Message
par Kocho » 28 sept. 2005, 03:29
Donc émanons du débat en question et poursuivons...
Oui, évidemment... si on a des intégristes de la vision rationalo-historique (ce qui est loin d'etre le cas de la plupart des historiens de profession) à la table c'est un peu dur... J'évite d'en avoir, cependant, parce que cette attitude m'est antipathique... "Le JdR historique, c'est nul, on ne peut prendre aucune liberté" revient en fait à dire "Le JdR historique est nul si on ne prend pas de liberté, et ceux qui n'osent pas le faire pas ne devraient pas masteriser ou jouer de l'historique..." J'ajouterai : le JdR historique, quand ça marche, c'est génial et ça donne des sensations uniques comme Mj et comme joueur. Hors L5R ce que j'ai eu le plus de plaisir à masteriser ce sont des scénarios historiques. Et l'une des meilleures campagnes que j'ai faite en tant que joueur est une reconstitution historique d'une expédition Antarctique totalement inventée (mais décrite avec une minutie incroyable) où les évènements et personnages historiques se mélangent sans arrêt à la fiction et où l'exactitude des données sur la glace, les conditions de survie et l'équipement étaient renforcées par des documents d'époque et contrebalancées par un scénario haletant. Tout ceux qui ont participé à cette aventure s'y sont "crus" et pourtant le fantastique n'était pas absent... (Le nom de la campagne en question c'est Beyond the moutain of madness et c'est une campagne AdC, d'ailleurs, a plupart des campagnes AdC sont historiques - avec du fantastique et de la SF à égalité… Dans les Masques ou Orient-Express, on croise même une ou deux personnalités de l'Histoire, et ça ne semble pas gêner les dizaines de milliers de personnes qui y jouent de par le monde...)
L'Histoire n'est pas une science exacte et la "vérité historique" unique et irréfutable est une escroquerie. Un historien ne propose jamais qu'une vision, partielle d'autant que fondée sur des documents fragmentaires. Je ne sais plus quel médiéviste (Le Goff, peut-être) a dit "Le problème c'est qu'on conserve les papiers administratifs mais qu'on brûle les lettres d'amour". La première qualité de l'historien disait un de mes profs, c'est de savoir qu'il ne saura jamais tout et qu'il lui manquera souvent l'essentiel... J'ajouterai que la première qualité du conteur c'est d'inventer ce qu'il ne sait pas... (Mais bon se documenter sérieusement et en profondeur, c'est bien aussi).
Si ça rebute un joueur cependant, je ne lui ferais pas jouer de scénarios historiques (d'ailleurs je n'oblige jamais qui que ce soit à jouer), mais pour l'instant je n'ai pas eu ce problème. En général, ce genre de proposition recueille plutôt l'enthousiasme... J'ai même un ancien étudiant en Histoire à ma table, passionné d'Histoire médiévale, et mes scénarios médiévaux n'ont posé aucun problème quand je les lui ait faits jouer...
Non seulement je ne crois pas qu'on puisse avoir une vision unique de l'Histoire mais l'Histoire (et la connaissance qu'on peut en avoir) comporte suffisemment de trous pour y nicher ce qu'on veut. Je masterise en cce moment une campagne qui se passe dans l'Ouest américain au XIXème et inspiré de faits réels. L'un de mes joueurs connaît très bien la période, mais pas la région où se passe le scénar ni les faits dont je me suis inspiré (je m'en suis assuré auparavant). La plupart des décors sont "authentiques" mais j'interprête les PNJ (dont beaucoup ont vraiment existé) à ma manière - et qui saurait me contredire vu qu'il n'y a pas tellement de moyens de vérifier ? L'Histoire s'intéresse souvent d'abord au faits généraux. J'ai accès à tout un tas de documents quasi inconnus (et en Anglais), et même avec un spécialiste de ses évènements très pointu à la table (ce qui n'est pas le cas), je pense avoir peu de chance d'être contredit... Et puis quand je ne sais pas un truc (genre sur la façon dont on soignait une blessure à l'époque) je me tourne vers un joueur qui sait (il y a un médecin à la table)... Le MJ n'est pas obligé de TOUT connaître non plus. Les joueurs ont le droit de s'exprimer si à l'évidence un MJ connait un sujet moins bien qu'eux (et c'est même bienvenu à condition que le joueur ne soit pas un terroriste psychorigide qui fait des menaces de mort à chaque fois que quelqu'un fait une erreur).
Si les PJ agissent de façon à changer ce qui s'est passé, ce n'est pas très grave, de toute façon… il ne s'agit pas d'évènements propres à changer la face du monde. Et le but n'est pas de recréer l'Histoire qui s'est déjà déroulée et qui n'est pas faite pour le médium JdR de toutes façon, mais de créer ensemble une narration qui nous donne de l'émotion, qui fasse sens et qui nous pose des questions sur la condition humaine, la vie, la mort, tout ça... (ça peut paraître ronflant dit comme ça, mais toute narration vise à cela, même les histoires de Toto...)...
