[Récit de parties] [Spoilers] Katsume no seishin no nikki

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:47

Chapitre 17 – Tel est pris qui croyait prendre

Après que nous eûmes pris la décision de demander à Genshi-san de quitter la ville, j’avais été voir Colombe pour lui demander si elle se sentirait capable de suivre la Licorne sans être remarquée, du moins quelques jours ou une semaine. J’avais déjà dans l’idée que cette dernière pourrait alors me conduire à Kaeru, si jamais il existe des liens entre ceux de son clan et le bandit. Colombe m’avait alors mentionné la présence en ville d’un chasseur de primes du clan de la Guêpe.
Les événements de ces derniers jours n’ont pu que me conforter dans l’idée que Genshi-san pourrait bien essayer de contacter Insaisissable : qu’elle croit que sa sœur se soit enfuie, ou bien qu’elle croit que cette dernière ait été enlevée par les Bayushi ou leurs alliés comme elle l’affecte, Kaeru serait un contact logique pour elle si elle cherche à la retrouver. Après avoir parlé de tout cela avec Yoshiro-sama le lendemain du jour prévu pour le duel, j’ai demandé à Colombe de nous arranger un rendez-vous dans une maison de thé de la ville avec ce bushi de la Guêpe, un dénommé Takeshi. Bien que nous soyons certains tous les deux qu’il ait des raisons ultérieures pour se charger de cette tâche, qui se différencie un peu de celles que les membres de son clan remplissent en général – Genshi-san n’est pour le moment en aucune façon accusée d’un quelconque crime, encore que la confession de sa sœur me donne la certitude qu’elle mériterait sans doute l’appellation de criminelle - ni l’un ni l’autre n’avons pu établir clairement quelles sont ces raisons. Takeshi-san semble intéressé par la possibilité de trouver Insaisissable, et certainement la prime placée sur la tête du bandit est conséquente. Je n’arrive pas à me persuader qu’il s’agisse là de sa seule raison. Peut-être ai-je tort et suis-je en train de devenir paranoïaque ? Enfin, malgré ces réserves, nous avons fini par l’engager pour suivre Genshi-san. Espérons que nous ne le regretterons pas.


Le surlendemain du scandale, se déroulèrent les obsèques de Bayushi Korechika et Bayushi Otado. Yoshiro-sama étant souffrant, Aiko-sama se proposa donc pour représenter les magistrats en cette occasion officielle, mais à la suite de quelques remarques judicieuses du magistrat Grue, qui avait réalisé ce que pourrait signifier la présence de la Lionne et son absence à lui pour le clan du Scorpion, elle décida de laisser Musashi-sama représenter la magistrature de façon adéquate ; il se devait de toute façon d’être présent aux côtés de son épouse. En fin de compte, Yoshiro-sama réussit à l’accompagner aux obsèques, qui se déroulèrent selon le rituel et sans incident particulier, les Fortunes en soient remerciées.

A ce stade, j’ai décidé de placer un pion, d’autant que plusieurs personnes, dont Aki-sama, semblaient s’impatienter que mes contacts parmi les eta ne semblent plus nous fournir d’informations depuis la mort de Sourcil, malgré mon intervention remarquée dans le quartier des tanneurs auprès de Rauque. J’ai donc annoncé à mes collègues et à Aki-sama que je soupçonnais que l'assassinat de Naritoki serait dû à des sectateurs du seigneur Lune, et que Sourcil aurait été en relation avec ceux-ci. Plusieurs d’entre eux ont eu l’air légèrement soupçonneux, tous ont exprimé une certaine surprise et m’ont demandé ce qui avait pu m’amener à cette conclusion. J’ai fait remarquer avoir eu de longues conversations avec Rauque depuis que j’avais sauvé sa vie. Avant la disparition de Sourcil, ce dernier était pratiquement mon seul interlocuteur dans cette communauté ; depuis celle-ci, j’avais pris le temps d’interroger en détail Rauque. Et certaines choses qu’a mentionnées le vieux chef des tanneurs m’ont mis la puce à l’oreille, d’autant que la missive de Nisei-san, arrivée récemment, a ravivé certains souvenirs. Lors de discussions avec d’autres membres de la communauté, Rauque avait appris qu’un ou des hommes qui portaient des tatouages auraient été vus avec Sourcil. Il n’y avait pas prêté d’attention particulière ; les individus qui fréquentent les basses castes et qui portent des tatouages sont relativement fréquents. Mais lorsque j’ai essayé de creuser, il a mentionné que le tatouage en question aurait été au poignet ; et j’ai rappelé alors à mes collègues ce que nous avions pu constater de nos propres yeux concernant les soi-disant serviteurs d’Onnotangu lors de notre première visite à Ryoko Owari Toshi. Comme je sentais que certains semblaient un peu dubitatifs, j’ai ajouté que, même si je me trompais quant à la connexion entre le meurtre de Naritoki-sama et ces développements, il n’aurait pas été illogique que les maho-tsukai cherchent à contacter Sourcil pour se procurer des cadavres si jamais ils avaient eu vent d’une façon ou d’une autre de sa désaffection grandissante envers le magistrat. Qui d’autre aurait pu leur fournir des cadavres sans risque excessif ? Se fournir auprès de Sourcil aurait sans doute été moins dangereux pour eux que d’essayer de violer des tombes ou de fouiller un champ de bataille. Ce serait en tous cas le premier indice confirmant la véracité de ce que m’annonçait Nisei-san à propos de cette secte. Même si cela ne nous mène pas aux assassins de notre prédécesseur, ces hommes sont très dangereux et sont indubitablement des criminels dont l’élimination est de notre ressort. Mes collègues ne sont peut-être pas convaincus par ces arguments, mais aucun ne peut nier que poursuivre des pratiquants de la maho ne fasse pas partie des attributions des magistrats d’Emeraude.

Toujours dans le cadre de notre lutte contre la maho, nous étions aussi toujours en recherche de l’endroit où pourrait se trouver la tête de la marchande Vigilante – le seul indice que nous avions étant que celle-ci se trouvait près de l’eau – et Aiko-sama avait chargé Raccourci et ses jeunes acolytes de repérer les bateaux qui, soit étaient une source de terreur pour leur voisinage, soit transportaient des samouraï Soshi ; en effet, nous soupçonnions toujours Soshi Seryoku d’être impliquée dans cette affaire. C’est ainsi que nous avions appris l’existence d’un mystérieux bateau qui partait chaque nuit du port, en remontant le courant vers le Nord, avec des passagers dont certains étaient des samouraï Soshi, pour y revenir à l’aube. Après une enquête discrète auprès de la capitainerie, effectuée par Akira, l’homme de confiance de Musashi-sama, nous avons appris que ce bateau était l’Araignée d’Eau du capitaine Anguille ; ce dernier est apparemment suspecté de se livrer à un peu de contrebande, mais n’est pas en cela très différent de nombreux marins de Ryoko Owari.
Le soir venu, nous résolûmes de mener une mission de reconnaissance : suivre le bateau par voie terrestre, en effectif réduit, afin de voir où il allait accoster. Les meilleurs pisteurs, Aki-san et Musashi-sama, accompagnés de Colombe, se postèrent donc en amont du fleuve, et attendirent de voir passer l’Araignée d’Eau.
La nuit était nuageuse et sombre, et le vent se mit bientôt à souffler violemment, annonçant une tempête. Le navire peinait contre le vent et le courant contraire, rendant la tâche des poursuivants facile, malgré les trombes d’eau qui s’abattirent bientôt, trempant hommes et bêtes. Le navire remonta le courant ainsi pendant une heure et demie environ, avant de se rapprocher de la berge. La masse imposante d’un autre navire se devinait, masse plus noire contre l’obscurité du ciel. Les trois cavaliers mirent pied à terrre et, attachant leurs bêtes à l’abri, se mirent à progresser avec prudence, Colombe en tête. A une question d’Aki-san lui demandant si elle avait accompagné autrefois les éclaireurs Hiruma, la ronin ne répondit pas ; mais, par sa capacité quasi-surnaturelle à progresser sans le moindre bruit, sa façon automatique d’être toujours consciente de tout son environnement, il était clair qu’elle savait ce que signifie faire une reconnaissance en terrain ennemi.
Tout à coup elle s’arrêta, et fit signe aux deux bushi de s’arrêter aussi. Tous s’immobilisèrent. Avec la plus grande prudence, Colombe recula, centimètre par centimètre, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Les deux bushi l’imitèrent. Ce n’est qu’après avoir mis une centaine de mètres entre eux et le point jusqu’où ils s’étaient avancés qu’elle se risqua à souffler : « Il y a des guetteurs. Ce n’est que grâce au mauvais temps qu’ils ne nous ont pas vus. » Restant à bonne distance, les trois compagnons se rapprochèrent de la berge, et purent constater que le deuxième bateau était une lourde barge, pouvant facilement héberger une vingtaine d’hommes.
Il y eut un bref débat ; en effet il aurait été possible, profitant de la tempête, d’aller faire une reconnaissance à la nage ; mais il avait été entendu que l’objectif de la mission était de faire une reconnaissance, pas de prendre des risques, et les trois éclaireurs décidèrent sagement de revenir à la ville pour nous informer de leurs découvertes.
Le lendemain, nous fîmes appel aux bons services du capitaine Crevette, que nous avions déjà sollicité lors de l’attaque contre le bateau affrété par le marchand Incisif, et les éclaireurs de la veille remontèrent avec lui le fleuve, pour repérer clairement là où la barge était accostée. Ils la repérèrent sans difficulté ; sur le pont il n’y avait que trois ou quatre ronin au regard vigilant ; mais la barge, visiblement amarrée de façon plus ou moins permanente à quelque distance de la rive, nécessitait une chaloupe pour pouvoir y accéder, et ils n’avaient pas oublié l’anneau de guetteurs signalé par Colombe. De surcroît, l’endroit était situé en dehors de notre juridiction. Le soir venu, Raccourci nous signala qu’il avait vu une (et peut-être deux) silhouettes féminines s'embarquer. Nos soupçons se précisaient…

Pendant ce temps, Aiko-sama a rendu visite à Baranato-sama ; comme nous en avions discuté précédemment, je sais qu’elle a voulu lui demander une dénégation formelle de la connaissance des agissements de son neveu, et qu’elle lui a indiqué que la priorité était à présent de rétablir la paix en ville ; je crains néanmoins que, même si Aiko-sama ne cache pas son estime pour Baranato-sama, celui-ci n’ait pris une telle démarche comme une tentative de protéger les intérêts de sa potentielle belle-famille…
Yoshiro-sama a lui aussi rendu visite au daimyo Licorne, indépendamment de la Lionne. Je sais qu’il souhaite obtenir la même chose qu’elle en l’occurrence. Ces arguments ne seront sans doute guère plus efficaces toutefois, car Baranato-sama doit lui aussi être au courant que Doji Sukemara vient d’obtenir une licence pour pratiquer le commerce d’opium médicinal. Vu les antécédents des personnes qui possédaient de tels permis, le fait que Yoshiro-sama ait eu des relations privilégiées avec Sukemara-san (ce qui serait en principe normal puisqu’ils appartiennent au même clan) et les appuis nécessaires pour pouvoir obtenir ces papiers, je crains qu’il ne suspecte cette fois Yoshiro-sama de vouloir protéger les intérêts de son clan, et en l’instance pas forcément les intérêts légaux. Compte tenu de la position de Baranato-sama sur l’opium et son trafic, les chances qu’il considère sérieusement les arguments de Yoshiro-sama sont faibles, pour le moins.
Je sais malheureusement à quoi m’en tenir sur Baranato-sama, et donc je sais qu’il m’appartient d’obtenir de lui sa coopération, parce que je suis le seul, parmi les magistrats d’Emeraude, à connaître certains secrets des Licornes, connaissance que j’ai payée très cher.
Aussi, quand je lui rends visite, après les salutations d’usage, je tranche dans le vif. Baranato-sama a la réputation d’être un homme direct, je lui parle donc d’entrée des incendies dont il est, au final, responsable, de l’attaque sur l’entrepôt de Vigilante, de la connaissance qu’il a de l’existence de Kaeru, des ordres qu’il a donnés à Otaku Naishi avant sa fuite ignominieuse et, d’une façon générale, de son peu de transparence et de coopération avec la Justice Impériale.
A chaque chose que je lui ai assénée, il est resté calme et composé. Mais lorsque je termine en lui parlant des plans de Naishi pour l’opium, je le sens tressaillir. Il se reprend pour me demander d’où je peux tenir de telles informations – et, au ton qu’il emploie, il aurait pu dire calomnies. Je lui fais alors remarquer qu’il doit être au courant de ma visite à Naishi la veille du duel, et qu’elle a alors confessé bien des choses. Alors que je me tais en le foudroyant du regard, il me dévisage, et me répond, le regard à nouveau serein : « J’avais entendu parler des capacités de votre famille... mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en être le témoin. Surtout un témoin… aussi direct » ajoute-t-il avec délicatesse. Dans son attitude, je sens un respect nouveau. Baranato-sama reconnaît ensuite avoir caché des choses aux magistrats – le contact avec notre prédécesseur l’avait semble-t-il peu encouragé à faire confiance à la Magistrature Impériale – et avoir eu des contacts indirects avec Kaeru. Tout aussi clairement, il n’a aucun regret de ses actes en eux-mêmes – et je serai le premier à lui reconnaître le droit à la vengeance si j’étais complètement certain des circonstances de la mort de son fils – et il comprend tout à fait le prix à payer s’ils viennent à être exposés. Nous sommes tous deux conscients du peu de valeur juridique de la confession de Naishi, et de l’effet qu’elle pourrait avoir si je la transmettais au gouverneur ou à Bayushi Saigo. Et je n’ai pas besoin d’exprimer à haute voix ce qu’une telle révélation pourrait signifier pour l’ordre public à Ryoko Owari. J’en suis à me demander ce que nous pourrions nous dire de plus quand il reprend la parole pour me dire qu’il a entendu des rumeurs concernant notre recherche du maho-tsukai qui aurait invoqué l’oni responsable de l’attaque sur Mesodsu-san. Il me dit alors qu’il pourrait peut-être nous aider, du moins indirectement, à défaire cette personne en cas de confrontation, et il me propose de mettre à ma disposition un objet permettant de perturber localement les kamis de l'air, objet qui lui a été bien utile dans le passé… et qui pourrait bien sûr aider contre un shugenja de l’air... Je l’ai fixé un moment sans répondre, puis je me suis incliné, et lui ai dit que les magistrats le remerciaient par avance de toute aide qu’il pourrait leur apporter pour lutter contre les adeptes de la maho, ou tout autre criminel. Avant de le quitter, j’ai tout de même ajouté qu’il serait bon qu’une certaine sérénité revienne en ville, car il serait dommage que la cérémonie de mariage entre Asamitsu-san et Kimi-san soit entachée d’un scandale elle aussi.
J’ose espérer que Baranato-sama collaborera désormais avec nous plutôt que d’agir dans notre dos, même si certaines de ses actions nous ont sans nul doute permis d’avancer plus et plus vite que nos prédécesseurs dans la lutte contre le trafic d’opium.


