Chapitre 18 – Il faut toujours frapper à la tête
Moshibo-san est revenu ce matin ! Il me faut donc pour commencer relater les aventures de notre shugenja, parti vaillamment à la Cour afin d’y obtenir du Champion d’Emeraude l’autorisation de limiter la culture du pavot sur les territoires autour de Ryoko Owari. Voici donc ce que notre collègue nous conta.
Moshibo-san s’est d’abord arrêté dans les Terres du Lion, et il a rendu visite aux parents d’Aiko-sama. Ces derniers, et en particulier Jinsei-sama, l’ont questionné sur Hyobu-sama et Jocho-sama. Il a répondu diplomatiquement, étant dans l’ignorance des évènements de la fête de la générosité et notamment du somptueux cadeau offert par le fils du gouverneur à notre collègue du Lion. Cette visite de courtoisie dans la splendeur spartiate de la famille d’Aiko-sama a toutefois été de courte durée : il n’est pas question de retarder notre rapport à Satsume-sama.
Le Phénix a ensuite rejoint Otosan Uchi, où il s’est tout d’abord rendu au palais de la magistrature impériale afin de signaler aux fonctionnaires en place sa arrivée dans la capitale. Il s’est ensuite dirigé vers la demeure d’un des représentants de son clan en ville, Isawa Ichibei-sama, un spécialiste de la Terre réputé dans sa famille. En réponse aux interrogations de Moshibo-san, celui-ci l’a informé qu’il existe certaines méthodes, assez radicales, pour limiter les cultures, méthodes qui peuvent être mises à sa disposition. Néanmoins, il lui a expliqué que de telles prières ne sont en général pas employées, ni même leur existence rendue publique. De plus, toutes les cultures sont généralement affectées par les kami auxquels on s’adresse. Bien sûr, si des informations plus spécifiques sont fournies aux kami, et surtout si des esprits bien précis sont sollicités, l’effet des demandes peut être limité à certaines cultures. En l’occurrence, Ichibei-sama savait où trouver de telles indications pour le cas concerné, bien qu’il n’en soit pas lui-même dépositaire : elles sont disponibles dans une bibliothèque qui appartenait jadis aux Isawa… mais qui est actuellement la propriété de la famille Ikoma. Mais pour des raisons qu’il n’explicite pas, le diplomate a avoué que les relations ne sont pas au beau fixe entre les Phénix et la famille Ikoma…
Moshibo a poliment décliné pour le moment l’aide « radicale » qui lui est proposée, du moins tant qu’il ne dispose pas des informations qui lui permettraient de ne cibler que la culture du pavot. Sur la base de la recommandation du père d’Aiko-sama, il a choisi de rencontrer, avant de demander audience pour faire son rapport à Satsume-sama, des représentants de la famille Matsu. Ces derniers l’ont reçu cordialement, mais ont admis ne pas bien savoir comment ils pourraient le soutenir dans sa démarche auprès du Champion d’Emeraude. Pour une raison qui m’échappe, Moshibo-san n’a pas essayé d’obtenir leur aide pour accéder à la bibliothèque mentionnée par Ichibei-sama.
C’est d’autant plus surprenant qu’il est ensuite directement allé toquer à la porte d’Ikoma Juno, le maître de la fameuse bibliothèque. Incroyablement, ce dernier a accepté de le recevoir sur le champ. Ici l’atmosphère est très différente de la simplicité d’accueil de la famille Matsu : les conversations sont feutrées, les samurai arborent un léger maquillage, à la façon des courtisans de la Grue… Moshibo-san a demandé avec une étiquette impeccable s’il pourrait requérir l’aide de la famille Ikoma pour la résolution d’un délicat problème, et a exposé l’objet de sa recherche. De façon tout aussi polie et raffinée, Ikoma Juno lui a expliqué que cela allait être difficile et long mais que, s’il renouvelait sa demande dans deux mois, il serait assurément dans une meilleure position pour donner suite à celle-ci. Et il l’a sur ce raccompagné courtoisement à la porte.
Quelque peu déçu, après avoir informé son collègue Isawa des résultats de l’entrevue, le Phénix était convoqué le lendemain par Doji Satsume-sama. Il a alors pu lui exposer les récents évènements. Le Champion d’Emeraude a eu visiblement l’occasion de se convaincre de la véracité du journal de notre prédécesseur et, lorsqu’on lui a posé la question, Moshibo-san n’a pas hésité un instant à affirmer que le défunt Bayushi Korechika était effectivement impliqué dans le trafic d’opium. Je n’aurai sans doute pas osé être aussi direct en si illustre compagnie. Satsume-sama est resté silencieux quelques instants, peut-être lui aussi interloqué par une réponse aussi franche, puis a demandé à notre ami quelles étaient nos intentions. Celui-ci lui a alors demandé l’autorisation de pouvoir intervenir sur les terres cultivées autour de Ryoko Owari, au-delà de notre juridiction, pour limiter les surfaces cultivées en pavot. Satsume-sama, quelque peu soulagé semble-t-il, a mentionné qu’il avait envisagé des actions plus radicales ; mais puisque les magistrats présents sur place préfèraient la voie de la modération, il l’en a félicité, même s’il a exprimé un doute au regard du succès mitigé d’essais similaires effectués par le passé. Il lui a accordé l’autorisation de légiférer en ce qui concerne les cultures sur toute la région avoisinante, tout en lui conseillant de consulter les archives relatives à ce problème. Lorsqu’il eut demandé à Moshibo-san s’il requérait autre chose pour traiter ce fléau, et que notre collègue lui eut énoncé ses souhaits, il a offert également de lui prêter l’assistance d’un expert des cultures, un paysan nommé Mori. Moshibo l’a remercié respectueusement.
