[Récit de parties] [Spoilers] Katsume no seishin no nikki

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 14:41

Chapitre 6 – Débuts à Ryoko Owari : rencontre avec des Ancêtres

Le mois du Serpent touche à peine à sa fin lorsque nous arrivons à Ryoko Owari. La maisonnée de Musashi-sama, de même que mes serviteurs, nous ont rejoints tandis que nous quittions les terres de la Grue pour celles du Lion. Ceux d’Aiko-sama se sont joints à nous tandis que nous progressions à travers les terres de son Clan, de même que le valet de Moshibo-san et un yojimbo de l’école Shiba, Shiba Mesodsu. Une foule importante a assisté à notre arrivée en ville, tandis qu’on nous conduisait jusqu’au palais occupé par les magistrats impériaux qui nous ont précédés. Alors que nous nous installions, un messager du gouverneur a apporté un message nous souhaitant la bienvenue et nous invitant dans trois jours à une réception pour nous accueillir et nous présenter aux personnalités de la ville. Nous en avons déjà rencontré certaines après l’affaire de l’oni l’an dernier. De plus, le dossier qui nous a été fourni a révélé à quel point cette cité est un nœud de vipères. Une des principales richesses de la ville semble être la production d’opium, officiellement dans un but médicinal, mais manifestement surtout pour le trafic de ce stupéfiant : en effet, la production annuelle il y a un peu plus de trois ans était estimée par Matsu Shigeko comme suffisante pour couvrir au moins dix ans de production à usage médical pour tout l’Empire ! Cinq réseaux marchands semblent être plus ou moins en compétition dans la ville. Trois d’entre eux sont contrôlés par des membres du Clan du Scorpion ; il s’agit respectivement de Shosuro Gobei, le beau-frère du gouverneur, de Bayushi Korechika, réprésentant de sa famille, et de Soshi Seiryoku, une inquiétante shugenja. Les deux derniers réseaux de marchands sont entre les mains du Clan de la Licorne et de la Grue, et plus précisément de Shinjo Yoshifusa et de Doji Sukemara, encore que dans le cas du premier, il ne semble plus exactement maître de ce qui ce passe, son conflit apparent avec son fils ayant contribué à faire d’Ide Baranato la personne qui représente leur Clan. Bayushi-sama semble être celui qui contrôle le trafic de l’opium, mais aucune preuve directe n’a pu être apportée. Les deux autres marchands du Scorpion cachent mieux leurs activités et rien ne filtre sur leur réalité. Le Clan de la Licorne semble presque aussi bien représenté que celui du Scorpion dans la cité, montrant bien qu’il doit y avoir de nombreux intérêts commerciaux. Les autres Clans sont largement minoritaires, bien que tous soient représentés. Oui, même mon Clan a un membre notable dans la ville, il s’agit même de quelqu’un de ma famille, l’honorable Kitsuki Jotomon. Nous avions déjà entendu des rumeurs à son sujet lors de notre précédente visite : elle dirige apparemment un dojo où elle a convaincu le gouverneur de l’autoriser à enseigner le bushido à des membres des castes inférieures !

Trois jours n’ont pas été de trop pour mettre un peu d’ordre dans nos affaires. Nous ne sommes pas encore totalement installés dans nos nouveaux quartiers, mais il est apparent que le palais que Naritoki-sama et sa maisonnée occupait est vaste, suffisamment pour nous accueillir tous. Sa veuve n’a même pas emporté avec elle tous les meubles, et quelques belles pièces sont restées sur place. C’est un peu surprenant, mais l’image de Naritoki-sama qui ressort des notes qu’on nous a transmises est quelque peu différente de celle que je me faisais d’un magistrat d’Emeraude. Peu importe pour le moment. Un examen des meubles abandonnés a par ailleurs mis en évidence quelques tiroirs dissimulés, mais ils ne contenaient rien.
Ce soir, nous avons donc pris le chemin du palais du gouverneur pour la réception en notre honneur. Une bonne partie des samurai les plus en vue de la ville étaient aussi présents. Nous avions déjà eu l’an dernier l’occasion de rencontrer le gouverneur, Shosuro Hyobu, son fils Jocho, et son magistrat Yogo Osako. De même son beau-frère Gobei-sama et Bayushi Korechika étaient présents lors de la cérémonie de remerciement conduite par Hyobu-sama. Aujourd’hui, nous avons eu de plus l’occasion de rencontrer Ide Baranato et Kitsuki Jotomon. Le premier est un homme sévère ; je pense que, comme les autres représentants des familles ayant des intérêts commerciaux dans la région, il n’est pas trop heureux de la nouvelle augmentation des taxes impériales décidée par Satsume-sama en représailles du meurtre de Naritoki-sama. Jotomon-sama a une réputation de maître dans l’art de l’épée ; Musashi-sama a eu une longue discussion avec elle à ce propos. Bien que présent, de nombreux aspects techniques m’ont échappé, même si Jotomon-sama semble effectivement intéressée au moins autant par la philosophie du bushido que par la technique pure de son art. D’autres personnalités sont passées mais personne ne s’est découvert, ce qui n’est guère surprenant à ce stade. Un certain nombre de samurai de la ville n’avaient pas été invités, mais cela non plus n’est pas une surprise ; que ce soit pour des raisons personnelles ou professionnelles, tout ce que nous savons de Yasuki Nobuko ou Ashidaka Michitaka indiquent qu’ils ne sont pas bienvenus parmi la bonne société, et Shinjo Yoshifusa sort rarement. Comme nous devions nous y attendre, cette réception aura donc été pour nous l’occasion d’être présentés à la plupart des samurai les plus notables de la ville. Le fait le plus marquant qui en soit ressorti est clairement le mécontentement vis-à-vis de la nouvelle augmentation des taxes impériales de tous ceux qui ont ici des intérêts commerciaux. Je ne doute pas que, si la noblesse est contre cette élévation fiscale, les gens du peuple ne l’apprécient pas non plus. Souhaitons que cela ne rejaillisse pas trop sur nous en tant que magistrats impériaux ; notre tâche va, je crois, être suffisamment compliquée sans devoir en plus lutter contre le ressentiment provoqué par cette mesure.

Quelques jours de plus et nous achevons notre installation. Nous sommes entrés dans le mois du Cheval ; j’espère que le lac et la rivière adouciront le climat car la saison s’annonce chaude. J’ai discuté avec mes collègues de ce que nous devons faire en priorité. Compte tenu du sac de nœuds que constitue le jeu des relations dans la ville, il nous a tous semblé qu’une des premières choses nécessaires serait de recruter quelques adjoints de confiance ainsi que quelques indicateurs valables. La seconde priorité sera de prendre contact avec ceux qui, de près ou de loin, ont côtoyé Naritoki-sama. Dans cette optique, après notre consultation des notes que nous avons reçues, Musashi-sama et Aiko-sama sont partis interviewer le ronin Gras-Double, qui a déjà fait office de yoriki pour Naritoki-sama. Moshibo-san est lui aussi sorti, mais ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il avait rendu visite à la ‘Maison des histoires étrangères’ et y avait rencontré Magda, sa propriétaire gaijin, qu’il a qualifiée de charmante. De mon côté, je me suis rendu à l’ ‘Etoile d’argent’, la boutique que possédait Shinagon-san.
Changement de décor donc et en route pour le quartier marchand : la boutique d’argenterie est bien située. Elle est tenue par une femme nommée Shiho et son employée Takako, responsable de la fabrication des pièces vendues ici. J’ai cru d’ailleurs comprendre qu’il était inhabituel pour une femme d’effectuer ce dernier travail et que c’était Shinagon-san qui lui avait offert cette opportunité. Shiho a tenté de m’offrir un collier parfait pour une dame, mais je ne suis ni marié, ni en train de faire la cour, et donc je n’ai pas besoin de ce genre de bijou. Je lui ai conseillé de rendre visite à Dame Amako si elle souhaitait trouver clientèle parmi nous. Ce n’est qu’après coup que je me suis demandé si elle ne venait pas de tenter de me corrompre ! Si tel est le cas, il serait intéressant d’en connaître la raison. Sinon, cette visite ne m’a pas permis d’obtenir avec une quelconque certitude l’information que je recherchais : qui peut bien être la « Chère Amie » à laquelle fait référence le ‘Journal d’une opiomane’, c’est la seule personne qui n’y soit jamais identifiée.

Je sortais de la boutique lorsqu’un garde m’a interpellé. Il a été envoyé par le lieutenant de la garde à la porte de l’oni. Lorsque j’y arrive, ce dernier m’informe qu’ils retiennent un bushi du Crabe et qu’il souhaiterait mon avis quant à la validité de ses passeports. Je ne suis malheureusement pas un spécialiste de la contrefaçon ; l’examen de ces papiers m’apprend seulement que l’individu serait un certain Kaiu Joji. L’homme est une caricature des bushi de son Clan, en armure lourde, mal rasé et malodorant, et il prétend avoir été envoyé par son supérieur afin de faire le tour des marchands de saké en vue d’une commande. Ceci me semble un peu bizarre mais je ne peux prouver que ses autorisations de voyage sont des faux. Aussi je le laisse libre d’entrer dans la ville après lui avoir rappelé que le port de l’armure dans la cité n’est pas autorisé en général. Malgré tout, mes suspicions me conduisent à ordonner au lieutenant de garde de faire suivre cet individu et de me rapporter où il loge.
Après ceci, j’ai rejoint mes compagnons au Palais de justice pour le repas de la mi-journée. C’est ainsi que j’ai pu apprendre les conclusions de Musashi-sama et de Aiko-sama concernant Gras-double. Apparemment, il est encore pire que nous ne pouvions le croire : il est grand, gros, fort, vulgaire, réclame un salaire hors de prix (au point que je me demande comment Naritoki-sama pouvait se permettre de l’employer à plein temps) et, pour couronner le tout, sa cervelle doit avoir la taille de celle d’un moineau. Pour être insultant envers notre ami Aki-san, l’un d’entre nous a dit qu’il lui ressemblait, la jugeote en moins. Cela ne fait pas nos affaires ; sauf pour des opérations coups de poing, nous ne pouvons guère nous permettre de nous adjoindre ce type. A dire vrai, je reste ébahi que Naritoki-sama, qui selon toutes nos indications était un courtisan accompli, ait pu le prendre à son service. J’ai aussi rapporté mon « aventure » du matin. Mes collègues sont eux aussi sceptiques quant au motif de la présence de Kaiu Joji à Ryoko Owari. Ils ont décidé d’aller voir de plus ce spécimen du Clan du Crabe. Comme le messager de la garde nous a appris qu’il avait pris un logement dans le quartier des Pêcheurs, ce sera aussi une occasion d’essayer de prendre contact avec Raccourci, ce jeune heimin qui avait été un indicateur pour Shigeko-sama. De mon côté j’ai une petite course à faire dans le quartier des tanneurs. Lorsque nous en aurons tous les deux fini avec ces affaires, je retrouverai Aiko-sama au palais où nous logeons afin de rendre visite à Portail. Aiko-sama a insisté pour être présente au vu des informations contenues dans les notes de Shigeko-sama au sujet de ce ronin un peu particulier.

Direction le « Petit Outremonde » donc. A la sortie du pont du Dragon, les gardes ont paru surpris que je refuse leur escorte ; deux d’entre eux m’ont d’ailleurs suivi à distance malgré mon refus. J’aurai pu me sentir offensé mais, à plus ample réflexion, je suppose que ma position de magistrat impérial m’interdit de me rendre seul en pareil lieu. Il faudra que je fasse plus attention dans le futur si je ne veux pas trop écorner ma réputation. J’y ai tout d’abord rencontré Sourcils, le fossoyeur eta qui fait aussi office de légiste. Il ne m’a rien appris de nouveau, mais je dois de toute façon reconnaître que je ne suis pas venu ici pour cette raison. En fait, je me suis souvenu de cette enfant eta qui avait risqué sa vie lors de notre précédente visite, interrompant notre conversation avec Oruku-sama pour nous annoncer que des bandits s’en prenaient à la morgue. J’ai des idées sur la façon d’employer cette petite, et je l’ai acquise auprès de ses parents pour la somme d’un koku. Son nom est Sandale (Zōri). Lors de notre retour au palais, je l’ai confiée à Odorant pour qu’il la mette au courant de mes routines. J’ai aussi demandé à mon valet de veiller à ce qu’elle prenne un bain et je lui ai enjoint de fournir des vêtements propres à l’enfant. Je me suis ensuite installé chez moi pour consulter ces notes fascinantes sur l’histoire de la ville et des environs en attendant le retour d’Aiko-sama.

Ce n’est qu’au mileu de l’après-midi qu’un messager est venu me prévenir que mes collègues souhaitaient ma présence au temple d’Amaterasu. En arrivant là-bas, j’ai eu droit à un résumé de leurs activités : s’étant rendus à l’auberge où Joji-san avait pris ses quartiers, Moshibo-san a usé de ses pouvoirs pour déterminer si le suspect était présent ; les kami de l’air lui ont rapporté que l’homme semblait parler à quelqu’un mais qu’il n’y avait personne d’autre sur place ! Ils sont alors montés voir Joji-san. Aux yeux exercés de Moshibo-san, il est vite apparu que le bushi du Crabe portait en lui la Souillure de l’Outremonde. Un interrogatoire poussé de mes collègues a alors poussé Joji-san à se contredire, puis finalement à avouer qu’il n’était pas ici pour faire le tour des marchands de saké, mais il a alors prétendu qu’il était venu poussé par l’un de ses Ancêtres, un certain Kaiu Yemon, qui lui parlerait ! Cet ancêtre prétendrait avoir été torturé au retour d’une mission secrète par un membre du Clan du Scorpion, il y a de cela quelques centaines d’années. L’objet de la torture était de forcer Kaiu Yemon à dessiner une carte de la partie extérieure de la citadelle qu’il aurait contribué à bâtir en un lieu qu’il ne pourrait identifier, ayant eu les yeux bandés lorsqu’il fut emmené au lieu de construction comme au retour. Ce n’est toutefois pas cela qui semble préoccuper l’ancêtre, mais le fait que des individus l’auraient forcé à revenir pour lui extorquer des informations. Et ces mêmes individus auraient un rendez-vous prochain sur l’île de la Larme ! Et c’est cet ancêtre qui l’aurait aidé à fabriquer son faux passeport de voyage ! Ne sachant trop à quel point la santé mentale de Joji-san était affectée, mes collègues ont décidé de le conduire au temple d’Amaterasu avant de chercher à obtenir d’autres informations.
Après qu’ils m’ont rapporté ceci, un frisson d’alarme me secoue. Mes collègues n’ont pas réagi, mais se pourrait-il que cette forteresse secrète dont parlerait Kaiu Yemon puisse être le tombeau du sorcier Iuchiban ? Si c’est le cas, l’affaire est beaucoup plus grave qu’il n’y paraît. Nous ne pouvons laisser un bushi Souillé arpenter les rues de Ryoko Owari, mais nous ne pouvons pas non plus laisser des individus qui rechercheraient le tombeau libres de procéder. En effet, qui d’autres que des maho tsukai pourraient vouloir savoir où se trouve la tombe et surtout comment elle est protégée. Mais avant d’agir, il nous faut savoir si Joji-san a vraiment reçu un message de son ancêtre, ou s’il a simplement perdu l’esprit sous l’effet de ce qui le ronge. Bien que tous les shugenja soient nos intermédiaires auprès des kamis, ils ne sont pas tous des spécialistes des relations avec nos ancêtres, du moins pas des relations aussi directes que celle-ci semble être. En fait, s’il est une famille qui peut prétendre à ce titre dans l’Empire, nul doute qu’il ne s’agisse de la famille Kitsu du Clan du Lion. Et nous avons la chance de savoir, grâce aux notes de Shigeko-sama, que réside en ville Kitsu Senshi, adepte de cette discipline. Aiko-sama est donc partie pour obtenir son aide. Bien que nous n’ayons guère le choix, je ne peux m’empêcher de regretter de devoir faire appel à une personne extérieure ; qui sait ce qu’elle fera de ce qu’elle pourra apprendre ici ? Le seul point positif est l’apparent respect que Shigeko-sama semblait avoir pour Senshi-sama, respect qui contraste avec ce qu’elle pensait de la plupart des résidents de la ville. Espérons que sa confiance et la nôtre auront été bien placées. Senshi-sama est une femme âgée mais qui n’a pas encore l’allure de quelqu’un prêt à passer la porte vers le monde des ancêtres. Aiko-sama nous a annoncé que Senshi-sama pouvait nous permettre de converser avec Yemon-sama, du moins si celui-ci existe vraiment et est effectivement aussi proche de Joji-san que le prétend ce dernier... Toutefois, Senshi-sama nous a aussi prévenus que la durée de la conversation serait limitée d’une part, et que le rituel prendrait environ une heure ; en conséquence elle nous a recommandé de préparer avec soin nos questions. Elle a par ailleurs ajouté qu’il serait probablement mieux qu’un seul d’entre nous parle et que cette personne devrait faire preuve du plus grand des respects envers l’ancêtre, sous peine que celui-ci refuse de communiquer avec nous. En effet, le rituel ne forcerait en aucun cas le mort à parler – un tel acte serait clairement un cas de maho – mais lui donnerait simplement l’occasion de pouvoir converser avec les mortels.

Il me faut reconnaître que cette expérience a été assez singulière. Senshi-sama a prié pendant environ une heure, assise devant Joji-san qui se tenait au centre d’un cercle de bâtonnets d’encens. A l’issue de cette cérémonie, nous avons vu les yeux de Joji-san rouler dans leurs orbites, puis ses paupières se sont fermées et il a vacillé. Soudain, il s’est redressé et ses yeux se sont rouverts, son regard différent d’un je-ne-sais-quoi de celui que nous lui connaissions, et une voix différente elle aussi a impérieusement demandé à Senshi-sama qui l’appelait. Senshi-sama a respectueusement salué l’ancêtre et a laissé la parole à Aiko-sama. Nous avions en effet décidé de la laisser être notre porte-parole, l’honneur des samurai du Lion étant reconnu de tous. Nous avons ainsi eu la confirmation que l’ancêtre était bien Kaiu Yemon, et qu’il avait effectivement demandé l’aide de son descendant, Kaiu Joji, afin d’arrêter ceux qui lui avaient extirpé des informations par la voie de la maho. Il admit que ces informations étaient relatives à la carte qu’un membre de la famille Shosuro avait obtenu de lui quatre ou cinq cents ans auparavant par la torture. Il nous a décrit ces mécréants comme au nombre de trois, deux hommes et une femme, parmi lesquels deux shugenja. La femme, grande et très mince, âgée d’une cinquantaine d’années, serait l’un des shugenja ; elle s’appellerait Senko et appartiendrait au Clan du Scorpion. Le second shugenja serait un représentant du Clan du Crabe, un homme qui porterait une grande barbe tressée en deux nattes. Le dernier homme viendrait « des îles », et son nom serait Hoki ; par cela nous avons supposé qu’il pourrait s’agir d’un représentant du Clan de la Mante. Ces personnes auraient rendez-vous sur l’île de la Larme avec un ou des individus inconnus, et cette rencontre serait imminente. Il a aussi confirmé qu’il avait bien fait appel à ses pouvoirs sur les éléments pour produire le sceau utilisé par Joji-san sur son passeport, document qu’il avait d’ailleurs dicté à son descendant. Aiko-sama a alors engagé son honneur et a juré qu’elle et ses collègues magistrats impériaux allaient s’occuper de cette affaire, expliquant que l’état de corruption par l’Outremonde de Joji-san était trop grand pour que nous le laissions vagabonder en liberté dans l’Empire. Ces arguments ont paru convaincre l’esprit et il a alors abandonné le corps de Joji-san. Ce dernier s’est alors effondré au sol, inconscient, et Senshi-sama nous a prévenu qu’il resterait dans cet état pendant plusieurs heures ; elle nous a toutefois assurés que la vie de Joji-san n’était en principe pas en danger, mais qu’il était simplement très fatigué. Elle nous a ensuite quittés après avoir reçu nos remerciements.
Après le départ de Senshi-sama, nous avons fait enfermer Joji-san dans une cellule du temple. Il est pour l’instant inconscient mais il n’est pas question de le laisser errer dans son état. Nous avons alors commencé à discuter de ce que nous devions faire. Le sort de Joji-san a été réglé assez vite : nous préviendrons le représentant de son clan en ville afin qu’il fasse mander une escorte pour ramener le bushi dans un monastère où les moines sauront s’occuper d’un individu ainsi Souillé. Par contre, le choix sur la façon de retrouver et d’appréhender les maho-tsukai qui s’en sont pris à l’esprit de Yemon-sama est plus délicat. Les retrouver ne devrait pas poser de problème majeur : leur signalement est suffisamment distinctif pour que, s’il l’un d’entre eux se rend sur l’île de la Larme, nous ayons de forte chance de le repérer. Par contre, nous n’avons pour le moment aucune preuve tangible de leur cupabilité et, comme manifestement nous avons là affaire à des samurai, nous devons procéder avec précaution. Comme nous hésitions encore, un moine est venu nous avertir qu’un bushi du Crabe du nom de Hida Aki souhaitait nous voir. Je suis relativement heureux de pouvoir revoir Aki-san, mais je ne peux m’empêcher de penser que la coïncidence est troublante. Aussi est-ce avec impatience que j’attends la fin des politesses d’usage pour qu’Aki-san nous explique ce qui l’amène de nouveau à Ryoko Owari. Nous apprenons ainsi que notre ami a été nommé pour être le yoriki des magistrats impériaux, notre yoriki donc, mais qu’avant de prendre ses fonctions, son daimyō l’a chargé d’une petite mission : il doit retrouver et ramener sur les terres du Clan un bushi du nom de Kaiu Joji. Je ne sais pas si Aki-san a perçu notre réaction mais une chose est sûre, les remarques que nous lui avons faites quant à l’irresponsabilité de laisser libre un individu dans l’état de Joji-san n’étaient pas de nature à le mettre à l’aise. En fait, si nous n’avions pas eu confirmation que les récentes actions de Joji-san portaient la marque de l’influence de son ancêtre, et si l’affaire n’avait pas potentiellement une telle portée, il ne fait aucun doute qu’il aurait été exécuté et qu’il aurait apporté la honte à sa Famille et à son Clan : la seule falsification de passeports impériaux aurait été suffisante pour garantir un tel verdict. Cela étant dit, la présence d’Aki-san est une opportunité que nous ne pouvons laisser passer : sa force physique, la constitution impressionnante qui est la sienne, et la réputation de sa connaissance des arts martiaux sont des atouts que nous ne pouvons négliger compte tenu de l’interdiction de porter des armes dans le quartier des plaisirs. Après avoir expliqué à Aki-san les dessous de l’affaire, le plus difficile est de le convaincre d’abandonner son tetsubo et son armure avant de nous diriger vers les quais.
En route pour l’île de la Larme, nous décidons de nous séparer une fois arrivés : en effet, si nos proies sont arrivées par le débarcadère officiel, nous le saurons, mais il est peu probable que Portail, ses assistants, ou même les gardes-tonnerre stationnés là puissent nous dire dans laquelle des maison de geisha ces individus se sont rendus. Nous formerons donc deux groupes pour faire notre recherche et nous nous retrouverons au plus tard une heure après à la ‘Maison des Nénuphars’. Aiko-sama, Moshibo-san et Aki-san formeront le premier groupe, Musashi-sama et moi-même le second. Lorsque nous arrivons à la boutique de Portail, Aiko-sama le questionne et il nous apprends que des individus répondant aux signalements des deux shugenja ont effectivement passés sa boutique accompagnés de bushi ressemblant à des marins, mais, comme prévu, il ne sait pas exactement où ils se trouvent maintenant. Lorsqu’il nous demande s’il faut détenir ces individus au cas où ils repasseraient avant notre retour, nous ne pouvons que lui répondre par la négative : nous n’avons malheureusement pas encore de preuve qu’ils ont enfreint les lois impériales.

Musashi-sama et moi-même avons visité plus de maisons de geisha que je n’en avais jamais vues jusqu’à présent mais, malgré cela, notre recherche a été vaine. Espérant que nos compagnons ont été plus chanceux que nous, nous sommes donc allés les rejoindre là où nous avions combattu l’oni l’année dernière. Lorsque nous nous sommes présentés, nous avons été conduit dans une des salles où nos collègues nous attendaient. Quelle a été notre surprise d’apprendre que certaines des personnes que nous recherchons sont ici, où elles ont été rejointes par deux personnes inconnues ; le seul problème est que certains de ceux que nous recherchions sont repartis. Comme il n’y avait pas d’autre moyen discret, Moshibo-san décida d’employer un kami de l’air pour voir si nous pouvons identifier ceux qui sont venus au rendez-vous avec nos suspects. Lorsque l’esprit, qui ne ressemble à rien de moins qu’un bushi en miniature, revient auprès de Moshibo-san, celui-ci communique quelques instants puis, soudain, il sursaute et nous dit que nos suspects sont en train d’éliminer leurs visiteurs : une femme voilée gît aux pieds de la shugenja recherchée et un bushi est en train d’en étrangler un autre tandis que cette dernière regarde calmement. Sans un mot, mes compagnons se précipitent vers la salle où cette scène est en train de se jouer. Me souvenant que la plupart de ces pièces donnent aussi sur le jardin de la propriété, je décide de faire le tour, en priant que je ne n’arrive pas trop tard si quelqu’un essaie de s’enfuir par ce moyen. J’ai à peine parcouru la moitié du chemin, quand brusquement je remarque qu’une bulle de ténèbres émerge d’un mur dont je pense qu’il borde la pièce du crime. Le diamètre de cette zone semble augmenter, aussi, malgré la difficulté de traverser la partie boisée du jardin dans la nuit, je préfère risquer un accident que de pénétrer à l’intérieur de cette zone obscure : qui sait quelle magie maléfique peut être à l’œuvre et quels en sont les effets. Lorsque je finis de contourner la zone affectée et que j’arrive enfin près du panneau donnant du jardin dans la pièce de l’action, je n’entends tout d’abord rien, puis un kiai et un bruit sourd, suivi de silence. Après une courte délibération, je finis par faire glisser prudemment le panneau pour constater que ma course effrénée aura été bien inutile : Aiko-sama, son wakizashi à la main, et Aki-san, sans arme, sont debout près d’une femme étendue au sol. L’angle que font sa tête et son corps ne laisse aucun doute quant au fait qu’elle est morte. Un homme repose au pied d’un mur et ne semble pas respirer, pas plus d’ailleurs qu’une femme qui porte un voile sur ces yeux et qui a manifestement été poignardée. Enfin, un homme est à quatre pattes, semblant avoir du mal à respirer. Aiko-sama m’a confirmé plus tard qu’elle avait suivi Aki-san qui est passé à travers le panneau donnant sur le couloir ; ils ont surpris l’homme reposant prêt du mur en train d’étrangler celui qui cherche à reprendre son souffle. Aki-san s’est avancé vers lui tandis qu’Aiko-sama cherchait à le contourner pour s’approcher de la femme qui est maintenant à ses pieds. L’étrangleur a alors abandonné sa victime, enlevant de son cou la chaîne qu’il était en train d’utiliser, et révélant que cette arme portait en fait des lames à ses extrêmités. Aki-san n’a pas hésité et s’est jeté sur l’homme et l’a projeté d’un coup contre le mur : il ne s’est pas relevé. Pendant ce temps, la shugenja a utilisé un tanto (probablement celui qui a servi à tuer l’autre femme morte) pour s’infliger une blessure profonde à la paume gauche puis, laissant couler son sang, a incanté des paroles qui ont provoqué l’apparition d’une sphère sombre dont le diamètre a rapidement augmenté. Aiko-sama et Aki-san ont pénétré dans la sphère en charchant à se rapprocher de la femme. Le kiai que j’ai entendu était celui d’Aiko-sama lorsqu’elle a frappé en direction d’une silhouette qu’elle pensait être sa cible. Toutefois, le cou brisé laisse à penser que c’est le coup porté par Aki-san lorsqu’il a sauté pieds en avant qui a causé la blessure fatale. Même si je n’éprouve aucun regret quant à la mort d’une maho-tsukai avérée, cela nous laisse sans coupable à interroger ; le seul témoin est le bushi Shosuro qui se faisait étrangler mais il n’a pas l’air tellement en état de parler. De plus, une foule curieuse s’est formée derrière le panneau défoncé par Aki-san et cherche à savoir ce qui a bien pu se passer ; je crains que certains d’entre eux n’aient aperçu la sphère noire et les rumeurs que cela va engendrer. De plus, c’est la deuxième fois en moins d’un an que nous devons combattre des serviteurs de Celui Qui Ne Doit Etre Nommé dans la ‘Maison des Nénuphars’. Même si elle n’a aucune responsabilité dans ces affaires, je doute que la tenancière nous soit gré de la réputation que nous faisons à son établissement.
J’ai profité de ce que mes compagnons éloignaient la foule et faisaient conduire l’homme qu’ils ont sauvé dans une pièce plus calme pour fouiller les trois cadavres. Seule Senko, la maho-tsukai portait sur elle quelque chose d’intéressant : je n’ai pas eu le temps de les examiner mais j’ai pris ces parchemins. Je ne doute guère que parmi eux se trouvent ceux qui lui permettaient d’exercer ses sorts maléfiques ; peut-être y en aura-t-il aussi quelques-uns qui pourront être utiles à Moshibo-san. Je les lui confierai sitôt que nous serons rentrés à notre résidence. Dans le couloir, la garde-tonnerre est arrivée, aussi je donne l’ordre à un officier d’envoyer un messager aux quartier des tanneurs : les cadavres doivent être brûlés au plus vite. Je n’ai même pas le temps de rejoindre ensuite mes collègues dans la pièce voisine que ceux-ci ressortent. Pendant ce temps, Musashi-sama, Aiko-sama et Aki-san interrogent l’homme que nous avons sauvé: celui-ci leur dit que les autres membres de leur groupe, qui sont partis avant notre arrivée, se sont rendus au tombeau de la famille Shosuro, et plus précisément qu’ils cherchent la sépulture de Shosuro Sanzo. L’officier de la garde-tonnerre nous dit que le tombeau est au milieu du cimetière de la ville, de l’autre côté du fleuve. Nous lui ordonnons de nous suivre et de déléguer des hommes pour s’occuper d’amener notre ‘victime’ au poste de garde où elle devra rester. Arrivés à l’embarcadère, Portail nous confirme que les deux autres personnes dont nous avions une description, le shugenja du Crabe et le bushi supposé de la Mante, ont bien quitté l’île il y a quinze à vingt minutes. Nous récupérons nos armes et nous réquisitionnons des embarcations et une escouade des gardes, et nous voilà en train de traverser le fleuve en direction du cimetière.

Nous débarquons sur la rive ; Moshibo-san tend la corde de son arc. Tout semble calme. Nous progressons prudemment jusqu’à l’enceinte du cimetière et enjoignons aux gardes de surveiller le périmètre de façon à ce qu’aucun suspect ne s’enfuie, tandis que nous nous dirigeons vers le tombeau de la famille Shosuro. Nous sommes tous en alerte. Après les évènements de la nuit du festival Bon – où nous avions vu débarquer des hordes de zombies – qui sait ce que nous réserve la paix trompeuse de ce cimetière. Pourtant nous parvenons sans encombre jusqu’à la porte du mausolée, pour découvrir que celle-ci est entrebaillée.Nous la poussons avec mille précautions. Devant nous, une volée de marches, qui descend jusqu’à un autel de pierre surmontée d’une statue. Pénétrer plus avant serait violer le sanctuaire… mais, dans la poussière épaisse qui recouvre les marches, des empreintes de pas nous indiquent que cette paix a déjà été troublée. Aussi, après une brève prière aux kamis, sabre au clair, les deux bushis descendent les marches, tandis que Moshibo-san et moi-même les suivons. Les talents de pisteur d’Aki-san lui indiquent que les profanateurs ont emprunté le couloir de gauche, que nous suivons à notre tour. Dans l’atmosphère viciée du sanctuaire, la torche d’Aki-san crachote des flammèches, animant la statue d’ombres inquiétantes, et il me semble que cette dernière nous regarde d’un air désapprobateur…
Nous parvenons dans une salle où sont disposées des rangées de tombeaux, à la fois alignés sur le sol et dressés de façon circulaire contre les murs. La clarté faiblarde des torches est insuffisante pour nous permettre d’en apercevoir la totalité, mais à ce moment-là, nous entendons des incantations prononcées d’une voix sourde. D’un même élan, Aiko-sama et Aki-san se précipitent, le katana brandi. L’auteur de ces incantations est un homme habillé de sombre, à la barbe séparée en deux nattes : aucun doute, il s’agit bien du shugenja du Crabe que nous a décrit Kaiu Yemon. Moshibo-san a son arc bandé, prêt à cribler de ses flèches l’ennemi ; las, la ruée des deux bushis l’empêche d’ajuster son tir sans risque pour nos deux amis.
Au moment où il semble inévitable que le shugenja ennemi va se faire pourfendre, deux hommes surgissent de derrière les tombeaux, et attaquent par surprise Aiko-sama et Aki-san. Le Crabe réussit à éviter en grande partie l’attaque, et n’est que légèrement blessé, mais la Lionne, d’habitude si prompte, se fait faucher en plein élan et s’abat sur le sol, son sang maculant largement les dalles de pierre. Moshibo-san, qui avançait dans la pièce pour essayer de trouver un angle de tir, est lui aussi surpris par un troisième épéiste, et je décide alors d’intervenir dans le combat. Aki-san, qui a balayé son adversaire, porte un coup terrible au shugenja ennemi et le laisse agonisant, puis il élimine le bushi qui s’en est pris à Aiko-sama avant de se joindre à moi contre notre dernier adversaire. Pendant ce temps, Matsu Aiko s’est relevée péniblement et adossée à l’un des murs, près de la porte. Un dernier malfrat, resté caché dans l’ombre jusqu’ici, s’enfuit par l’escalier ; nous découvrons à cette occasion que le shugenja Phénix, que nous pensions être fondamentalement un homme de paix, un non-violent, est également un maître à l’arc : il blesse cette nouvelle cible avant qu’elle ne disparaisse, puis se lance à sa poursuite. Aiko-sama aurait été bien placée pour l’intercepter, mais ses forces la trahissent. Heureusement les gardes-tonnerre que nous avons laissés au mur d’enceinte veillent au grain, et interceptent le fuyard, l’abattant quand il passe le mur.

Le combat terminé, nous examinons plus tranquillement la salle. Refusant l’aide proposée par Aki-san, la Lionne s’est redressée, et la figure blême, rengaine son katana avec un effort visible avant de s’adosser en chancelant à un des tombeaux. Mon œil exercé d’enquêteur a rapidement repéré le tombeau de Shosuro Sanzo.
Après quelques tergiversations, nous en déplaçons la dalle frontale .Derrière, un tombeau à l’étrange aspect : il est pourvu d’une inscription qui pose la question suivante : ‘Quelle est la mesure de l’âme noble ?’ En dessous, 8 trous, suffisamment grands pour y passer la main, chacun surmonté d’une phrase. Les huit inscriptions indiquent dans l’ordre : ‘le courage’, ‘les actes qu’elle accomplit’, ‘ses mensonges’, ‘l’honneur et la mesure’, ‘le pouvoir’,’on mesure une âme à la qualité de ses ennemis’, ‘les secrets qu’elle conserve et ceux qu’elle livre’, ‘la sagesse’, ‘chaque âme détermine sa propre mesure’.

Il est clair qu’il s’agit d’une énigme, destinée à protéger le contenu du tombeau. Et il nous faut la résoudre maintenant, ou nous résigner à repartir les mains vides. Comme il s’agit d’un tombeau Scorpion, les supputations vont bon train : faut-il prendre l’énigme littéralement, y a-t-il un double sens, voire un piège ? Nous réussissons à éliminer plusieurs possibilités, mais nous sommes encore très loin de nous mettre d’accord. Apparemment lasse, la Lionne s’est assise en lotus, et ferme les yeux, comme pour méditer. Soudain ses yeux s’écarquillent, au sein de sa méditation elle a senti une faible émanation – comme une présence. Le Phénix alors se concentre, et au bout de quelques instants une faible lueur bleuâtre apparaît, qui se transforme en une silhouette. Celle-ci se condense et devant nos yeux apparaît un homme au regard dur, en armure, qui porte le daisho et le mon de la famille Shosuro. De toute évidence, il s’agit de Shosuro Sanzo.

Le samurai fantomatique nous apostrophe : qui sommes-nous, quels sont nos buts, comment osons-nous violer le tombeau des Shosuro ? Nous lui relatons en partie l’histoire, ce qui semble encore plus éveiller sa suspicion ; comment le convaincre de nous laisser le parchemin ? Inspirant profondément Aiko-sama lui dit avec force :
« Parce que nous sommes magistrats d’Emeraude, et qu’il y va de la sécurité de l’Empire !
– Parlé comme un Lion », répond le fantôme, avec un brin de dérision.
« Parce qu’il vaut mieux qu’il tombe dans nos mains, que dans celles de la racaille de la Mante qui le convoitait jusqu’à présent ! » dis-je avec aplomb.
« Vous parlez avec une grande impudence, jeune homme » répond le fantôme.
Il toise rapidement l’assistance, écarte du regard Hida Aki et Matsu Aiko, blessée, et s’adresse à moi :
« Bien, nous allons voir si votre sabre vaut vos paroles… ! ».
Et aussitôt un étrange duel s’engage. Etrange non point parce que mon adversaire est un fantôme, et que la lame bleue qu’il manie semble ignorer les obstacles matériels, mais parce qu’il est visiblement beaucoup plus rapide et aguerri que moi en termes d’escrime, et donc ma seule chance de le vaincre est d’éviter ses coups, et espérer profiter d’un coup raté pour l’attaquer à mon tour. Plutôt qu’un duel classique, c’est donc une course erratique autour de la salle, où je cède à chaque fois du terrain, espérant passer une botte. A la fin, le fantôme, excédé, se fend, et la lame bleue me touche à la gorge. Je ne sens rien si ce n’est un froid intense, comme si un gouffre obscur et glacé s’était brutalement ouvert autour de moi. Aussi rapidement qu’elle est venue, la sensation cesse. Shosuro Sanzo me regarde et dit avec satisfaction : « Maintenant je suis sûr que vous le protègerez », avant de s’évanouir comme il était venu.
Mes compagnons me regardent d’un air étrange. De leurs paroles je comprends que ma gorge porte une cicatrice blanche, comme une cicatrice très ancienne – mais il est rare d’avoir une cicatrice à cet endroit, et d’être encore en vie…
Le tombeau est toujours là, nous offrant son énigme, et il ne nous reste plus beaucoup de temps avant que les gardes s’interrogent sur nos activités dans ce mausolée. De guerre lasse, Aiko-sama implore l’aide de Kaiu Yemon, l’ancêtre Crabe dont la requête nous a menés jusqu’ici. Au bout d’un moment elle se lève, et plonge résolument la main dans la cavité portant l’inscription ‘Ses mensonges’. La poignée pivote, un compartiment s’ouvre, et un parchemin en tombe, qu’elle ramasse.

Nous sortons du mausolée, donnons des instructions aux gardes-tonnerre pour faire nettoyer et purifier l’endroit, et sortons du cimetière. Pendant le trajet, nous discutons de ce qu’il faut faire du parchemin. Aiko-sama parle de le détruire, et à ces mots, je sens un liquide chaud qui sourd de ma gorge… Je viens de comprendre la nature de la malédiction – si ce parchemin est détruit, ma blessure se rouvre… J’en suis donc de facto le gardien. Si ce parchemin est bien ce que je pense, le bushi survivant que nous avons laissé à la ‘Maison des Nénuphars’ est très dangereux pour la sécurité de l’Empire – et la mienne. Je convaincs mes compagnons, pour la plupart blessés, de me laisser m’occuper du prisonnier, et j’ai un tête-à-tête avec ce dernier. C’est un Shosuro, même s’il n’a aucun lien avec la famille du gouverneur, et je pense comprendre suffisamment bien les Scorpions pour savoir comment gérer ce problème particulier…
Mon plan a fonctionné. J’ai expliqué à Shosuro Toru ce que cherchaient ses compagnons, et ce que la sécurité de l’empire exigeait de lui. Il m’a très bien compris, m’a demandé de transmettre ses dernières volontés à son épouse, et, avec le rituel et la sérénité nécessaires, s’est fait seppuku. A sa demande, l’officier de la garde-tonnerre lui a servi de second. Maintenant, il ne reste plus qu’à trouver une explication plausible pour le gouverneur…

Cela n’a pas tardé. Dès le lendemain matin Shosuro Hyobu nous a convoqué au palais, nous sommant de lui donner des explications sur les évènements de la nuit. Je me suis bien sûr porté volontaire, et après quelques tergiversations Aiko-sama, soignée de ses blessures, a décidé de m’accompagner. J’en suis à la fois content – c’est la première fois que Shosuro Hyobu nous convoque, et m’y rendre seul aurait été peu diplomatique – et ennuyé, car l’honneur bien connu des Lions va être en ce cas un handicap, dans cette ville Shosuro où les apparences sont la seule vérité.
Aussi je m’applique lors de mon récit à être aussi véridique que possible, en passant simplement sous silence quelques détails. Néanmoins, à une question directe du gouverneur sur la nature de ce que cherchaient les malfrats, j’ai été forcé de répondre par la négative et, bien que je sois certain d’avoir préservé les apparences par rapport au gouverneur, j’ai senti Aiko-sama se raidir intérieurement. Personne d’autre n’a, semble-t-il, perçu cela, mais Hyobu-sama, son fils et Yogo Asako sont tous les trois trop expérimentés pour que je puisse m’attendre à ce qu’ils trahissent quoi que ce soit. Malgré tout, nous sommes tout deux ressortis de l’entrevue et rentrés en silence à notre palais. J’espère que mes actions n’empêcheront pas Aiko-sama de continuer à œuvrer avec moi, mais je sens une distance entre nous qui n’existait pas auparavant. Je crains toutefois que son sens de l’honneur ne continue à être durement éprouvé dans cette ville où rien ne semble être exactement ce qu’il est, et je prie simplement les kami que mon pragmatisme n’endommagera pas plus notre amitié, mais si cela est le prix de mon service pour l’Empereur, ainsi soit-il.
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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 14:43

Chapitre 7 – Interludes

Réception au palais des Magistrats
Rien d’extraordinaire n’a eu lieu ces derniers jours. Nous avons chacun eu l’occasion de rendre visite à diverses personnalités de la ville : Yoshiro-san a rencontré Doji Sukemara, tandis que Moshibo-san a longuement discuté avec Kinto-sama, qu’il n’avait plus revu depuis nos aventures ici-même l’an dernier. Musashi-sama a reçu Iuchi Sadako, qui semble prêter tout crédit aux rumeurs qui courent en ville, aussi improbables et scandaleuses soient-elles, et voir des complots un peu partout.
La seule chose qui a suscité un peu d’excitation est venue de Dame Amako : elle a suggéré à son époux Musashi-sama que l’heure était venue pour les magistrats d’organiser une réception en retour de celle tenue à notre arrivée par le gouverneur. Elle s’est proposée de régler les détails pratiques mais nous a laissé le soin de décider des invités. Par ailleurs, le choix du personnel chargé des distraction est politiquement chargé : clairement, les seules maisons de geisha de standing suffisant sont ‘L’Etoile du Matin’ et la ‘Maison des Histoires Etrangères’, et il est de notoriété publique qu’elles sont respectivement sous la protection du gouverneur et du Clan de la Licorne. Moshibo-san et Yoshiro-san ont donc rencontré successivement Joyau et Précieuse d’une part (l’oka et la vedette de ‘l’Etoile du Matin’) et Magda d’autre part afin de préciser quelles seraient les sphères d’intervention de chacune. Apparemment, Yoshiro-san a dû faire usage de toute sa diplomatie pour obtenir ce que nous voulions : la première maison aura la responsabilité des spectacles classiques, la seconde celle des numéros exotiques. Joyau et Magda iront voir Amako-sama pour les détails.
Moshibo-san nous a ensuite, Dame Amako et moi-même, présentés à Kinto-sama ; ce dernier a passé l’après-midi à faire visiter son jardin à Amako-sama et a accepté de lui fournir ce dont elle aurait besoin pour les arrangements floraux de la soirée.

Nous n’avons finalement écarté que quelques noms de la liste des invités parmi les samurai les plus connus. Otaku Genshi, Iuchi Sadako et Yasuki Nabuko sont de ceux-ci : nous ne voulons pas de scandales ni d’altercations. Parmi les invités de marque, seule Ide Shikibu n’est pas venue ; son époux Baranato-sama nous a priés d’accepter les excuses de sa femme, dont la santé ne lui a pas permis de se joindre à nous. Pour leur part, Soshi Seiryoku, Asako Kinto et Bayushi Otado ne se sont pas attardé et se sont éclipsé rapidement. Je n’aurai rien d’exceptionnel à ajouter si ce n’est la scène un peu surréaliste qui a entouré la remise des cadeaux que nous a fait le représentant du Clan de la Licorne, Shinjo Yoshifusa. Alors que les représentants du Clan du Scorpion avaient été très conventionnels - seuls le superbe berceau remis à Dame Amako et le casque offert à Aki-san ont marqué mon esprit, Yoshifusa-sama, après avoir annoncé que le Clan de la Licorne aussi était bien informé, nous a un à un offert les choses suivantes :
- à Musashi-sama, un destrier Shinjo, et ce en précisant qu’ils connaissaient son goût pour l’équitation ;
- à Aiko-sama, un superbe miroir aussi grand qu’elle pour qu’elle puisse y admirer sa beauté ;
- à Moshibo-san, un superbe wakizashi ;
- enfin à moi, un traité de médecine.
Seule Amako-sama, qui a reçu un coffre de jouets, a échappé à ce dont nous nous demandons encore s’il s’agit d’insultes voilées ou simplement du résultat d’une désinformation pratiquée sur Shinjo-sama. Nous avons choisi de traiter les cadeaux comme si nous les apprécions sans aucune arrière-pensée : en fait, quel choix avons-nous réellement ?

Chasse à l’ogre
Les quelques jours passés depuis la réception ne nous ont apporté ni indice pour nos enquêtes, ni réponse quant aux cadeaux de Yoshifusa-sama. Nous étions tous en train de ruminer cela et d’accomplir des tâches routinières quand nous avons appris qu’un ogre aurait commis des méfaits dans un village voisin. Alors que nous hésitions sur les mesures à prendre, deux nouvelles informations nous sont parvenues : Bayushi Jocho et Otado d’une part, et Otaku Genshi et Kitsuki Jotomon d’autre part, auraient quitté la ville dans la direction où la rumeur place les méfaits de cet ogre. La décision avait donc été prise pour nous : stopper les déprédations d’un ogre dans notre juridiction fait clairement partie de nos devoirs ; si par malheur il avait tué ou blessé quelqu’un d’aussi éminent que le fils du gouverneur sans que nous ayons levé le petit doigt, les répercussions auraient été sévères. Je suis donc resté à Ryoko Owari au cas où la présence d’un magistrat d’Emeraude aurait été requise en l’absence de mes collègues qui s’en sont donc allés à la chasse à l’ogre.
Apparemment, Jocho-sama n’était pas parti accompagné du seul Otado-sama. Lorsqu’ils sont arrivés à un pont sur une rivière voisine, mes collègues ont été stoppés par un petit détachement de la garde-tonnerre. Le pont aurait été partiellement détruit et le seigneur Jocho leur aurait donné l’ordre de ne laisser passer personne, pour la sécurité des voyageurs bien sûr. Genshi-san et Jotomon-sama avaient déjà été détournées vers un bac, plus haut sur la rivière. Ils ont retrouvé Jotomon-sama en face du bac, mais ce dernier était sur l’autre rive et la corde de halage gisait sur leur rive. Aki-san a fait preuve de ses qualités athlétiques en traversant la rivière à la nage avec la corde, puis en ramenant le bac. Lors de son retour, quelqu’un a tenté de décrocher le cordage de son pylône d’amarrage mais s’est enfuit apeuré lorsque Moshibo-san a fait preuve de son impressionnante dextérité à l’arc. Aki-san a alors pisté le monstre, utilisant ses connaissances de chasseur et son intuition. Finalement ils ont retrouvé le monstre et l’action combinée de Moshibo-san, Aki-san et Yoshiro-san a rapidement permis de le terrasser. L’affaire aurait presque été anecdotique si, peu après, Jocho-sama et Otado-san, montés sur des destriers Shinjo, n’avaient surgi avec un garde blessé en croupe du fils du gouverneur. Apparemment, ils avaient été attaqués par un groupe d’hommes de main obéissant au bandit Insaisissable, hommes qui les poursuivraient. Seules leurs montures auraient permis au trio d’échapper momentanément à leurs poursuivants. Tout le monde a alors fait retraite vers la ville - le pont précédemment impraticable sans danger ayant été incroyablement réparé ! A noter que Genshi-san avait abandonné Jotomon-sama en face du bac ; mes collègues n’ont vu aucune trace d’elle sur l’autre rive et elle est apparemment rentrée saine et sauve en ville.
La question qui se pose est : Insaisissable est-il responsable de la présence de l’ogre, ou a-t-il suffisamment d’informateurs en ville, avec des moyens de communication rapide, pour saisir une telle opportunité de monter une embuscade contre Jocho-sama ? Ou bien serait-ce simplement qu’il se terre à proximité de ce village, auquel cas l’information aurait pu lui parvenir plus facilement ? Dans tous les cas, cette opération ne ressemble en aucune manière à celles qu’il a mené jusqu’ici : ces attaques étaient clairement préméditées et montées avec un grand soin et une extrême rigueur, au point que celle-ci ressemble presque à l’œuvre d’un amateur.

Guerre des gangs ?
L’incident de l’ogre n’a pas été élucidé et nos enquêtes n’ont toujours pas avancé ces derniers jours, mais peut-être certaines choses vont-elles enfin changer : un messager est venu nous chercher suite à l’attaque d’un entrepôt ; en temps ordinaire, une telle affaire relèverait des magistrats locaux, mais l’entrepôt en question appartient à la marchande Vigilante, laquelle d’après les notes de Shigeko-sama serait une trafiquante d’opium sous la coupe de Soshi Seiryoku. De l’opium soi-disant médicinal aurait été volé ou détruit à la suite d’une attaque menée par deux cavaliers qui avaient des complices dans une jonque proche des quais. La description de la monture d’un des assaillants est accablante : la bête ressemble exactement à la monture Shinjo de Bayushi Otado (que mes collègues ont pu voir lors de la chasse à l’ogre et, de plus, généralement fameuse du fait de la course qui a opposé Otado-san à feu Ide Michifune et décrite dans le journal de l’opiomane) ; j’ai aussi découvert sur place un pendentif en argent en forme de dauphin. J’ai gardé cette découverte pour moi initialement. Yoshiro-san, Aki-san et Moshibo-san sont allés faire un tour du côté de la résidence de Korechika-sama : ils nous ont rapporté qu’il y avait des gardes dans la rue, refusant l’entrée à quiconque.
Aiko-sama et moi sommes en leur absence allés à ‘L’Etoile d’Argent’ : le pendentif (ou un exactement similaire) a été acheté par Otado-san. Comme les autres ne revenaient pas, Aiko-sama et moi-même avons envoyé un message demandant instamment une audience auprès de Korechika-sama en y joignant le pendentif ; nous espérions pouvoir faire pression sur Korechika-sama. Mais la réponse a été que le seigneur Korechika est indisponible pour le moment mais qu’il donnera suite aussitôt que possible.
Accessoirement, nous avons appris que Yogo Osako est partie au palais du gouverneur en compagnie du shugenja habituellement présent lorsque la torture est utilisée pour susciter les aveux des criminels.
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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 14:45

Chapitre 8 – Ashidaka Naritoki : piégeur piégé ou magistrat corrompu ?

Nous avons eu une longue discussion entre nous sur la signification des événements et la conduite à tenir mais il n’en est pas ressorti de consensus ou de conclusion claire. Finalement nous avons décidé de ne pas envoyer de rapport immédiat à Yogo Osako au sujet de l’attaque de l'entrepôt de Vigilante. Il nous faut d’abord éclaircir les choses. Et notamment par rapport aux missions qui nous ont été confiées, dont la première est de découvrir qui est l’assassin d’Ashikada Naritoki. Demain, nous essaierons d’interroger l’esprit de Naritoki-sama par l’intermédiaire de Kitsu Senshi, dont Aiko-sama a une nouvelle fois sollicité l’aide.
Cet après-midi a été bien calme après l’excitation du matin. Notre ami Crabe est parti dans les quartiers populaires : il tâche de rencontrer les soldats du feu et de se renseigner en particulier sur les ninja. Musashi-sama et Yoshiro-san ont cherché à voir la ronin Colombe, mais ils ne l’ont pas trouvé à sa résidence. Ils ont laissé un message à un voisin avec une invitation à venir prendre le thé à l’hôtel de ville le lendemain matin. De son côté, Moshibo-san a examiné les archives dont nous disposons pour voir s’il existait une corrélation entre les attaques ninja et les marchands attaqués et leur(s) protecteur(s). Pas de résultat probant. Aiko-sama a consulté des cartes de la région pour examiner les positions des lieux des attaques d’Insaisissable ; encore une fois, pas de conclusion déterminante. Enfin, je me suis pour ma part chargé des tâches administratives courantes.

Aujourd’hui est un nouveau jour, et il nous a pour une fois apporté plus de réponses que de questions comme je vais le relater.
Nous ruminions toujours l’affaire de l’attaque de l’entrepôt. Yoshiro-san est retourné voir Vigilante ; selon lui elle serait fébrile et il pense pouvoir la pousser à nous avouer ce qu’elle sait. Il est vrai qu’elle semblait nerveuse. Lorsqu’il est revenu, il n’avait rien appris de concret, mais nous a précisé qu’il avait senti son interlocutrice effrayée, comme si elle se sentait surveillée, et ce malgré l’absence de toute tierce personne dans la pièce où elle l’a reçu. Il a noté qu’il avait essayé en partant de suggérer que nous serions en possibilité de l’aider, mais il n’est pas certain qu’elle l’a compris.
En l’absence de Yoshiro-san, Musashi-sama a reçu Colombe. Rien de substantiel n’est ressorti de l’entretien si ce n’est que nous connaissons désormais ses tarifs : 2 koku/mois, plus en cas de danger particulier. Malgré tout, Musashi-sama pense que Colombe est aussi digne de confiance qu’un ronin peut l’être.
Je profite de la matinée pour tenter à mon tour – et malheureusement sans plus de résultat - de discerner quelque lien entre les victimes des ninjas dans les rapports. La seule chose que j’ai remarquée sinon est que la relève de la garde affectée au Palais de Justice n’a pas été effectuée... Etrange. J’en fais part à mes collègues magistrats. Aiko-sama est allée discuter avec un sous-officier, qui lui a appris que la garde-tonnerre est mobilisée à l’extérieur de la ville, mais qu’il ignorait pour quelle raison. Elle a interrogé ensuite le capitaine en poste. Voici en substance le dialogue :
« Capitaine-san, on m’apprend que la garde-tonnerre a été mobilisée à l’extérieur de la ville… Pour quelle raison ?
-C’est à cause de l’approche du festival Bon, Magistrat-sama. On craint une attaque d’Insaisissable », lui répond tranquillement l’officier.
La Lionne, d’une voix très douce mais glaciale : « Vous vous moquez de moi, capitaine-san ?
- Je, euh…, » bredouille le capitaine, qui finit par expliquer qu’en fait les troupes protègent les champs d’opium.
« Vous prévoyez un convoi d’opium ? » lui demande sèchement Aiko.
« Euh, non » lui répond le capitaine. Visiblement il se demande de quels renseignements elle dispose.
« La prochaine fois évitez de me servir vos fables. Ce sera tout, capitaine », le congédie la magistrate.
Je gage qu’à l’avenir, les gardes-tonnerre feront un peu plus attention ; leur attitude me laisserait presque croire que ces Scorpions ont pris l’habitude de prendre l’honorabilité de nos frères du Lion pour de l’aveuglement et de la stupidité ! Ils devraient tout de même se rendre compte que des aveugles ou des imbéciles n’auraient pas acquis la réputation de stratèges et de tacticiens qu’ont les généraux du Clan du Lion.
Sur ces entrefaites, Matsu Aiko, quant à elle, s’en est allé sur les remparts examiner les mouvements des troupes, sans arriver à discerner un dessein évident. La meilleure hypothèse d’explication de ces étranges manœuvres, nous devions la trouver ultérieurement dans le journal d’Ashikada Naritoki…

Un peu plus tard, Aiko-sama s’est rendu à ‘L'Etoile d'Argent’, bijouterie que nous avions déjà visitée, et a découvert que sa propriétaire Shiho est la "Chère Amie" du journal de l'Opiomane. Ses affaires ne sont plus aussi florissantes depuis la disparition de Shiba Shonagon, protectrice officielle de la boutique. Ce rôle revient maintenant à l’oncle de cette dernière, Kinto, qui étant plus en retrait de la vie mondaine ne contribue pas autant à l’expansion de son commerce… Par acquis de conscience, Moshibo-san a rendu néanmoins visite à son compatriote Kinto-sama pour vérifier que son nouveau rôle de protecteur de ‘L’Etoile d’Argent’ ne lui cause aucun désagrément, et l’historien l’a assuré qu’il est parfaitement satisfait de l’état des choses. Aucune intervention de notre part n’est donc requise.
Avec un petit rire intérieur, je réalise que la boutique est maintenant pourvue grâce à mon aide - involontaire - de deux nouveaux protecteurs dans la personne de Musashi et de son épouse : en effet j’avais suggéré à Shiho de venir présenter ses bijoux à Amako-sama, ce qu’elle a fait, en les vendant largement en dessous de leur valeur… Je ne suis pas certain que cela me plaise ; certes, je n’avais pas réalisé ce que je suggérais lorsque j’ai fait cette proposition, mais le résultat me laisse mal à l’aise. Quant à l’explosion de Musashi-sama ou au mépris d’Aiko-sama s’ils apprennent ma responsabilité dans cette affaire, je n’ose même pas l’imaginer. Je crois que j’essaierai de remédier discrètement et en privé à cela.

D'ici un peu plus d’une semaine se dérouleront à nouveau les festivités du festival Bon. Cette fête me laisse un souvenir mitigé eu égard aux évènements. Néanmoins, cette année, le Gouverneur donne une réception où nous serons parmi les invités d'honneur, en commémoration de nos exploits de l'année précédente. Nous avons aussi appris qu’il y aura à cette occasion un affrontement de poètes entre Iuchi Michisuna (local) et Kakita Yokosa (cour Impériale), avec arbitrage de Asahina Okuni, et que des personnalités de renom seront présentes : le Champion d'Emeraude, à qui nous pourrons faire notre rapport mensuel, et Bayushi Kachiko, la belle et un tantinet sulfureuse épouse de Shoju-sama, Daimyō du clan du Scorpion.