Il me faut à présent relater une affaire pénible concernant les pseudo-ninja, affaire qui a somme toute été menée bien maladroitement.
Usant de l’audace qui lui avait jusqu’à présent fort bien réussie, Aki-san s’est rendu tout droit au « Coup de bambou », le quartier général de la « Voix », le chef des ninja, accompagné d’un Yoshiro-sama réticent. Inutile de dire que le débarquement de deux magistrats d’Emeraude a provoqué un certain émoi dans la population locale. La silhouette imposante du bushi Hida, l’élégance un peu précieuse du magistrat Grue, passent difficilement inaperçue, même avec des efforts de discrétion.
Nos deux amis sont allés tout de go s’entretenir avec l’aubergiste Carafe, suant à grosses gouttes à l’idée de s’entretenir avec de si augustes personnages, et l’ont interrogé en privé. Alternant insinuations, chantage et menaces, ils ont ainsi appris qu’une des salles du fond était effectivement réservée en permanence depuis plusieurs mois, que des gens au visage dissimulé s’y rendaient directement, y restaient un quart d’heure, puis ressortaient, et que personne d’autre n’y rentrait et n’en sortait. Cette salle est pourvue d’un paravent, que les servantes de l’auberge ont interdiction de toucher, ainsi que d’une lanterne placée de façon à éclairer le visiteur. Elle n’est pas accolée à une maison voisine, et sa location est payée de façon anonyme une fois par mois - l’aubergiste n’a jamais rencontré le mystérieux loueur. Les visiteurs réguliers étaient au nombre d’une douzaine, dont deux femmes, venant tous les deux à trois jours. Quand il est apparu que l’aubergiste n’avait plus d’informations à fournir, Aki-san et Yoshiro-sama ont entrepris d’user de leur persuasion respective pour le convaincre de coopérer avec la magistrature et de ne pas mentionner leur visite aux ninja. Quand ils ont commencé à parler de sa famille, l’aubergiste était terrifié, mais pas simplement par les menaces émises….
Puis, sur ces entrefaites, Aki-san et Yoshiro-sama sont repartis et nous ont mis au courant du résultat de leurs investigations.
Le mystère du paravent, et de la façon dont la mystérieuse « Voix » communiquait avec ses hommes, a suscité nombre d’interrogations. L’intervention de la magie nous a semblé une hypothèse possible, surtout que nous avons appris au temple d’Amaterasu qu’un des sortilèges les plus courants permettait de se rendre intangible… et donc de traverser les murs.
Comprenant que l’alerte serait certainement donnée rapidement, nous décidâmes de monter une embuscade le lendemain soir, date prévue pour les prochaines probables rencontres avec la « Voix ». Tout débarquement de gardes-tonnerre dans le secteur ayant pour conséquence immédiate de donner l’alerte générale, nous résolûmes d’embaucher cinq ronin pour la soirée, ce qui aurait dû être en principe suffisant pour nous donner une supériorité numérique en cas d’incident, en sachant que les « ninja » précédemment combattus par Aki s’étaient révélés être de piètres combattants. Aki-san se chargea du recrutement des ronin, et à vrai dire à mon avis il n’embaucha pas les meilleurs ; l’avantage étant qu’ils ne dépareraient pas dans ce quartier peuplé de tripots, de bouges mal famés, de bordels et de fumeries d’opium.

Le lendemain, conformément au plan décidé par Aki-san et Aiko-sama, et après avoir reçus les directives d’Aki-san, quatre ronin se disposèrent en observation et en soutien tout autour de l’auberge, prêts à intercepter toute personne au comportement suspect, et un s’installa dans la salle, tandis que les magistrats, arrivés plus tard, se postaient à l’intérieur, Musashi-sama et Aki-san dissimulés derrière le paravent, Aiko-sama et moi-même patientant dans la salle voisine, prêts à intervenir au moindre bruit de lutte. C’est à cet instant que j’ai vraiment été coupable : je ne suis pas allé inspecter la pièce au paravent. Peut-être n’aurai-je rien retiré d’une telle inspection, mais je pourrais au moins dire que je n’ai pas été stupide.
Nous ne nous doutions pas que les rôles avaient été inversés, et que notre proie, loin de chercher à esquiver l’embuscade, nous avait en fait tendu un piège bien étudié…

L’attente commença, interminable.

Combattants aguerris, le Dragon et le Crabe étaient l’un et l’autre dans cet état de concentration intense qui précède un combat ; les membre souples, détendus, totalement conscients de leur environnement, c’est sans nul doute cette acuité des sens qui leur permit de percevoir un ‘pop’ très léger et une infime vibration au niveau du sol. Dans un réflexe fulgurant, le Crabe dégaina son katana, et le planta tout droit dans le sol, traversant tatami et plancher du même coup. Les Fortunes et son talent au sabre lui permirent d’atteindre… quelque chose, comme en témoigna le cri perçant qui s’éleva du sol. Dans le même instant, les deux bushis furent pris de vertiges et de nausées. Le Crabe, avec sa constitution de fer, ne s’en soucia guère, et souleva son katana pour frapper à nouveau. Mais le Dragon, plié en deux par la douleur, se mit à vomir, s’apercevant avec horreur que les humeurs nauséabondes déversées sur le tatami étaient mêlées de sang.
Alertés par le cri et les bruits de lutte, la Lionne se précipita dans la pièce voisine, juste à temps pour voir l’étroit shoji latéral se déchirer sous l’impact de trois bombes incendiaires, tandis que je me hâtais vers la salle principale de l’auberge afin de prévenir nos forces. Frappée de plein fouet par l’une des bombes, et luttant à son tour contre le poison qui avait induit les nausées de Musashi-sama, la Lionne cependant n’hésita pas un instant, et chargea le Dragon sur son épaule comme un vulgaire sac de riz avant de sortir, évitant de justesse une deuxième volée de projectiles incendiaires. Le Crabe, au lieu de lui emboîter le pas, se mit, au milieu des flammes et des vapeurs empoisonnées toujours présentes, à défoncer la paroi de planches. Sa force légendaire et sa détermination eurent raison des solides planches, et la paroi explosa en fragments de bois tandis qu’il jaillissait comme un démon de Jigoku hors de la pièce fatale. Le visage noirci de fumée, le sabre à la main, il devait assurément être une vision d’épouvante pour ses assaillants, persuadés qu’il avait péri depuis longtemps, et quand il se hissa à la force du poignet sur le toit avoisinant pour poursuivre les minces silhouettes habillées de noir, il y eut un recul général des agresseurs.
Pendant ce temps, dans la salle principale, je m’étais aperçu que le piège avait été refermé : la porte principale avait été bloquée par un brasier, les volets de même ; les cris d’effrois retentissant à l’étage et les cris d’alarmes « au feu ! » me firent comprendre que nos assaillants s’étaient visiblement rendus maîtres du toit, et aspergeaient de projectiles incendiaires ceux qui tentaient de sortir par là. Les clients paniqués refluaient en désordre, et tentaient désespérément d’échapper au piège qui était en train de se refermer sur eux.
Avec l’aide du ronin resté dans la salle, j’entrepris de défoncer un des volets à l’aide d’un banc, et nous réussîmes à créer une petite ouverture, alors qu’Aiko-sama arrivait à son tour dans la salle et déposait avec précaution le Dragon mal en point. Après avoir dégagé l’ouverture, nous sortîmes un par un sous une pluie de projectiles, incendiaires et autres. Bien que blessé, j’entrepris de pourchasser moi aussi nos agresseurs sur les toits, tandis qu’Aiko-sama, avec l’aide des trois ronin, entreprenait de renverser la charrette enflammée amenée devant la porte, libérant ainsi le passage et permettant la sortie de la foule paniquée.
Blessés, roussis, malgré notre fureur nous n’étions pas à même de pourchasser adéquatement nos adversaires, et ce n’est que grâce à l’endurance d’Aki-san que nous avons fait deux prisonniers.
Prévenus par la fumée de l’incendie, gardes-tonnerre et kaijinin ont fini par arriver. Malgré sa fureur, et son outrage que des bandits aient osé s’en prendre aux représentants de la Justice Impériale, Aiko-sama n’a pu que se résigner à l’évidence : nous n’avions aucune chance de capturer plus de fugitifs. Elle s’est donc limitée à faire établir un cordon sanitaire et à faire arrêter l’aubergiste, qui a été mené sous bonne garde à la prison. Les gardes-tonnerre ont obéi à ses ordres avec un remarquable empressement.
Les interrogatoires qui ont suivi ne nous ont pas appris grand’chose : une nouvelle fois, nous n’avions capturé que du menu fretin. Il est également apparu que, vraiment, ces gredins n’avaient de ninja que le nom : bien que cagoulés et porteurs de shuriken, ils n’avaient pas une fois utilisé ceux-ci, mais plutôt des tanto beaucoup plus communs. En revanche, le poison utilisé, et l’audace de l’embuscade, montrent que la « Voix » est d’une autre trempe. Les autres indices, je devais les découvrir le lendemain, dans les ruines fumantes de l’auberge…

Nous avons bien sûr dès notre retour au Palais de Justice relaté l’affaire à Yogo Osako, et celle-ci a longuement questionné Musashi-sama et Aki-san sur le poison dont ils ont été victimes – les mêmes questions, en fait, que je leur avais posées. Elle nous a aussi fait part de son sentiment comme quoi, à l’exception du poison, cette attaque était l’œuvre d’amateurs : quelques archers sur les toits auraient rendu notre position intenable. Elle a paru émue en apprenant qu’Aiko-sama avait été blessée. Assurément, même si la Lionne se réjouit peu de ce mariage éventuel, dans l’immédiat cela nous facilite les choses…

Le lendemain, avec l’aide d’une petite troupe de heimin et d’eta, j’ai fait déblayer les décombres de l’auberge avec le plus grand soin. Je veux comprendre. Une fois le déblayage effectué, pas de pièce souterraine, pas de passage ménagé dans le plancher. Mais une petite tâche de sang attire mon regard… et il existe un espace entre la terre et le plancher, tout juste suffisant pour laisser passer un enfant. Cet espace existe évidemment aussi en dessous de ce qui était la pièce au paravent ; on peut imaginer qu’un mince conduit vertical (suffisant pour y introduire une sarbacane ?) aurait pu permettre à la « Voix » de discuter avec ses troupes ; mais comment aurait-il pu s’introduire jusqu’ici ? En traversant la ruelle, j’examine les murs des maisons voisines, et je trouve une empreinte sanglante, qui pourrait être une portion de la paume, située très bas, et à nouveau, l’espace situé en dessous de la maison permet éventuellement un passage pour quelqu’un de petite taille. L’empreinte, à nouveau, est petite ; telle que pourrait l’être celle d’un enfant, ou d’une femme vraiment particulièrement menue.
La piste, malgré mes efforts, s’arrête là, ajoutant un nouvel élément de mystère à cette affaire. Quelle manière de créature est donc la « Voix » ?
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:50

Chapitre 18 – Il faut toujours frapper à la tête

Moshibo-san est revenu ce matin ! Il me faut donc pour commencer relater les aventures de notre shugenja, parti vaillamment à la Cour afin d’y obtenir du Champion d’Emeraude l’autorisation de limiter la culture du pavot sur les territoires autour de Ryoko Owari. Voici donc ce que notre collègue nous conta.