Moshibo-san était alors tout prêt à se retirer. Mais Satsume-sama lui a alors demandé où en étaient nos autres enquêtes. Moshibo-san m’a regardé d’un air un peu gêné lorsqu’il évoqua cette partie de l’entretien. Il y a de quoi. Il a annoncé de but en blanc au Champion d’Emeraude que le voleur Kaze était désormais hors d’état de nuire. Lorsque Satsume-sama lui a évidemment demandé qui était le coupable et si nous l’avions exécuté, Moshibo-san lui a révélé la vérité toute nue. Bien qu’initialement choqué par cette révélation, Satsume-sama a apparemment toutefois semblé comprendre et admettre que nous puissions vouloir laisser Kaze en vie pour l’utiliser comme informateur. Je doute qu’il approuve notre choix mais il n’a pas non plus donné d’ordres spécifiques en la matière. Peut-être suis-je en train de devenir trop sensible à la révélation de nos informations. Et Satsume-sama est notre supérieur, c’est lui et lui seul notre lien avec l’Empereur. Je ne dois pas sous-estimer sa grande expérience ; en fait, qui suis-je, même, pour oser le juger ! Trêve d’introspection, revenons au récit de Moshibo-san. Le Champion d’Emeraude lui a alors donné congé. Encore une fois, je ne comprends pas Moshibo-san : une fois de plus, il n’a pas parlé de son souhait de pouvoir utiliser la bibliothèque Ikoma pour l’aider dans sa tâche. Serait-ce qu’il n’a pas voulu révélé que les kami pouvaient aussi être utilisés ainsi ? Mais si quelqu’un dispose des ressources et du droit de savoir cela, ne serait-ce pas le Champion d’Emeraude.
Quoi qu’il en soit, le Phénix s’apprêtait le lendemain à repartir pour Ryoko Owari quand un messager vint le trouver : Ikoma Juno-sama lui demandait instamment de bien vouloir repasser le voir.
Intrigué, Moshibo-san s’est rendu à l’invitation ; Juno-sama l’a reçu avec un empressement très différent de la politesse distante de la veille. En fait, il y avait dans son attitude une émotion assurément étonnante : la peur. Juno a tendu à notre collègue, avec nombre d’explications alambiquées et d’excuses, une copie des parchemins qu’il avait exprimé le désir de consulter, et l’a assuré de son aide – et je cite « si jamais l’estimé magistrat avait quelque besoin supplémentaire ». Mystifié mais ravi, Moshibo-san a pris congé et est rentré relater à son collègue Isawa cette étonnante volte-face. Ce dernier, d’un ton neutre, lui a alors appris que le fils d’Ikoma Juno avait eu un petit accident la veille… Ivre, il aurait basculé au-dessus de la rambarde d’un pont. « Sans aucun doute cette malheureuse coïncidence aura-t-elle influé sur les dispositions de Juno-sama », aurait ajouté Ichibei-sama sans faire de commentaires supplémentaires. Moshibo-san n’a toujours pas l’air de vraiment comprendre ce qui a pu se passer. Est-il vraiment aussi naïf ? Personnellement, je serais curieux de savoir qui a été à l’origine de cet ‘accident’.
Avec la satisfaction d’une mission couronnée de succès, le Phénix a donc pris le chemin du retour, accompagné du dénommé Mori. A partir du simple aperçu obtenu alors qu’ils arrivaient à Ryoko Owari, ce dernier – qui se serait ébahi maintes fois au cours du voyage d’avoir été choisi par le Champion d’Emeraude lui-même – a indiqué que la surface plantée en pavot est très largement excédentaire : elle pourrait certainement être vingt fois plus petite sans que les besoins en opium médicinal soient affectés !
Je ne sais pas encore comment nous allons utiliser les nouveaux pouvoirs accordés par Satsume-sama, mais cela requerra des trésors de diplomatie, sans parler que je ne vois pas encore exactement comment nous ferons respecter les décrets envisagés. Je ne vois en effet pas Moshibo-san utiliser ses capacités pour convaincre les kami de tous les champs aux environs de Ryoko Owari ; sans compter que même dans ce cas, il suffirait aux trafiquants de transférer leur activité agricole un peu au-delà, juste en dehors de notre juridiction ! Enfin, nous verrons bien. En attendant, une affaire plus grave nous concernait.