Entretien avec un mort
Nous avions décidé donc d’interroger ce soir l’esprit du défunt magistrat par l’intermédiaire de Kitsu Senshi. Après nous avoir prévenu que l’esprit ne serait pas forcément très coopératif, Kitsu-sama nous a éclairé sur la meilleure façon de procéder. Pour interroger l’esprit d’un défunt, les circonstances les plus favorables sont de disposer de ses cendres, ou de l’interroger sur l’autel familial. Mais récupérer ses cendres auprès de sa veuve, maintenant repartie pour Otosan Uchi prendrait au moins une quinzaine de jours, et solliciter l’aide du cousin de Naritoki, Ashikada Michitaka nous paraît trop risqué. D’après les notes dont nous disposons, l’individu est un ivrogne, un bouffon, en bref nous paraît peu fiable. Donc, même si la durée de l’entretien sera plus brève, nous avons décidé de pratiquer le rituel au palais, dans le sanctuaire des ancêtres de Yoshiro-san.
Kitsu-sama a expliqué ensuite à Moshibo-san le rituel à observer et les précautions à prendre. En effet, quand elle aura pris contact avec l’esprit du défunt, celui-ci va s’exprimer par sa bouche ; elle sera donc dans l’incapacité d’intervenir sur le déroulement de la cérémonie.
La vieille shugenja Lion, aidée de Moshibo-sama, a allumé de l’encens, des chandelles, et a disposé divers objets sur l’autel. De notre côté, nous avons préparé la liste des questions que nous souhaitons poser à Naritoki-sama. Nous avons décidé que Kakita Yoshiro, en sa qualité de Grue, serait le meilleur interlocuteur pour Naritoki-sama, les autres magistrats étant présents mais en recul par rapport au yoriki.
Assise en lotus, Kitsu Senchi semblait méditer, quand un frisson la secoua et sa posture changea. Elle se tenait à présent bras et jambes plus écartés, le menton incliné, et semblait nous toiser du regard. Puis elle demanda d’une voix méconnaissable et dure : « Qui êtes-vous ? »
Kakita Yoshiro s’est présenté, s’introduisant comme yoriki des Magistrats d’Emeraude présents. L’esprit lui a coupé la parole et lui a ordonné sèchement de préciser l’identité de chacun ; comme Yoshiro-san s’exécutait, son interlocuteur a fait un commentaire désobligeant sur le choix effectué par le Champion d’Emeraude. Visiblement, la conversation était mal engagée.
Yoshiro-san a continué, avec sa diplomatie habituelle, et lui a posé la première question : Naritoki-sama avait-il un journal ou des écrits secrets ? L’esprit a répondu de façon oblique et nous comprenons que ce journal existe (mais où ?), et qu’il n’est pas à mettre entre toutes les mains.
Yoshiro l’a ensuite interrogé sur les circonstances de son décès. Naritoki a répondu : « J’étais dans le palanquin, je n’ai rien vu. J’ai juste entendu Sans-Détour prononcer quelques paroles un peu sèches et étonnées : "Vous ici ?..." suivies d'un cri de douleur ».
Ensuite, comme se parlant à lui-même, Naritoki a marmonné : « Les idiots ! Ils ont refusé ma Légion… »
Un tremblement a alors secoué Kitsu-sama. Il était clair que notre entretien touchait à sa fin. La dernière remarque de Naritoki semble curieusement philosophique puisqu’il a parlé de l’importance de l’Amour… puis Senshi-sama s’effondra, inconsciente mais indemne.
Pendant que Moshibo-san prenait soin d’elle, nous avons conclu de cet entretien un peu frustrant que Naritoki a un journal secret, et que vraisemblablement il l’a confié à son épouse ou à une maîtresse. La rumeur veut en effet que l’ancien magistrat ait été un familier de la ‘Maison des Histoires Etrangères’.
Aller rencontrer la veuve de Naritoki est possible mais nous demanderait à nouveau une semaine de délai rien que pour nous rendre dans la capitale. De plus, Yoshiro nous confie un peu plus tard qu’il a échangé des missives avec celle-ci, et qu’elle n’a connaissance d’aucun journal secret. Moshibo, qui s’est déjà rendu à la ‘Maison des Histoires Etrangères’ à plusieurs reprises, et Yoshiro se sont portés volontaires pour aller s’entretenir avec la gaijin Magda, la propriétaire des lieux.



Où nous en apprenons long sur le trafic d’opium
Ce matin, je me suis rendu chez Kinto-sama pour discuter d’herboristerie et il m’a retenu pour déjeuner. A suivi une discussion un peu bizarre sur l’Ordre Céleste et la place des eta : pour la plupart des samurai ils sont des non personnes, mais ce n’est pas exactement mon attitude ; Kinto-sama semble aller plus loin encore : selon lui, toutes les personnes auraient un poids égal dans l’ordre de l’univers ! Les relations privilégiées que j’entretiens avec certains eta, et le fait que je les traite comme des êtres humains semblent lui avoir suggéré que je pourrais partager son idéologie. Je ne l’ai pas contredit, mais je suis ressorti troublé de cette visite : Kinto-sama serait-il en train de sombrer dans la sénilité ? J’ai du mal à l’imaginer complotant contre l’Empereur mais il faudra que j’en discute avec Moshibo-san ; les divagations d’un vieillard ne doivent pas apporter la honte sur sa Famille et son Clan, et s’il s’agit d’une affaire plus grave, il nous convient de le surveiller de très près afin de démasquer ses éventuels complices.
De leur côté, nos deux amis ont donc pris la direction de l’île de la Larme. Magda a reconnu aisément que l’ancien magistrat était un familier des lieux - il revenait de chez elle le soir de son assassinat ! - et même qu’il avait l’habitude d’écrire chez elle, dans sa chambre. En revanche elle n’aurait connaissance d’aucun journal ou écrit, et elle était visiblement sincère. Les deux enquêteurs ont fait une enquête approfondie sur les lieux, qui leur a pris le reste de la matinée. Ils sont rentrés bredouilles mais néanmoins d’excellente humeur. Il n’est pas difficile de deviner que leur « enquête approfondie » a dû dévier quelque peu… Quand ils m’ont relaté les faits, j’ai aussitôt mis le doigt sur la faille de leur enquête : ils n’ont pas demandé à Magda si Naritoki-sama lui avait fait des cadeaux. En effet le journal doit logiquement être chez Magda, mais à son insu. Je suis donc aussitôt reparti pour rendre visite à Magda.

Comme je l’ai par la suite appris, l’intervention de Yoshiro-san a eu un effet remarquable sur Vigilante car, pendant nos absences, Musashi-sama et Aiko-sama ont vu arriver celle-ci au Palais de Justice, encore plus nerveuse que d’habitude, et elle a demandé à parler à Yoshiro-san. Nos deux magistrats lui ont proposé leur assistance, mais Vigilante a décliné : elle veut parler à Yoshiro-san en personne. La Lionne lui a alors proposé de la faire prévenir dès le retour du yoriki. Après mon départ, Musashi-sama, son homme de confiance et Yoshiro-san se sont dirigé vers l’entrepôt de Vigilante. Voici la scène et ses conséquences telles que j’ai pu l’apprendre par leurs récits à mon retour :
Par souci de discrétion - il est évident de par son comportement que Vigilante se sent épiée en permanence - l’homme de confiance de Musashi-sama va prévenir la marchande avec un message écrit, et celle-ci le suit donc à l’extérieur jusqu’au coin de la rue où l’attendent nos deux amis.
Soudain un bruit de cavalcade : c’est un homme au visage voilé, armé d’un no-dachi, qui surgit au galop au bout de la rue, et commence à dégainer. Vigilante et le suivant de Musashi-sama, inconscients du danger, sont sur son chemin. Musashi-sama et Yoshiro-san crient pour les alerter tout en se ruant en avant, Musashi-sama sabre au clair vers le cavalier, Yoshiro-san vers la marchande. Le serviteur pousse Vigilante sur le côté, ce qui lui évite de se faire faucher par le no-dachi que le cavalier brandit en guidant sa monture des genoux, mais n’empêche pas qu’elle soit piétinée par le cheval. Musashi-sama frappe l’agresseur, mais se fait toucher en retour d’un revers. Son adversaire, blessé au côté, lâche son sabre avec un cri de douleur et, plié en deux sur l’encolure de sa bête, disparaît ventre à terre. Musashi-sama, haletant, l’épaule en sang, le voit disparaître au bout de la rue.
Yoshiro-san accourt au chevet de Vigilante : elle est blessée, choquée, mais vivante, et tremble comme une feuille. Visiblement elle était déjà à bout, et ce dernier événement est la goutte qui fait déborder le vase. Yoshiro-san tire avantage de la situation et lui promet de la protéger et de l’envoyer finir ses jours dans un monastère du clan du Dragon. Musashi opine, et la petite troupe éclopée rentre en chaise à porteurs jusqu’au palais.
J’ai cru comprendre que Dame Amako, qui prenait le thé en compagnie d’Aiko-sama et de Moshibo-san lorsque les nouvelles de l’attaque sur Vigilante et de la blessure de son époux sont arrivées, aurait été durement éprouvée par les kamis.
Arrivée au palais, Vigilante est interrogée, et elle se met à parler comme une digue longtemps éprouvée qui cède d’un coup. Elle nous livre en vrac tout ce qu'elle sait sur "son" réseau – en fait celui de Soshi Seiryoku, bien sûr : entrepôts, lieux de raffinage, liste d'une cinquantaine de personnes impliquées directement...
Elle nous donne aussi un aperçu plus global sur le marché de l'opium : celui-ci est dominé par trois cartels, qui se partagent l’Empire géographiquement. Les deux autres cartels seraient contrôlés par Bayushi Korechika et... le Gouverneur, Hyobu-sama. Le cartel de Soshi-san semble le plus faible des trois. Il alimente les clans de la Licorne, du Phénix et du Dragon, les plus lointains, et certainement de ce fait les moins intéressants pour le trafic. Aiko-sama reste effarée par l’ampleur et l’impact du trafic, d’une énormité qui touche à l’obscène.

C’est à ce point que j’ai rejoint mes collègues. Lorsque j’ai été reçu par Magda, j’ai tout d’abord demandé si Naritoki-sama ne lui aurait pas offert de meubles, mais la fouille de ceux-ci après sa réponse affirmative a été décevante. J’ai ensuite demandé s’il ne lui aurait rien offert d’autre, en suggérant que, si elle m’aidait, je saurai en retour lui en être reconnaissant (nous savons depuis sa première rencontre avec Moshibo-san qu’elle souhaiterait voyager dans l’Empire, et elle a besoin pour cela des passeports de voyage que seul un magistrat d’Emeraude peut délivrer) ; elle m’a alors avoué qu’après la visite de mes collègues, elle s’est rappelé que Naritoki-sama lui avait en particulier offert une harpe, et dans un compartiment secret aménagé dans le cadre de celle-ci elle a trouvé des notes. Je les ai lues sur place. Les secrets que j’y ai découverts sont si lourds que j’ai décidé en mon for intérieur de les garder pour moi. Néanmoins l’énormité du poids qui m’accable doit transparaître, car mes compagnons se tournent vers moi, et leur regard muet me questionne.

Aussi, après une courte dispute avec Yoshiro-san, je leur annonce que j’ai bien trouvé le journal d’Ashikada Naritoki, mais que son contenu est si explosif que je répugne à le leur communiquer. Je sais en effet trop bien quel dommage ces connaissances pourraient avoir pour les plus honorables d’entre nous, et en particulier Aiko-sama.
Néanmoins, suite à leurs questions, je me résous à leur en donner un résumé. Ce journal confirme notamment tout ce qui a été dit par Vigilante sur le trafic d'opium. Naritoki-sama non seulement ne s'opposait pas à ce trafic, mais il l'a directement aidé... Et pendant un temps, les "ninja" de Ryoko Owari ont été plus ou moins sous sa coupe, avant d'échapper à nouveau à son contrôle.

Voici de façon plus détaillée un résumé du contenu de ces notes :
A) Le journal mentionne les aspects stratégiques du trafic d'opium: Seiryoku-san exportait de l’opium au clan du Dragon et à celui de la Licorne – en quantités relativement restreintes par rapport aux autres clans - et au lointain clan du Phénix. Le gouverneur Hyobu-sama supervisait le trafic d’opium à destination du clan du Lion, de la Grue - dont Otosan Uchi, et de la Mante, tandis que Bayushi Korechika se chargeait des convois à destination du clan du Crabe et du Scorpion. Naritoki-sama y écrit avoir encouragé, voire aidé, Korechika-sama à diversifier ses moyens de transport et ses réseaux de distribution; en particulier en réseaux terrestres. Il soupçonne que Korechika-sama, qui a proposé d’échanger son contrôle du Scorpion contre celui de la Mante, voudrait utiliser les liens qu’il aurait dans ce Clan mineur pour faire passer de la drogue "bon marché" à Otosan Uchi et chez les Phénix, et de concurrencer ainsi les autres cartels sur leur terrain.
La seule indication pratique sur le trafic d’opium supervisé par Korechika-sama est que celui-ci transite par bateau dans un village appelé le Village de la Nécessité. Rien de concret dans le journal sur les réseaux de Hyobu-sama. Apparemment, les réseaux de Seiryoku-san seraient terrestres, ceux de Korechika-sama étaient à l'origine surtout fluviaux, tandis que Hyobu-sama avait à la fois accès aux transports maritimes et terrestres.

B) En ce qui concerne les ninja, ils ont effectivement été le principal objectif de Naritoki-sama, mais pas pour les éliminer. A l'origine, il avait conclu un accord avec leur chef, (une femme ?) du nom d'Ayako : il les laissait faire leurs extorsions dans les quartiers non nobles, et en échange leur chef lui lâchait quelques têtes de temps en temps et ne faisait pas de remue-ménage auprès des nobles et de ceux qu'ils protègent. Malheureusement Ayako a été tué(e) et celui ou celle qui a pris sa suite n'a pas renouvelé l'accord. L'idée de Naritoki-sama semble avoir été la suivante : identifier un lieutenant de ce nouveau chef, le corrompre et le pousser à éliminer son chef (avec une éventuelle aide du magistrat), et reprendre les affaires du début avec un type qu'il contrôlerait. Il avait réussi à remonter la piste vers un certain Fluet mais, en le suivant, a découvert que ce dernier semblait le prendre pour un guignol et vouloir le faire chanter; lorsqu'il est alors intervenu avec Sans-Détour et Gras-Double, l'action a mal tourné : les trois "ninja" présents ont été tués (épisode de l'homme au crâne mou) et Naritoki-sama a perdu toutes ses pistes.

C) Kaze, le voleur invisible, n’est pas évoqué.

D) Il y a peut-être quelque chose à creuser concernant la mort de Ide Michikane : Naritoki-sama est intervenu auprès de Baranato-sama pour qu'il "ne fasse rien de stupide et d'irréfléchi". A voir avec la famille Ide donc.

E) Insaisissable l'énervait profondément, mais il n'a pas de piste. Il fait une hypothèse quant à l'attaque sur la rivière : serait-il possible que celle-ci ait été perpétrée par un pirate usant du nom du bandit et non Insaisissable lui-même ? Il se demande même si Insaisissable n'aurait pas lui-même arrangé cela avec un pirate. Avantages : pour Insaisissable, être publiquement ailleurs sous sa véritable identité; pour le pirate, la justice court après Insaisissable et il lui est plus facile de s'échapper, sans compter le fruit du butin. Naritoki-sama est persuadé qu'Insaisissable est un noble, mais même pour un expert en l'art de la guerre, l'attaque fluviale lui semble difficile à avaler en plus de toutes les autres qualités tactiques et stratégiques démontrées par Insaisissable.

F) Naritoki-sama mentionne également dans son journal qu'il a demandé au Champion d'Emeraude l'envoi d'une Légion d'Emeraude pour cerner la région et arrêter Insaisissable après que ce dernier a attaqué le convoi d'armes. Hyobu-sama a usé de ses contacts à la cour (Bayushi Shoju, daimyō du Scorpion, en particulier), soutenu par Korechika-sama et Seiryoku-san, pour que cette requête soit déniée. Naritoki-sama était apparemment vert de rage à la suite de cela et c'est la dernière entrée du journal : il en était au point qu'il avait décidé de laisser faire dans l'affaire Insaisissable, et peut-être même de ne pas faire preuve de bonne volonté dans leurs cas. Je ne pense pas qu'il ait eu l'intention de les trahir, mais peut-être que certains d'entre eux ont cru cela, d'où un bon motif pour le faire assassiner.

G) Le journal de Shiba Shinagon : vu ce qu'en dit Naritoki-sama (qui n'a vu que la version avec les alias, mais a reconnu à la fois les noms ainsi cachés et l'auteur), il semblerait qu'il considérait les infos qui y sont rapportées comme plutôt justes. Il a apparemment cherché à discréditer le "roman" en temps que source de vérité, mais il le considérait comme un problème peu important.

H) De nombreuses remarques peu flatteuses concernant Magda; l’ancien magistrat la voyait plus comme un objet que comme une personne. Par contre, je pense qu'elle en sait plus qu'elle ne le croit. Il faudra que je la ré-interroge maintenant que j'ai lu le journal.


Suite à ces accablantes révélations, une vive discussion s’engage. Etonnament, ce n'est pas la Lionne la plus extrémiste, mais plutôt notre pacifique shugenja Phénix. Il est partisan de profiter de toutes ces infos pour donner un rude coup au trafic d'opium, en commençant par démanteler le réseau de Seiryoku-san, ou du moins ce que nous en connaissons, et tonne : "Si on ne fait rien, ils vont tous penser qu'on ne va pas intervenir et que le trafic peut continuer comme avant !" Néanmoins, j'ai l'impression que dans la plupart des esprits, Korechika-sama est notre plus dangereux adversaire ; je crois que c’est sous-estimer Hyobu-sama, mais Korechika-sama est certainement le plus agressif des trois en ce qui concerne l’expansion de ses affaires.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 14:49

Chapitre 9 – Descente à Ryoko Owari

Il est rapidement ressorti que nous souhaitons tous nous attaquer à ce réseau de trafiquants que le témoignage de la marchande Vigilante nous donne l’opportunité de démanteler. Par contre, deux autres points ont nécessité de longues discussions : le sort de Vigilante, et la stratégie à employer contre les criminels.
Aiko-sama et moi-même n’apprécions pas réellement que Musashi-sama et Yoshiro-san aient cru bon de promettre la vie sauve à celle qui a, de son propre aveu, dirigé l’aspect commercial des opérations de son cartel. Malheureusement la parole de notre collègue et du yoriki a été donnée, et nous ne pouvons rebrousser le cours du temps. De plus, sans cet engagement, peut-être la criminelle ne nous aurait-elle pas livré spontanément tous ces renseignements. Après d’âpres discussions, nous avons fini par accepter que la marchande ne sera pas pendue : elle devra être marquée comme trafiquante d’opium puis exilée dans un monastère de notre choix. Aiko-sama souhaite par ailleurs que cette décision ne soit pas rendue publique, et nous avons accepté ceci, mais je doute sincèrement que nous puissions tenir cette information secrète.
Le plan d’attaque lui-même nous a demandé de nombreuses heures et a occasionné quelques réflexions acerbes. Notre problème principal est le manque de moyens humains auquel nous sommes confrontés : nous sommes quatre magistrats, et nous avons à notre disposition Yoshiro-san, Aki-san, Mesodsu-san, ainsi que la ronin Colombe, que Musashi-sama a fait mander et a engagé suite à l’attaque sur Vigilante. Nous pouvons par ailleurs compter sur la coopération des quinze gardes-tonnerre qui sont habituellement stationnés à l’Hôtel de Ville. Malheureusement, nous ne faisons encore moins confiance au gouverneur depuis que j’ai retrouvé le journal de Naritoki-sama, du moins en ce qui concerne le trafic d’opium. Comme par ailleurs une grande partie de la garde-tonnerre est en manœuvre à l’extérieur de la ville, apparemment pour protéger les champs de pavot (d’Insaisissable ou d’éventuelles déprédations par l’un ou l’autre des cartels concurrents, peu importe), cela nous donne une excuse pour ne pas y faire appel. La contrepartie évidemment est que son potentiel humain ne sera pas à notre disposition. Diverses hypothèses sont envisagées : demander l’aide de samurai isolés, telle que l’honorable Ikoma Yoriko, ou de personnalités un peu plus conséquentes, telles Kitsuki Jotomon ou Ide Baranato, est évoqué, mais dans le meilleur des cas nous doublerons le nombre de personnes à notre disposition. De plus, le facteur temps est important, et nous ne souhaitons pas dévoiler trop nos objectifs de peur que des informations filtrent. Et ce sont justement ces objectifs qui rendent notre absence d’hommes de main si critique : en effet, Vigilante nous a révélé l’existence de quatre entrepôts, l’un situé dans le quartier marchand et gardé par des samourai de la famille Soshi, les trois autres sur les quais dans le quartier des pêcheurs et sous la protection de ronin et de kajinin issus dans un cas de l’organisation des Avaleurs de Feu, dans les deux autres des soldats du feu du Fil de l’Instant. Vigilante a aussi révélé l’existence de quatre raffineries situées à l’intérieur du quartier des pêcheurs, où l’opium médicinal est transformé en opium à fumer ou en « vide liquide » (une forme particulièrement puissante de la drogue dont le principe est dissout dans de l’alcool que boit le consommateur) ; enfin, il y a quatre chefs d’équipe qui supervisent les opérations et qui ont leurs résidences dans le quartier des marchands, deux non loin du quartier noble et du pont des amants ivres, et les deux autres tout au nord, à proximité du pont du fil de l’instant.
Finalement, alors que la nuit était déjà tombée, nous nous sommes mis d’accord sur la stratégie suivante. Nous nous rendrons à l’aube à l’Hôtel de Ville où nous réquisitionnerons les gardes en poste ; si Yogo Osako n’est pas encore sur place, très probable à une heure aussi matinale, nous lui ferons porter un message l’avertissant de la raison pour laquelle nous avons exigé l’aide des gardes, et lui indiquant l’entrepôt Soshi où nous allons intervenir. Moshibo-san, son yojimbo, et deux gardes-tonnerre iront neutraliser les chefs d’équipe habitant au nord, puis ils redescendront sur l’entrepôt Soshi avec leurs éventuels prisonniers. Aiko-sama, Ikoma Yoriko (contactée par Aiko-sama), moi-même et huit gardes nous rendrons justement à cet entrepôt ; notre apparition en plein jour, accompagnés de gardes-tonnerre, devrait nous permettre d’intervenir en douceur. Nous utiliserons les prisonniers que nous ferons pour commencer à procéder à la destruction de la drogue saisie sur place en attendant l’arrivée de Moshibo-san ; à ce moment-là, nous laisserons quatre gardes en charge sur place et nous réquisitionnerons un ou des bateaux sur les quais pour traverser le fleuve en direction de l’entrepôt le plus central situé sur l’autre rive. Musashi-sama, Yoshiro-san, Aki-san, Colombe et les gardes restants se rendront tout d’abord au dojo de Jotomon-sama ; Musashi-sama tentera d’obtenir son aide personnelle, ainsi que celle de ses étudiants présents si possible. Si des étudiants sont recrutés, ils seront envoyés à pied vers le plus au sud des entrepôts situés dans le quartier des pêcheurs. Pendant ce temps, le groupe restant se séparera en deux, l’un emmené par Musashi-sama et Yoshiro-san, l’autre par Aki-san et Colombe, et ils se rendront chacun chez un des chefs d’équipe habitant non loin. Laissant un ou deux gardes sur place pour surveiller les maisonnées, ces deux groupes se retrouveront ensuite au pont des amants ivres : les magistrats et leurs yoriki, ainsi que Jotomon-sama si elle est là, se rendront alors en toute hâte et à cheval jusqu’à l’entrepôt ciblé pour leur opération initiale, les gardes-tonnerre étant chargés de s’y rendre le plus vite possible à pied. Si tout se déroule bien, après avoir sécurisé cet objectif et en y avoir laissé quelques hommes, les autres se dirigeront vers l’entrepôt central où nous les retrouverons. Une nouvelle fois, une partie du groupe restera sur place tandis que les autres procéderont vers le dernier entrepôt. Dans tous les cas de figure, nous ne nous attendons pas à arrêter de criminels lors de ces dernières étapes, car la nouvelle de notre intervention se sera certainement propagée à ce moment-là ; le but sera alors de s’assurer que les stocks de drogue ne s’évaporent pas eux aussi dans la nature. De même, les raffineries elles-mêmes, dont le matériel est coûteux et spécialisé, donc important, seront investies plus tard, car leur déménagement nécessiterait d’après Vigilante jusqu’à trois semaines.
L’opération s’est dans l’ensemble bien déroulée : il n’y a eu qu’un accroc sérieux. Je vais brièvement résumer les faits. L’appréhension des chefs d’équipe n’a pas posé de problème particulier : l’un d’entre eux a bien cherché à s’enfuir en sautant d’une fenêtre, mais les gardes postés par Musashi-sama justement pour prévenir ce genre d’éventualité n’ont pas eu de difficulté à arrêter l’homme. Seul Aki-san n’a pas trouvé son oiseau au nid ; il aurait peut-être pu aussi procéder avec un peu plus d’élégance, mais il est vrai que, face à des gens qui bafouent aussi clairement la loi, mieux vaut employer plus de force que nécessaire que le contraire : eux en effet ne vous feront aucun cadeau et étant tombé si bas, ils n’auront aucune raison d’agir avec honneur. Notre arrivée à l’entrepôt Soshi a lui aussi bénéficié de l’effet de surprise ; voyant que le rapport de force n’était pas en leur faveur, les samurai sur place ne nous ont opposé aucune résistance, et la drogue se trouvait bien où notre informatrice nous l’avait annoncé. Nous avons alors arrêté le personnel heimin et leur avons ordonné de procéder à la destruction du « vide liquide » et de rassembler les produits à fumer ; Aiko-sama a de son côté ordonné aux samourai de prévenir leur maîtresse, Soshi Seiryoku, de « l’abus de confiance » dont elle avait été « victime », et de leur rapporter leur propre incompétence, puisque tout cela s’était fait apparemment « à leur insu ». Nous savons que tout cela n’est pas la vérité, mais c’est le seul moyen que nous avons pour sauvegarder les apparences et essayer d’obtenir de façon indirecte que ces samurai indignes soient punis. Lorsque Moshibo-san et Mesodsu-san nous ont rejoints, nous avons traversé le fleuve, laissant sur place quatre des gardes-tonnerre qui nous accompagnaient ; notre seule difficulté a été de trouver une embarcation (à l’avenir il faudra penser à ce genre de problème, car il pourrait s’avérer beaucoup plus critique que dans le cas présent).
Sur l’autre rive, nous avons retrouvé Jotomon-sama, Musashi-sama, Aki-san et Colombe. Ils avaient, malgré notre absence, réussi à capturer les criminels qui opéraient ici, à l’exception de deux qui avaient succombé à la lame de Jotomon-sama. C’est à cette occasion que nous avons appris ce qui s’était passé au premier entrepôt : apparemment, la surprise avait bien joué mais, comme nous avait prévenu Aki-san, les Avaleurs de Feu recrutent des gens certes sans trop de scrupules, mais prêts à jouer du couteau. Malgré cela, la réputation de Jotomon-sama semble la précéder même dans ce segment de la population et, lorsque l’un des malfrats s’est retrouvé pris entre elle et Aki-san, il a choisi de charger notre yoriki. Mal lui en a pris, notre athlétique collègue a encaissé sa charge sans broncher et l’a immédiatement mis au sol d’un coup de katana. Par contre, l’action s’est déroulée beaucoup moins bien pour Yoshiro-san ; je ne sais pas s’il a été trop confiant ou s’il a seulement joué de malchance, mais le résultat a été une grave blessure qui l’a laissée à peine conscient. En fin de compte, seuls deux criminels ont été capturés : celui mis hors de combat par Aki-san, et un autre blessé par Yoshiro-san et qui n’a pas réussi à suivre ses compagnons dans leur fuite. Plus troublant, mes collègues ont laissé sur place Yoshiro-san avec seulement deux gardes-tonnerre ; j’espère que les criminels ne vont pas essayer de profiter de l’apparente faiblesse des forces de l’ordre sur place pour libérer leurs complices. De plus, nous avons continué sur cette voie dangereuse : je suis resté sur place avec trois gardes et Moshibo-san, son yojimbo et un garde sont partis pour supporter Yoshiro-san et le soigner tandis que les autres se sont dirigés vers le dernier entrepôt. Et malheureusement, ce qui devait arriver est arrivé : les criminels que mes collègues avaient chassés du premier entrepôt, voyant que seuls deux gardes-tonnerre et un yoriki hors de combat y avaient été laissés, sont revenus. Ils ont maîtrisé les deux gardes que Yoshiro-san avait mis en faction devant l’entrée principale de l’entrepôt, les deux autres portes ayant été neutralisées par des caisses. Les deux hommes ont été retrouvés inconscients plus tard, ce qui démontre que ces criminels ne tiennent pas à s’aliéner les forces du gouverneur. D’après les récits que Moshibo-san et Yoshiro-san m’ont fait après coup, ce dernier avait réussi à se cacher au retour des hors-la-loi. Lorsque Moshibo-san et ses hommes sont arrivés, les bandits se sont réfugiés à l’intérieur, espérant sans doute les surprendre à leur tour, mais la méfiance naturelle de mon collègue et un cri d’alarme du yoriki ont déjoué cette intention. Mais ce cri a aussi alerté les criminels de la présence de Yoshiro-san à l’intérieur et, dans son état, ils n’ont eu aucune difficulté à le maîtriser et à le prendre en otage. Le réalisme de Moshibo-san devant la situation, reconnaissant qu’il n’avait pas les forces nécessaires pour forcer la main des criminels, et sa sage réaction en leur rappelant qu’ils aggraveraient leur cas en tuant un représentant de la justice de l’Empire, ont probablement sauvé la vie de Yoshiro-san. Les hors-la-loi se sont esquivés par l’une des sorties secondaires et Yoshiro-san a été retrouvé inconscient parmi les immondices à l’arrière de l’entrepôt.
Au moins nos amis étaient saufs, mais nous avons découvert un petit détail : l’épée de Kakita Yoshiro, un magnifique katana appartenant à sa famille… avait disparu. Perdre cette arme dans de telles circonstances était un déshonneur énorme pour Yoshiro-san. Aussi est-il heureux qu’il se fût trouvé dans un état d’extrême faiblesse physique : ceci a permis à Aki-san de récupérer l’arme avant que son collègue ne reprenne à nouveau conscience, et ne réalise l’étendue du désastre. Je ne sais pas exactement comment il s’y est pris ; il a juste mentionné qu’il suffisait de présenter les bons arguments aux bonnes personnes, mais connaissant Aki-san, j’aurais tendance à penser que ses arguments ne sont pas de ceux qu’un diplomate userait. Quoi qu’il soit, je n’ai pas eu le temps d’approfondir l’affaire, car la journée ne se terminait pas avec notre intervention. Heureusement pour nous, Yogo Osako nous a rejoints environ une heure après la fin de l’intervention avec une trentaine de gardes supplémentaires. A ce point, Musashi-sama avait déjà organisé des badauds pour regrouper les caisses d’opium à fumer. Avec l’arrivée des renforts, nos aides bénévoles, Kitsuki Jotomon et Ikoma Yoriko, ont pu être remerciés respectivement par Musashi-sama et Aiko-sama. Moshibo-sama a alors raccompagné Yoshiro-san au palais tandis que Musashi-sama et quelques gardes supervisaient le transport de l’opium en un lieu ouvert et sa destruction par le feu. Pendant ce temps, Osako-sama, Aiko-sama, moi-même et les gardes avons pu visiter les raffineries : nous n’y avons bien sûr trouvé personne, mais le matériel présent a été confisqué et détruit. Ce dernier point est bien dommage : la plus grande partie devait bien entendu subir ce sort, mais il est regrettable que je n’ai pu conserver quelques pièces de petites dimensions qui m’auraient été utiles au laboratoire. Ceci n’aurait rien coûté et n’aurait vraiment gêné personne, mais je dois faire attention à ma réputation : Dame Amako a déjà exprimé son déplaisir que mes serviteurs eta résident au palais, et Aiko-sama m’a fait remarquer à mots à peine voilés que la réputation de chacun d’entre nous se reflétait directement sur celle de tous. Ah ! Tant pis ! Mais quel gâchis que de voir ce matériel finir en pièces !

En attendant, la tâche n’est pas terminée : notre intervention a permis l’arrestation de quinze à vingt criminels, ainsi que des familles des quatre plus importants. Nous devons maintenant obtenir les aveux d’un nombre suffisant d’entre eux pour pouvoir boucler cette partie de l’opération et émettre des avis de recherche pour ceux qui nous ont échappé ; la plupart ne seront pas pris, mais cela ne nous dispense pas d’accomplir notre devoir et de remplir nos responsabilités. Par ailleurs, lorsque nous rentrons au palais pour prendre notre repas, nous y apprenons que deux messages nous attendent. Le premier, apparemment arrivé tôt ce matin, émane de Soshi Seiryoku, et nous informe qu’elle souhaite nous rencontrer, à notre palais ou à sa résidence à notre convenance. Nous pensons tous que ce message est antérieur à notre intervention, mais cela ne change rien au fait que nous devrons bien rencontrer Seiryoku-san à un moment ou à un autre. Nous décidons donc que Aiko-sama et moi-même nous rendrons à la résidence de la shugenja.
Le second message est lui arrivé en milieu de matinée, et Bayushi Korechika nous y annonce qu’il pourra nous recevoir comme nous l’avons requis. Notre propre requête date de l’attaque sur l’entrepôt de Vigilante, et la situation a bien changé depuis. Clairement Korechika-sama était au courant de nos actions de ce matin lorsqu’il a rédigé cette missive. De plus nous sommes d’accord sur notre intention à terme de frapper le village de la nécessité, où le cartel de Korechika-sama centralise ses opérations illégales. Aiko-sama souhaitait utiliser une rencontre avec Korechika-sama pour le mettre en garde quant au mandat possible contre son fils Otado, mais j’ai réussi à la décourager d’agir ainsi. Nous ne pouvons pas accuser le seigneur Bayushi aussi directement pour commencer, et de plus, suite à notre intervention contre les affaires de Vigilante, nous ne pouvons même pas utiliser l’attaque initiale très probablement perpétrée par son fils Bayushi Otado contre l’entrepôt de Vigilante comme un moyen de pression : Korechika-sama aurait trop beau jeu de jouer les pénitents et d’arguer que son fils a agi impulsivement et illégalement (pour ne pas dire aussi de façon irréfléchie et sans grand résultat) afin d’éliminer une trafiquante de cette envergure alors que les magistrats ont jusqu’ici échoué dans leur lutte contre les trafiquants d’opium. Nul doute qu’Otado-sama aurait dû nous présenter des excuses ; mais s’il avait agi ainsi, je crois que Aiko-sama n’aurait pu se retenir de réagir impulsivement et de commettre un impair. Finalement, j’ai convaincu mes collègues qu’il n’y avait aucun avantage à se rendre immédiatement chez Korechika-sama, et que nous pouvons sans mentir lui faire savoir que notre temps est pour le moment pris par le cas en cours.
Finalement un troisième message nous est parvenu alors que nous terminions notre repas. Le gouverneur nous invite à passer la voir ce soir pour faire le point sur notre intervention de la matinée. Sur ce point il fut décidé que je me rendrai au palais du gouverneur en compagnie de Yoshiro-san. Dans un premier temps donc, Aiko-sama et moi-même avons pris le chemin de la résidence de Seiryoku-san ; Aki-san allait continuer ses enquêtes dans le quartier des pêcheurs et Moshibo-san annonçait son intention de passer l’après-midi à méditer, ce qui le laisse accessoirement sur place avec son yojimbo pour protéger Vigilante. Yoshiro-san se remet de ses blessures (et de la disparition provisoire de son katana). Enfin Musashi-sama et Colombe sont partis à la recherche du ronin Gueule-en-biais : en effet, Colombe a identifié le naginata abandonné par l’agresseur monté de Vigilante comme étant celui de cet individu après que Aiko-sama nous a rappelé qu’il avait la réputation de manier une telle arme.
La visite chez Seiryoku-san n’a pas été agréable, pour dire le moins. Elle avait bien sûr appris nos actions matinales, et nous a traités à peine poliment, en commençant par nous faire escorter en sa présence presque comme si nous étions des prisonniers. Elle semblait penser que nous avions agi avec l’appui de Korechika-sama ou de Hyobu-sama, et je ne crois pas qu’elle ait été convaincue que nous sommes nos propres maîtres. En fait, ses paroles laissent à penser qu’elle nous prend soit pour des agents du gouverneur, soit pour des pions imbéciles que Hyobu-sama manipule. Peut-être que les gens comme elle ne peuvent comprendre que certains d’entre nous sont honnêtes, et que nous sommes prêts à nous en prendre à tous les trafiquants de manière impartiale ; le seul point que je lui concéderais est qu’en l’occurrence, l’occasion a fait le larron : nous avons profité des aveux plus ou moins inopinés de Vigilante pour agir, et nul doute que le fait que son organisation soit la plus faible des trois nous ait facilité la tâche. Elle a aussi décliné l’invitation d’Aiko-sama de nous livrer une quelconque information qu’elle aurait pu avoir sur d’autres criminels en ville. Nous avons par ailleurs appris qu’elle se refusait à punir les samurai qui gardaient l’entrepôt pour leur négligence, ne les estimant pas coupables d’avoir été « trompés par une criminelle aussi retorse que la dénommée Vigilante s’était avérée ». En fait, son attitude a été si désagréable que, lorsqu’elle a exigé de connaître le sort réservée à Vigilante et que j’ai cherché à la laisser dans le vague, Aiko-sama en a dit plus que ce que j’aurais estimé souhaitable. Autant pour garder privé cet aspect ! Je n’avais de toute façon pas grand espoir que nous puissions y arriver, mais après les paroles tenues par Aiko-sama, je ne me vois pas cachant ces mêmes informations si quelqu’un comme le gouverneur me les demande. L’entrevue s’est terminée peu après, mais je doute que nous puissions espérer une quelconque coopération de sa part à l’avenir.
De son côté, Musashi-sama n’a pas eu de difficulté particulière à appréhender le ronin. Celui-ci a semble-t-il essayé d’attaquer mon ami, mais il a facilement été mis hors de combat. La blessure au flanc qu’a ensuite révélé un bref examen exclut tout doute : il s’agit bien là de l’individu qui a chargé hier Vigilante et a été blessé par Musashi-sama lorsque ce dernier a cherché à le stopper. Musahi-sama l’a ensuite fait livrer entre les mains de Pitoyable à l’Hôtel de Ville, et des instructions spécifiques ont été laissées au shugenja qui supervise les interrogatoires : nous voulons savoir qui a payé cet homme pour attaquer ainsi en pleine rue et en plein jour la marchande Vigilante.
Le reste de l’après-midi a été plutôt calme, même si nous avons un rapport détaillé à rédiger en vue du procès, et que divers mandats et avis de recherche sont à préparer contre les criminels qui nous ont échappé ce matin ; nul doute que les aveux que les prisonniers vont nous livrer nous obligerons à en émettre de nouveaux. Aki-san est rentré peu de temps avant mon départ pour le palais du gouverneur avec quelques informations. Tout d’abord, il a appris que les eta qui ont joué les porteurs pour Naritoki-sama la nuit de sa disparition, et dont nous savions déjà qu’il ne s’agissait pas des porteurs habituels, étaient malgré tout des locaux d’après leur comportement lorsqu’ils attendaient près de la petite porte. De plus, si quelqu’un peut nous dire qui ils étaient, ce sera Rauque ou Sourcils, les deux responsables (si ce terme a un sens) du quartier des tanneurs. Une raison de plus pour moi de poser quelques questions à Sourcils, mais je n’ai pas le temps maintenant. Aki-san nous a aussi fait savoir qu’il se faisait fort de réunir quelques hommes « forts » si le besoin s’en faisait sentir ; apparemment, il s’agirait de kajinin appartenant aux Avaleurs de Feu dont il parle, et je ne suis pas certain que nous souhaitions de tels « alliés » maintenant que nous connaissons une partie des activités de ceux-ci. Malgré tout, nous pouvons peut-être tirer profit des contacts de Aki-san, d’autant plus que celui-ci est venu en privé me demander si la possibilité existait de payer pour des informations. J’ai confirmé que oui, à supposer que les informations se révèlent exactes.
Par contraste avec celle que nous a accordée Seiryoku-san, l’audience au palais du gouverneur a été d’une politesse exquise. Outre Hyobu-sama, Osako-sama et Jocho-sama étaient une nouvelle fois présents. Après nous avoir félicités pour notre prise du matin, Hyobu-sama s’est enquise des raisons pour lesquelles d’une part nous n’avions pas averti Osako-sama plus tôt, et d’autre part nous n’avions pas fait appel plus largement à la Garde Tonnerre. Yoshiro-san lui ai fait savoir que nous n’avions obtenu nos informations que peu auparavant et que la rapidité et la surprise étaient notre meilleure arme contre des criminels aussi odieux et aussi bien organisés. J’ai de plus ajouté que nous n’avions pas souhaité affaiblir les unités de la garde en mission à l’extérieur de la ville contre le bandit Insaisissable. Hyobu-sama a paru un instant surprise que je laisse notre yoriki intervenir ainsi, mais elle a apprécié ces arguments et a admis qu’elle n’y trouvait pas faute. Je pense toutefois que personne n’a été dupe, et je suis heureux de l’absence de Aiko-sama : je ne crois pas qu’elle aurait aisément supporté ce que ne peux que décrire comme de l’hypocrisie, autant de ma part que de celle du gouverneur, notamment quand celle-ci nous a annoncé que grâce à ces arrestations, nous avions peut-être éradiqué le trafic de l’opium. Elle nous a par ailleurs informé qu’elle apprécierait si à l’avenir nous la prévenions au plus vite de telles choses : en effet, le démantèlement d’un tel réseau va avoir des répercussions dans le monde des petits trafiquants et des consommateurs, et la soudaine baisse de l’offre risque de provoquer des réactions violentes de la part de certains, et donc de nécessiter des mesures de sa part afin de maintenir l’ordre. Pour une fois, elle semble sincèrement concernée. Elle nous a aussi demandé quelques précisions sur notre informateur (sans surprise, elle savait déjà qu’il s’agissait de la marchande Vigilante) et le sort que nous lui réservions. Après que j’ai répondu, elle m’a demandé si nous souhaitions un procès public ou à huis clos, et lorsque j’ai affirmé que je préférerais la seconde possibilité, elle a ordonné à Yogo Osako de veiller à ce que tout soit réglé afin qu’il en soit ainsi. De façon habile, elle a attiré notre attention sur le danger représenté par le bandit Insaisissable. Elle nous a aussi informés d’une manière très détachée que le ronin que nous avions arrêté et livré pour interrogatoire avait succombé sous la torture sans parler. Aiko-sama et Musashi-sama ne vont pas du tout apprécier cela. Nous aurions dû anticiper une telle possibilité et peut-être devrons-nous à l’avenir envisager de nous assurer que Moshibo-san soit présent s’il y a des interrogatoires critiques à superviser. Finalement je pensais que les choses ne s’étaient pas trop mal passées lorsque le gouverneur m’a subtilement rappelé qu’il ne faisait jamais bon essayer de prendre un courtisan à son propre jeu : elle a exprimé le regret de n’avoir pas eu de nouveau l’occasion de rencontrer Aiko-sama, ou de pouvoir apprécier la présence et la sagesse de Moshibo-san. J’ai trouvé des excuses à leur absence, mais il est clair à mes yeux qu’il s’agissait là d’une façon de nous rappeler qu’elle connaissait certaines de nos faiblesses potentielles. Yoshiro-san, de son côté, avait une moue appréciative qui trahissait son admiration devant l’art rhétorique – et le talent de manipulation – du gouverneur. Aussi ai-je été soulagé qu’elle nous donne alors congé.
Sur le chemin du retour, Yoshiro-san m’a entrepris sur la meilleure façon de sonder Baranato-sama. Il est clair que nous allons devoir essayer de contracter quelques alliances si nous voulons continuer notre travail contre les trafiquants d’opium. Ide Baranato est un candidat intéressant de ce point de vue : la mort de son fils Michikane d’une overdose devrait logiquement le prédisposer à nous aider, d’autant que cette mort est suspecte. D’un autre côté, sa famille recherche très clairement une alliance avec celle du gouverneur : l’annonce du mariage de ce fils avec la fille du gouverneur, Kimi, puis, après la mort de Michikane-san, l’annonce du mariage de son second fils avec Kimi-sama en sont une preuve irréfutable. Baranato-sama peut avoir de nombreuses raisons légitimes de rechercher à se rapprocher du gouverneur, mais nous ne pouvons malheureusement pas oublier que nous savons qu’elle est elle-même la dirigeante du principal cartel, et que l’aide d’un représentant proéminent du clan de la Licorne lui ouvrirait sans nul doute de nombreuses portes pour étendre son réseau. Toutefois, je suis d’accord que nous devons absolument essayer de savoir quelle est la position de Baranato-sama sur ce trafic, surtout maintenant que nous avons démontré notre propre détermination à ce sujet, quoi que puisse en penser Seiryoku-san. De plus, il serait peut-être bon que ce soit un yoriki qui fasse le premier pas. Cela paraîtra peut-être déshonorable, mais nous pouvons toujours démentir partager les opinions de Yoshiro-san si nécessaire ; il serait beaucoup plus difficile de ne pas tenir parole si nous devions nous engager d’une quelconque manière auprès de la famille Ide. J’ai accepté de présenter mes arguments en ce sens auprès d’Aiko-sama, et nous avons réussi à la convaincre de laisser Yoshiro-san avoir le premier l’opportunité de sonder Baranato-sama. Par contre, j’espère pouvoir poser quelques questions à Sourcils avant le départ de Yoshiro-san pour cette entrevue. On ne sait jamais, je n’y crois pas trop, mais nous pourrions apprendre que le vice et la corruption sont encore plus profondément ancrés dans cette ville que nous ne le pensions.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 14:50

Chapitre 10 – Embuscade au crépuscule

Après une journée aussi intense, le repos nocturne a été le bienvenu. Un peu plus d’un mois nous a été nécessaire pour pouvoir agir contre le crime qui semble pourrir cette ville. Aussi satisfaisante qu’elle soit, cette action ne sera, je l’espère, que la première pierre à notre édifice. Nous savons qu’il y a d’autres groupes de trafiquants en ville, et nous n’avons pas beaucoup avancé dans nos enquêtes concernant le meurtre de Naritoki-sama, le bandit Insasissable, les ninja ou le voleur-fantôme Kaze. Pour ce qui est du dernier, tant qu’il ne se manifeste pas de nouveau, je ne crois pas que nous puissions faire quoi que ce soit. En ce qui concerne les ninja, les contacts qu’a noué Aki-san auprès des Avaleurs de feu pourraient s’avérer profitables : cela me donne quelques aigreurs d’estomac, mais le fait est que nous avons un intérêt commun à les voir disparaître, bien que ce ne soit pas du tout pour les mêmes raisons. Par contre, nous n’avons toujours rien en ce qui concerne Insaisissable, et cet homme est un danger pour l’Empire au moins aussi grand que les trafiquants ou les assassins de notre prédécesseur. Et comme le gouverneur y a clairement fait allusion, même si c’est d’abord sans doute pour détourner notre attention des trafiquants, Aiko-sama et Musashi-sama ont demandé une audience auprès de Jocho-sama. Leur espoir est que ce dernier pourra apporter un éclairage différent sur les actions et la personnalité du bandit. De plus, comme nous connaissons la réputation du fils du gouverneur en tant que chef militaire, il est normal que ce soit les deux magistrats les plus à même d’apprécier cet aspect qui le rencontrent ; le fait qu’ils sont aussi les magistrats possédant le meilleur statut social est un bonus à ne pas totalement négliger. Ils ne nous ont pas fait part de révélations fulgurantes à leur retour. Le seul point notable est que Jocho-sama, qui s’est montré aimable et disert, semble convaincu que le bandit est un homme ; je ne rentrerai pas dans les détails des raisons de cette opinion. En ce qui concerne Insaisissable, je crois que nous pouvons faire confiance au gouverneur et à ses alliés ; en effet, il constitue une menace publique qui, jusqu’ici, ne s’en est pris qu’aux intérêts du clan du Scorpion. Le vol des armes et des armures a fait de lui plus qu’un simple bandit, mais ses actions constituent plus qu’une simple menace militaire, elles sont la cause d’une perte de face importante pour le gouverneur et son fils, plus encore peut-être que pour les magistrats d’Emeraude. Je ne doute pas que Hyobu-sama et Jocho-sama préféreraient pouvoir dire qu’ils ont eux-mêmes réglé son compte à ce hors-la-loi, mais je ne pense pas qu’ils seraient désolés si nous étions ceux qui leur permettaient d’en venir à bout. Aussi, je crois que nous pouvons plutôt compter sur leur coopération en la matière.
Pour ma part, je me suis rendu au village des tanneurs, accompagnés de Sandale et de deux gardes. Ces derniers ont eu l’air soulagé lorsque je leur ai donné l’ordre de rester en faction à l’entrée de la morgue. Ma propre dignité m’interdit de me moquer d’eux, mais un sourire intérieur m’a empli l’esprit. Les activités à l’intérieur ne sont pas de celles qu’un samurai apprécie, mais, à leur attitude, je croirais presque que ces hommes ont peur de ce lieu. En tout état de cause, ceci m’arrange bien, car cela me permet de mener mes propres activités un peu plus discrètement. Aussi, après avoir laissé Sandale auprès de ses parents, je me suis enquis de Sourcils mais, malheureusement, il n’est pas sur place pour l’instant. C’est dommage car cela veut dire que je n’aurai pas pu le questionner avant que Yoshiro-san ne rencontre Baranato-sama. Tant pis. J’ai ensuite fait mander Rauque, le chef de la communauté eta de la ville, en suggérant qu’il utilise une des entrées secondaires du bâtiment. Il est arrivé promptement et je l’ai reçu en privé. L’homme, sans doute avec quelques raisons, avait clairement peur de moi dès le départ ; j’ai bien essayé de ne pas me montrer menaçant, mais lorsque j’ai commencé à poser des questions sur les porteurs de Naritoki-sama, sa peur s’est fortement intensifiée. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il était terrorisé, il a trop bien gardé son calme pour cela, mais je reste persuadé qu’il me cache quelque chose. Il a avoué qu’il avait été responsable pour l’envoi de ces quatre hommes ce soir-là : il avait besoin des porteurs habituels pour une tâche de manutention et il y voyait une occasion pour essayer de remettre dans le droit chemin des garçons sur la mauvaise pente. Il m’a donné les noms de ceux avec qui ces quatre garçons auraient auparavant traficoté, mais je ne m’attends pas à obtenir trop d’information par ce biais. De plus, il prétend que personnes ne les a revus depuis cette nuit fatidique, morts ou vifs. Je ne suis pas certain de le croire. Par ailleurs, leur seule famille est constituée de leurs parents, et je ne pense pas que les arrêter nous soit d’aucune aide, bien au contraire. J’ai essayé de lui faire comprendre que ce n’était pas les porteurs en eux-mêmes qui m’intéressaient, mais leur commanditaire, mais ni cela, ni mon allusion au fait qu’il me serait pénible de devoir le confier lui-même aux soins du bourreau pour qu’il fasse preuve d’un peu plus d’empressement à répondre à mes questions n’ont eu d’effets tangibles. Au plus j’ai cette fois réussi à le terrifier vraiment. Je suppose qu’un autre magistrat n’aurait eu aucun remord à faire arrêter et torturer Rauque. Mais j’ai toujours pensé que les samurai avaient un peu trop tendance à voir les eta comme des bêtes. Quels que puissent être leurs défauts, et je ne nierai pas que ce sont des individus frustres et sans véritable concept d’honneur, mais ils n’en restent pas moins des hommes, pas des animaux. J’ai toujours pensé que la plus grande différence entre les hommes et les bêtes étaient leur capacité à réfléchir et à être capable de logique. Sûrement, si nous les traitons comme des hommes, les eta réagiront comme tels. Enfin, c’est mon espoir, mais en l’occurrence, je dois avouer avoir ressenti une certaine frustration devant la réaction de Rauque. De plus, Sourcils n’était toujours pas là lorsque j’en ai eu fini avec le chef des tanneurs. J’ai laissé un message oral pour le prévenir que je requérais sa présence à l’Hôtel de Ville, mais j’ai un peu l’impression d’avoir perdu mon temps ce matin, et l’odeur qui règne dans le quartier, que d’habitude j’arrive à ignorer, me prend à la gorge. Je dois regagner mon calme ; j’ai dû laisser l’excitation des résultats d’hier et leur absence ce matin perturber mon équilibre intérieur. Je suis donc rentré au palais pour prévenir Yoshiro-san que je n’avais rien à lui dire avant qu’il rencontre Baranato-sama, puis je suis allé me concentrer sur un recueil de poésie afin de me recentrer mentalement.
Par certains côtés, Yoshiro-san est revenu presque aussi frustré que moi de sa rencontre avec le chef local de la famille Ide. Pourtant il nous a rapporté des informations très intéressantes, mais je crois qu’il a trop l’habitude de la cour impériale, où chacun emploie sans arrêt des sous-entendus et des circonvolutions ; là-bas, on pourrait croire que vous dire la vérité est une insulte, sinon à votre honneur, du moins à votre intelligence. Il n’a pas l’habitude des gens qui vous disent directement ce qu’ils pensent, et usent de la vérité et de leur passion moins pour dissimuler des mensonges que pour cacher les nuances de leurs sentiments et de leurs opinions. Ceci est probablement accentué par le fait que, malgré toute l’estime que je lui porte, même moi je trouve que Yoshiro-san abuse un peu des effets de style et des paraphrases, semblant par moment incapable de vous dire simplement sa pensée s’il lui est possible de tourner autour du pot sans jamais le nommer précisément. Enfin, nul doute que chacun a ses tics et ses idiosyncrasies, je devrais être le premier à le reconnaître quand je sais comment mes pairs voient en général mes relations avec les eta et mes activités de recherche alchimiques. Trêve de tergiversations, ce qui est important est qu’il est clairement apparu que Baranato-sama est personnellement et sincèrement opposé au trafic de l’opium. Comme nous nous en doutions, il n’a nullement oublié ou pardonné le destin de son fils. Par contre, il semble penser que le ronin Sans-Détour, tué en même temps que Naritoki-sama, est le responsable de cette mort. De plus, nous savons maintenant ce qu’à fait notre prédécesseur à la fois pour protéger personnellement Sans-Détour de la vengeance d’Ide Baranato et sans doute pour l’empêcher de fourrer son nez dans les affaires des trafiquants : il a prétendu que Sans-Détour était en train d’infiltrer les réseaux de trafic d’opium ! Bien que je ne puisse que me réjouir de la position général de Baranato-sama sur le sujet, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela fait de lui un suspect idéal pour le meurtre de Naritoki-sama, car si jamais il a appris d’une façon ou d’une autre le rôle que jouait le magistrat auprès des cartels, sa passion pourrait bien l’avoir poussé à commettre un acte vengeur et meurtrier. Baranato-sama n’a pas réagi lorsque notre yoriki a cherché à obtenir son opinion sur la possibilité que son fils aurait pu être la victime d’une vengeance de la famille Bayushi, encore que Yoshiro-san nous a dit qu’il a eu l’air troublé à un point de leur conversation lorsque Bayushi Korechika, son fils Otado-san et la monture de ce dernier étaient évoqués. Malgré l’impression qu’il donne, je pense que Baranato-sama est beaucoup trop expérimenté pour révéler ce qu’il ne souhaite pas partager. Enfin, d’après Yoshiro-san, il s’est montré beaucoup plus grave lorsque a été évoquée la possibilité de nous assister ; Baranato-sama accepterait de nous prêter main-forte contre les trafiquants d’opium, mais cette aide se limiterait au mieux à sa propre maisonnée car il ne saurait engager sa famille ou son clan tout entier sur cette voie compte tenu des intérêts commerciaux qui les concernent à Ryoko Owari. De plus, il a clairement fait savoir qu’il lui faudrait agir avec circonspection vis-à-vis de Hyobu-sama. L’un dans l’autre, même si Baranato-sama ne s’est pas commis, la situation est beaucoup plus claire et satisfaisante pour nous, malgré l’ombre qui plane quant au meurtre de Naritoki-sama. De plus, nous pouvons sans doute nous assurer un peu plus la bienveillance du clan de la Licorne dans son ensemble en communiquant les informations que nous avons concernant les marchands impliqués dans le trafic d’opium sur ses terres, ainsi que celle à propos de la suggestion émise pour suborner les magistrats trop intègres du clan. Il est bien sûr hors de question de mentionner la source de cette dernière information, tout d’abord parce que les notes d’un magistrat mort, où il détaille sa propre corruption, ne constituent en aucun cas un témoignage autorisé, et parce qu’il ne saurait être question de mettre en cause Hyobu-sama sur la simple foi de tels documents. De fait, Aiko-sama et moi-même avons décidé de demander audience à Baranato-sama pour lui offrir ces informations. Il faudra toutefois que je rappelle à mes collègues qu’il n’est pas officiellement le représentant de son clan ici ; si nous ne voulons pas nous faire stupidement des ennemis des membres de la famille Shinjo, il faut que nous partagions ces mêmes nouvelles avec Shinjo Yoshifusa.

L’après-midi a été pour moi l’occasion de poser quelques questions à Sourcils. Je voudrais pouvoir rapporter ici un succès complet mais ce serait un mensonge. Il me paraît probable qu’à l’avenir j’obtiendrai ainsi des informations sur le trafic d’opium, et sans doute en particulier sur le réseau de Korechika-sama, mais ce ne sera pas immédiat, malgré la ferveur apparente témoignée par Sourcils contre le trafic d’opium. L’incident rapporté dans le journal ne concernait malheureusement qu’une cargaison d’opium médicinal particulièrement importante, issue d’un des principaux entrepôts Bayushi, et dont Sourcils avait ponctuellement eu vent. Il nous faudra de plus faire un peu attention avant d’agir sur ce que pourrait nous dire Sourcils, car je ne suis pas totalement convaincu qu’il fasse la différence entre opium médicinal et drogue. Encore qu’ici, on peut se demander s’il y a réellement une différence ! Il n’en reste pas moins que l’opium médicinal est en général légal. Par contre, je n’ai pas eu plus de succès auprès de Sourcils qu’auprès de Rauque. Lui aussi a fini terrifié – au point d’uriner dans mon bureau ! – lorsque j’ai essayé de lui soutirer des informations sur les porteurs à chaise disparus de Naritoki-sama. J’en finirai presque par croire que ce sont les eta qui ont organisé le meurtre de notre prédécesseur ! En tout cas une chose est certaine : Rauque comme Sourcils en savent plus sur cette affaire qu’ils ne me l’ont révélé. Je ne suis pas un monstre affamé de sang, ni un amoureux des souffrances d’autrui, mais si cela s’avère nécessaire je n’hésiterai pas à employer des moyens beaucoup plus douloureux pour eux afin de les forcer à me confier ce qu’ils taisent pour l’instant. Ils devraient tout de même comprendre que je fais preuve d’une grande retenue en ne les arrêtant pas sur le champ, et j’espère que si nous agissons à partir de leurs informations contre les trafiquants, ils finiront par me faire suffisamment confiance pour parler. Mais malgré tout le mépris que m’inspire les agissements de feu Naritoki-sama, si je découvre qu’ils sont responsables de son assassinat, je ne montrerai aucune pitié. S’il est difficile de tolérer qu’un magistrat ait pu se comporter comme notre prédécesseur, il est absolument intolérable que des eta assassinent leurs supérieurs : où irions-nous si nous laissions l’Ordre Céleste être ainsi bafoué ?!
La seule autre action de l’après-midi a été l’œuvre d’Aiko-sama : elle a déposé une réclamation auprès d’Osako-sama à propos de la négligence du shugenja censé veiller à la santé des prisonniers soumis à la question, et lui a signalé que tout nouveau décès malheureux parmi les prisonniers restants serait une claire démonstration de l’incompétence de ce dernier. Je soupçonne qu’une telle action a dû faire sourire Osako-sama, du moins en privé. Je ne pense d’ailleurs pas qu’Aiko-sama s’attende à ce que cela provoque une quelconque action de la part du magistrat de la ville, mais peut-être cela aura-t-il permis de calmer un peu sa fureur quant à la perte du ronin et des informations qu’il aurait pu avoir. Pour ma part, je me demande si Gueule-en-biais est mort avant ou après avoir parlé. Et cela m’amène à me poser la question suivante : pouvons-nous vraiment compter un jour sur la coopération des citoyens de cette ville ? Je les comprends bien : les magistrats impériaux arrivent, passent quelques années sans généralement arriver à beaucoup de résultats (quand ils ne se laissent pas corrompre), puis s’en vont ; le gouverneur et les dirigeants locaux restent et prospèrent, aussi pourquoi donc chercheraient-ils à nous aider aux dépens de ceux qui auront encore tout pouvoir sur eux bien après notre départ ? Je n’ai pas de réponse claire et définitive, je ne peux qu’agir au mieux de ma conscience et de mon honneur et espérer que mon exemple montrera le chemin aux autres.
Mais cessons-là ces interrogations futiles. L’après-midi touchait à sa fin, et nous étions rentrés à notre palais quand un enfant s’est présenté à notre demeure, porteur d’un message. Celui-ci nous annonce qu’un indicateur a averti Yogo Osako du lieu où Insaisissable serait ce soir, et que celle-ci s’apprête à partir immédiatement pour tenter de le capturer. Après quelques instants d’hésitation à abandonner ainsi tous le palais, nous avons décidé de laisser sur place Mesodsu-san afin d’assurer la protection des lieux, et de nous rendre à l’Hôtel de Ville, point de ralliement mentionné dans le message. Là-bas, nous trouvons Osako-sama et seulement les quinze gardes-tonnerre de faction, quoique le magistrat ait réussi à leur trouver des montures. Elle parait légèrement surprise de nous voir et nous avoue que, bien qu’elle n’ait pas encore eu le temps de nous envoyer un message, elle est heureuse de notre présence, car Jocho-sama est à l’extérieur des murs, injoignable rapidement. Cela rend inquiétante la situation et pose la question de l’auteur du message que nous avons reçu, mais nous ne pouvons nous permettre maintenant de refuser de l’accompagner sans perdre complètement la face. Elle ajoute que son informateur lui a appris qu’Insaisissable sera ce soir dans un village voisin, apparemment pour une histoire de femme et donc pas avec la totalité de ses troupes, et qu’elle compte se rendre sur place au plus vite. Comme il ne reste pas plus de deux heures avant la tombée de la nuit, il n’y a aucun doute sur l’urgence d’agir si elle veut poursuivre cette opportunité. Plus tard, Moshibo-san nous apprend qu’il a tenté de prévenir Jocho-sama directement avec l’aide des kami de l’air ; mais nous ne pouvons pas savoir comment Jocho-sama réagira à un tel message, ni s’il est en position d’intervenir à temps. Quoi qu’il en soit, à la suite d’Osako-sama, nous prenons la route au grand trot. Conscients de ce que le passage de notre troupe provoque la levée d’un nuage de poussière au-dessus de la route, Aiko-sama et Musashi-sama recommandent de chevaucher sur les bas-côtés à l’approche du village, afin d’éviter d’alerter notre proie. Il n’y a par ailleurs pas beaucoup d’options, car le terrain autour du village en question est constitué de plaine, le village lui-même étant traversé de part en part par la route et entouré de champs. Yoshiro-san aurait préféré que nous nous séparions en deux groupes pour arriver au village par les côtés, à travers champs, mais le délai imposé par une telle manœuvre nous contraindrait à agir de nuit. De plus, je ne suis pas certain que nous aurions vraiment gagné un quelconque avantage à agir ainsi : chevaucher à travers champs est plus difficile que de suivre la route, et nous aurions à mon avis perdu l’avantage gagné à couper ses deux chemins de fuite possible. Quelle que soit la validité des arguments des uns ou des autres, la rapidité d’intervention est privilégiée, tout au plus l’utilisation des bas-côtés pour essayer de préserver la surprise est-elle adoptée.
Nous approchons donc de notre destination lorsque, dans le ciel paré des couleurs du couchant, nous avons remarqué qu’une épaisse fumée grise monte par-delà le village. Ce présage de mauvais augure m’a rappelé le prétexte qui a été servi à Aiko-sama pour expliquer l’absence des hommes de la garde-tonnerre en ville, et je me suis demandé si, finalement, le capitaine de la garde ne nous a pas dit la vérité. Mes ruminations sont coupées court quand nous voyons s’enfuir le long de la route – et dans la direction opposée – une douzaine d’hommes portant l’armure caractéristique de la garde-tonnerre. Et s’enfuir est bien le terme, car il apparaît vite qu’ils n’ont aucune intention de nous attendre, ce qui aurait été logique s’ils étaient réellement des gardes, compte tenu de la présence des gardes-tonnerre qui nous accompagnent, porteurs de la même tenue que les fuyards. Une exclamation d’Aiko-sama me rappelle que les hommes d’Insaisissable se sont appropriés des armes et des armures destinées à la garde-tonnerre quelques mois auparavant. La poursuite s’engage donc. Musashi-sama, excellent cavalier, de surcroît monté sur le superbe destrier offert par Shinjo Yoshifusa, aurait sans doute pu rattraper les fuyards, mais il aurait pour cela dû laisser en arrière tout le reste de notre groupe ; aussi se contente-t-il de mener les plus à l’aise en selle d’entre nous, Osako-sama, Aiko-sama, Moshibo-san et Aki-san, distançant un peu Yoshiro-san, moi-même et les gardes. Nous gagnons peu à peu du terrain sur les bandits, quand la route s’engage le long d’un cours d’eau serpentant entre des collines boisées. Bientôt la visibilité se réduit du fait de la fumée dégagée par l’incendie et du crépuscule qui approche. Alors que nous galopons le long du chemin,.deux troncs d’arbres surgissent soudain et se balancent en travers de notre route. Musashi-sama et Aiko-sama, en tête du groupe, sont pris par surprise ; le Dragon, en cavalier émérite, n’est pas désarçonné, mais le tronc heurte l’arrière-train de sa monture, plus haute au garrot que les poneys, et il finit lui-même au sol lorsqu’elle bronche ; quant à la Lionne, elle reçoit de plein fouet le tronc d’arbre, et fait tomber du même coup Osako-sama qui chevauchait à sa droite, la samurai-ko et la magistrate échouant de concert dans le fossé boueux en contrebas. Derrière, Moshibo-san est lui aussi projeté au sol, tandis qu’Aki-san réussit à s’arrêter à temps et démonte. Le reste d’entre nous échappe à cette mésaventure du fait de notre retard. Seule notre fierté aurait d’ailleurs été atteinte si la rouerie de nos adversaires en était restée là. Mais des flèches se mettent à tomber en cloche – empêchant ainsi de deviner leur provenance – sur les personnes désarçonnées, et un bruit de charge venant d’en face se fait bientôt entendre. Le temps que Yoshiro-san et moi-même fassions le tour par la forêt pour tenter de prendre à revers les responsables de l’embuscade, trois assaillants sont éliminés: un premier homme chargeant à cheval est projeté par-dessus l’encolure de sa monture lorsque le tetsubo d’Aki-san brise les antérieurs de la bête, avant de tomber à son tour sous le coup de masse du yoriki ; un second adversaire trop téméraire succombe aux flèches d’Aiko-sama et Moshibo-san ; enfin, un troisième homme meurt sous le katana d’Aki-san, qui a abandonné son tetsubo. La scène commence à tourner à la bataille rangée, quand plusieurs d’entre nous remarquent que nos adversaires utilisent des techniques d’escrime semblables à celles des bushi de la famille Bayushi. Yoshiro-san leur crie alors de se rendre au nom de l’Empereur ; un certain flottement s’ensuit – le fait que nous portons les couleurs et les mon de nos clans et de nos familles et soyons clairement identifiables comme magistrats d’émeraude a probablement joué. La présence d’Osako-sama parmi nous achève alors de lever le voile : nous avons tous été trompés et le bandit est parvenu à ce que des hommes de la Garde Tonnerre s’entretuent !