Moshibo-san s’est d’abord arrêté dans les Terres du Lion, et il a rendu visite aux parents d’Aiko-sama. Ces derniers, et en particulier Jinsei-sama, l’ont questionné sur Hyobu-sama et Jocho-sama. Il a répondu diplomatiquement, étant dans l’ignorance des évènements de la fête de la générosité et notamment du somptueux cadeau offert par le fils du gouverneur à notre collègue du Lion. Cette visite de courtoisie dans la splendeur spartiate de la famille d’Aiko-sama a toutefois été de courte durée : il n’est pas question de retarder notre rapport à Satsume-sama.
Le Phénix a ensuite rejoint Otosan Uchi, où il s’est tout d’abord rendu au palais de la magistrature impériale afin de signaler aux fonctionnaires en place sa arrivée dans la capitale. Il s’est ensuite dirigé vers la demeure d’un des représentants de son clan en ville, Isawa Ichibei-sama, un spécialiste de la Terre réputé dans sa famille. En réponse aux interrogations de Moshibo-san, celui-ci l’a informé qu’il existe certaines méthodes, assez radicales, pour limiter les cultures, méthodes qui peuvent être mises à sa disposition. Néanmoins, il lui a expliqué que de telles prières ne sont en général pas employées, ni même leur existence rendue publique. De plus, toutes les cultures sont généralement affectées par les kami auxquels on s’adresse. Bien sûr, si des informations plus spécifiques sont fournies aux kami, et surtout si des esprits bien précis sont sollicités, l’effet des demandes peut être limité à certaines cultures. En l’occurrence, Ichibei-sama savait où trouver de telles indications pour le cas concerné, bien qu’il n’en soit pas lui-même dépositaire : elles sont disponibles dans une bibliothèque qui appartenait jadis aux Isawa… mais qui est actuellement la propriété de la famille Ikoma. Mais pour des raisons qu’il n’explicite pas, le diplomate a avoué que les relations ne sont pas au beau fixe entre les Phénix et la famille Ikoma…
Moshibo a poliment décliné pour le moment l’aide « radicale » qui lui est proposée, du moins tant qu’il ne dispose pas des informations qui lui permettraient de ne cibler que la culture du pavot. Sur la base de la recommandation du père d’Aiko-sama, il a choisi de rencontrer, avant de demander audience pour faire son rapport à Satsume-sama, des représentants de la famille Matsu. Ces derniers l’ont reçu cordialement, mais ont admis ne pas bien savoir comment ils pourraient le soutenir dans sa démarche auprès du Champion d’Emeraude. Pour une raison qui m’échappe, Moshibo-san n’a pas essayé d’obtenir leur aide pour accéder à la bibliothèque mentionnée par Ichibei-sama.
C’est d’autant plus surprenant qu’il est ensuite directement allé toquer à la porte d’Ikoma Juno, le maître de la fameuse bibliothèque. Incroyablement, ce dernier a accepté de le recevoir sur le champ. Ici l’atmosphère est très différente de la simplicité d’accueil de la famille Matsu : les conversations sont feutrées, les samurai arborent un léger maquillage, à la façon des courtisans de la Grue… Moshibo-san a demandé avec une étiquette impeccable s’il pourrait requérir l’aide de la famille Ikoma pour la résolution d’un délicat problème, et a exposé l’objet de sa recherche. De façon tout aussi polie et raffinée, Ikoma Juno lui a expliqué que cela allait être difficile et long mais que, s’il renouvelait sa demande dans deux mois, il serait assurément dans une meilleure position pour donner suite à celle-ci. Et il l’a sur ce raccompagné courtoisement à la porte.

Quelque peu déçu, après avoir informé son collègue Isawa des résultats de l’entrevue, le Phénix était convoqué le lendemain par Doji Satsume-sama. Il a alors pu lui exposer les récents évènements. Le Champion d’Emeraude a eu visiblement l’occasion de se convaincre de la véracité du journal de notre prédécesseur et, lorsqu’on lui a posé la question, Moshibo-san n’a pas hésité un instant à affirmer que le défunt Bayushi Korechika était effectivement impliqué dans le trafic d’opium. Je n’aurai sans doute pas osé être aussi direct en si illustre compagnie. Satsume-sama est resté silencieux quelques instants, peut-être lui aussi interloqué par une réponse aussi franche, puis a demandé à notre ami quelles étaient nos intentions. Celui-ci lui a alors demandé l’autorisation de pouvoir intervenir sur les terres cultivées autour de Ryoko Owari, au-delà de notre juridiction, pour limiter les surfaces cultivées en pavot. Satsume-sama, quelque peu soulagé semble-t-il, a mentionné qu’il avait envisagé des actions plus radicales ; mais puisque les magistrats présents sur place préfèraient la voie de la modération, il l’en a félicité, même s’il a exprimé un doute au regard du succès mitigé d’essais similaires effectués par le passé. Il lui a accordé l’autorisation de légiférer en ce qui concerne les cultures sur toute la région avoisinante, tout en lui conseillant de consulter les archives relatives à ce problème. Lorsqu’il eut demandé à Moshibo-san s’il requérait autre chose pour traiter ce fléau, et que notre collègue lui eut énoncé ses souhaits, il a offert également de lui prêter l’assistance d’un expert des cultures, un paysan nommé Mori. Moshibo l’a remercié respectueusement.
Moshibo-san était alors tout prêt à se retirer. Mais Satsume-sama lui a alors demandé où en étaient nos autres enquêtes. Moshibo-san m’a regardé d’un air un peu gêné lorsqu’il évoqua cette partie de l’entretien. Il y a de quoi. Il a annoncé de but en blanc au Champion d’Emeraude que le voleur Kaze était désormais hors d’état de nuire. Lorsque Satsume-sama lui a évidemment demandé qui était le coupable et si nous l’avions exécuté, Moshibo-san lui a révélé la vérité toute nue. Bien qu’initialement choqué par cette révélation, Satsume-sama a apparemment toutefois semblé comprendre et admettre que nous puissions vouloir laisser Kaze en vie pour l’utiliser comme informateur. Je doute qu’il approuve notre choix mais il n’a pas non plus donné d’ordres spécifiques en la matière. Peut-être suis-je en train de devenir trop sensible à la révélation de nos informations. Et Satsume-sama est notre supérieur, c’est lui et lui seul notre lien avec l’Empereur. Je ne dois pas sous-estimer sa grande expérience ; en fait, qui suis-je, même, pour oser le juger ! Trêve d’introspection, revenons au récit de Moshibo-san. Le Champion d’Emeraude lui a alors donné congé. Encore une fois, je ne comprends pas Moshibo-san : une fois de plus, il n’a pas parlé de son souhait de pouvoir utiliser la bibliothèque Ikoma pour l’aider dans sa tâche. Serait-ce qu’il n’a pas voulu révélé que les kami pouvaient aussi être utilisés ainsi ? Mais si quelqu’un dispose des ressources et du droit de savoir cela, ne serait-ce pas le Champion d’Emeraude.
Quoi qu’il en soit, le Phénix s’apprêtait le lendemain à repartir pour Ryoko Owari quand un messager vint le trouver : Ikoma Juno-sama lui demandait instamment de bien vouloir repasser le voir.
Intrigué, Moshibo-san s’est rendu à l’invitation ; Juno-sama l’a reçu avec un empressement très différent de la politesse distante de la veille. En fait, il y avait dans son attitude une émotion assurément étonnante : la peur. Juno a tendu à notre collègue, avec nombre d’explications alambiquées et d’excuses, une copie des parchemins qu’il avait exprimé le désir de consulter, et l’a assuré de son aide – et je cite « si jamais l’estimé magistrat avait quelque besoin supplémentaire ». Mystifié mais ravi, Moshibo-san a pris congé et est rentré relater à son collègue Isawa cette étonnante volte-face. Ce dernier, d’un ton neutre, lui a alors appris que le fils d’Ikoma Juno avait eu un petit accident la veille… Ivre, il aurait basculé au-dessus de la rambarde d’un pont. « Sans aucun doute cette malheureuse coïncidence aura-t-elle influé sur les dispositions de Juno-sama », aurait ajouté Ichibei-sama sans faire de commentaires supplémentaires. Moshibo-san n’a toujours pas l’air de vraiment comprendre ce qui a pu se passer. Est-il vraiment aussi naïf ? Personnellement, je serais curieux de savoir qui a été à l’origine de cet ‘accident’.

Avec la satisfaction d’une mission couronnée de succès, le Phénix a donc pris le chemin du retour, accompagné du dénommé Mori. A partir du simple aperçu obtenu alors qu’ils arrivaient à Ryoko Owari, ce dernier – qui se serait ébahi maintes fois au cours du voyage d’avoir été choisi par le Champion d’Emeraude lui-même – a indiqué que la surface plantée en pavot est très largement excédentaire : elle pourrait certainement être vingt fois plus petite sans que les besoins en opium médicinal soient affectés !
Je ne sais pas encore comment nous allons utiliser les nouveaux pouvoirs accordés par Satsume-sama, mais cela requerra des trésors de diplomatie, sans parler que je ne vois pas encore exactement comment nous ferons respecter les décrets envisagés. Je ne vois en effet pas Moshibo-san utiliser ses capacités pour convaincre les kami de tous les champs aux environs de Ryoko Owari ; sans compter que même dans ce cas, il suffirait aux trafiquants de transférer leur activité agricole un peu au-delà, juste en dehors de notre juridiction ! Enfin, nous verrons bien. En attendant, une affaire plus grave nous concernait.

Pendant ces derniers jours, nous avons continué à faire surveiller les allées et venues de l’Araignée d’Eau. Nous pensions faire un repérage approfondi avec l’aide de Colombe, quand Aiko-sama nous a informé que le convoi de la veille avait comporté un tapis semblant fort lourd – très certainement un prisonnier. Les évènements se précipitaient, il fallait intervenir sans plus attendre.
Plutôt que d’affronter simultanément un maho-tsukai et les ronin de la barge, nous décidâmes, après d’âpres débats, de nous attaquer en premier à la barge, puis d’attendre l’arrivée de l’Araignée d’Eau, dans l’espoir d’en surprendre les passagers. Néanmoins vu l’estimation des forces de l’adversaire, des troupes supplémentaires étaient indispensables. En compagnie de Yoshiro-sama, j’allais solliciter le gouverneur pour lui demander de bien vouloir nous accorder vingt gardes-tonnerre afin de capturer ce que nous soupçonnions être un dangereux maho-tsukai et les bandits à son service. Hyobu-sama s’enquit de la présence d’Aiko-sama et, quand nous lui répondîmes par l’affirmative, nous donna son accord, en précisant qu’elle apporterait un soin tout particulier au choix des troupes qui nous seraient affectées. De son côté, la Lionne a demandé à sa compatriote Ikoma Yoriko si elle accepterait de nous accompagner.
Nous aurions probablement pu solliciter directement l’aide de Jocho-sama et de ses troupes d’élite, mais il aurait alors pris la tête de l’expédition, ce qu’aucun de nous ne souhaitait vraiment. En particulier, Yoshiro-sama et Musashi-sama avaient un compte personnel à régler avec le maho-tsukai, que nous soupçonnions être Soshi Seiryoku, en raison de la promesse de protection qu’ils avaient faite à la marchande Vigilante.
Comme par ailleurs la barge disposait de guetteurs à terre, il nous fallait mener une attaque plus ou moins simultanée par voie terrestre et voie maritime : nous avons donc à nouveau requis les services de Crevette, et séparé nos forces en deux : Yoriko-sama, Moshibo-san et son yojimbo, Colombe, quinze gardes-tonnerre et moi attaquerions par voie terrestre ; le reste des magistrats et les cinq gardes-tonnerre restants embarqueraient avec Crevette, et se posteraient en amont de la barge. Il était prévu que Moshibo-san serait l’initiateur de l’attaque ; nous ne nous doutions pas qu’avec cette tactique reposant sur un seul homme, nous allions frôler le désastre…