Pendant ces derniers jours, nous avons continué à faire surveiller les allées et venues de l’Araignée d’Eau. Nous pensions faire un repérage approfondi avec l’aide de Colombe, quand Aiko-sama nous a informé que le convoi de la veille avait comporté un tapis semblant fort lourd – très certainement un prisonnier. Les évènements se précipitaient, il fallait intervenir sans plus attendre.
Plutôt que d’affronter simultanément un maho-tsukai et les ronin de la barge, nous décidâmes, après d’âpres débats, de nous attaquer en premier à la barge, puis d’attendre l’arrivée de l’Araignée d’Eau, dans l’espoir d’en surprendre les passagers. Néanmoins vu l’estimation des forces de l’adversaire, des troupes supplémentaires étaient indispensables. En compagnie de Yoshiro-sama, j’allais solliciter le gouverneur pour lui demander de bien vouloir nous accorder vingt gardes-tonnerre afin de capturer ce que nous soupçonnions être un dangereux maho-tsukai et les bandits à son service. Hyobu-sama s’enquit de la présence d’Aiko-sama et, quand nous lui répondîmes par l’affirmative, nous donna son accord, en précisant qu’elle apporterait un soin tout particulier au choix des troupes qui nous seraient affectées. De son côté, la Lionne a demandé à sa compatriote Ikoma Yoriko si elle accepterait de nous accompagner.
Nous aurions probablement pu solliciter directement l’aide de Jocho-sama et de ses troupes d’élite, mais il aurait alors pris la tête de l’expédition, ce qu’aucun de nous ne souhaitait vraiment. En particulier, Yoshiro-sama et Musashi-sama avaient un compte personnel à régler avec le maho-tsukai, que nous soupçonnions être Soshi Seiryoku, en raison de la promesse de protection qu’ils avaient faite à la marchande Vigilante.
Comme par ailleurs la barge disposait de guetteurs à terre, il nous fallait mener une attaque plus ou moins simultanée par voie terrestre et voie maritime : nous avons donc à nouveau requis les services de Crevette, et séparé nos forces en deux : Yoriko-sama, Moshibo-san et son yojimbo, Colombe, quinze gardes-tonnerre et moi attaquerions par voie terrestre ; le reste des magistrats et les cinq gardes-tonnerre restants embarqueraient avec Crevette, et se posteraient en amont de la barge. Il était prévu que Moshibo-san serait l’initiateur de l’attaque ; nous ne nous doutions pas qu’avec cette tactique reposant sur un seul homme, nous allions frôler le désastre…
En arrivant sur les lieux, nous nous arrêtâmes à bonne distance ; en effet, Colombe avait repéré un guetteur sur la colline, et Yoriko-san se proposa pour l’éliminer, ce qu’elle fit sans coup férir. Le bateau de Crevette était déjà posté en amont, dissimulé par un coude du fleuve, prêt à intervenir ; de mon côté je fis disposer tous les gardes-tonnerre en arc de cercle, de façon à cerner les autres guetteurs.
Dès que Colombe et Yoriko-sama furent arrivées, nous faisant signe que tout allait bien, Moshibo-san s’en fut. Quelques minutes s’écoulèrent… puis nous entendîmes un cri d’alerte – qui ne provenait pas du shugenja. Mesodsu-san se rua en avant, suivi de quelques gardes-tonnerre. Simultanément, je demandais à Yoriko-san de tirer une flèche sifflante, pour prévenir le bateau de Crevette, et je fis avancer les gardes-tonnerre en bon ordre. Quand nous rejoignîmes Moshibo-san, il était adossé à un arbre, grièvement blessé, le yojimbo à son côté.
Voici ce qui s’était passé.