Après quelques explications houleuses nous avons réussi à reconstituer la trame de l’embuscade : d’un côté, des hommes de Kaeru ont mis le feu à des champs de pavot, provoquant l’épaisse fumée grise que nous avons observée, diminuant la visibilité dans la forêt et attirant la Garde Tonnerre chargée de leur protection. De l’autre, Insaisissable et une douzaine de ses hommes nous ont attendu dans le village, guettant notre arrivée. Dès que notre troupe a été aperçue, ils sont partis au grand galop vers le lieu de l’embuscade, où les pièges avec les troncs avaient été mis en place, ainsi que des archers postés sur les hauteurs. Un guetteur a signalé notre approche, prévenant le premier groupe de bandits d’attirer les gardes-tonnerre des champs de pavot vers nous, tandis qu’à notre passage, des complices coupaient les cordes retenant deux troncs habilement attachés à des branches d’arbres. Libérés de leurs entraves, les troncs se sont mis à se balancer en travers de notre route ; les deux groupes de bandits, profitant de la fumée et de la confusion, se sont alors échappés par un chemin latéral, pour traverser la rivière et se réfugier dans la forêt du côté opposé. Matsu Aiko, inspectant en détail les lieux, a une moue appréciative : la réalisation d’une embuscade aussi sophistiquée demande une coordination hors pair. Kaeru est vraiment un maître tacticien.
La nuit est maintenant tombée. Si, en fin de compte, le bilan des victimes n’est pas trop élevé, nous ne pouvons en dire autant du bilan humain et psychologique : une nouvelle fois, le bandit Kaeru s’est moqué de la garde-tonnerre et l’a humiliée ; de plus, il a cette fois fait perdre la face au premier magistrat de la ville, Yogo Osako, ainsi qu’aux magistrats d’Emeraude. Sur ce dernier point, j’aurais tendance à croire que cela n’entrait pas directement dans ses intentions ; par contre, il va nous falloir nous pencher très sérieusement sur la question de savoir qui est l’auteur du message qui nous a avertis des intentions d’Osako-sama. Aiko-sama soulève la possibilité que cela puisse être un agent du gouverneur Hyobu, qui s’assurerait ainsi que nous nous sentions directement et personnellement concernés par les activités de Kaeru. Ce bilan ne prend même pas en compte les pertes causées par l’incendie ; je ne pleurerai pas sur les éventuels bénéfices perdus par les trafiquants d’opium, mais cela ne va qu’amplifier la crise générale. Sans compter que cette affaire prend place quelques jours à peine avant l’arrivée de Bayushi Kachiko et du Champion d’Emeraude ! Enfin, un dernier point, mineur pour certains, est à considérer : Aki-san a tué un samurai de la garde-tonnerre de son tetsubo, et je doute que la famille et les amis de cet homme pardonnent à Aki-san cet acte déshonorant. Et je ne suis pas certain qu’ils en restent là car, pourront-ils dire, ce Crabe est sous les ordres des magistrats d’Emeraude…
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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 14:52

Chapitre 11 – Le prix de l’Honneur

Isawa Moshibo se tient debout, seul, parmi les cendres fumantes. Le feu a ravagé une bonne partie des champs de pavot, et a commencé à gagner la forêt. Ses yeux reflètent la lueur de l’incendie tout proche, et quand il parle, sa voix évoque le crachotement des flammes, le sifflement de la sève qui fuse, le craquement du bois embrasé…et les flammes autour de lui s’animent en réponse.
Que se passe-t-il exactement ? Seul un autre shugenja pourrait l’expliquer. En tous cas le Phénix revient de la forêt avec une indication précieuse : les kamis du feu ont été sollicités pour provoquer l’incendie, un shugenja accompagne Insaisissable.
Mis à part cette information, le bilan de cette échauffourée est bien morose.
Nous rassemblons les derniers soldats égaillés, comptons les blessés et les morts. Il y a trois morts parmi les Gardes Tonnerre, l’un dû aux flèches d’Isawa Moshibo et de Matsu Aiko, les deux autres à Hida Aki.
C’est à ce moment que choisit d’arriver Shosuro Jocho à la tête de son bataillon de cavaliers. Il a effectivement reçu le message d’Isawa Moshibo, mais nous confirme qu’il n’a pris de décision qu’après s’être quelque peu renseigné ; je le comprends, je n’aurais pas procédé différemment. Il voit l’état déconfit des troupes, et s’entretient de façon pressante avec Yogo Osako. Nous nous écartons discrètement.
Le retour à Ryoko Owari n’est pas des plus joyeux. Un mutisme général règne. La nuit désormais tombée dissimule les visages, mais, à sa façon sèche de mener sa monture, je devine la rage à peine contenue de la Lionne. Il est vrai que l’ampleur de l’humiliation – se faire jouer et littéralement rouler dans la boue par un simple bandit – est suffisante pour réduire au silence le plus arrogant des samurai, a fortiori une Matsu qui ne supporte pas l’échec.
Conscient des conséquences possibles de l’usage immodéré qu’a fait Aki-san de son tetsubo sur les gardes-tonnerre, je caresse l’idée d’offrir des excuses immédiates à Jocho-sama, mais décide en fin de compte de m’abstenir.
A l’arrivée, les blessés partent se faire soigner au temple d’Amaterasu, et le reste de notre petite troupe revient à la résidence, conduite par un Musashi anxieux de s’assurer de la bonne santé de son épouse, dont la grossesse est maintenant bien avancée.

Dès le lendemain matin, Yogo Osako passe nous voir. Nous sommes tous convoqués chez le gouverneur Hyobu en fin de matinée, et elle nous demande spécifiquement d’amener « notre yoriki Crabe ». La magistrate Scorpion a les yeux cernés, elle n’a visiblement pas passé une très bonne nuit. Ce n’est pas la seule. Aiko-sama a également les traits tirés ; du dire de mes camarades, elle s’est levée très tôt pour faire des katas. Son humeur est toujours aussi sombre, et elle ne desserre pas les dents pendant toute la visite de Yogo-sama.
Un peu plus tard, Musashi-sama, Yoshiro-san, Aki-san et moi-même partons donc au palais du gouverneur. Le shugenja s’est absenté, et la Lionne a sèchement décliné.
Nous sommes introduits chez le Gouverneur. Son fils Jocho est là, avec un samurai Scorpion inconnu, et Yogo Osako, qui se fait discrète.
Sans préambule Hyobu-sama rentre dans le vif du sujet : Hida Aki a tué un garde-tonnerre, Anitoki Furi, en utilisant son tetsubo, au point que les traits de la victime étaient à peine identifiables. Reconnaissons-nous les faits ?
Je réponds d’une voix forte: « Hai, gouverneur-sama. » Un silence de mort suit mes paroles.
Hyobu reprend la parole. Le frère de la victime, Anitoki Yoshi, souhaite laver l’offense par un duel avec le meurtrier, Hida Aki. Elle a l’autorité pour autoriser ce duel pour les Scorpions, et suggère, comme Hida Aki souhaite probablement laver son honneur le plus rapidement possible, de demander au Champion d’Emeraude l’autorisation de faire ce duel, plutôt qu’au daimyō du clan du Crabe comme le demande la tradition.
Elle s’adresse enfin à Aki directement, lui demandant s’il est d’accord et s’il a quelque chose à ajouter. Malgré son ton toujours très neutre et sa figure impassible, il est évident qu’elle attend des excuses.
« J’obéis aux ordres de mon daimyō » répond un Aki buté, s’attirant un regard de haine du frère de la victime.
L’entrevue est levée, et nous rentrons sans faire de commentaires.

En début d’après-midi, Isawa Moshibo, Matsu Aiko et Kakita Yoshiro ont rendez-vous avec Ide Baranato. Après la visite préliminaire du yoriki Grue, nous savons à quoi nous en tenir. Le chef spirituel des Licornes et la magistrate Matsu ont les mêmes vues en ce qui concerne le trafic d’opium : c’est une lèpre qu’il faut éradiquer.
Aiko-sama lui fait part de nos informations sur les points de contact en territoire Licorne, et sur l’entrepôt du Nord du territoire Scorpion, par lequel transite la quasi-totalité du trafic à destination des Licornes. Il connaît le daimyō de cette région et peut le faire prévenir.
Matsu Aiko indique que nous allons d’abord demander une autorisation d’intervention – ce territoire ne dépendant pas de notre juridiction – mais que, comme la marchandise des entrepôts est susceptible d’être rapidement déménagée, il serait bon que les troupes du daimyō soient en état d’alerte.
Le Phénix, comprenant cela comme une invite à répandre le sang, s’insurge ; la samurai-ko, réalisant que ses paroles prêtent à confusion, corrige maladroitement son propos, sous le regard interrogateur d’Ide Baranato.
La suggestion ignoble indiquée dans le journal de notre prédécesseur, la possibilité que, pour corrompre des magistrats Licornes, de l’opium soit subrepticement introduit dans leur nourriture, est également portée à sa connaissance. Baranato-sama se lève, très agité et complètement scandalisé ; d’où tenons-nous cette information ? Matsu Aiko lui répond qu’elle ne peut le lui révéler mais que, si elle réussit à avoir plus de détails, elle lui en fera part.
La conclusion sur le sujet est que, sauf vis-à-vis de Hyobu – avec laquelle il s’apprête à avoir une alliance, nous pouvons compter sur lui contre le trafic d’opium.
Puis la discussion roule sur Kaeru. Nous n’apprenons rien de neuf sur le bandit, mais le magistrat Grue, excellent observateur, se rend compte qu’Ide Baranato connaît Kaeru et que celui-ci lui est plutôt sympathique, malgré son insistance à rappeler que c’est un criminel.
Matsu Aiko conclut l’entretien en exprimant son intérêt pour la cavalerie Licorne et demande s’il est possible de visiter ses écuries, ce que notre hôte lui propose pour le lendemain matin et mes collègues rentrent ensuite à la résidence.
Je les y retrouve après ma propre visite chez Shinjo Yoshifusa. Afin d’essayer de ne pas froisser de susceptibilité, je m’y suis rendu afin de lui communiquer les mêmes informations sur les trafiquants d’opium qu’Aiko-sama partageait avec Baranato-sama. Mon interlocuteur n’a pas réellement paru intéressé et m’a suggéré de passer toutes ses informations à Baranato-sama ! Par politesse, j’ai ensuite enduré sa conversation pendant un moment avant de plaider la presse de mes fonctions pour m’éclipser. Plus j’observe Yoshifusa-sama, plus l’hypothèse de sa sénilité semble réelle ; quelle disgrâce pour sa famille qu’il n’ait pas eu la courtoisie de se retirer des affaires publiques avant que son état ne leur cause une telle humiliation !

Lorsque nous nous retrouvons tous, Shiba Mesodsu, le yojimbo d’Isawa Moshibo, vient le prévenir qu’il a senti une odeur de putréfaction, particulièrement nauséabonde, dans le jardin, et qu’il a eu la perception d’une surveillance, et d’une menace.
Moshibo-sama nous en fait part et, comme l’instinct d’un yojimbo Shiba n’est pas à prendre à la légère, Aki-san, Yoshiro-san et moi-même nous livrons à une fouille minutieuse des extérieurs de la résidence, en commençant par les jardins et en finissant par le toit. Nous ne trouvons rien dans le jardin ; par contre, Aki-san découvre des tuiles cassées au bord du toit, à un endroit qui est un bon point d’observation de la résidence. Malgré nos efforts, nous ne parvenons à identifier ni de traces s’en allant de ce lieu, ni de traces y arrivant. C’est comme si notre mystérieux visiteur s‘était matérialisé soudain au bord du toit. Et c’est également un visiteur de poids - même la masse imposante de Hida Aki ne suffit pas à briser l’une de ces tuiles. Le Crabe, accroupi à l’endroit des tuiles cassées, sent un relent de l’odeur de pourriture évoquée par Shiba Mesodsu, et a une illumination : cette odeur lui rappelle la terrible puanteur de l’oni qu’il a combattu dans ‘La Maison des Nénuphars’, il y a tout juste un an de cela…
Au cas où un intrus aurait réussi à pénétrer et à se dissimuler dans la résidence, Musashi-sama et Aiko-sama entreprennent de fouiller l’intégralité de la demeure. Cette affaire leur prend plusieurs heures, et cause un émoi certain parmi les serviteurs, ainsi que chez Dame Amako, mais quand nos deux bushis émergent, couverts de poussière, ils n’ont rien trouvé de suspect.
Nous décidons toutefois de changer la criminelle Vigilante de local pour la nuit ; elle dormira dans les appartements de Kakita Yoshiro. Nous décidons aussi de lui faire quitter la ville le plus rapidement possible, et donc de la faire marquer au fer rouge dès le lendemain matin. Enfin, Musashi-sama, Yoshiro-san et moi-même nous relayons pour monter la garde cette nuit-là.

A l’aube, nous avons tous les trois les traits tirés par cette nuit très claire ; nous réveillons alors Vigilante et nous lui annonçons que nous l’emmenons au Palais de Justice pour y être marquée au fer rouge ; ensuite, comme promis, nous allons la faire conduire à un monastère Dragon. Elle blêmit, mais ne proteste pas.
Nous l’amenons au Palais de Justice. L’un des assistants du bourreau Pitoyable est de permanence, et nous le chargeons d’exécuter la sentence, à laquelle nous assistons. Quand il approche le fer chauffé à blanc, la prisonnière s’évanouit, et il en profite pour appliquer le fer d’une main experte sur chacune des deux joues, tandis que monte à nos narines l’odeur écœurante de la chair brûlée.
Après l’exécution de la sentence, nous ramenons notre prisonnière chancelante jusqu’à la résidence, nous attirant les regards de nombreux badauds. Ceci n’est en fin de compte pas plus mal ; pour la faire sortir discrètement de la ville, nous avons en effet préparé un petit stratagème.
Moshibo-sama a commandé une chaise à porteur, et s’y installe en compagnie d’une Vigilante encapuchonnée et rendue momentanément invisible par ses arts. Le poids du shugenja est suffisamment imposant pour que les porteurs ne remarquent pas trop la différence.
A l’extérieur de la ville, il retrouve son yojimbo ainsi qu’Akira, le serviteur de Musashi-sama ; tous deux les ont précédés hors de la ville avec des montures. Ils sont chargés d’escorter Vigilante jusqu‘au monastère Dragon que nous avons choisi. Isawa Moshibo regagne ensuite la résidence avec le sentiment du devoir accompli. Une nouvelle fois, il a évité des violences inutiles.

Ce matin-là, avant le lever du soleil.
Le vert délicat des ardoises du toit se teint de rose vif sous la caresse glacée des premières lueurs de l’aube. Dans le jardin silencieux, les statues émergent des brumes matinales telles les gardiens d’un passé oublié. Apparemment oublieuse du froid mordant, Matsu Aiko est debout, pieds nus, immobile, au milieu du carré de pierre formé par les statues des quatre kamis : eau, terre, feu, air. Elle porte le daisho sur son hakama d’entraînement. Sa figure montre une extrême concentration, ses yeux sombres sont à l’unisson des nuées nocturnes encore présentes. S’inclinant face à l’est comme pour saluer dans le soleil naissant un nouvel adversaire, de sa main gauche elle fait pivoter le fourreau de son katana, et désengage la lame. Le katana siffle dans l’air en un arc foudroyant en diagonale, suivi d’un revers latéral qui tranche l’air à l’horizontale. Elle abaisse ensuite sa lame, salue, se met en garde haute, et conserve la position, le regard toujours fixé droit devant elle. Puis, commençant à réciter à mi-voix ce qu’un bushi Lion reconnaîtrait instantanément comme le ‘Commandements’ d’Akodo, elle se lance dans l’exécution du deuxième kata, ainsi qu’on lui a enseigné à l’école de bushi Akodo. Elle enchaîne sur les frappes de l’eau – lentes et puissantes – et celles du feu – fulgurantes et rapides comme l’élément dont elles portent le nom, puis continue par les kata des saisons – Douce lame de l’hiver, Giboulées du Printemps... – et termine enfin par le difficile kata du Dragon à mille têtes, destiné au combat contre de nombreux adversaires. Elle pivote sur elle-même, se fend, son sabre vole dans l’air en un mortel ballet, arrachant des éclairs orangés au soleil naissant, comme des gouttes de sang du ciel ; son souffle est devenu plus heurté mais elle continue à réciter d’une voix ferme, rythmant la fin de chaque phrase d’une frappe sur une expiration, comme une ponctuation d’acier. A la fin de l’entraînement elle reste immobile, sabre le long du corps, simple prolongement de son bras, laissant à sa respiration le temps de retrouver son rythme normal ; elle salue le soleil, dont les rayons éclairent à présent le jardin, puis, d’un geste sûr issu d’une longue pratique, rengaine son katana, avant de regagner d’un pas assuré ses appartements. Sa figure, rosie par l’exercice, est à présent sereine. Elle se change, va aux écuries, selle sa monture, et se rend tranquillement chez Ide Baranato pour la séance d’équitation prévue.

Notre satisfaction d’avoir tenu parole et d’avoir évacué Vigilante indemne aura été de courte durée : un peu plus tard, dans l’après-midi, nous sommes prévenus par les gardes-tonnerre qu’un paysan leur a indiqué la découverte de deux hommes gravement blessés, à plusieurs heures de route d’ici. L’un d’eux était encore conscient et a parlé des Magistrats d’Emeraude. Les deux hommes sont en train d’être rapatriés vers le temple d’Amaterasu.
Après vérification, il s’agit bien de Shiba Mesodsu et d’Akira. Ils sont effectivement dans un état grave : l’un a les deux jambes brisées, tandis que le second a perdu beaucoup de sang. Je constate d’ailleurs que ces blessures ont été faites par des griffes, pas par des armes, ce qu’Akira confirme un peu plus tard : ils ont été attaqués par une créature ailée à l’odeur fétide, qui a enlevé Vigilante. De par la description, le doute n’est pas permis, il s’agit d’un oni ailé. C’est un coup de tonnerre.
Nos suspicions se portent immédiatement sur Soshi Seiryoku, dont la réputation est pour le moins sulfureuse, qui a des raisons de vouloir se venger de son ancienne employée, et dont les ennemis et les employés rebelles ont tendance à mourir de chutes inexpliquées. Utiliser de la maho est un crime capital, passible de la justice impériale. De surcroît nous avons une mémoire très vive du dernier oni passé à Ryoko Owari il y a tout juste un an (mes côtes s‘en souviennent encore) – et depuis, nous avons rendu « la lame des secrets » à la famille Doji… Nous n’avions pas réussi précédemment à mettre en difficulté Soshi Seiryoku sur le sujet du trafic d’opium, mais nous tenons là une nouvelle opportunité de l’inculper.

Matsu Aiko demande à Isawa Moshibo s’il peut localiser Vigilante par ses arts ; le shugenja hésite puis, saisi d’une inspiration soudaine, se rend au temple d’Amaterasu.
Pendant ce temps, Yoshiro-san s’impatiente, et recommande une intervention immédiate contre Soshi Seiryoku : qui sait ce qu’elle peut faire à son ex-employée alors que nous attendons ?
Convaincus par ses arguments, nous l’envoyons, malgré l’heure tardive, convoquer Seiryoku au Palais de Justice en sa qualité de yoriki, accompagné de quatre gardes tonnerre.
Yogo Osako apparaît comme par enchantement et nous prévient qu’elle sera disponible ce soir, si nous avons besoin d’elle ; vraiment, les nouvelles voyagent vite dans la cité des rumeurs, si jamais nous avions encore un doute à ce sujet.
Yoshiro-san est accueilli de façon glaciale par Soshi Seiryoku, et la température baisse encore quand il lui annonce que sa présence est requise au Palais de Justice… immédiatement. Soshi Seiryoku l’accompagne, mais avec une dizaine de samurai Soshi qui les encadrent. La ville entière doit maintenant être au courant.
Nous l’accueillons au Palais de Justice dans la petite salle. Yogo Osako s’est spontanément installée dans la salle voisine, « au cas où nous aurions besoin d’elle ».
Soshi Seiryoku se détend un peu quand elle voit que nous ne l’attendons pas dans la grande salle en présence de Yogo Osako. Visiblement elle est persuadée que le gouverneur Hyobu l’a jetée aux loups.
Notre objectif, comme nous n’avons pas de témoignage contre elle, juste des suspicions, est de l’amener à se trahir et à passer aux aveux. Après l’avoir rapidement informée des évènements de l’après-midi, nous commençons par lui demander son aide pour localiser son ex-employée. Elle accède à notre requête, lance en apparence le sort demandé (je déplore à cet instant l’absence de notre shugenja, qui pourrait vérifier si ceci n’est pas un simulacre), mais nie que sa tentative ait eu le moindre résultat. Et comme sa figure est masquée et qu’elle a dissimulé ses yeux, même Yoshiro-san et moi n’avons pu déceler de mensonge.
Lorsque nous commençons alors à l’interroger, elle s’insurge, demande si nous avons un mandat contre elle, et d’une façon générale se montre peu coopérative. Isawa Moshibo arrive sur ces entrefaites, il a trouvé un moyen de localiser la marchande ; malheureusement nous avons manqué une excellente opportunité de le faire, en n’attendant pas le retour du Phénix : en effet, si Soshi Seiryoku avait lancé son sort en présence de notre shugenja, celui-ci aurait pu lire dans son esprit le résultat réel du sort.
Voyant que nous sommes dans une impasse, je m’éclipse discrètement et je vais voir Yogo Osako, que je tente de convaincre de délivrer un mandat d’arrêt contre Soshi Seiryoku. Malheureusement, la magistrate Scorpion n’est pas convaincue, les preuves sont trop minces, et je m’en reviens bredouille.
Pendant ce temps, la moutarde est montée au nez d’Aiko-sama, qui finit par demander carrément à Soshi Seiryoku : « Pouvez-vous affirmer que vous n’avez rien à voir avec les évènements de cet après-midi ? ». Un très long silence s’ensuit. Les deux femmes s’affrontent du regard, la tension est palpable. Si les yeux de Soshi Seiryoku étaient des poignards, la Lionne serait morte depuis longtemps. Puis, au moment où j’ouvre la porte, elle répond :
« Je n’ai pas à répondre à ce genre de question. Je ne suis pas ici pour me faire insulter. Si vous n’avez pas de mandat contre moi, j’ai assez perdu de temps. Je rentre chez moi. »
Elle se lève.
Je vois les expressions respectivement furieuses, dépitées et mortifiées de mes compagnons alors que j’annonce à notre visiteuse :
« Vous pouvez rentrer chez vous. Vous êtes libre… »
Et la porte se referme sur Soshi Seiryoku avec un claquement sourd qui a quelque chose de définitif.

Nous sommes tous déçus ; le sentiment commun est que nous avons laissé passer notre chance, alors que le gouverneur Hyobu avait visiblement estimé que sa protection n’allait pas jusqu’à couvrir l’usage de la maho.
Nous décidons de la surveiller de façon intensive, peut-être dans sa joie de nous avoir déjoués va-t-elle commettre une erreur ; Aki est de fait déjà en train de surveiller sa demeure avec la yoriki Colombe, et observe toutes les allées et venues. Kakita Yoshiro, Mirumoto Musashi, Hida Aki et Colombe se relaient à cette surveillance toute la nuit.
Le lendemain, Hida Aki la voit sortir à cheval avec une troupe de samurai. Il se précipite à leur suite, réussit à les suivre en ville où la circulation est difficile, mais comme ils se dirigent vers la porte du dragon, il réalise qu’il va se faire promptement distancer, ou se retrouvera seul face à une troupe de douze samurai. Alors qu’il est en train de chercher comment prévenir le reste des magistrats, les Fortunes lui sourient, il se retrouve nez à nez avec Raccourci… qu’il charge de suivre les Soshi tandis qu’il ira prévenir les magistrats.
Raccourci, un peu éberlué, se gonfle d’importance ; prenant très à cœur la mission qui vient de lui être confié par Hida Aki, le tueur d’oni, il emboîte le pas à la troupe avec une mine de conspirateur .
Le Crabe arrive essoufflé au Palais de Justice, où je suis de permanence avec Aiko-sama et Musashi-sama, et nous avertit de la situation. Ces derniers accompagnent Aki-san à l’écurie ; tous enfourchent leurs montures et partent derechef vers le pont du dragon, la dernière direction suivie par les Soshi, qui débouche sur le quartier des tanneurs.
Aucun signe de Raccourci, par contre un peu plus loin dans un village ils remarquent un attroupement. En se rapprochant, ils voient une énorme flèche gravée dans le sol meuble, et les eta leur confirment qu’une troupe de samurai Soshi vient bien de passer par là. Ils continuent donc de chevaucher. Aiko-sama semble contrariée qu’Aki-san ait confié à Raccourci la tâche de les filer ; une telle sollicitude m’étonne, je pensais être le seul à me préoccuper des eta. En sortant de la ville, et au détour d’un chemin, ils découvrent un Raccourci rouge et essoufflé. Les Soshi sont partis juste devant. Aiko-sama le félicite, et lui dit de regagner la ville. Ils poursuivent leur chemin et, effectivement, au détour d’un bosquet, ils aperçoivent la troupe des samurai Soshi, arcs bandés, au bord d’un champ.
En voyant arriver les magistrats et leur yoriki, ces derniers restent impassibles et, avec un bel ensemble, tirent vers un arbre situé de l’autre côté du champ. Mon intuition me souffle que si Raccourci avait été la première personne à passer la tête de l’autre côté de ce bosquet, les flèches seraient probablement parties dans une autre direction…
Avec la même impassibilité, mes compagnons s’installent dans le champ voisin, et s’exercent de même au tir à l’arc. Au bout d’un certain temps, cette comédie tire à sa fin ; les Soshi regagnent la ville, et mes collègues font de même.
La surveillance continuera les jours suivants, sans succès.
Pire même, Soshi Seiryoku se jouera ouvertement de nous : le Crabe la verra sortir deux fois de suite mais jamais rentrer, et une autre fois elle rentrera alors qu’on ne l’a pas vue sortir…
Cependant nous n’en démordons pas et continuons à la surveiller. Comme elle, Moshibo-sama peut parler aux esprits de l’air… et elle le sait.

L’arrivée du Champion d’Emeraude et de Bayushi Kachiko, l’épouse du daimyō du clan du Scorpion, est prévue pour cet après-midi.
Cela fait plusieurs semaines que tout a été prévu de façon à assurer la meilleure sécurité possible ; le Champion d’Emeraude dispose également d’une garde personnelle ; tant Shosuro Jocho que la magistrate Matsu ont tenté d’anticiper tout événement possible – ce serait un désastre si le bandit Kaeru parvenait à troubler l’ordre public dans de telles circonstances. La sécurité du Champion d’Emeraude est de notre responsabilité.
Aussi, les Gardes Tonnerre dûment chapitrés sont-ils tous sur le qui-vive ; les fleurs et les kakemono qui parsèment le chemin de Doji Satsume et de la plus belle femme de l’Empire ne dissimulent que partiellement l’éclat des armes et des armures omniprésents tout le long du cortège.
Heureusement tout se passe bien, et les invités de marque rejoignent sans encombre le Palais du gouverneur, où un accueil somptueux leur a été réservé. En qualité de dignitaires de la ville, nous sommes bien sûr présents, et venons saluer le Champion d’Emeraude, qui nous accorde une entrevue pour le lendemain matin.

Chose promise, chose due : le lendemain nous voyons Doji Satsume, Matsu Aiko étant notre porte-parole.
Elle résume de façon concise nos avancées sur les différentes missions, et commence en parlant du trafic d’opium. Le champion d’Emeraude nous félicite pour le coup de filet effectué, mais met en doute l’authenticité du journal d’Ashikada Naritoki : ne s’agirait-il pas d’un complot ? Sinon, il nous autorise à intervenir sur l’entrepôt du Nord, et sur le village de la Nécessité, à condition que nous ayons les preuves nécessaires. Sur l’identification du meurtrier du défunt magistrat, de même que sur Kaze, nous n’avons guère progressé – j’ai bien quelques pistes, mais il est trop tôt pour les mentionner.
Je mentionne par ailleurs notre victoire contre l’ogre, et le champion d’Emeraude félicite Hida Aki et Kakita Yoshiro de l’exploit.
Au total Satsume-sama se montre plutôt satisfait de nos efforts, qu’il qualifie de très actifs.

Enfin, Aiko–sama aborde le peu glorieux épisode de l’embuscade d’Insaisissable. Elle relate brièvement les évènements et confirme à Doji Satsume que Yogo Osako était en charge de cette expédition. Puis, mettant face contre terre devant le Champion d’Emeraude, elle lui dit que notre yoriki, Hida Aki, a tué un garde-tonnerre d’un coup de tetsubo, et qu’elle sollicite la permission de se faire seppukku afin de laver la réputation des Magistrats d’Emeraude. Satsume-sama, lui accordant à peine un regard, se contente d’un bref « Refusé » avant de s’adresser à Hida Aki. De sa réaction, je jauge qu’il doit avoir tous les jours affaire à des Matsu disposés à se trancher le ventre pour un oui ou pour un non. La Lionne, quant à elle, reste prosternée et silencieuse jusqu’à la fin de l’entretien, avant de se redresser avec la lenteur d’un acteur de théâtre Nô, ses yeux sombres inexpressifs et vides.
« Oui, j’ai entendu parler de cette affaire » dit Doji Satsume en s’adressant au Crabe. « Je suppose que vous souhaitez laver votre honneur le plus tôt possible. Vous avez mon accord, et j’ai pris des dispositions pour que le duel puisse avoir lieu immédiatement, si vous êtes prêt. » Le bushi donne son assentiment.

En effet, Anitoki Yoshi attend dans la pièce voisine. On part prévenir le gouverneur Hyobu que le duel va avoir lieu. Une fois que tout est en place et que les procédures ont été respectées, les deux duellistes se placent face à face, à la distance réglementaire de six pas. On ne saurait imaginer deux adversaires plus différents : à gauche, le samurai Scorpion, tout de noir vêtu, hormis les liens grenat qui attachent son daisho et son demi masque écarlate qui évoque un démon grimaçant, mince et nerveux comme un fouet ; à droite, l’imposant bushi Crabe, à la silhouette massive et aux muscles épais, dont les mèches indisciplinées s’échappent du lien par lequel il a sommairement rassemblé sa chevelure hirsute.
Le champion d’Emeraude dit « Allez ! » et le duel commence.

Les deux adversaires se regardent, les yeux du Scorpion sont pleins d’une haine meurtrière, le Crabe toise son adversaire avec une lueur goguenarde, dangereuse, dans le regard.
Puis, avec la soudaineté d’un arc qui se détend, le Scorpion frappe. La lame siffle… mais ne frappe pas Aki-san, dont le torse s’est à peine penché en arrière, tel un roseau dans une bourrasque ; il assène en retour un magistral coup de sabre à son adversaire. Celui-ci recule sous le choc, un flot de sang macule le flanc de son kimono, il chancelle.
Le Crabe ne poursuit pas son avantage, mais regarde son adversaire d’un air interrogateur. Le Scorpion, gravement blessé, abaisse son katana, s’avouant vaincu.
Le Champion d’Emeraude félicite Aki-san de sa victoire : non seulement il a lavé son honneur mais il s’est montré un digne adepte du bushido en n’achevant pas son adversaire quand il en avait l’opportunité. Nous nous joignons chaleureusement à ces félicitations, une fois de plus le valeureux bushi est le héros du jour.

Vient l’après-midi, où sont prévues les diverses joutes, cette fois poétiques. J’ai composé la veille un poème sur la loyauté, en me basant sur une anecdote tendancieuse de l’histoire du clan du Scorpion. La subtilité de cette histoire pleine de sous-entendus devrait ravir cette audience de courtisans.
Je profite d’une opportunité pour déclamer mon poème, qui est effectivement fort apprécié. Kakita Yoshiro, qui s’est essayé à la composition d’une œuvre sur le thème de l’équilibre, se lance également, avec un succès plus mitigé. D’autres se montrent plus inspirés.
Cependant, tout ceci n’est qu’agréable prélude d’amateurs avant le duel des poètes, qui marque le début de la réception officielle et qui va opposer Kakita Yokosa, d’Otosan Uchi, à Iuchi Michisuna, le poète Licorne mentionné dans le journal de l’opiomane, sous les yeux attentifs d’Asahina Okuni, qui va effectuer l’arbitrage.
Le thème choisi par le poète Grue est « le fruit de l’arbre de l’amour éconduit » ; il apparaît très vite qu’il s’agit du suicide de Shiba Shonagon, que le Grue attribue au refus de Iuchi Michisuna de céder à ses avances ; nul doute que l’artiste espère ainsi déstabiliser son adversaire. Il y a des sourires entendus dans l’assistance.
Iuchi Michisuna, qui est resté impavide, se lève, et il parle avec talent et émotion de la déchéance d’un être pur, et du destin tragique qui le mène à sa mort ; à l’évidence il parle également de Shiba Shonagon. L’assistance reste silencieuse puis fait entendre des murmures approbateurs.
Les deux poètes sont excellents, mais l’arbitre déclare Iuchi Michisuna vainqueur de par la grande sincérité de son poème. Les Licornes sont généralement malhabiles en termes d’étiquette, mais quand il s’agit de faire passer une émotion, leur éloquence est remarquable.
Après cette magnifique joute poétique débute la soirée. Tous les dignitaires de Ryoko Owari sont là, et ont revêtus leurs plus beaux atours. Sous les yeux attentifs des gardes-tonnerre de faction – et les miens, les groupes se forment en un subtil ballet, les conversations se nouent, les traits d’esprits fusent, souvent riches en sous-entendus. C’est l’arène des courtisans, où les réputations se font et se défont, d’un mot, d’un geste des astres qui illuminent cette soirée, et entraînent derrière eux leur cortège de satellites. Mon esprit d’enquêteur ne peut s’empêcher de glaner et d’analyser les bribes de conversation entendue ça et là ; c’est la trame de cette cité qui est pleinement perceptible ce soir, tour à tour ténue et puissante, discrète et chamarrée, paisible et d’une violence à fleur de peau, vivante hydre aux replis de soie, de bois laqué et d’acier : la Cité des Rumeurs.

Conversation entre le fils du Gouverneur et Isawa Moshibo :
« Lors de ma dernière conversation avec Matsu Aiko, je l’ai trouvée… différente. Sauriez-vous si elle a rencontré quelqu’un, ou si elle a des projets matrimoniaux ? »
- A ma connaissance, Aiko-san n’est mariée qu’à son devoir » répond le Phénix avec son franc-parler habituel. Shosuro Jocho le remercie de sa franchise, puis s’éclipse. Je ne peux m’empêcher de sourire devant la déconvenue du Scorpion.

Monologue de Shinjo Yoshifusa sur le commerce des chevaux, à Matsu Aiko qui l’écoute poliment, sans faire de commentaires face à la logorrhée du vieil homme. « Et alors, voyez-vous, c’est alors que j’ai décidé de croiser l’étalon bai avec la jument que j’avais acquise quelques mois auparavant auprès de Iuchi Saburo... ». Yogo Osako arrive sur ces entrefaites, salue aimablement le vieux chef du clan Licorne, et le prend à part, tandis qu’avec une synchronisation impeccable, Hyobu-sama vient discuter avec la magistrate Matsu.
Elle lui pose quelques questions, auxquelles cette dernière répond de façon polie mais absente. En fait elle est toujours dans un état second, ce dont s’aperçoit rapidement le gouverneur, qui n’insiste pas et se dirige vers moi.
Hyobu-sama me demande si je suis au courant de projets matrimoniaux du côté de Matsu Aiko, si elle aurait rencontré quelqu’un. Avec une parfaite mauvaise foi, je lui réponds qu’Aiko-sama a rencontré ce matin le Champion d’Emeraude, et que cette rencontre a sans nul doute eu une impression profonde sur elle. Ce n’est pas tout à fait faux ; je me doute que l’état de somnambule de la Lionne est lié à sa proposition de seppukku à Doji Satsume. Quelqu’un qui s’est préparé à mourir, même si sa demande a été rejetée, a une distance certaine par rapport à ce monde ; tout paraît très relatif, et même les plus graves questions semblent de peu d’importance.
En un sens, je suis heureux qu’Aiko-sama ne soit pas dans son état normal. Eût-elle réalisé l’objet des questions de Hyobu-sama, nous aurions probablement frôlé l’incident diplomatique.

Un peu plus tard, je m’entretiens longuement avec Ikoma Yoriko ; elle est bien plus que la samurai-ko idéaliste identifiée par les notes de Matsu Shigeko. Elle semble particulièrement intéressé par Asako Kinto, et je en peux m’empêcher de penser qu’elle a tiré de moi plus que je n’en ai moi-même appris sur elle. Qui aurait pu croire que le lion puisse se révéler aussi dangereux que le scorpion dans cette arène ? Voilà une leçon que je ferais bien de retenir.

Otaku Naishi vient féliciter très chaleureusement Matsu Aiko de son action contre le trafic d’opium, avec un enthousiasme qui me semble excessif ; j’ai déjà pu constater que les Licornes sont plus démonstratifs que la moyenne, mais là… La magistrate Matsu, toujours dans sa bulle, ne semble rien remarquer.

Bayushi Kachiko a sa cour autour d’elle, et nombreux sont ceux qui viennent l’entretenir d’un sujet ou d’un autre. L’épouse du daimyō du clan du Scorpion est connue pour son influence, et quel homme ne voudrait avoir le privilège d’échanger quelques mots avec la plus belle femme de l’empire ?
A un moment, elle murmure quelques mots à l’un de ses suivants, puis se retire, annonçant son désir de se reposer dans ses appartements.
Peu après, le même serviteur vient glisser une phrase à Kakita Yoshiro ; celui-ci a l’air surpris, puis sort de la pièce. Je doute que beaucoup d’autres yeux que les miens aient saisi ce manège. Je sors à mon tour de la salle, juste à temps pour voir Yoshiro-san se diriger droit vers les appartements de Bayushi Kachiko, dont l’entrée lui est autorisée, et en passer le seuil, ce qui confirme mes soupçons.
Quand le Grue ressort, un peu plus tard, pour mes yeux exercés de magistrat le doute n’est plus permis : ses yeux enfiévrés, le très léger désordre de sa tenue – alors qu’il apporte toujours un soin méticuleux à sa mise – le trahissent, malgré l’impassibilité de façade. Il s’est approché du Scorpion… et s’est fait frapper par son dard.

Un peu avant minuit, je pars en compagnie de Matsu Aiko, nous allons voir Kitsu Senshi. En effet, lors de notre enquête sur la disparition de Vigilante, Aiko-sama a appris de la vieille shugenja que le soir du festival Bon, les âmes des morts sont plus proches de notre monde – donc si Vigilante est morte, nous pourrons communiquer avec elle, même sans disposer d’un lien particulier.
Alors que nous traversons les rues obscures, je ne peux m’empêcher de repenser aux évènements de l’an passé. Nous arrivons cependant sans encombre à la résidence de Kitsu Senshi, et assistons au rituel pour la seconde fois. Mais en dépit des efforts de la shugenja, aucun contact ne sera effectué ce soir. Il semble donc que Vigilante fasse toujours partie du royaume des vivants…

Le lendemain, Bayushi Kachiko repart pour Otosan Uchi avec son escorte, le champion d’Emeraude demeurant à Ryoko Owari un jour de plus, contrairement à ce qui avait été prévu au départ.
Le matin de son départ, Satsume-sama nous convoque, et nous annonce qu’il a décidé de nommer Kakita Yoshiro magistrat d’Emeraude. En attendant que les papiers officiels soient prêts à Otosan Uchi, il le nomme, comme il en a la possibilité, magistrat ‘en campagne’. C’est un statut temporaire, mais légèrement supérieur à celui d’un magistrat d’Emeraude normal, vu que de tels magistrats sont habituellement nommés quand l’urgence de la situation l’exige (par exemple sur un champ de bataille), et ont donc des pouvoirs discrétionnaires supérieurs. Je regarde Kakita Yoshiro à la dérobée : bien qu’il reste impassible, je sais à présent quel a été le prix de sa loyauté, et de son honneur.
Nous sommes maintenant dirigés par un magistrat d’Emeraude à la solde des Bayushi.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 22 août 2005, 11:23

Chapitre 12 – Où l’on découvre qui est Kaze, et où le gouverneur Hyobu nous fait une demande stupéfiante

Je le regarde, cet ambitieux magistrat Grue qui a demandé à me voir ; comme toujours sa mise est somptueuse, sa coiffure impeccable…un emblématique rejeton de la famille Kakita. A côté de lui, avec ma petite taille, mon crâne rasé, et mon discret kimono vert-de-gris, j’ai l’air terne et frêle.
Mais nous savons tous les deux pourquoi il est là, et bien que ce soit pure spéculation de ma part j’imagine ce qui a pu se passer, il y a deux nuits, au Palais du gouverneur…

Le garde aux habits écarlates et au masque d’ébène lisse fait glisser le shoji, laissant le visiteur pénétrer dans la pièce. Ce dernier est plutôt grand, son port est noble, son visage d’une impassibilité de commande. Il est habillé avec recherche, son kimono de soie bleu, brodé d’un élégant motif de grues en filigrane d’argent porte le mon de la famille Kakita.
Il traverse une pièce déserte, ornée d’un délicat arrangement floral à la base duquel brûle de l’encens ; le parfum des fleurs rouge sang se mêle aux fumées lourdes, entêtantes.
Deux autres samouraï, habillés de façon similaire au précédent et portant le mon du Scorpion sur fond de vagues, avec des masques d’argent poli, lui ouvrent le shoji suivant. En passant il voit dans les masques son image déformée. Un shamisen fait entendre sa musique aigrelette… et c’est là qu’il l’aperçoit.
Glissant plus que marchant dans son somptueux kimono rouge et or doublé d’un sous kimono écarlate, son visage parfait une icône à adorer, elle apparaît, la plus belle femme de l’Empire, la maîtresse du clan des Scorpions, dont le moindre mot fait tomber des têtes à la cour : Bayushi Kachiko.
Chacun de ses gestes est harmonieux, et quand sa voix bien modulée s’élève pour souhaiter la bienvenue à son visiteur, chaque mot est pure musique. C’est une voix qui peut ordonner, enjôler, convaincre, cingler avec la même facilité. Même sans l’avertissement implicite du kimono flamboyant rouge sur rouge, tout dans cette femme crie « Danger », le moindre n’étant pas l’expression limpide, innocente, de ses grands yeux noirs.
Ses lèvres parfaitement maquillées, du même écarlate que celui de son kimono, s’entrouvrent sur un sourire : « Merci, Yoshiro-san, d’avoir répondu à mon invitation ». Le Grue a juste le temps de murmurer une réponse polie et elle enchaîne : « Je vous ai fait venir pour réparer une injustice…Je n’ignore pas les démêlés dont vous avez été victime, ni que vous avez été spolié ainsi de votre statut légitime. Je souhaite y remédier »
Tout en parlant, elle a continué d’avancer de son pas glissé. L’homme immobile la regarde approcher, comme un oiseau fasciné par un serpent. Elle est à présent suffisamment proche pour que les émanations de son parfum, qui rappelle celui des fleurs de la pièce précédente, lui parviennent. Dans son dos le shoji s’est discrètement refermé sur les deux samouraï Bayushi.
« L’Empire a besoin d’hommes tels que vous. D’hommes qui sont capables de prendre des décisions rapides…Etes-vous de cette trempe, Yoshiro-san ? » Elle le fixe de son regard limpide. Ce doit être très difficile de mentir à des yeux comme ceux-là. « Savez-vous saisir l’opportunité quand elle se présente ? Savez-vous prendre les bonnes décisions ? »
Sans vraiment attendre de réponse, sa main se porte à son épaule, et d’un geste, dans un froissement de soie, son kimono tombe à terre, pétales épars, et son corps superbe apparaît à sa vue, très blanc contre cet océan écarlate. L’homme reste sans voix tandis qu’elle s’approche de lui et l’enlace lentement.
Dans sa tête les pensées défilent furieusement. Il est là, en tête à tête avec l’épouse nue du daimyo du clan du Scorpion. Au moindre cri d’alerte de sa part, ses gardes du corps arriveront, et ce sera le scandale, la perte de face, le déshonneur. Qu’importe qu’il l’ait touchée ou pas, dans tous les cas sa perte sera consommée.
La refuser serait lui faire une injure mortelle, et une femme comme Bayushi Kachiko le détruirait complètement, lui et sa famille.
Mais il ne souhaite pas non plus s’attirer l’inimitié du daimyo du clan du Scorpion… Qui sait ce que pourrait faire Bayushi Shoju, s’il apprenait que sa femme l’a trompé avec un obscur courtisan Grue ?
Mais s’il cède à son bon plaisir, elle peut par ses contacts très probablement l’aider à gagner ce titre de magistrat d’Emeraude dont il a été injustement privé, et qu’il recherche depuis si longtemps…
Au vu des risques potentiels pour lui, sa famille, et de l’avantage inestimable de réaliser son souhait, y a-t-il vraiment un choix possible ?
Sur un autre plan, même s’il ne veut pas se l’avouer, son corps parle pour lui ; cette femme le trouble, ses mains font naître des frissons dans ses reins; même dans ses rêves les plus fous il n’aurait pu imaginer pareille scène.
Aussi quand elle commence à le caresser de façon plus approfondie, n’oppose-t-il qu’une temporisation de principe, avant de s’aventurer à son tour à explorer son corps superbe.
Au moment où elle fait glisser son kimono à terre, elle lui souffle à l’oreille : « Vous devrez une faveur à la famille Bayushi, Yoshiro-kun …»


Mon regard croise celui de Yoshiro-sama. Nous sommes tous deux experts dans l’art des mots et des nuances, et aussi attentifs l’un que l’autre à celui-ci. Nous nous jaugeons, comme deux duellistes qui évaluent leurs forces réciproques, échangeant quelques passes d’armes mentales pour estimer la force et la détermination de l’adversaire.
Nous connaissons tous deux l’enjeu : tout déshonneur le salissant éclabousserait aussi la Magistrature d’Emeraude ; mais il sait aussi que je ne le laisserai pas bafouer la justice impériale.
Aussi je lui dis qu’avant tout je vais l’observer, attentivement. Et je l’assure d’une chose : si son honneur est mis en question – je crains notamment les réactions impétueuses d’Aiko-sama, si elle venait à apprendre ce qui s’est passé – je le défendrai, comme c’est mon devoir.
La situation dans laquelle il se trouve est délicate – il va lui être difficile de ménager à la fois son protecteur Bayushi et les intérêt de la magistrature, mais c’est lui qui s’est fourré dans ce guêpier. Quelle idée, aussi, quand on appartient à la magistrature d’Emeraude, de contracter une obligation auprès des Bayushi, dans une ville qui est la plaque tournante de l’opium, une ville contrôlée par les Scorpions !
Tant qu’il réussit à concilier les deux, je le soutiendrai. Mais s’il s’avise d’oublier ses devoirs de magistrat d’Emeraude, je serai là. Et je n’oublie jamais rien.

Est-ce une conséquence de notre discussion, ou une certaine pudeur, Yoshiro-sama décide de fêter sa nomination de façon discrète. Une simple soirée privée, avec quelques spectacles traditionnels, sera organisée par Amako-sama dans quelques jours.

Les jours suivants voient une succession d’entretiens, où nous obtenons certaines informations et réglons des problèmes divers.
Aiko-sama et moi allons voir Ide Baranato. Maintenant que nous avons l’autorisation du Champion d’Emeraude, arranger l’attaque de l’entrepôt du Nord est une simple formalité, surtout que le shugenja Licorne se propose de prévenir le daimyo et le magistrat d’Emeraude locaux. Comme c’est la solution la plus simple et la plus rapide, nous optons pour celle-ci, bien que je réalise qu’elle pourra nous causer des problèmes diplomatiques avec Yogo Osako., l’entrepôt se situant en territoire Scorpion.

Les interrogatoires des prisonniers capturés lors du coup de filet sur le réseau de Vigilante sont à présent terminés ; Yoshiro-sama s’entretient avec le shugenja Yogo attaché à la surveillance des interrogatoires par torture ; il n’en ressort pas très avancé.

Le lendemain, Aki-san va rencontrer Baraque, le chef des avaleurs de feu. Tout d’abord embarrassé face à la nouvelle réputation de notre ami Crabe, il est promptement rassuré quand Aki lui demande du saké et des nouvelles des affaires en cours ; d’après ce que nous dit Aki, il n’y a pas grand’chose de neuf de ce côté-là.

Aiko-sama, Yoshiro-sama et Aki-san partent ensuite interroger les habitants du village où se tenaient les troupes de Kaeru avant l’embuscade. Le chef du village, qui se réjouit de la prochaine récolte de pavot, nous donne une description de Kaeru, ou plutôt d’un homme qui s’est présenté comme étant Kaeru. Il aurait les cheveux longs, attachés en queue de cheval à la mode Licorne, il est éduqué, il porte le daisho, lance et arc. Il a donné de l’argent aux villageois avant de partir, « pour le dérangement ». Nul doute qu’avec de telles pratiques Kaeru soit très populaire auprès des paysans. Aiko-sama porte le visage des mauvais jours lorsqu’ils reviennent tous les trois, pourtant, aucun d’entre eux ne fait de commentaires. Ce n’est qu’après coup que j’apprendrai que la femme du chef du village à proposé aux « honorables samouraï de goûter un échantillon de l’excellente récolte de cette année » ; je reste stupéfait de la retenue dont a fait preuve Aiko-sama après ses réactions et ses frustrations de ces dernières semaines. Je l’en féliciterai si je ne craignais de voir sa colère retenue alors s’abattre sur moi.

Pendant ce temps, je commence à faire la synthèse des interrogatoires et préparer la liste des châtiments à appliquer, tâche qui va en fait me prendre plusieurs jours en raison des multiples interruptions…

En effet, je suis prévenu par la Garde Tonnerre qu’il me faut venir à la morgue située dans le village eta, ils ont découvert quelque chose. Je m’y rends en compagnie de Yoshiro-sama et Musashi-sama. Une fois arrivés, ils nous montrent leur macabre découverte : une jambe humaine, et plus précisément une jambe de femme, a été découverte sur le bord du fleuve. Après examen, il semble que la jambe ait été arrachée du corps, ce qui a dû demander un effort considérable ; la jambe porte également des traces de meurtrissures , qui semble avoir été faites par une main de très grande taille – largement plus grande qu’une main humaine.

Nous retrouvons une deuxième jambe …sur notre toit ! Moshibo-sama fait diversion auprès de l’épouse de Musashi-sama afin que celle-ci ne s’aperçoive pas de ce qui se passe – vu sa nature sensible, un tel événement serait à même de la perturber fortement. Dans la journée, d’autres morceaux du corps sont retrouvés, éparpillés apparemment au hasard dans la ville et le fleuve.
Bientôt à la morgue nous avons rassemblé tous les morceaux, hormis la tête, et le doute n’est plus permis : il s’agit bien du corps de Vigilante, et il semble avoir été démembré par une créature dont la description pourrait correspondre à l’oni ailé qui l’a enlevée. La tête a été sciée, plutôt que coupée, par une lame. La date de la mort remonte au soir de la réception officielle, où nous étions tous et dont Soshi Seryoku était notoirement absente. Visiblement elle a profité de l’occasion pour mettre sa vengeance à exécution.Le meurtre a dû avoir lieu après minuit : en effet, selon le rituel effectué par Kitsu Senchi à minuit, Vigilante était alors encore vivante…
J’informe mes compagnons de ces lugubres nouvelles ; Musashi et Yoshiro, qui avaient promis leur protection à la marchande, en sont particulièrement affectés, mais une colère commune nous agite contre cette femme qui ose bafouer la justice impériale.

Le lendemain, Sourcil vient me trouver : il a examiné le contenu de l’estomac du cadavre, et a retrouvé des traces huileuses. Moshibo-sama communique avec les kamis à ce sujet et acquiert la conviction que ces traces – qu’elles quelles soient – sont liées à l’usage de la maho.

Dans la matinée, Mirumoto Musashi se rend au dojo de Kitsuki Jotomon, comme il le fait régulièrement. En effet le sensei Dragon lui donne – comme à d’autres personnalités de la ville – des cours particuliers.
Musashi se tient donc sur le tatami, face à son professeur, avec ses deux bokken, selon la tradition du niten, le style aux deux sabres fondé par son illustre ancêtre. Alors qu’il se prépare au troisième assaut de la matinée, Jotomon le regarde, de façon parfaitement polie mais quelque peu absente. Son esprit est ailleurs.
Le jeune Dragon, devant cette manifestation – ô si discrète – du désintérêt de son professeur, voire de son ennui, en ressent de l’irritation. Cette irritation persiste et se transforme en une rage sourde. Musashi connaît bien cette sensation, qui le prend par instants au cœur du combat, et qui lui permet parfois de se surpasser ; ça commence là, dans le creux de son estomac, comme un cobra lové qui relève la tête et gonfle son capuchon, balançant la tête, avant de siffler son défi . Aussi plutôt que de la combattre il laisse la colère monter, se dérouler le long de sa colonne vertébrale, envahir ses membres, remplir son souffle d’une énergie farouche. Etonnamment des points dorés envahissent sa vision, se rassemblent en un immense dragon, gueule ouverte, griffes écartées : le mon de la famille Mirumoto. Profondément concentré, Musashi-sama se laisse porter par cette vision et concentre toute cette immense énergie vers son adversaire ; il se sent prendre une posture étrange, le katana en avant, le wakizashi au-dessus de la tête. Jotomon a dû percevoir le changement, son regard, après un instant d’incertitude, se fait perçant, alerte, et elle change à son tour de posture. Ils se dévisagent un instant et Jotomon-sama bondit ; en un saut fantastique, elle vient frapper - par-derrière - la nuque de Musashi, mais celui-ci de façon incroyable, a anticipé le coup, et pare l’attaque, désarmant son assaillante. Jotomon-sama atterrit souplement derrière Musashi-sama – impact mat des pieds nus sur le tatami - tandis que son wakizashi vole de l’autre côté du dojo. Le jeune Dragon se retourne vivement ; voyant son adversaire partiellement désarmée la transe dans laquelle il se trouvait l’abandonne, et il lui propose de reprendre son bokken, terminant de fait l’assaut. Jotomon-sama s’incline formellement mais, en lui rendant son salut, Musashi-sama sent une nuance d’intérêt et de respect nouveaux dans le regard de son professeur.
Quand son épouse le voit rentrer, et lui propose gracieusement une tasse de thé, elle sent bien, intuitivement, que son mari n’est pas le même homme qui a quitté la résidence ce matin : aujourd’hui, Musashi-sama a été touché par les kamis.

Le même jour, Yoshiro-sama reçoit une invitation de Bayushi Korechika. Au retour, il nous fait une description du personnage parfaitement en accord avec la description qui en était faite dans les carnets de Matsu Shigeko : un personnage retord, caractériel, d’un orgueil, d’une ambition et d’une mégalomanie démesurés, qui estime visiblement que le monde entier est à ses ordres. Un individu éminemment déplaisant, donc, mais peut-être manipulable de par ses excès-mêmes – ainsi l’estime le diplomate Grue.

Un peu plus tard, Otaku Naishi, qui a été invitée à prendre le thé par Matsu Aiko, arrive à la résidence ; en effet Ide Baranato nous a signalé entre autres choses qu’elle pouvait nous aider à retrouver les criminels fugitifs du réseau de Vigilante. Après les compliments d’usages, la Lionne lui fait part de nos préoccupations, lui communique les noms des criminels recherchés et la remercie de son aide.