En arrivant sur les lieux, nous nous arrêtâmes à bonne distance ; en effet, Colombe avait repéré un guetteur sur la colline, et Yoriko-san se proposa pour l’éliminer, ce qu’elle fit sans coup férir. Le bateau de Crevette était déjà posté en amont, dissimulé par un coude du fleuve, prêt à intervenir ; de mon côté je fis disposer tous les gardes-tonnerre en arc de cercle, de façon à cerner les autres guetteurs.
Dès que Colombe et Yoriko-sama furent arrivées, nous faisant signe que tout allait bien, Moshibo-san s’en fut. Quelques minutes s’écoulèrent… puis nous entendîmes un cri d’alerte – qui ne provenait pas du shugenja. Mesodsu-san se rua en avant, suivi de quelques gardes-tonnerre. Simultanément, je demandais à Yoriko-san de tirer une flèche sifflante, pour prévenir le bateau de Crevette, et je fis avancer les gardes-tonnerre en bon ordre. Quand nous rejoignîmes Moshibo-san, il était adossé à un arbre, grièvement blessé, le yojimbo à son côté.
Voici ce qui s’était passé.
Moshibo-san pouvait faire appel aux kami de l’air pour dissimuler sa présence et passer ainsi les lignes ennemies ; mais il choisit de ne pas le faire tout de suite… et de se fier à sa discrétion naturelle - toute relative vu son embonpoint et son manque d’entraînement en la matière. Ce qui devait arriver arriva : alors qu’il avançait précautionneusement dans le sous-bois, il se fit repérer et reçut une flèche dans l’épaule, qui le blessa grièvement. Il tomba à terre, feignant d’être inconscient ; et quand son adversaire se rapprocha, il invoqua sur lui la colère des kami de l’air. Surpris, le ronin réussit néanmoins à ne pas être balayé par la tornade furieuse qui émanait de la main levée du shugenja et, pied à pied, luttant contre le vent déchaîné, entreprit d’avancer, le sabre à la main, et des intentions meurtrières en tête. Le voyant se rapprocher, le Phénix jugea plus prudent de s’enfuir vers la rive – c’est alors que le ronin donna l’alarme. Le shugenja n’alla pas bien loin : épuisé, il ne vit pas la corde qui lui coupait la route, et tomba en avant, s’assommant à moitié contre un tronc d’arbre. Seule la promptitude de son yojimbo et l’arrivée des gardes-tonnerre lui épargnèrent une mort ignominieuse. Entendant les bruits de cavalcade, le ronin qui s’approchait pour l’achever jugea plus prudent de s’éclipser. Les gardes-tonnerre se ruant à sa poursuite découvrirent à leurs dépends les chausses-trappes, pieux, filets, et autres cordes destinés à faire trébucher et blesser hommes et bêtes. Les autres engagèrent les autres bandits, tandis qu’Ikoma Yoriko enchaînait flèche sur flèche, faisant mouche à chaque fois. Profitant que cette dernière avait le dos tourné, l’un des bandits l’attaqua. Heureusement, Shiba Mesodsu veillait, et cria pour alerter la Lionne. Ikoma Yoriko laissa tomber son arc, et se tourna vers son agresseur en dégainant son katana dans le même mouvement … mais ce fut la tsuka de celui-ci qu’elle enfonça avec violence dans l’orbite de son adversaire, lui défonçant la boite crânienne. Le ronin s’écroula, mort sur le coup. La Lionne rengaina, sans un mot, sans nettoyer son arme, ramassa son arc et se dirigea à grandes enjambées vers la plage, où elle entreprit méthodiquement d’éliminer les survivants. Je ne fus pas directement témoin de cela, mais le cadavre éborgné et les traces de l’œil éclaté que j’observais sur la tsuka de son arme étaient suffisamment éloquents, rajoutant un chapitre aux multiples questions que je me posais déjà au sujet de Yoriko-sama.

Du côté du fleuve, le bateau de Crevette, alerté par la flèche sifflante, se mit à descendre le fleuve. Cependant, dans les quelques minutes nécessaires pour atteindre la barge, les occupants de cette dernière avaient évidemment été alertés et avaient récupéré à son bord les quelques rescapés de l’échauffourée dans la forêt et avaient coupé les amarres.
Les magistrats accompagnant Crevette avaient également pu constater que le plan ne s’était pas déroulé comme prévu : l’absence de ronin visibles sur la barge, les cadavres empennés flottant au fil de l’eau… Cela n’affecta pas pour autant leur détermination à monter à l’abordage, bien au contraire.
Devant, le Crabe, le Dragon et la Lionne ; derrière, le Grue et les gardes-tonnerre. La bataille commence.
Les trois bushis se lancent à l’assaut et se hissent le long du bastingage ; les ronin qui s’étaient dissimulés derrière le plat bord pour échapper aux flèches meurtrières de Yoriko-sama tentent bien sûr de les frapper par surprise et de les repousser. Mais nos trois amis réussissent à prendre pied sur le pont, et se défendent farouchement. Musashi-sama et Aiko-sama abattent chacun leur adversaire, tandis qu’Aki-sama est aux prises avec deux adversaires. Nouvel affrontement, à nouveau le Dragon et la Lionne abattent leur adversaire. Un ronin à la carrure impressionnante saute sur Aki-sama, et le combat dégénère en un furieux corps à corps. Aki-sama tente de le projeter pardessus bord, mais l’homme a une puissance comparable à la sienne, et le corps à corps se poursuit.

J’avais oublié de vous dire qu’alors qu’ils dépassaient la barge pour aller se mettre en embuscade, les membres de l’équipage de Crevette avaient pu observer trois ronin sur le pont de notre cible. Ils avaient en particulier noté la présence d’une femme de forte carrure portant une hache sur l’épaule. Lorsqu’ils avaient rapporté cette information à mes collègues dissimulés au regard dans une cabine, Aki-sama les avaient informés qu’une renégate de son clan était connue pour diriger sa bande d’hommes sans maître et être experte dans cette arme redoutable qu’est l’ono. Au point d’ailleurs de prendre ce nom après son expulsion du clan.
Voyant la facilité avec laquelle ses troupes se font décimer, la supposée Ono, la capitaine des ronin, se rue avec une promptitude incroyable vers Aiko-sama en poussant un hurlement de rage. Un instant, il semble que la Lionne va être coupée en deux par cet assaut fulgurant, mais au dernier moment, elle se fend, et son katana trouve le défaut de l’armure, blessant grièvement l’ancienne bushi du Crabe, et frappe en revers, cette fois sur le flanc, un coup puissant qui éventre son adversaire. Continuant sur sa lancée, la capitaine des ronin s’écroule comme une masse, la tête cognant contre le plat-bord, baignant dans son sang.
De son côté, Musashi-sama s’est attaqué aux ronin survivants ; un, puis deux adversaires tombent à terre, et l’on entend bientôt le Dragon se plaindre du manque d’adversaires à sa disposition…
Quand Kakita Yoshiro monte à son tour à bord, nous sommes maîtres du pont, avec deux prisonniers, un ronin et le capitaine du bateau, qui avait tenté de s’enfuir à la nage mais que nous avons capturé.

Après que nous soyons tous rassemblés, nous faisons un bilan des forces : Moshibo-san est grièvement blessé, au point de ne pas pouvoir se soigner lui-même ; et son aide nous est indispensable pour contrebalancer tout sortilège de maho éventuel. Aiko-sama est également légèrement blessée, l’un des ronin ayant profité de l’assaut d’Ono pour lui asséner un coup de sabre, ce qui semble provoquer un léger malaise parmi les gardes-tonnerre.
Nous n’avons pas le choix, il faut que le Phénix se fasse soigner. Il part en compagnie de Colombe, d’Aiko-sama et de deux gardes-tonnerre – qui ont visiblement été affectés par le gouverneur à la protection de cette dernière. Ils s’arrêteront à proximité de la ville, dans un lieu discret ; Colombe ira quérir un shugenja au temple d’Amaterasu, pour soigner les blessés.
En attendant leur retour, nous interrogeons les prisonniers. Ils ont été embauchés il y a trois semaines par Ono et ne connaissent pas les activités de leur employeur, même s’ils se doutent que c’est louche ; il leur était interdit de descendre dans la cale, et donc ils ignorent tout de ce qui peut se trouver dessous. La seule chose que nous apprenons, c’est que l’Araignée d’Eau doit revenir ce soir.

Quand Moshibo-san revient, dûment guéri, nous ouvrons la trappe. Musashi-sama ouvre la marche, suivi du shugenja, puis je les suis, puis Yoshiro-sama et des gardes-tonnerres. Les deux Lionnes sont restées sur le pont. Nous voyons un étroit escalier de bois, une échelle plutôt, qui donne sur un couloir aussi peu spacieux, et deux portes, une de chaque côté. Dès que nous descendons, l’atmosphère lourde nous oppresse. Malgré la lanterne que je tiens à la main, j’ai l’impression de respirer les ténèbres mêmes. Quelque chose de vicié, de malsain, est à l’œuvre ici. De par son expression, Moshibo-san ressent la même chose… et en effet il nous prévient doucement qu’il y a des émanations de magie corrompue venant de la porte de droite. Nous commençons donc par celle de gauche. C’est une cabine sordide pourvue de quelques tatamis, d’un service à thé ébréché et sale, et de tout un bric-à-brac entassé pêle-mêle dans le fond. Aki-sama remarque l’empreinte du manche d’un ono dans les planches, quant à moi je constate que l’une des tasses porte deux fines éraflures parallèles, comme pourrait en laisser les crocs d’un masque grimaçant similaire à celui que Soshi Seiryoku porte habituellement. A part cela, il n’y a rien de remarquable dans cet intérieur crasseux plus sale que certaines demeures d’eta que je connais. Mon compatriote Dragon a peine à croire qu’un samurai accepte de poser le pied ici. Nous sortons, et nous trouvons face à l’autre porte. Moshibo-san interroge les kami, et parvient à déterminer que la pièce voisine est protégée par un puissant sortilège de protection. Il y a une chance, faible mais réelle, pour que l’auteur du sort soit prévenu si celui-ci est déclenché, et une controverse s’engage.
Le magistrat Grue s’oppose fermement à ce que nous y pénétrions ; nous ne pouvons prendre, dit-il, la moindre chance de prévenir Soshi Seiryoku. Tout aussi fermement, j’ai bien l’intention d’ouvrir cette porte, et joins le geste à la parole. Yoshiro-sama me saisit par la manche. Cet acte me frappe d’étonnement venant de Yoshiro-sama, mais je me restreins et essaie d’évaluer ses arguments. Je sens toutefois la rage monter en moi. Certes nous n’avons aucun moyen de savoir si ouvrir risque d’alerter la proie que nous recherchons. Mais de toute façon, avec la mort d’Ono, qui était la seule à descendre ici et donc la plus dans la confiance du maho-tsukai ici, nous ne pouvons pas exclure qu’il n’y avait pas d’autres précautions prises par nos adversaires, et dont nous ne saurons rien avant le moment fatidique. De plus, rien ne dit que la barge ne sera pas détruite lors de notre confrontation avec le maho-tsukai. Finalement, les autres finissent par se rendre à ces mêmes évidences, et Aki-sama est chargé d’ouvrir la porte, étant d’après Moshibo-san le plus à même de ne pas être affecté par les kami de l’air qui garderaient la pièce. Il s’exécute et… rien ne se passe, pas de tonnerre, pas d’éclairs ou autre manifestation hostile. Mais rien n’est visible dans l’obscurité. Je demande alors sèchement à Yoshiro-sama d’approcher la lanterne qu’il tient à la main. Il me jette un regard froid, puis s’avance et me pousse de l’entrée de la pièce avant de me tourner le dos. A cette seconde rupture flagrante de l’étiquette la fureur me gagne, et je porte la main à mon katana, libérant la lame de son saya. Puis je réalise ce que je m’apprêtais à faire, et sors en trombe, sans répondre aux commentaires de mes compagnons ni aux questions d’Aiko-sama sur le pont ; je descends dans la chaloupe, m’empare des rames, et ne desserre les dents que pour répondre « non » à sa question me demandant si j’ai besoin d’un second. Je rame jusqu’à la berge, et m’enfonce dans les bois.
Pendant que je rumine de sombres pensées, et que les gardes-tonnerre qu’Aiko-sama a chargés de me protéger battent vainement les bois, Moshibo-san parvient à déterminer que le sortilège est inscrit sur le plafond – sans entrer dans la pièce. C’est Aki-sama qui, pourvu d’un chiffon au bout d’une lance, se met en devoir de l’effacer. Le stratagème réussit, Moshibo-san informe les magistrats que le sortilège est à présent dissipé, et pénètre d’un pas assuré dans la pièce fatidique.
Celle-ci est étonnamment vide ; sur le côté gauche, un tapis, d’où émerge une touffe de cheveux ; au centre, un étrange piédestal muni d’un tuyau et d’un soufflet ; à droite, une grande jarre en terre cuite, du type de celles utilisées pour les condiments. Le shugenja se dirige tout droit vers le tapis, et en extirpe un homme d’âge mûr, attaché et bâillonné, habillé de façon modeste, qui porte un pansement taché de sang autour du poignet et qui reprend à peine conscience quand Moshibo-san le libère. Les autres inspectent l’étrange dispositif, ne comprenant pas vraiment son but ; la jarre, quant à elle, est pourvue d’un croisillon, comme ceux que l’on utilise pour mettre des denrées à macérer, et au milieu de ce croisillon, en lieu et place d’une cordelette, il y a des mèches de longs cheveux noirs nouées… Aucun n’ose le soulever, mais tous savent que nous avons retrouvé la tête de Vigilante. C’est à moi qu’il appartiendra d’aller jusqu’au bout, et de découvrir l’horreur indicible.