Moshibo-san pouvait faire appel aux kami de l’air pour dissimuler sa présence et passer ainsi les lignes ennemies ; mais il choisit de ne pas le faire tout de suite… et de se fier à sa discrétion naturelle - toute relative vu son embonpoint et son manque d’entraînement en la matière. Ce qui devait arriver arriva : alors qu’il avançait précautionneusement dans le sous-bois, il se fit repérer et reçut une flèche dans l’épaule, qui le blessa grièvement. Il tomba à terre, feignant d’être inconscient ; et quand son adversaire se rapprocha, il invoqua sur lui la colère des kami de l’air. Surpris, le ronin réussit néanmoins à ne pas être balayé par la tornade furieuse qui émanait de la main levée du shugenja et, pied à pied, luttant contre le vent déchaîné, entreprit d’avancer, le sabre à la main, et des intentions meurtrières en tête. Le voyant se rapprocher, le Phénix jugea plus prudent de s’enfuir vers la rive – c’est alors que le ronin donna l’alarme. Le shugenja n’alla pas bien loin : épuisé, il ne vit pas la corde qui lui coupait la route, et tomba en avant, s’assommant à moitié contre un tronc d’arbre. Seule la promptitude de son yojimbo et l’arrivée des gardes-tonnerre lui épargnèrent une mort ignominieuse. Entendant les bruits de cavalcade, le ronin qui s’approchait pour l’achever jugea plus prudent de s’éclipser. Les gardes-tonnerre se ruant à sa poursuite découvrirent à leurs dépends les chausses-trappes, pieux, filets, et autres cordes destinés à faire trébucher et blesser hommes et bêtes. Les autres engagèrent les autres bandits, tandis qu’Ikoma Yoriko enchaînait flèche sur flèche, faisant mouche à chaque fois. Profitant que cette dernière avait le dos tourné, l’un des bandits l’attaqua. Heureusement, Shiba Mesodsu veillait, et cria pour alerter la Lionne. Ikoma Yoriko laissa tomber son arc, et se tourna vers son agresseur en dégainant son katana dans le même mouvement … mais ce fut la tsuka de celui-ci qu’elle enfonça avec violence dans l’orbite de son adversaire, lui défonçant la boite crânienne. Le ronin s’écroula, mort sur le coup. La Lionne rengaina, sans un mot, sans nettoyer son arme, ramassa son arc et se dirigea à grandes enjambées vers la plage, où elle entreprit méthodiquement d’éliminer les survivants. Je ne fus pas directement témoin de cela, mais le cadavre éborgné et les traces de l’œil éclaté que j’observais sur la tsuka de son arme étaient suffisamment éloquents, rajoutant un chapitre aux multiples questions que je me posais déjà au sujet de Yoriko-sama.
Du côté du fleuve, le bateau de Crevette, alerté par la flèche sifflante, se mit à descendre le fleuve. Cependant, dans les quelques minutes nécessaires pour atteindre la barge, les occupants de cette dernière avaient évidemment été alertés et avaient récupéré à son bord les quelques rescapés de l’échauffourée dans la forêt et avaient coupé les amarres.
Les magistrats accompagnant Crevette avaient également pu constater que le plan ne s’était pas déroulé comme prévu : l’absence de ronin visibles sur la barge, les cadavres empennés flottant au fil de l’eau… Cela n’affecta pas pour autant leur détermination à monter à l’abordage, bien au contraire.
Devant, le Crabe, le Dragon et la Lionne ; derrière, le Grue et les gardes-tonnerre. La bataille commence.
Les trois bushis se lancent à l’assaut et se hissent le long du bastingage ; les ronin qui s’étaient dissimulés derrière le plat bord pour échapper aux flèches meurtrières de Yoriko-sama tentent bien sûr de les frapper par surprise et de les repousser. Mais nos trois amis réussissent à prendre pied sur le pont, et se défendent farouchement. Musashi-sama et Aiko-sama abattent chacun leur adversaire, tandis qu’Aki-sama est aux prises avec deux adversaires. Nouvel affrontement, à nouveau le Dragon et la Lionne abattent leur adversaire. Un ronin à la carrure impressionnante saute sur Aki-sama, et le combat dégénère en un furieux corps à corps. Aki-sama tente de le projeter pardessus bord, mais l’homme a une puissance comparable à la sienne, et le corps à corps se poursuit.
J’avais oublié de vous dire qu’alors qu’ils dépassaient la barge pour aller se mettre en embuscade, les membres de l’équipage de Crevette avaient pu observer trois ronin sur le pont de notre cible. Ils avaient en particulier noté la présence d’une femme de forte carrure portant une hache sur l’épaule. Lorsqu’ils avaient rapporté cette information à mes collègues dissimulés au regard dans une cabine, Aki-sama les avaient informés qu’une renégate de son clan était connue pour diriger sa bande d’hommes sans maître et être experte dans cette arme redoutable qu’est l’ono. Au point d’ailleurs de prendre ce nom après son expulsion du clan.
Voyant la facilité avec laquelle ses troupes se font décimer, la supposée Ono, la capitaine des ronin, se rue avec une promptitude incroyable vers Aiko-sama en poussant un hurlement de rage. Un instant, il semble que la Lionne va être coupée en deux par cet assaut fulgurant, mais au dernier moment, elle se fend, et son katana trouve le défaut de l’armure, blessant grièvement l’ancienne bushi du Crabe, et frappe en revers, cette fois sur le flanc, un coup puissant qui éventre son adversaire. Continuant sur sa lancée, la capitaine des ronin s’écroule comme une masse, la tête cognant contre le plat-bord, baignant dans son sang.
De son côté, Musashi-sama s’est attaqué aux ronin survivants ; un, puis deux adversaires tombent à terre, et l’on entend bientôt le Dragon se plaindre du manque d’adversaires à sa disposition…
Quand Kakita Yoshiro monte à son tour à bord, nous sommes maîtres du pont, avec deux prisonniers, un ronin et le capitaine du bateau, qui avait tenté de s’enfuir à la nage mais que nous avons capturé.
Après que nous soyons tous rassemblés, nous faisons un bilan des forces : Moshibo-san est grièvement blessé, au point de ne pas pouvoir se soigner lui-même ; et son aide nous est indispensable pour contrebalancer tout sortilège de maho éventuel. Aiko-sama est également légèrement blessée, l’un des ronin ayant profité de l’assaut d’Ono pour lui asséner un coup de sabre, ce qui semble provoquer un léger malaise parmi les gardes-tonnerre.