Le soir, le sujet principal de discussion est Soshi Seiryoku. Nous devisons sur les méthodes que nous pourrions utiliser pour la démasquer, et Moshibo-sama nous informe que les maho-tsukai, les pratiquants de la maho, ont souvent un stigmate physique de leurs abominables pratiques.
Aki nous informe par ailleurs de l’utilité du jade pour se protéger de la souillure, nous résolvons d’en porter sur nous dorénavant et de faire fabriquer des flèches à pointe de jade en prévision d’un éventuel combat contre l’oni.
Ces informations sont très utiles, mais ne nous permettent pas pour autant d’interpeller Soshi Seryoku. En effet il nous faut une preuve de sa culpabilité avant de pouvoir demander un mandat d’amener…
Nous tournons en rond. Peut-être la nuit portera-t-elle conseil…



Le lendemain, dans la matinée, je vais rendre visite à la ’Maison des histoires étrangères’ ; en effet je pense que Sans-Détour, le suivant du défunt magistrat, y est peut-être passé. J’interroge Magda, qui m’apprend qu’il fréquentait effectivement son établissement, mais n’y avait pas ses habitudes ; une de ses filles, peut-être, a éventuellement plus de renseignements. J’interroge celle-ci, une jeune femme d’allure exotique, au teint sombre, aux cheveux ondulés et aux larges yeux noirs, qui ne me fournit effectivement guère de renseignements sur Sans-Détour ; en revanche j’apprends qu’Ida Michifune, le fils de Baranato-sama a péri ici, dans cette même chambre…

Vers midi, la maisonnée est mise en émoi par un cri provenant des appartements d’Amako-sama. Le bijou d’argent acheté à si bon prix à l’Etoile d’Argent a disparu.
C’est un comble, cette demeure est une vraie passoire ; non seulement des oni viennent s’y poser - voire y déposer des souvenirs macabres sur notre toit – mais même de vulgaires voleurs peuvent s’y introduire pour dérober en plein jour des bijoux, au vu et au su de toute la maisonnée. Une nouvelle fois la justice impériale est bafouée ouvertement.
Immédiatement je fais prévenir Moshibo-sama. Celui-ci n’est pas de très bonne humeur d’être ainsi dérangé ; pourtant, il avait demandé à être prévenu expressément si jamais Kaze se manifestait ! A mon insistance, il accepte de communiquer avec les kamis, mais la seule chose que je tire de ses bougonnements, c’est que le bijou n’a pas été transporté par un kami de l’air ; nous ne savons même pas s’il s’agit d’un être humain ou d’un animal, juste qu’il est passé par la fenêtre.
Nous ne découvrons aucun indice, et la façade semble impossible à escalader, même pour un homme agile. Pas de doute, c’est Kaze, le mystérieux voleur de bijoux, qui nous nargue Ayant écarté la thèse de la magie, du coup nous revenons vers nos hypothèses premières : s’agirait-il d’un animal ? Nous avions écarté l’hypothèse de la pie voleuse en raison de certains détails comme le vol d’une écharpe, difficilement transportable pour un oiseau.
Néanmoins Kakita Yoshiro va faire un tour à la ménagerie, afin de voir si des animaux ne se seraient pas échappés. Il y repère des oiseaux dont le plumage change de couleur, particularité intéressante, mais aucun pensionnaire manquant n’est répertorié.
De mon côté j’interroge les domestiques et suis également bredouille : personne n’a rien vu, rien entendu, rien remarqué.

En début d’après-midi, pour se remettre de ses émotions Amako-sama, accompagnée de son époux, décide d’aller cueillir des fleurs au jardin de Daikoku, en prévision de la soirée d’intronisation de Yoshiro-sama. Ils sont en train de se livrer à cette pacifique occupation quand des cris et un bruit de cavalcade les font se retourner : une troupe de chevaux, sans brides, selles, ou cavaliers, est en train de galoper au beau milieu de la chaussée, au grand effroi des passants. Et dans ces chevaux, se trouve le destrier Shinjo de notre ami, qu’il avait confié pour y être soigné aux écuries de Jument, juste à côté des jardins. « Ne serait-ce point votre monture, mon époux ? » demande poliment Amako-sama. Sans vraiment prendre le temps de lui répondre, Musashi hèle un Garde Tonnerre, lui confie son épouse afin qu’il la ramène en sécurité à la résidence, et se rue vers les écuries.
Ces dernières sont désertes, seul un épais nuage de poussière témoigne que c’est bien d’ici que les chevaux sont sortis. Le Dragon met sabre au clair et s’avance prudemment. Nul signe de vie. Il arrive jusqu’à l’entrée des écuries, observe. Ses yeux qui s’accoutument à l’obscurité discernent une silhouette étendue sur le sol. Restant toujours sur le seuil, il crie : « Alerte ! A la garde ! » . Il perçoit un très léger bruit – peut-être l’agresseur est-il toujours là ! – et s’avance avec prudence. En s’approchant, il voit que le corps étendu est celui de Jument, et que de toute évidence, elle est gravement blessée ou morte, de part la mare de sang qui s’étale sous elle dans le sol meuble.Il regarde les stalles, le plafond, personne. C’est à ce moment-là qu’il entend un cri d’alerte à l’extérieur. Sortant précipitamment, il a juste le temps d’apercevoir une silhouette féminine, enveloppée de vêtements sombres et portant un masque de chat, escalader un baraquement, sauter puis se rétablir avec agilité en haut de la muraille avant de s’enfuir par le toit voisin. Le temps que les gardes-tonnerre qui venaient d’arriver fassent le tour, elle a disparu.
Musashi-sama fait prévenir Yogo Osako, puis regagne la résidence afin de s’assurer que sa chère Amako n’a pas souffert de ces évènements. Il la retrouve en train de s’occuper de Jotomon-sama, qu’il avait initialement invité à prendre le thé, souhaitant discuter de leur dernière passe d’armes maintenant qu’il a eu un peu de temps pour méditer sur l’incident ; les événements l’ont forcé à être en retard et il ne peut décemment introduire le sujet maintenant. Un peu plus tard, son suivant Akira l’informe que par chance son destrier est parmi la poignée de montures qui ont été retrouvées.
Le soir voit la célébration de la nomination de Yoshiro-sama. Celui-ci est chaleureusement félicité par les autres magistrats. Des artistes de l’île de la Larme animent un spectacle du meilleur goût. Comme toujours, Amako-sama a réalisé une réception sans fausse note. J’admire en particulier le superbe arrangement floral où figurent en bonne place des fleurs de pavot blanches, et en le contemplant, un haiku me vient aux lèvres :

Pétales de neige
Moins légers que ses doigts
Beauté sereine

Aiko-sama, qui ne semble pas partager mon enthousiasme pour le bouquet, pose une question polie à Amako-sama à ce sujet, qui lui explique que les fleurs de pavot sont le symbole qu’elle a choisi pour représenter Ryoko Owari. La Lionne, l’air contrarié, s’entretient ensuite brièvement avec son époux.
Après le repas, nous devisons des évènements de la journée. Nous savons que Jument travaillait pour Bayushi Korechika. S’agirait-il d’un nouvel épisode dans la guerre des cartels ? La nuit suivante devait nous donner la réponse…

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par un cri de surprise provenant des appartements d’Amako-sama : les fameux bijoux sont revenus, soigneusement emballés dans du papier de soie, sur sa commode. A nouveau nous faisons appel aux services de Moshibo-sama, qui se révèle de meilleure humeur et plus inspiré que la veille ; notamment il fait réchauffer aux cuisines une marmite de bouillon parsemée d’herbes odorantes, afin de plaire aux kamis de l’air, apparemment friands d’arômes. Nous apprenons que le visiteur est venu cette fois de l’intérieur, et est notoirement moins massif que Moshibo.
Je constate par ailleurs que le papier de soie utilisé ressemble à celui que nous utilisons à la résidence. Mes soupçons se portent sur Sandale, la petite eta que j’ai recueillie ; j’envoie Epine, la suivante d’Aiko-sama, la chercher. Quand Sandale arrive, à son air piteux je décide immédiatement de l’interroger en privé. La petite eta admet avoir remis le bijou en place, dénie l’avoir volé, mais refuse de livrer le nom ou la description de celle qui lui a remis. Malgré mon insistance, du haut de ses six ans elle refuse de me répondre – elle a donné sa parole. Je me rends compte que mon manque d’expérience des enfants me pénalise dans ce cas.
Je sollicite donc l’aide d’Aiko-sama, qui n’a pas plus que moi l’habitude des enfants, mais pour laquelle la petite semble avoir une véritable vénération. Celle-ci lui explique que le devoir – giri - est la première obligation morale, et que l’honneur demande qu’elle obéisse à son seigneur, qui lui-même sert la Justice impériale. Nous apprenons ainsi que la voleuse est une jeune eta de treize ans, nommée Genki - Vive, et qu’elle a un petit singe apprivoisé, Shakkuri (Hoquet). Sandale l’a rencontré au marché où elle s‘était rendue en compagnie d’Epine. Le Kaze qui a commis tous ces vols audacieux n’est qu’une enfant n’ayant même pas passé son gempukku !
Une discussion s’engage sur la conduite à tenir. Vu sa jeunesse, je réussis à convaincre mes collègues qu’il nous sera plus profitable d’utiliser ses talents au service de la magistrature d’Emeraude.
Je fais convoquer Vive et sa mère chez Sourcil le soir même.

Dans l’après-midi, Isawa Moshibo se rend chez Ide Nakitada, Matsu Aiko rencontre Ikoma Yoriko, et enfin Mirumoto Musashi et son épouse accueillent Ide Asamitsu.

Le soir venu, je me rends chez Sourcil. Arrivent une femme à l’air usé et une adolescente famélique qui porte un petit singe sur l’épaule. Je les accueille d’un « Bonsoir Kaze » en regardant la jeune fille. La mère est estomaquée, le chef des eta est stupéfait, la jeune fille se met à pleurer.
J’exprime le souhait de m’entretenir avec elle sans la présence de sa mère, celle-ci sort, encore sous le choc. Après un instant d’hésitation, Sourcil sort également, pour rattraper la mère et éviter qu’elle ne diffuse partout la nouvelle. Il tient à la tranquillité de sa petite communauté.
Je suis donc en tête-à-tête avec Genki. Je lui demande ce qu’il est advenu des objets volés, elle ne les a plus. Elle les a apparemment revendus pour quelques poignées de riz, inconsciente de leur valeur.
Je la rassure sur son sort immédiat, et lui fait comprendre qu’il serait bon que Kaze disparaisse définitivement de Ryoko Owari. Elle opine frénétiquement. Puis je lui propose de venir travailler pour nous. Elle a l’air un peu décontenancée par la proposition, puis après quelques éclaircissements, l’accepte sans réserves.
Je rentre satisfait à la résidence. Au moins une enquête close, sur les quatre qui nous ont été confiées. Celle-ci ne nous apportera pas de gloire, mais nous aurons gagné un agent précieux pour la magistrature.

Je suis en train de dormir profondément quand Kage, mon valet, me réveille : Sourcil est là, il demande à me voir, et ça a l’air urgent. Je rejoins promptement le chef des eta, qui m’apprend que l’un des principaux entrepôts de Subtil, le marchand sous la protection du gouverneur Hyobu, est en train de brûler. Je fais réveiller les autres magistrats, seller les montures, et nous nous rendons à l’entrepôt.

Le temps que nous arrivions, le feu s’est transformé en un véritable brasier, qui commence à menacer les maisons voisines malgré les efforts frénétiques des kaginin. Moshibo se concentre.
Aki, lui, s ‘approche de l’entrée de l’entrepôt, malgré la chaleur intense, et discerne une forme sombre sur le sol. N’écoutant que son courage, l’impétueux bushi se rue à l’intérieur entre les flammes qui lèchent l’ouverture, évitant de justesse un madrier qui s’écroule. « Il est vivant ! » lui crie Moshibo. Aki rejoint la silhouette, qui se révèle être celle d’un garde-tonnerre inconscient, et le charge sur son épaule. La fumée lui pique les yeux, le suffoque, lui brûle les poumons. Un terrible instant, il ne sait plus de quel côté se trouve la sortie, mais non, la voilà ! Il s ‘élance, un autre madrier s’effondre, encombré comme il est il ne peut qu’encaisser le choc ; puis il débouche enfin à l’air libre, toussant, crachant, les yeux larmoyants, mais avec le blessé sur l’épaule. Les kaginin le regardent avec émerveillement, et un immense respect. Voilà un homme qui a bravé le feu et risqué sa vie pour en sauver un autre.
Moshibo administre des soins d’urgence au blessé, le ramenant du seuil même de la mort.
Le garde-tonnerre reprend conscience, suffisamment pour nous faire un compte-rendu haché des évènements. Ils étaient quatre à monter la garde, quand quatre autres gardes-tonnerre sont arrivés et les ont attaqués sans sommation. Ils ont résisté, et ont réussi à en blesser deux quand l’incendie s ‘est déclaré. Ils ont réussi à vaincre leurs ennemis mais ont ensuite été piégés par les flammes.
Moshibo-sama apprend par ailleurs que l’incendie s’est déclaré de par l’intervention spécifique de kamis du feu. Autrement dit, un shugenja est à l’origine de celui-ci.
Un shugenja incendiaire…de faux gardes-tonnerre… nos premiers soupçons se portent sur Kaeru. Mais à la réflexion, certaines choses ne sont pas dans le style d’Insaisissable : le fait d’avoir sacrifié des troupes, notamment. L’autre coupable vraisemblable est Bayushi Korechika. Celui-ci se vengerait-il ainsi de l’assassinat de Jument ? Si oui, c’est une vengeance disproportionnée à l’importance de l’acte. Vue l’épaisse fumée blanche qui se dégage de l’entrepôt,, celui-ci doit être bourré à craquer d’opium, ce qui m’est confirmé ultérieurement par Sourcil. Yogo Osako est arrivée sur ces entrefaites, plutôt déconfite de nous trouver déjà sur les lieux.

Le lendemain matin, une convocation à nous rendre chez le gouverneur nous est apportée par un messager.
Pour une fois, nous sommes tous là, y compris Moshibo-sama et Aiko-sama, qui d’habitude laissent à Yoshiro-sama et moi-même la tâche des communications officielles avec le gouverneur.
Hyobu-sama nous attend, entouré de Yogo Osako et de Jocho-sama.Elle est particulièrement impassible et formelle.
Elle nous parle de l’incendie de la veille, nous félicitant de notre excellent réseau d’information – je vois Yogo Osako qui se rétrécit sur place – et nous signifie par ailleurs que, cet événement étant un trouble majeur de l’ordre public, il est de notre devoir d’en châtier les coupables au plus vite. Elle s’enquiert des informations que nous avons recueillies, dont je lui fais part, en particulier l’intervention d’un shugenja. Elle nous demande également si nous avons des soupçons, nous lui parlons de Kaeru, mais Jocho intervient, expliquant avec un grand naturel apparent qu’il y a pu y avoir des uniformes disparaissant de ses stocks.
Elle se dit prête à nous apporter tout son concours, mais pour la première fois depuis notre arrivée ici, nous demande notre aide dans cette affaire. En faisant cette demande, elle ignore ostensiblement Yoshiro-sama.
Qu’elle nous demande ouvertement de l’aider contre son rival Bayushi, nous ne nous attendions pas à cela. Voilà de quoi nous faire réfléchir. Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises.

L’après-midi-même, Musashi-sama et moi-même sommes conviés à un entretien privé avec Hyobu-sama. Le gouverneur est plus détendu et, en même temps, plus opaque que le matin.
« Je vous ai fait venir, car je vous perçois comme étant en quelque sorte les plus libres des Magistrats d’Emeraude, ceux auxquels je peux parler le plus franchement. ». Je comprends aisément son choix : Yoshiro-sama est lié au clan Bayushi, Moshibo-sama est incapable de mentir, Aiko-sama risque de mal prendre ses approches.
« Vous avez frappé un grand coup contre le trafic de l’opium, en démantelant le réseau de la marchande Vigilante. Cependant, il existe un autre cartel… » elle s’interrompt, ménageant ses effets, « celui du marchand Incisif ».
« Je pourrai révoquer la licence de vente de l’opium médicinal d’Incisif., j’ai ce pouvoir. Mais je ne puis le faire sans justification sérieuse, par exemple sur la demande de la magistrature d’Emeraude. » Elle continue sur cette veine et nous propose en fait une alliance contre son rival Bayushi Korechika.
Nous rentrons en méditant ses paroles ; je conseille la discrétion à Musashi-sama. Je pense que, dans cette affaire, le gouverneur cherche à nous manipuler : il est clair qu’elle pense que Yoshiro-sama est dans la poche de son rival, et que ce dernier compte profiter de la supériorité hiérarchique de Yoshiro-sama pour couvrir ses actes, ou du moins le prévenir contre des actes comme la descente sur les entrepôts et les raffineries du réseau de Vigilante. Elle voudrait nous inciter à couvrir les actions qu’elle pourrait commettre contre le cartel de Korechika-sama. Je me demande ce qui sera le plus dommageable : la perte de confiance de nos collègues si nous ne rapportons pas les propositions voilées qui nous ont été faites, ou … leur perte de confiance si nous les leur rapportons.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:43

Chapitre 13 – Quand nécessité fait loi

Après bien des hésitations, j’ai décidé de rapporter à nos collègues les propositions que le gouverneur nous a faites à Musashi-sama et moi-même, y ajoutant mes suspicions. Aiko-sama a eu la réaction la plus visible et la moins surprenante : son dégoût pour la corruption qui semble infecter la ville est désormais plus marqué que jamais. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle n’a pas tout à fait tort et je me demande même si nous ne finirons pas, malgré tous nos efforts, par être touchés par cette gangrène. Pour preuve il suffit de regarder l’acrimonie qu’a générée la discussion qui a suivi ces révélations : même Aiko-sama ne conteste plus que nous ne pouvons qu’espérer mettre un frein au trafic de l’opium, pas l’éradiquer.

Quoiqu’il en soit, nous avons tous été d’accord pour continuer notre action contre les cartels et, puisque toutes les circonstances se conjuguent pour que nous puissions agir contre le réseau du marchand Incisif, qui est sous la protection de Bayushi Korechika, nous avons résolu de faire porter tous nos efforts en ce sens. Cette décision prise, il nous faut malgré tout prendre quelques décisions préliminaires : notre intention première reste d’intercepter une barge d’opium soit-disant médicinal, puis d’utiliser la surprise pour assaillir le village de la Nécessité, où se trouverait la raffinerie. Mais Aiko-sama nous fait remarquer qu’il est impensable de vouloir mener à bien une telle opération sans information supplémentaire sur le village que nous savons déjà être fortifié. Ces informations seront encore plus critiques s’il s’agit uniquement de mener une opération coup-de-poing pour détruire la raffinerie. Après une nouvelle discussion, heureusement moins longue et moins échauffée que la précédente, il a été décidé que nous enverrions Colombe et Epine, sous la responsabilité de la première, pour procéder à une mission de reconnaissance : elles doivent, dans la mesure du possible, nous ramener un plan du village, de ses défenses et de ses entrées, et faire une estimation du nombre de défenseurs présents sur place. Elles ne doivent en aucun cas prendre d’initiatives risquées, et elle doivent revenir au plus vite, car nul ne doute qu’avec l’aggravation de la situation ici à Ryoko Owari, et avec la façon dont son entrepôt est rempli, Incisif ne doive rapidement déménager ses stocks.

Une autre information est par ailleurs arrivée cet après-midi sous la forme d’un message qui nous a été communiqué par l’intermédiaire de Baranato-sama : un magistrat du Clan de la Licorne a assailli l’entrepôt que Vigilante possédait en amont du fleuve, à la limite du territoire du clan ; l’entrepôt a été détruit mais, d’après ce magistrat, une partie des stocks avait déjà été évacuée, et il pense qu’elle aurait été chargée sur un bateau qui aurait redescendu le fleuve… et pourrait, dans le meilleur des cas, accoster aujourd’hui, en fin d’après-midi, à Ryoko Owari ! Par ailleurs, nous étions tous plus ou moins sommés par Dame Amako de ne pas être au Palais et d’éviter de venir en troubler la tranquillité cet après-midi, car elle avait invité quelques « amies ».

Aussi, Aki-san, qui se lasse de nos palabres sans fin – il est vrai que la Grande Muraille n’a pas la réputation de produire des diplomates – nous annonce qu’il va faire un tour du côté des entrepôts et de la raffinerie que nous avons investis lors de notre opération contre le réseau de Vigilante, au cas où les criminels décideraient d’essayer d’utiliser ces édifices a priori sans intérêt.
De mon côté, je me rends à l’Hôtel de ville afin d’en finir avec les formalités découlant des arrestations effectuées lorsque nous avons agi sur les révélations de cette même Vigilante : les interrogatoires sont terminés, j’en ai maintenant lu tous les comptes-rendus, il est donc temps de prononcer les sentences et mes collègues semblent penser que cette tâche me revient. Compte tenu de la gravité du crime contre les lois impériales, il me semble nécessaire de faire un exemple des criminels, aussi j’ai décidé que ceux-ci seraient exécutés, à commencer par les chefs d’équipe. Par égard pour Moshibo-san, mais surtout parce qu’en fin de compte tous ces gens ne sont pas les instigateurs du trafic, j’ai par contre décidé de ne condamner leurs familles qu’à être bastonnées ; bien entendu leurs biens sont confisqués. Au total il y aura donc une quinzaine d’exécutions. Lorsque je suis allé rendre les verdicts à Osako-san, elle m’a surpris en proposant que les punitions soient conduites hors du regard de la foule. Je ne suis pas certain de ce qu’elle s’attendait à me voir répondre ; en tout cas, je lui ai clairement signifié que j’estimais que les sentences devaient être exécutées publiquement. Elle m’a alors renvoyé vers le shugenja qui supervise les interrogatoires ; il semble qu’il est aussi en charge de ces besognes.
Yoshiro-sama nous a annoncé son intention de se rendre chez Kinto-sama. Je sais qu’il souhaite depuis longtemps déjà lui poser des questions quant à Bayushi Omoto, la fille décédée de Korechika-sama. Je suppose qu’il espère ainsi obtenir des informations qui lui permettrait de limiter la prise que la famille Bayushi peut avoir sur lui. Bien que je doute de sa réussite, et que je n’approuve pas son attitude générale dans cette affaire, je ne suis pas comme lui un vétéran des luttes sourdes et des intrigues de la cour impériale. Je ne souhaite d’ailleurs pas qu’il échoue dans son entreprise car il est certain que, s’il en venait à décider de nous mettre des bâtons dans les roues, il rendrait impossible la lutte contre les cartels de l’opium – ou du moins contre celui patronné par Korechika-sama.
Quant à mes trois derniers collègues, ils avaient décidé de se rendre sur les quais, en commençant par la capitainerie, pour voir si les fortunes seraient avec eux et leur permettraient d’intercepter le bateau qui aurait évacué les stocks de l’entrepôt situé en amont du fleuve. Il faut croire que les kamis ont entendu leurs prières : il y avait en effet, arrivée depuis peu, une jonque venue du nord, affiliée à Soshi Seryoku. Lorsqu’ils se présentèrent à sa passerelle, ils furent accueillis par un samurai qui accepta de les laisser monter à bord pour inspecter la cargaison. Il les précéda dans l’escalier qui menait à l’intérieur, mais en bas se trouvaient déjà un autre samurai et deux matelots. Lorsqu’Aiko-sama, qui était en tête du groupe de magistrats, arriva au bas de l’escalier, les deux samurai Soshi dégainèrent soudain leurs katana et l’attaquèrent. Seule sa méfiance et sa maîtrise de l’épée la sauvèrent à cet instant-là. De plus, il lui apparut immédiatement que ses adversaires souhaitaient la forcer à combattre à cet endroit précis où eux pouvaient l’attaquer tous les deux alors que Musashi-sama ne pouvait se joindre au combat du fait de l’étroitesse du passage. Aussi, dédaignant sa propre sécurité, Aiko-sama entreprit de forcer le passage entre ses deux adversaires, méprisant par ailleurs le danger qu’il y aurait alors à tourner le dos aux deux matelots qui s’étaient reculés vers le fond du navire lorsqu’avait débuté le combat. La réussite de cette manœuvre, et l’art de mes deux collègues, conduisirent ensuite rapidement à la mort des deux renégats. Les matelots, par crainte ou surpris par la rapidité avec laquelle l’escarmouche prit fin, n’intervinrent même pas. Ils furent d’ailleurs immédiatement interpellés, et la fouille des soutes mit immédiatement à jour de l’opium raffiné. La suite de l’opération prit un aspect routinier (transport à terre et destruction de la drogue, ordre de confiscation de la jonque, …) et ne mériterait pas plus de mention si un incident démontrant le péril représenté par ce poison pernicieux n’avait alors pris place : en effet, un opiomane, peut-être à court de drogue du fait de nos interventions, ou bien encore tellement sous l’emprise de celle-ci qu’il ne pouvait plus y résister, se jeta à genoux auprès du feu dans lequel mes collègues détruisaient l’opium et entreprit d’en inspirer les vapeurs délétères. Aiko-sama lui ordonna de s’éloigner immédiatement et, comme il n’obtempérait pas, et résistait à ses efforts de l’écarter du brasier, elle le décapita ; cet acte à lui seul eut plus d’effet que n’importe quel ordre sur la foule qui s’était rassemblée à proximité et avait tendance à se positionner sous le vent afin de « profiter de l’aubaine ».

L’après-midi touchant à sa fin, il advint que nous nous retrouvâmes tous à revenir à peu près au même moment au Palais, et que les invitées de Dame Amako étaient alors en train de prendre congé. J’ai remarqué qu’Aiko-sama a eu la délicatesse de ne pas emprunter l’entrée principale, où se tenaient toutes ces dames, afin de ne pas les choquer par la vue du sang qui la couvrait. Je dois avouer que la curiosité m’amena à considérer toutes ces dames de plus près : outre Kimi-sama, la fille du gouverneur, il y avait là Bayushi Saisho, l’épouse de Korechika-sama, Shinjo Yoshiko, la fille de Yoshifusa-sama, ainsi que deux jeunes femmes membres, d’après les mon adornant leurs kimonos, de familles vassales respectivement des Shosuro et des Yogo. La première était l’épouse de feu Shosuro Toru, mais je ne connaissais pas la seconde. Aussi, après leur départ, suis-je allé remercier Amako-san et lui demander qui était la jeune inconnue. Sa réponse m’apprit qu’il s’agissait d’une amie de Kimi-sama, et qu’elle était restée très discrète, peut-être intimidée de se retrouver en telle compagnie. De plus, Amako-san entreprit alors de me sonder sur mes intentions matrimoniales ; ma surprise m’a sans nul doute rendu plus sec que je ne l’aurais voulu lorsque je lui ai répondu que de telles affaires dépendaient du chef de ma famille, à savoir mon frère Kitsuki Fushida. Je me suis ensuite esquivé après qu’Amako-san eut affirmé qu’il fallait peut-être attendre que nos affaires s’éclaircissent avant de pouvoir s’engager sur une telle voie. Musashi-sama est bien heureux d’avoir une épouse d’une telle grâce et aussi accomplie socialement.
Le repas du soir nous a donné l’occasion d’échanger le résultat de nos activités de l’après-midi ; bien sûr la plus grande part des discussions fut consacrée à l’arraisonnement de la jonque effectué par Musashi-sama, Aiko-sama et Moshibo-san. Par ailleurs, Aki-san nous apprit qu’il avait surpris une samurai-ko près de l’ancienne raffinerie de Vigilante ; après avoir interrogé le gardien de la bâtisse, il s’est avéré qu’elle s’intéressait à ceux qui auraient pu s’enquérir des possibilités de relouer le bâtiment ou d’acheter ce qu’il pourrait contenir. De plus il semblerait qu’il s’agisse d’un membre du Clan de la Licorne, et la description de la personne laisse penser qu’il s’agirait d’Otaku Naishi. Aiko-sama nous a rappellé alors qu’elle a demandé à Naishi-san d’essayer de retrouver les trafiquants qui se sont enfuis lors de notre coup de filet, aussi n’est-il pas totalement surprenant que celle-ci puisse s’intéresser à la raffinerie et à ceux qui y porteraient un intérêt.
Par ailleurs, Yoshiro-sama m’a pris en aparté pour me faire part de ses soupçons concernant le décès de Bayushi Otomo. D’après ce qu’il a réussit à apprendre de Kinto-san, les parents de la jeune femme seraient venus le consulter lors de leur arrivée en ville ; leur fille semblait être mentalement retardée, et ils désiraient savoir si Kinto-san, shugenja d’un certain renom, pouvait y apporter un remède. Kinto-san ne put rien et Korechika-sama aurait semblé prendre ce qui arrivait à sa fille comme une punition des kami. En outre, compte tenu des propos de son interlocuteur, Yoshiro-sama pense que Korechika-sama pourrait avoir été responsable de l’élimination de sa propre fille. Je ne sais que trop penser de cela. De toute façon la mort de la jeune fille remonte à plusieurs années, et il n’y a eu à l’époque ni plainte ni enquête ; donc il me paraît improbable de pouvoir prouver un quelconque méfait à une date si tardive. Yoshiro-sama semble toutefois convaincu qu’il pourrait y avoir là un moyen de provoquer quelque acte irraisonné de la part de Korechika-sama, car la pression qui pèse sur lui en ce moment est immense et il est probable qu’elle va continuer d’augmenter. Outre que je reste dubitatif quant à un tel stratagème, je ne le trouve guère honorable et surtout, si comme le penserait Korechika-sama lui-même, il s’agit d’une malédiction des kami, j’hésiterais avant de m’impliquer entre eux et leur victime.

Comme le repas touchait à sa fin, Aki-san nous a annoncé son intention de poursuivre ses investigations dans le quartier des pêcheurs, et de reprendre contact avec les kajinin qu’il y a rencontré. Je sais qu’il n’insiste pas trop pour ne pas provoquer la colère d’Aiko-sama ou une curiosité excessive de Yoshiro-sama, mais je m’inquiète un peu vu la réputation des ‘avaleurs de feu’, les soldats du feu qu’il fréquente. Quoi qu’il en soit, ils sont pour le moment les seuls qui pourraient nous permettre de remonter aux supposés « ninja », et notre enquête à ce propos n’a pas avancé du tout.
De mon côté, je m’enquiers auprès de Moshibo-san afin de savoir s’il lui serait agréable de se rendre à la ‘Maison des histoires étrangères’. Je sais qu’il semble fasciné par Magda, encore que je ne vois guère moi-même ce qu’il peut trouver de si envoûtant dans une gaijin ; comme je souhaiterais pouvoir interroger en l’absence de celle-ci la danseuse que j’ai vu la dernière fois, j’espère qu’il pourrait m’accompagner et distraire l’oka. Bien sûr, connaissant son penchant invétéré pour la vérité et son incapacité à dissimuler ses sentiments, je ne lui révèle pas mes intentions : bien que cela me semble un peu malhonnête, c’est pour son bien, car ce qu’il ne sait pas, il ne pourra le révéler, intentionnellement ou pas. Comme il acquiesce à ma suggestion, nous voilà donc partis tous les deux pour l’île de la Larme. Nous n’avons eu aucune difficulté à rejoindre la maison de geisha, et mon stratagème a marché à la perfection : tandis que Moshibo-san se retirait avec Magda, je n’ai eu aucune difficulté à me retrouver seul à seul avec la danseuse. J’ai aussitôt usé de mon autorité pour lui faire avouer ce qu’elle ne m’avait pas révélé lors de notre précédent entretien en présence de sa maîtresse. Je n’ai pas vraiment eu à la forcer pour qu’elle m’apprenne que la nuit de la mort de Michikane-san, ce dernier a reçu la visite son frère, Asamitsu-san. Malheureusement, c’est tout ce que j’ai pu apprendre, car la geisha a été renvoyée lors de l’arrivée de ce dernier, et n’a pas ensuite été rappelée ; elle n’a même pas vu partir Asamitsu-san. Constatant qu’elle n’avait rien de plus à m’apprendre, je lui ai demandé de garder notre conversation privée – en particulier vis-à-vis de Magda, et je l’ai alors laissée procéder à son spectacle barbare. Celui-ci m’a semblé répugnant et sans grâce, et c’est uniquement afin de ne pas alerter cette dernière que je me suis forcé à rester jusqu’à sa conclusion. Que peuvent bien trouver les gens bien élevés à regarder se trémousser une barbare à moitié dénudée ? Il n’y a rien là-dedans de la grâce contrôlée et de la retenue des danseuses rokugani, et je ne comprends pas ce qui peut pousser le Clan de la Licorne à nous infliger de tels spectacles. Au moins les histoires que content Magda sont-elles curieuses, pour repoussant que je trouve le physique de la narratrice. Enfin, j’espère ne pas avoir à me soumettre à nouveau à ce genre de « divertissement » et en ai-je tiré quelque information. Je ne suis pas certain où cela me mènera toutefois. Moshibo-san est ressorti pour sa part charmé de son entretien avec Magda, et même si je ne comprends pas son intérêt, tout au moins m’a-t-il permis de procéder discrètement à mon enquête.

Lorsque nous sommes rentrés au palais, Aki-san était toujours absent, mais ce n’était qu’à moitié étonnant. Ce qui l’a été beaucoup plus, a été le résultat de sa nuit, que nous n’avons appris que le lendemain matin. Alors que nous dormions paisiblement, Aki-san est parti à la chasse aux ninja. En effet, ces contacts parmi les kajinin lui avaient appris qu’ils surveillaient depuis plusieurs nuits la boutique d’un marchand qui aurait été menacé par ces fameux ninja. Je préfère ne pas savoir pour quelles raisons exactes des soldats du feu protègeraient un commerçant ! Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, à minuit passé, Aki-san, qui s’était mis à l’affût avec certains avaleurs de feu, a entendu des cris et un bruit de poursuite, puis vu arriver dans sa direction un trio de silhouettes vêtues de noir. L’une d’entre elles s’est enfuie en sautant une clôture lorsque lui et ses acolytes se sont positionnés pour leur couper la route ; les deux restantes ont continué vers eux avec l’intention évidente de forcer le passage. Si l’une d’entre elles a réussi sa manœuvre, Aki-san s’est vanté d’avoir assommé d’une seule manchette celle qui essayait de lui échapper. Bien que notre yoriki nous ait dit que l’homme capturé était désormais en prison, je ne crois pas que les informations qu’il en a tirées aient été obtenues par l’un de nos bourreaux. Mais Aki-san ne s’est pas étendu sur ce sujet, et de toute façon, l’individu capturé est apparemment un sous-fifre : il aurait dit s’appeler Kara, serait apparemment un heimin sans emploi et aurait été recruté par un homme se faisant appeler ‘Fureur de la Nuit’, qu’il ne rencontrerait que dans une taverne mal famée, ‘Le Tonneau qui Roule’. Le principal signe distinctif de cet homme serait qu’il boite lorsque le temps est humide ; ce serait lui qui aurait fui ce soir en sautant le mur d’un jardinet.
Aki-san était très fier de lui. Bien que les informations obtenues semblent bien maigres, je dois reconnaître qu’elles sont les seules que nous ayons obtenues jusqu’à présent. Hormis ce qui figurait dans le journal de Naritoki-san, c’est le seul pas que nous ayons fait dans cette affaire de « ninja ». Je ne sais pas si ceux-ci sont une menace véritablement sérieuse, mais l’incapacité manifeste de celui arrêté par Aki-san ne me fait pas pencher dans cette direction pour le moment : il semblerait qu’il s’agisse plutôt de racketteurs cherchant à étendre leur territoire aux dépens des kajinin. Malgré cela, Aki-san nous a annoncé sa ferme intention de se rendre dès ce soir au ‘Tonneau qui Roule’, afin d’essayer de voir s’il ne pourrait y retrouver l’individu décrit par son prisonnier.

Le seul autre événement notable de la matinée a été le départ de Colombe et Epine pour leur mission de repérage au village de la Nécessité. Je ne me fais pas trop de soucis pour Colombe, qui est clairement une bushi accomplie ; je ne peux en dire autant de la servante d’Aiko-sama, qui me semble bien jeune et insouciante. Enfin, comme c’est la yoriki qui est en charge dans cette affaire, espérons qu’elle saura limiter l’impétuosité de la jeune heimin.
L’urgence de la mission de nos éclaireuses est apparue le jour-même, car Sourcils est venu me voir en début d’après-midi pour m’annoncer qu’une barge était en court de chargement sur le quai en face de l’entrepôt d’Incisif. D’après ses informations, elle devrait partir demain soir au plus tard. Lorsque j’ai informé mes collègues, après avoir considéré la question, nous avons jugé qu’il ne servait à rien que Moshibo-san essaie de contacter Colombe avec l’aide des kami de l’air : en effet, cette dernière n’est pas au courant de cette possibilité, ce qui pourrait l’alarmer indûment, et de toute façon, les ordres que nous avons donnés aux deux femmes sont de mener leur repérage et de revenir au plus vite à Ryoko Owari. Toutefois, Aiko-sama nous a à nouveau clairement fait comprendre qu’en l’absence de renseignements sur le village, il lui semblait déraisonnable de vouloir l’attaquer.
Il nous faut donc nous focaliser sur l’interception du chargement et, pour cela, il nous faudra intervenir soit avant le départ de la cargaison, soit sur le fleuve. Dans ce second cas, nous aurons besoin d’une embarcation, aussi avons-nous envoyé Aki-san pour savoir si Crevette, le seul capitaine que nous connaissions, était en ville et susceptible de pouvoir être engagé pour quelques jours. Sinon, nous avons remis nos décisions au lendemain, en fonction du retour ou non des éclaireuses.

Rien d’autre n’a troublé la journée. Tout au plus avons-nous pris connaissance du nom du capitaine, un certain Sasahe, de la barge chargée d’après son manifeste d’opium médicinal et de saké à destination des îles de la soie et des épices, possessions du Clan de la Mante au large des côtes. Le seul intérêt de ces documents est que, si nous obtenons des témoignages indiquant que le capitaine a l’intention de s’arrêter au village de la Nécessité, il sera clairement dans l’illégalité, et nous serions donc totalement en droit de confisquer le navire et sa cargaison. Par extension, nous pourrions certainement justifier une intervention au village, bien qu’il soit situé en dehors de notre juridiction.
Le seul d’entre nous à avoir pu soulager sa tension a en fin de compte été Aki-san. Il semble avoir une chance insolente, et j’espère que la faveur que les kami lui accordent en ce moment ne se fera pas à son détriment plus tard : en effet, sa surveillance au ‘Tonneau qui Roule’ s’est avérée fructueuse et il a, sans aucune difficulté, réussi à appréhender l’homme qui se faisait appeler ‘Fureur de la Nuit’. Celui-ci semble être d’un calibre similaire au dénommé Kara, malgré le nom grandiose dont il s’affuble. Par contre, sa confession prouve que notre tâche ne sera pas facile dans cette affaire : les « ninja » sont apparemment formés de petits groupes totalement indépendants les uns des autres, et les membres des groupes ne sont connus que de leurs chefs ; ces derniers ne se connaissent même pas entre eux, et ils reçoivent leurs ordres d’un individu qu’ils nomment ‘la Voix’, car ils ne l’ont jamais rencontré, n’entendant que sa voix à travers un shoji. Tout au plus connaissons-nous désormais le lieu où notre prisonnier allait prendre ses ordres.

Le lendemain, notre tension monte sensiblement : Colombe et Epine reviennent en cours de matinée pour nous apprendre qu’environ deux cents bushi gardent le village ! De plus, elles ont été expulsées du village au matin par des samurai de la maison Bayushi, comme tous les autres voyageurs qui s’y trouvaient. Sinon, Colombe nous apprend qu’une initiative d’Epine a permis de repérer l’endroit où se trouve la raffinerie que nous soupçonnions exister ; le regard que Colombe jette à cette occasion à la servante me laisse rêveur quant au type d’initiative en question, mais je m’abstiens de tout commentaire. Il est désormais évident que nous ne pouvons attaquer le village sans des forces importantes ; la garde-tonnerre serait parfaite mais il est clair que nous n’aurons pas l’utilisation de cette force pour une telle opération, du moins pas dans les circonstances actuelles. Ce qui veut dire que nous pouvons rayer de nos options toute opération contre le village.
Reste maintenant à savoir comment nous allons procéder : devons-nous intervenir en ville, avant le départ de la cargaison, mais au risque de voir s’enfuir nombre des responsables du trafic, ou essayer d’intercepter le navire sur la rivière pendant la nuit, pour obtenir les aveux des marins et revenir en ville pour procéder par surprise ? Très vite, la discussion prend un tour encore plus incertain, car nous apprenons, suite à des messages reçus par Aiko-sama, que ce ne sont pas un mais deux navires qui sont en train d’être chargés, puis qu’il pourrait aussi y avoir un navire escorte, et pour finir qu’un shugenja pourrait se trouver à bord de celui-ci.
Dès lors, la discussion tourne au pugilat verbal, entre les partisans de l’interception sur la rivière, dont je suis, ainsi qu’Aiko-sama, et ceux de l’intervention à quai. L’incertitude est d’autant plus grande que Moshibo-san ne semble pas certain d’être en mesure de contrecarrer un shugenja adverse et est réticent à procéder à une intervention sur la rivière, en raison des multiples dangers qu’un tel adversaire nous ferait courir. De surcroît nous ignorons la taille de l’escorte…donc non seulement nous ne sommes pas d’accord sur l’endroit où mener l’attaque, mais en plus il est difficile d’estimer si nous devons demander des forces supplémentaires à Yogo Osako, et lesquelles.
Voyant la discussion dans l’impasse, la Lionne s’éclipse, annonçant qu’elle va voir ce qu’elle peut faire. Elle revient un peu plus tard, se refusant à tout commentaire, mais son air satisfait laisse présager de bonnes nouvelles. De fait un message nous apprend un peu plus tard que le shugenja ronin et une partie de l’escorte seront « indisposés ». Quels que soient ces mystérieux alliés, ils sont efficaces.
Cette information fait basculer la décision : nous mènerons l’attaque sur le fleuve. J’obtiens sans difficulté de la part de Yogo Osako qu’elle nous alloue une vingtaine de gardes Tonnerre supplémentaires.
Mes collègues s’embarquent avec le marin Crevette sur son navire en fin d’après-midi ; l’idée est d’attendre la barge à un mouillage situé au sud à mi-chemin de Ryoko Owari et du village de la Nécessité. Les troupes à cheval, qui voyagent plus vite qu’un bateau marchand, les rejoindront ultérieurement afin de ne pas attirer les soupçons.
Quand à moi, je reste sur place afin de coordonner les troupes de gardes-tonnerre : dès le départ de la barge, nous partirons, les troupes étant réparties de part et d’autre du fleuve.
Je suis en train de surveiller les quais et les deux barges amarrées le long de l’entrepôt d’Incisif quand je vois l’une d’elle lever l’ancre et prendre le chemin …du nord ! Devant cette tournure imprévue des évènements, j’observe la seconde barge, qui ne fait pas mine de bouger. Seule chose à faire, j’envoie aussitôt un message à Osako-san pour la prévenir et demander l’interception immédiate de cette barge.
Puis je continue le guet. Au crépuscule, la deuxième barge lève les amarres et prend la route du sud. Je rejoins aussitôt les gardes-tonnerre et nous galopons vers le point de rendez-vous où mes collègues guettent depuis plusieurs heures déjà.
Je me félicite des cours d’équitation récemment pris ; en effet la chaussée au bord du fleuve est traîtresse et avec la nuit tombante la chevauchée est difficile. Nous rejoignons néanmoins l’embarcadère sans encombre, devançant largement la barge.
Je fais disposer les gardes tonnerre de chaque côté le long des rives ; si tout se déroule comme prévu leur tâche est de capturer les fuyards éventuels. Nul ne doit être prévenu à Ryoko Owari avant que nous n’ayons le temps de procéder aux interrogatoires.
Nous attendons en silence, dans l’obscurité grandissante ; la nuit se fait de plus en plus épaisse. Puis nous entendons des clapotis, et une faible lueur apparaît en amont de l’embarcadère.
La silhouette de deux bateaux, dont la proue est à peine éclairée par une lanterne sourde au ras de l’eau, apparaît. Le premier est visiblement le bateau d’escorte : petit, maniable, il est moins bas sur l’eau que la lourde barge qui le suit.
Crevette fait manœuvrer son bateau de façon à ce que nous croisions au plus près le bateau d’escorte et soyons en bonne position pour aborder la barge. Au moment où nous croisons le navire escorte, nous entendons des cris de ‘Pirates !’ et le sifflement des flèches, bientôt noyé dans le bruit de la tornade que Moshibo vient d’évoquer. A bord du vaisseau ennemi deux hommes tentent vainement d’en ranimer un troisième, qui chancelle, hébété. L’intervention des kami de l’air a un effet immédiat et spectaculaire sur le navire adverse : comme frappé par une main gigantesque, il s’arrête brutalement, les voiles choquées, avant de basculer lentement sur le côté et de commencer, pensions-nous, à sombrer, projetant son équipage dans le fleuve. Nous passons au ras de la coque renversée et arrivons au niveau du deuxième navire. Crevette navigue parfaitement et nous nous retrouvons bord à bord avec la barge adverse. Nos grappins sont prêts et nous les lançons, alors que les archers ennemis nous envoient une volée de flèches, sans dommage sauf pour Aiko-sama, écartant en pratique celle-ci de l’assaut.
Nous nous lançons à l’abordage, et c’est bien sûr Aki qui réussit l’arrivée la plus spectaculaire : grimpant à la hune de notre navire, il se laisse glisser le long de la voile gonflée, comme une coulée d’eau sur l’aile d’un canard, et arrive au beau milieu du pont ennemi, le katana brandi et un large sourire aux lèvres.
Un combat furieux s’engage mais les défenseurs ne sont pas de taille ; nul ne peut faire face à l’habileté de Musashi-sama ou à la force impétueuse d’Aki. Un seul ne prend pas part au combat : un samurai Bayushi, vraisemblablement le responsable du convoi, se tient debout, immobile, son sabre non dégainé à la main, et attend, impavide.
A l’instant où le dernier défenseur tombe et où le pont inférieur nous appartient, il salue roidement Musashi-sama, se présente comme Bayushi Ichiban, et d’un geste l’invite à le rejoindre . Le Dragon, éclaboussé de sang des pieds à la tête, mais à peine essoufflé, le rejoint souplement sur le pont supérieur. Le temps s’arrête. Le duel commence.
Ils se regardent un long moment, une longue silhouette écarlate, à la figure masquée et menaçante d’un côté, un svelte combattant au visage ouvert et passionné, éclaboussé de sang, de vert et d’or de l’autre.
Avec la promptitude de l’éclair, Musashi dégaine son katana. Mais – était-ce une feinte ? – son adversaire a complètement anticipé son mouvement, et contre-attaque d’un mouvement fluide de bas en haut. Seuls les extraordinaires réflexes du Dragon lui permettent d’esquiver la lame qui se dirige vers sa gorge, et, bien que légèrement blessé à l’épaule, il attaque aussitôt, la lame cinglant l’air comme un fouet. Le sang gicle en une pluie écarlate, c’est si rapide que pendant quelques instants nous ne savons qui est touché – puis le Bayushi s’écroule, coupé en deux par la force et la précision du coup. Musashi salue son adversaire à terre, nettoie son sabre et se retourne, le regard fier. Le navire est nôtre.
Pendant ces échanges furieux, les marins de la barge n’ont pas quitté leur poste. Mais à l’issue du duel, l’homme qui se tenait près de la barre, et donnait des ordres aux autres, se jette par-dessus bord. Je ne sais pas s’il espérait vraiment pouvoir s’enfuir à la nage ; la seule certitude dans cette affaire est qu’il n’en a guère eu l’opportunité : Aki-san s’est précipité vers le navire du capitaine Crevette, coupant les cordes des grappins qui retenaient son vaisseau à la barge, et a aussitôt donné l’ordre de manœuvrer pour poursuivre le fuyard. Nul doute que les kami sont vraiment avec lui : malgré l’obscurité, ils ont réussi, en se dirigeant dans la direction approximative de fuite de l’homme, à le repérer et à s’approcher de lui. Aki-san s’est alors jeté par-dessus bord et a atterri, si tel est le terme, sur le dos du fuyard. Celui-ci a alors été aisément maîtrisé puis ramené à bord : il s’agissait du capitaine du navire.
Notre victoire aurait été totale si nous ne nous étions alors aperçus que le navire d’escorte, que nous pensions être en route pour le fond du fleuve, s’enfuyait vers le sud dans la nuit. Apparemment il a dû se redresser lorsque la tornade provoquée par Moshibo-san a cessé de souffler dans ses voiles. Le temps nous est donc désormais compté. Heureusement, j’ai pris le soin de demander à l’un des aides du bourreau Pitoyable de nous accompagner, en emmenant un peu d’ « équipement de campagne » : nous allons interroger les prisonniers sur le champ, et, je l’espère, obtenir les aveux dont nous avons besoin pour incriminer le marchand Incisif, deuxième étape de notre lutte contre le trafic d’opium.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:44

Chapitre 14 – La chute de Korechika-sama

Nous avons rejoint la rive avec nos prisonniers et amarré les jonques au niveau de l’embarcadère du bac qui permet, à cet endroit, de franchir le bras du fleuve où nous venons de mener nos opérations.
L’adjoint de Pitoyable qui m’a accompagné est pressé de pouvoir commencer à mettre à exercer ce qu’il appelle son « art ». Son empressement me laisse une impression de malaise, même si je reconnais que les gens comme lui sont nécessaires à notre tâche : si peu de criminels possèdent un honneur suffisant pour avouer leurs actes sans recourir aux services d’un bourreau. Je ne devrais plus m’étonner de cela – après tout, s’ils en sont arrivés là, c’est que leur honneur ne peut être bien grand, mais je ne peux m’empêcher de regretter le mal qu’ils se font à eux-mêmes en agissant de la sorte. Seul Aki-san ne semble pas être totalement repoussé par la tâche à venir ; je suppose que les horreurs auxquelles il a été confronté sur le Mur ont endurci son cœur.
Le capitaine Sasahe est maintenu par deux de ses anciens matelots, et il ne cesse de s’exclamer qu’il n’est pas coupable et qu’il travaille pour Korechika-sama, et que sa cargaison est parfaitement légale. Le bourreau a à peine entamé son travail lorsqu’Aiko-sama fait remarquer qu’il n’est guère prudent de travailler ainsi à découvert : un trait bien placé pourrait éliminer notre prisonnier sans que nous puissions faire quoi que ce soit. Bien que le bourreau ne soit guère satisfait de devoir s’interrompre et grommelle, une rapide exploration des alentours révèlent la présence d’une cabane. Celle-ci est occupée par deux heimin, apparemment les hommes préposés au bac. Ils ne pipent mot lorsque nous les expulsons pour permettre au bourreau de reprendre son travail.
Depuis le début, Moshibo-san n’a pas souhaité assister à l’interrogatoire ; après que la cabane a été choisie pour cela, Aiko-sama, Musashi-sama et Aki-san sont ressortis pour veiller au placement des gardes-tonnerre à l’extérieur. Sur cette rive, nous sommes d’ailleurs gênés par leur faible nombre : une fois des hommes placés pour surveiller les alentours de la cabane et pour garder les marins de Sasahe, il n’en reste que deux ou trois pour patrouiller le long de la rive et arrêter les personnes qui chercheraient à rejoindre la berge suite au chavirement du navire-escorte. Yoshiro-sama est resté pour surveiller le bourreau et les prisonniers. Pour ma part, j’ai commencé à fouiller de la cale au pont le bateau capturé. Celle-ci ne révèle malheureusement rien d’exceptionnel : la cargaison consiste en de nombreux ballots d’opium médicinal et une caisse de saké. Tant qu’un de nos prisonniers n’aura pas avoué, nous pouvons tout au plus nous plaindre de la façon dont le manifeste a été rempli : en effet, il y est fait mention de deux navires transportant de l’opium médicinal et du saké, mais jamais de la répartition exacte de la cargaison entre les deux bateaux, et je ne doute pas que le navire du capitaine Jaune, que j’ai vu quitter le quai presque en même tant que celui de Sasahe, ne contienne le reste du saké. Je suis donc dans un premier temps retourné à la cabane pour pouvoir faire part de cela à mes collègues, et en espérant que Sasahe se sera décidé à parler.
Malheureusement mon attente a été déçue. De plus, seul Yoshiro-sama était présent, et il a profité de mon arrivée pour s’éclipser. Nul doute que le spectacle des tortures infligées au prisonnier ne le dégoûte ; de fait, je n’éprouve moi-même aucun attrait pour ce genre de spectacle. De plus, j’aurai souhaité retourné sur le navire capturé afin d’interroger les marins restants, lesquels seront certainement plus susceptibles d’être intimidés en entendant les cris de leur capitaine. Je ne peux toutefois laisser le bourreau seul en compagnie du capitaine et des deux prisonniers réquisitionnés pour éviter qu’il ne se débatte trop. Les fortunes sont malgré tout avec moi, car bientôt Aki-san revient et j’en profite pour lui donner l’ordre de surveiller l’interrogatoire tandis que je m’en retourne vers les navires.
Il m’aura fallu plusieurs heures, mais j’ai réussi à obtenir les aveux de deux des marins : ils ont concédé qu’effectivement le bateau devait s’arrêter au Village de la Nécessité pour, d’une part, y débarquer l’opium médicinal et, d’autre part, embarquer des coffres. Bien qu’ils aient maintenu ne pas savoir ce que les coffres pouvaient contenir, ils ont admis qu’il pourrait s’agir d’opium raffiné. De plus, ils ont confirmé que ce n’était pas la première fois qu’une telle opération avait lieu. Lorsque je suis revenu à la cabane pour faire part à mes collègues de ces faits, deux nouvelles m’attendaient. La première, plutôt bonne, était que le capitaine avait avoué ; mes informations étaient donc redondantes, d’autant plus que le capitaine avait aussi nommé son commanditaire qui, comme nous nous y attendions, n’est autre que le marchand Incisif. La seconde nouvelle est plus gênante : une personne projetée dans la rivière lorsque la tornade de Moshibo-san a couché le navire d’escorte a non seulement réussi à rejoindre la rive, mais a tué le garde-tonnerre qui surveillait la rive avant de s’enfuir dans la nuit. Aiko-sama, Musashi-sama, Yoshiro-sama et Moshibo-san sont arrivés trop tard pour le sauver ou intercepter le fuyard.
Aussi, il devient de plus en plus dangereux de rester ici, sachant que plusieurs centaines de bushi se trouvent au Village de la Nécessité. De plus, une courte conversation avec le capitaine Crevette nous fait comprendre que remonter la rivière prendra plus de temps que de la descendre. Nous courons donc le risque que des hommes à cheval ne tentent de nous intercepter si nous cherchons à ramener le navire capturé à Ryoko Owari, car nous manquons de marins expérimentés et sûrs. Ils pourraient alors essayer de recapturer le navire et sa cargaison, ou simplement les incendier sur la rivière.

En définitive, nous n’avions guère de choix. Nous avons nous-même incendié le bateau de Sasahe et l’opium qui s’y trouvait ; mes collègues ont emprunté des montures aux gardes qui m’avaient accompagné ; les prisonniers et les gardes ainsi démontés retourneront en ville en compagnie de Crevette. Tant que sa jonque ne navigue pas de concert avec celle de Sasahe, ils ne courent pas trop de risques, car il est peu probable que son navire ait été clairement identifié lors de l’interception. Seule la caisse de sake qui se trouvait à bord a survécu, confisquée par Aki-san …
Nous sommes donc partis pour Ryoko Owari alors que le ciel commençait déjà à s’éclaircir. La chevauchée du retour a été pour moi à peine plus facile que celle de la nuit dernière ; je commençais en effet à ressentir la fatigue car, contrairement à mes collègues qui ont pu se reposer sur le navire de Crevette en attendant mon arrivée, je manque de sommeil. Moshibo-san semble lui aussi éreinté.
L’aube était déjà levée lorsque nous avons franchi la porte du Dragon. Aussi avons-nous décidé de procéder le plus rapidement possible : Aiko-sama, Musashi-sama et Aki-san, accompagnés des gardes qui sont revenus avec nous, se sont rendus immédiatement à la demeure d’Incisif pour l’interpeller ; Yoshiro-san et moi-même avons rejoint l’Hôtel de ville afin d’informer Yogo Osako, et par suite le gouverneur, des conséquences des événements de la nuit, ainsi que pour préparer les mandats et les ordres que les arrestations à venir vont nécessiter.
J’en ai aussi profité pour ordonner à un garde-tonnerre de se rendre chez Doji Sukemara et convoquer ce dernier au tribunal. Je n’en ai pas tout à fait fini avec Sukemara-san. Malheureusement, les kami ne m’ont pas favorisé ; j’ai bien réussi à donner cet ordre sans que Yoshiro-san n’en soit témoin, mais Osako-san elle-même est venue nous informer que le gouverneur souhaitait nous entretenir immédiatement et, alors même que nous nous apprêtions à quitter l’Hôtel de ville, on m’a informé de l’arrivée de Sukemara-san. J’ai donné l’ordre de le faire patienter en attendant mon retour, mais bien évidemment Yoshiro-sama était présent, et donc conscient que j’avais mandé Sukemara-san.
L’entrevue avec Hyobu-sama a d’ailleurs contribué à entretenir mon sentiment de frustration. Jocho-sama et Osako-san étaient eux aussi présents, et tous ont sans aucun doute décelé mon impatience vis-à-vis de Yoshiro-sama ; celui-ci n’a d’ailleurs cessé à mon grand dam de minimiser la culpabilité des membres de la famille Bayushi dans cette affaire. De son côté, le gouverneur n’a clairement pas apprécié que nous ayons procédé à la destruction de la cargaison capturée. Son attitude m’a même laissé à penser qu’elle n’aurait peut-être pas procédé aussi rapidement à l’interpellation d’Incisif. Quoi qu’il en soit, elle nous a annoncé qu’elle révoquait immédiatement la licence qui autorisait ce dernier à faire commerce d’opium médicinal, et que les forces présentes en ville se chargeraient des opérations contre les entrepôts dans lesquels ledit Incisif stocke ses marchandises.
Lorsque nous sommes rentrés au tribunal, j’ai réussi à exclure Yoshiro-sama de mon entrevue avec Sukemara-san, mais il m’apparaît clairement maintenant que je ne possédais pas le calme nécessaire pour mener proprement cet entretien. Comme je m’y attendais, Sukemara-san a admis que son samurai se trouvait près des quais hier suite à une requête de Yoshiro-sama. Il a clairement laissé sous-entendre qu’il n’avait agi que pour rendre service à un membre de son Clan et en pensant ainsi faciliter le travail des magistrats. Mais je ne pense pas que cela se limite à quelque chose d’aussi anodin. D’ailleurs, lorsque je l’ai laissé sortir, il s’est dirigé tout droit vers le bureau de Yoshiro-sama. Enfin, Yoshiro-sama est ensuite venu s’entretenir avec moi et je crains de ne pas avoir fait preuve de mon impassibilité habituelle. Je ne doute pas que cette affaire n’a pas fini d’empoisonner mes relations avec Yoshiro-sama, car je ne peux m’empêcher de le soupçonner d’encourager Sukemara-san à commettre des actes qui permettront peut-être de mieux contrôler le trafic d’opium dans cette ville, mais certainement pas de la façon dont je l’envisage. De fait, je ne mentionnerai pas mes soupçons à Aiko-sama car sa réaction risque d’être beaucoup plus extrême que la mienne.

Sur ce, Yoshiro-sama est rentré se reposer à notre palais. Je l’y aurai rejoint si, après avoir livré Incisif entre les mains de Pitoyable, Musashi-sama n’était venu me demander d’aller jeter un coup d’œil à la demeure du marchand. Je comprends qu’il craint que quelque évidence ne disparaisse si nous ne mettons pas la main dessus, car quelques mots entre les gardes laissés sur place et Aki-san lorsqu’ils ont quitté la demeure avec le prisonnier lui laissent penser que certaines possessions pourraient bien disparaître.
Je suis donc allé visiter cet édifice. Dès mon entrée, je suis conscient de la richesse d’Incisif ; malheureusement pour lui, il est clair que dans son esprit, cher devait rimer avec de bon goût. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’effet obtenu est ostentatoire, mais en aucune manière plaisant. J’ai commencé par essayer de trier rapidement les papiers qui se trouvent dans son étude ; de nombreux documents commerciaux ne me sont pas compréhensibles immédiatement, mais certaines notations éveillent mes soupçons, comme si ce qui était noté constitué une sorte de code. Je n’ai pas le temps ni les capacités nécessaires pour en déduire plus, mais j’ai décidé de confisquer le tout. Par ailleurs, j’ai remarqué une bibliothèque particulièrement fournie ; lorsque j’y jette un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de remarquer de nombreux rouleaux et ouvrages de poésie, dont la plupart n’ont probablement jamais été consultés par leur propriétaire vu le désordre dans lequel ils sont rangés et leur état. Je n’ai pu m’empêcher de les confisquer immédiatement ; je les consulterai plus tard. C’est toutefois dans la chambre du prévenu, au fond d’un coffre, que j’ai découvert l’objet le plus intéressant que ma visite ait mis en évidence : caché sous des vêtements, se trouvait un coffret de bois ; lorsque je l’ai ouvert, j’ai eu la surprise d’y découvrir un ensemble de fioles et de pochettes de papier de soie contenant divers poisons et antidotes. Je me suis aussi approprié ce coffret. Le reste de ma fouille n’a rien révélé d’intéressant.
Je suis repassé par l’Hôtel de ville avant de rentrer au palais. C’est ainsi que j’ai été informé par Osako-san que Jocho-sama avait l’intention de procéder à une intervention contre le principal entrepôt utilisé par Incisif, celui possédé par Korechika-sama, ce soir au milieu de l’heure du singe. Avant d’aller goûter à un repos fort nécessaire, j’ai donc laissé un message pour mes collègues les informant de ceci, et des instructions à nos serviteurs pour qu’ils soient réveillés à la fin de l’heure de la chèvre. Pour ma part, le manque de sommeil, l’intervention et les deux chevauchées de la nuit dernière, risquent fort de me priver de l’opportunité de participer à cette opération.

