[Background] Hida Koan

Ce Forum est dédié à être un recueil pour les histoires que les Forumistes rédigent dans le monde de L5R.

Modérateurs : Magistrats de Jade, Historiens de la Shinri

Avatar de l’utilisateur
Hida Koan
Bureau
Bureau
Messages : 9950
Inscription : 01 juil. 2003, 12:18
Localisation : LE PIN (77181)

[Background] Hida Koan

Message par Hida Koan » 04 janv. 2005, 17:57

Il m’a touché et j’ai souffert

Il m’a touché et j’ai souffert. Ce fut bref mais terriblement douloureux. Le monde entier en moi pour un instant, la morsure de l’existence me prend. Dans ce maelström d’émotions, je viens à la vie en pleurant. Ma mère geint, mon père exulte. Je suis un garçon, et je porte déjà en moi la puissante ténacité des Hida. L’heure est tardive, la lune flamboie. En cette première soirée, je me noie en elle. Comme un phare au-delà de l’effroi, comme la lueur qui me fait supporter ce que je vais devoir maintenant endurer. Je joins l’univers, je joins ma destinée et pour toujours dorénavant nous serons liés. Si petite chose au pouvoir si grand : je suis le premier enfant de mes parents. Comment présager de ce qui m’attend ? L’avenir s’étend devant mes yeux presque infiniment. Je vivais simplement, dans le noir réconfortant, dans la chaleur sécurisante, dans un monde aseptisé, à l’abri de toute insécurité. La lumière aveuglante puis douce, les odeurs étouffantes puis enivrantes, la fraîcheur glacée puis agréable ; le monde m’a touché et j’ai souffert.

Il m’a touché et j’ai souffert. Je cours à perdre haleine, je cours pour lui échapper. Il me suit en ricanant et je n’arrive pas à le distancer. Mes pas sont courts, mes jambes fragiles, je n’ai que cinq ans le sait-il ? Il fait beau, l’herbe caresse mes mollets, la brise est tiède et la journée si exceptionnelle. Aujourd’hui je vois mon père, cela n’arrive que très rarement. Aujourd’hui je vois mon père et c’est en m’amusant qu’il m’apprend. Il est grand et fort, il sert l’Empire et je l’admire… Ainsi distrait je suis tombé sur les rocs et le sang a coulé. Hier encore j’aurais pleuré, hier encore lui m’aurait relevé. Pourtant rien de cela n’est arrivé. Regarde-moi Fils, tu es un homme. Relève-toi Fils, tu es un Hida. Tu découvres le monde, nombre de choses périlleuses t’attendent tapies dans l’ombre. Prends ceci et relève-toi. Le petit disque de jade brille dans ma main. Mais son éclat cesse soudain… L’obligation, la continuelle servitude, le sacrifice d’une vie, la plénitude dans l’accomplissement, le devoir nécessaire ; le destin m’a touché et j’ai souffert.

Il m’a touché et j’ai souffert. L’homme se tient dans un coin de la pièce. Mon regard s’aiguise, mes muscles se tendent. A l’affût du moindre geste, j’attends patiemment le signal. Alors un son se fait entendre et déjà l’angle de la salle est désert. Je fais volte-face, serrant dans mes mains la seule arme que j’ai. Il est là devant moi, le regard calme, l’esprit clair, toute la concentration du monde enfermée un fugace instant dans cet homme. Je suis déjà presque aussi grand que lui, ses biceps saillent, les miens ne sont que naissants, j’ai treize ans. Mon aîné et maître est bien plus fort, bien plus agile, bien plus rapide. Le coup est asséné avec violence, pourquoi retenir les chocs, qui le fera par la suite ? Le boken m’a heurté à l’épaule, la douleur est vive et le bras endolori. Il s’en est allé, le travail fait : je ne suis pas prêt. Tant d’efforts et pourtant pas de récompense, je dois être plus assidu, je dois me donner au sabre, lui laisser prendre mon âme. Quelle déception : mon sensei m’a touché et j’ai souffert.