Nous n’avons pas le choix, il faut que le Phénix se fasse soigner. Il part en compagnie de Colombe, d’Aiko-sama et de deux gardes-tonnerre – qui ont visiblement été affectés par le gouverneur à la protection de cette dernière. Ils s’arrêteront à proximité de la ville, dans un lieu discret ; Colombe ira quérir un shugenja au temple d’Amaterasu, pour soigner les blessés.
En attendant leur retour, nous interrogeons les prisonniers. Ils ont été embauchés il y a trois semaines par Ono et ne connaissent pas les activités de leur employeur, même s’ils se doutent que c’est louche ; il leur était interdit de descendre dans la cale, et donc ils ignorent tout de ce qui peut se trouver dessous. La seule chose que nous apprenons, c’est que l’Araignée d’Eau doit revenir ce soir.
Quand Moshibo-san revient, dûment guéri, nous ouvrons la trappe. Musashi-sama ouvre la marche, suivi du shugenja, puis je les suis, puis Yoshiro-sama et des gardes-tonnerres. Les deux Lionnes sont restées sur le pont. Nous voyons un étroit escalier de bois, une échelle plutôt, qui donne sur un couloir aussi peu spacieux, et deux portes, une de chaque côté. Dès que nous descendons, l’atmosphère lourde nous oppresse. Malgré la lanterne que je tiens à la main, j’ai l’impression de respirer les ténèbres mêmes. Quelque chose de vicié, de malsain, est à l’œuvre ici. De par son expression, Moshibo-san ressent la même chose… et en effet il nous prévient doucement qu’il y a des émanations de magie corrompue venant de la porte de droite. Nous commençons donc par celle de gauche. C’est une cabine sordide pourvue de quelques tatamis, d’un service à thé ébréché et sale, et de tout un bric-à-brac entassé pêle-mêle dans le fond. Aki-sama remarque l’empreinte du manche d’un ono dans les planches, quant à moi je constate que l’une des tasses porte deux fines éraflures parallèles, comme pourrait en laisser les crocs d’un masque grimaçant similaire à celui que Soshi Seiryoku porte habituellement. A part cela, il n’y a rien de remarquable dans cet intérieur crasseux plus sale que certaines demeures d’eta que je connais. Mon compatriote Dragon a peine à croire qu’un samurai accepte de poser le pied ici. Nous sortons, et nous trouvons face à l’autre porte. Moshibo-san interroge les kami, et parvient à déterminer que la pièce voisine est protégée par un puissant sortilège de protection. Il y a une chance, faible mais réelle, pour que l’auteur du sort soit prévenu si celui-ci est déclenché, et une controverse s’engage.
Le magistrat Grue s’oppose fermement à ce que nous y pénétrions ; nous ne pouvons prendre, dit-il, la moindre chance de prévenir Soshi Seiryoku. Tout aussi fermement, j’ai bien l’intention d’ouvrir cette porte, et joins le geste à la parole. Yoshiro-sama me saisit par la manche. Cet acte me frappe d’étonnement venant de Yoshiro-sama, mais je me restreins et essaie d’évaluer ses arguments. Je sens toutefois la rage monter en moi. Certes nous n’avons aucun moyen de savoir si ouvrir risque d’alerter la proie que nous recherchons. Mais de toute façon, avec la mort d’Ono, qui était la seule à descendre ici et donc la plus dans la confiance du maho-tsukai ici, nous ne pouvons pas exclure qu’il n’y avait pas d’autres précautions prises par nos adversaires, et dont nous ne saurons rien avant le moment fatidique. De plus, rien ne dit que la barge ne sera pas détruite lors de notre confrontation avec le maho-tsukai. Finalement, les autres finissent par se rendre à ces mêmes évidences, et Aki-sama est chargé d’ouvrir la porte, étant d’après Moshibo-san le plus à même de ne pas être affecté par les kami de l’air qui garderaient la pièce. Il s’exécute et… rien ne se passe, pas de tonnerre, pas d’éclairs ou autre manifestation hostile. Mais rien n’est visible dans l’obscurité. Je demande alors sèchement à Yoshiro-sama d’approcher la lanterne qu’il tient à la main. Il me jette un regard froid, puis s’avance et me pousse de l’entrée de la pièce avant de me tourner le dos. A cette seconde rupture flagrante de l’étiquette la fureur me gagne, et je porte la main à mon katana, libérant la lame de son saya. Puis je réalise ce que je m’apprêtais à faire, et sors en trombe, sans répondre aux commentaires de mes compagnons ni aux questions d’Aiko-sama sur le pont ; je descends dans la chaloupe, m’empare des rames, et ne desserre les dents que pour répondre « non » à sa question me demandant si j’ai besoin d’un second. Je rame jusqu’à la berge, et m’enfonce dans les bois.