Effectivement, je suis encore dans un sommeil de plomb quand mes compagnons sont réveillés. Je n’ai donc pas été le témoin direct des évènements de l’après-midi, mais voici comment ils m’ont été relatés.
Moshibo-san s’est réveillé en premier, et est allé à son tour inspecter la demeure du marchand Incisif. Ses pouvoirs lui ont permis de découvrir une cachette où se trouvait dissimulée une quantité d’or non négligeable, ce qui devrait arranger quelque peu nos problèmes de trésorerie. En effet, les propriétés des prévenus sont confisquées par la magistrature, et le fruit de leur revente est partagé entre la magistrature locale, l’Empereur et la magistrature d’Emeraude.
A la fin de l’heure de la chèvre, comme prévu, mes compagnons sont réveillés par nos serviteurs. Ils découvrent mon message, et apprenant ainsi l’opération imminente sur l’entrepôt, décident - comme je l’avais prévu - de s’y rendre immédiatement. Une autre missive a été adressée à Yoshiro-sama, qui est souffrant, et enfin un message a été adressé à Aiko-sama, qui les rejoint séparément à l’entrepôt en compagnie d’Ikoma Yoriko. Les deux Lionnes se joignent aux troupes officielles dirigées par Jocho-sama tandis que Musashi-sama, Mochibo-san et Aki-san arrivent par les quais et surveillent l’arrière de l’entrepôt. Jocho-sama s’adresse aux samourai Bayushi gardant l’entrepôt, et les somme de laisser le passage à ses hommes : cet entrepôt est confisqué sur les ordres du gouverneur Hyobu. La suite est éminemment prévisible. Les samourai Bayushi refusent, ils ont ordre de ne laisser personne rentrer. Jocho-sama leur explique que leur refus ne lui laisse pas le choix, et que dans ce cas, ils seront forçés de les tuer sur place ; et après que Jocho-sama se soit poliment enquis auprès d’Aiko-sama si elle veut bien laisser à ses hommes l’occasion de se couvrir de gloire, quatre samourai Shosuro viennent se placer en face des quatre défenseurs. C’est une danse rituelle et macabre où chaque mouvement est parfaitement codifié. Avec un parfait ensemble, les duellistes se saluent, s’affrontent du regard, et les lames jaillissent de part et d’autre. Le bilan des duels n’est pas à l’avantage des troupes du gouverneur : sur les quatre duels, un seul a été remporté par un Shosuro. C’est alors que Jocho-sama fait signe aux archers, qui criblent de flèches les trois samourai Bayushi survivants, ce qui choque profondément Aiko-sama. Suffoquée, elle regarde Jocho-sama, puis les corps criblés de flèches des Bayushi, ne parvenant pas à croire que le fils du gouverneur ait pu donner un ordre montrant aussi peu de respect pour le courage et la loyauté des défenseurs. Dans son récit, je sens l’indignation presque palpable de la Lionne. J’imagine que cette approche éminemment pragmatique n’est pas la règle sur les terres du Lion.
De l’autre côté de l’entrepôt, Musashi-sama, Mochibo-san et Aki-san ont repéré une porte, fermée de l’intérieur. Le shugenja Phénix invoque les kamis, s’élève majestueusement dans les airs et va observer d’en haut la façon dont la porte est barricadée. Il fait ensuite appel aux kamis du feu, toujours avides de destruction, pour consumer la lourde barre de bois qui bloque le passage. Cette tâche accomplie, il lève les yeux…et Musashi-sama et Aki-san le voient soudain piquer vers une ruelle adjacente, et, selon toutes les apparences, s’enfuir de la scène.
Ils ne pouvaient deviner quelle vision terrible venant de Jigoku l’avait ainsi fait réagir.
Alors que du côté des gardes-tonnerre, les troupes s’occupent de défoncer la porte d’entrée de l’entrepôt à l’aide d’un bélier, Musashi-sama et Aki-san entendent soudain un bruit de cavalcade : bannières écarlates, armures rouge sang, c’est une troupe de cavaliers Bayushi qui arrive, Bayushi Korechika à leur tête. Musashi-sama se plante au milieu du passage, les bras croisés, et les somme de s’arrêter. Korechika-sama, qui a l’air fou de rage, tire sur les rênes, faisant se cabrer sa monture, manquant de peu de renverser Musashi-sama, qui n’a pas bougé d’un pouce, et hurle à l’intention du Dragon : « Qui commande cette attaque ? ». Avec une parfaite honnêteté, ce dernier désigne les troupes dirigées par Jocho-sama. Korechika-sama lui jette un regard de mépris, et les troupes Bayushi, sans lui accorder un regard supplémentaire, partent au galop vers l’autre côté de l’entrepôt. Aki-san les suit en courant.
Bayushi Korechika accorde à peine un regard aux deux Lionnes, se dirige droit vers Jocho-sama et, bégayant presque de rage, lui intime de cesser cet assaut immédiatement. Jocho-sama, qui a l’air plutôt amusé de cette irruption, et du désarroi évident du chef des Bayushi, lui répond qu’il n’en fera rien, ce sont les ordres du gouverneur. Tel un faucon fondant sur sa proie, Bayushi Korechika se précipite vers Jocho-sama. Seules les lances des gardes-tonnerre l’empêchent momentanément de l’assaillir. Jocho-sama fait signe aux gardes de s’écarter et, le regard insondable, se met en position. L’attention de tous est concentrée là, sur cet espace de quelques pieds qui les sépare, et où la tension est à son maximum. Les deux duellistes sont pour l’œil exercé d’Aiko-sama l’un et l’autre de superbes pratiquants de l’art du sabre, mais la concentration du fils du gouverneur est meilleure ; le Bayushi est dans une telle colère que celle-ci obscurcit son jugement, ce qui le dessert, comme la suite des évènements va le prouver.
Après d’interminables secondes où les adversaires s’observent, et où nul alentour n’ose respirer, deux sabres jaillissent, presque simultanément, et dans une pluie de sang le Bayushi s’écroule, le bras tranché et le flanc grièvement blessé, tandis que sa main coupée, tenant toujours le katana, roule de l’autre côté.
Voyant leur seigneur à terre, un cri de guerre s’élève des troupes Bayushi, qui attaquent les gardes-tonnerre qui s’interposent aussitôt entre eux et Jocho-sama ; un furieux combat s’engage, opposant les samourai Bayushi aux troupes officielles, assistées d’Aiko-sama, d’Ikoma Yoriko et d’Aki-san. La Lionne constate à cette occasion que vraiment, les méthodes de combat Scorpion diffèrent de celles qu’on lui a enseignées à l’école Akodo. Un adversaire de Jocho-sama le tire par la manche pour le déséquilibrer, et ce dernier, bien qu’étant de toute évidence un bretteur exceptionnel, n’hésite pas à lui marcher sur le pied pour l’empêcher d’esquiver. Un samourai Scorpion met le doigt dans l’œil de son adversaire, tandis que ce dernier tente de lui faucher la jambe…

C’est à ce moment-là qu’une ombre gigantesque traverse le ciel, et atterrit pesamment sur l’entrepôt, faisant se lever les yeux de l’assistance. Aiko-sama entend le juron étouffé de Yoriko-san, et lève les yeux à son tour, juste à temps pour voir un oni gigantesque sauter devant l’entrée de l’entrepôt.La créature est immense, plus haute que l’entrepôt, pourvue d’immenses tentacules violacées qui ondulent au niveau de sa tête et dans son dos, et le bec qui s’entrouvre au milieu de ceux-ci émet un sinistre hululement à glacer le sang dans les veines.
De fait, les samourai Scorpions, l’instant précédent ennemis, s’égaillent avec un bel ensemble dans toutes les directions. Jocho-sama s’est reculé, avec quelques gardes-tonnerre restés fidèles au poste, ainsi que les deux Lionnes et le Crabe, impavides. Les archers encore présents envoient des flèches sur l’oni, sans apparemment beaucoup de résultats ; Aiko-sama prend dans son carquois une flèche à pointe de jade – l’une des rares qui aient pu être fabriquées – et vise soigneusement la tête. La flèche part bien à l’endroit visé, mais ne semble pas autrement affecter le monstre. Voyant le peu d’effet des flèches, quelques samourai Scorpions, Aiko-sama, Aki-san et Musashi-sama qui les a rejoints viennent affronter le monstre au corps-à-corps. Ikoma Yoriko, elle, continue à tirer à l’arc, avec une précision redoutable. Aiko-sama assène sur la cuisse du monstre un coup magistral, qui aurait coupé en deux un homme robuste, mais ne semble pas autrement troubler la créature. Voyant sa lame ressortir sans tâche, la Lionne s’écrie : « C’est une illusion ! ». Au même instant, Aki se rue sur l’oni – un éclair blanc brille dans sa main - et il passe au travers. L’oni diminue subitement de taille, comme une baudruche qui se dégonfle, et devient une petite créature à longue queue, légèrement blessée, qui s’enfuit aussitôt. A cet instant une déflagration se fait entendre, et de hautes flammes envahissent l’entrepôt. Musashi-sama s’élance à la poursuite de l’oni brusquement rétréci, mais celui-ci saute au milieu des flammes et disparaît. Moshibo revient peu après, et nous explique qu’il a vu l’oni apparaître, dépassant du toit des maisons, et quelqu’un s’enfuir, vraisemblablement le shugenja ayant invoqué l’oni, qu’il a poursuivi. Malheureusement ce dernier, visiblement un adepte de la voie de l’air, lui a échappé. Or Soshi Seiryoku, qui a tout intérêt à se venger de Korechika-sama, et que nous soupçonnons déjà d’avoir invoqué l’oni qui a enlevé Vigilante, est une shugenja spécialiste de l’air….
L’entrepôt est maintenant la proie des flammes, et une fumée blanche à présent familière se met à se rassembler au-dessus de l’entrepôt. Afin d’éviter les pertes parmi les civils, Aiko-sama organise un cordon de gardes-tonnerre autour du pâté de maison, de façon à éviter que la populace approche trop des flammes et de la fumée.

Revenant à la résidence, les magistrats trouvent une missive de Hyobu, qui les convoque immédiatement au Palais pour un compte-rendu de l’opération. Musashi-sama, Aiko-sama et Moshibo-san, après s’être changés rapidement, s’y rendent aussitôt. Aki-san n’est pas rentré à la résidence avec eux, ayant des affaires urgentes à traiter en ville.
Pour une fois le gouverneur a en face d’elle – je dirais même à sa merci – les magistrats qui d’habitude ne se présentent jamais à ses convocations : Musashi-sama, dont l’intégrité et la droiture s’embarrassent peu de politique, Aiko-sama, dont les réactions peuvent être explosives, et Moshibo-san, dont la sincérité est absolue.
Hyobu-sama félicite les magistrats de leurs actions d’éclat contre le traffic d’opium, puis leur explique fermement qu’à présent, la priorité est la pacification de la ville. De nombreux troubles ont éclaté suite au manque d’opium, qu’elle jugule à grand-peine, et elle leur rappelle que le maintien de l’ordre public fait partie des attributions des magistrats d’Emeraude. Elle interroge ensuite Moshibo-san au sujet de l’incendie qui a éclaté à l’entrepôt ; le shugenja reconnaît avoir fait appel aux kamis du feu, mais dans un objectif beaucoup plus restreint. Comme il est parti ensuite à la poursuite du shugenja, il ne croit pas être responsable de la déflagration qui a eu lieu ensuite. Un mystérieux shugenja invisible, qui n’est pas rattrapé… Le Phénix disparaissant opportunément pendant plusieurs minutes… Le doute du gouverneur est visible. Moshibo-san reconnaît par ailleurs qu’il est possible que la cargaison de saké présente dans l’entrepôt ait été atteinte par les flammes, ce qui pourrait expliquer l’explosion. S’ensuit une amusante discussion sur l’opium et l’ordre public entre Hyobu-sama et Aiko-sama, où le gouverneur explique que d’une certaine façon, l’opium est moins nocif que le saké, et où elle taquine malicieusement la Lionne sur sa tolérance à l’égard de la consommation de saké de certaines personnes de son entourage. Un soutien inattendu arrive en la personne de Moshibo-san, qui déclare que l’ordre ne règnera que lorsqu’il n’y aura plus un plant de pavot, enfin, une quantité raisonnable seulement, autour de Ryoko Owari. Hyobu–sama a l’air un peu surprise de cette prise de position, mais remercie poliment les magistrats de leur franchise, et se lève, leur signifiant leur congé. Les magistrats rentrent à la résidence, Moshibo-san félicite Aiko-sama de sa maîtrise d’elle-même lors de cet entretien ; la Lionne lui répond avec un sourire que cela n’a pas été facile, et leur fait part de son intention de faire une remontrance à Aki-san – maintenant, son penchant pour le saké est même connu du gouverneur ! Ce qui est fait dès le lendemain matin à l’aube, à huis clos, en compagnie de Musashi-sama.
Egalement tôt le matin, Sourcil vient me trouver, et me présente un médaillon d’argent représentant un cheval, auquel sont encore collés quelques restes calcinés, et m’explique que ce médaillon a été trouvé sur un des cadavres trouvés dans l’entrepôt incendié de Subtil. Une rapide enquête auprès de la propriétaire de l’Etoile d’Argent m’apprend que ce médaillon avait été vendu à Ide Nakatada, le discret neveu de Baranato-sama… un shugenja.
Vers midi, nous prenons ensemble une légère collation, et mes compagnons relatent à Yoshiro-sama et à moi-même les évènements de la veille. Le magistrat Grue, qui semble pleinement remis de son indisposition, semble se réjouir sincèrement de la destruction de l’entrepôt et de la mort de Bayushi Korechika, ce qui me laisse perplexe quant à sa loyauté à l’égard du clan Bayushi. Aiko-sama, quant à elle, rayonne littéralement de satisfaction : le marchand Incisif incarcéré et avouant ses crimes, la cargaison d’opium médicinal détruite – alors que nous craignions qu’elle retombe dans des mains malhonnêtes - le patron du cartel mort dans un duel avec un autre Scorpion… C’est plus qu’elle n’espérait obtenir dans cette deuxième étape de notre lutte contre le trafic d’opium. C’est une victoire éclatante pour la magistrature. Mais cette victoire ne va-t-elle pas permettre au gouverneur Hyobu, qui dirige, s’il faut en croire le journal du magistrat assassiné, le troisième cartel, d’avoir maintenant le monopole du trafic d’opium et d’accroître son influence sans opposition réelle ? Pis encore, la magistrature d’Emeraude ne risque-t-elle pas, à présent, d’apparaître comme une menace pour le gouverneur ?
Les discussions en sont là quand je leur fais part de la découverte du médaillon. C’est Kakita Yoshiro qui se montre le plus virulent ; pour lui, Ide Baranato a tout organisé : l’attaque de l’entrepôt de Vigilante, l’incendie de l’entrepôt de Subtil, l’incendie de l’entrepôt d’Incisif… Tout a été organisé de façon machiavélique par les Licornes pour déclencher une guerre entre les cartels. Je ne peux m’empêcher de reconnaître qu’en sus, Ide Baranato a un mobile parfaitement vraisemblable: voyant la magistrature de l’époque corrompue ou impuissante à faire régner la justice, n’aurait-t-il pas décidé de venger lui-même la mort de son fils, tué par l’opium ?

Regardant, pensif, la ligne des toits au-delà du jardin, et le ciel encore voilé des nuées blanchâtres de l’incendie de la veille, je compose ce poème :

Ryoko Owari
Brouillard dans les ruelles
L’opium qu’on fume

Ryoko Owari
Chevauchées dans la nuit
Flammes Murmures

Ryoko Owari
Fumées blanches dans le ciel
Les entrepôts brûlent

Opium, poison
Qui ronge cette ville
Licornes, Scorpions

Opium tu inspires
Les passions les plus viles

Opium en ton nom
Que de sang inutile
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:46

Chapitre 15 – Une promotion et des décès en cascade

Mon sensei serait sans doute déçu : je suis encore perturbé en me levant par les implications de nos dernières informations. Quoi qu’il en ressorte, nous devons tous nous retrouver ce matin pour faire le point avant le départ de Moshibo-san pour Otosan Uchi. C’est en effet lui qui se charge ce mois-ci du rapport que nous devons faire au Champion d’Emeraude. Nous avons avancé dans notre lutte contre les trafiquants d’opium et c’est heureux, car nos autres enquêtes, en particulier celle sur le meurtre de Naritoki-sama, sont, elles, restées quasiment au point mort. Enfin, pas tout à fait, mais compte tenu de la décision que j’ai poussé mes collègues à prendre concernant Vive, il ne serait pas très sage de mentionner la façon dont nous avons résolu le cas « Kaze ». Nous avons donc décidé ensemble que le mieux serait de mettre en avant nos résultats contre le second cartel de l’opium que nous avons mis à bas. Bien que nous ne puissions maintenant salir la mémoire de Korechika-sama, il est clair aussi que nous ne pouvons éviter de mentionner sa mort. Par ailleurs, nous souhaitons aussi que Moshibo-san fasse part des mesures que nous comptons prendre afin de pouvoir sevrer les opiomanes : nous savons que Moshibo-san voudrait voir la superficie des terres alentours consacrées à la culture du pavot fortement réduite, mais une telle décision ne nous appartient pas. Comme Moshibo-san nous a expliqué que la seule manière de « guérir » les drogués, à sa connaissances, serait le sevrage, j’ai suggéré que nous pourrions utiliser les richesses confisquées aux trafiquants, et en particulier à Incisif, afin de subventionner la construction d’un temple dans les environs de la ville ; les moines sur place seraient chargés de veiller à ce que les opiomanes qui leur seraient confiés ne reçoivent plus ce poison durant le temps nécessaire pour leur en faire passer l’envie puis pour réapprendre à vivre normalement. Le temple d’Amaterasu semble le plus approprié pour mener à bien une telle opération du fait de sa proéminence dans la ville, toutefois nous devrons essayer d’obtenir le soutien du gouverneur pour pouvoir procéder avec succès dans cette affaire.

Bien que je ne me sois pas étendu sur les détails, tout ceci nous a occupés toute la matinée. Après le repas de la mi-journée, nous avons souhaité une bonne route à Moshibo-san et à Mesodsu-san, puis nous nous sommes rendus à l’Hôtel de Ville. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvé face à un groupe de six membres du Clan du Crabe mené par un bushi en panoplie guerrière qui était en conversation avec l’officier de garde. A notre arrivée, ce dernier nous a désigné d’un geste et la délégation s’est retournée vers nous. Le porte-parole nous a regardé un instant et j’ai réalisé que cet homme est au moins aussi grand qu’Aki-san. Il est alors venu s’incliner devant Musashi-sama et s’est présenté comme Hida Kano, envoyé par son daimyo afin de signifier une promotion pour Aki-san. Lorsque Musashi-sama s’est enquis des détails, Kano-sama lui a remis un pli. Il a alors attendu que Musashi-sama lise ce courrier, puis a demandé sa permission avant de procéder à la cérémonie pour la lui accorder. C’est ainsi que d’une voix tonitruante Kano-sama, commandant de la police militaire du Clan du Crabe, rappelle les exploits d’Aki-sama et, au nom du daimyo de son Clan, le nomme capitaine de cette même police militaire en récompense de ses actes. La cérémonie a été à l’image du Clan du Crabe, dénuée de fioritures et directe. Lorsqu’elle se termine, Kano-sama se tourne de nouveau vers Musashi-sama : il l’informe alors que le grade ainsi conféré à Aki-sama est supérieur à celui de simple yoriki, même yoriki de magistrats d’Emeraude, et qu’il nous faudra en tenir compte ; toutefois il précise que son daimyo n’a pas donné d’ordre intimant à Aki-sama de quitter notre service.
Comme nous pensions en avoir fini ici, Kano-sama interrompt notre mouvement lorsqu’il déclare qu’un membre de sa délégation, l’honorable Yasuki Jigoro, a été chargé de remettre un paquet au magistrat Kitsuki Katsume. Ce dernier semble aussi surpris que moi de cette annonce publique, mais il n’y a désormais aucun moyen de procéder discrètement. Jigoro-san, le seul membre du groupe de Kano-sama à n’être pas en armure, s’approche et s’incline devant moi avant de me tendre un paquet enveloppé dans un papier huilé. Je le remercie bien évidemment mais je n’ouvre pas dans la cour ce paquet qui porte deux sceaux : le premier est celui de la magistrature d’Emeraude tandis que le second représente le mon de la famille Kuni. Cette fois-ci, il semble bien que Kano-sama en a terminé avec nous, aussi remercions une nouvelle fois et nous dirigeons vers le tribunal. Seul Aki-sama s’excuse auprès de nous et accompagne ses cousins.
Je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir le paquet quand un employé nous informe qu’Osako-sama souhaiterait pouvoir recevoir au plus tôt les magistrats. Nous voici donc tous en présence du premier magistrat local qui, dans un premier temps, s’informe des avancées de notre enquête pour la dernière affaire de trafic d’opium. Cependant, il apparaît rapidement que cette entrée en matière n’est qu’un prétexte pour introduire la véritable raison de cette entrevue, à savoir la répartition des biens confisqués aux trafiquants, et en particulier à Incisif. Comme Osako-sama s’est adressée à Musashi-sama, Aiko-sama s’excuse alors, arguant que sa présence n’est pas nécessaire à ces négociations ; il est clair qu’elle considère ses discussions financières au mieux comme sans grand intérêt, probablement comme du marchandage, et donc peu honorables. Malgré toute l’estime que je lui porte, Musashi-sama n’est pas un négociateur, et bien que Yoshiro-sama soit sans doute fort habile dans ce genre de situation, ma confiance en lui est ébranlée. Aussi n’ai-je aucune objection lorsque Musashi-sama me demande de rester, Yoshiro-sama ayant choisi d’être présent de son propre fait. La négociation a duré plusieurs heures car le montant des biens saisis est conséquent : l’estimation est de deux mille quatre cents koku, la quasi-totalité provenant de la confiscation de ce que possédait le marchand Incisif. Compte tenu du fait que nous savons qu’Incisif n’était en fait que la figure de proue dans ce trafic, et non son véritable instigateur, ceci laisse rêveur quant aux profits générés dans cette opération. Bien sûr, nous savions déjà que le trafic portait sur des sommes colossales suite aux informations livrées par Vigilante, mais nous n’avions pas vraiment touché leur ampleur du doigt jusqu’ici. Quoiqu’il en soit, la moitié de cette manne revient de fait à l’Empereur, et sera convoyée vers la capitale en même temps que les impôts qui doivent être envoyés à Otosan Uchi ces prochains jours. D’entrée, Osako-sama nous propose de partager en trois parts égales le restant, la première revenant à la justice locale et donc au gouverneur, la seconde à la garde-tonnerre qui a été en première ligne lors des dernières interventions, et donc à Jocho-sama, la dernière à la justice impériale, et donc aux magistrats d’Emeraude. Un tel partage nous semble inapproprié : non seulement ce sont nos actions qui ont conduit à ces saisies, mais si nous procédons ainsi, même en investissant la totalité de ce qui revient à notre office, nous estimons que nous n’aurons pas les fonds suffisants pour lancer notre projet de temple pour soigner les drogués. L’annonce de ce projet, et notre demande d’en informer au plus tôt le gouverneur, sont d’ailleurs manifestement une surprise pour Yogo Osako. Je suppose que vu l’attitude générale adoptée par Naritoki-sama, elle s’attendait peut-être à ce que nous cherchions à nous remplir les poches… Enfin, pour être bref et ne pas vous ennuyer avec ces détails, sachez simplement que nous avons réussi à obtenir une répartition beaucoup plus intéressante de notre point de vue : le gouverneur et son fils se partageront six cent quarante koku au nom de la justice locale et de la garde, les cinq cent soixante restants nous revenant. Osako-sama a bien proposé de s’occuper des désagréables détails de la vente des biens mais Yoshiro-sama a courtoisement refusé. Je ne peux m’empêcher de soupçonner l’un comme l’autre de vouloir profiter de la situation…
Cette question étant réglée, j’ai quitté mes collègues pour le calme de mon bureau. Bien que de nombreux rapports et pétitions m’attendent, je suis surtout intéressé et intrigué par ce fameux paquet dont les sceaux laissent supposer qu’il émanerait d’un magistrat d’Emeraude appartenant à la famille Kuni. Lorsque je l’ai ouvert, j’ai trouvé à l’intérieur deux choses : la première est un courrier, mais un courrier couvert d’un texte poétique sans grand sens ou valeur esthétique ; la seconde est une copie d’un recueil de règles du bushido dont un feuillet est corné. Il semble évident que la missive doit être codée et que la clé du code doit se trouver dans cette page marquée, mais je ne vois toujours pas qui, parmi les membres de la famille Kuni, pourrait vouloir m’envoyer un tel message. J’ai donc dû prendre mon mal en patience et attendre d’avoir réussi à déchiffrer ce curieux message. C’est ainsi que j’ai eu la surprise de découvrir que Meichozo Nisei, ce curieux Crabe issu de l’école des tsukai-sagasu Kuni que nous avions rencontré lors de notre premier séjour à Ryoko Owari, était lui aussi un magistrat d’Emeraude, et qu’en outre il travaillerait incognito. Toutefois, ce n’est pas pour m’apprendre ceci qu’il m’écrit, mais pour me mettre en garde contre une réapparition possible de sectateurs du Seigneur Lune dans notre ville. Ceci n’est guère réjouissant compte tenu de toutes les affaires que nous avions déjà à résoudre. Ceci ne m’empêche toutefois pas de brûler la missive originale et les papiers que j’ai utilisés pour casser son code, et d’éparpiller les cendres : Nisei-san semblait tenir à son incognito. Ma seule autre tâche marquante de l’après-midi aura été, suite à un mot d’Aiko-sama, d’envoyer l’ordre de faire porter à notre palais – dans une caisse fermée et par l’entrée de service, évidemment – les restes du corps que nous pensons être celui de la marchande Vigilante.

Nous nous sommes retrouvés pour le repas du soir. Aiko-sama nous informe qu’elle a rencontré Senshi-san, et que celle-ci a accepté une nouvelle fois de nous aider en essayant de contacter l’esprit de Vigilante. La présence probable à Ryoko Owari d’un maho-tsukai capable d’invoquer un oni tel que celui qui a enlevé la marchande en défaisant aussi aisément Mesodsu-san a été un argument suffisant pour convaincre Senshi-san de nous apporter son concours. Peut-être en apprendrons-nous un peu plus ce soir sur cet individu.
J’ai pour ma part communiqué à mes collègues le contenu du message de Nisei-san. Ils n’ont pas été plus heureux que moi de savoir que des suppôts du Seigneur Lune pourraient être revenus en ville. Nous avons demandé à Aki-sama d’essayer de se renseigner sur d’éventuelles allées et venues du côté de la demeure qu’ils avaient auparavant utilisées. Comme il n’était pas particulièrement intéressé pour assister au rituel que Senshi-san doit effectuer ce soir, Aki-sama a proposé de prendre contact dès ce soir avec Baraque, le chef des Avaleurs de Feu ; cette organisation de kajinin « contrôle » effectivement la zone où est située ladite demeure.
Après le départ d’Aki-san, nous avons attendu avec une certaine impatience l’arrivée de Senshi-san. Nous espérions tous pouvoir enfin en savoir un peu plus sur l’oni qui avait enlevé Vigilante et sur celui ou celle qui avait eu l’audace de le convoquer. Notre attente n’a pas été très longue et nous nous sommes donc rendu en compagnie du shugenja dans la pièce un peu à l’écart où les restes de la marchande avaient été amenés. Nous commencions à être familiers du rituel mis en œuvre par Senshi-san, mais nous ne nous attendions pas vraiment au résultat : nous l’avons soudain vue vaciller, devenir aussi pâle qu’un mort, et l’horreur s’est dessiné sur son visage. Nous aussi avons pu ressentir cette horreur lorsque Senshi-san nous a révélé que la tête du corps dont nous avons les morceaux était toujours en vie. Lorsque nous nous sommes enquis de la possibilité pour elle d’interroger les kami pour identifier le lieu où se trouverait ce reste macabre, elle a accepté d’essayer. Elle est restée un long moment concentrée puis, lorsque ses yeux ont cessé de fixer le vide, elle nous a expliqué que les esprits semblaient répugner à vouloir s’approcher de cette « chose », et qu’ils lui avaient simplement fait comprendre que la tête se trouverait près de l’eau. Comme nous ne pouvions en espérer plus, après une cérémonie du thé bien nécessaire pour nous rasséréner après ces révélations éprouvantes, nous avons solennellement remercié Senshi-san, puis nous l’avons laissée rentrer chez elle. Nul doute que sa nuit n’aura pas été meilleure que la nôtre après une telle découverte. Par contre, notre détermination à éliminer le maho-tsukai responsable, que nous pensons être Soshi Seryoku, est redoublée : un tel acte, outre sa barbarie, est un affront direct, en particulier pour Musashi-sama et Yoshiro-sama.

Lorsque je me suis levé le lendemain matin, je n’ai croisé aucun de mes collègues avant de me rendre brièvement à l’Hôtel de Ville, puis de me diriger vers le quartier des tanneurs. Comme d’habitude, deux gardes-tonnerre m’ont suivi sans enthousiasme lorsque j’ai traversé le pont du dragon, et sont restés de faction à l’extérieur de la morgue lorsque j’ai pénétré dans cette dernière. Il faut reconnaître que l’endroit est devenu encore plus déplaisant qu’il ne l’était déjà autrefois : le gouverneur n’exagère pas lorsqu’elle fait état d’une recrudescence des crimes de sang dans la ville depuis que nous avons commencé à éliminer les trafiquants d’opium. Prenant garde à éviter toute souillure, j’ai rejoint la pièce réservée à Sourcil et je l’ai fait mander. Il est arrivé promptement, mais ce matin je ne suis pas là pour l’écouter détourner la conversation : il sait quelque chose en rapport avec le meurtre de Naritoki-sama, et je veux cette information. Aussi, après l’avoir remercié pour les informations qu’il m’a livrées concernant les trafiquants, et lui avoir rappelé nos actions à leur encontre, je lui ai ordonné de me dire tout ce qu’il savait des porteurs de la chaise du magistrat, qui n’étaient pas les eta préposés habituellement à cette tâche. Il a commencé par essayer de me redire qu’ils avaient disparu et que personne ne savait ce qu’ils étaient devenus, mais je l’ai interrompu pour lui faire remarquer que je n’étais pas le seul magistrat d’Emeraude et que, si Moshibo-san et moi étions raisonnables et considérions les eta comme des hommes ordinaires, Moshibo-san était en ce moment absent et mes autres collègues n’avaient certainement la même considération que moi - le Clan du Lion, et la Famille Matsu en particulier, n’ayant notamment pas la réputation de tolérer que des gens de sa caste puisse se mettre en travers de la justice dans des affaires aussi graves. Puis j’ai ajouté que je ne pouvais protéger ceux qui ne coopéraient pas avec moi. Je me suis alors tu et le silence s’est installé. Alors qu’il avait tout d’abord montré des signes de terreur, le visage de Sourcil s’est peu à peu fermé, mais il n’a pas ajouté un mot. Voyant que je me trouvais pour l’instant dans l’impasse, je me suis levé et, après lui avoir rappelé qu’il savait où se trouvait mon bureau s’il souhaitait me parler, je m’apprêtais à sortir dans la pièce quand, soudain, un éclair m’a traversé l’esprit : son visage n’était pas celui d’un homme s’obstinant dans le silence et raffermissant intérieurement sa volonté, mais plutôt celui d’un homme résigné, comme peuvent en porter les samouraï qui se préparent au seppuku, qui savent qu’ils vont mourir et qui ont décidé de regarder la mort en face, sereins. Aussi, ai-je jeté par-dessus mon épaule en partant que la mort n’était pas une solution, car même les esprits des morts peuvent être interrogés grâce à l’art des shugenja comme Senshi-san. J’ai vu un instant la surprise et la terreur revenir sur le visage de Sourcil, et je suis parti. Je n’aime pas manipuler ainsi les gens mais je ne souhaite pas la mort du tanneur : mort, je ne suis pas certain de pouvoir obtenir les informations qu’il me cache, et de plus, sa capacité à analyser les causes précises d’une mort et à déterminer son heure est exceptionnelle et constitue une aide inestimable pour les magistrats en poste dans cette ville.

Le reste de la matinée s’est déroulée sans incident, mais aussi sans visite de Sourcil. Aussi est-ce seulement quand j’ai retrouvé les autres magistrats pour le déjeuner que j’ai appris la raison de leur absence ce matin lors de mon réveil : Aki-sama a été la victime d’une tentative d’empoisonnement et d’assassinat. Au retour de sa séance d’entraînement, un garde-tonnerre a informé Aiko-sama qu’Aki-sama se trouvait depuis la nuit dernière au temple d’Amaterasu ; des gardes l’avaient rencontré titubant alors qu’il venait de passer le pont des amants ivres, et il avait accepté leur offre de le raccompagner, mais il s’était effondré en chemin. Les gardes l’avaient alors porté jusqu’au temple car ils craignaient qu’il n’eût été victime d’une tentative d’empoisonnement. Après l’avoir examiné, les moines ont confirmé cette hypothèse mais ont affirmé que ses jours n’étaient pas en danger grâce à l’intervention d’un des shugenja du temple.
Aiko-sama, mais aussi Musashi-sama et Yoshiro-sama, se sont alors immédiatement rendus au temple, où un moine leur a confirmé les propos de la garde, ajoutant que la constitution exceptionnelle du yoriki l’avait probablement sauvé. Il a révélé que le poison utilisé était relativement commun et pouvait aisément être ajouté au saké dont il ne modifiait pratiquement pas le goût ; il les a ensuite autorisés à voir Aki-san. Ce dernier était encore affaibli, mais il serait sans doute remis dans la journée. Aki-sama leur a alors rapporté les faits : il avait passé la soirée avec Baraque, et avait quitté ce dernier peu après minuit. Lors de son départ, Baraque avait semblé enivré et avait du mal à se lever, aussi notre yoriki était sorti seul de la taverne où tous deux se trouvaient. En sortant, Aki-sama avait été pris de vertige et de crampes ; craignant alors d’avoir été empoisonné, il s’était dirigé avec difficulté vers la sortie du quartier des pêcheurs. Bien que sa vision se brouillât et que la douleur fouillât ses entrailles, il réussit malgré tout à se déplacer et il remarqua que quatre personnes qui dissimulaient leurs visages semblaient suivre ses déplacements. Alors qu’il arrivait au pont des amants ivres, il avait senti que ces individus risquaient de tenter de l’empêcher de le passer, et il avait tiré son katana et les avait apostrophés, usant de toute sa volonté pour se redresser et les intimider. Un seul de ses adversaires osa passer à l’acte, mais Aki-sama le blessa et cela suffit pour les effrayer ; Aki-sama put passer le pont et rencontra peu après une patrouille. La suite nous avait été rapportée. Quant à savoir comment le poison avait été mélangé à sa boisson, Aki-sama ne pouvait guère en dire plus : le seul indice réside dans le fait qu’une courte altercation semble avoir pris place dans la soirée entre ronin dans la salle commune de la taverne où il se trouvait en compagnie de Baraque. Il craint d’ailleurs que le chef des Avaleurs du Feu n’ait succombé au poison. Sinon, la seule chose qu’Aki-sama ajoute est qu’il semble que de nombreux ronin soient arrivés en ville ces derniers jours.
Rassurés sur la santé de notre yoriki, Musashi-sama et Yoshiro-sama ont alors décidé de se rendre à la taverne où a eu lieu ce crime. Seule leur qualité de magistrat leur a apparemment permis d’y entrer, car les kajinin de Baraque en gardaient les accès, et ils n’avaient pas l’air d’être là pour se détendre. A l’intérieur, le tenancier effrayé n’a pas pu leur en apprendre plus sur les circonstances de l’empoisonnement, mais les kajinin présents à l’intérieur les ont conduits à l’étage où un Baraque inconscient, au visage ravagé, et clairement en très mauvais état, reposait sur un futon. Son second n’a guère été aimable avec mes collègues et lui non plus n’avait aucune information complémentaire à apporter. Yoshiro-sama est persuadé qu’ils ont décidé de venger eux-mêmes l’attaque vicieuse contre leur chef.
Malgré leur hostilité, ils ont accepté de déléguer l’un des leurs pour conduire les magistrats jusqu’à la demeure qu’avaient occupée les sbires d’« O-sama » avant que nous ne démantelions le groupe l’an dernier. Celle-ci se situe à la limite des zones contrôlées par les Avaleurs de Feu et leurs concurrents du Fil de l’Instant ; de plus elle semble avoir une mauvaise réputation et les gens du quartier l’évitent. Connaissant la nature superstitieuse du peuple, Musashi-sama et Yoshiro-sama ne se sont pas laissé impressionner : ils ont pénétré dans cette maison à l’apparence abandonnée afin de savoir si des individus louches profiteraient des peurs des heimin pour exercer leurs desseins néfastes. Mais aucun n’indice n’est venu étayer cette thèse, ils n’ont découvert aucune trace d’activité ou de passage récente. Par contre, en ressortant, ils ont entendu des bruits de combat en provenance d’une rue voisine. Se rendant sur place, ils ont surpris deux groupes de ronin en train de s’affronter, deux corps jonchant déjà le sol. Musashi-sama a intimé l’ordre de cesser le combat mais le ronin le plus proche, qui s’était retourné à leur approche, dégaina et se rua sur lui… avec comme conséquence sans surprise d’être fauchée par la lame du Dragon. Pendant ce temps deux des combattants avaient perdu la vie, mais devant l’arrivée des magistrats, les survivants tournèrent les talons et s’enfuirent. Mes deux collègues se lancèrent alors à leur poursuite ; lors de cette dernière, l’un des fuyards en profita pour frapper mortellement dans le dos d’un de ses adversaires avant d’être rattrapé puis, lorsqu’il tenta de s’en prendre à Musashi-sama, blessé et fait prisonnier. Afin de le punir, mes collègues l’obligèrent à porter le corps de celui qu’il avait lâchement frappé par derrière. Alors qu’ils le conduisaient à la prison, le ronin finit par leur avouer s’appeler Itto et avoir été engagé pour retrouver un dénommé Jiren. La raison de la querelle était apparemment cette personne que l’autre groupe de ronin aurait aussi recherchée. Ce Jiren serait un alchimiste spécialisé dans le raffinage de l’opium. Itto a prétendu ne pas vraiment connaître les hommes qui l’accompagnaient, ceux-ci ayant été recrutés en même temps que lui. Celui qui l’a engagé serait lui aussi un ronin du nom de Furyo, et ils devaient lui faire leur rapport ce soir dans une taverne du quartier des pêcheurs appelée ‘Le saule agité’. Ils n’ont rien tiré de plus du prisonnier et, à moins qu’il ait réussi à mentir d’un bout à l’autre à Yoshiro-sama, je doute qu’il en sache beaucoup plus.
Cependant, ce n’est pas la seule révélation de la matinée : la colère d’Aiko-sama est à peine contenue quand elle nous informe que Bayushi Kaji, un officier de la garde-tonnerre, lui a communiqué la nouvelle du décès du marchand Incisif : ce dernier se serait suicidé la nuit dernière dans sa cellule en avalant sa langue, et personne ne s’en serait aperçu avant qu’il ne soit découvert ce matin par le geôlier chargé de distribuer le riz des prisonniers. Elle a aussitôt rendu visite à Pitoyable pour savoir si Incisif avait répondu aux nouvelles questions que nous avions pour lui, mais la réponse a été négative. Elle a alors convoqué le shugenja Yogo et l’a réprimandé publiquement pour son incompétence, avant d’aller faire part de celle-ci à son supérieur, Yogo Osako. Aiko-sama a ensuite quitté la prison dans un état de fureur à peine contenue.

Comme nous terminions notre repas, Musashi-sama nous a annoncé son intention de passer au temple d’Amaterasu et, si Aki-sama est à peu près remis, de se rendre en sa compagnie chez Kaiu Shinya, le forgeron Kaiu qui réside en ville. Nous n’avons pas eu de rapport avec ce personnage qui semblait mettre mal à l’aise Matsu Shigeko. La raison de cette visite n’est pas anodine : Kaiu-san est censé avoir perdu la jambe droite dans l’Outremonde, et il a la réputation d’un excellent forgeron, aussi mes collègues espèrent-ils qu’il aura peut-être connaissance d’armes efficaces contre les oni que nous avons rencontrés récemment. De plus, nous avons reçu un message du gouverneur qui souhaiterait voir les magistrats : Aiko-sama et Yoshiro-sama ont décidé de se rendre à cette convocation. J’ai pour ma part demandé à Ide Asamitsu de passer à mon bureau en début d’après-midi.
Commençons donc par cette visite qui n’a fait qu’accentuer mes frustrations : après les politesses d’usage, j’ai demandé à Asamitsu-san ce qu’il faisait avec son frère la nuit de la mort de ce dernier. Il a nié s’être trouvé à la ‘Maison des histoires étrangères’ cette nuit-là, et a affirmé avoir passé la soirée en compagnie de son père, Ide Baranato, et du poète Iuchi Michisuna. Comme il demandait à savoir qui colportait de tels mensonges, je me suis dérobé, puis je lui ai donné congé. J’ai alors aussitôt demandé à un garde de porter un message à Michisuna-sama. Celui-ci s’est présenté peu après et, lorsque je me suis enquis de son alibi pour la nuit de la mort de Michikane-sama, il m’a répété la même histoire qu’Asamitsu-san. Comme je ne voyais pas de moyen de poursuivre dans cette direction, nous avons ensuite devisé sur les avantages de telle ou telle forme de poésie et les mérites de poètes classiques, mais je l’ai assez vite laissé partir. Comme vous pouvez l’imaginer, mon humeur n’était pas exactement joyeuse ; aussi je me suis plongé dans les rouleaux de poésie saisis chez Incisif, et j’ai essayé de retrouver ma sérénité en revoyant nombre de ces textes et en essayant d’en comprendre de nouveau tout le sens.
Je ne suis pas le seul dont la patience a été mise à l’épreuve cet après-midi. La visite de Musashi-sama et Aki-sama s’est déroulée sans incident mais Aiko-sama était raide comme un bokken ce soir, suite à l’entrevue avec le gouverneur.
Commençons par la visite chez le forgeron. La première chose, bien que ce ne soit pas une surprise, est que Shinya-san est porteur de la Souillure de l’Outremonde ; Aki-sama en est persuadé, même s’il ne peut estimer vraiment à quel degré. Compte tenu de ce que le forgeron est en ville depuis un temps certain, nous pouvons espérer que le risque n’est pas trop grand. Sinon, malheureusement, le forgeron n’avait en sa possession aucune arme susceptible de convenir à nos souhaits, et il a avoué que ce que nous recherchons est en général près ou sur le Mur, et qu’il s’agit en général d’armes ancestrales, qu’on ne confie donc qu’à des descendants ou des membres de sa famille. Certaines des armes proposées par Shinya-san et essayées par mes collègues ont mis mal à l’aise Musashi-sama, mais il n’est pas clair si ce sont les armes ou le forgeron lui-même qui ont causé cet effet : Shinya-san a la réputation de se tenir à l’écart de la politique et des intrigues de la ville, aussi peut-être est-ce son attitude, si différente de celle des autres samouraï que nous côtoyons, qui a provoqué cette impression.
L’entrevue avec Hyobu-sama avait, semble-t-il, plutôt bien commencé : après avoir conforté Aiko-sama dans l’idée qu’elle avait bien fait de réprimander le shugenja Yogo, le gouverneur a affirmé à Aiko-sama et à Yoshiro-sama qu’elle supportait notre idée de dédier un temple pour s’occuper des opiomanes, et qu’elle comptait annoncer ce projet lors de la prochaine Fête de la générosité, offrant la possibilité à ceux qui le souhaiteraient de contribuer à cette œuvre. Une première discussion informelle quant à savoir qui serait responsable du projet et quelles seraient les modalités d’accueil des malades s’en est ensuivie. Si les discussions s’étaient limitées à ceci, il n’y aurait pas eu de problème. Il semble toutefois que le gouverneur ait enchaîné sur l’intérêt de faire un bon mariage pour s’assurer une carrière brillante, et sur les devoirs matrimoniaux des femmes des clans, et en particulier des samouraï-ko, qui se doivent de contribuer à la continuité de leur lignée. Ce discours à peine voilé s’est terminé par la question de l’opinion et des projets d’Aiko-sama à ce sujet. Nul doute que le rang d’Aiko-sama et ses ascendants familiaux font d’elle une candidate potentielle pour Jocho-sama lui-même. Et bien qu’Aiko-sama ait répondu qu’en cela sa volonté était celle de sa famille et de son daimyo, et que je ne doute pas de sa sincérité, je ne doute pas non plus qu’elle n’apprécierait guère de se retrouver épouse du fils du gouverneur, malgré toutes les particularités de la famille Matsu dans ce genre de cas.
Après leur visite à la forge de Kaiu Shinya, Musashi-sama et Aki-sama se sont rendus à la taverne du ‘Saule agité’. Mais il était dit que rien n’avancerait comme nous le souhaitions aujourd’hui : le tenancier a bien reconnu avoir vu un ronin répondant à la description du dénommé Furyo, mais ce ne serait pas un habitué et il a affirmé ne pas l’avoir vu ce jour.
Confronté à cette atmosphère maussade, aucun d’entre nous n’a été enclin à poursuivre nos discussions ce soir, et nous sommes tous rentrés prendre du repos. Si j’avais su ce que le lendemain allait apporter, j’aurai remercié les kami pour une journée somme toute plutôt bonne.

Ce nouveau jour a commencé de façon très ordinaire : après avoir pris mon riz du matin, je me suis rendu au tribunal à l’Hôtel de Ville. J’y étais en train de traiter diverses demandes de passeports lorsque j’ai été interrompu par l’officier de garde. Ce dernier m’a alors informé que la famille du tanneur Sourcil venait d’être retrouvée morte et que ce dernier avait disparu. J’espère avoir réussi à rester de marbre mais je ne peux exagérer le choc que cela m’a causé : j’avais hier après-midi envoyé Sandale voir sa famille, espérant que cela rappellerait de nouveau à Sourcil que je ne souhaitais que le bien de sa communauté. Je ne peux m’empêcher de penser que je suis responsable de la mort de toute sa famille, et que sa disparition est la conséquence de la dernière remarque que je lui ai adressée. Je me suis aussitôt rendu sur place, dans le quartier des tanneurs. Dans sa maison, je n’ai pu que constater la véracité de ses nouvelles : la femme de Sourcil et ses enfants gisaient sans vie et aucune trace du destin du tanneur n’apparaissait. Les décédés ont manifestement été empoisonnés, et ils sont morts apparemment sans douleur pendant leur sommeil. Ce ne sont que des eta qui sont morts, et je suis sûr que la plupart des autres samouraï de Rokugan ne comprendraient pas les émotions qui m’affectent, car ils ne verraient au mieux que la perte d’instruments utiles. Je ne peux me limiter à cela : ils nous sont certes inférieurs à l’intérieur de l’Ordre Céleste, mais ils n’en sont pas moins des hommes, avec leurs peines et leurs joies. Et plutôt que de me révéler ce qu’il savait, Sourcil a préféré exécuter toute sa famille, et son propre cadavre gît sans doute au fond de la rivière. Quelle information pouvait-il détenir qui puisse justifier un tel acte ? Oh, je ne peux dénier ma responsabilité dans cette chaîne d’événements, mais je sens monter en moi une sourde colère : en fin de compte, les vrais responsables de ces morts inutiles sont les assassins de Naritoki-sama. Je suis rentré déprimé au tribunal, et seuls mes devoirs envers l’empereur m’ont empêché de sombrer dans le désespoir, mais je me suis juré une chose : quels qu’ils soient, où qu’ils se cachent, je retrouverai les responsables ultimes de ces morts.

Si la journée s’était terminée ainsi, elle aurait déjà été passablement mauvaise, mais un événement lourd de conséquences est venu émailler l’après-midi. Je vais vous le conter dans l’ordre chronologique, encore que je n’ai été au courant de la plupart des événements que dans la soirée.
L’après-midi a débuté pour moi par une demande d’audience de la part de Baranato-sama. Comme nous avions envoyé une convocation pour Nakadata-san, et que nous sommes presque certains qu’il est mort, j’espérais bien que nous pourrions avancer dans cette affaire. Mais dès son arrivée, Baranato-sama m’a annoncé que son neveu avait disparu et que personne ne semblait savoir où il pouvait être : il m’est apparu complètement sincère ! Aussi lui ai-je demandé si le médaillon trouvé sur le corps brûlé appartiendrait bien à Nakatada-san, sans bien sûr mentionné d’où je le tenais. Après un bref examen, Baranato-sama a confirmé qu’il s’agissait bien d’une possession du jeune shugenja, et lorsque je me suis enquis de la possibilité qu’il en ait fait don, il a exprimé de forts doutes. Espérant, s’il m’avait menti, éliciter quelque réaction, je l’ai alors informé des circonstances de ma possession de cet objet. Mais le chef local de la famille Ide a semblé aussi surpris que moi lorsque Sourcil m’avait informé de sa découverte. Il a aussi clairement saisi très vite les conséquences que pourraient avoir une annonce de la présence d’Ide Nakatada parmi les assaillants de l’entrepôt incendié de Subtil, en particulier en ce qui concerne le futur mariage de son fils Asamitsu-san et de Kimi-sama. J’ai bien suggéré que certains faits pouvaient rester sans explication et essayé d’obtenir des informations concernant Insaisissable, mais Baranato-sama a affirmé ne pas posséder de telles informations et a insisté pour que la dépouille de son neveu soit transportée dans sa demeure, même lorsque je lui ai dit qu’une telle nouvelle ne pourrait être tue vis-à-vis du gouverneur. L’entrevue s’est donc terminée sur une impasse de mon point de vue, si ce n’est qu’elle a une fois de plus renforcé l’impression d’intégrité et d’honorabilité qui se dégage de Baranato-sama.
Pendant ce temps, Aki-san était pour sa part parti enquêter sur le dénommé Jiren dans le nord du quartier des marchands, non loin de la partie de la ville où se concentre la plupart des marchands gaijin. Il a alors été attiré par un attroupement autour d’une échoppe. Lorsqu’il s’est approché, les badauds se sont écartés craintivement et il a pu découvrir le corps d’un samouraï baignant dans le sang, et un marchand blessé derrière son étal. Lorsqu’il a pu voir le visage du mort, il a reconnu Bayushi Otado, le fils de Korechika-sama. Il s’est alors tourné vers le marchand, et celui-ci a balbutié qu’il n’avait pas frappé le samouraï, mais que celui-ci avait eu une altercation avec une samouraï-ko. L’altercation a dégénéré, des armes sont sorties de leurs saya, et le samouraï s’est effondré ; la samouraï-ko a donné l’ordre de prévenir la garde-tonnerre, puis a dit qu’elle serait chez elle après avoir affirmé s’appeler Otaku Naishi ! Lorsque les gardes sont arrivés peu après, Aki-sama leur a donné l’ordre de prévenir les magistrats d’Emeraude de l’incident, et de veiller à ce que le corps soit ramené dans la demeure de sa famille.
C’est Yoshiro-sama qui a reçu la nouvelle de l’incident au tribunal. Il s’est aussitôt rendu chez Naishi-san. Il a d’abord été reçu par sa sœur, Genshi-san, dont l’attitude était presque belligérante. Mais nous savons qu’elle méprise tous les Scorpions, aussi n’est-ce pas vraiment une surprise qu’elle se conduise ainsi. Malgré tout, Yoshiro-sama a réussi à voir Naishi-san, puis après l’avoir interrogé une première fois, il l’a convaincu de l’accompagner au tribunal. Il est clair que les Licornes se rendent compte du caractère explosif de cet incident, surtout après le décès si récent de Korechika-sama. Peu de gens appréciaient Otado-san, mais il paraît peu probable que la famille Bayushi laisse passer ceci sans réagir. Aussi, quatre bushi montés, dont Genshi-san, suivaient-ils de près Yoshiro-sama et Naishi-san lorsqu’ils se sont rendus au tribunal. Là, Yoshiro-sama a réinterrogé une nouvelle fois Naishi-san, sans succès. Il y avait des incohérences dans son récit, mais la Licorne refusait de s’expliquer plus avant. Aiko-sama l’a à son tour interrogée, et Naishi-san a affirmé avoir été en train de suivre la piste d’un certain Jiren, suite à la faveur que lui avait demandée Aiko-sama ; cette recherche l’aurait conduite vers un marchand du quartier nord, où elle serait tombée sur Otado-san en train de maltraiter ledit marchand. Elle l’aurait alors apostrophé mais le Scorpion se serait jeté sur elle l’arme à la main. Elle se serait alors défendue et n’aurait réalisé les conséquences de ce combat que lorsqu’Otado-san s’est effondré. Naishi-san, tout comme sa sœur, a suivi les enseignements de l’école de bushi de sa famille, mais d’après ce que nous savons d’elle, tant sur le plan physique que sur ses attitudes, il est difficile de l’imaginer provoquant une querelle et défaisant Otado-san en combat singulier. A vrai dire, si nous avions pu soupçonner quelqu’un d’un tel acte, ç’aurait été sa sœur ; mais je doute que Naishi-san se serait accusée pour la couvrir, surtout que si elle dit vrai, elle n’a rien à se reprocher. Lorsqu’elle en a terminé avec son interrogatoire, Aiko-sama a convaincu Naishi-san de répondre à mes questions, arguant qu’étant elle-même à l’origine de la quête qui l’avait menée chez ce marchand, il était important qu’un autre magistrat puisse rendre compte de sa sincérité. Aucun doute que ceci soit vrai, mais je crois qu’Aiko-sama pense aussi que je suis plus à même qu’elle de déceler un mensonge dans l’histoire de Naishi-san.
Mon interrogatoire ne m’a pas révélé de mensonge, mais je suis persuadé que Naishi-san ne m’a pas tout raconté en ce qui concerne son altercation avec Otado-san. Lorsque je l’ai laissée partir, les quatre bushi qui l’avaient suivie lors de sa venue l’attendaient pour l’escorter chez elle. Je lui ai d’ailleurs recommandé d’éviter de se promener pour le moment.
Tandis que je procédais à cette interview, Musashi-sama et Yoshiro-sama, apprenant que Naishi-san était à la recherche de Jiren, ils décidèrent d’aller interroger le marchand témoin du duel. Leur progression a cependant été interrompue par le retour d’Aki-sama, qui leur a affirmé maintenant savoir où se trouvait le dénommé Jiren et être revenu pour prendre avec lui des gardes afin de procéder à son arrestation. C’est ainsi que tous trois, accompagnés de gardes-tonnerre, se sont rendus dans le quartier des pêcheurs. J’aimerais pouvoir dire que nous avons pu arrêter cet homme qui provoque tant de troubles, mais lorsque mes collègues sont arrivés sur place, ils ont trouvé une porte défoncée, et les voisins ont affirmé que des ronin étaient passés peu de temps auparavant, et avaient enlevé l’alchimiste !
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:46

Chapitre 16 – Le prix de la vérité

Les journées de la Générosité doivent aujourd’hui commencer par l’élection du roi de la Générosité. J’ai prié les Fortunes hier soir pour que les événements de cette journée funeste ne soient pas un avertissement de ce qui nous attend, ainsi que pour que nous puissions relancer nos enquêtes. Si j’avais su le prix à payer pour connaître la vérité, peut-être aurai-je été moins pressé de l’apprendre ; d’un autre côté, peut-être était-ce là une leçon que les kami souhaitaient m’enseigner ? Ou bien serait-ce la corruption qui touche tous et toutes dans cette ville qui m’a contaminé ? Je veux croire que je n’ai fait que mon devoir envers l’Empereur, mais le fardeau à porter est bien lourd…

Ma première action en arrivant ce matin au tribunal a été de commander à la Garde-Tonnerre de ramener immédiatement pour interrogatoire le marchand qui a assisté à l’altercation entre Naishi et Otado-san. Je veux pouvoir l’avoir en face de moi au plus tôt : Naishi m’a caché des choses et il me semble probable que cet homme détient des informations qui doivent me permettre d’y voir plus clair dans cette affaire. Toutefois, avant même que cet homme ne me soit amené, un garde est venu m’avertir qu’un eta, que les gardes ont retenu dans la cour, avait un message pour moi. Je suis donc sorti, et c’est ainsi que j’ai appris que Rauque, le chef de la communauté eta, était très malade, sans doute à la dernière extrémité. J’ai hésité un instant, puis, après avoir donné l’ordre que l’homme que j’avais convoqué devait être retenu jusqu’à mon retour, je me suis dirigé vers le quartier des tanneurs, suivi comme d’habitude quand je me rends en ces lieux par deux gardes-tonnerre. Sachant que ces samouraï sont toujours mal à l’aise dans ce quartier, je les ai laissés de garde à l’entrée de la demeure de Rauque, à leur grand soulagement. A l’intérieur, j’ai été accueilli par l’épouse de Rauque et elle m’a immédiatement conduit au chevet de son époux. Un seul regard m’a suffi pour confirmer que celui-ci semblait en effet sinon à l’article de la mort, au moins souffrant d’une forte fièvre. Compte tenu de son âge, l’homme était certainement en danger, et déjà il délirait. Ma dernière chance d’apprendre ce que les eta pouvaient savoir concernant l’assassinat de notre prédécesseur apparaissait donc sur le point de disparaître !
J’en était à me demander s’il se pût qu’une Fortune m’en veuille dans cette affaire quand soudain des paroles de Rauque me tirèrent de mon tourment intérieur : il venait de prononcer le nom de Sourcil et semblait croire que ce dernier l’écoutait. Ma curiosité a vite été la plus forte et j’ai demandé à l’épouse de Rauque de nous laisser seuls. Je sais bien que peu de samouraï considéreraient mes actions suivantes comme honorables, mais je n’ai pu m’empêcher d’essayer de jouer pour le moribond le rôle de Sourcil. Nul doute que ma performance n’a pas été d’une grande qualité, mais en face d’un homme délirant et à peine conscient, elle a été suffisante pour me convaincre d’une chose : ce sont les eta, ou du moins Sourcil et Rauque, qui sont les responsables de la mort de Naritoki-sama ! Cette révélation est à peine croyable pour moi, aussi je ne doute pas qu’elle semblera incroyable à la plupart des autres magistrats. Nul doute non plus que la réaction de la plupart des samouraï sera terrible : des eta, oser s’en prendre à l’Ordre Céleste d’une telle manière, la communauté eta de la ville toute entière risque fort d’être passée au fil de l’épée pour un tel acte. Le gouverneur se plaint déjà du désordre en ville, la conséquence du massacre des eta de la ville ne pourrait être que le chaos ! Et pourtant, ce ne serait que justice. Je savais que Sourcil détestait et probablement méprisait Naritoki-sama, et que sa position de successeur probable de Rauque était certainement le résultat de ses nombreux talents, mais je reconnais avoir du mal, malgré les révélations inconscientes de Rauque, à croire qu’il ait réussi à persuader Rauque, pour ne pas dire ses autres complices, d’accomplir un tel acte. Non pas que j’éprouve beaucoup de respect pour Naritoki-sama, je suis convaincu depuis un certain temps déjà qu’il était corrompu, et a surtout utilisé sa position à des fins d’enrichissement personnel, mais Rauque comme Sourcil devaient savoir quelles seraient les conséquences probables pour toute leur communauté lorsque leur crime serait mis à jour. Ou bien, comme me l’ont enseigné mes maîtres, espéraient-ils que l’énormité même de leur crime empêcherait les samouraï de simplement les penser responsables ?
Quoi qu’il en soit, j’ai aussi essayé, lors de ma supercherie, de persuader le malade que moi-même, le magistrat Kitsuki Katsume pourrait être capable de comprendre les raisons d’un tel crime et de protéger, sinon les criminels, du moins la communauté. Je ne crois pas avoir réellement réussi, mais si Rauque ne se présente pas de lui-même à moi, je n’aurai d’autre choix que de le convoquer et de le confronter. En attendant, il me faut réfléchir afin d’avoir une solution qui ne conduira pas à accentuer le désordre général en ville. Dans tous les cas, il me semble impératif que Rauque survive au moins quelque temps. Aussi, en quittant de la chambre, suis-je sorti de la maison et ai-je donné l’ordre à l’un des gardes de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu et d’en revenir impérativement et au plus vite avec un shugenja.
Je dois admettre que je ne m’attendais pas à une telle procession lorsque le garde ramena le shugenja : en effet, il était en compagnie non seulement de ce dernier, mais de Yoshiro-sama, d’Aki-sama et d’une vingtaine d’autres gardes. Bref, question discrétion… Apparemment, lorsque le garde est passé au tribunal, il a été interrogé par Yoshiro-sama et lui a répondu que je l’envoyais chercher un prêtre ; Yoshiro-sama et Aki-sama ont alors pensé que j’avais pu être blessé dans le quartier des tanneurs. Il n’en était rien comme ils s’en sont bien vite rendus compte, mais leur cavalcade a provoqué un certain émoi parmi les eta. Cela n’a pas non plus facilité ma tâche auprès du shugenja : je doute qu’il soit courant qu’un magistrat lui ordonne de faire son possible pour sauver un eta. Nul doute non plus que tout cela ne pourra que nuire à ma réputation auprès de mes pairs. Qu’importe, Rauque m’est indispensable ; de plus, sa mort, survenant aussi près de celle de Sourcil, qui était son successeur présomptif, aurait jeté le trouble dans la communauté eta et la cité n’a pas besoin de cela. Le shugenja m’a averti ensuite que les soins offerts par les kami seraient sans doute seulement temporaires mais n’a guère pu donner plus de précisions. Il faudra donc que mes affaires avec Rauque avancent assez rapidement, au cas où sa santé viendrait à décliner à nouveau ; il faudra d’ailleurs que j’évoque aussi avec lui la question de sa succession lorsque j’en aurai le temps.