Pour l'histoire japonaise, c'est particulièrement absurde d'être intégriste, car dans leurs fictions (mangas, films, romans) les auteurs japonais ne se privent pas de mettre les faits sans dessus dessous (Ogami Itto renconte indifférement des personnages nés à un siècle d'écart, à coté L5R est un chef d'œuvre d'horlogerie question cohérence chronologique)... Parce que les lecteur de mangas, eux font très bien la différence entre une fiction (qui crée une illusion plus ou moins convaincante du réel) et l'Histoire (qui tente de retrouver la vérité sur une époque). Un illusionniste qui fait disparaître son assistante n'est heureusement pas interrogé par les spécialistes de la physique sur le fait que c'est impossible de faire disparaître quelqu'un, l'intérêt est dans l'illusion non dans le fait que la disparation soirt réelle. À un certain niveau, le spectateur SAIT que l'assistante n'a pas vraiment disparu, de même que le joueur/spectateur SAIT que l'histoire contée n'est pas réelle - ce qui ne l'empêche pas d'être vraie. (Et, Ding On, autant dire qu'une histoire se passe dans un monde imaginaire ou dans un monde parallèle au notre fait illusion, autant dire qu'on joue dans un monde parallèle à un monde imaginaire commence à sentir le factice, qui est ennemi de l'illusion...)
C'est peut-être dû à l'excessive tolérance des joueurs que je fréquente, mais le fait de masteriser des scénarios historique ne m'a posé aucun problème. Je suis plus réticent à jouer dans un univers créé pour un but précis et en changer totalement le sens, ou au contraire d'être forcé de le rendre avec trop de servilité. J'ai eu ainsi de mauvaise expérience de MJs qui reprenaient des univers connus en admirant tellement l'œuvre originale qu'il était impossible aux PJ d'y intervenir en profondeur et de s'exprimer à côté des grandes figures (Elric, Corwin etc.). Ou encore de MJ qui défiguraient un univers pour le simple plaisir d'un effet puéril (j'ai le souvenir d'avoir joué une atroce partie de MERP en club, où l'on jouait des mercenaires sans foi ni loi menés par un psychopathe, ce qui non seulement était lourd, mais s'opposa tellement à l'univers que celui-ci s'effondra sous nos yeux quand on rencontra Galadriel au hasard de nos aventures picaresques...)
Les scénarios historiques que j'ai pu faire en tant que joueur ne tombaient pas trop dans ce travers (ne serait-ce que parce que les univers historiques ne dépendent pas d'une vision unique incontournable... en tout cas ça ne devrait théoriquement pas être le cas) et sont généralement le fait de MJ passionnés...
La campagne la plus satisfaisante que j'ai masterisé se passe dans les années 20, elle est historique avec du fantastique (mais pas lovecraftien) et je continue de penser que notre monde est le plus vaste champ d'histoires qui puisse être. Que ce soit à notre époque ou à une autre, je serais incapable de me passer de l'inspiration qu'il procure...
Pour le fait de s'écarter de la Storyline, je tiens à rappeler que ce débat a commencé parce que je défend l'idée que oui, on peut s'écarter de la storyline de L5R et ne la prendre que comme une vague inspiration. Ce qui me gêne dans les JdR fondé sur des œuvres trop connues et trop fortes c'est :
1° qu'il est difficile de faire changer ou abandonner la "storyline" connue des joueurs sans tomber dans l'abstraction ou la parodie, (ce qui est vrai pour L5R quand on joue avec des gens qui connaissent la storyline, raison pour laquelle je ne le fais pas)
2° qu'en prenant trop en compte la Storyline ça écrase les PJ.
3° que la vision artistique d'origine (romans films) impose généralement des thèmes et des ambiances dont il est difficile de se dépêtrer sans risquer de décevoir les joueurs (la plupart des campagnes Ambres qui tournent court, collapsent à cause de ça, m'a affirmé récemment un joueur ayant abandonné ce jeu après moult tentatives ratées et une seule réussite, presque par hasard).
Autant les points 1 et 2 peuvent être réglé avec des acrobaties (en ne faisant pas jouer à l'époque ou dans les mêmes lieux que l'œuvre d'origine), autant le 3 - qui renforce les deux autres – me semble quasi insurmontable. Or de ces trois problèmes c'est le seul qui ne se pose quasi jamais dans les scénarios historiques (sauf dans ceux inspirés de romans historiques mais bon)...
Quant aux autres points :
1° On peut changer l'Histoire sans que cela se voie trop, même avec des historiens à la table (et j'en ai eu...), le tout est de trouver une période ou une région méconnue (et il y en a toujours). Et sinon la solution Poul Anderson fonctionne bien (on est dans un monde parallèle). On peut même aller plus loin et utiliser des époques controversées, non pour relancer la controverse mais pour se permettre une liberté plus grande au nom de "même les spécialistes n'en savent rien, donc si je dis que c'est comme ça, c'est comme ça..."
2° Avec les figures historiques importantes, il y a plusieurs façon de s'y prendre :
• On peut ne pas faire intervenir de figures historiques "écrasantes" ou faire son possible pour les rendres humaines et réelles. Il est toujours sympa de renconter Bayard, Mata-Hari ou Lawrence d'Arabie du moment que ce n'est pas eux qui résolvent le scénar. En revanche jouer un groupe qui monte convaincre le roi de France de combattre les Anglais pendant la guerre de cent ans, et rencontrer Jeanne D'Arc à la cour qui remporte le morceau, ça énerve.