En attendant, je m’étais donc éloigné dans les bois. Un rocher dans une petite clairière me servait de banc et j’essayais d’analyser mes pensées. Malgré tous mes efforts, le calme ne revenait pas : plus je réfléchissais, plus je m’éloignais du détachement que Matsugame-sensei m’avait encouragé à atteindre pour considérer impartialement les événements. Pourquoi me suis-je emporté ainsi ? Le comportement de Yoshiro-sama est contraire à toutes les règles, certes, mais ma réaction est celle d’un enfant gâté à qui on vient de refuser son dernier caprice. Au bout d’un moment, je signale ma présence aux gardes-tonnerre qui me cherchaient. Peu de temps après d’ailleurs, Musashi-sama vient me trouver au milieu de la forêt; il s’assoit silencieux à mes côtés, et attend patiemment que j’accepte de lui parler. C’est ce que je finis par faire, parce que je sais qu’il est et reste mon ami. Peut-être pense-t-il me réconforter quand il me dit que Yoshiro-sama n’aurait pas dû agir ainsi et que lui aussi regrette son geste. Mes mots sont brusques, mais il a tort, ce ne sont pas tant les actions du magistrat Grue qui me tourmentent, mais bien les miennes : Yoshiro-sama est mon supérieur, et quelles que puissent avoir été ses raisons, je lui dois obéissance, mais plus encore, je me dois à moi-même, à mes sensei, et à mes ancêtres, de toujours garder la tête froide. J’ai perdu la face là-bas sur la barge. Et il n’y a qu’une seule solution pour mitiger mon écart. Résolu, mais enfin serein, je me lève et, suivi de Musashi-sama, je rejoins le petit groupe des magistrats. Je m’incline alors très bas devant le magistrat Grue, et à forte et intelligible voix, lui fais mes plus sincères excuses. Les autres restent silencieux autour de nous, mais Yoshiro-sama ne laisse pas mon agonie intérieure s’éterniser : en quelques mots, dignement, il accepte mes excuses, puis m’invite à me joindre aux autres pour questionner l’homme qui était enveloppé dans le tapis.

Après cet épisode, nous interrogeons le prisonnier libéré. Il prétend tout d’abord être un innocent marchand, enlevé par Soshi Seiryoku - le pansement qu’il porte au poignet recouvre une plaie récente, ce qui accrédite son histoire d’innocente victime ; puis, devant notre insistance, il admet avoir sollicité son parrainage ; puis il avoue se livrer au trafic d’opium ; mais je sais qu’il ne dit pas toute la vérité, et que celle-ci doit être bien pire.
Nous lui demandons de se déshabiller, et nous découvrons deux choses : sur son poignet gauche, le croissant bleu, symbole des sectateurs d’Onnotangu ; et sous ses aisselles, des scarifications plus anciennes… ainsi qu’aurait pu en faire un maho-tsukai.
Aiko-sama rappelle que lors de notre dernière rencontre avec un sectateur du seigneur Lune, nous avions été aidés par la puissance d’Amaterasu – sous la forme du soleil de jade qu’elle porte encore aujourd’hui, et qui a le pouvoir de ramener une âme perdue.
Par souci de discrétion, nous allons tous sur la berge, et Aiko-sama applique le médaillon contre le poignet de l’homme. Une lumière aveuglante jaillit, l’homme crie, et tombe inconscient. La marque s’est effacée. Comme l’homme ne semble pas reprendre conscience, nous débattons de ce qu’il convient de faire de lui. Une chose est sûre, ce lascar n’a rien d’une victime innocente. Nous résolvons de le laisser attaché et bâillonné sous la surveillance des gardes-tonnerre, mais je vais apporter un soin tout particulier à son interrogatoire. Cet individu va certainement pouvoir nous éclairer sur les pistes indiquées par Nisei-san…

Il me reste une dernière chose à faire. Avec Moshibo-san, je descends dans la cale, je me dirige vers la jarre, et soulève le croisillon. La figure de Vigilante émerge du liquide, ses yeux clos s’ouvrent, et leur expression hantée… est au-delà des mots. Ses lèvres muettes s’ouvrent sur une prière, que je devine : « Tuez-moi… Par pitié, tuez-moi… » Solennellement, je lui promets qu’avant ce soir, son vœu sera exaucé. L’utilité du sinistre piédestal pourvu d’un soufflet est à présent claire : il permet à Soshi Seiryoku de s’entretenir avec son ancienne servante… Une fois ma promesse faite, je ne lui pose qu’une seule question : je veux savoir qui est la femme qui accompagne Seryoku. J’aurais dû me douter de la réponse, il s’agit de celle que Seryoku a choisie pour remplacer Vigilante à la tête de son sordide commerce d’opium. Je suppose que la contemplation du sort de son prédécesseur est un bon moyen d’intimidation. Même si du coup je me demande si Vigilante elle-même a succédé à quelqu’un de la même façon, je ne peux m’empêcher de frissonner et d’éprouver une certaine pitié pour son sort. Personne ne devrait avoir à subir une telle torture, et je jure qu’autant que je le pourrais, Seryoku ne survivra pas à cette nuit pour recommencer ailleurs à pratiquer de telles horreurs.

Mais le soir tombe, et il nous faut nous apprêter à l’arrivée de l’Araignée d’Eau et de sa passagère, Soshi Seiryoku, et que la barge apparaisse aussi normale que possible. Le bateau de Crevette se met comme précédemment à couvert en amont. Nous avons appris de nos deux prisonniers qu’habituellement, Ono et le capitaine sont ceux qui accueillent Soshi Seiryoku. Convaincre le capitaine de nous aider est chose aisée : je le fais descendre dans la cale, et, soulevant à moitié le croisillon, lui montre le contenu de la jarre. L’homme s’évanouit sous le choc, mais quand il reprend ses esprits, il est tout à fait coopératif. Nous demandons par ailleurs à quelques gardes-tonnerre de revêtir les armures de ronin. Pour remplacer Ono… eh bien, il y a quelqu’un dont la silhouette convient parfaitement, et qui a la force nécessaire pour soulever sans broncher la monstrueuse hache de guerre de la capitaine des ronin : Matsu Aiko.
Convaincre Aiko-sama de se prêter à cette mascarade n’est pas chose facile, d’autant qu’il lui faudrait se départir de son katana familial. Mais nous trouvons une alliée inattendue en la personne d’Ikoma Yoriko, qui lui vante de façon lyrique les stratagèmes ayant permis dans le passé aux Lions d’emporter la victoire, et qui lui propose de prendre soin de son katana, en le lui tendant dès le début des combats. Convaincue par ses arguments, la Lionne accepte, et après avoir fait nettoyer soigneusement hache et armure, endosse l’équipement d’Ono, plaçant la lanterne sourde derrière elle afin de laisser son visage dans l’obscurité. Les autres magistrats se dissimulent sous le plat bord.
Le soir tombe enfin… et la silhouette d’une embarcation se profile. A bord, quelques marins, quelques individus d’allure martiale, et deux silhouettes féminines.
L’embarcation approche, et elle n’est plus à présent qu’à quelques mètres, quand une voix métallique – que je reconnais comme étant celle de Seiryoku – retentit : « Dégagez ! ». C’est le moment que je choisis pour envoyer la fiole métallique, présent d’Ide Baranato, débouchée dans le bateau, alors que dans le même temps Yoshiro-sama et Aiko-sama bondissent sur l’embarcation ; celle-ci se met à pencher dangereusement… mais du côté opposé, comme si un poids très lourd la déséquilibrait. Et de fait, dans l’obscurité apparaît une silhouette immense aux gigantesques ailes gainées de cuir, perchée sur l’extrémité de l’Araignée d’Eau : un oni, aux yeux flamboyant de malveillance. Les grandes ailes brassent fortement l’air nocturne, Soshi Seiryoku s’agrippe à ses membres puissants, et l’oni prend son vol, transportant sa maîtresse, alors que Yoshiro-sama éclate de rire – de façon incompréhensible, ou est-ce un des effets secondaires que m’a mentionné Baranato-sama ? – bien que cerné par un groupe d’ennemis, et que la Lionne s’empale sur le sabre du yojimbo Soshi.
L’oni et son fardeau font l’objet d’un tir nourri, notamment de la part de Moshibo-san et de Yoriko-sama… et les flèches font mouche. Avec un cri étranglé, la maho-tsukai lâche prise, tombant dans le fleuve en une gerbe d’eau noire. L’oni, décontenancé, hésite un instant, puis vient se poser sur la barge, face à Shiba Mesodsu et à moi-même.
Le yojimbo se met en défense, utilisant remarquablement les techniques de l’école Shiba, mais ce n’est hélas pas suffisant ; la large main griffue de l’oni le happe et, presque nonchalamment, l’éventre, dispersant de façon languide ses entrailles en plein ciel.
Je sais que je n’ai pas l’ombre d’une chance contre ce monstre ; mais, résolu à ce que le sacrifice de Mesodsu-san ne soit pas vain, je me rue sur l’oni, frappant de toutes mes forces, et le blesse légèrement. Je m’apprête à lui opposer une défense désespérée quand l’oni lève la tête, semblant chercher quelque chose du regard ; et du coin de l’œil je vois Musashi-sama qui s’avance, la lame du forgeron Kaiu à la main. L’épée émet une vibration sourde, et est parcourue de lueurs vertes. L’oni semble avoir trouvé ce qu’il cherche, a un rictus, et apostrophe mon ami en ces termes : « Occupe-toi du shugenja, je me charge des autres », avant de retourner son attention vers moi. C’est à ce moment que j’entends un « tchac », et un hurlement inhumain manque de me rendre sourd : levant les yeux, je vois une flèche, encore vibrante, dans l’œil de l’oni. Ikoma Yoriko – car c’est bien sûr elle qui vient de réaliser cet exploit – bande à nouveau son arc, et une deuxième flèche vient se planter près de sa jumelle, aveuglant l’oni. Ce dernier pousse un beuglement et tombe à genoux, ses grandes ailes battant l’air désespérément ; Musashi-sama arrive, lui assène le coup de grâce, puis lâche l’épée du forgeron Kaiu.
Pendant ce temps, en contrebas, une lutte sanglante est en train de se terminer. Yoshiro-sama a abattu les deux ronin, et la Lionne, le sabre du samourai Soshi toujours fiché dans l’épaule, a réussi à enfoncer la lame de son katana dans la gorge de celui-ci. Eclaboussée de sang, tant le sien que celui de son ennemi, elle tente de faire pivoter la lame tandis que le Scorpion s’efforce de lui faire lâcher prise. C’est une lutte silencieuse et mortelle, seulement ponctuée par les halètements des deux adversaires. Petit à petit, la Lionne réussit à déplacer la lame, déclenchant de nouveaux flots de sang ; le magistrat Grue, arrivé à proximité, porte une attaque de dos qui blesse à nouveau le samourai Soshi. Il n’en faut pas plus pour que la Lionne achève irrésistiblement son mouvement, achevant ainsi son adversaire dans un ultime jet écarlate. Ensanglantée des pieds à la tête, tremblant sous l’effort, elle se dégage de la lame de son ennemi vaincu et trouve encore la force de jeter vers le ciel un cri de victoire rauque, en l’honneur de ses ancêtres Matsu.
Sur la barge, la préoccupation première est bien sûr de repérer Soshi Seiryoku, qui n’a pas reparu depuis sa chute dans la rivière. Un cri d’un garde-tonnerre nous alerte : « Elle est là ! », désignant un point en contrebas. Nous mettons aussitôt une chaloupe à l’eau, et j’y embarque en compagnie de Musashi-sama, Yoshiro-sama, Yoriko-sama et un marin. C’est Yoriko-sama qui repère la première la maho-tsukai, en train de faiblement battre des pieds en essayant de surnager. Elle bande son arc, me regarde ; d’un signe de tête je lui donne mon accord. Elle décoche alors une flèche, le corps s’immobilise, puis deux autres, alors que nous nous rapprochons. Nous hissons enfin à bord le corps inerte de cette ennemie tant haïe. J’arrache son masque, et à ce moment ses yeux clos s’ouvrent soudain, sa bouche s’ouvre sur une langue tatouée ; aussitôt je lui saute à la gorge afin de l’empêcher de parler, tandis que Yoshiro-sama lui plante sauvagement son katana dans le cœur. Derrière moi j’entends un feulement métallique, puis l’air siffle juste devant moi : je ne tiens plus qu’un torse sans tête. Telle une acrobate, Yoriko-san s’est penchée au-dessus de moi, et a proprement décapité le cadavre juste au-dessus de mes mains. La tête roule dans le fond de la chaloupe ; ses traits révulsés s’apaisent enfin, et ses lèvres qui bougent encore prononcent un mot muet que je devine – et qui est une énigme de plus – : « Kolat ».
Il me reste une dernière chose à faire. Tandis que mes compagnons rassemblent les prisonniers – les marins, quelques ronin, et la femme qui accompagnait Seiryoku, qui est en fait la remplaçante de Vigilante, je dépêche un garde-tonnerre afin de faire prévenir le gouverneur pour faire mettre sous scellés la demeure de la maho-tsukai. Qui sait quelles horreurs peuvent encore se cacher dans ses entrailles…
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 07 sept. 2005, 11:51

