ou de trucs laissés de côté jusqu'à ce qu'on s'en mêle. Endroits à peine mentionnés, figurants en arrière-plan, groupes à demi-oubliés... autant de possibles marchepieds et muses qui pourront - si l'on ne se viande pas dans le style évidemment - trouver leur public si on les développe à bon escient, au moins comme base de travail. Par contre, on remet en cause certaines choses à ses risques et périls...
Je dirais donc, à titre purement perso, que la nature que prend cette démarche créatrice est en fait assez différente selon qu'on crée de A à Z ou qu'on insère/transpose/réinterprète à partir de l'existant, on peut dans un premier temps se sentir bien plus à l'aise dans un type de travail que dans l'autre.
Et c'est une erreur.
Parce que si on fait un peu attention, plus à ce qu'on crée et moins à ses propres doutes et questionnements, on finit par réaliser qu'en fait, quelle que soit notre démarche, on passe son temps justement à transposer, réinterpréter, découper en morceaux des univers existants pour les réassembler dans d'autres. Quand on regarde ces mêmes univers qui nous inspirent, d'ailleurs, on peut voir qu'ils sont toujours eux-même un mélange d'éléments disparates sortis de plusieurs sources distinctes et réassemblés, le tout avec quelques trucs originaux qui sont le plus souvent induits par la manière dont l'assemblage a été fait. Si je prends 15 univers de SF parlant d'un empire humain à l'échelle de la galaxie, même s'ils sont très différents, je vais vite réaliser que 98% de leur contenu (en dehors des choix de noms propres) n'a rien de si original que ça, s'pas ?
les univers originaux qui nous inspirent ne sont dans leur quasi-totalité pas si intégralement originaux que cela. Et pourtant, chacun d'eux à un cachet, une teinte, une forme, qui nous parle.
Quand on en arrive à ce stade là, en tant que créatif, on constate donc que la création ex nihilo est de fait quasiment impossible, à moins de n'avoir jamais rien lu, vu ou consulté dans les thématiques qui nous parlent jusqu'au jour où on a décidé d'y créer. No comment
Et on peut donc en arriver à se "replier" dans le fanctionnisme, puisqu'on ne peut franchir cet obstacle apparemment infranchissable créé par notre égo : "je" ne peux parvenir à créer quelque chose de "totalement inédit et nouveau", alors qu'à l'inverse, on a déjà sa "place" plus ou moins reconnue dans des communautés de créatifs évoluant dans des univers existants.
Et c'est notre deuxième erreur.
Parce que - à moins de lancer soi-même un nouveau genre littéraire, musical, cinématographique ou autre... TOUT LE MONDE, même le créatif le plus original qu'on puisse concevoir, ne crée RIEN véritablement ex nihilo (et même ceux qui créent un nouveau genre, d'ailleurs... mais bon, c'est un autre sujet).
Ce qui induit donc que, oui, on peut tout à fait se lancer dans un univers personnel.
C'est la bonne nouvelle.
A condition de sauter le pas et d'accepter le fait que pour bonne part, même si l'on en était pas conscient soi-même jusque là, cet "univers personnel" ne sera en fait dans sa majeure partie qu'un assemblage d'idées et de sensations plus ou moins connues tirées d'autres sources, auxquels on ajoute sa "façon" personnelle, et quelques petites choses plus originales ici et là.
Tout ça pour dire quoi ?
Qu'il ne faut pas avoir peur de se lancer un jour dans quelque chose de plus personnel. En sachant que
rien n'est jamais à ce point personnel, justement. Nous n'évoluons
jamais hors de notre univers imaginaire individuel, qui n'est au final qu'un ensemble d'interprétations et d'affinités développés dans sa grande majorité à partir... des oeuvres d'autrui

et que cet univers imaginaire individuel correspond à ceux d'autres individus, non pas dans sa totalité mais dans certains pans de son édifice.
Et c'est tout à fait normal.
Si c'était à ce point personnel, indépendant de l'imaginaire que nous partageons avec les autres... alors, avec qui pourrions nous bien partager nos créations ?
Je rejoins Ding On et je pense que trop souvent, les gens font un choix excessivement rigide entre le fanfictionnisme ou la création personnelle, parce qu'il y a une dichotomie apparemment insurmontable entre évoluer sous le regard des autres dans des "univers autorisés" OU prendre le risque de se lancer tout seul - là encore sous le regard des autres - en sachant qu'on ne sera pas si original qu'il nous arrive de le croire.
Les peurs ne sont pas les mêmes (dans "l'univers autorisé" on peut toujours se dire "l'univers est bon, si ça n'a pas plu, c'est juste que moi je sais pas y faire/qu'ils sont des rustres sans la moindre once d'originalité/insérez votre pirouette égotique personnelle à cet endroit"... dans l'univers perso, ce sont nos choix de contexte et de narration - donc bien plus notre individualité propre dans notre idée - qui sont remis en cause si on nous rit au nez...) mais en fait, elles ne sont pas si différentes que ça, c'est la perception que nous en avons qui nous induit à y voir bien plus de différences et à chercher la démarche dans laquelle on se sentira le moins exposé au niveau le plus intime : le fanfictionnisme.
Parce que l'univers reconnu, et bien il est déjà accepté sous sa forme par les fans, dont nous-même. L'univers que l'on crée perso, on a soi-même des doutes à son sujet.
Prendre le risque de se lancer, c'est prendre celui de se casser la figure. Mais c'est aussi se donner la possibilité d'aller au bout de ses envies, qu'il s'agisse de découvrir qu'on a eu raison, ou qu'on a peut-être un peu trop présumé de notre talent. C'est aller un peu plus non pas vers les autres, mais avant tout vers soi-même. Et on en retirera toujours quelque chose. Même si on ne le fait qu'une fois.
Ne pas tenter cela, c'est éviter l'humiliation possible, ou la remise en question sur nos rêves. C'est moins douloureux, potentiellement. Si on se plante... et on ne se plante pas forcément...
Mais c'est aussi ne jamais savoir si l'on peut ou pas créer quelque chose qui ne soit pas déjà "pré-approuvé" par les autres... c'est à dire que ça revient à prendre tout ce dont on a envie et à le réduire dans une petite bouteille parce que les autres savent que ça porte une étiquette qui dit que c'est proche d'un truc qu'ils peuvent déjà trouver en rayon...