• on peut les faire interprêter par les joueurs (ça peut être risqué, mais j'ai cependant vu un joueur utiliser avec succès comme background une page photocopée d'encyclopédie historique dans une campagne Vampire donc pourquoi pas dans une campagne historique...)...Je tiens à noter ici que c'est très facile pour les univers de fiction avec des personnages à interprétation variables comme les super-héros, Robin des Bois, Ulysse etc. mais très difficile dans les mondes issus de la vision d'un auteur unique (en général). Cependant, j'ai entendu parler d'un scénar où un joueur interprétait Conan avec bonheur. Donc bon, il n'y a pas forcément de règles absolue sur ce point...
• On peut aussi ne faire intervenir les grandes figures historiques qu'en bruit de fond et avec subtilité (j'ai vu un Mj faire un scénario historique où les PJ ne comprennent qu'à la fin que le type qui les accompagnait était le futur Guillaume le Conquérant... J'imagine que si le PNj était mort, il n'aurait tout simplement pas été Guillaume le conquérant...).
• On peut jouer tout simplement à une époque assez obscure mais troublée et où des héros-PJ auraient leur place (par exemple sous un "Roi fainéant" type Childéric II)... (La Ding On solution, autrement dit)
Il y a vraiment beaucoup de façon de régler le problème....
Et puis est-ce vraiment gênant si le gouverneur espagnol de Tortuga laisse sa place aux Anglais deux ans plus tôt que dans la réalité historique sous l'effet d'une action de PJ ? Et dans un Western, qu'un PJ tombe amoureux d'une Calamity Jane plus proche de Sharon Stone que du laideron historique, ça vous rebute vraiment ? Il ne s'agit pas de tomber dans le négationisme, il s'agit d'exercer ce qu'on appelle la licence poétique. Et sans cela, pas d'histoires, jamais...
Jouer un général romain n'ayant pas existé peut poser problème à certains, mais le fait que Maximus soit une pure invention d'Hollywood vaguement inspiré de quelques lignes de Gibbons n'a pas trop gêné la majorité des spectateurs de Gladiator (et ceux que cet élément précis a gêné permettez-moi de considérer que ce sont des puristes au sphincter contracté). Long John Silver n'est pas non plus un véritable pirate. Roland, cité plus haut comme historique, est une fiction avant d'être un personnage réel (certes il y a eu un Roland de la Marche mort à Roncevaux mais il semble qu'il n'était pas très important et certainement pas le neveu de Charlemagne, d'ailleurs Roncevaux n'était pas une bataille contre les Sarrazins mais probablement contre des peuplades régionales apparentées au basques.)
Et on peut continuer en citant la quasi intégralité de Dumas, mais aussi, je suis désolé de l'apprendre à ceux qui y croyaient : Kenshin. Oui c'est bête et brutal, mais Kenshin n'a jamais existé. C'est une invention faites par des japonais (en plus) sur leur propre Histoire (quelle horreur !). Salauds de scénaristes de mangas qui ne respectent pas la vérité historique. Nous en JdR on est quand même plus balèses, on n'est pas du genre à faire ça, non...on s'abstient carrément de s'inspirer de l'Histoire comme ça on ne dit pas de conneries... Au fait, le père Noël non plus n'existe pas.
Raconter des histoires inventées sur notre passé se fait depuis la nuit des temps avec des succès divers, tout simplement parce que notre passé, sans cela, serait une matière morte (et ce n'est pas la vision rationnelle historique qui peut changer ce fait). Si les écrivains s'étaient dit "on ne peut pas inventer dans un contexte historique", les plus grandes œuvres de notre patrimoine n'existeraient pas, de l'Illiade en passant par Shakespeare (qui accumule les anachronismes). Réinventer le passé que ce soit en racontant l'histoire d'un seigneur italien de la Renaissance ou d'un humble paysan pendant la Révolution, c'est rendre hommage aux gens qui nous ont précédé, non par des mensonges mais en rappelant une vérité essentielle : c'est que ceux qui ont vécu avant nous étaient des hommes comme nous et que leurs problèmes ressemblaient aux notres. Entre le racisme historique dont parle Heers qui fait considérer les gens du passé comme des abrutis (ben oui, ils n'avaient pas télé) et l'évocation écrasante des grandes figures parfaites des hagiographies du début du XXème siècle, les narrations d'inspiration historique viennent nous rappeler que, seigneur ou humbles, les hommes sont toujours des hommes, de chair de sang mais aussi de passions et de rêves, de qualités et de défauts. Et c'est une des fonction du conteur que d'inventer avec une simplicité qu'autorise l'oubli leurs caractères et leurs amours qui nous ressemblent tant.
Et je ne vois pas ce qui empêche de rendre ce même hommages avec le JdR qui n'est qu'une forme de narration moderne, mais obéissant sur bien des points - dont celui-ci - aux mêmes principes que les autres...