Il m’a touché et j’ai souffert. L’air est vicié, le sol est aride et cependant je suis dans mon élément. Je marche d’un pas décidé, le regard absorbé par l’environnement. J’ai vingt ans, je suis un samurai du clan du Crabe, en pleine excursion dans l’Outremonde. Je suis sur le chemin du retour, ma mission est achevée et je m’en retourne sur le Mur. Des bruits de combats tintent à mes oreilles, alors je cours droit devant moi. Un simulacre d’être me fait face, il a les traits de mon père et porte son sabre. Le trouble est grand mais la rage l’est également. Je frappe, je tranche et enfin il ploie. Ici je tombe en sachant que personne ne me relèvera. Le poids des actes est lourd, celui des souvenirs inimaginable. Mon devoir est accompli. Mes mains tremblent et mon cœur saigne mais l’honneur est sauf : j’ai tenu le rôle pour lequel j’ai été choisi. Pourtant la douleur m’assaille, pourtant ma mémoire me torture et dans le flot des drames je ne suis qu’une larme. Quelle qu’en soit la raison, je paye le prix de mon acte. Le remord m’a touché et j’ai souffert.

Il m’a touché et j’ai souffert. Les pierres sont lourdes et froides, je ne peux pas vraiment bouger, je ne peux pas réellement respirer. Un pan de mur s’est effondré et m’a enseveli en son sein. Je cherche à tâtons une issue qui se fait attendre. Les bras tendus dans ce boyau de roches, je cherche l’air qui se fait si rare. Une lueur se dessine, lointaine et faible. Le chemin de la survie s’ouvre à moi et son étroitesse m’oppresse. Lentement je m’extirpe de ma geôle filiforme. La pièce est ronde et basse, ici aussi l’éboulement s’est fait sentir. Au centre de cette tombe gît un monstre noir, entre ses membres chitineux repose un corps agonisant. L’armure brisée et le pouls lent, ma bien-aimée va rendre l’âme. En faisant son devoir, comme nous tous, elle a donné sa vie. Doucement je l’observe, offrant son dernier souffle à mon regard triste. La peine me submerge. L’absence sera difficile, le vide crée est insondable. L’affection est bien étrange et en cet instant elle blesse plus qu’elle ne choie. L’amour d’une femme m’a touché et j’ai souffert.

Il m’a touché... L’univers n’est qu’un ensemble de rouages. Tous les engrenages se lient, influant sur les autres et les soutenant aussi. La moindre pièce absente met à mal tout l’édifice bringuebalant de nos vies. Nous sommes partis d’un et sommes toujours unité. Ceux qui vivent en guerroyant. Ceux qui choisissent la parole comme arme. Ceux qui, de leurs nobles qualités cultivent les champs. Ceux qui festoient leur vie durant. Ceux qui agissent dans l’ombre en suivant leur devoir. Ceux qui contemplent sans savoir. Ceux dont la connaissance m’étourdit. Ceux qui vivent à l’écart de la vie… Ceux que j’aime et ceux que je méprise, nous ne sommes qu’un car seul nous ne sommes rien. C’est ce concept qui me fait vivre, c’est ce concept qui me fait tenir. Chaque homme a besoin de l’autre et en chacun je dois me reconnaître. Sous peine de destruction, chacun se doit de comprendre que telle une goutte d’eau, nous ne sommes rien individuellement dans la grandeur de l’océan… L’espoir m’a touché et j’ai été libéré.
Flood Thunder - Koan jin'rai
Mille ans pour régner
L'éternité pour briller
Ma vie pour servir

Avatar de l’utilisateur
Hida Koan
Bureau
Bureau
Messages : 9950
Inscription : 01 juil. 2003, 12:18
Localisation : LE PIN (77181)

Message par Hida Koan » 04 janv. 2005, 17:59

Otosan

Un vent glacial soufflait, charriant sur la plaine de perturbant relents de mort. Ces exhalaisons me prenaient à la gorge, portant à mon souvenir les terribles moments passés. Pas un bruit ne venait troubler le son lancinant des bourrasques : mélodies profondes ponctuant le silence. Telles de graciles volutes de fumée de fins nuages distendus se partageaient le ciel : une joute céleste de noirs fantômes évaporés. Entre les amas de rocaille, sur les terres désolées de l’Outremonde gisait le corps d’une monstrueuse créature. Silhouette de ce qu’elle avait été, ombre de ce qu’elle était, et esprit de ce qu’elle aurait pu être. Elle gisait là, le corps disloqué, la tête compactée en un monceau de chair putride, le katana encore engoncé dans la main osseuse qui lui tenait lieu de carcan funèbre.