Chapitre 19 – Visions de cauchemar

Un mystère a donc enfin été résolu : comme nous le soupçonnions depuis longtemps, Soshi Seiryoku s’est bien révélée être la maho-tsukai qui avait fait enlever Vigilante. Elle est maintenant morte. Il nous reste à boucler cette affaire et, pour cela, nous devons revenir au plus vite en ville. Avant de pouvoir nous mettre en route, il nous reste à déterminer ce que nous faisons des cadavres et de la tête de Vigilante. Après un court conciliabule, nous décidons de ne ramener à Ryoko Owari que les corps de Mesodsu-san et du yojimbo de Seiryoku, et les têtes de cette dernière et de l’oni. D’une part, ceci devrait nous permettre de convaincre définitivement le gouverneur et tous ceux qui pourraient douter, il suffira pour cela qu’ils contemplent les langues de ces deux… créatures ; d’autre part, nous ne possédons aucune assurance que le yojimbo de Seiryoku ait été dans la confidence de sa maîtresse, il n’y a donc pas de raison de s’aliéner inutilement sa famille.
Il n’est toutefois pas question de laisser traîner des cadavres : le prisonnier qu’avait Seiryoku est la preuve que nous ne pouvons être trop prudents de ce côté. Le seul eta qui nous ait accompagnés est un des assistants de Pitoyable. C’est donc lui qui est chargé de transporter les cadavres sur la barge, que nous allons incendier et couler. Cette dernière a été échouée sur la rive, et les gardes ont reçu l’ordre de rassembler autant de bois sec qu’ils peuvent en trouver, après quoi le combustible a été entassé a l’intérieur des cabines.
Cependant, Moshibo-san émet un doute sur ce qu’il adviendra de la tête de Vigilante si elle finit au fond de l’eau. Je vois l’hésitation de mes compagnons, et je devine qu’aucun d’entre eux n’aura le courage de faire ce qui doit être fait. Je sais aussi qu’il m’appartient de clore ce chapitre, et de tenir la promesse que j’ai faite à Vigilante, bien que nul hormis Moshibo-san n’en ait été le témoin. Aussi, sans un mot, je m’empare du lourd ono qui avait donné son nom à la chef des ronin tombée sous les coups d’Aiko-sama, et, pour la dernière fois, je descends dans la pièce où se sont déroulés tant de forfaits abominables. La jarre est toujours là - personne, bien sûr, n’a osé y toucher. Résolument, j’empoigne les longs cheveux emmêlés, noirs et froids comme des algues, attachés au croisillon, et je tire. Emergeant du liquide, la tête de la marchande apparaît, avec ces yeux hallucinés à l’expression indicible ; ses lèvres s’entrouvrent, mais je ne veux pas lire ce qu’elles me disent.
Je pose la tête sur le sol, à côté des branchages, la face vers la cloison ; puis je me carre, soulève la lourde hache, et l’abats de toutes mes forces. Sous l’impact massif du fer, la boite crânienne éclate comme un fruit trop mûr. Je lâche l’ono éclaboussé de sanies, vais chercher la lanterne laissée à l’entrée, et d’un geste vif la projette sur le tas de bois. Elle éclate, et l’huile enflammée se répand sur les branches. Avant de quitter les lieux, je me retourne une dernière fois, et je vois les cheveux épars, l’humeur sombre qui se répand au sol, noirs contre les flammes qui crépitent derrière. Si cela ne suffit pas à ce que l’esprit de la marchande quitte ces pauvres restes de son corps, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus.... A mon arrivée sur la berge, Yoshiro-sama m’adresse un signe de la tête alors que Moshibo-san appelle les kami du feu à venir se repaître du vaisseau qui a été le témoin de ces infamies. Je contemple les flammes qui montent, leur crépitement curieusement sonore dans la quiétude du petit matin, et un haiku me vient, qui est un vœu, et une prière.
Sombres maléfices
Flammes purificatrices
Ame délivrée

Notre retour à Ryoko Owari, pour triomphant qu’il fût, ne signifiait pas encore tout à fait la fin de cette affaire : il nous fallait encore investiguer la demeure de Seiryoku. Juste avant notre arrivée en ville, Musashi-sama a annoncé son intention de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu, et Aiko-sama nous a informé de son désir de faire de même. Après avoir traversé le village des tanneurs, où la tête de l’oni a fait sensation, nous nous sommes donc séparés à la porte de la ville : le Dragon et la Lionne ont pris le chemin du temple de la Déesse Soleil, Colombe et les gardes-tonnerre ont emmené les prisonniers vers l’Hôtel de Ville et la prison, enfin Yoshiro-sama, Aki-sama, Moshibo-san et moi-même nous sommes dirigés vers la résidence de Soshi Seiryoku sous le crachin qui agrémentait l’aube blafarde.
Les gardes à la porte du dragon nous ont confirmé que la demeure de Seiryoku a bien été isolée. En arrivant sur place, nous voyons que plusieurs corps dans la rue sont recouverts. L’officier qui commande le détachement nous informe que, conformément à nos ordres, une quinzaine d’hommes encercle les lieux. Lorsque le gouverneur les a envoyés sur place, et qu’ils ont ordonné aux habitants de sortir, quelques samurai Soshi se sont opposés à la manœuvre et ont dû être éliminés. Le reste des résidents a été évacué ; ses troupes n’ont pénétré que dans les premières pièces avant de se retirer en nous attendant. J’ai donc donné l’ordre au capitaine et à deux de ses hommes de nous suivre, et aux autres de redoubler de vigilance. Je n’ose prendre plus de gardes avec nous car déjà, douze hommes me semblent bien peu pour veiller à ce que personne ne s’échappe d’une demeure de cette taille. Lorsque j’ai posé une question à ce sujet, l’officier m’a répondu que les troubles en ville ne permettent pas au gouverneur de détacher plus de soldats pour notre tâche. Il ne ment pas, mais je crois aussi que Hyobu-sama ne souhaite sans doute pas s’aliéner outre mesure la famille Soshi, même si en l’occurrence aucun doute ne subsiste quant à la culpabilité de la shugenja.
Le silence qui règne ici est étrange, comme si nous avions changé de monde. Les bruits des activités de la cité qui nous entoure sont arrêtés par les murs, mais c’est plus que cela ; je croirais presque entendre l’écho des serviteurs et des gardes que Yoshiro-sama avait rencontrés lorsqu’il avait apporté à Seiryoku sa convocation au tribunal. Petit à petit, nous visitons les lieux, d’abord les parties extérieures, réservées aux serviteurs et aux gardes, puis nous traversons la cour pour accéder au cœur de la propriété. Apparemment, il n’y a vraiment personne à l’intérieur. Nous finissons par arriver en plein centre du bâtiment, ce qui doit être le sanctuaire de Seiryoku : une large pièce, dépourvue d’ouverture sur l’extérieur à l’exception d’une porte en bois – fermée par une serrure ! – sur laquelle le mon de la famille Soshi a été gravé. Les murs sont constitués de poutres épaisses, contrairement aux cloisons rencontrées ailleurs. En s’approchant, Moshibo-san nous alerte soudain : il a détecté la présence de magie, qui doit être sur la porte ou proche de celle-ci, mais à l’intérieur de la pièce. J’aurais tendance à penser qu’il s’agit de quelque chose de similaire à ce que nous avons rencontré sur la barge, mais Moshibo-san ne peut ni confirmer ni infirmer cette hypothèse. Pendant que nous discutons des risques encourus si nous ouvrons la porte en force, Aki-sama s’est approché d’une armure qui repose sur un mannequin. Il examine celle-ci avec attention, soulève le casque, et revient triomphalement vers nous une clef à la main. Celle-ci s’insère parfaitement dans la serrure, mais cela ne résout pas vraiment le problème. Finalement le Crabe s’empare du naginata d’un des gardes, accroche une lanterne à son extrémité, ouvre la porte et, restant sur le seuil, avance la lanterne pour éclairer l’intérieur.
Rien ne se passe et Aki-sama nous annonce qu’il ne voit rien de spécial : un autel semble se trouver au fond, des paravents sur la droite, et des étagères couvertes de rouleaux sur la gauche. Yoshiro-sama s’avance à son tour mais ne distingue pas de détail supplémentaire. Je jette un coup d’œil à mon tour ; alors que je m’apprête à me retirer, une ombre curieuse attire mon regard. Pendant un instant, je me demande pourquoi mon attention s’est fixée là. Soudain je comprends : l’ombre est positionnée sur le sol comme si la lumière venait de la direction du mur de gauche, éclairant une silhouette dissimulée derrière les étagères, et non de la lanterne suspendue.
Je me recule d’un pas et murmure mes observations à mes compagnons. Yoshiro-sama s’avance à nouveau dans l’encadrement de la porte, puis dégaine son wakizashi et le projette en direction de l’ombre suspecte. L’arme n’atteint pas sa cible, terminant sa course au milieu des rouleaux qui sont projetés au sol, mais l’ombre traverse brusquement la pièce et disparaît en direction des paravents : nous n’avons vu aucune forme humaine qui aurait pu la projeter ! Nous sommes indécis quant à ce que nous devons faire. Moshibo-san prend à son tour place dans l’embrasure et, un parchemin à la main, murmure une prière qui déclenche un tourbillon d’air familier. Tout vole dans la pièce, y compris les paravents qui nous masquaient une partie des lieux. Nous ne voyons toujours personne, mais Aki-sama nous dit qu’il a eu l’impression de voir quelque chose se glisser sous l’un des paravents qui pourtant repose maintenant au sol ! Nous hésitons : quelle nouvelle horreur la maho tsukai a-t-elle bien pu abandonner dans son antre ? De plus, nous n’avons toujours pas résolu le problème de la magie qui nous retient d’entrer. Moshibo-san a bien perçu que quelque chose était dissimulée sur le mur derrière la porte, sans que nous puissions identifier ce dont il s’agit. Comme aucune autre solution ne nous vient à l’esprit, Moshibo-san finit par invoquer un kami de l’air et, lui confiant un morceau de coton trempé dans un seau d’eau qu’un des gardes est allé chercher, lui ordonne d’effacer toute inscription qu’il pourra trouver à cet endroit. L’esprit s’exécute, revenant plusieurs fois pour prendre de nouvelles éponges, et au bout d’un moment disparaît. Moshibo-san se tourne alors vers nous, et nous annonce qu’il ne sent plus de magie : de nouveau, il semble que les symboles employés aient été peints, et non gravés.
La lanterne est redonnée à l’un des gardes, et tous trois restent dans l’antichambre pour prévenir la sortie de quiconque serait à l’intérieur et chercherait à s’enfuir. Aki-sama entre tranquillement dans la pièce, puis soudainement prend son élan et saute à pieds joints sur le paravent sous lequel l’ombre aurait disparu. Yoshiro-sama et moi-même, l’arme au clair, l’avons suivi d’un pas plus mesuré. Aucune cache secrète ne se révèle, le bushi en armure lourde crève le paravent et ne bouge pas. Brusquement, une ombre jaillit de sous le paravent ; l’épée de Yoshiro-sama fend l’air au-dessus d’elle, mais n’a pas plus d’effet que le coup que je porte au sol là où se dessine la silhouette. Celle-ci, zigzagant, se dirige à vive allure vers l’entrée, dessinant les formes que pourrait projeter un homme dans sa course. Alors qu’Aki-sama se retourne vers nous, Yoshiro-sama se précipite derrière moi à la poursuite de cette chose immatérielle qui échappe au bo de Moshibo-san qui nous avait suivi, sort de la pièce, puis se dirige vers une issue en ne tenant aucun compte du coup que lui porte l’officier de la garde-tonnerre devant ses hommes médusés. Derrière moi, j’entends Yoshiro-sama exiger sa lanterne du garde qui la portait, puis ses pas qui me suivent de près tandis que j’essaie de ne pas perdre l’ombre qui s’évade. Notre cavalcade nous entraîne à travers la demeure et, alors que nous perdons du terrain, Yoshiro-sama lance sa lanterne qui s’écrase sur l’ombre qui va disparaître. Sous nos yeux écarquillés, elle semble alors se rouler au sol comme un homme embrasé, puis se dissiper dans l’air. Nous examinons les lieux pendant plusieurs minutes, mais nous ne trouvons aucune trace de quoi que ce soit !
Intrigués et un peu mal à l’aise, nous retournons à l’étage et informons ceux qui y sont restés de l’issue de notre poursuite. Nos compagnons se sont procuré une nouvelle lanterne et ont commencé à examiner les lieux ; les gardes sont restés déployés autour de l’entrée. Moshibo-san a commencé à ramasser les parchemins qui ont volé à travers toute la pièce sous l’effet de la bourrasque qu’il a déclenchée plus tôt. Les lieux semblent typiques de ceux qu’un shugenja utiliserait pour y travailler. L’autel au fond semble être dédié aux ancêtres familiaux. Maintenant que nous pouvons examiner les lieux à loisir, nous constatons qu’un coffre est posé dans un coin, et Moshibo-san nous prévient qu’il discerne une magie inconnue à l’intérieur. Après avoir rassemblé tous les rouleaux et les avoir déposés auprès des gardes, Aki-sama ouvre le coffre, tandis que nous nous tenons à distance. Une nouvelle ombre, beaucoup plus petite que la précédente, s’échappe et cherche à sortir. Sans hésiter, le bushi projette sa lanterne sur la créature qui, comme la précédente, s’évanouit sous l’effet des flammes. A l’intérieur du meuble, de nouveaux parchemins et une fiole de verre. Les rouleaux n’ont pas grand sens à mes yeux dans l’ensemble : il s’agit probablement de textes de prières que seul un shugenja peut utiliser, ou de choses plus sombres ; seul Moshibo-san parmi nous pourra nous le dire. Aki-sama, qui s’était saisi de la fiole, me la tend. Après un long examen visuel, je l’entrouvre et renifle prudemment ; tout me porte à penser qu’il s’agit d’un poison violent mais qui doit être ingéré. Aki-sama, curieux, renifle à son tour mais, suivant mes conseils, évite tout de même d’aspirer à pleins poumons, et me redonne sans mot dire l’objet. Je le rebouche soigneusement et le glisse dans ma manche. Alors que je continue d’examiner soigneusement les lieux en compagnie d’Aki-sama et de Moshibo-san, Yoshiro-sama s’est isolé dans une pièce voisine, avec les parchemins initialement éparpillés dans la pièce, afin de se faire une idée de leur teneur et de leur valeur. Par précaution, je les ai comptés avant qu’il disparaisse avec eux.
Nous n’avons rien trouvé de plus : aucune cavité ou cache secrète n’a été découverte. Yoshiro-sama nous informe que si les papiers peuvent avoir une certaine valeur politique, et peuvent peut-être nous donner une idée des personnes liées au réseau de Seiryoku, leur intérêt juridique paraît faible sinon inexistant. Les autres parchemins sont entassés dans le coffre et Moshibo-san ordonne aux deux gardes de le porter chez lui où de longues recherches seront nécessaires pour déterminer leur contenu exact. Nous les suivons tous les trois vers la sortie, aucune trace de la maho ou de son usage n’a été décelée quoique l’affaire des ombres nous laisse perplexes.
Nous avons traversé la cour et nous allons quitter les lieux quand soudain je m’arrête et me retourne en fronçant les sourcils. Je ne saurai l’expliquer, mais quelque chose me chiffonne. Mes compagnons stoppent et me regardent, interrogateurs. Je scrute lentement la cour, puis la façade du bâtiment intérieur. Je m’apprête à bannir le sentiment de mes pensées quand un détail à la périphérie de ma vision me pousse à tourner la tête et à examiner attentivement une fenêtre à l’étage. Après un instant, je me tourne vers Yoshiro-sama et l’interpelle : le shoji placé devant la fenêtre semble déchiré dans un coin, et je serai prêt à jurer qu’il ne l’était pas quand nous sommes arrivés. Le magistrat Grue ne semble pas complètement convaincu, mais me fait confiance : nous remontons donc tous, à l’exception d’Aki-sama qui éprouve le besoin de jeter un œil dans certaines pièces du rez-de-chaussée ; il grommelle indistinctement et semble désappointé pour une raison qui m’échappe. Lorsque nous arrivons sur place, nous avons la confirmation que le papier de soie huilée du panneau qui protège des intempéries le couloir a bien été percé, comme si un doigt l’avait forcé. Je fais glisser le panneau ; une étude de plusieurs minutes finit par me révéler deux traces presque imperceptibles sous la fenêtre, comme si deux petits pieds s’étaient posés là. De plus, un arbre dans la cour obstrue la vue vers l’extérieur, de sorte que les gardes que nous y avons laissés n’auraient pas pu observer quelqu’un qui se serait tenu à cet endroit.
Je suis sûr maintenant qu’une personne est venue nous épier pendant notre fouille. Un tour rapide des pièces nous révèle que l’espion a même dû pénétrer à l’intérieur après notre départ : certains coussins semblent avoir changé de place et, surtout, un autre shoji à l’arrière a été découpé à l’aide d’une lame très fine et repoussé légèrement vers l’intérieur. L’intrus pourrait même être encore ici, caché dans quelque recoin sombre. Nous appelons Aki-sama et lui demandons d’alerter les gardes à l’extérieur, puis nous nous déployons pour passer au peigne fin l’étage tandis que le Crabe s’éloigne de son pas pesant. Malgré tous nos efforts, nous repartirons bredouilles. Après coup, je me suis même demandé si cet espion n’avait pas eu l’audace de se faufiler à notre insu juste derrière Aki-sama. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un des ninja et l’effronterie de ces individus commence à sérieusement m’échauffer.