Pendant que je rumine de sombres pensées, et que les gardes-tonnerre qu’Aiko-sama a chargés de me protéger battent vainement les bois, Moshibo-san parvient à déterminer que le sortilège est inscrit sur le plafond – sans entrer dans la pièce. C’est Aki-sama qui, pourvu d’un chiffon au bout d’une lance, se met en devoir de l’effacer. Le stratagème réussit, Moshibo-san informe les magistrats que le sortilège est à présent dissipé, et pénètre d’un pas assuré dans la pièce fatidique.
Celle-ci est étonnamment vide ; sur le côté gauche, un tapis, d’où émerge une touffe de cheveux ; au centre, un étrange piédestal muni d’un tuyau et d’un soufflet ; à droite, une grande jarre en terre cuite, du type de celles utilisées pour les condiments. Le shugenja se dirige tout droit vers le tapis, et en extirpe un homme d’âge mûr, attaché et bâillonné, habillé de façon modeste, qui porte un pansement taché de sang autour du poignet et qui reprend à peine conscience quand Moshibo-san le libère. Les autres inspectent l’étrange dispositif, ne comprenant pas vraiment son but ; la jarre, quant à elle, est pourvue d’un croisillon, comme ceux que l’on utilise pour mettre des denrées à macérer, et au milieu de ce croisillon, en lieu et place d’une cordelette, il y a des mèches de longs cheveux noirs nouées… Aucun n’ose le soulever, mais tous savent que nous avons retrouvé la tête de Vigilante. C’est à moi qu’il appartiendra d’aller jusqu’au bout, et de découvrir l’horreur indicible.
En attendant, je m’étais donc éloigné dans les bois. Un rocher dans une petite clairière me servait de banc et j’essayais d’analyser mes pensées. Malgré tous mes efforts, le calme ne revenait pas : plus je réfléchissais, plus je m’éloignais du détachement que Matsugame-sensei m’avait encouragé à atteindre pour considérer impartialement les événements. Pourquoi me suis-je emporté ainsi ? Le comportement de Yoshiro-sama est contraire à toutes les règles, certes, mais ma réaction est celle d’un enfant gâté à qui on vient de refuser son dernier caprice. Au bout d’un moment, je signale ma présence aux gardes-tonnerre qui me cherchaient. Peu de temps après d’ailleurs, Musashi-sama vient me trouver au milieu de la forêt; il s’assoit silencieux à mes côtés, et attend patiemment que j’accepte de lui parler. C’est ce que je finis par faire, parce que je sais qu’il est et reste mon ami. Peut-être pense-t-il me réconforter quand il me dit que Yoshiro-sama n’aurait pas dû agir ainsi et que lui aussi regrette son geste. Mes mots sont brusques, mais il a tort, ce ne sont pas tant les actions du magistrat Grue qui me tourmentent, mais bien les miennes : Yoshiro-sama est mon supérieur, et quelles que puissent avoir été ses raisons, je lui dois obéissance, mais plus encore, je me dois à moi-même, à mes sensei, et à mes ancêtres, de toujours garder la tête froide. J’ai perdu la face là-bas sur la barge. Et il n’y a qu’une seule solution pour mitiger mon écart. Résolu, mais enfin serein, je me lève et, suivi de Musashi-sama, je rejoins le petit groupe des magistrats. Je m’incline alors très bas devant le magistrat Grue, et à forte et intelligible voix, lui fais mes plus sincères excuses. Les autres restent silencieux autour de nous, mais Yoshiro-sama ne laisse pas mon agonie intérieure s’éterniser : en quelques mots, dignement, il accepte mes excuses, puis m’invite à me joindre aux autres pour questionner l’homme qui était enveloppé dans le tapis.
Après cet épisode, nous interrogeons le prisonnier libéré. Il prétend tout d’abord être un innocent marchand, enlevé par Soshi Seiryoku - le pansement qu’il porte au poignet recouvre une plaie récente, ce qui accrédite son histoire d’innocente victime ; puis, devant notre insistance, il admet avoir sollicité son parrainage ; puis il avoue se livrer au trafic d’opium ; mais je sais qu’il ne dit pas toute la vérité, et que celle-ci doit être bien pire.
Nous lui demandons de se déshabiller, et nous découvrons deux choses : sur son poignet gauche, le croissant bleu, symbole des sectateurs d’Onnotangu ; et sous ses aisselles, des scarifications plus anciennes… ainsi qu’aurait pu en faire un maho-tsukai.
Aiko-sama rappelle que lors de notre dernière rencontre avec un sectateur du seigneur Lune, nous avions été aidés par la puissance d’Amaterasu – sous la forme du soleil de jade qu’elle porte encore aujourd’hui, et qui a le pouvoir de ramener une âme perdue.