Après cet épisode gênant, nous avons tous rejoint le tribunal où, entre-temps, les gardes avaient ramené le marchand que je souhaitais interroger. Il me reste peu de temps si je veux pouvoir procéder à cette corvée et être prêt à me rendre à l’élection du roi de la Générosité. De fait, si je veux avoir mes réponses, il faut que je les aie maintenant… ou attendre que les journées de la Générosité soient passées, car je serai bien trop occupé pendant les festivités.
Dès le départ, j’ai bien senti que ce marchand n’était pas très à l’aise, et pour des raisons dépassant le simple fait d’être convoqué par un magistrat impérial. J’ai dû reprendre avec lui pas à pas, et parfois à plusieurs reprises, le récit des événements de la veille, avant qu’une image claire en apparaisse enfin : il n’y a désormais pas l’ombre d’un doute dans mon esprit que Naishi a délibérément provoqué Otado-san, et que cela a conduit les deux samouraï à résoudre leur conflit sur place par un duel sans les autorisations de leurs daimyo respectifs. Je sens bien que cela va surprendre et surtout fortement décevoir Aiko-sama, qui avait fait confiance à Naishi. Malheureusement, je crains aussi que cela ne fasse qu’amplifier les troubles qui secouent la ville. De fait, je ne vois pas comment la famille Bayushi pourrait tolérer un tel affront. Sans compter que Genshi-san – la sœur de Naishi – et son attitude ne pourront que jeter de l’eau sur le feu. Une décision rapide de la magistrature devient impérative si nous ne voulons pas voir la situation dégénérer. Cela ne pourra se faire pendant les fêtes de la Générosité, mais nous devrons agir au plus vite aussitôt après.

J’ai juste eu le temps de rentrer au palais pour revêtir une tenue appropriée avant de me rendre dans les jardins de Daikoku pour l’élection du roi de la générosité. Quelques remarques de Musashi-sama m’incitent à penser que seule l’insistance de dame Amako a persuadé mon collègue de participer à ce qu’il considère comme une perte de temps. Je me demande parfois combien de temps il faudra pour que dame Amako réussisse à persuader son époux du bien-fondé de ces occasions sociales. Il est toutefois heureux que la persuasion de dame Amako ait porté ses fruits, car je n’ose imaginer le scandale qu’aurait provoqué le tirage de son nom en son absence. C’est donc Musashi-sama que la main du kami de la Fortune a désigné comme roi de la Générosité cette année. Je ne crois pas que mon collègue ait vu un véritable honneur à cette position mais il s’est soumis de bonne grâce ; dame Amako ne le lui aurait sans doute pas pardonné dans le cas contraire. Après l’excitation précédant la désignation du roi de la Générosité, la fin d’après-midi a consisté en une réception. Mais j’ai senti que l’ambiance était tendue ; la famille Bayushi n’était guère représentée, Soshi Seryoku et divers membres du Clan de la Licorne étaient eux aussi absents. Le seul événement notable a été l’annonce qu’a faite Hyobu-sama concernant notre projet de temple pour les opiomanes, et son soutien à une telle action.
Comme prévu, la journée du lendemain a été consacrée principalement à l’offrande de cadeaux. J’admets volontiers avoir attendu avec une certaine impatience ce moment, car j’ai passé de longs moments de réflexion pour essayer de déterminer quels seraient les cadeaux appropriés, mais aussi à obtenir ce que je souhaitais offrir. L’un dans l’autre, tout s’est plutôt bien passé pour moi, et j’espère n’avoir offensé involontairement personne. Voici un bref descriptif de ce que j’avais préparé :
- pour Aiko-sama, un tessen peint d’une scène de la bataille de l’Heure du Loup ;
- pour Musashi-sama, un katanakake, où son daisho pourra être présenté à son meilleur avantage lorsqu’il ne le porte pas à sa ceinture ;
- pour dame Amako, une broche d’argent représentant un bambou et une fleur de pêcher, symboles de prospérité et de féminité, que j’ai fait exécuter par les deux artisans de « L’étoile d’argent » ;
- pour Yoshiro-sama, le texte d’une pièce de kabuki (dont le personnage principal garde ses secrets aussi bien de ses amis que de ses ennemis) ;
- pour Moshibo-san, un casier à parfums ;
- pour Aki-sama, une tasse à saké et une bonne bouteille de saké (je n’ai pu résister connaissant les coutumes de la ville et les goûts d’Aki-sama, malgré la désapprobation que je m’attends à voir dans les yeux d’Aiko-sama);
- pour Hyobu-sama, un masque de kabuki ; vu la réputation des acteurs formés par la famille Shosuro, cela me semblait approprié, et grâce à quelques renseignements pris auprès d’Amako-sama, j’ai choisi un personnage traditionnel réputé pour sa capacité à cacher ses sentiments en bien autant qu’en mal ;
- pour Jocho-sama, j’avais fait sculpter une pipe à … tabac de personnages espiègles ;
- pour Yoshifusa-sama, un brûle-parfum en cuivre, frappé de scènes de légende attachées à la Déesse-Soleil ;
- pour Baranato-sama, une seconde broche d’argent a été réalisée à « L’étoile d’argent » ; celle-ci, un peu plus massive que la précédente, représente à son avers un cheval tête levée, cherchant quelque chose du regard, et à son revers, la même bête broutant paisiblement ;
- pour Yoriko-sama, une dernière broche avait été commandée, montrant un lion passant sous un torii ; j’espère que ces allusions à son Clan et à sa Famille, ainsi que les sens commun et mystique associés à cette scène, provoqueront en elle autant de questions qu’elle-même me pousse à me poser, tout en satisfaisant son sens de l’honneur ;
- pour Jotomon-sama, quelque chose de plus personnel me semblait nécessaire au vu de notre appartenance commune à la Famille Kitsuki, aussi ai-je calligraphié moi-même une bannière pour son dojo, portant ces paroles attribuées au grand Mirumoto lui-même : « Je ne crois pas que je vais vaincre, j’en suis certain » ;
- pour Kimi-sama, un artisan de la ville a réalisé pour moi une cuillère à gruau portant les empreintes de doigts d’un main, la gauche bien sûr (la seule condition que je lui avais imposée était de ne pas en exposer ou vendre d’autres avant la fin des journées de la Générosité) ;
- pour Kinto-san, je m’étais procuré des copies de textes sur les naga écrits par des auteurs du Clan du Dragon ;
- pour Senshi-san, ce sont cette fois des histoires de quelques ancêtres remarquables de ma Famille que j’avais préparé ;
- pour Sukemara-san, après maintes hésitations, mon choix s’était arrêté sur une de ces épées gaijin à double tranchant, espérant lui faire comprendre qu’il jouait un jeu dangereux, malgré l’appui de Yoshiro-sama ;
- pour Yogo Chihiro, le shugenja préposé par Osako-sama à la surveillance des interrogatoires effectués par les bourreaux du tribunal, j’ai remis des textes shintao sur la cruauté et ses conséquences (Aiko-sama est furieuse contre lui en raison de la mort de divers suspects, et en particulier celle du marchand Incisif, et j’ai cru remarquer que cet homme prenait un peu trop de plaisir à voir lesdits suspects souffrir) ;
- pour les enfants de feu Shosuro Toru, j’avais fait faire des kimono de cérémonie, et pour son fils aîné, j’avais compilé quelques extraits du bushido sur le service à l’Empereur ;
- enfin, pour le roi de la générosité, j’avais essayé de préparer un conte comique en vers dont la teneur variait suivant l’ordre dans lequel les feuillets étaient lus.

Bien sûr, je n’étais pas le seul à avoir soigneusement anticipé cette journée. Pour ne citer que quelques exemples et ne pas m’appesantir, je peux par exemple mentionner l’exquis jouet en forme de dragon et le recueil de poèmes épiques Ikoma qu’Aiko-sama a respectivement offert à Musashi-sama et à moi-même, ou encore le casque de la Garde-Tonnerre que Jocho-sama présenta à Aki-sama.
Je ne peux toutefois passer sous silence certains des présents offerts, vu leur nature ou la surprise qu’ils purent causer. Ainsi, Aki-sama me surprit-il – et je n’ai sûrement pas été le seul – par la justesse du cadeau qu’il fit à Yoshiro-sama en lui remettant un magnifique paravent ; dans le même esprit, Aiko-sama offrit au magistrat Grue un éventail inscrit – d’un seul côté – des sept valeurs du bushido. De fait, je suis chagriné de n’avoir pas eu autant de finesse à l’égard de mon collègue. Bizarrement, Shinya-san offrit à Musashi-sama un katana de superbe facture. Ce n’est pas tant l’objet en lui-même que l’auteur du cadeau qui est surprenant ; en effet, jusqu’à il y a à peine quelques jours, aucun d’entre nous n’avait même rencontré le forgeron Kaiu. Beaucoup plus embarrassant pour moi, alors même que j’offrais l’épée gaijin que j’avais acquise auprès d’un marchand du Clan de la Licorne pour Sukemara-san, Osako-sama offrit exactement le même objet à Yoshiro-sama, qui se trouvait juste à quelques pas. J’ai réussi à masquer mes émotions, mais je pense sincèrement qu’elle a délibérément cherché à se moquer à la fois de moi et de Yoshiro-sama.
Le plus impressionnant des présents a toutefois sans nul doute été celui que Jocho-sama a fait à Aiko-sama : il avait fait transformer un petit temple voisin abandonné en un superbe dojo qui lui serait réservé, afin qu’elle puisse s’entraîner en privé à quelque moment que ce soit. J’étais conscient depuis quelques temps déjà du fait que le gouverneur pourrait voir en Aiko-sama une épouse potentielle pour son héritier. Je me demande maintenant jusqu’à quel point Jocho-sama lui-même est favorable à ce projet ; le peu que nous connaissions de lui laissait entendre qu’il se comportait plutôt en hédoniste, appréciant pleinement la liberté que lui offrait son célibat, mais nous savons aussi qu’il est un bushi et un officier accompli. S’il s’est rangé aux arguments de sa mère ou y voit un avantage quelconque personnellement, je ne doute pas un instant qu’il dispose de nombreux atouts pour faire aboutir cette affaire. Aiko-sama a gardé son calme, l’a même gracieusement remercié, et elle fera son devoir comme l’exigeront sa Famille et son Clan, mais je sais bien qu’elle n’est pas du tout favorable à une telle union. Et plus égoïstement, je dois admettre que cela ne simplifierait nullement notre tâche à Ryoko Owari.

Ces journées se sont achevées sur la désignation par Musashi-sama de la personne la plus généreuse. A la surprise générale, et à l’embarras manifeste de l’intéressé, Musashi-sama a nommé Kinto-san. Le vieux shugenja n’avait pourtant seulement offert à diverses personnes, notamment des dames, que des sachets de plantes séchées, odoriférantes ou médicinales, ou des plantes bien vivantes. Même moi, je dois reconnaître ne pas réellement comprendre le choix de mon ami : a-t-il simplement voulu manifester ce qu’il pense en son for intérieur de ces journées, ou bien s’agit-il de quelque chose de plus subtil ? En tout cas, il semble que la plupart des personnes présentes aient vu une fois de plus en cela l’énigme du Dragon. Si je l’osais, j’aurais posé directement la question à Musashi-sama une fois que nous avons été seuls, mais je ne suis pas sûr qu’il m’aurait répondu, ni même qu’il ait fait un tel choix consciemment.

Le lendemain matin a tranché avec les festivités des deux derniers jours. Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même nous sommes réunis à ma demande afin de discuter du cas de Naishi. Aiko-sama a eu beau rester impassible, j’ai bien senti qu’elle n’appréciait guère qu’on ait tenté, sinon de l’abuser, en tout cas de la manipuler. Après une longue discussion, nous avons finalement décidé de convoquer pour l’après-midi du lendemain Yoshifusa-sama, Baranato-sama, Genshi-san et Naishi afin de procéder à des réprimandes publiques. A cet effet, j’ai quitté mes deux collègues afin d’aller au tribunal rédiger les ordres en ce sens et informer Osako-sama. Alors que je quittais le palais, j’ai justement rencontré cette dernière qui m’a présenté le samouraï qui l’accompagnait. Il s’agit de Bayushi Saigo et, alors même que je l’informais des convocations que nous souhaitions faire, elle m’a appris que Saigo-sama venait d’arriver d’Otosan Uchi le matin même, et qu’elle et lui venaient nous informer que le très honorable Saigo avait reçu de Bayushi Shoju-sama et de Shinjo Yokatsu-sama la permission de rencontrer Naishi en duel afin de laver l’affront qu’elle aurait fait à la famille Bayushi. Je l’ai bien entendu assurée de notre concours, et je les ai quittés alors qu’ils entraient au palais pour présenter Saigo-sama à mes collègues et pour les informer directement de ces événements à venir. Alors que j’étais en train de me dire que ceci allait sans nul doute à nouveau remettre de l’huile sur le feu, et que la situation en ville n’allait donc certainement pas se calmer, Aki-sama est venu à ma rencontre à mon arrivée au tribunal. Il m’a mentionné avoir vu Osako-san et son compagnon et, bien qu’il ne connaissait pas ce dernier, avoir remarqué qu’il portait son daisho à la manière des duellistes de l’Ecole Kakita. Je l’ai donc rapidement mis au courant de la situation, mais je me suis intérieurement mordu les doigts de n’avoir pas remarqué cela moi-même. De fait, la situation est encore plus complexe qu’il n’y paraît, car lorsque j’ai retrouvé Yoshiro-sama le soir, il a paru en savoir long sur Saigo-sama et … son épouse et son beau-père, qui est un courtisan Doji. Dame Amako a eu aussi l’air de connaître tout ce petit monde et a, pendant la soirée, aiguillonné Yoshiro-sama avec des sous-entendus qu’eux seuls comprenaient. J’ai alors aussi appris que Saigo-sama remplacerait, au moins temporairement, Korechika-sama, et qu’il était connu comme un duelliste ayant déjà abattu plusieurs adversaires. Il portait même des rubans de différentes couleurs attachés à son saya, qui correspondraient selon la rumeur à ses adversaires vaincus. Si celle-ci est exacte, cela montre bien peu de respect pour ceux-ci. Ajoutons aux rapports personnels que Yoshiro-sama peut entretenir avec ce samouraï ceux dont que je lui connais avec la famille Bayushi, et je ne peux que concevoir que de nouveaux orages prêts à éclater à l’horizon.
Au regard de tout ceci, je me suis dit que je ne pouvais attendre que Rauque se décide à venir me parler – si tant est qu’il en fasse jamais le choix. Je l’ai donc fait amener au tribunal après avoir rédigé les convocations pour demain. Cette fois, je n’ai pas envie de voir disparaître mon seul témoin, et j’avais décidé que je saurai toute la vérité dans l’affaire de l’assassinat de Naritoki-sama. Aussi n’y suis-je pas allé par quatre chemins, et je n’ai pas hésité à faire comprendre au chef de la communauté eta que c’était lui-même qui, dans son délire, m’avait appris un certain nombre de détails. J’avais cru voir le summum de la terreur lorsque j’avais interrogé Sourcil, mais la réaction de Rauque n’avait rien à lui envier. Il a bien essayé de biaiser, mais sans réelle conviction ; heureusement pour lui et les siens, il n’a pas tenté de me mentir et, lorsque j’ai insisté, m’a révélé un certain nombre de détails. Comme je l’avais compris, c’est bien Sourcil qui a été le moteur de cette affaire, même si cela n’exonère en rien Rauque. Quant aux fameux porteurs inhabituels de la chaise de Naritoki-sama ce funeste soir, ces porteurs qui m’ont convaincu que Sourcil en savait plus qu’il ne le disait, et dont la disparition m’intriguait tant, les deux chefs de la communauté se sont arrangés pour qu’ils soient éliminés par des eta en qui ils avaient confiance. Et à qui ils n’ont certainement pas donné trop de détails. Rauque est donc le dernier survivant parmi ces criminels. Ou suis-je moi-même maintenant un complice dans cette sordide affaire ? Ai-je réellement accompli mon devoir en essayant de préserver l’ordre dans la ville ? Quelle que soit la réponse à cette question, je ne pourrais clairement pas m’en ouvrir auprès de mes pairs, car je ne crois pas qu’ils comprendraient ; seul Yoshiro-sama est sans doute suffisamment pragmatique, mais autant que cela… Non, moins il y aura de personnes au courant, mieux cela vaudra, surtout dans cette ville. Pourquoi ces questions ? Voici la solution que j’ai proposée à Rauque : je sais, ou plutôt je soupçonne, grâce au courrier de Nisei-san, que les sectateurs du Seigneur Lune sont à nouveau présents en ville – l’ont-ils jamais quittée en fait ? – et je ne vois pas pourquoi je ne réglerai pas deux affaires d’un coup. Après tout, du fait de sa position à la morgue, Sourcil faisait un complice parfait pour ces ennemis de l’Empire ; comment aurait-il été plus aisé pour eux de se procurer des cadavres pour leur ignoble magie ? Aussi ai-je suggéré à Rauque que Sourcil aurait pu être en fait un agent, ou une dupe, de cette vermine ; il n’a pas été lent à saisir le sens de ma proposition, bien qu’il semble avoir une peur bleue de ces individus. Bien sûr, je lui ai clairement fait comprendre que pour que ceci devienne public, il fallait que les magistrats puissent mettre la main sur des sectateurs, et pas simplement d’individus supposés tels, comme il me le laissait sous-entendre. Il n’a pas eu l’air de comprendre pourquoi j’accepterais de me livrer à un subterfuge concernant l’assassinat de notre prédécesseur mais refuserais de faire accuser des gens innocents d’un crime équivalent ou pire. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il comprend aussi le danger que ces adorateurs d’Onnotangu posent à tous dans la ville. Heureusement, je n’ai pas à me justifier auprès de lui, et il est clairement conscient du nombre limité de choix qui lui sont encore offerts. Aussi m’a-t-il promis d’essayer d’identifier au plus vite les personnes, en particulier au sein de la communauté eta, qui pourraient être liées à ces pratiquants de la maho. Je me suis tout de même senti obligé de lui rappeler d’être prudent ; je ne peux trop exagérer combien ces personnes peuvent être dangereuses.

Si j’avais cru que le prix de ma curiosité venait d’être payé, les Fortunes m’auraient sans doute ri au nez. Rauque avait quitté mon bureau, et j’avais retrouvé les autres magistrats pour le repas de la mi-journée. Rien de bien exceptionnel n’avait été évoqué sinon l’affaire concernant Bayushi Saigo et Naishi, mais Musashi-sama était resté bien silencieux. Sitôt notre repas terminé, il vint me demander à pouvoir s’entretenir en privé. Il m’apprit alors qu’alors que nos autres collègues et moi-même nous entretenions sur les suites à donner à la mort d’Otado-san, lui-même avait reçu un message de la part de Naishi l’invitant à se rendre à sa demeure. Jamais je n’aurai pu imaginer ce dont il retournait, encore moins les conséquences de cette invitation. Lorsque nous fûmes installés devant une tasse de thé, Musashi-sama entra dans le vif du sujet : la raison du message de Naishi était simple, elle lui avait proposé de lui révéler tout ce qu’elle savait des événements récents à Ryoko Owari s’il s’arrangeait pour qu’elle puisse avoir quitté la ville avant le surlendemain matin, donc avant l’heure prévue pour son duel contre Saigo-sama ! Je suis resté un instant sans voix. J’ai tout de suite compris que Musashi-sama avait toujours du mal à imaginer qu’une samouraï-ko ait même pu prononcer de telles paroles. Lorsque je lui ai finalement demandé ce qu’il avait alors fait, j’ai été presque soulagé d’apprendre qu’il ne lui avait pas immédiatement annoncé que, si par quelque accident dû aux kami elle survivait à sa confrontation à Saigo-sama, il espérait lui-même avoir l’honneur de pouvoir libérer Rokugan de sa vile présence. Je ne peux cacher moi-même mon effarement à son annonce, aussi puis-je aisément comprendre l’état d’esprit dans lequel Musashi-sama a pu se trouvé lors de cette scène ; mais je suis toujours aussi étonné qu’il n’ait pas ensuite réagi plus… violemment. D’après ce que j’ai compris, il a presque immédiatement quitté les lieux sans donner de réponse. En fait, sa réponse était maintenant là, car je comprenais qu’il venait me demander conseil, ou me demander d’intervenir pour faire cesser cette… impossibilité. En fait, ma première réaction a été plus violente que la sienne, et je lui ai immédiatement proposé de me rendre chez Naishi pour lui faire comprendre toute la gravité de ses paroles, toute la… vilénie de ce qu’elle avait osé proposer. Et Musashi-sama m’a été reconnaissant d’agir ainsi…
Je me suis donc rendu à la demeure des deux sœurs d’un pas ferme, bien décidé à faire entendre raison à Naishi. En arrivant aux abords des lieux, je remarquai que quelques bushi Bayushi semblaient se tenir aux alentours. A mon arrivée, Genshi-san s’est montrée hautaine, presque belliqueuse, et j’aurai sans doute eu grand’ mal à retenir mon courroux si sa sœur ne s’était pas presque aussitôt interposée, et ne m’avait pas immédiatement invité à la suivre. Nous nous sommes bien vite retrouvés seuls, et elle m’a aussitôt demandé si j’étais prêt à accéder à ses propositions. J’ai bien sûr avancé tous les arguments auxquels je pouvais penser, l’honneur de son clan et de sa famille, celui de sa sœur et le sien, en particulier après l’affaire ayant opposé son cousin Isas à Bayushi Tomaru, ce que son attitude pourrait causer pour le prochain mariage d’Ide Asamitsu-san et de Shosuro Kimi-san, même les règles qui régissent les affaires de duel. Rien n’y a fait ! Apparemment, Naishi était convaincue que rien ne pourrait sauver sa vie, et cette dernière semblait être la seule chose qui lui importât ! Et les bribes de ce qu’elle entendait me révéler si je l’aidais à s’enfuir, ces bribes… Comme quand j’essayais de lui montrer le déshonneur pour sa sœur, et qu’elle haussait les épaules en me répliquant que de toute façon, d’après mes propres règles, cette dernière n’était qu’une criminelle, et donc pourquoi devrait-elle se soucier de son honneur ?
Comment ai-je pu me laisser appâter par cela ? Suis-je donc moi aussi sans plus d’honneur que Naishi ? Ryoko Owari Toshi, cité née de l’ordure, m’a-t-elle finalement fait plonger dans la fange et fait croire que je ne suis rien d’autre moi-même ? Où me suis-je laissé entraîner par mes actions de la matinée ? Quoi qu’il en soit, ma curiosité et les parcelles d’informations qu’elle a paradées devant mes yeux m’ont poussé à lui offrir de la faire sortir de la ville si elle me rédigeait une confession entière. Et j’ai ensuite quitté cette demeure dans un état second, proche de la fièvre, après avoir dit à Naishi que je lui dirai bientôt comment procéder. Lorsque je suis rentré au palais, et que Musashi-sama s’est approché de moi, je lui ai dit que tout était réglé, et il est parti soulagé. Suis-je désormais maudit par les Fortunes, ou bien ai-je fait un pas de plus vers la compréhension qui me permettra de servir au mieux l’Empereur dans cette ville ? Je ne sais pas, et je reste encore troublé par cette affaire.

Troublé ou non, je suis allé ce matin dans le quartier des eta, afin de demander quelques précisions à Rauque et pour lui donner mes dernières instructions. Il m’a regardé bizarrement, et je suppose qu’il me prend pour un fou, mais il a acquiescé. Tout était donc prêt pour l’après-midi, et pour demain matin…
En début d’après-midi, Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même avons donc pris place dans la pièce d’audience principale de l’hôtel de ville. Nous avions revêtu pour l’occasion nos atours les plus solennels, et nos visages n’exprimaient rien, sinon la gravité du jugement que nous nous apprêtions à rendre. Outre la principale intéressée, Naishi, sa trop volatile sœur, Genshi-san, et les dirigeants locaux du clan de la Licorne, Shinjo Yoshifusa-sama et Ide Baranato-sama, Osako-san et Saigo-sama ont tous les deux pris place dans l’espace réservé au public. Après avoir lu un rappel des actes reprochés à Naishi, j’ai laissé la parole à Aiko-sama. Celle-ci a bien masqué le désappointement qu’elle pouvait ressentir à l’égard de Naishi, et ni les supérieurs de cette dernière, ni l’intéressée, n’ont protesté lorsque Aiko-sama a annoncé que les magistrats ne la considéraient plus comme bienvenue en ville et souhaitaient qu’elle la quitte au plus vite, mais que, compte tenu du duel autorisé par les daimyo des clans respectifs impliqués, cette décision était suspendue jusqu’à l’issue de ce duel. En fait, Naishi est resté calme et a apparemment sans protester accepté les décisions annoncées ; elle a seulement lancé quelques regards en ma direction que j’espère personne n’a remarqués. Sa sœur ne l’a pas pris tout à fait aussi bien, mais comme ni Baranato-sama, ni Yoshifusa-sama ne l’ont soutenue, elle n’a pas plus insisté. Osako-san et Saigo-sama avaient plutôt l’air satisfait, mais ils se sont bien gardés de faire quelque commentaire.
Alors que nous raccompagnions les Licornes vers la sortie, j’ai pu glisser quelques mots à Naishi, lui intimant l’ordre de se trouver peu avant l’aube dans la cour où sont entassées les ordures et d’obéir à la personne qui l’y retrouverait, et d’avoir sa confession par écrit prête à être remise à ma jeune servante eta qui l’attendrait juste avant qu’elle quitte la ville. Lorsque nous sommes rentrés au palais, j’ai donné mes ordres à Sandale : elle devra demain matin à l’aube se rendre dans le quartier des tanneurs, là où les habitations s’approchent de la porte des paysans ; là quelqu’un lui remettra une missive pour moi, et elle devra me l’apporter et ne laisser personne voir ce qu’elle transporte.

Le lendemain matin, Sandale n’était pas encore revenue au palais lorsque nous l’avons tous quitté pour nous rendre dans les jardins du Scorpion. Des estrades avaient été installées en prévision du duel à venir et sur l’une d’entre elle, réservée au gouverneur, Osako-san se leva pour nous saluer à notre arrivée, et nous nous installâmes sur l’estrade voisine. Ce furent Baranato-sama et la délégation du clan de la Licorne qui se présentèrent ensuite et allèrent se positionner en face de l’estrade occupée par la magistrate principale de la ville. Peu après, Saigo-sama et plusieurs samouraï Bayushi firent leur apparition, et Hyobu-sama, Jocho-sama et des gardes les suivirent de près. Après avoir présenté ses respects au gouverneur et à son fils, nous avoir salués, et s’être sèchement incliné devant Baranato-sama, Saigo-sama s’installa au centre de l’espace réservé et se mit en devoir de patienter. Peu à peu, la tension commença à monter : Naishi n’était pas là ! Après quelques minutes, Hyobu-sama et Saigo-sama commencèrent tous deux à regarder en direction du chef de la famille Ide en ville. Celui-ci tourna légèrement la tête vers Genshi-san, celle-ci s’inclina très bas et partit en courant, suivie de plusieurs autres bushi de la famille Otaku… et de quelques samouraï de la famille Bayushi. Chacun reprit alors son attente, impassible, jusqu’au retour, une vingtaine de minutes plus tard, de Genshi-san. Celle-ci murmura quelques mots inaudibles à Baranato-sama, tandis qu’un samouraï Bayushi en faisait de même auprès de Saigo-sama. Puis, alors que le silence s’appesantissait encore, Baranato-sama se leva, se dirigea vers le gouverneur, s’inclina devant elle et, d’une voix neutre, déclara :
« Gouverneur-sama, Naishi-san semble avoir disparu ! »
Cette annonce provoqua quelques remous dans l’assistance, mais personne n’eut l’inconvenance de prononcer un mot avant que Hyobu-sama n’ait pu répliquer. Cette dernière, après un lourd silence à regarder son interlocuteur sans plus d’expression que lui, se tourna en direction de Saigo-sama. Ce dernier se rapprocha sans hâte, s’inclina, puis lui dit d’une voix douce :
« Personne n’a vu Naishi-san quitter sa demeure, que ce soit cette nuit ou ce matin. »
Cette affirmation fut clairement entendue de tous ceux qui se trouvaient à proximité et, cette fois, quelques commentaires furent échangés derrière les éventails des courtisans. Je sentis plus que je ne vis Aiko-sama se raidir près de moi. Après un dernier échange de regard entre Hyobu-sama, Baranato-sama et Saigo-sama, la première se tourna cette fois vers Musashi-sama :
« Musashi-sama, je regrette de devoir m’adresser à vous mais, étant donné l’implication de mon clan dans cette affaire, je vous prierai de vouloir éclaircir ceci.
- Haï, gouverneur-sama », se contenta de répondre mon ami, tout en me jetant un regard inquisiteur que je me contentais de lui rendre.
Tous les magistrats se levèrent alors pour se diriger vers la demeure qu’avaient occupée les deux sœurs Otaku. Une partie du public suivit à distance, mais déjà je pouvais imaginer les rumeurs en train de s’élever ; Baranato-sama, Saigo-sama, Osako-san et une Genshi-san visiblement furieuse étaient juste derrière nous, ainsi que plusieurs bushi des clans du Scorpion et de la Licorne. En arrivant devant la maison, Yoshiro-sama invita Osako-san à nous accompagner avant de demander courtoisement à Genshi-san de bien vouloir nous guider à l’intérieur. Cette dernière ne pouvait refuser sans perdre la face, mais si un regard avait pu tuer, celui qu’elle lança à la ronde aux Scorpions présents n’aurait pas laissé beaucoup de survivants. Le groupe tout entier la suivit, puis Yoshiro-sama et moi-même prirent la tête des recherches, dans les appartements de Naishi tout d’abord, puis dans l’ensemble de la maison. A mon soulagement, rien de remarquable ne fut mis à jour, et seuls le daisho de Naishi, quelques vêtements et des serviettes de bain semblaient avoir disparu. La monture de Naishi était toujours là ! Comme il était clairement apparu que la famille Bayushi devait avoir fait surveiller la maison, nous demandâmes à Saigo-sama l’autorisation de pouvoir interroger ces samouraï. Mais aucun d’eux ne put apporter le moindre élément, et tous affirmèrent n’avoir remarqué personne d’insolite entrer ou sortir. Osako-san se tourna alors vers Moshibo-san pour lui demander si un shugenja pourrait avoir aidé Naishi à s’enfuir sans que personne ne note leur passage. Avant que notre collègue ne puisse répondre, Genshi-san se laissa quelque peu emporter avant de signifier, en des termes peu flatteurs, qu’il était plus probable que les Bayushi aient fait enlever sa sœur pour lui faire porter ce déshonneur. Heureusement pour elle, Baranato-sama était là, et il s’arrangea pour calmer la situation et faire en sorte que Genshi-san soit escortée hors des lieux.
Après que nous ayons informé les intéressés que tout nous portait à croire que Naishi avait bel et bien disparu et qu’aucun signe de lutte ne pouvait être relevé, Baranato-sama s’adressa à Saigo-sama et, très formellement, déclara :
« Si la dénommée Otaku Naishi a bien fui ces responsabilités comme tout semble l’indiquer, je suis sûr que Yokatsu-sama sera d’accord avec moi pour dire qu’aucune personne de ce nom n’appartient à notre clan, et que quiconque rencontrant alors cette criminelle serait dans son droit de l’exécuter sur le champ. »
Il s’inclina légèrement une dernière fois devant Saigo-sama et Osako-san, un peu plus profondément devant les magistrats d’Emeraude, puis s’éloigna des lieux avec dignité, accompagnés des autres membres de son clan encore présents.

A ma grande honte, j’ai même dû mentir à Musashi-sama sur le chemin du retour et, lorsqu’il s’approcha de moi en haussant les sourcils, lui dire que je pensais l’affaire réglée après ma visite d’hier. Heureusement pour moi, il n’a pas pu imaginer que je puisse être tombé aussi bas et m’être fait complice de la fuite de Naishi. Aussi troublé que je le sois encore, force m’est aussi d’avouer que j’étais impatient de lire la confession de cette couarde. Je ne dirai pas que je me suis précipité sur Sandale, mais dès mon arrivée au palais, j’ai laissé les autres magistrats, je suis monté dans ma chambre, et j’ai demandé à Kage de trouver Sandale et de me l’envoyer. Il m’a obéi sans discuter et est revenu en sa compagnie avant de nous laisser seuls quand je l’ai remercié. Sandale m’a alors tendu un paquet enveloppé dans du papier de soie et légèrement nauséabond – pas étonnant connaissant le moyen utilisé par Naishi pour sortir sans être vue - vengeance peut-être mesquine de ma part … mais elle ne méritait pas plus et n’a clairement pas refusé d’agir de la sorte. Sandale a attendu pendant que j’ouvrais le paquet et jetais un coup d’œil aux parchemins couverts d’une fine écriture à l’intérieur. Et les quelques phrases que j’ai lues m’ont fait écarquiller les yeux. Puis je me suis aperçu que Sandale se dandinait sur place, et lorsque j’ai levé les yeux j’ai rapidement compris qu’elle souhaitait me dire quelque chose. Comme elle manifestait une telle impatience et semblait en même temps plutôt contente d’elle, je lui ai demandé ce qu’elle désirait. Voici ce qu’elle me répondit :
« Comme je passais le pont du Dragon, avec ses têtes qui font peur, j'ai vu qu'un monsieur me suivait. Il ressemblait à un tanneur, mais je ne le connaissais pas. Je suis rentrée dans la ville et il y avait des gardes que je connaissais : surtout Oku, qui me donne toujours des bonbons ! Alors je n'avais plus peur du monsieur, et je suis allée lui demander qui il était et pourquoi il me suivait. Je crois que Aiko-sama aurait fait pareil, même si elle n'avait pas eu de sabres, comme moi.
Je lui ai dit que j'étais de la Maison du Magistrat Katsume, pour que lui aussi il ait peur. Mais il a souri et dit que j'étais une courageuse petite fille, même si je ne suis plus si petite maintenant ! Il m'a dit que ce que je portais était important, et qu'il était là pour vérifier que tout se passait bien. Mais moi, je ne les aurais pas perdus, les parchemins.
Je lui ai demandé s'il travaillait pour le Magistrat Katsume lui aussi, mais je n'ai pas bien compris sa réponse. Je crois qu'il voulait dire oui. En tout cas, il a souri un peu bizarrement quand il a dit que des amis doivent se rendre des services. Je n'avais plus peur du tout, et le monsieur m'a dit de ne pas m'en faire et qu'il me suivrait de loin, qu'il était rassuré de voir que j'étais assez grande et sage pour porter des parchemins importants.
Moi je pensais qu'il ne pourrait pas passer la Porte du quartier noble à cette heure de la journée, de toute façon. Mais ce qui est bizarre, c'est qu'une fois dans la ville, le monsieur était habillé pareil et pourtant on aurait dit le commis d'un marchand. Et dans le quartier noble, il marchait en fronçant un peu les sourcils, comme un fonctionnaire du Tribunal. Les gardes l'ont laissé passer. En arrivant au Palais, il m'a fait un clin d'oeil et est parti.
Voilà. »
Au fil de son récit, mon cœur s’est mis à battre soudain plus vite, et lorsqu’à la fin je lui ai demandé de me décrire cet homme, elle a dû sentir que quelque chose n’allait pas. La description ne m’a clairement pas renseigné, mais voyant son trouble, j’ai essayé de lui expliquer qu’il est parfois important de laisser croire à ceux qui vous suivent que vous ne les avez pas remarqués. Je suppose que sa réaction n’aurait pas dû me surprendre, surtout au vu de ce qu’elle m’avait dit juste avant : elle m’a répété qu’elle croyait avoir agi comme aurait agi Aiko-sama, mais que si je n’avais plus besoin d’elle, elle irait lui demander comment elle devrait faire si cela se reproduit. La dernière chose que je souhaitais, bien évidemment, était qu’elle s’en allât voir Aiko-sama et lui parle du rôle qu’elle avait pu jouer pour moi ce matin ; compte tenu des capacités d’observation qu’elle venait de démontrer, elle était susceptible d’avoir parfaitement reconnu Naishi, quel que soit l’accoutrement que cette dernière ait pu adopter ! Aussi, j’ai pris le temps de lui expliquer qu’elle n’avait pas mal agi, bien au contraire, son acte était celui de quelqu’un de particulièrement courageux. Mais comme je sais qu’elle admire particulièrement Aiko-sama, j’ai ajouté que toutefois, il est souvent utile de ne pas laisser voir à ceux qu’on ne connaît pas – et qui peuvent s’avérer des ennemis, comme c’était le cas de cet homme - qu’on les a repérés ; de cette façon, on peut les observer et apprendre le plus de choses possible sur eux sans qu’ils le sachent et, s’ils pensent pouvoir vous surprendre, ce sont eux au contraire qui sont surpris. Je n’ai pas hésité à affirmer que c’est d’ailleurs une règle fondamentale pour un samouraï que d’observer l’adversaire avant de le confronter, ou de l’attaquer. Après ces explications, elle m’a dit mieux comprendre maintenant, et comme elle ne semblait plus si pressée d’aller tout raconter à Aiko-sama, je lui ai donné un zéni en lui disant qu’elle avait bien travaillé et pouvait aller s’acheter des friandises et les partager avec son amie Vive. J’espère qu’elle oubliera plus ou moins cet épisode, mais il faudra que je prépare mieux les choses si j’ai besoin d’un courrier secret une prochaine fois. Quant à cet homme mystérieux, je ne cacherai pas qu’il me donne des sueurs froides chaque fois que je pense à lui. Je donnerai beaucoup pour savoir qui il est, et surtout pour qui il peut bien travailler.

Je ne peux malgré tout me laisser paralyser par les actions d’un inconnu. De toute façon, qui qu’il soit, je ne peux l’empêcher d’agir ; il me faudra donc me contenter de réagir et vivre avec cela en attendant. La confession de Naishi, elle, est entre mes mains. Bien sûr, une telle confession, venant la criminelle qu’elle est désormais officiellement, n’a guère de valeur juridique, mais les choses qui y sont consignées, si elles sont vraies – et malheureusement, elles ont bien trop de sens au vu de ce que je sais déjà pour être fausses, m’apportent les dernières pièces de divers puzzles, et peut-être suffisamment d’informations pour pouvoir infléchir certains événements et amener au moins Baranato-sama à changer sa tactique. Oui, Baranato-sama est le responsable de bien des choses : c’est lui qui a déclenché la guerre entre les différents cartels de trafiquants d’opium. Il a ordonné à Naishi et à sa sœur d’attaquer, masquées et en utilisant une monture quasi-identique à celle d’Otado-san, l’entrepôt de la marchande Vigilante, et d’y laisser une broche appartenant au fils de Korechika-sama ; il a bien ordonné d’incendier l’entrepôt de Subtil, quoiqu’il ait apparemment ignoré que son neveu Nakatada avait participé et péri dans l’affaire ; il a aussi été à l’origine de nombreux incidents qui ne sont pas remontés jusqu’à nos oreilles, et il aurait eu, très indirectement, des contacts avec le bandit Kaeru. Il est clair qu’il n’était pas au courant de certains des plans de Naishi elle-même ; d’ailleurs, elle admet qu’elle ne s’en était encore confiée à personne, pas même à sa sœur. En effet, elle avoue que sa recherche des criminels du réseau de Vigilante qui nous avaient échappés, et du dénommé Jiren, n’était pas menée tant pour faire une faveur à Aiko-sama que pour son propre compte, car elle espérait bien pouvoir monter son propre réseau de trafic d’opium ! Quand j’ai lu ceci, je me demande quel pouvait être l’honneur de Naishi avant que Baranato-sama ne l’implique dans sa vengeance ; certainement pas très grand, ou alors je me trompe beaucoup.
Cela étant dit, je me trouve une nouvelle fois devant un dilemme en ce qui concerne Baranato-sama. De fait, je ne peux m’empêcher d’admirer comment il a berné les Scorpions à leur propre jeu afin de venger la mort de son fils Michikane ; cet homme est clairement redoutable, et devenir son ennemi, s’il devait rester en vie, n’est pas souhaitable. Mais il ne fait aucun doute que c’est un criminel, la loi et les précédents sont très clairs sur ce point. Et si j’arrive à l’exposer, ou même si mes informations devaient tomber dans les mains des Scorpions, il est peu probable qu’il survive, et le mariage prochain de son fils Asamitsu-san et de Kimi-san n’aurait pas lieu ; à moins que les Scorpions décident de les faire chanter tous les deux, lui et son fils… Dans ce dernier cas, le désordre ne serait peut-être pas immédiatement aussi grand en ville que si le rôle du chef de la famille Ide ici était révélé, mais les conséquences ne seraient-elles pas encore plus néfastes pour l’Empire à plus long terme ? Je vais devoir réfléchir rapidement à tout cela ; pour l’instant je n’ai rien qui me permette d’accuser Baranato-sama, mais mes informations pourraient suffire à convaincre le gouverneur de l’envoyer faire un tour chez Pitoyable, ou donner des armes aux Scorpions contre lui sans que je sache vraiment à quelles fins ils pourraient les utiliser.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:47

Chapitre 17 – Tel est pris qui croyait prendre

Après que nous eûmes pris la décision de demander à Genshi-san de quitter la ville, j’avais été voir Colombe pour lui demander si elle se sentirait capable de suivre la Licorne sans être remarquée, du moins quelques jours ou une semaine. J’avais déjà dans l’idée que cette dernière pourrait alors me conduire à Kaeru, si jamais il existe des liens entre ceux de son clan et le bandit. Colombe m’avait alors mentionné la présence en ville d’un chasseur de primes du clan de la Guêpe.
Les événements de ces derniers jours n’ont pu que me conforter dans l’idée que Genshi-san pourrait bien essayer de contacter Insaisissable : qu’elle croit que sa sœur se soit enfuie, ou bien qu’elle croit que cette dernière ait été enlevée par les Bayushi ou leurs alliés comme elle l’affecte, Kaeru serait un contact logique pour elle si elle cherche à la retrouver. Après avoir parlé de tout cela avec Yoshiro-sama le lendemain du jour prévu pour le duel, j’ai demandé à Colombe de nous arranger un rendez-vous dans une maison de thé de la ville avec ce bushi de la Guêpe, un dénommé Takeshi. Bien que nous soyons certains tous les deux qu’il ait des raisons ultérieures pour se charger de cette tâche, qui se différencie un peu de celles que les membres de son clan remplissent en général – Genshi-san n’est pour le moment en aucune façon accusée d’un quelconque crime, encore que la confession de sa sœur me donne la certitude qu’elle mériterait sans doute l’appellation de criminelle - ni l’un ni l’autre n’avons pu établir clairement quelles sont ces raisons. Takeshi-san semble intéressé par la possibilité de trouver Insaisissable, et certainement la prime placée sur la tête du bandit est conséquente. Je n’arrive pas à me persuader qu’il s’agisse là de sa seule raison. Peut-être ai-je tort et suis-je en train de devenir paranoïaque ? Enfin, malgré ces réserves, nous avons fini par l’engager pour suivre Genshi-san. Espérons que nous ne le regretterons pas.


Le surlendemain du scandale, se déroulèrent les obsèques de Bayushi Korechika et Bayushi Otado. Yoshiro-sama étant souffrant, Aiko-sama se proposa donc pour représenter les magistrats en cette occasion officielle, mais à la suite de quelques remarques judicieuses du magistrat Grue, qui avait réalisé ce que pourrait signifier la présence de la Lionne et son absence à lui pour le clan du Scorpion, elle décida de laisser Musashi-sama représenter la magistrature de façon adéquate ; il se devait de toute façon d’être présent aux côtés de son épouse. En fin de compte, Yoshiro-sama réussit à l’accompagner aux obsèques, qui se déroulèrent selon le rituel et sans incident particulier, les Fortunes en soient remerciées.

A ce stade, j’ai décidé de placer un pion, d’autant que plusieurs personnes, dont Aki-sama, semblaient s’impatienter que mes contacts parmi les eta ne semblent plus nous fournir d’informations depuis la mort de Sourcil, malgré mon intervention remarquée dans le quartier des tanneurs auprès de Rauque. J’ai donc annoncé à mes collègues et à Aki-sama que je soupçonnais que l'assassinat de Naritoki serait dû à des sectateurs du seigneur Lune, et que Sourcil aurait été en relation avec ceux-ci. Plusieurs d’entre eux ont eu l’air légèrement soupçonneux, tous ont exprimé une certaine surprise et m’ont demandé ce qui avait pu m’amener à cette conclusion. J’ai fait remarquer avoir eu de longues conversations avec Rauque depuis que j’avais sauvé sa vie. Avant la disparition de Sourcil, ce dernier était pratiquement mon seul interlocuteur dans cette communauté ; depuis celle-ci, j’avais pris le temps d’interroger en détail Rauque. Et certaines choses qu’a mentionnées le vieux chef des tanneurs m’ont mis la puce à l’oreille, d’autant que la missive de Nisei-san, arrivée récemment, a ravivé certains souvenirs. Lors de discussions avec d’autres membres de la communauté, Rauque avait appris qu’un ou des hommes qui portaient des tatouages auraient été vus avec Sourcil. Il n’y avait pas prêté d’attention particulière ; les individus qui fréquentent les basses castes et qui portent des tatouages sont relativement fréquents. Mais lorsque j’ai essayé de creuser, il a mentionné que le tatouage en question aurait été au poignet ; et j’ai rappelé alors à mes collègues ce que nous avions pu constater de nos propres yeux concernant les soi-disant serviteurs d’Onnotangu lors de notre première visite à Ryoko Owari Toshi. Comme je sentais que certains semblaient un peu dubitatifs, j’ai ajouté que, même si je me trompais quant à la connexion entre le meurtre de Naritoki-sama et ces développements, il n’aurait pas été illogique que les maho-tsukai cherchent à contacter Sourcil pour se procurer des cadavres si jamais ils avaient eu vent d’une façon ou d’une autre de sa désaffection grandissante envers le magistrat. Qui d’autre aurait pu leur fournir des cadavres sans risque excessif ? Se fournir auprès de Sourcil aurait sans doute été moins dangereux pour eux que d’essayer de violer des tombes ou de fouiller un champ de bataille. Ce serait en tous cas le premier indice confirmant la véracité de ce que m’annonçait Nisei-san à propos de cette secte. Même si cela ne nous mène pas aux assassins de notre prédécesseur, ces hommes sont très dangereux et sont indubitablement des criminels dont l’élimination est de notre ressort. Mes collègues ne sont peut-être pas convaincus par ces arguments, mais aucun ne peut nier que poursuivre des pratiquants de la maho ne fasse pas partie des attributions des magistrats d’Emeraude.

Toujours dans le cadre de notre lutte contre la maho, nous étions aussi toujours en recherche de l’endroit où pourrait se trouver la tête de la marchande Vigilante – le seul indice que nous avions étant que celle-ci se trouvait près de l’eau – et Aiko-sama avait chargé Raccourci et ses jeunes acolytes de repérer les bateaux qui, soit étaient une source de terreur pour leur voisinage, soit transportaient des samouraï Soshi ; en effet, nous soupçonnions toujours Soshi Seryoku d’être impliquée dans cette affaire. C’est ainsi que nous avions appris l’existence d’un mystérieux bateau qui partait chaque nuit du port, en remontant le courant vers le Nord, avec des passagers dont certains étaient des samouraï Soshi, pour y revenir à l’aube. Après une enquête discrète auprès de la capitainerie, effectuée par Akira, l’homme de confiance de Musashi-sama, nous avons appris que ce bateau était l’Araignée d’Eau du capitaine Anguille ; ce dernier est apparemment suspecté de se livrer à un peu de contrebande, mais n’est pas en cela très différent de nombreux marins de Ryoko Owari.
Le soir venu, nous résolûmes de mener une mission de reconnaissance : suivre le bateau par voie terrestre, en effectif réduit, afin de voir où il allait accoster. Les meilleurs pisteurs, Aki-san et Musashi-sama, accompagnés de Colombe, se postèrent donc en amont du fleuve, et attendirent de voir passer l’Araignée d’Eau.
La nuit était nuageuse et sombre, et le vent se mit bientôt à souffler violemment, annonçant une tempête. Le navire peinait contre le vent et le courant contraire, rendant la tâche des poursuivants facile, malgré les trombes d’eau qui s’abattirent bientôt, trempant hommes et bêtes. Le navire remonta le courant ainsi pendant une heure et demie environ, avant de se rapprocher de la berge. La masse imposante d’un autre navire se devinait, masse plus noire contre l’obscurité du ciel. Les trois cavaliers mirent pied à terrre et, attachant leurs bêtes à l’abri, se mirent à progresser avec prudence, Colombe en tête. A une question d’Aki-san lui demandant si elle avait accompagné autrefois les éclaireurs Hiruma, la ronin ne répondit pas ; mais, par sa capacité quasi-surnaturelle à progresser sans le moindre bruit, sa façon automatique d’être toujours consciente de tout son environnement, il était clair qu’elle savait ce que signifie faire une reconnaissance en terrain ennemi.
Tout à coup elle s’arrêta, et fit signe aux deux bushi de s’arrêter aussi. Tous s’immobilisèrent. Avec la plus grande prudence, Colombe recula, centimètre par centimètre, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Les deux bushi l’imitèrent. Ce n’est qu’après avoir mis une centaine de mètres entre eux et le point jusqu’où ils s’étaient avancés qu’elle se risqua à souffler : « Il y a des guetteurs. Ce n’est que grâce au mauvais temps qu’ils ne nous ont pas vus. » Restant à bonne distance, les trois compagnons se rapprochèrent de la berge, et purent constater que le deuxième bateau était une lourde barge, pouvant facilement héberger une vingtaine d’hommes.
Il y eut un bref débat ; en effet il aurait été possible, profitant de la tempête, d’aller faire une reconnaissance à la nage ; mais il avait été entendu que l’objectif de la mission était de faire une reconnaissance, pas de prendre des risques, et les trois éclaireurs décidèrent sagement de revenir à la ville pour nous informer de leurs découvertes.
Le lendemain, nous fîmes appel aux bons services du capitaine Crevette, que nous avions déjà sollicité lors de l’attaque contre le bateau affrété par le marchand Incisif, et les éclaireurs de la veille remontèrent avec lui le fleuve, pour repérer clairement là où la barge était accostée. Ils la repérèrent sans difficulté ; sur le pont il n’y avait que trois ou quatre ronin au regard vigilant ; mais la barge, visiblement amarrée de façon plus ou moins permanente à quelque distance de la rive, nécessitait une chaloupe pour pouvoir y accéder, et ils n’avaient pas oublié l’anneau de guetteurs signalé par Colombe. De surcroît, l’endroit était situé en dehors de notre juridiction. Le soir venu, Raccourci nous signala qu’il avait vu une (et peut-être deux) silhouettes féminines s'embarquer. Nos soupçons se précisaient…

Pendant ce temps, Aiko-sama a rendu visite à Baranato-sama ; comme nous en avions discuté précédemment, je sais qu’elle a voulu lui demander une dénégation formelle de la connaissance des agissements de son neveu, et qu’elle lui a indiqué que la priorité était à présent de rétablir la paix en ville ; je crains néanmoins que, même si Aiko-sama ne cache pas son estime pour Baranato-sama, celui-ci n’ait pris une telle démarche comme une tentative de protéger les intérêts de sa potentielle belle-famille…
Yoshiro-sama a lui aussi rendu visite au daimyo Licorne, indépendamment de la Lionne. Je sais qu’il souhaite obtenir la même chose qu’elle en l’occurrence. Ces arguments ne seront sans doute guère plus efficaces toutefois, car Baranato-sama doit lui aussi être au courant que Doji Sukemara vient d’obtenir une licence pour pratiquer le commerce d’opium médicinal. Vu les antécédents des personnes qui possédaient de tels permis, le fait que Yoshiro-sama ait eu des relations privilégiées avec Sukemara-san (ce qui serait en principe normal puisqu’ils appartiennent au même clan) et les appuis nécessaires pour pouvoir obtenir ces papiers, je crains qu’il ne suspecte cette fois Yoshiro-sama de vouloir protéger les intérêts de son clan, et en l’instance pas forcément les intérêts légaux. Compte tenu de la position de Baranato-sama sur l’opium et son trafic, les chances qu’il considère sérieusement les arguments de Yoshiro-sama sont faibles, pour le moins.
Je sais malheureusement à quoi m’en tenir sur Baranato-sama, et donc je sais qu’il m’appartient d’obtenir de lui sa coopération, parce que je suis le seul, parmi les magistrats d’Emeraude, à connaître certains secrets des Licornes, connaissance que j’ai payée très cher.
Aussi, quand je lui rends visite, après les salutations d’usage, je tranche dans le vif. Baranato-sama a la réputation d’être un homme direct, je lui parle donc d’entrée des incendies dont il est, au final, responsable, de l’attaque sur l’entrepôt de Vigilante, de la connaissance qu’il a de l’existence de Kaeru, des ordres qu’il a donnés à Otaku Naishi avant sa fuite ignominieuse et, d’une façon générale, de son peu de transparence et de coopération avec la Justice Impériale.
A chaque chose que je lui ai assénée, il est resté calme et composé. Mais lorsque je termine en lui parlant des plans de Naishi pour l’opium, je le sens tressaillir. Il se reprend pour me demander d’où je peux tenir de telles informations – et, au ton qu’il emploie, il aurait pu dire calomnies. Je lui fais alors remarquer qu’il doit être au courant de ma visite à Naishi la veille du duel, et qu’elle a alors confessé bien des choses. Alors que je me tais en le foudroyant du regard, il me dévisage, et me répond, le regard à nouveau serein : « J’avais entendu parler des capacités de votre famille... mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en être le témoin. Surtout un témoin… aussi direct » ajoute-t-il avec délicatesse. Dans son attitude, je sens un respect nouveau. Baranato-sama reconnaît ensuite avoir caché des choses aux magistrats – le contact avec notre prédécesseur l’avait semble-t-il peu encouragé à faire confiance à la Magistrature Impériale – et avoir eu des contacts indirects avec Kaeru. Tout aussi clairement, il n’a aucun regret de ses actes en eux-mêmes – et je serai le premier à lui reconnaître le droit à la vengeance si j’étais complètement certain des circonstances de la mort de son fils – et il comprend tout à fait le prix à payer s’ils viennent à être exposés. Nous sommes tous deux conscients du peu de valeur juridique de la confession de Naishi, et de l’effet qu’elle pourrait avoir si je la transmettais au gouverneur ou à Bayushi Saigo. Et je n’ai pas besoin d’exprimer à haute voix ce qu’une telle révélation pourrait signifier pour l’ordre public à Ryoko Owari. J’en suis à me demander ce que nous pourrions nous dire de plus quand il reprend la parole pour me dire qu’il a entendu des rumeurs concernant notre recherche du maho-tsukai qui aurait invoqué l’oni responsable de l’attaque sur Mesodsu-san. Il me dit alors qu’il pourrait peut-être nous aider, du moins indirectement, à défaire cette personne en cas de confrontation, et il me propose de mettre à ma disposition un objet permettant de perturber localement les kamis de l'air, objet qui lui a été bien utile dans le passé… et qui pourrait bien sûr aider contre un shugenja de l’air... Je l’ai fixé un moment sans répondre, puis je me suis incliné, et lui ai dit que les magistrats le remerciaient par avance de toute aide qu’il pourrait leur apporter pour lutter contre les adeptes de la maho, ou tout autre criminel. Avant de le quitter, j’ai tout de même ajouté qu’il serait bon qu’une certaine sérénité revienne en ville, car il serait dommage que la cérémonie de mariage entre Asamitsu-san et Kimi-san soit entachée d’un scandale elle aussi.
J’ose espérer que Baranato-sama collaborera désormais avec nous plutôt que d’agir dans notre dos, même si certaines de ses actions nous ont sans nul doute permis d’avancer plus et plus vite que nos prédécesseurs dans la lutte contre le trafic d’opium.


Il me faut à présent relater une affaire pénible concernant les pseudo-ninja, affaire qui a somme toute été menée bien maladroitement.
Usant de l’audace qui lui avait jusqu’à présent fort bien réussie, Aki-san s’est rendu tout droit au « Coup de bambou », le quartier général de la « Voix », le chef des ninja, accompagné d’un Yoshiro-sama réticent. Inutile de dire que le débarquement de deux magistrats d’Emeraude a provoqué un certain émoi dans la population locale. La silhouette imposante du bushi Hida, l’élégance un peu précieuse du magistrat Grue, passent difficilement inaperçue, même avec des efforts de discrétion.
Nos deux amis sont allés tout de go s’entretenir avec l’aubergiste Carafe, suant à grosses gouttes à l’idée de s’entretenir avec de si augustes personnages, et l’ont interrogé en privé. Alternant insinuations, chantage et menaces, ils ont ainsi appris qu’une des salles du fond était effectivement réservée en permanence depuis plusieurs mois, que des gens au visage dissimulé s’y rendaient directement, y restaient un quart d’heure, puis ressortaient, et que personne d’autre n’y rentrait et n’en sortait. Cette salle est pourvue d’un paravent, que les servantes de l’auberge ont interdiction de toucher, ainsi que d’une lanterne placée de façon à éclairer le visiteur. Elle n’est pas accolée à une maison voisine, et sa location est payée de façon anonyme une fois par mois - l’aubergiste n’a jamais rencontré le mystérieux loueur. Les visiteurs réguliers étaient au nombre d’une douzaine, dont deux femmes, venant tous les deux à trois jours. Quand il est apparu que l’aubergiste n’avait plus d’informations à fournir, Aki-san et Yoshiro-sama ont entrepris d’user de leur persuasion respective pour le convaincre de coopérer avec la magistrature et de ne pas mentionner leur visite aux ninja. Quand ils ont commencé à parler de sa famille, l’aubergiste était terrifié, mais pas simplement par les menaces émises….
Puis, sur ces entrefaites, Aki-san et Yoshiro-sama sont repartis et nous ont mis au courant du résultat de leurs investigations.
Le mystère du paravent, et de la façon dont la mystérieuse « Voix » communiquait avec ses hommes, a suscité nombre d’interrogations. L’intervention de la magie nous a semblé une hypothèse possible, surtout que nous avons appris au temple d’Amaterasu qu’un des sortilèges les plus courants permettait de se rendre intangible… et donc de traverser les murs.
Comprenant que l’alerte serait certainement donnée rapidement, nous décidâmes de monter une embuscade le lendemain soir, date prévue pour les prochaines probables rencontres avec la « Voix ». Tout débarquement de gardes-tonnerre dans le secteur ayant pour conséquence immédiate de donner l’alerte générale, nous résolûmes d’embaucher cinq ronin pour la soirée, ce qui aurait dû être en principe suffisant pour nous donner une supériorité numérique en cas d’incident, en sachant que les « ninja » précédemment combattus par Aki s’étaient révélés être de piètres combattants. Aki-san se chargea du recrutement des ronin, et à vrai dire à mon avis il n’embaucha pas les meilleurs ; l’avantage étant qu’ils ne dépareraient pas dans ce quartier peuplé de tripots, de bouges mal famés, de bordels et de fumeries d’opium.