De retour à l’Hôtel de Ville, Aki-sama est resté dans la cour en compagnie des gardes-tonnerre tandis que Moshibo-san s’est retiré avec tous ces documents dans son bureau. Yoshiro-sama et moi-même étions en train de discuter de toutes les formalités qu’il allait falloir régler lorsque Musashi-sama est réapparu et m’a demandé s’il pourrait s’entretenir un instant avec moi. Le pli qui barre son front, pour moi qui le connaît bien, trahit son trouble. Je prie Yoshiro-sama de nous excuser et, tandis que ce dernier s’éloigne, je tourne mon attention vers Musashi-sama et le suit vers son bureau.
Là, nous retrouvons Aiko-sama, qui paraît également soucieuse, et le Dragon m’explique son problème. Ses paroles répondent d’ailleurs justement aux interrogations que j’avais concernant l’attitude de l’oni sur la barge à son égard. Musashi-sama m’informe que les prêtres du temple d’Amaterasu, qu’il est allé voir et qui l’ont examiné, lui ont confirmé qu’il avait été Souillé, et que la lame qui lui avait été offerte par Kaiu Shinya était Souillée, et susceptible de transférer cette Souillure à son porteur ! Mes deux collègues veulent connaître mon opinion sur l’aspect juridique de l’interrogatoire et de l’éventuelle arrestation du forgeron Crabe.
Parler de mon choc est peu dire. Après avoir rallié mes esprits, je considérai la question du point de vue du droit. Divers arguments me venaient à l’esprit, mais j’ai fini par leur répondre que, pour être certain de n’avoir aucune contestation, l’autorisation du gouverneur, ou de sa représentante, en l’occurrence Osako-san, serait nécessaire s’ils voulaient arrêter le forgeron et le soumettre à la question. Par ailleurs, j’ai ajouté qu’ils devraient consulter Aki-sama : à l’heure actuelle, et en particulier vu sa position de capitaine de la police militaire du Crabe, il était probablement hiérarchiquement le plus élevé de son Clan à Ryoko Owari ; comme rien ne permet d’assurer que Shinya-san ait volontairement causé un tort quelconque, ne pas obtenir son accord avant d’agir pourrait être pris comme une insulte.
Mon conseil a été suivi et Aki-sama a été invité à nous rejoindre. Comme je m’y attendais un peu, le Crabe a refusé de considérer Shinya-san coupable sans plus de preuve. Il serait sans doute possible de passer outre à ses objections, mais cela ne me semble pas judicieux. Bientôt, à la demande d’Aki-sama et devant l’obstination compréhensible de Musashi-sama, Yoshiro-sama nous a à son tour rejoint. La discussion qui s’ensuit est houleuse, et la fatigue commune, puisque personne n’a pu prendre de repos depuis hier matin, rend les tempéraments… volatiles. Une bonne heure est nécessaire avant qu’un consensus soit atteint : Shinya-san sera convoqué et Aki-sama lui exposera la situation, puis Yoshiro-sama mènera l’interrogatoire ; les autres n’interviendront que pour obtenir des compléments d’information, et un messager est envoyé pour demander à Moshibo-san de nous rejoindre, sa seule présence, et les pouvoirs qu’il représente, pouvant s’avérer suffisante pour conduire un suspect à avouer.

Nous voici donc installés dans une des salles d’audience de l’Hôtel de Ville. Deux gardes-tonnerre sont placés en sentinelle à l’extérieur. Yoshiro-sama est assis entre Musashi-sama et Aiko-sama sur le dais ; tous ont un air grave, mais je sens bien la colère du Dragon, et celle de la Lionne n’est jamais bien loin de la surface. Aki-sama, sur la droite, est clairement prêt à tout faire pour soutenir son frère de Clan. Moshibo-san, un peu irrité d’avoir été tiré de son repos, mais également horrifié de ce qui est arrivé à Musashi-sama, est assis à ma droite, en face du bushi Crabe.
Bientôt, un des gardes fait glisser le shoji à l’entrée, laisse entrer Shinya-san, puis referme promptement le panneau. Le forgeron nous salue nerveusement, puis s’assied en face du dais à l’invite de Yoshiro-sama. D’une voix bourrue, Aki-sama lui résume très directement et concisément le problème puis laisse la parole au magistrat Grue. Bien que cela soit d’une certaine façon incivil, il commence par lui demander de nous conter les circonstances qui ont conduit le forgeron à venir s’installer à Ryoko Owari, les circonstances qui ont provoqué sa Souillure. Shinya-san, très nerveux et apparemment gêné, nous raconte que lors d’une sortie dans l’Outremonde, la patrouille à laquelle il participait a été attaquée, et que lui seul a survécu. Un ogre l’aurait gravement blessé et il aurait erré plusieurs jours avant de rejoindre, délirant, le Mur. Là, devant l’infection qui avait gagné sa jambe, les chirurgiens n’ont eu d’autre choix que de l’amputer. Il a survécu, mais à la suite de cela, il lui a été conseillé de se tenir à l’écart de la frontière. Comme de plus il ressentait une sorte de remord à avoir été le seul survivant, il a demandé et obtenu la permission de venir pratiquer son art ici. Le forgeron est très nerveux, un tic chronique agite le coin de sa bouche, et sa pomme d’Adam ne cesse de se mouvoir, comme s’il avalait sans arrêt sa salive. Il nous paraît clair qu’il cherche à éluder certains points mais il est difficile de déterminer s’il nous ment. Les questions s’orientent alors plus sur l’identité des shugenja qui l’ont examiné et qui suivent l’évolution de son cas. Quand il avoue qu’il n’a pas déclaré son état à un prêtre local – Musashi-sama avait déjà posé la question au temple d’Amaterasu – en prétextant qu’aucun des shugenja locaux n’a les talents nécessaires, et qu’il retourne soi-disant tous les ans se faire examiner en territoire Crabe, son cas ne s’améliore pas à nos yeux. Mais ceci ne suffit pas à établir sans ambiguïté une quelconque culpabilité. Yoshiro-sama cherche ensuite à savoir quelles sont les armes forgées par lui dont il est particulièrement fier, et à qui elles ont pu être offertes. Là, Shinya-san semble plus animé et une sorte de lueur brille dans ses yeux ; bien qu’il prétende modestement n’être qu’un humble artisan, c’est sa fierté et peut-être un plaisir pervers qui s’expriment quand il nous annonce avoir eu l’honneur de fournir un wakizashi à Jocho-sama, et un katana à Sukemara-san. Voilà qui va requérir de notre part une bonne dose de diplomatie ; Yoshiro-sama sera tout désigné pour s’adresser à Sukemara-san, mais qui pourrons-nous envoyer annoncer les faits au fils du gouverneur ? Aiko-sama ? Mais cette décision devra attendre un peu.
Les questions continuent à fuser, mais il est clair que l’interrogatoire s’enlise. Finalement, Aiko-sama n’y tient plus ; profitant d’un instant de silence entre la dernière réponse de Shinya-san et la question à venir de Yoshiro-sama, elle jette sèchement :
« Soyons brefs : avez-vous volontairement fait cadeau à l’honorable magistrat Mirumoto Musashi d’une lame Souillée ? »
Le forgeron écarquille les yeux, commence à parler, bégaie quelques mots incompréhensibles, puis se reprend :
« Honorable magistrat, je vous assure que je ne suis qu’un humble artisan, pourquoi ferai-je une pareille chose ? J’ai toujours servi mon Clan avec honneur, je ne peux pas croire que vous mettiez ainsi en doute ma sincérité. »
Il semble se reprendre, et s’indigner, même si, depuis le début de cet entretien, quelque chose sonne faux en lui. Aki-sama aussi s’est redressé, et je crains qu’une querelle éclate entre lui et la Lionne mais il se contente de lui jeter un regard noir. De leur côté, Aiko-sama et Musashi-sama semblent eux aussi irrités. Le silence qui s’installe est chargé de tension. Aki-sama ouvre la bouche. Avant qu’il puisse s’exprimer, je me décide à intervenir, et je m’adresse d’une voix douce au forgeron :
« Shinya-san, avant qu’Aki-sama ne vous raccompagne, accepteriez-vous de faire un geste simple devant nous ? »
Mes compagnons, tout comme le forgeron, se tournent vers moi, de toute évidence légèrement surpris. Après un instant de réflexion, Shinya-san acquiesce. Je me lève alors et m’incline devant la Lionne, fixant le bijou de jade qu’elle porte au poignet :
« Aiko-sama, auriez-vous l’obligeance de me prêter votre bracelet, s’il vous plaît ? »
La Lionne me fixe droit dans les yeux, hoche la tête, retire le bijou et me le tend en silence. Je me retourne alors vers le forgeron et dépose l’objet devant lui en lui disant :
« Voudriez-vous prendre en main ce bijou, s’il vous plaît, Shinya-san ? »
Je me tiens juste à la droite de l’armurier et je le regarde tandis qu’il fixe sans un mot le bracelet. Il commence à tendre la main vers ce dernier en se raclant la gorge, et soudain tout s’emballe. Comme dans un ralenti, il tourne sa face vers moi ; ses joues sont gonflées… et il me crache au visage. Surpris, j’ai un mouvement de recul mais lorsque sa salive atteint mon visage, mon monde se dissout dans la douleur et je m’effondre avec un cri…