Par souci de discrétion, nous allons tous sur la berge, et Aiko-sama applique le médaillon contre le poignet de l’homme. Une lumière aveuglante jaillit, l’homme crie, et tombe inconscient. La marque s’est effacée. Comme l’homme ne semble pas reprendre conscience, nous débattons de ce qu’il convient de faire de lui. Une chose est sûre, ce lascar n’a rien d’une victime innocente. Nous résolvons de le laisser attaché et bâillonné sous la surveillance des gardes-tonnerre, mais je vais apporter un soin tout particulier à son interrogatoire. Cet individu va certainement pouvoir nous éclairer sur les pistes indiquées par Nisei-san…
Il me reste une dernière chose à faire. Avec Moshibo-san, je descends dans la cale, je me dirige vers la jarre, et soulève le croisillon. La figure de Vigilante émerge du liquide, ses yeux clos s’ouvrent, et leur expression hantée… est au-delà des mots. Ses lèvres muettes s’ouvrent sur une prière, que je devine : « Tuez-moi… Par pitié, tuez-moi… » Solennellement, je lui promets qu’avant ce soir, son vœu sera exaucé. L’utilité du sinistre piédestal pourvu d’un soufflet est à présent claire : il permet à Soshi Seiryoku de s’entretenir avec son ancienne servante… Une fois ma promesse faite, je ne lui pose qu’une seule question : je veux savoir qui est la femme qui accompagne Seryoku. J’aurais dû me douter de la réponse, il s’agit de celle que Seryoku a choisie pour remplacer Vigilante à la tête de son sordide commerce d’opium. Je suppose que la contemplation du sort de son prédécesseur est un bon moyen d’intimidation. Même si du coup je me demande si Vigilante elle-même a succédé à quelqu’un de la même façon, je ne peux m’empêcher de frissonner et d’éprouver une certaine pitié pour son sort. Personne ne devrait avoir à subir une telle torture, et je jure qu’autant que je le pourrais, Seryoku ne survivra pas à cette nuit pour recommencer ailleurs à pratiquer de telles horreurs.
Mais le soir tombe, et il nous faut nous apprêter à l’arrivée de l’Araignée d’Eau et de sa passagère, Soshi Seiryoku, et que la barge apparaisse aussi normale que possible. Le bateau de Crevette se met comme précédemment à couvert en amont. Nous avons appris de nos deux prisonniers qu’habituellement, Ono et le capitaine sont ceux qui accueillent Soshi Seiryoku. Convaincre le capitaine de nous aider est chose aisée : je le fais descendre dans la cale, et, soulevant à moitié le croisillon, lui montre le contenu de la jarre. L’homme s’évanouit sous le choc, mais quand il reprend ses esprits, il est tout à fait coopératif. Nous demandons par ailleurs à quelques gardes-tonnerre de revêtir les armures de ronin. Pour remplacer Ono… eh bien, il y a quelqu’un dont la silhouette convient parfaitement, et qui a la force nécessaire pour soulever sans broncher la monstrueuse hache de guerre de la capitaine des ronin : Matsu Aiko.
Convaincre Aiko-sama de se prêter à cette mascarade n’est pas chose facile, d’autant qu’il lui faudrait se départir de son katana familial. Mais nous trouvons une alliée inattendue en la personne d’Ikoma Yoriko, qui lui vante de façon lyrique les stratagèmes ayant permis dans le passé aux Lions d’emporter la victoire, et qui lui propose de prendre soin de son katana, en le lui tendant dès le début des combats. Convaincue par ses arguments, la Lionne accepte, et après avoir fait nettoyer soigneusement hache et armure, endosse l’équipement d’Ono, plaçant la lanterne sourde derrière elle afin de laisser son visage dans l’obscurité. Les autres magistrats se dissimulent sous le plat bord.
Le soir tombe enfin… et la silhouette d’une embarcation se profile. A bord, quelques marins, quelques individus d’allure martiale, et deux silhouettes féminines.
L’embarcation approche, et elle n’est plus à présent qu’à quelques mètres, quand une voix métallique – que je reconnais comme étant celle de Seiryoku – retentit : « Dégagez ! ». C’est le moment que je choisis pour envoyer la fiole métallique, présent d’Ide Baranato, débouchée dans le bateau, alors que dans le même temps Yoshiro-sama et Aiko-sama bondissent sur l’embarcation ; celle-ci se met à pencher dangereusement… mais du côté opposé, comme si un poids très lourd la déséquilibrait. Et de fait, dans l’obscurité apparaît une silhouette immense aux gigantesques ailes gainées de cuir, perchée sur l’extrémité de l’Araignée d’Eau : un oni, aux yeux flamboyant de malveillance. Les grandes ailes brassent fortement l’air nocturne, Soshi Seiryoku s’agrippe à ses membres puissants, et l’oni prend son vol, transportant sa maîtresse, alors que Yoshiro-sama éclate de rire – de façon incompréhensible, ou est-ce un des effets secondaires que m’a mentionné Baranato-sama ? – bien que cerné par un groupe d’ennemis, et que la Lionne s’empale sur le sabre du yojimbo Soshi.