Le lendemain, conformément au plan décidé par Aki-san et Aiko-sama, et après avoir reçus les directives d’Aki-san, quatre ronin se disposèrent en observation et en soutien tout autour de l’auberge, prêts à intercepter toute personne au comportement suspect, et un s’installa dans la salle, tandis que les magistrats, arrivés plus tard, se postaient à l’intérieur, Musashi-sama et Aki-san dissimulés derrière le paravent, Aiko-sama et moi-même patientant dans la salle voisine, prêts à intervenir au moindre bruit de lutte. C’est à cet instant que j’ai vraiment été coupable : je ne suis pas allé inspecter la pièce au paravent. Peut-être n’aurai-je rien retiré d’une telle inspection, mais je pourrais au moins dire que je n’ai pas été stupide.
Nous ne nous doutions pas que les rôles avaient été inversés, et que notre proie, loin de chercher à esquiver l’embuscade, nous avait en fait tendu un piège bien étudié…

L’attente commença, interminable.

Combattants aguerris, le Dragon et le Crabe étaient l’un et l’autre dans cet état de concentration intense qui précède un combat ; les membre souples, détendus, totalement conscients de leur environnement, c’est sans nul doute cette acuité des sens qui leur permit de percevoir un ‘pop’ très léger et une infime vibration au niveau du sol. Dans un réflexe fulgurant, le Crabe dégaina son katana, et le planta tout droit dans le sol, traversant tatami et plancher du même coup. Les Fortunes et son talent au sabre lui permirent d’atteindre… quelque chose, comme en témoigna le cri perçant qui s’éleva du sol. Dans le même instant, les deux bushis furent pris de vertiges et de nausées. Le Crabe, avec sa constitution de fer, ne s’en soucia guère, et souleva son katana pour frapper à nouveau. Mais le Dragon, plié en deux par la douleur, se mit à vomir, s’apercevant avec horreur que les humeurs nauséabondes déversées sur le tatami étaient mêlées de sang.
Alertés par le cri et les bruits de lutte, la Lionne se précipita dans la pièce voisine, juste à temps pour voir l’étroit shoji latéral se déchirer sous l’impact de trois bombes incendiaires, tandis que je me hâtais vers la salle principale de l’auberge afin de prévenir nos forces. Frappée de plein fouet par l’une des bombes, et luttant à son tour contre le poison qui avait induit les nausées de Musashi-sama, la Lionne cependant n’hésita pas un instant, et chargea le Dragon sur son épaule comme un vulgaire sac de riz avant de sortir, évitant de justesse une deuxième volée de projectiles incendiaires. Le Crabe, au lieu de lui emboîter le pas, se mit, au milieu des flammes et des vapeurs empoisonnées toujours présentes, à défoncer la paroi de planches. Sa force légendaire et sa détermination eurent raison des solides planches, et la paroi explosa en fragments de bois tandis qu’il jaillissait comme un démon de Jigoku hors de la pièce fatale. Le visage noirci de fumée, le sabre à la main, il devait assurément être une vision d’épouvante pour ses assaillants, persuadés qu’il avait péri depuis longtemps, et quand il se hissa à la force du poignet sur le toit avoisinant pour poursuivre les minces silhouettes habillées de noir, il y eut un recul général des agresseurs.
Pendant ce temps, dans la salle principale, je m’étais aperçu que le piège avait été refermé : la porte principale avait été bloquée par un brasier, les volets de même ; les cris d’effrois retentissant à l’étage et les cris d’alarmes « au feu ! » me firent comprendre que nos assaillants s’étaient visiblement rendus maîtres du toit, et aspergeaient de projectiles incendiaires ceux qui tentaient de sortir par là. Les clients paniqués refluaient en désordre, et tentaient désespérément d’échapper au piège qui était en train de se refermer sur eux.
Avec l’aide du ronin resté dans la salle, j’entrepris de défoncer un des volets à l’aide d’un banc, et nous réussîmes à créer une petite ouverture, alors qu’Aiko-sama arrivait à son tour dans la salle et déposait avec précaution le Dragon mal en point. Après avoir dégagé l’ouverture, nous sortîmes un par un sous une pluie de projectiles, incendiaires et autres. Bien que blessé, j’entrepris de pourchasser moi aussi nos agresseurs sur les toits, tandis qu’Aiko-sama, avec l’aide des trois ronin, entreprenait de renverser la charrette enflammée amenée devant la porte, libérant ainsi le passage et permettant la sortie de la foule paniquée.
Blessés, roussis, malgré notre fureur nous n’étions pas à même de pourchasser adéquatement nos adversaires, et ce n’est que grâce à l’endurance d’Aki-san que nous avons fait deux prisonniers.
Prévenus par la fumée de l’incendie, gardes-tonnerre et kaijinin ont fini par arriver. Malgré sa fureur, et son outrage que des bandits aient osé s’en prendre aux représentants de la Justice Impériale, Aiko-sama n’a pu que se résigner à l’évidence : nous n’avions aucune chance de capturer plus de fugitifs. Elle s’est donc limitée à faire établir un cordon sanitaire et à faire arrêter l’aubergiste, qui a été mené sous bonne garde à la prison. Les gardes-tonnerre ont obéi à ses ordres avec un remarquable empressement.
Les interrogatoires qui ont suivi ne nous ont pas appris grand’chose : une nouvelle fois, nous n’avions capturé que du menu fretin. Il est également apparu que, vraiment, ces gredins n’avaient de ninja que le nom : bien que cagoulés et porteurs de shuriken, ils n’avaient pas une fois utilisé ceux-ci, mais plutôt des tanto beaucoup plus communs. En revanche, le poison utilisé, et l’audace de l’embuscade, montrent que la « Voix » est d’une autre trempe. Les autres indices, je devais les découvrir le lendemain, dans les ruines fumantes de l’auberge…

Nous avons bien sûr dès notre retour au Palais de Justice relaté l’affaire à Yogo Osako, et celle-ci a longuement questionné Musashi-sama et Aki-san sur le poison dont ils ont été victimes – les mêmes questions, en fait, que je leur avais posées. Elle nous a aussi fait part de son sentiment comme quoi, à l’exception du poison, cette attaque était l’œuvre d’amateurs : quelques archers sur les toits auraient rendu notre position intenable. Elle a paru émue en apprenant qu’Aiko-sama avait été blessée. Assurément, même si la Lionne se réjouit peu de ce mariage éventuel, dans l’immédiat cela nous facilite les choses…

Le lendemain, avec l’aide d’une petite troupe de heimin et d’eta, j’ai fait déblayer les décombres de l’auberge avec le plus grand soin. Je veux comprendre. Une fois le déblayage effectué, pas de pièce souterraine, pas de passage ménagé dans le plancher. Mais une petite tâche de sang attire mon regard… et il existe un espace entre la terre et le plancher, tout juste suffisant pour laisser passer un enfant. Cet espace existe évidemment aussi en dessous de ce qui était la pièce au paravent ; on peut imaginer qu’un mince conduit vertical (suffisant pour y introduire une sarbacane ?) aurait pu permettre à la « Voix » de discuter avec ses troupes ; mais comment aurait-il pu s’introduire jusqu’ici ? En traversant la ruelle, j’examine les murs des maisons voisines, et je trouve une empreinte sanglante, qui pourrait être une portion de la paume, située très bas, et à nouveau, l’espace situé en dessous de la maison permet éventuellement un passage pour quelqu’un de petite taille. L’empreinte, à nouveau, est petite ; telle que pourrait l’être celle d’un enfant, ou d’une femme vraiment particulièrement menue.
La piste, malgré mes efforts, s’arrête là, ajoutant un nouvel élément de mystère à cette affaire. Quelle manière de créature est donc la « Voix » ?
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:50

Chapitre 18 – Il faut toujours frapper à la tête

Moshibo-san est revenu ce matin ! Il me faut donc pour commencer relater les aventures de notre shugenja, parti vaillamment à la Cour afin d’y obtenir du Champion d’Emeraude l’autorisation de limiter la culture du pavot sur les territoires autour de Ryoko Owari. Voici donc ce que notre collègue nous conta.

Moshibo-san s’est d’abord arrêté dans les Terres du Lion, et il a rendu visite aux parents d’Aiko-sama. Ces derniers, et en particulier Jinsei-sama, l’ont questionné sur Hyobu-sama et Jocho-sama. Il a répondu diplomatiquement, étant dans l’ignorance des évènements de la fête de la générosité et notamment du somptueux cadeau offert par le fils du gouverneur à notre collègue du Lion. Cette visite de courtoisie dans la splendeur spartiate de la famille d’Aiko-sama a toutefois été de courte durée : il n’est pas question de retarder notre rapport à Satsume-sama.
Le Phénix a ensuite rejoint Otosan Uchi, où il s’est tout d’abord rendu au palais de la magistrature impériale afin de signaler aux fonctionnaires en place sa arrivée dans la capitale. Il s’est ensuite dirigé vers la demeure d’un des représentants de son clan en ville, Isawa Ichibei-sama, un spécialiste de la Terre réputé dans sa famille. En réponse aux interrogations de Moshibo-san, celui-ci l’a informé qu’il existe certaines méthodes, assez radicales, pour limiter les cultures, méthodes qui peuvent être mises à sa disposition. Néanmoins, il lui a expliqué que de telles prières ne sont en général pas employées, ni même leur existence rendue publique. De plus, toutes les cultures sont généralement affectées par les kami auxquels on s’adresse. Bien sûr, si des informations plus spécifiques sont fournies aux kami, et surtout si des esprits bien précis sont sollicités, l’effet des demandes peut être limité à certaines cultures. En l’occurrence, Ichibei-sama savait où trouver de telles indications pour le cas concerné, bien qu’il n’en soit pas lui-même dépositaire : elles sont disponibles dans une bibliothèque qui appartenait jadis aux Isawa… mais qui est actuellement la propriété de la famille Ikoma. Mais pour des raisons qu’il n’explicite pas, le diplomate a avoué que les relations ne sont pas au beau fixe entre les Phénix et la famille Ikoma…
Moshibo a poliment décliné pour le moment l’aide « radicale » qui lui est proposée, du moins tant qu’il ne dispose pas des informations qui lui permettraient de ne cibler que la culture du pavot. Sur la base de la recommandation du père d’Aiko-sama, il a choisi de rencontrer, avant de demander audience pour faire son rapport à Satsume-sama, des représentants de la famille Matsu. Ces derniers l’ont reçu cordialement, mais ont admis ne pas bien savoir comment ils pourraient le soutenir dans sa démarche auprès du Champion d’Emeraude. Pour une raison qui m’échappe, Moshibo-san n’a pas essayé d’obtenir leur aide pour accéder à la bibliothèque mentionnée par Ichibei-sama.
C’est d’autant plus surprenant qu’il est ensuite directement allé toquer à la porte d’Ikoma Juno, le maître de la fameuse bibliothèque. Incroyablement, ce dernier a accepté de le recevoir sur le champ. Ici l’atmosphère est très différente de la simplicité d’accueil de la famille Matsu : les conversations sont feutrées, les samurai arborent un léger maquillage, à la façon des courtisans de la Grue… Moshibo-san a demandé avec une étiquette impeccable s’il pourrait requérir l’aide de la famille Ikoma pour la résolution d’un délicat problème, et a exposé l’objet de sa recherche. De façon tout aussi polie et raffinée, Ikoma Juno lui a expliqué que cela allait être difficile et long mais que, s’il renouvelait sa demande dans deux mois, il serait assurément dans une meilleure position pour donner suite à celle-ci. Et il l’a sur ce raccompagné courtoisement à la porte.

Quelque peu déçu, après avoir informé son collègue Isawa des résultats de l’entrevue, le Phénix était convoqué le lendemain par Doji Satsume-sama. Il a alors pu lui exposer les récents évènements. Le Champion d’Emeraude a eu visiblement l’occasion de se convaincre de la véracité du journal de notre prédécesseur et, lorsqu’on lui a posé la question, Moshibo-san n’a pas hésité un instant à affirmer que le défunt Bayushi Korechika était effectivement impliqué dans le trafic d’opium. Je n’aurai sans doute pas osé être aussi direct en si illustre compagnie. Satsume-sama est resté silencieux quelques instants, peut-être lui aussi interloqué par une réponse aussi franche, puis a demandé à notre ami quelles étaient nos intentions. Celui-ci lui a alors demandé l’autorisation de pouvoir intervenir sur les terres cultivées autour de Ryoko Owari, au-delà de notre juridiction, pour limiter les surfaces cultivées en pavot. Satsume-sama, quelque peu soulagé semble-t-il, a mentionné qu’il avait envisagé des actions plus radicales ; mais puisque les magistrats présents sur place préfèraient la voie de la modération, il l’en a félicité, même s’il a exprimé un doute au regard du succès mitigé d’essais similaires effectués par le passé. Il lui a accordé l’autorisation de légiférer en ce qui concerne les cultures sur toute la région avoisinante, tout en lui conseillant de consulter les archives relatives à ce problème. Lorsqu’il eut demandé à Moshibo-san s’il requérait autre chose pour traiter ce fléau, et que notre collègue lui eut énoncé ses souhaits, il a offert également de lui prêter l’assistance d’un expert des cultures, un paysan nommé Mori. Moshibo l’a remercié respectueusement.
Moshibo-san était alors tout prêt à se retirer. Mais Satsume-sama lui a alors demandé où en étaient nos autres enquêtes. Moshibo-san m’a regardé d’un air un peu gêné lorsqu’il évoqua cette partie de l’entretien. Il y a de quoi. Il a annoncé de but en blanc au Champion d’Emeraude que le voleur Kaze était désormais hors d’état de nuire. Lorsque Satsume-sama lui a évidemment demandé qui était le coupable et si nous l’avions exécuté, Moshibo-san lui a révélé la vérité toute nue. Bien qu’initialement choqué par cette révélation, Satsume-sama a apparemment toutefois semblé comprendre et admettre que nous puissions vouloir laisser Kaze en vie pour l’utiliser comme informateur. Je doute qu’il approuve notre choix mais il n’a pas non plus donné d’ordres spécifiques en la matière. Peut-être suis-je en train de devenir trop sensible à la révélation de nos informations. Et Satsume-sama est notre supérieur, c’est lui et lui seul notre lien avec l’Empereur. Je ne dois pas sous-estimer sa grande expérience ; en fait, qui suis-je, même, pour oser le juger ! Trêve d’introspection, revenons au récit de Moshibo-san. Le Champion d’Emeraude lui a alors donné congé. Encore une fois, je ne comprends pas Moshibo-san : une fois de plus, il n’a pas parlé de son souhait de pouvoir utiliser la bibliothèque Ikoma pour l’aider dans sa tâche. Serait-ce qu’il n’a pas voulu révélé que les kami pouvaient aussi être utilisés ainsi ? Mais si quelqu’un dispose des ressources et du droit de savoir cela, ne serait-ce pas le Champion d’Emeraude.
Quoi qu’il en soit, le Phénix s’apprêtait le lendemain à repartir pour Ryoko Owari quand un messager vint le trouver : Ikoma Juno-sama lui demandait instamment de bien vouloir repasser le voir.
Intrigué, Moshibo-san s’est rendu à l’invitation ; Juno-sama l’a reçu avec un empressement très différent de la politesse distante de la veille. En fait, il y avait dans son attitude une émotion assurément étonnante : la peur. Juno a tendu à notre collègue, avec nombre d’explications alambiquées et d’excuses, une copie des parchemins qu’il avait exprimé le désir de consulter, et l’a assuré de son aide – et je cite « si jamais l’estimé magistrat avait quelque besoin supplémentaire ». Mystifié mais ravi, Moshibo-san a pris congé et est rentré relater à son collègue Isawa cette étonnante volte-face. Ce dernier, d’un ton neutre, lui a alors appris que le fils d’Ikoma Juno avait eu un petit accident la veille… Ivre, il aurait basculé au-dessus de la rambarde d’un pont. « Sans aucun doute cette malheureuse coïncidence aura-t-elle influé sur les dispositions de Juno-sama », aurait ajouté Ichibei-sama sans faire de commentaires supplémentaires. Moshibo-san n’a toujours pas l’air de vraiment comprendre ce qui a pu se passer. Est-il vraiment aussi naïf ? Personnellement, je serais curieux de savoir qui a été à l’origine de cet ‘accident’.

Avec la satisfaction d’une mission couronnée de succès, le Phénix a donc pris le chemin du retour, accompagné du dénommé Mori. A partir du simple aperçu obtenu alors qu’ils arrivaient à Ryoko Owari, ce dernier – qui se serait ébahi maintes fois au cours du voyage d’avoir été choisi par le Champion d’Emeraude lui-même – a indiqué que la surface plantée en pavot est très largement excédentaire : elle pourrait certainement être vingt fois plus petite sans que les besoins en opium médicinal soient affectés !
Je ne sais pas encore comment nous allons utiliser les nouveaux pouvoirs accordés par Satsume-sama, mais cela requerra des trésors de diplomatie, sans parler que je ne vois pas encore exactement comment nous ferons respecter les décrets envisagés. Je ne vois en effet pas Moshibo-san utiliser ses capacités pour convaincre les kami de tous les champs aux environs de Ryoko Owari ; sans compter que même dans ce cas, il suffirait aux trafiquants de transférer leur activité agricole un peu au-delà, juste en dehors de notre juridiction ! Enfin, nous verrons bien. En attendant, une affaire plus grave nous concernait.

Pendant ces derniers jours, nous avons continué à faire surveiller les allées et venues de l’Araignée d’Eau. Nous pensions faire un repérage approfondi avec l’aide de Colombe, quand Aiko-sama nous a informé que le convoi de la veille avait comporté un tapis semblant fort lourd – très certainement un prisonnier. Les évènements se précipitaient, il fallait intervenir sans plus attendre.
Plutôt que d’affronter simultanément un maho-tsukai et les ronin de la barge, nous décidâmes, après d’âpres débats, de nous attaquer en premier à la barge, puis d’attendre l’arrivée de l’Araignée d’Eau, dans l’espoir d’en surprendre les passagers. Néanmoins vu l’estimation des forces de l’adversaire, des troupes supplémentaires étaient indispensables. En compagnie de Yoshiro-sama, j’allais solliciter le gouverneur pour lui demander de bien vouloir nous accorder vingt gardes-tonnerre afin de capturer ce que nous soupçonnions être un dangereux maho-tsukai et les bandits à son service. Hyobu-sama s’enquit de la présence d’Aiko-sama et, quand nous lui répondîmes par l’affirmative, nous donna son accord, en précisant qu’elle apporterait un soin tout particulier au choix des troupes qui nous seraient affectées. De son côté, la Lionne a demandé à sa compatriote Ikoma Yoriko si elle accepterait de nous accompagner.
Nous aurions probablement pu solliciter directement l’aide de Jocho-sama et de ses troupes d’élite, mais il aurait alors pris la tête de l’expédition, ce qu’aucun de nous ne souhaitait vraiment. En particulier, Yoshiro-sama et Musashi-sama avaient un compte personnel à régler avec le maho-tsukai, que nous soupçonnions être Soshi Seiryoku, en raison de la promesse de protection qu’ils avaient faite à la marchande Vigilante.
Comme par ailleurs la barge disposait de guetteurs à terre, il nous fallait mener une attaque plus ou moins simultanée par voie terrestre et voie maritime : nous avons donc à nouveau requis les services de Crevette, et séparé nos forces en deux : Yoriko-sama, Moshibo-san et son yojimbo, Colombe, quinze gardes-tonnerre et moi attaquerions par voie terrestre ; le reste des magistrats et les cinq gardes-tonnerre restants embarqueraient avec Crevette, et se posteraient en amont de la barge. Il était prévu que Moshibo-san serait l’initiateur de l’attaque ; nous ne nous doutions pas qu’avec cette tactique reposant sur un seul homme, nous allions frôler le désastre…

En arrivant sur les lieux, nous nous arrêtâmes à bonne distance ; en effet, Colombe avait repéré un guetteur sur la colline, et Yoriko-san se proposa pour l’éliminer, ce qu’elle fit sans coup férir. Le bateau de Crevette était déjà posté en amont, dissimulé par un coude du fleuve, prêt à intervenir ; de mon côté je fis disposer tous les gardes-tonnerre en arc de cercle, de façon à cerner les autres guetteurs.
Dès que Colombe et Yoriko-sama furent arrivées, nous faisant signe que tout allait bien, Moshibo-san s’en fut. Quelques minutes s’écoulèrent… puis nous entendîmes un cri d’alerte – qui ne provenait pas du shugenja. Mesodsu-san se rua en avant, suivi de quelques gardes-tonnerre. Simultanément, je demandais à Yoriko-san de tirer une flèche sifflante, pour prévenir le bateau de Crevette, et je fis avancer les gardes-tonnerre en bon ordre. Quand nous rejoignîmes Moshibo-san, il était adossé à un arbre, grièvement blessé, le yojimbo à son côté.
Voici ce qui s’était passé.
Moshibo-san pouvait faire appel aux kami de l’air pour dissimuler sa présence et passer ainsi les lignes ennemies ; mais il choisit de ne pas le faire tout de suite… et de se fier à sa discrétion naturelle - toute relative vu son embonpoint et son manque d’entraînement en la matière. Ce qui devait arriver arriva : alors qu’il avançait précautionneusement dans le sous-bois, il se fit repérer et reçut une flèche dans l’épaule, qui le blessa grièvement. Il tomba à terre, feignant d’être inconscient ; et quand son adversaire se rapprocha, il invoqua sur lui la colère des kami de l’air. Surpris, le ronin réussit néanmoins à ne pas être balayé par la tornade furieuse qui émanait de la main levée du shugenja et, pied à pied, luttant contre le vent déchaîné, entreprit d’avancer, le sabre à la main, et des intentions meurtrières en tête. Le voyant se rapprocher, le Phénix jugea plus prudent de s’enfuir vers la rive – c’est alors que le ronin donna l’alarme. Le shugenja n’alla pas bien loin : épuisé, il ne vit pas la corde qui lui coupait la route, et tomba en avant, s’assommant à moitié contre un tronc d’arbre. Seule la promptitude de son yojimbo et l’arrivée des gardes-tonnerre lui épargnèrent une mort ignominieuse. Entendant les bruits de cavalcade, le ronin qui s’approchait pour l’achever jugea plus prudent de s’éclipser. Les gardes-tonnerre se ruant à sa poursuite découvrirent à leurs dépends les chausses-trappes, pieux, filets, et autres cordes destinés à faire trébucher et blesser hommes et bêtes. Les autres engagèrent les autres bandits, tandis qu’Ikoma Yoriko enchaînait flèche sur flèche, faisant mouche à chaque fois. Profitant que cette dernière avait le dos tourné, l’un des bandits l’attaqua. Heureusement, Shiba Mesodsu veillait, et cria pour alerter la Lionne. Ikoma Yoriko laissa tomber son arc, et se tourna vers son agresseur en dégainant son katana dans le même mouvement … mais ce fut la tsuka de celui-ci qu’elle enfonça avec violence dans l’orbite de son adversaire, lui défonçant la boite crânienne. Le ronin s’écroula, mort sur le coup. La Lionne rengaina, sans un mot, sans nettoyer son arme, ramassa son arc et se dirigea à grandes enjambées vers la plage, où elle entreprit méthodiquement d’éliminer les survivants. Je ne fus pas directement témoin de cela, mais le cadavre éborgné et les traces de l’œil éclaté que j’observais sur la tsuka de son arme étaient suffisamment éloquents, rajoutant un chapitre aux multiples questions que je me posais déjà au sujet de Yoriko-sama.

Du côté du fleuve, le bateau de Crevette, alerté par la flèche sifflante, se mit à descendre le fleuve. Cependant, dans les quelques minutes nécessaires pour atteindre la barge, les occupants de cette dernière avaient évidemment été alertés et avaient récupéré à son bord les quelques rescapés de l’échauffourée dans la forêt et avaient coupé les amarres.
Les magistrats accompagnant Crevette avaient également pu constater que le plan ne s’était pas déroulé comme prévu : l’absence de ronin visibles sur la barge, les cadavres empennés flottant au fil de l’eau… Cela n’affecta pas pour autant leur détermination à monter à l’abordage, bien au contraire.
Devant, le Crabe, le Dragon et la Lionne ; derrière, le Grue et les gardes-tonnerre. La bataille commence.
Les trois bushis se lancent à l’assaut et se hissent le long du bastingage ; les ronin qui s’étaient dissimulés derrière le plat bord pour échapper aux flèches meurtrières de Yoriko-sama tentent bien sûr de les frapper par surprise et de les repousser. Mais nos trois amis réussissent à prendre pied sur le pont, et se défendent farouchement. Musashi-sama et Aiko-sama abattent chacun leur adversaire, tandis qu’Aki-sama est aux prises avec deux adversaires. Nouvel affrontement, à nouveau le Dragon et la Lionne abattent leur adversaire. Un ronin à la carrure impressionnante saute sur Aki-sama, et le combat dégénère en un furieux corps à corps. Aki-sama tente de le projeter pardessus bord, mais l’homme a une puissance comparable à la sienne, et le corps à corps se poursuit.

J’avais oublié de vous dire qu’alors qu’ils dépassaient la barge pour aller se mettre en embuscade, les membres de l’équipage de Crevette avaient pu observer trois ronin sur le pont de notre cible. Ils avaient en particulier noté la présence d’une femme de forte carrure portant une hache sur l’épaule. Lorsqu’ils avaient rapporté cette information à mes collègues dissimulés au regard dans une cabine, Aki-sama les avaient informés qu’une renégate de son clan était connue pour diriger sa bande d’hommes sans maître et être experte dans cette arme redoutable qu’est l’ono. Au point d’ailleurs de prendre ce nom après son expulsion du clan.
Voyant la facilité avec laquelle ses troupes se font décimer, la supposée Ono, la capitaine des ronin, se rue avec une promptitude incroyable vers Aiko-sama en poussant un hurlement de rage. Un instant, il semble que la Lionne va être coupée en deux par cet assaut fulgurant, mais au dernier moment, elle se fend, et son katana trouve le défaut de l’armure, blessant grièvement l’ancienne bushi du Crabe, et frappe en revers, cette fois sur le flanc, un coup puissant qui éventre son adversaire. Continuant sur sa lancée, la capitaine des ronin s’écroule comme une masse, la tête cognant contre le plat-bord, baignant dans son sang.
De son côté, Musashi-sama s’est attaqué aux ronin survivants ; un, puis deux adversaires tombent à terre, et l’on entend bientôt le Dragon se plaindre du manque d’adversaires à sa disposition…
Quand Kakita Yoshiro monte à son tour à bord, nous sommes maîtres du pont, avec deux prisonniers, un ronin et le capitaine du bateau, qui avait tenté de s’enfuir à la nage mais que nous avons capturé.

Après que nous soyons tous rassemblés, nous faisons un bilan des forces : Moshibo-san est grièvement blessé, au point de ne pas pouvoir se soigner lui-même ; et son aide nous est indispensable pour contrebalancer tout sortilège de maho éventuel. Aiko-sama est également légèrement blessée, l’un des ronin ayant profité de l’assaut d’Ono pour lui asséner un coup de sabre, ce qui semble provoquer un léger malaise parmi les gardes-tonnerre.
Nous n’avons pas le choix, il faut que le Phénix se fasse soigner. Il part en compagnie de Colombe, d’Aiko-sama et de deux gardes-tonnerre – qui ont visiblement été affectés par le gouverneur à la protection de cette dernière. Ils s’arrêteront à proximité de la ville, dans un lieu discret ; Colombe ira quérir un shugenja au temple d’Amaterasu, pour soigner les blessés.
En attendant leur retour, nous interrogeons les prisonniers. Ils ont été embauchés il y a trois semaines par Ono et ne connaissent pas les activités de leur employeur, même s’ils se doutent que c’est louche ; il leur était interdit de descendre dans la cale, et donc ils ignorent tout de ce qui peut se trouver dessous. La seule chose que nous apprenons, c’est que l’Araignée d’Eau doit revenir ce soir.

Quand Moshibo-san revient, dûment guéri, nous ouvrons la trappe. Musashi-sama ouvre la marche, suivi du shugenja, puis je les suis, puis Yoshiro-sama et des gardes-tonnerres. Les deux Lionnes sont restées sur le pont. Nous voyons un étroit escalier de bois, une échelle plutôt, qui donne sur un couloir aussi peu spacieux, et deux portes, une de chaque côté. Dès que nous descendons, l’atmosphère lourde nous oppresse. Malgré la lanterne que je tiens à la main, j’ai l’impression de respirer les ténèbres mêmes. Quelque chose de vicié, de malsain, est à l’œuvre ici. De par son expression, Moshibo-san ressent la même chose… et en effet il nous prévient doucement qu’il y a des émanations de magie corrompue venant de la porte de droite. Nous commençons donc par celle de gauche. C’est une cabine sordide pourvue de quelques tatamis, d’un service à thé ébréché et sale, et de tout un bric-à-brac entassé pêle-mêle dans le fond. Aki-sama remarque l’empreinte du manche d’un ono dans les planches, quant à moi je constate que l’une des tasses porte deux fines éraflures parallèles, comme pourrait en laisser les crocs d’un masque grimaçant similaire à celui que Soshi Seiryoku porte habituellement. A part cela, il n’y a rien de remarquable dans cet intérieur crasseux plus sale que certaines demeures d’eta que je connais. Mon compatriote Dragon a peine à croire qu’un samurai accepte de poser le pied ici. Nous sortons, et nous trouvons face à l’autre porte. Moshibo-san interroge les kami, et parvient à déterminer que la pièce voisine est protégée par un puissant sortilège de protection. Il y a une chance, faible mais réelle, pour que l’auteur du sort soit prévenu si celui-ci est déclenché, et une controverse s’engage.
Le magistrat Grue s’oppose fermement à ce que nous y pénétrions ; nous ne pouvons prendre, dit-il, la moindre chance de prévenir Soshi Seiryoku. Tout aussi fermement, j’ai bien l’intention d’ouvrir cette porte, et joins le geste à la parole. Yoshiro-sama me saisit par la manche. Cet acte me frappe d’étonnement venant de Yoshiro-sama, mais je me restreins et essaie d’évaluer ses arguments. Je sens toutefois la rage monter en moi. Certes nous n’avons aucun moyen de savoir si ouvrir risque d’alerter la proie que nous recherchons. Mais de toute façon, avec la mort d’Ono, qui était la seule à descendre ici et donc la plus dans la confiance du maho-tsukai ici, nous ne pouvons pas exclure qu’il n’y avait pas d’autres précautions prises par nos adversaires, et dont nous ne saurons rien avant le moment fatidique. De plus, rien ne dit que la barge ne sera pas détruite lors de notre confrontation avec le maho-tsukai. Finalement, les autres finissent par se rendre à ces mêmes évidences, et Aki-sama est chargé d’ouvrir la porte, étant d’après Moshibo-san le plus à même de ne pas être affecté par les kami de l’air qui garderaient la pièce. Il s’exécute et… rien ne se passe, pas de tonnerre, pas d’éclairs ou autre manifestation hostile. Mais rien n’est visible dans l’obscurité. Je demande alors sèchement à Yoshiro-sama d’approcher la lanterne qu’il tient à la main. Il me jette un regard froid, puis s’avance et me pousse de l’entrée de la pièce avant de me tourner le dos. A cette seconde rupture flagrante de l’étiquette la fureur me gagne, et je porte la main à mon katana, libérant la lame de son saya. Puis je réalise ce que je m’apprêtais à faire, et sors en trombe, sans répondre aux commentaires de mes compagnons ni aux questions d’Aiko-sama sur le pont ; je descends dans la chaloupe, m’empare des rames, et ne desserre les dents que pour répondre « non » à sa question me demandant si j’ai besoin d’un second. Je rame jusqu’à la berge, et m’enfonce dans les bois.
Pendant que je rumine de sombres pensées, et que les gardes-tonnerre qu’Aiko-sama a chargés de me protéger battent vainement les bois, Moshibo-san parvient à déterminer que le sortilège est inscrit sur le plafond – sans entrer dans la pièce. C’est Aki-sama qui, pourvu d’un chiffon au bout d’une lance, se met en devoir de l’effacer. Le stratagème réussit, Moshibo-san informe les magistrats que le sortilège est à présent dissipé, et pénètre d’un pas assuré dans la pièce fatidique.
Celle-ci est étonnamment vide ; sur le côté gauche, un tapis, d’où émerge une touffe de cheveux ; au centre, un étrange piédestal muni d’un tuyau et d’un soufflet ; à droite, une grande jarre en terre cuite, du type de celles utilisées pour les condiments. Le shugenja se dirige tout droit vers le tapis, et en extirpe un homme d’âge mûr, attaché et bâillonné, habillé de façon modeste, qui porte un pansement taché de sang autour du poignet et qui reprend à peine conscience quand Moshibo-san le libère. Les autres inspectent l’étrange dispositif, ne comprenant pas vraiment son but ; la jarre, quant à elle, est pourvue d’un croisillon, comme ceux que l’on utilise pour mettre des denrées à macérer, et au milieu de ce croisillon, en lieu et place d’une cordelette, il y a des mèches de longs cheveux noirs nouées… Aucun n’ose le soulever, mais tous savent que nous avons retrouvé la tête de Vigilante. C’est à moi qu’il appartiendra d’aller jusqu’au bout, et de découvrir l’horreur indicible.

En attendant, je m’étais donc éloigné dans les bois. Un rocher dans une petite clairière me servait de banc et j’essayais d’analyser mes pensées. Malgré tous mes efforts, le calme ne revenait pas : plus je réfléchissais, plus je m’éloignais du détachement que Matsugame-sensei m’avait encouragé à atteindre pour considérer impartialement les événements. Pourquoi me suis-je emporté ainsi ? Le comportement de Yoshiro-sama est contraire à toutes les règles, certes, mais ma réaction est celle d’un enfant gâté à qui on vient de refuser son dernier caprice. Au bout d’un moment, je signale ma présence aux gardes-tonnerre qui me cherchaient. Peu de temps après d’ailleurs, Musashi-sama vient me trouver au milieu de la forêt; il s’assoit silencieux à mes côtés, et attend patiemment que j’accepte de lui parler. C’est ce que je finis par faire, parce que je sais qu’il est et reste mon ami. Peut-être pense-t-il me réconforter quand il me dit que Yoshiro-sama n’aurait pas dû agir ainsi et que lui aussi regrette son geste. Mes mots sont brusques, mais il a tort, ce ne sont pas tant les actions du magistrat Grue qui me tourmentent, mais bien les miennes : Yoshiro-sama est mon supérieur, et quelles que puissent avoir été ses raisons, je lui dois obéissance, mais plus encore, je me dois à moi-même, à mes sensei, et à mes ancêtres, de toujours garder la tête froide. J’ai perdu la face là-bas sur la barge. Et il n’y a qu’une seule solution pour mitiger mon écart. Résolu, mais enfin serein, je me lève et, suivi de Musashi-sama, je rejoins le petit groupe des magistrats. Je m’incline alors très bas devant le magistrat Grue, et à forte et intelligible voix, lui fais mes plus sincères excuses. Les autres restent silencieux autour de nous, mais Yoshiro-sama ne laisse pas mon agonie intérieure s’éterniser : en quelques mots, dignement, il accepte mes excuses, puis m’invite à me joindre aux autres pour questionner l’homme qui était enveloppé dans le tapis.

Après cet épisode, nous interrogeons le prisonnier libéré. Il prétend tout d’abord être un innocent marchand, enlevé par Soshi Seiryoku - le pansement qu’il porte au poignet recouvre une plaie récente, ce qui accrédite son histoire d’innocente victime ; puis, devant notre insistance, il admet avoir sollicité son parrainage ; puis il avoue se livrer au trafic d’opium ; mais je sais qu’il ne dit pas toute la vérité, et que celle-ci doit être bien pire.
Nous lui demandons de se déshabiller, et nous découvrons deux choses : sur son poignet gauche, le croissant bleu, symbole des sectateurs d’Onnotangu ; et sous ses aisselles, des scarifications plus anciennes… ainsi qu’aurait pu en faire un maho-tsukai.
Aiko-sama rappelle que lors de notre dernière rencontre avec un sectateur du seigneur Lune, nous avions été aidés par la puissance d’Amaterasu – sous la forme du soleil de jade qu’elle porte encore aujourd’hui, et qui a le pouvoir de ramener une âme perdue.
Par souci de discrétion, nous allons tous sur la berge, et Aiko-sama applique le médaillon contre le poignet de l’homme. Une lumière aveuglante jaillit, l’homme crie, et tombe inconscient. La marque s’est effacée. Comme l’homme ne semble pas reprendre conscience, nous débattons de ce qu’il convient de faire de lui. Une chose est sûre, ce lascar n’a rien d’une victime innocente. Nous résolvons de le laisser attaché et bâillonné sous la surveillance des gardes-tonnerre, mais je vais apporter un soin tout particulier à son interrogatoire. Cet individu va certainement pouvoir nous éclairer sur les pistes indiquées par Nisei-san…

Il me reste une dernière chose à faire. Avec Moshibo-san, je descends dans la cale, je me dirige vers la jarre, et soulève le croisillon. La figure de Vigilante émerge du liquide, ses yeux clos s’ouvrent, et leur expression hantée… est au-delà des mots. Ses lèvres muettes s’ouvrent sur une prière, que je devine : « Tuez-moi… Par pitié, tuez-moi… » Solennellement, je lui promets qu’avant ce soir, son vœu sera exaucé. L’utilité du sinistre piédestal pourvu d’un soufflet est à présent claire : il permet à Soshi Seiryoku de s’entretenir avec son ancienne servante… Une fois ma promesse faite, je ne lui pose qu’une seule question : je veux savoir qui est la femme qui accompagne Seryoku. J’aurais dû me douter de la réponse, il s’agit de celle que Seryoku a choisie pour remplacer Vigilante à la tête de son sordide commerce d’opium. Je suppose que la contemplation du sort de son prédécesseur est un bon moyen d’intimidation. Même si du coup je me demande si Vigilante elle-même a succédé à quelqu’un de la même façon, je ne peux m’empêcher de frissonner et d’éprouver une certaine pitié pour son sort. Personne ne devrait avoir à subir une telle torture, et je jure qu’autant que je le pourrais, Seryoku ne survivra pas à cette nuit pour recommencer ailleurs à pratiquer de telles horreurs.

Mais le soir tombe, et il nous faut nous apprêter à l’arrivée de l’Araignée d’Eau et de sa passagère, Soshi Seiryoku, et que la barge apparaisse aussi normale que possible. Le bateau de Crevette se met comme précédemment à couvert en amont. Nous avons appris de nos deux prisonniers qu’habituellement, Ono et le capitaine sont ceux qui accueillent Soshi Seiryoku. Convaincre le capitaine de nous aider est chose aisée : je le fais descendre dans la cale, et, soulevant à moitié le croisillon, lui montre le contenu de la jarre. L’homme s’évanouit sous le choc, mais quand il reprend ses esprits, il est tout à fait coopératif. Nous demandons par ailleurs à quelques gardes-tonnerre de revêtir les armures de ronin. Pour remplacer Ono… eh bien, il y a quelqu’un dont la silhouette convient parfaitement, et qui a la force nécessaire pour soulever sans broncher la monstrueuse hache de guerre de la capitaine des ronin : Matsu Aiko.
Convaincre Aiko-sama de se prêter à cette mascarade n’est pas chose facile, d’autant qu’il lui faudrait se départir de son katana familial. Mais nous trouvons une alliée inattendue en la personne d’Ikoma Yoriko, qui lui vante de façon lyrique les stratagèmes ayant permis dans le passé aux Lions d’emporter la victoire, et qui lui propose de prendre soin de son katana, en le lui tendant dès le début des combats. Convaincue par ses arguments, la Lionne accepte, et après avoir fait nettoyer soigneusement hache et armure, endosse l’équipement d’Ono, plaçant la lanterne sourde derrière elle afin de laisser son visage dans l’obscurité. Les autres magistrats se dissimulent sous le plat bord.
Le soir tombe enfin… et la silhouette d’une embarcation se profile. A bord, quelques marins, quelques individus d’allure martiale, et deux silhouettes féminines.
L’embarcation approche, et elle n’est plus à présent qu’à quelques mètres, quand une voix métallique – que je reconnais comme étant celle de Seiryoku – retentit : « Dégagez ! ». C’est le moment que je choisis pour envoyer la fiole métallique, présent d’Ide Baranato, débouchée dans le bateau, alors que dans le même temps Yoshiro-sama et Aiko-sama bondissent sur l’embarcation ; celle-ci se met à pencher dangereusement… mais du côté opposé, comme si un poids très lourd la déséquilibrait. Et de fait, dans l’obscurité apparaît une silhouette immense aux gigantesques ailes gainées de cuir, perchée sur l’extrémité de l’Araignée d’Eau : un oni, aux yeux flamboyant de malveillance. Les grandes ailes brassent fortement l’air nocturne, Soshi Seiryoku s’agrippe à ses membres puissants, et l’oni prend son vol, transportant sa maîtresse, alors que Yoshiro-sama éclate de rire – de façon incompréhensible, ou est-ce un des effets secondaires que m’a mentionné Baranato-sama ? – bien que cerné par un groupe d’ennemis, et que la Lionne s’empale sur le sabre du yojimbo Soshi.
L’oni et son fardeau font l’objet d’un tir nourri, notamment de la part de Moshibo-san et de Yoriko-sama… et les flèches font mouche. Avec un cri étranglé, la maho-tsukai lâche prise, tombant dans le fleuve en une gerbe d’eau noire. L’oni, décontenancé, hésite un instant, puis vient se poser sur la barge, face à Shiba Mesodsu et à moi-même.
Le yojimbo se met en défense, utilisant remarquablement les techniques de l’école Shiba, mais ce n’est hélas pas suffisant ; la large main griffue de l’oni le happe et, presque nonchalamment, l’éventre, dispersant de façon languide ses entrailles en plein ciel.
Je sais que je n’ai pas l’ombre d’une chance contre ce monstre ; mais, résolu à ce que le sacrifice de Mesodsu-san ne soit pas vain, je me rue sur l’oni, frappant de toutes mes forces, et le blesse légèrement. Je m’apprête à lui opposer une défense désespérée quand l’oni lève la tête, semblant chercher quelque chose du regard ; et du coin de l’œil je vois Musashi-sama qui s’avance, la lame du forgeron Kaiu à la main. L’épée émet une vibration sourde, et est parcourue de lueurs vertes. L’oni semble avoir trouvé ce qu’il cherche, a un rictus, et apostrophe mon ami en ces termes : « Occupe-toi du shugenja, je me charge des autres », avant de retourner son attention vers moi. C’est à ce moment que j’entends un « tchac », et un hurlement inhumain manque de me rendre sourd : levant les yeux, je vois une flèche, encore vibrante, dans l’œil de l’oni. Ikoma Yoriko – car c’est bien sûr elle qui vient de réaliser cet exploit – bande à nouveau son arc, et une deuxième flèche vient se planter près de sa jumelle, aveuglant l’oni. Ce dernier pousse un beuglement et tombe à genoux, ses grandes ailes battant l’air désespérément ; Musashi-sama arrive, lui assène le coup de grâce, puis lâche l’épée du forgeron Kaiu.
Pendant ce temps, en contrebas, une lutte sanglante est en train de se terminer. Yoshiro-sama a abattu les deux ronin, et la Lionne, le sabre du samourai Soshi toujours fiché dans l’épaule, a réussi à enfoncer la lame de son katana dans la gorge de celui-ci. Eclaboussée de sang, tant le sien que celui de son ennemi, elle tente de faire pivoter la lame tandis que le Scorpion s’efforce de lui faire lâcher prise. C’est une lutte silencieuse et mortelle, seulement ponctuée par les halètements des deux adversaires. Petit à petit, la Lionne réussit à déplacer la lame, déclenchant de nouveaux flots de sang ; le magistrat Grue, arrivé à proximité, porte une attaque de dos qui blesse à nouveau le samourai Soshi. Il n’en faut pas plus pour que la Lionne achève irrésistiblement son mouvement, achevant ainsi son adversaire dans un ultime jet écarlate. Ensanglantée des pieds à la tête, tremblant sous l’effort, elle se dégage de la lame de son ennemi vaincu et trouve encore la force de jeter vers le ciel un cri de victoire rauque, en l’honneur de ses ancêtres Matsu.
Sur la barge, la préoccupation première est bien sûr de repérer Soshi Seiryoku, qui n’a pas reparu depuis sa chute dans la rivière. Un cri d’un garde-tonnerre nous alerte : « Elle est là ! », désignant un point en contrebas. Nous mettons aussitôt une chaloupe à l’eau, et j’y embarque en compagnie de Musashi-sama, Yoshiro-sama, Yoriko-sama et un marin. C’est Yoriko-sama qui repère la première la maho-tsukai, en train de faiblement battre des pieds en essayant de surnager. Elle bande son arc, me regarde ; d’un signe de tête je lui donne mon accord. Elle décoche alors une flèche, le corps s’immobilise, puis deux autres, alors que nous nous rapprochons. Nous hissons enfin à bord le corps inerte de cette ennemie tant haïe. J’arrache son masque, et à ce moment ses yeux clos s’ouvrent soudain, sa bouche s’ouvre sur une langue tatouée ; aussitôt je lui saute à la gorge afin de l’empêcher de parler, tandis que Yoshiro-sama lui plante sauvagement son katana dans le cœur. Derrière moi j’entends un feulement métallique, puis l’air siffle juste devant moi : je ne tiens plus qu’un torse sans tête. Telle une acrobate, Yoriko-san s’est penchée au-dessus de moi, et a proprement décapité le cadavre juste au-dessus de mes mains. La tête roule dans le fond de la chaloupe ; ses traits révulsés s’apaisent enfin, et ses lèvres qui bougent encore prononcent un mot muet que je devine – et qui est une énigme de plus – : « Kolat ».
Il me reste une dernière chose à faire. Tandis que mes compagnons rassemblent les prisonniers – les marins, quelques ronin, et la femme qui accompagnait Seiryoku, qui est en fait la remplaçante de Vigilante, je dépêche un garde-tonnerre afin de faire prévenir le gouverneur pour faire mettre sous scellés la demeure de la maho-tsukai. Qui sait quelles horreurs peuvent encore se cacher dans ses entrailles…
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:51

Chapitre 19 – Visions de cauchemar

Un mystère a donc enfin été résolu : comme nous le soupçonnions depuis longtemps, Soshi Seiryoku s’est bien révélée être la maho-tsukai qui avait fait enlever Vigilante. Elle est maintenant morte. Il nous reste à boucler cette affaire et, pour cela, nous devons revenir au plus vite en ville. Avant de pouvoir nous mettre en route, il nous reste à déterminer ce que nous faisons des cadavres et de la tête de Vigilante. Après un court conciliabule, nous décidons de ne ramener à Ryoko Owari que les corps de Mesodsu-san et du yojimbo de Seiryoku, et les têtes de cette dernière et de l’oni. D’une part, ceci devrait nous permettre de convaincre définitivement le gouverneur et tous ceux qui pourraient douter, il suffira pour cela qu’ils contemplent les langues de ces deux… créatures ; d’autre part, nous ne possédons aucune assurance que le yojimbo de Seiryoku ait été dans la confidence de sa maîtresse, il n’y a donc pas de raison de s’aliéner inutilement sa famille.
Il n’est toutefois pas question de laisser traîner des cadavres : le prisonnier qu’avait Seiryoku est la preuve que nous ne pouvons être trop prudents de ce côté. Le seul eta qui nous ait accompagnés est un des assistants de Pitoyable. C’est donc lui qui est chargé de transporter les cadavres sur la barge, que nous allons incendier et couler. Cette dernière a été échouée sur la rive, et les gardes ont reçu l’ordre de rassembler autant de bois sec qu’ils peuvent en trouver, après quoi le combustible a été entassé a l’intérieur des cabines.
Cependant, Moshibo-san émet un doute sur ce qu’il adviendra de la tête de Vigilante si elle finit au fond de l’eau. Je vois l’hésitation de mes compagnons, et je devine qu’aucun d’entre eux n’aura le courage de faire ce qui doit être fait. Je sais aussi qu’il m’appartient de clore ce chapitre, et de tenir la promesse que j’ai faite à Vigilante, bien que nul hormis Moshibo-san n’en ait été le témoin. Aussi, sans un mot, je m’empare du lourd ono qui avait donné son nom à la chef des ronin tombée sous les coups d’Aiko-sama, et, pour la dernière fois, je descends dans la pièce où se sont déroulés tant de forfaits abominables. La jarre est toujours là - personne, bien sûr, n’a osé y toucher. Résolument, j’empoigne les longs cheveux emmêlés, noirs et froids comme des algues, attachés au croisillon, et je tire. Emergeant du liquide, la tête de la marchande apparaît, avec ces yeux hallucinés à l’expression indicible ; ses lèvres s’entrouvrent, mais je ne veux pas lire ce qu’elles me disent.
Je pose la tête sur le sol, à côté des branchages, la face vers la cloison ; puis je me carre, soulève la lourde hache, et l’abats de toutes mes forces. Sous l’impact massif du fer, la boite crânienne éclate comme un fruit trop mûr. Je lâche l’ono éclaboussé de sanies, vais chercher la lanterne laissée à l’entrée, et d’un geste vif la projette sur le tas de bois. Elle éclate, et l’huile enflammée se répand sur les branches. Avant de quitter les lieux, je me retourne une dernière fois, et je vois les cheveux épars, l’humeur sombre qui se répand au sol, noirs contre les flammes qui crépitent derrière. Si cela ne suffit pas à ce que l’esprit de la marchande quitte ces pauvres restes de son corps, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus.... A mon arrivée sur la berge, Yoshiro-sama m’adresse un signe de la tête alors que Moshibo-san appelle les kami du feu à venir se repaître du vaisseau qui a été le témoin de ces infamies. Je contemple les flammes qui montent, leur crépitement curieusement sonore dans la quiétude du petit matin, et un haiku me vient, qui est un vœu, et une prière.
Sombres maléfices
Flammes purificatrices
Ame délivrée

Notre retour à Ryoko Owari, pour triomphant qu’il fût, ne signifiait pas encore tout à fait la fin de cette affaire : il nous fallait encore investiguer la demeure de Seiryoku. Juste avant notre arrivée en ville, Musashi-sama a annoncé son intention de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu, et Aiko-sama nous a informé de son désir de faire de même. Après avoir traversé le village des tanneurs, où la tête de l’oni a fait sensation, nous nous sommes donc séparés à la porte de la ville : le Dragon et la Lionne ont pris le chemin du temple de la Déesse Soleil, Colombe et les gardes-tonnerre ont emmené les prisonniers vers l’Hôtel de Ville et la prison, enfin Yoshiro-sama, Aki-sama, Moshibo-san et moi-même nous sommes dirigés vers la résidence de Soshi Seiryoku sous le crachin qui agrémentait l’aube blafarde.
Les gardes à la porte du dragon nous ont confirmé que la demeure de Seiryoku a bien été isolée. En arrivant sur place, nous voyons que plusieurs corps dans la rue sont recouverts. L’officier qui commande le détachement nous informe que, conformément à nos ordres, une quinzaine d’hommes encercle les lieux. Lorsque le gouverneur les a envoyés sur place, et qu’ils ont ordonné aux habitants de sortir, quelques samurai Soshi se sont opposés à la manœuvre et ont dû être éliminés. Le reste des résidents a été évacué ; ses troupes n’ont pénétré que dans les premières pièces avant de se retirer en nous attendant. J’ai donc donné l’ordre au capitaine et à deux de ses hommes de nous suivre, et aux autres de redoubler de vigilance. Je n’ose prendre plus de gardes avec nous car déjà, douze hommes me semblent bien peu pour veiller à ce que personne ne s’échappe d’une demeure de cette taille. Lorsque j’ai posé une question à ce sujet, l’officier m’a répondu que les troubles en ville ne permettent pas au gouverneur de détacher plus de soldats pour notre tâche. Il ne ment pas, mais je crois aussi que Hyobu-sama ne souhaite sans doute pas s’aliéner outre mesure la famille Soshi, même si en l’occurrence aucun doute ne subsiste quant à la culpabilité de la shugenja.
Le silence qui règne ici est étrange, comme si nous avions changé de monde. Les bruits des activités de la cité qui nous entoure sont arrêtés par les murs, mais c’est plus que cela ; je croirais presque entendre l’écho des serviteurs et des gardes que Yoshiro-sama avait rencontrés lorsqu’il avait apporté à Seiryoku sa convocation au tribunal. Petit à petit, nous visitons les lieux, d’abord les parties extérieures, réservées aux serviteurs et aux gardes, puis nous traversons la cour pour accéder au cœur de la propriété. Apparemment, il n’y a vraiment personne à l’intérieur. Nous finissons par arriver en plein centre du bâtiment, ce qui doit être le sanctuaire de Seiryoku : une large pièce, dépourvue d’ouverture sur l’extérieur à l’exception d’une porte en bois – fermée par une serrure ! – sur laquelle le mon de la famille Soshi a été gravé. Les murs sont constitués de poutres épaisses, contrairement aux cloisons rencontrées ailleurs. En s’approchant, Moshibo-san nous alerte soudain : il a détecté la présence de magie, qui doit être sur la porte ou proche de celle-ci, mais à l’intérieur de la pièce. J’aurais tendance à penser qu’il s’agit de quelque chose de similaire à ce que nous avons rencontré sur la barge, mais Moshibo-san ne peut ni confirmer ni infirmer cette hypothèse. Pendant que nous discutons des risques encourus si nous ouvrons la porte en force, Aki-sama s’est approché d’une armure qui repose sur un mannequin. Il examine celle-ci avec attention, soulève le casque, et revient triomphalement vers nous une clef à la main. Celle-ci s’insère parfaitement dans la serrure, mais cela ne résout pas vraiment le problème. Finalement le Crabe s’empare du naginata d’un des gardes, accroche une lanterne à son extrémité, ouvre la porte et, restant sur le seuil, avance la lanterne pour éclairer l’intérieur.
Rien ne se passe et Aki-sama nous annonce qu’il ne voit rien de spécial : un autel semble se trouver au fond, des paravents sur la droite, et des étagères couvertes de rouleaux sur la gauche. Yoshiro-sama s’avance à son tour mais ne distingue pas de détail supplémentaire. Je jette un coup d’œil à mon tour ; alors que je m’apprête à me retirer, une ombre curieuse attire mon regard. Pendant un instant, je me demande pourquoi mon attention s’est fixée là. Soudain je comprends : l’ombre est positionnée sur le sol comme si la lumière venait de la direction du mur de gauche, éclairant une silhouette dissimulée derrière les étagères, et non de la lanterne suspendue.
Je me recule d’un pas et murmure mes observations à mes compagnons. Yoshiro-sama s’avance à nouveau dans l’encadrement de la porte, puis dégaine son wakizashi et le projette en direction de l’ombre suspecte. L’arme n’atteint pas sa cible, terminant sa course au milieu des rouleaux qui sont projetés au sol, mais l’ombre traverse brusquement la pièce et disparaît en direction des paravents : nous n’avons vu aucune forme humaine qui aurait pu la projeter ! Nous sommes indécis quant à ce que nous devons faire. Moshibo-san prend à son tour place dans l’embrasure et, un parchemin à la main, murmure une prière qui déclenche un tourbillon d’air familier. Tout vole dans la pièce, y compris les paravents qui nous masquaient une partie des lieux. Nous ne voyons toujours personne, mais Aki-sama nous dit qu’il a eu l’impression de voir quelque chose se glisser sous l’un des paravents qui pourtant repose maintenant au sol ! Nous hésitons : quelle nouvelle horreur la maho tsukai a-t-elle bien pu abandonner dans son antre ? De plus, nous n’avons toujours pas résolu le problème de la magie qui nous retient d’entrer. Moshibo-san a bien perçu que quelque chose était dissimulée sur le mur derrière la porte, sans que nous puissions identifier ce dont il s’agit. Comme aucune autre solution ne nous vient à l’esprit, Moshibo-san finit par invoquer un kami de l’air et, lui confiant un morceau de coton trempé dans un seau d’eau qu’un des gardes est allé chercher, lui ordonne d’effacer toute inscription qu’il pourra trouver à cet endroit. L’esprit s’exécute, revenant plusieurs fois pour prendre de nouvelles éponges, et au bout d’un moment disparaît. Moshibo-san se tourne alors vers nous, et nous annonce qu’il ne sent plus de magie : de nouveau, il semble que les symboles employés aient été peints, et non gravés.
La lanterne est redonnée à l’un des gardes, et tous trois restent dans l’antichambre pour prévenir la sortie de quiconque serait à l’intérieur et chercherait à s’enfuir. Aki-sama entre tranquillement dans la pièce, puis soudainement prend son élan et saute à pieds joints sur le paravent sous lequel l’ombre aurait disparu. Yoshiro-sama et moi-même, l’arme au clair, l’avons suivi d’un pas plus mesuré. Aucune cache secrète ne se révèle, le bushi en armure lourde crève le paravent et ne bouge pas. Brusquement, une ombre jaillit de sous le paravent ; l’épée de Yoshiro-sama fend l’air au-dessus d’elle, mais n’a pas plus d’effet que le coup que je porte au sol là où se dessine la silhouette. Celle-ci, zigzagant, se dirige à vive allure vers l’entrée, dessinant les formes que pourrait projeter un homme dans sa course. Alors qu’Aki-sama se retourne vers nous, Yoshiro-sama se précipite derrière moi à la poursuite de cette chose immatérielle qui échappe au bo de Moshibo-san qui nous avait suivi, sort de la pièce, puis se dirige vers une issue en ne tenant aucun compte du coup que lui porte l’officier de la garde-tonnerre devant ses hommes médusés. Derrière moi, j’entends Yoshiro-sama exiger sa lanterne du garde qui la portait, puis ses pas qui me suivent de près tandis que j’essaie de ne pas perdre l’ombre qui s’évade. Notre cavalcade nous entraîne à travers la demeure et, alors que nous perdons du terrain, Yoshiro-sama lance sa lanterne qui s’écrase sur l’ombre qui va disparaître. Sous nos yeux écarquillés, elle semble alors se rouler au sol comme un homme embrasé, puis se dissiper dans l’air. Nous examinons les lieux pendant plusieurs minutes, mais nous ne trouvons aucune trace de quoi que ce soit !
Intrigués et un peu mal à l’aise, nous retournons à l’étage et informons ceux qui y sont restés de l’issue de notre poursuite. Nos compagnons se sont procuré une nouvelle lanterne et ont commencé à examiner les lieux ; les gardes sont restés déployés autour de l’entrée. Moshibo-san a commencé à ramasser les parchemins qui ont volé à travers toute la pièce sous l’effet de la bourrasque qu’il a déclenchée plus tôt. Les lieux semblent typiques de ceux qu’un shugenja utiliserait pour y travailler. L’autel au fond semble être dédié aux ancêtres familiaux. Maintenant que nous pouvons examiner les lieux à loisir, nous constatons qu’un coffre est posé dans un coin, et Moshibo-san nous prévient qu’il discerne une magie inconnue à l’intérieur. Après avoir rassemblé tous les rouleaux et les avoir déposés auprès des gardes, Aki-sama ouvre le coffre, tandis que nous nous tenons à distance. Une nouvelle ombre, beaucoup plus petite que la précédente, s’échappe et cherche à sortir. Sans hésiter, le bushi projette sa lanterne sur la créature qui, comme la précédente, s’évanouit sous l’effet des flammes. A l’intérieur du meuble, de nouveaux parchemins et une fiole de verre. Les rouleaux n’ont pas grand sens à mes yeux dans l’ensemble : il s’agit probablement de textes de prières que seul un shugenja peut utiliser, ou de choses plus sombres ; seul Moshibo-san parmi nous pourra nous le dire. Aki-sama, qui s’était saisi de la fiole, me la tend. Après un long examen visuel, je l’entrouvre et renifle prudemment ; tout me porte à penser qu’il s’agit d’un poison violent mais qui doit être ingéré. Aki-sama, curieux, renifle à son tour mais, suivant mes conseils, évite tout de même d’aspirer à pleins poumons, et me redonne sans mot dire l’objet. Je le rebouche soigneusement et le glisse dans ma manche. Alors que je continue d’examiner soigneusement les lieux en compagnie d’Aki-sama et de Moshibo-san, Yoshiro-sama s’est isolé dans une pièce voisine, avec les parchemins initialement éparpillés dans la pièce, afin de se faire une idée de leur teneur et de leur valeur. Par précaution, je les ai comptés avant qu’il disparaisse avec eux.
Nous n’avons rien trouvé de plus : aucune cavité ou cache secrète n’a été découverte. Yoshiro-sama nous informe que si les papiers peuvent avoir une certaine valeur politique, et peuvent peut-être nous donner une idée des personnes liées au réseau de Seiryoku, leur intérêt juridique paraît faible sinon inexistant. Les autres parchemins sont entassés dans le coffre et Moshibo-san ordonne aux deux gardes de le porter chez lui où de longues recherches seront nécessaires pour déterminer leur contenu exact. Nous les suivons tous les trois vers la sortie, aucune trace de la maho ou de son usage n’a été décelée quoique l’affaire des ombres nous laisse perplexes.
Nous avons traversé la cour et nous allons quitter les lieux quand soudain je m’arrête et me retourne en fronçant les sourcils. Je ne saurai l’expliquer, mais quelque chose me chiffonne. Mes compagnons stoppent et me regardent, interrogateurs. Je scrute lentement la cour, puis la façade du bâtiment intérieur. Je m’apprête à bannir le sentiment de mes pensées quand un détail à la périphérie de ma vision me pousse à tourner la tête et à examiner attentivement une fenêtre à l’étage. Après un instant, je me tourne vers Yoshiro-sama et l’interpelle : le shoji placé devant la fenêtre semble déchiré dans un coin, et je serai prêt à jurer qu’il ne l’était pas quand nous sommes arrivés. Le magistrat Grue ne semble pas complètement convaincu, mais me fait confiance : nous remontons donc tous, à l’exception d’Aki-sama qui éprouve le besoin de jeter un œil dans certaines pièces du rez-de-chaussée ; il grommelle indistinctement et semble désappointé pour une raison qui m’échappe. Lorsque nous arrivons sur place, nous avons la confirmation que le papier de soie huilée du panneau qui protège des intempéries le couloir a bien été percé, comme si un doigt l’avait forcé. Je fais glisser le panneau ; une étude de plusieurs minutes finit par me révéler deux traces presque imperceptibles sous la fenêtre, comme si deux petits pieds s’étaient posés là. De plus, un arbre dans la cour obstrue la vue vers l’extérieur, de sorte que les gardes que nous y avons laissés n’auraient pas pu observer quelqu’un qui se serait tenu à cet endroit.
Je suis sûr maintenant qu’une personne est venue nous épier pendant notre fouille. Un tour rapide des pièces nous révèle que l’espion a même dû pénétrer à l’intérieur après notre départ : certains coussins semblent avoir changé de place et, surtout, un autre shoji à l’arrière a été découpé à l’aide d’une lame très fine et repoussé légèrement vers l’intérieur. L’intrus pourrait même être encore ici, caché dans quelque recoin sombre. Nous appelons Aki-sama et lui demandons d’alerter les gardes à l’extérieur, puis nous nous déployons pour passer au peigne fin l’étage tandis que le Crabe s’éloigne de son pas pesant. Malgré tous nos efforts, nous repartirons bredouilles. Après coup, je me suis même demandé si cet espion n’avait pas eu l’audace de se faufiler à notre insu juste derrière Aki-sama. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un des ninja et l’effronterie de ces individus commence à sérieusement m’échauffer.