J’avais lâché Tsuyosa. Les reflets irisés de sa parfaite lame dansaient devant mes pupilles dilatées. La haine éprouvée en l’instant me les dévoilait semblables à de petits farfadets facétieux, sorte de petites gens aux contours bleutés et brillants. Ils étaient là, j’aurais pu en jurer. Ils étaient là et ils me narguaient ! M’offrant en spectacle leurs minuscules corps décharnés, parés de tissus aussi volatiles et délicats que la soie. Ils voletaient autour du corps, ils l’effleuraient de leurs mains diaphanes, plongeant quelquefois leurs doigts dans les tissus restants comme dans la chair d’un fruit talé. Que pouvaient-ils donc chercher dans cette carcasse vide ? Un spectre d’âme pouvait-il encore s’y dissimuler ? Ils tournoyaient cependant ; m’obligeant à clore mes paupières pour garder le peu de raison qui siégeait en moi. Peu à peu, mes petits génies disparurent, se fondant dans l’air comme moi dans la terre, laissant place aux éclats aveuglant de la lumière sur l’acier.

L’esprit cotonneux, le regard figé, avachi sur le sol, je ne pouvais plus bouger. Mon entendement pareil à une flammèche au-dessus d’un feu de camp, ne demandait qu’à vaciller puis s’éteindre, presque naturellement. Les images m’assaillaient, de violentes taches de rouge carmin, des ribambelles de bleu nuit, toutes les déclinaisons de nos couleurs… Et le gris, le gris si éclatant du métal, traits argent nimbés de salissures luminescentes, autant de coups portés et de chocs entre sabres. Puis le noir, sombre comme la bouche des enfers, gluant, suintant la mort, engloutissant mon être et tout ce qui était, dans les abîmes du désespoir. Une stèle de roc pour un esprit meurtri. Vinrent les bruits, comme autant de sons ignominieux dans le silence total du repos éternel. Des bruissements d’étoffe, des cliquetis de métal, des chuintements sinistres, des respirations rauques. Si rauque… L’univers entier semblait s’infiltrer en moi, parcourant mon épine dorsale et se fracassant avec violence contre ma nuque. Tout semblait si intense et si doux à la fois. Une pensée en dérive dans un monde grotesque et excessif, un corps ancré à la terre et complètement anesthésié.

Pétrifié, je l’étais ; paralysé par mes émotions, rien ne pouvait mieux me qualifier… Mais je respirais, je sentais, je vivais. Il me fallait bouger, il me fallait tenir, je devais m’en sortir. Je leur devais bien ça, à tous ; ils m’attendaient, ma famille. Pourtant rien n’y faisait, je me trouvais piégé, piégé dans mon crâne, piégé au plus profond de mon âme. Qu’avais-je fait ? Comment vivrai-je dorénavant ? Qu’avais-je fait ? Ce n’était que mon devoir, ce ne fut que ma raison de vivre. Protéger. Mais pourquoi ce jour, pourquoi ce lieu, pourquoi lui ? Si seulement j’avais pu être ailleurs, vaquer aux occupations qui sont les nôtres… n’importe où ailleurs qu’ici en ces bien tristes heures. Mes doigts effleurèrent quelque chose. C’était glacé, dur mais pourtant si familier et rassurant. Là au creux de ma main la douce froideur de mon bien-aimé protecteur. Là dans la paume de ma main mon petit disque de jade. Lui si fragile dans ces contrées, lui si insignifiant en ces régions. Il était là mon petit pendentif. Vert comme les plus douces prairies qu’il m’ait été données de voir, vert comme l’espoir. Un objet datant d’une époque révolue : c’est lui qui me l’avait donné, il me l’avait tendu alors que j’étais encore si jeune… Il me l’avait délicatement posé entre les mains, en me disant bien d’en prendre grand soin, que ce seul petit bout de roche représentait beaucoup, que je ne devais jamais m’en séparer.

Sur ces heureux souvenirs, je me redressai, je m’élevais enfin au-dessus du carnage. Je pensai à ma mère. Je pensais à ses yeux, au regard dont elle me gratifierait à mon retour. Elle ne pleurerait pas. Non, elle ne pleurerait pas. Je ramassai Tsuyosa, je jetais un rapide coup d’œil sur ce qui m’entourait. Machinalement je décapitai tous les cadavres alentour, tranchant les os et la chair putréfiée en un seul mouvement, fluide et rapide. Enfin je m’approchais de lui. Les larmes au yeux, je sectionnai la tête au niveau de la base de la nuque, l’embrochais de mon katana pour la disposer dans un sac de toile. Délicatement, aussi incongru que cela puisse paraître en cet instant, je refermai le carnier. C’est le cœur serré mais l’esprit finalement serein que je pris le chemin de ma demeure. Une phrase résonnant pourtant dans mon crâne, comme un refrain :Okasan, j’ai tué mon père.
Flood Thunder - Koan jin'rai
Mille ans pour régner
L'éternité pour briller
Ma vie pour servir

Répondre