L’oni et son fardeau font l’objet d’un tir nourri, notamment de la part de Moshibo-san et de Yoriko-sama… et les flèches font mouche. Avec un cri étranglé, la maho-tsukai lâche prise, tombant dans le fleuve en une gerbe d’eau noire. L’oni, décontenancé, hésite un instant, puis vient se poser sur la barge, face à Shiba Mesodsu et à moi-même.
Le yojimbo se met en défense, utilisant remarquablement les techniques de l’école Shiba, mais ce n’est hélas pas suffisant ; la large main griffue de l’oni le happe et, presque nonchalamment, l’éventre, dispersant de façon languide ses entrailles en plein ciel.
Je sais que je n’ai pas l’ombre d’une chance contre ce monstre ; mais, résolu à ce que le sacrifice de Mesodsu-san ne soit pas vain, je me rue sur l’oni, frappant de toutes mes forces, et le blesse légèrement. Je m’apprête à lui opposer une défense désespérée quand l’oni lève la tête, semblant chercher quelque chose du regard ; et du coin de l’œil je vois Musashi-sama qui s’avance, la lame du forgeron Kaiu à la main. L’épée émet une vibration sourde, et est parcourue de lueurs vertes. L’oni semble avoir trouvé ce qu’il cherche, a un rictus, et apostrophe mon ami en ces termes : « Occupe-toi du shugenja, je me charge des autres », avant de retourner son attention vers moi. C’est à ce moment que j’entends un « tchac », et un hurlement inhumain manque de me rendre sourd : levant les yeux, je vois une flèche, encore vibrante, dans l’œil de l’oni. Ikoma Yoriko – car c’est bien sûr elle qui vient de réaliser cet exploit – bande à nouveau son arc, et une deuxième flèche vient se planter près de sa jumelle, aveuglant l’oni. Ce dernier pousse un beuglement et tombe à genoux, ses grandes ailes battant l’air désespérément ; Musashi-sama arrive, lui assène le coup de grâce, puis lâche l’épée du forgeron Kaiu.
Pendant ce temps, en contrebas, une lutte sanglante est en train de se terminer. Yoshiro-sama a abattu les deux ronin, et la Lionne, le sabre du samourai Soshi toujours fiché dans l’épaule, a réussi à enfoncer la lame de son katana dans la gorge de celui-ci. Eclaboussée de sang, tant le sien que celui de son ennemi, elle tente de faire pivoter la lame tandis que le Scorpion s’efforce de lui faire lâcher prise. C’est une lutte silencieuse et mortelle, seulement ponctuée par les halètements des deux adversaires. Petit à petit, la Lionne réussit à déplacer la lame, déclenchant de nouveaux flots de sang ; le magistrat Grue, arrivé à proximité, porte une attaque de dos qui blesse à nouveau le samourai Soshi. Il n’en faut pas plus pour que la Lionne achève irrésistiblement son mouvement, achevant ainsi son adversaire dans un ultime jet écarlate. Ensanglantée des pieds à la tête, tremblant sous l’effort, elle se dégage de la lame de son ennemi vaincu et trouve encore la force de jeter vers le ciel un cri de victoire rauque, en l’honneur de ses ancêtres Matsu.
Sur la barge, la préoccupation première est bien sûr de repérer Soshi Seiryoku, qui n’a pas reparu depuis sa chute dans la rivière. Un cri d’un garde-tonnerre nous alerte : « Elle est là ! », désignant un point en contrebas. Nous mettons aussitôt une chaloupe à l’eau, et j’y embarque en compagnie de Musashi-sama, Yoshiro-sama, Yoriko-sama et un marin. C’est Yoriko-sama qui repère la première la maho-tsukai, en train de faiblement battre des pieds en essayant de surnager. Elle bande son arc, me regarde ; d’un signe de tête je lui donne mon accord. Elle décoche alors une flèche, le corps s’immobilise, puis deux autres, alors que nous nous rapprochons. Nous hissons enfin à bord le corps inerte de cette ennemie tant haïe. J’arrache son masque, et à ce moment ses yeux clos s’ouvrent soudain, sa bouche s’ouvre sur une langue tatouée ; aussitôt je lui saute à la gorge afin de l’empêcher de parler, tandis que Yoshiro-sama lui plante sauvagement son katana dans le cœur. Derrière moi j’entends un feulement métallique, puis l’air siffle juste devant moi : je ne tiens plus qu’un torse sans tête. Telle une acrobate, Yoriko-san s’est penchée au-dessus de moi, et a proprement décapité le cadavre juste au-dessus de mes mains. La tête roule dans le fond de la chaloupe ; ses traits révulsés s’apaisent enfin, et ses lèvres qui bougent encore prononcent un mot muet que je devine – et qui est une énigme de plus – : « Kolat ».
Il me reste une dernière chose à faire. Tandis que mes compagnons rassemblent les prisonniers – les marins, quelques ronin, et la femme qui accompagnait Seiryoku, qui est en fait la remplaçante de Vigilante, je dépêche un garde-tonnerre afin de faire prévenir le gouverneur pour faire mettre sous scellés la demeure de la maho-tsukai. Qui sait quelles horreurs peuvent encore se cacher dans ses entrailles…