De retour à l’Hôtel de Ville, Aki-sama est resté dans la cour en compagnie des gardes-tonnerre tandis que Moshibo-san s’est retiré avec tous ces documents dans son bureau. Yoshiro-sama et moi-même étions en train de discuter de toutes les formalités qu’il allait falloir régler lorsque Musashi-sama est réapparu et m’a demandé s’il pourrait s’entretenir un instant avec moi. Le pli qui barre son front, pour moi qui le connaît bien, trahit son trouble. Je prie Yoshiro-sama de nous excuser et, tandis que ce dernier s’éloigne, je tourne mon attention vers Musashi-sama et le suit vers son bureau.
Là, nous retrouvons Aiko-sama, qui paraît également soucieuse, et le Dragon m’explique son problème. Ses paroles répondent d’ailleurs justement aux interrogations que j’avais concernant l’attitude de l’oni sur la barge à son égard. Musashi-sama m’informe que les prêtres du temple d’Amaterasu, qu’il est allé voir et qui l’ont examiné, lui ont confirmé qu’il avait été Souillé, et que la lame qui lui avait été offerte par Kaiu Shinya était Souillée, et susceptible de transférer cette Souillure à son porteur ! Mes deux collègues veulent connaître mon opinion sur l’aspect juridique de l’interrogatoire et de l’éventuelle arrestation du forgeron Crabe.
Parler de mon choc est peu dire. Après avoir rallié mes esprits, je considérai la question du point de vue du droit. Divers arguments me venaient à l’esprit, mais j’ai fini par leur répondre que, pour être certain de n’avoir aucune contestation, l’autorisation du gouverneur, ou de sa représentante, en l’occurrence Osako-san, serait nécessaire s’ils voulaient arrêter le forgeron et le soumettre à la question. Par ailleurs, j’ai ajouté qu’ils devraient consulter Aki-sama : à l’heure actuelle, et en particulier vu sa position de capitaine de la police militaire du Crabe, il était probablement hiérarchiquement le plus élevé de son Clan à Ryoko Owari ; comme rien ne permet d’assurer que Shinya-san ait volontairement causé un tort quelconque, ne pas obtenir son accord avant d’agir pourrait être pris comme une insulte.
Mon conseil a été suivi et Aki-sama a été invité à nous rejoindre. Comme je m’y attendais un peu, le Crabe a refusé de considérer Shinya-san coupable sans plus de preuve. Il serait sans doute possible de passer outre à ses objections, mais cela ne me semble pas judicieux. Bientôt, à la demande d’Aki-sama et devant l’obstination compréhensible de Musashi-sama, Yoshiro-sama nous a à son tour rejoint. La discussion qui s’ensuit est houleuse, et la fatigue commune, puisque personne n’a pu prendre de repos depuis hier matin, rend les tempéraments… volatiles. Une bonne heure est nécessaire avant qu’un consensus soit atteint : Shinya-san sera convoqué et Aki-sama lui exposera la situation, puis Yoshiro-sama mènera l’interrogatoire ; les autres n’interviendront que pour obtenir des compléments d’information, et un messager est envoyé pour demander à Moshibo-san de nous rejoindre, sa seule présence, et les pouvoirs qu’il représente, pouvant s’avérer suffisante pour conduire un suspect à avouer.

Nous voici donc installés dans une des salles d’audience de l’Hôtel de Ville. Deux gardes-tonnerre sont placés en sentinelle à l’extérieur. Yoshiro-sama est assis entre Musashi-sama et Aiko-sama sur le dais ; tous ont un air grave, mais je sens bien la colère du Dragon, et celle de la Lionne n’est jamais bien loin de la surface. Aki-sama, sur la droite, est clairement prêt à tout faire pour soutenir son frère de Clan. Moshibo-san, un peu irrité d’avoir été tiré de son repos, mais également horrifié de ce qui est arrivé à Musashi-sama, est assis à ma droite, en face du bushi Crabe.
Bientôt, un des gardes fait glisser le shoji à l’entrée, laisse entrer Shinya-san, puis referme promptement le panneau. Le forgeron nous salue nerveusement, puis s’assied en face du dais à l’invite de Yoshiro-sama. D’une voix bourrue, Aki-sama lui résume très directement et concisément le problème puis laisse la parole au magistrat Grue. Bien que cela soit d’une certaine façon incivil, il commence par lui demander de nous conter les circonstances qui ont conduit le forgeron à venir s’installer à Ryoko Owari, les circonstances qui ont provoqué sa Souillure. Shinya-san, très nerveux et apparemment gêné, nous raconte que lors d’une sortie dans l’Outremonde, la patrouille à laquelle il participait a été attaquée, et que lui seul a survécu. Un ogre l’aurait gravement blessé et il aurait erré plusieurs jours avant de rejoindre, délirant, le Mur. Là, devant l’infection qui avait gagné sa jambe, les chirurgiens n’ont eu d’autre choix que de l’amputer. Il a survécu, mais à la suite de cela, il lui a été conseillé de se tenir à l’écart de la frontière. Comme de plus il ressentait une sorte de remord à avoir été le seul survivant, il a demandé et obtenu la permission de venir pratiquer son art ici. Le forgeron est très nerveux, un tic chronique agite le coin de sa bouche, et sa pomme d’Adam ne cesse de se mouvoir, comme s’il avalait sans arrêt sa salive. Il nous paraît clair qu’il cherche à éluder certains points mais il est difficile de déterminer s’il nous ment. Les questions s’orientent alors plus sur l’identité des shugenja qui l’ont examiné et qui suivent l’évolution de son cas. Quand il avoue qu’il n’a pas déclaré son état à un prêtre local – Musashi-sama avait déjà posé la question au temple d’Amaterasu – en prétextant qu’aucun des shugenja locaux n’a les talents nécessaires, et qu’il retourne soi-disant tous les ans se faire examiner en territoire Crabe, son cas ne s’améliore pas à nos yeux. Mais ceci ne suffit pas à établir sans ambiguïté une quelconque culpabilité. Yoshiro-sama cherche ensuite à savoir quelles sont les armes forgées par lui dont il est particulièrement fier, et à qui elles ont pu être offertes. Là, Shinya-san semble plus animé et une sorte de lueur brille dans ses yeux ; bien qu’il prétende modestement n’être qu’un humble artisan, c’est sa fierté et peut-être un plaisir pervers qui s’expriment quand il nous annonce avoir eu l’honneur de fournir un wakizashi à Jocho-sama, et un katana à Sukemara-san. Voilà qui va requérir de notre part une bonne dose de diplomatie ; Yoshiro-sama sera tout désigné pour s’adresser à Sukemara-san, mais qui pourrons-nous envoyer annoncer les faits au fils du gouverneur ? Aiko-sama ? Mais cette décision devra attendre un peu.
Les questions continuent à fuser, mais il est clair que l’interrogatoire s’enlise. Finalement, Aiko-sama n’y tient plus ; profitant d’un instant de silence entre la dernière réponse de Shinya-san et la question à venir de Yoshiro-sama, elle jette sèchement :
« Soyons brefs : avez-vous volontairement fait cadeau à l’honorable magistrat Mirumoto Musashi d’une lame Souillée ? »
Le forgeron écarquille les yeux, commence à parler, bégaie quelques mots incompréhensibles, puis se reprend :
« Honorable magistrat, je vous assure que je ne suis qu’un humble artisan, pourquoi ferai-je une pareille chose ? J’ai toujours servi mon Clan avec honneur, je ne peux pas croire que vous mettiez ainsi en doute ma sincérité. »
Il semble se reprendre, et s’indigner, même si, depuis le début de cet entretien, quelque chose sonne faux en lui. Aki-sama aussi s’est redressé, et je crains qu’une querelle éclate entre lui et la Lionne mais il se contente de lui jeter un regard noir. De leur côté, Aiko-sama et Musashi-sama semblent eux aussi irrités. Le silence qui s’installe est chargé de tension. Aki-sama ouvre la bouche. Avant qu’il puisse s’exprimer, je me décide à intervenir, et je m’adresse d’une voix douce au forgeron :
« Shinya-san, avant qu’Aki-sama ne vous raccompagne, accepteriez-vous de faire un geste simple devant nous ? »
Mes compagnons, tout comme le forgeron, se tournent vers moi, de toute évidence légèrement surpris. Après un instant de réflexion, Shinya-san acquiesce. Je me lève alors et m’incline devant la Lionne, fixant le bijou de jade qu’elle porte au poignet :
« Aiko-sama, auriez-vous l’obligeance de me prêter votre bracelet, s’il vous plaît ? »
La Lionne me fixe droit dans les yeux, hoche la tête, retire le bijou et me le tend en silence. Je me retourne alors vers le forgeron et dépose l’objet devant lui en lui disant :
« Voudriez-vous prendre en main ce bijou, s’il vous plaît, Shinya-san ? »
Je me tiens juste à la droite de l’armurier et je le regarde tandis qu’il fixe sans un mot le bracelet. Il commence à tendre la main vers ce dernier en se raclant la gorge, et soudain tout s’emballe. Comme dans un ralenti, il tourne sa face vers moi ; ses joues sont gonflées… et il me crache au visage. Surpris, j’ai un mouvement de recul mais lorsque sa salive atteint mon visage, mon monde se dissout dans la douleur et je m’effondre avec un cri…

Lorsque je reviens à moi, je suis aveugle et je dois maîtriser ma panique. Une sensation de brûlure couvre mon visage. Au bout d’un moment, je me calme et je porte mes mains à mes yeux. Des compresses couvrent mon visage et une bande entoure ma tête : c’est elle qui coupe ma vision, mais je sens bien que mes yeux ont eux aussi été touchés. Un bruit, je tourne la tête et me redresse. La personne qui s’adresse à moi se présente comme un shugenja du temple d’Amaterasu. Il m’informe que les autres magistrats m’ont fait conduire il y a peu de temps au temple, mais que sans la présence de Moshibo-san sur les lieux de l’attaque, j’aurai perdu la vue. Je ne peux réprimer un frisson : sans mes yeux, que serai-je ? ‘Rien’ est la seule réponse qui se présente à mon esprit. La voix du shugenja me rappelle à la réalité. Il m’informe que mon visage restera marqué, mais que ma vue ne devrait pas être altérée, sauf dans les deux à trois prochains jours, pendant lesquels il me conseille de protéger mes yeux du soleil et de porter les compresses d’herbes qu’il me fournira. Il ajoute que je peux maintenant quitter le temple, les magistrats ayant fait prévenir mon valet, Kage, pour qu’il puisse s’occuper de moi. Deux gardes sont aussi dans une chambre voisine afin de m’escorter.
Lorsqu’il se tait, je prends une profonde inspiration, puis je le remercie et lui demande poliment de m’envoyer mon serviteur. Sans plus de façons, je sens qu’il s’incline devant moi, et qu’il s’éclipse. Peu de temps après, Kage pénètre dans la chambre en silence.
« Bonjour, maître, que souhaitez-vous de moi ? », me demande-t-il. Sa voix trahit son inquiétude, aussi je lui souris avant de lui demander de me conduire auprès des gardes qui patientent à côté. Sans un mot, il prend ma main, la pose sur son épaule et me mène dans une pièce voisine. Les bruits qui parviennent à mes oreilles m’indiquent qu’ils s’inclinent devant moi, puis l’un d’eux s’enquiert poliment de ma santé. Je les rassure – je ne doute pas que mes paroles reviendront aux oreilles du gouverneur. Ensuite, je leur ordonne de m’accompagner à l’Hôtel de Ville. Je sais que je devrais rentrer me reposer, mais je dois absolument savoir ce qui s’est passé. Même la douleur n’a pas fait taire ma soif de savoir.
Le trajet est difficile pour moi, je n’avais jamais imaginé que la cécité pouvait s’avérer un tel handicap : je trébuche sur le moindre obstacle non signalé, et je suis assez désorienté par l’absence de repères visuels. Les bruits et les voix autour de moi assument une proportion nouvelle…
Quand nous atteignons enfin le tribunal, je suis très vite amené en présence de Yoshiro-sama. Ce dernier, après s’être enquis de mon état, me raconte les événements que j’ai manqués :
« Sitôt après avoir commis son outrage sur vous, alors même que vous vous effondriez, le forgeron s’est redressé et enfui vers la porte. J’ai crié pour alerter les gardes alors que nos collègues bondissaient à la poursuite du Crabe, Musashi-san et Aiko-san tirant leurs épées. Alors que Shinya s’approchait de la sortie, ses bras… ses jambes… tout son corps en fait, ont semblé s’allonger. Il allait clairement défoncer le shoji quand Aki-san l’a rejoint et lui a asséné un terrible coup de poing sur la nuque. Le forgeron a commencé à s’effondrer. Musashi-san l’a alors atteint et frappé à deux reprises. Au second coup, qui l’a fendu de l’omoplate à l’estomac, un ichor verdâtre a giclé, et le corps a poursuivi sa course à travers le shoji pour s’effondrer devant les gardes. Alors que nous contemplions tous le cadavre, ce dernier s’est recroquevillé, puis il a paru se dissoudre. Lorsque ceci s’est achevé, il ne restait devant nous qu’une espèce d’araignée géante, morte, à nos pieds. Comme vous devez déjà le savoir, Moshibo-san s’était immédiatement penché sur vous pour vous prodiguer des soins. »
Après ce récit, il se tait, comme pour me laisser le digérer. Je finis par briser le silence et lui demander ce qui a été fait en ce qui concerne son épouse, son échoppe et les lames infectées qu’il aurait forgées et offertes. Yoshiro-sama pousse un léger soupir avant de reprendre, gardant sa voix la plus neutre possible malgré les horreurs qu’il doit encore me relater :
« Après avoir obtenu en urgence un palanquin, Moshibo-san vous a accompagné au temple d’Amaterasu, escorté par Aki-san. Pendant ce temps, nous nous sommes dirigés vers la demeure de Kaiu Shinya, ou plutôt de la créature qui l’avait remplacé. La boutique a été placée sous séquestre et ses comptes saisis, l’assistant heimin du forgeron a été arrêté, et Sakyo-san nous a reçus. Lui expliquer la situation a été… pénible, mais elle est apparue un peu soulagée. Je suis certain qu’elle n’était pas au courant de la nature de son époux. De toute manière, après avoir répondu à nos questions, elle nous a priés de bien vouloir informer sa famille, et nous a demandé l’autorisation de pouvoir se retirer.
Comme vous le savez, elle était enceinte et… son terme était proche. Musashi-san et moi-même… craignions les conséquences de l’acte qu’elle envisageait. Devant l’insistance d’Aiko-san, nous avons accepté de la laisser rejoindre sa chambre. Musashi-san est descendu pour surveiller la fenêtre. Un bruit de… J’ai bientôt entendu un bruit, comme celui d’un corps qui tomberait au sol. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, Sakyo-san gisait baignant dans son sang. Elle avait fait jigai.
Pendant que les eta que nous avions envoyé chercher arrivaient, nous avons inspecté plus en détail les lieux. Dans un coin du grenier, les restes d’une grande… d’une grande toile d’araignée pendaient. Enfin, au sous-sol, des lattes avaient été soulevées, découvrant la terre sur une surface voisine de celle d’une tombe. Nous pensons que la créature envisageait d’y faire disparaître la jeune femme, sans doute après la naissance.
Quand les eta sont arrivés, Aiko-san est partie interroger l’employé de la forge. Avec Musashi-san, nous avons suivi la charrette emportant le corps. Au village des tanneurs, nous avons donné l’ordre de procéder à la crémation. On nous a… expliqué que la cour était utilisée seulement par les eta qui avaient les moyens de payer pour le bois du bûcher. Nous avons malgré tout exigé que le combustible soit rassemblé au plus vite.
Alors que les eta entassaient les bûches, nous avons perçu des mouvements sous la couverture qui couvrait le corps. Nous avons dégainé alors que les tanneurs s’enfuyaient. Un nouveau-né… ce qui ressemblait à un nouveau-né du moins, est tombé au sol à l’arrière de la charrette. Musashi-san l’a pourfendu… Nous avons réussi à faire revenir les eta. Ils ont entassé du bois sur place et nous sommes restés sur place pour nous assurer que cette chose était bien détruite.
Les questions posées au heimin qui assistait la créature ne nous ont rien appris de plus.
Je verrai bientôt Sukemara-san, et je devrais pouvoir régler ce problème.
Nous sommes aussi persuadés que le wakizashi décrit par le forgeron est régulièrement porté par Jocho-sama. »
Yoshiro-sama s’est alors tu à nouveau, respirant profondément. Nous sommes tous les deux restés silencieux pendant plusieurs minutes, perdus dans nos pensées. Quand Yoshiro-sama a repris la parole, son ton est à nouveau composé, neutre comme pendant sa récitation des événements récents, mais d’une neutralité qui ne me donne pas l’effet de résulter de sa volonté de se distancier des faits qu’il raconte :
« Hyobu-sama et Jocho-sama m’ont informé de leur intention d’être présents tous les deux pour la cérémonie de remerciement, tout à l’heure. Il est de mon devoir de féliciter toutes les personnes qui nous ont permis de mettre hors d’état de nuire la maho tsukai Seiryoku. J’espère que votre état vous permettra d’être avec nous, Katsume-san. Nous commencerons juste avant le repas de la mi-journée. »
J’ai acquiescé gravement et l’ai assuré que je serai là, que les shugenja m’ont simplement conseillé de me reposer et d’éviter les lumières vives pour les prochains jours. Il m’a alors accordé la permission de me retirer et je suis allé méditer dans mon bureau en attendant le début de la cérémonie.

A ma demande, Kage est resté juste derrière moi lorsque je me suis installé dans la cour ; sa tâche était de me décrire ce que je ne pouvais voir de mes propres yeux. Des estrades avaient été installées dans la cour de l’Hôtel de Ville ; Yoshiro-sama était assis au centre du podium central, avec les autres magistrats à sa droite et à sa gauche. Le gouverneur et son fils étaient sur notre droite avec leurs yojimbo, comme nous assis sous des ombrelles. Fait intéressant à noter, Jocho-sama ne semblait pas porter le wakizashi que nous lui avions vu récemment, preuve que certaines nouvelles s’étaient, je l’espère, propagées jusqu’à lui. J’ose penser qu’il aura pris les précautions qui s’imposent au sujet de cette arme. Baranato-sama, Yoriko-sama et les gardes-tonnerre qui nous ont accompagnés lors de notre expédition le long de la rivière se tenaient face à nous.
Quand tous furent arrivés et se furent installés, Yoshiro-sama a commencé son discours :
« Depuis plusieurs mois, des preuves évidentes de violation des lois impériales dans Ryoko Owari Toshi par des individus sans honneur se sont manifestées aux yeux des magistrats d’Emeraude et de ceux qui les servent. Nos enquêtes n’ont progressé que grâce aux efforts de tous : la droiture et l’honneur qui guident Musashi-san nous ont montrés à tous la voie ; le sens du devoir et l’impartialité d’Aiko-san nous ont permis de ne pas nous égarer, tandis que l’honnêteté et la miséricorde de Moshibo-san garantissaient la justesse des sanctions infligées aux criminels ; l’œil et l’esprit acérés de Katsume-san nous ont assurés de réussir à percer les brumes des artifices déployés pour nous distraire et la force et la détermination du capitaine de la police militaire du Clan du Crabe Aki-san ont eu raison des nombreux obstacles jetés sur notre chemin.
Récemment, des indices des activités d’un dangereux maho tsukai ont fait surface. Nos recherches ont mis en lumière que cet individu était secondé par des personnes sans scrupule. Nos soupçons se sont précisés et nous avons repéré que ces criminels occupaient une barge amarrée en amont sur la rivière de l’or.
Je suis heureux de pouvoir dire aujourd’hui que ces bandits ne menaceront plus jamais la sécurité de l’Empire. Si nous pouvons annoncer un tel résultat, nous le devons certes au travail de la magistrature impériale, mais aussi de ceux qui ont aidé et secondé les honorables juges dans leur action. »
A l’appel de leurs noms et à l’énonciation de leurs actes, les samurai félicités se sont un à un approchés et inclinés devant le magistrat Grue tandis que ce dernier clamait d’une voix claire :
« Ikoma Yoriko-san, sans vous, nulle surprise n’aurait été permise, et votre maîtrise de l’arc et de l’épée a été cruciale dans l’élimination de la sorcière et du démon qu’elle avait appelé. Puissent les Fortunes toujours guider votre bras !
Ide Baranato-sama, votre assistance et vos conseils nous ont assurés de pouvoir vaincre la maho tsukai, et nous sommes tous honorés par l’aide que vous nous avez offerte dans cette délicate et dangereuse opération. Votre sens de la justice et du devoir constitue un exemple pour tous.
Lieutenant Shosuro Sadatake-san, vous, et tous vos hommes, avez apporté votre concours à l’élimination et à l’arrestation d’une dangereuse maho tsukai et de ses complices. Votre obéissance et votre détermination ont conduit à l’éradication d’un grave danger pour l’Empire et vous font honneur, à vous et à vos ancêtres. Puissiez-vous tous toujours faire preuve d’un tel courage et d’une telle abnégation. »
Puis, s’inclinant en direction de Hyobu-sama et de Jocho-sama :
« Gouverneur-sama, Commandant-sama, nous vous sommes reconnaissants de nous avoir prêté votre concours et d’avoir mis à notre disposition ces hommes qui sont un crédit à votre maison et à votre charge. »
Après une courte pause, Yoshiro-sama s’est alors adressé à tous :
« La sûreté de l’Empire et la sécurité de ses citoyens sont une tâche de tous les instants, et seule la volonté et le courage sans faille des hommes d’honneur qui servent le Fils du Ciel les garantissent. Nous avons été honorés aujourd’hui que de tels hommes existent à Ryoko Owari Toshi, et qu’ils nous apportent leur concours. Puissent les Fortunes et les kami toujours accorder à l’Empire de tels serviteurs. »
Alors que nous nous retirons à la suite du gouverneur et de sa suite, je ne peux m’empêcher de trouver les paroles de Yoshiro-sama quelque peu pompeuses. A sa décharge, tous les discours me font cet effet et je ne suis pas en ce jour au mieux de ma forme, donc je lui fais peut-être une injustice. Sa maîtrise de la rhétorique ne fait aucun doute, et l’assemblée a semblé satisfaite par les sentiments exprimés. Je sais que Crevette-san a préféré rester discret une nouvelle fois, mais maintenant à deux reprises nos actions n’auraient pu être menées à bien sans son assistance ; il faudra que je lui exprime notre reconnaissance en privé à la première opportunité.
Je me suis excusé auprès des autres magistrats avant de rentrer prendre un peu de repos à notre résidence. Je sais qu’Aiko-sama et Yoshiro-sama envisagent de confier en priorité à Pitoyable le soin d’interroger le sectateur capturé. Lorsque la Lionne est passée en fin de matinée à la prison, ce dernier était encore inconscient, ou plus exactement il simulait cet état. Aiko-sama a informé le bourreau des questions auxquelles elle attend des réponses. La femme censée succéder à Vigilante fait aussi partie des criminels à interroger rapidement. Aiko-sama a une nouvelle fois signifié à Chihiro-san qu’elle le considérerait comme personnellement responsable de la santé de ces prisonniers tant qu’ils ne nous auront pas livré leurs témoignages. Espérons que ceci ne conduira pas à un nouvel incident…

Malgré ma fatigue, mon repos a été troublé par la douleur et les souvenirs de ces instants fatidiques où j’ai failli perdre la vue. Au début de la soirée, Kage m’a apporté un repas frugal. Lorsque je lui ai demandé s’il avait quoi que ce soit à me dire, il m’a informé que Odorant, et surtout Sandale, s’étaient enquis de mon état. Aussi lui ai-je donné l’ordre de les rassurer à ce propos. Il faudra que je veille demain à voir cette gamine moi-même pour la persuader qu’il s’agit bien de la vérité. Mon valet a ensuite procédé au remplacement des compresses que les prêtres d’Amaterasu m’ont conseillé de porter sur le visage et les yeux si je voulais garder le moins de séquelles possibles de cette agression. Après son départ, je me suis recouché.
Mon sommeil a continué d’être intermittent. Au milieu de la nuit, je me suis soudain réveillé en sentant un souffle froid sur mon visage, comme si le panneau fermant m’a fenêtre avait été ouvert et qu’un courant d’air nocturne frôlait mon visage. J’ai appelé Kage qui dort dans la petite pièce juste à côté de ma chambre puis, comme le froid que je ressentais s’intensifiait, j’ai finalement retiré le bandage qui entravait ma vue. Malgré la nuit et les picotements aux yeux, un rapide regard m’a permis de voir que ma fenêtre était toujours close. Immédiatement après toutefois, une forme blanchâtre, translucide, a commencé à se former devant moi ; malgré les circonstances, j’ai bientôt pu distinguer les traits de Seiryoku sur le… le fantôme, je ne vois pas d’autre terme pour décrire cette apparition. Le spectre a relevé la tête, comme s’il humait l’air, puis il s’est lentement tourné vers moi. Une sueur froide a mouillé mon dos tandis que ses mains se tendaient vers moi. J’ai bien pensé me saisir de mon katana ou du symbole de jade de ma fonction, mais j’étais un peu désorienté et l’un et l’autre étaient hors d’atteinte si je voulais éviter de tourner le dos au fantôme. Il se rapprochait sans bruit, flottant dans l’air. J’ai esquivé son toucher et cherché à m’éloigner, mais il a changé de direction et s’est de nouveau mu vers moi les mains en avant. J’ai reculé et j’ai déchiré le papier à l’entrée de mes appartements, trébuchant et essayant toujours de rester hors de portée. Des pas ont retenti dans mon dos. Assumant qu’il s’agissait de mon valet, accourant à l’appel de son nom, je lui ai lancé sans quitter du regard le spectre l’ordre d’aller chercher Moshibo-san, car un fantôme était présent. Aussitôt après, j’ai entendu les pas s’éloigner en courant alors que l’apparition continuait à se rapprocher. Je me suis alors dirigé d’un pas vif vers l’extrémité du corridor, jetant un ou deux coups d’œil vers mon poursuivant qui perdait du terrain. Après avoir tourné le coin sur la droite et m’être éloigné un peu, je me suis retourné et j’ai attendu. Comme le fantôme n’apparaissait pas, je me suis plaqué sur le mur droit et j’ai commencé à me rapprocher prudemment de mes appartements. J’étais pratiquement arrivé au coude du couloir quand j’ai soudain senti un froid intense dans mon dos. Je me suis jeté vers la cloison opposée avant de me retourner : deux bras blafards émergeaient déjà du mur que je venais de quitter et ils furent bientôt rejoints par le reste de la créature qui s’extirpa du bois comme s’il n’existait pas. Cette fois, j’ai tourné rapidement le coin du corridor puis je me suis mis à courir vers l’autre bout en priant de toutes mes forces mes ancêtres et les Fortunes de me soutenir et de m’aider. Alors que je m’apprêtais à tourner à gauche, un pressentiment m’a saisi et j’ai ralenti. Mais cela n’a pas été suffisant : alors que je jetais un œil par-delà le tournant, le fantôme a de nouveau surgi et s’est précipité sur moi. Cette fois, je n’ai pas réussi à lui échapper. Ces mains livides se sont enfoncées dans ma poitrine, le froid que j’avais ressenti à son approche a envahi mon corps, comme si je plongeais brutalement dans de l’eau glacée, et j’ai perdu conscience…
… J’étais ailleurs, comme prisonnier à l’intérieur du corps de Seiryoku, une Seiryoku plus jeune, fière et sûre d’elle alors qu’elle regardait un petit miroir portable avant de se redresser pour regarder une auberge dans la plaine, à la tombée de la nuit, entourée de bushi Soshi qui l’escortaient. Puis cette vision a disparu…
… J’étais toujours avec elle. Elle se réveillait, désorientée, dans le noir. Elle se relevait du sol froid où elle reposait ; quelques pas, et un mur de pierre qu’elle suivait en le touchant de la main. Elle constatait qu’elle était enfermée dans une oubliette mais, malgré sa frayeur et son incompréhension, la colère et la détermination la gagnaient : les kami auraient tôt fait de répondre à ses prières, elle serait bientôt libre et les coupables devraient répondre de leur outrage. Puis le noir…
… Elle est toujours dans cette prison. Mais cette fois le désespoir l’a gagnée : trois jours, et malgré toute ses connaissances et tous ses efforts, rien n’y a fait. Les kamis n’écoutent pas ses prières et personne ne s’est manifesté. A nouveau une dislocation…
… Elle est dans une autre chambre, à genoux. Une main brutale force sa tête sous l’eau malgré sa résistance. La torture dure maintenant depuis plusieurs heures mais aucun de ceux qui l’ont tirée de son trou n’a prononcé un seul mot. Alors qu’elle pense qu’elle ne pourra plus tenir, la main sur sa nuque la redresse. Elle aspire désespérément. Alors qu’elle pense avoir suffisamment repris son souffle pour demander à ses bourreaux ce qu’ils veulent, la pression revient et son visage est de nouveau submergé. Elle n’a reconnu personne, ses geôliers sont tous masqués…

Doucement, je reprends mes esprits. Mes yeux se brouillent lorsque je les rouvre, agressés par la lumière de la lanterne posée non loin de là. Malgré cela, je reconnais Moshibo-san penché sur moi qui dit d’une voix calme :
« Il revient à lui… Comment vous sentez-vous, Katsume-san ? »
Je me redresse lentement, portant ma main à mon visage pour essuyer les larmes qui coulent indépendamment de ma volonté et détournant la tête pour protéger mes yeux de la lumière qui les blesse. Après un moment, je lui ai répondu sur un ton moins assuré que d’habitude :
« Je vais bien… Maintenant, je vais bien… Le fantôme de Seiryoku était là, et il m’a assailli. »
Lorsque je lève mes yeux larmoyants vers lui, je constate que tous les magistrats sont présents ; Kage se tient derrière. Je sens leur nervosité : les doigts de Musashi-sama caressent sa tsuka et la main d’Aiko-sama a empoigné la sienne. Très vite, quand Yoshiro-sama s’adresse à moi, je comprends aussi qu’ils se demandent si je n’ai pas perdu l’esprit, même s’ils ne remettent pas ma parole directement en doute :
« Vous êtes certains qu’il s’agissait bien de l’esprit de Seiryoku, Katsume-san…
Personne d’autre n’a rien vu, et vos yeux sont blessés », ajoute-t-il comme pour se défendre de douter de moi.
Je le regarde en plissant imperceptiblement les yeux puis, avec le support de Moshibo-san, je me relève avant de m’exprimer à nouveau. Je confirme alors être bien certain de moi, et j’enchaîne en décrivant les visions que j’ai eues pendant ma période d’inconscience.
Le silence s’installe. Tous se regardent et me regardent, et leur malaise est visible. Comme personne ne semble vouloir commenter, je me tourne vers Aiko-sama et m’incline légèrement devant elle :
« Aiko-sama, il me semble que la personne la plus à même de m’apporter de l’aide dans ces circonstances est Senshi-san. Accepteriez-vous de solliciter demain matin une audience en mon nom auprès de l’honorable sodan senzo ? »
– Hai. Sitôt que Yoshiro-san et moi-même en aurons terminé avec Sukemara-san, je me rendrais chez elle », me répond-elle sans hésiter puis, s’adressant à la ronde, « l’incident semble clos pour le moment. Aucun d’entre nous n’a dormi la nuit dernière, et la journée a été mouvementée, je suggère donc que nous retournions tous à nos appartements et que nous essayions de prendre du repos. »
Son ton est définitif, aucun d’entre nous n’est enclin à contester. Après quelques courbettes, nous regagnons donc chacun nos chambres respectives. Kage m’a suivi. Il refait le bandage sur mes yeux puis, après s’être assuré que je ne souhaitais rien de plus, il m’a quitté. Recouché sur mon futon, sous la couverture de coton, le sommeil m’a longtemps éludé ; quand je l’ai enfin trouvé, des rêves bizarres et troublants l’ont agité, mais aucun souvenir clair ne m’en est resté. Juste quelques mots s’offrent à moi, maigre consolation :

Nocturne fantôme
L’étreinte de tes bras froids
Vision vengeresse
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 nov. 2005, 14:11

Chapitre 20 – De l’autre côté de la nuit

Une nouvelle fois, j’ai entrevu un nouvel avatar de la vérité ; une nouvelle fois, le prix à payer a été terrible. Quelle malédiction me poursuit, que sans cesse le fardeau des secrets que je porte s’accroisse ainsi ? Quelle force me pousse à écarter les voiles, et à contempler l’indicible ?
Peut-être est-ce mon héritage Kitsuki, peut-être est-ce l’orgueil, peut-être est-ce, comme le murmurent certains de mes collègues, mon inextinguible curiosité. Quoi qu’il en soit, j’en sais plus, à présent, sur ce théâtre d’ombres que n’importe lequel d’entre eux.

Cela a commencé par les résultats de l’interrogatoire du prisonnier de Soshi Seiryoku, sectateur du Seigneur Lune et maho-tsukai présumé.
Yogo Chihiro m’a fait son rapport. Le prisonnier a été d’une surprenante résistance. Néanmoins, les supplices ont fini par le plonger dans un état de délire où il ne parvenait plus à distinguer la réalité du phantasme, et le shugenja en a profité – comme il me le fait savoir avec une moue à mi-chemin entre la satisfaction et l’excuse – pour se faire passer pour un de ses complices et ainsi lui extirper une partie de ses informations. Le procédé était bien peu honorable, mais c’était sa seule opportunité de remplir sa mission, le prisonnier étant à présent dans un coma profond. Bien évidemment, sa remarque m’a renvoyé immédiatement à l’entretien que j’avais eu avec Rauque, où j’avais usé du même subterfuge en me faisant passer pour Sourcil. Le miroir que me tend cet individu des plus vils rend la comparaison d’autant plus cruelle.
En tout état de cause, il a appris que le prisonnier et les autres sectateurs du seigneur Lune – dont un dénommé Aki - se réunissaient dans un certain bâtiment du quartier des pêcheurs. Je note soigneusement l’information. Vu l’endroit, situé dans ce dédale de petites rues typique du quartier des pêcheurs, investir l’endroit ne sera guère facile, si nous voulons éviter un fiasco du même ordre que celui de l’arrestation du chef des ninja.

Mirumoto Musashi est allé rendre visite à Shosuro Jocho. Celui-ci le reçut courtoisement, et l’interrogea sur Isawa Moshibo, qui semblait être un personnage redoutable. Musashi resta coi, et s’enquit poliment de la façon dont son collègue – auquel il avait pensé accoler bien des adjectifs mais pas celui-ci – méritait pareille réputation. Jocho l’informa qu’apparemment, les personnes qu’il n’appréciait guère avaient une fâcheuse tendance à tomber des ponts. Musashi resta perplexe, et en vint au motif principal de sa visite.
Il l’informa des révélations du défunt forgeron Kaiu ; le wakizashi que celui-ci lui avait offert était très certainement une arme Souillée, à l’égale du katana que lui-même avait reçu. Avec son honnêteté habituelle, le Dragon lui dit que lui-même avait été affecté par la Souillure en combattant l’oni et que le katana semblait avoir agi comme une sorte de conduit maléfique qui avait transmis la Souillure de la créature à son porteur. Le fils du gouverneur – qui ne portait pas l’arme en question – l’a remercié de sa franchise ; il lui a dit qu’il ne portait pas habituellement ce wakizashi, et qu’il ne l’avait jamais utilisé pour combattre. En ces conditions, n’est-ce pas, il était improbable que la Souillure l’ait affecté. Quand Musashi-sama nous rapporta cette conversation, je doutais en moi-même de la fiabilité des affirmations de Jocho-sama ; sa loyauté par rapport à son clan – au regard des futurs engagements avec Matsu Aiko – lui imposait de toutes façons de clamer l’absence de Souillure. Comment aurait-il pu en être autrement ?

De mon côté, au sujet de l’apparition du fantôme de Soshi Seiryoku, j’ai pu rencontrer Kitsu Senshi. La vénérable shugenja m’écoute attentivement – elle, au moins, ne doute pas de la véracité de mes dires. Non seulement elle m’écoute, mais elle m’incite également à la plus grande prudence. Il est tout à fait possible que cette rencontre se reproduise, et que la fois prochaine, cela se passe fort mal. Quelque chose a dû attirer l’attention du fantôme sur moi. Alors qu’elle parle, je me remémore la barque sur le fleuve dans la nuit, la tête de la maho-tsukai, roulant contre le bois, et articulant un mot muet en me regardant : Kolat.
Avec respect, je m’enquiers des précautions à prendre. Elle me conseille d’en parler à Isawa Moshibo, qui pourra prendre des précautions classiques, et me confie par ailleurs un pendentif en cristal, susceptible de me défendre contre l’apparition. Je la remercie et prends congé.

Pendant ma rencontre avec Kitsu Senshi, Rauque se rend au Palais de justice, et me demande. En mon absence, avec un peu de réticence il transmet l’information qu’il est venu apporter à Kakita Yoshiro : il a cherché à identifier quels pourraient être les sectateurs du Seigneurs Lune, et il croit avoir une piste. Des individus louches se rendent chez une eta dénommée Songe-Creux qui s’intéresse aux « serpents » et aurait des relations haut placées – qu’il ne peut bien évidemment pas nommer. Yoshiro lui ordonne de surveiller les suspects. J’apprendrais le détail de cette conversation par Rauque lui-même, lors de notre conversation subséquente. Ce que me confiera Rauque à cette occasion, c’est qu’en fait Songe-Creux voit quelqu’un que nous connaissons bien, quelqu’un que certains considèrent comme un historien avec d’étranges lubies, comme un herboriste excentrique, un original ou un fou, mais, avant tout, quelqu’un de parfaitement inoffensif : Asako Kinto. Ce développement imprévu me plonge dans l’embarras. Blâmer l’assassinat de Naritoki sur une secte mystérieuse et maléfique ayant des émules chez les eta est une chose ; impliquer des samouraï – de surcroît vraisemblablement innocents - en est une autre. J’ordonne à Rauque de cesser sa surveillance, de crainte qu’il ne se fasse repérer, et je vais parler de ce développement à Yoshiro-sama ; nous convenons que pour l’instant il vaut mieux étouffer l’affaire.

Je vais ensuite voir Michisuna, et entreprends de préparer en sa compagnie la soirée poétique qui va être la partie artistique du mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, prévu dans deux jours. En effet, la lune cette nuit-là sera la plus belle de l’année, et c’est donc une nuit tout spécialement dédiée aux poètes. Dans le même temps, mes collègues recherchent des cadeaux de mariage appropriés.
Je cherche l’inspiration, pour célébrer et honorer cette alliance ; elle met un peu de temps à se manifester mais grâce aux Fortunes je parviens à coucher sur le papier quelques poèmes dont je suis assez satisfait. Celui-ci reste mon préféré :
Rejoins mon jardin
Partageons les fruits d’automne
Echangeons nos coupes

Trois et trois et trois pour deux
Un court instant, une vie


Cet exercice plaisant me distrait de mes pressentiments quant à la nuit qui arrive. Je sais que le fantôme de Seiryoku ne me laissera pas en paix. Elle a un message à délivrer – et n’aura de cesse que lorsqu’elle se sera fait entendre.

La nuit tombe sur Ryoko Owari, avec la douceur d’un drap de soie sur le corps nu d’une courtisane ; mais je la sens porteuse de maléfices.
Moshibo, auquel j’ai fait part des recommandations de Kitsu Senshi, m’a assuré qu’il fera le nécessaire. J’ai placé le pendentif de la shugenja autour de mon cou. Je reste éveillé un long moment, tentant vainement de porter l’inspiration de cet après-midi vers de nouveaux sommets. Mais celle-ci me fuit, et je finis par aller me coucher.
Quelque chose me réveille – un pressentiment, ou peut-être un frisson – je vois ma respiration qui s’exhale, blanchâtre dans l’air subitement glacial de la chambre. « Elle » est là, toute proche. Saisissant mon pendentif à la main, je me lève silencieusement. J’entends une voix connue de l’autre côté du shoji – Moshibo, en train d’invoquer les kami, d’après le ton – quand le shoji s’ouvre à la volée, et une violente tornade s’engouffre dans la chambre, envoyant voler mes rouleaux dans tous les coins de la pièce, en un soudain automne littéraire. Je résiste au vent furieux et, entre les papiers épars, je vois la silhouette blanchâtre du fantôme de Soshi Seiryoku.
Le fantôme, insensible à la tempête, me tourne le dos, et glisse vers un adversaire hors de vue dont je devine l’identité : Isawa Moshibo. Je prends mon pendentif dans le creux de mon poing, et sors de la chambre pour aller frapper le fantôme de cette arme improvisée.
Dans le couloir, je vois le shugenja Phénix, qui s’est prudemment reculé, et le fantôme livide aux longs cheveux noirs ; puis dans ce même mouvement glissé, que ne pourrait avoir aucune créature humaine, alors même que je m’avance pour la frapper, elle se retourne et tend vers moi ses mains avides…

Je savais, bien sûr, ce qui allait advenir, même si j’ignorais qu’en sortant de ma chambre j’étais sorti du charme de protection qui avait été mis sur son seuil par Isawa Moshibo.
Comment pouvais-je céder à la tentation, sachant ce qu’il allait se passer ?
Comment pouvais-je ne pas y céder ?

Elle me toucha, je me sentis basculer dans un trou noir puis, sur les ailes de sa mémoire, je flottai à nouveau et revis la cellule où depuis plusieurs jours ses bourreaux la torturaient.
Ils l’avaient contrainte à donner son nom à un oni – ils l’avaient contrainte à devenir une maho-tsukai. Elle ignorait toujours pourquoi, ou qui ils étaient. Ils pensaient l’avoir vaincue, mais en fait, elle avait plus de connaissance de la maho qu’ils ne l’imaginaient. Elle saurait utiliser ces pouvoirs maléfiques contre ses geôliers et se venger d’eux ; ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Il lui fallait attendre, mais, au bon moment, quand elle aurait gagné leur confiance, quand ils penseraient l’avoir intégralement en leur pouvoir, elle frapperait.
Puis une nuit de plus se passa. Quand elle se réveilla, elle était chez elle, au milieu de ses serviteurs.

C'est alors que le véritable cauchemar commença. Il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que ses serviteurs ne gardaient aucun souvenir de sa disparition. Ils se rappelaient clairement l'avoir accompagnée depuis Shiro no Soshi, la nuit à l'auberge, sans incidents notables, l'arrivée à Ryoko Owari, puis la semaine sans histoire qui s'était écoulée depuis.
Seiryoku était terrorisée : était-elle en train de devenir folle ? Son corps ne portait aucune trace de torture - et pourtant le visage au bout de sa langue prouvait qu'elle avait bien remis son âme aux forces des ténèbres.

C'est à ce moment que son plus fidèle serviteur se tourna vers elle et lui parla d'une voix étrange.
« Vous avez compris, désormais ? »
Seiryoku le regarda, abasourdie.
« Je devine, à votre visage ahuri, que ce n'est toujours pas le cas. Bien, je vais donc vous expliquer. Nous vous avons kidnappée sous le nez de vos serviteurs, puis remplacée par un sosie si parfait que ceux qui vous servent depuis des années ne se sont rendus compte de rien. Puis, après votre "retour", nous avons remplacé l'un de vos serviteurs… et vous ne vous êtes rendue compte de rien. Nous pouvons faire ce genre de chose. Souvenez-vous en si vous décidez de nous trahir : toute personne à qui vous pourriez aller demander de l'aide, pourrait être l'un de nous.
- Qui êtes-vous ?
- Toujours perplexe ? Je vais vous donner un indice : les nœuds des législateurs triomphent. »
Les sourcils de Seiryoku s'arquèrent en signe d'incompréhension, puis se froncèrent brutalement sous l'effet de la peur, tandis qu'elle murmurait un mot : « Kolat…
- Parfait ; je savais que vous étiez suffisamment brillante pour faire un outil efficace. Voici une explication plus précise ; les nœuds - ce sont les liens des différentes manipulations que nous tissons les unes aux autres. Vous serez l'un de nos liens, alors n'oubliez pas qui tire vos ficelles. Les législateurs - nous édictons les règles, nous décidons du futur des nations, nous dictons le cours de l'histoire. Triomphent - nous ne connaissons pas l'échec. Si vous ne me croyez pas, essayez de raconter à quelqu'un ce qui vous est arrivé. Cela nous permettra de savoir combien de temps il faut à un shugenja du Clan du Phénix pour savoir à quelle créature vous avez donné votre nom...
- Qu'attendez-vous de moi ?
- Que tu sois notre esclave ; une obéissance absolue et inconditionnelle. Tâche de te faire à cette idée. »

Je repris conscience un peu avant l’aube. Les visages anxieux de mes amis étaient autour de moi. Je sentais dans ma poitrine un froid glacial, à l’endroit où le fantôme m’avait touché.
Et autre chose, aussi, alors que me revenait en mémoire ce que j’avais vu par les yeux de Seiryoku. Une ombre, et une peur, et peut-être les deux étaient-elles liées. Connaissant ce que je connaissais, je ne pourrais plus regarder le monde avec la même innocence. Et alors même qu’ils me regardaient avec inquiétude ou compassion, je me demandais lequel de ces visages familiers cachait en fait l’esprit froid et calculateur d’une de ces créatures maléfiques – Kolat.

Le lendemain, je repartis voir Kitsu Senshi ; au regard que me jeta la Lionne, je compris qu’elle se demandait si je ne l’avais pas fait exprès ; en tous cas, elle me mit sévèrement en garde. Un nouveau contact avec le fantôme pouvait avoir des conséquences très graves. Je compris tout à fait son allusion quand elle me dit que je pourrais passer un seuil : le passage du fantôme avait laissé sa trace en moi. Elle me conseilla fortement de dormir sous de multiples protections, et je résolus de dormir la nuit suivante au temple d’Amaterasu, ce que je fis.

Pendant ce temps, Isawa Moshibo recevait la visite d’un certain Soshi Miyake. De ce que je compris, celui-ci était venu lui demander les parchemins récupérés dans la demeure de Soshi Seiryoku. Ces parchemins, en effet, correspondaient à des parchemins appartenant de droit à l’école de shugenja Soshi, et il ne souhaitait pas qu’ils tombent en de mauvaises mains.
Le Phénix lui fit savoir que d’une part, ces parchemins étaient des pièces à conviction appartenant à la Magistrature d’Emeraude, et d’autre part, certains de ces parchemins étaient vraisemblablement des parchemins de maho, même si lui-même était incapable de faire la différence. Il voulait bien lui remettre les autres parchemins, ceux dont l’innocuité était assurée – ce qu’il fit en lui remettant la correspondance de Seiryoku. Il avait confié les autres parchemins à la garde de Matsu Aiko, qui les avait acceptés sans plus de questions.
Le Soshi avait bien sûr conscience de la rivalité qui opposait les écoles de shugenja Isawa et Soshi. Il tenta de manœuvrer pour que la garde des parchemins restants lui soit confiée, mais dut repartir bredouille.
Cette visite n’allait pas être sans conséquences, comme mes collègues purent s’en apercevoir le soir même.

Le soir arriva. Malgré les assurances de Musashi, Amako-sama avait du mal à s’endormir. Elle s’inquiétait des évènements récents. Elle se pressa contre le corps endormi de son époux, qui l’entoura d’un bras protecteur. Tant qu’il serait là , rien ne pourrait lui arriver, à elle ou à la vie qu’elle portait dans son ventre.
Dans le couloir, Hida Aki et Isawa Moshibo montaient la garde. Le Phénix avait réinscrit sur les montants du shoji ses kanji de protection. Patiemment, ils attendaient.
Vers minuit, une odeur de brûlé les alerta : les montants du shoji étaient en train de noircir. Une légère fumée montait du bois en train de se calciner. Quelque chose tentait de forcer le rituel de protection.
Le Crabe sortit sa dague de cristal.
Au bout du couloir, il vit une silhouette blanche, et se précipita vers elle. Une ombre noire apparut dans son dos. Prévenu par un cri du Phénix, le Crabe se plaqua contre le mur, et d’un réflexe fulgurant frappa la chose de sa dague de cristal. Il entendit un cri suraigu – douleur ? colère ? – dans sa tête, puis, comme un raz de marée, il sentit une volonté hostile assaillir son esprit. Des voix multiples s’élevaient, lui murmurant des messages à demi intelligibles de douleur et de désespoir ; il sentit des émotions inconnues l’envahir et menacer de l’entraîner dans un maelström d’une violence inouïe. Face à cette tornade mentale, le Crabe fit comme il faisait d’habitude : il encaissa, et tint bon.
La totalité de l’attaque ne dura en fait que quelques secondes ; aussi rapidement qu’elle était venue, la nuée sombre se dissipa. Le fantôme, au bout du couloir, avait également disparu.

Au même moment, Aiko se réveillait en sursaut ; quelque chose n’était pas normal. Instinctivement elle dégaina le katana situé à la tête du lit, et fouetta l’air, sans rencontrer de résistance. Accroupie, tous les sens en éveil, elle n’entendit rien, sauf un très léger bruit d’aspiration en provenance du shoji. Elle cria pour donner l’alerte, et resta sur ses gardes.
Aki, puis Yoshiro arrivèrent au pas de course : aucun bruit, aucune trace. Aki se rua dans le jardin, et réussit à voir une petite silhouette translucide – un kami de l’air – se glisser au-dessus de la clôture du jardin. Il escalada agilement celui-ci et eut le temps de voir une silhouette humaine – un homme de petite taille - tourner les talons. Il se lança à sa poursuite.
Il réussit à le suivre au début, puis le perdit en tournant le coin d’un bâtiment : personne en vue, aucune trace de pas. Aki était néanmoins familier du sortilège utilisé par Moshibo, et entreprit de balayer méthodiquement l’air de son katana. Il heurta effectivement à un moment un obstacle invisible, mais ne réussit pas à atteindre le shugenja, et revint avec l’information qu’il devait s’agir d’un spécialiste de l’Air.

Aiko, après avoir vérifié que les parchemins confiés à sa garde étaient toujours en place, demanda alors au Phénix si elle devait savoir quelque chose au sujet de ces parchemins – c’est alors que Moshibo lui relata sa conversation avec le Soshi – ce même Soshi qui, de toute évidence, venait de faire une première tentative pour les récupérer. Ceci devait être confirmé par la tentative de Moshibo de situer magiquement ledit Soshi sur la carte de Ryoko Owari : non seulement le shugenja se sentit observé, mais il était déjà en train de quitter le quartier au moment où le sort avait été lancé.

Le lendemain matin, après cette nuit fort brève, Isawa Moshibo, Mirumoto Musashi, Mori – le heimin nommé par le Champion d’Emeraude pour aider Moshibo à résoudre ses problèmes d’agriculture – et Colombe partirent ensemble pour faire un diagnostic plus fin des surfaces cultivables et de celles à prévoir dans la répartition future entre pavot et cultures vivrières.
Musashi et Moshibo prévoyaient bien sûr d’être de retour pour la soirée, puisque c’était ce jour-là que se déroulait le mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, auquel nous étions tous invités ; l’exception notable était Aiko, la seule d’entre nous à être invitée en plus à la cérémonie privée, à laquelle n’assistaient en principe que les intimes de la famille.

Nous étions tous en train de nous préparer avec l’aide des conseils avisés de dame Amako, quand un heimin se présenta. Il avait un message à transmettre au magistrat d’Emeraude Kitsuki Katsume. Mais j’étais absent de notre résidence, étant parti récupérer le masque que j’avais commandé auprès de l’artisan qu’Osako-san m’avait recommandé. Après un bref intermède avec Aiko, le messager apporta le message à Musashi, puis à Yoshiro : Takeshi, le samouraï Guêpe missionné pour retrouver Otaku Naishi, l’avait retrouvée grièvement blessée dans un village dont il donnait le nom – celui-là même dont venait le heimin. Apparemment, sa sœur Otaku Genshi l’avait retrouvée, défiée en duel, et, ayant lavé l’honneur de sa famille, l’avait laissée pour morte. Le Guêpe demandait à ce qu’un représentant de la magistrature d’Emeraude accompagne le messager pour qu’il puisse continuer sa quête – celle de Kaeru.
Nous étions tous pris par la réception officielle ; aussi ce fut la ronin Colombe qui fut chargée de suivre le messager et de veiller sur Naishi jusqu’à notre arrivée.

Bien qu’Aiko ait été invitée en tant que représentante officielle de la magistrature à la cérémonie privée, sa présence fut fort remarquée – surtout qu’elle avait été placée juste à côté du fils du gouverneur. Les regards de l’assistance allaient presque autant de ce côté que du côté des mariés, et les commentaires allaient bon train.
Une certaine tension était perceptible chez la Lionne lorsqu’elle nous rejoignit à la réception officielle, bien qu’elle se montrât impassible. Nul doute que cette cérémonie lui soit apparue comme une funeste répétition.
La réception elle-même fut moins intime mais très animée. Comme à mon habitude, j’observais.

Bayushi Saigo fit son entrée, suivi à distance respectueuse par sa ravissante épouse, Bayushi Tokiko. Derrière lui, le visage triste de Bayushi Saisho, la veuve du défunt Korechika. Comme un aimant, le regard de Yoshiro se porta sur Tokiko, et s’y arrêta. Il buvait littéralement sa présence. Au bout d’un moment, il s’avança vers le trio. Dans la conversation qui suivit, Saigo s’arrangea pour s’interposer systématiquement entre lui et Tokiko, tout en lui suggérant qu’un rapprochement avec Saisho serait opportun. Yoshiro se retrouva donc à deviser avec Bayushi Saisho tandis que Saigo et son épouse s’éloignaient. A moins de passer pour un rustre, il ne pouvait s’éclipser, et entreprit donc d’égayer la veuve par ses propos.
Bayushi Saisho avait un visage hanté, d’une invincible tristesse. Elle semblait terrifiée par l’avenir, et peut-être par quelque chose d’autre, peut-être en rapport avec un chant poignant entendu près de sa volière d’oiseaux exotiques.

Mirumoto Amako, en dépit de sa grossesse bien avancée, tint à accompagner personnellement son époux à cette réception qui réunissait toute la bonne société de Ryoko Owari.
Abandonnant temporairement son épouse, Musashi s’isola quelques instants en ma compagnie pour m’informer du message reçu à notre résidence en provenance de Takeshi-san. Je ressentis un pincement au cœur en apprenant les conséquences de mon absence. Bien que j’eusse réussi à masquer ma consternation à Musashi, je suppose que cette affaire et les affres où elle me plongea furent responsables de ma piètre prestation lorsque j’entrepris un peu plus tard de participer à l’exhibition poétique aux côtés de Michisuna-san.
Musashi rejoignit ensuite Yoshiro, et son attention fut attirée par la jeune femme discrète qui accompagnait Saisho, et dont le kimono portait le mon de la famille Yogo. Il émanait d’elle comme une tension – pas un danger, non, mais quelque chose qui éveillait en lui son « sens du Dragon ». Depuis qu’il suivait l’enseignement de Kitsuki Jotomon, il avait de temps à autre ces intuitions, sans pouvoir en expliquer la nature ou la signification. Cette jeune femme, qui se présenta modestement comme Yogo Kohime, une amie de Bayushi Saigo, était probablement plus que ce qu’elle apparaissait être au premier abord.

Jocho, lui, ne quittait pas Aiko d’une semelle. Yogo Osako, qui observait Jocho avec la même attention soutenue que Yoshiro pouvait apporter à Bayushi Tokiko, regardait la scène avec amusement. Ce ne serait assurément pas un mariage heureux.
Aiko finit par abandonner son soupirant, et s’entretint un moment en privé avec Ikoma Yoriko. Je vis son visage se décomposer. Yoriko lui avait appris que les fiançailles avec Jocho auraient lieu dans deux mois.
Aiko attendit suffisamment longtemps pour ne pas paraître impolie, puis repartit à la résidence, très abattue, en compagnie de Moshibo.

Après le départ d’Aiko, Jocho entreprit de vider quelques coupes de saké avec Aki, tout en l’interrogeant sur Moshibo et d’autres sujets. Puis il entreprit de discuter de même avec Yoshiro, avec lequel il convint finalement de terminer la soirée sur l’Ile de la Larme.

Moshibo était parti initialement en compagnie d’Aiko, mais s’aperçut rapidement que son ombre avait un comportement étrange. Après avoir tenté de circonvenir le problème – il se souvenait fort bien des ombres qui défendaient les biens de Seiryoku – il décida finalement de discuter avec elle. Son ombre avait reçu pour mission de le suivre – encore un tour, probablement, du shugenja Soshi. Le Phénix entreprit de négocier avec l’ombre, et eut gain de cause.
Mais certains racontent qu’on aurait surpris un fort respectable samouraï Phénix à faire un spectacle légèrement incongru d’ombres chinoises sur l’Ile de la Larme…

Un dernier chapitre de l’histoire de Seiryoku reste à écrire. Je n’ai pas vu ces évènements puisque cette nuit-là comme la précédente, j’étais réfugié au temple d’Amaterasu. Mais Musashi et Aki, qui s’étaient installés derrière un paravent de ma chambre à la résidence, en furent les témoins directs.
Pour la dernière fois, à l’heure la plus sombre, le fantôme blafard de Seiryoku apparut ; tendant ses bras livides vers ma chambre, il tenta vainement d’y pénétrer. Alors qu’il s’obstinait dans sa lutte vaine, la nuée sombre de la veille apparut – obscurité encore plus noire contre la pénombre du couloir. La bouche du fantôme s’arrondit dans un O muet, tandis que de grandes striures sombres apparaissaient dans sa silhouette blafarde. Déchirée, lacérée, dévorée, sa silhouette s’effilocha progressivement, jusqu’à ce qu’elle ait disparu sans laisser de traces.
D’un seul coup, l’air se fit moins oppressant, la nuit moins menaçante. Les dormeurs respirèrent plus librement.
Amako-sama, qui s’était recroquevillée sur un côté, sa main cherchant à tâtons son époux absent, se détendit, et son souffle redevint égal. Dans son ventre, le bébé se retourna, et décocha un coup de pied qui fit une petite bosse momentanée sur le ventre lisse.
Aux âmes perdues
Dans les ténèbres errantes
Un mot, un espoir
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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