Lorsque je reviens à moi, je suis aveugle et je dois maîtriser ma panique. Une sensation de brûlure couvre mon visage. Au bout d’un moment, je me calme et je porte mes mains à mes yeux. Des compresses couvrent mon visage et une bande entoure ma tête : c’est elle qui coupe ma vision, mais je sens bien que mes yeux ont eux aussi été touchés. Un bruit, je tourne la tête et me redresse. La personne qui s’adresse à moi se présente comme un shugenja du temple d’Amaterasu. Il m’informe que les autres magistrats m’ont fait conduire il y a peu de temps au temple, mais que sans la présence de Moshibo-san sur les lieux de l’attaque, j’aurai perdu la vue. Je ne peux réprimer un frisson : sans mes yeux, que serai-je ? ‘Rien’ est la seule réponse qui se présente à mon esprit. La voix du shugenja me rappelle à la réalité. Il m’informe que mon visage restera marqué, mais que ma vue ne devrait pas être altérée, sauf dans les deux à trois prochains jours, pendant lesquels il me conseille de protéger mes yeux du soleil et de porter les compresses d’herbes qu’il me fournira. Il ajoute que je peux maintenant quitter le temple, les magistrats ayant fait prévenir mon valet, Kage, pour qu’il puisse s’occuper de moi. Deux gardes sont aussi dans une chambre voisine afin de m’escorter.
Lorsqu’il se tait, je prends une profonde inspiration, puis je le remercie et lui demande poliment de m’envoyer mon serviteur. Sans plus de façons, je sens qu’il s’incline devant moi, et qu’il s’éclipse. Peu de temps après, Kage pénètre dans la chambre en silence.
« Bonjour, maître, que souhaitez-vous de moi ? », me demande-t-il. Sa voix trahit son inquiétude, aussi je lui souris avant de lui demander de me conduire auprès des gardes qui patientent à côté. Sans un mot, il prend ma main, la pose sur son épaule et me mène dans une pièce voisine. Les bruits qui parviennent à mes oreilles m’indiquent qu’ils s’inclinent devant moi, puis l’un d’eux s’enquiert poliment de ma santé. Je les rassure – je ne doute pas que mes paroles reviendront aux oreilles du gouverneur. Ensuite, je leur ordonne de m’accompagner à l’Hôtel de Ville. Je sais que je devrais rentrer me reposer, mais je dois absolument savoir ce qui s’est passé. Même la douleur n’a pas fait taire ma soif de savoir.
Le trajet est difficile pour moi, je n’avais jamais imaginé que la cécité pouvait s’avérer un tel handicap : je trébuche sur le moindre obstacle non signalé, et je suis assez désorienté par l’absence de repères visuels. Les bruits et les voix autour de moi assument une proportion nouvelle…
Quand nous atteignons enfin le tribunal, je suis très vite amené en présence de Yoshiro-sama. Ce dernier, après s’être enquis de mon état, me raconte les événements que j’ai manqués :
« Sitôt après avoir commis son outrage sur vous, alors même que vous vous effondriez, le forgeron s’est redressé et enfui vers la porte. J’ai crié pour alerter les gardes alors que nos collègues bondissaient à la poursuite du Crabe, Musashi-san et Aiko-san tirant leurs épées. Alors que Shinya s’approchait de la sortie, ses bras… ses jambes… tout son corps en fait, ont semblé s’allonger. Il allait clairement défoncer le shoji quand Aki-san l’a rejoint et lui a asséné un terrible coup de poing sur la nuque. Le forgeron a commencé à s’effondrer. Musashi-san l’a alors atteint et frappé à deux reprises. Au second coup, qui l’a fendu de l’omoplate à l’estomac, un ichor verdâtre a giclé, et le corps a poursuivi sa course à travers le shoji pour s’effondrer devant les gardes. Alors que nous contemplions tous le cadavre, ce dernier s’est recroquevillé, puis il a paru se dissoudre. Lorsque ceci s’est achevé, il ne restait devant nous qu’une espèce d’araignée géante, morte, à nos pieds. Comme vous devez déjà le savoir, Moshibo-san s’était immédiatement penché sur vous pour vous prodiguer des soins. »
Après ce récit, il se tait, comme pour me laisser le digérer. Je finis par briser le silence et lui demander ce qui a été fait en ce qui concerne son épouse, son échoppe et les lames infectées qu’il aurait forgées et offertes. Yoshiro-sama pousse un léger soupir avant de reprendre, gardant sa voix la plus neutre possible malgré les horreurs qu’il doit encore me relater :
« Après avoir obtenu en urgence un palanquin, Moshibo-san vous a accompagné au temple d’Amaterasu, escorté par Aki-san. Pendant ce temps, nous nous sommes dirigés vers la demeure de Kaiu Shinya, ou plutôt de la créature qui l’avait remplacé. La boutique a été placée sous séquestre et ses comptes saisis, l’assistant heimin du forgeron a été arrêté, et Sakyo-san nous a reçus. Lui expliquer la situation a été… pénible, mais elle est apparue un peu soulagée. Je suis certain qu’elle n’était pas au courant de la nature de son époux. De toute manière, après avoir répondu à nos questions, elle nous a priés de bien vouloir informer sa famille, et nous a demandé l’autorisation de pouvoir se retirer.
Comme vous le savez, elle était enceinte et… son terme était proche. Musashi-san et moi-même… craignions les conséquences de l’acte qu’elle envisageait. Devant l’insistance d’Aiko-san, nous avons accepté de la laisser rejoindre sa chambre. Musashi-san est descendu pour surveiller la fenêtre. Un bruit de… J’ai bientôt entendu un bruit, comme celui d’un corps qui tomberait au sol. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, Sakyo-san gisait baignant dans son sang. Elle avait fait jigai.
Pendant que les eta que nous avions envoyé chercher arrivaient, nous avons inspecté plus en détail les lieux. Dans un coin du grenier, les restes d’une grande… d’une grande toile d’araignée pendaient. Enfin, au sous-sol, des lattes avaient été soulevées, découvrant la terre sur une surface voisine de celle d’une tombe. Nous pensons que la créature envisageait d’y faire disparaître la jeune femme, sans doute après la naissance.
Quand les eta sont arrivés, Aiko-san est partie interroger l’employé de la forge. Avec Musashi-san, nous avons suivi la charrette emportant le corps. Au village des tanneurs, nous avons donné l’ordre de procéder à la crémation. On nous a… expliqué que la cour était utilisée seulement par les eta qui avaient les moyens de payer pour le bois du bûcher. Nous avons malgré tout exigé que le combustible soit rassemblé au plus vite.
Alors que les eta entassaient les bûches, nous avons perçu des mouvements sous la couverture qui couvrait le corps. Nous avons dégainé alors que les tanneurs s’enfuyaient. Un nouveau-né… ce qui ressemblait à un nouveau-né du moins, est tombé au sol à l’arrière de la charrette. Musashi-san l’a pourfendu… Nous avons réussi à faire revenir les eta. Ils ont entassé du bois sur place et nous sommes restés sur place pour nous assurer que cette chose était bien détruite.
Les questions posées au heimin qui assistait la créature ne nous ont rien appris de plus.
Je verrai bientôt Sukemara-san, et je devrais pouvoir régler ce problème.
Nous sommes aussi persuadés que le wakizashi décrit par le forgeron est régulièrement porté par Jocho-sama. »
Yoshiro-sama s’est alors tu à nouveau, respirant profondément. Nous sommes tous les deux restés silencieux pendant plusieurs minutes, perdus dans nos pensées. Quand Yoshiro-sama a repris la parole, son ton est à nouveau composé, neutre comme pendant sa récitation des événements récents, mais d’une neutralité qui ne me donne pas l’effet de résulter de sa volonté de se distancier des faits qu’il raconte :
« Hyobu-sama et Jocho-sama m’ont informé de leur intention d’être présents tous les deux pour la cérémonie de remerciement, tout à l’heure. Il est de mon devoir de féliciter toutes les personnes qui nous ont permis de mettre hors d’état de nuire la maho tsukai Seiryoku. J’espère que votre état vous permettra d’être avec nous, Katsume-san. Nous commencerons juste avant le repas de la mi-journée. »
J’ai acquiescé gravement et l’ai assuré que je serai là, que les shugenja m’ont simplement conseillé de me reposer et d’éviter les lumières vives pour les prochains jours. Il m’a alors accordé la permission de me retirer et je suis allé méditer dans mon bureau en attendant le début de la cérémonie.

A ma demande, Kage est resté juste derrière moi lorsque je me suis installé dans la cour ; sa tâche était de me décrire ce que je ne pouvais voir de mes propres yeux. Des estrades avaient été installées dans la cour de l’Hôtel de Ville ; Yoshiro-sama était assis au centre du podium central, avec les autres magistrats à sa droite et à sa gauche. Le gouverneur et son fils étaient sur notre droite avec leurs yojimbo, comme nous assis sous des ombrelles. Fait intéressant à noter, Jocho-sama ne semblait pas porter le wakizashi que nous lui avions vu récemment, preuve que certaines nouvelles s’étaient, je l’espère, propagées jusqu’à lui. J’ose penser qu’il aura pris les précautions qui s’imposent au sujet de cette arme. Baranato-sama, Yoriko-sama et les gardes-tonnerre qui nous ont accompagnés lors de notre expédition le long de la rivière se tenaient face à nous.
Quand tous furent arrivés et se furent installés, Yoshiro-sama a commencé son discours :
« Depuis plusieurs mois, des preuves évidentes de violation des lois impériales dans Ryoko Owari Toshi par des individus sans honneur se sont manifestées aux yeux des magistrats d’Emeraude et de ceux qui les servent. Nos enquêtes n’ont progressé que grâce aux efforts de tous : la droiture et l’honneur qui guident Musashi-san nous ont montrés à tous la voie ; le sens du devoir et l’impartialité d’Aiko-san nous ont permis de ne pas nous égarer, tandis que l’honnêteté et la miséricorde de Moshibo-san garantissaient la justesse des sanctions infligées aux criminels ; l’œil et l’esprit acérés de Katsume-san nous ont assurés de réussir à percer les brumes des artifices déployés pour nous distraire et la force et la détermination du capitaine de la police militaire du Clan du Crabe Aki-san ont eu raison des nombreux obstacles jetés sur notre chemin.
Récemment, des indices des activités d’un dangereux maho tsukai ont fait surface. Nos recherches ont mis en lumière que cet individu était secondé par des personnes sans scrupule. Nos soupçons se sont précisés et nous avons repéré que ces criminels occupaient une barge amarrée en amont sur la rivière de l’or.
Je suis heureux de pouvoir dire aujourd’hui que ces bandits ne menaceront plus jamais la sécurité de l’Empire. Si nous pouvons annoncer un tel résultat, nous le devons certes au travail de la magistrature impériale, mais aussi de ceux qui ont aidé et secondé les honorables juges dans leur action. »
A l’appel de leurs noms et à l’énonciation de leurs actes, les samurai félicités se sont un à un approchés et inclinés devant le magistrat Grue tandis que ce dernier clamait d’une voix claire :
« Ikoma Yoriko-san, sans vous, nulle surprise n’aurait été permise, et votre maîtrise de l’arc et de l’épée a été cruciale dans l’élimination de la sorcière et du démon qu’elle avait appelé. Puissent les Fortunes toujours guider votre bras !
Ide Baranato-sama, votre assistance et vos conseils nous ont assurés de pouvoir vaincre la maho tsukai, et nous sommes tous honorés par l’aide que vous nous avez offerte dans cette délicate et dangereuse opération. Votre sens de la justice et du devoir constitue un exemple pour tous.
Lieutenant Shosuro Sadatake-san, vous, et tous vos hommes, avez apporté votre concours à l’élimination et à l’arrestation d’une dangereuse maho tsukai et de ses complices. Votre obéissance et votre détermination ont conduit à l’éradication d’un grave danger pour l’Empire et vous font honneur, à vous et à vos ancêtres. Puissiez-vous tous toujours faire preuve d’un tel courage et d’une telle abnégation. »
Puis, s’inclinant en direction de Hyobu-sama et de Jocho-sama :
« Gouverneur-sama, Commandant-sama, nous vous sommes reconnaissants de nous avoir prêté votre concours et d’avoir mis à notre disposition ces hommes qui sont un crédit à votre maison et à votre charge. »
Après une courte pause, Yoshiro-sama s’est alors adressé à tous :
« La sûreté de l’Empire et la sécurité de ses citoyens sont une tâche de tous les instants, et seule la volonté et le courage sans faille des hommes d’honneur qui servent le Fils du Ciel les garantissent. Nous avons été honorés aujourd’hui que de tels hommes existent à Ryoko Owari Toshi, et qu’ils nous apportent leur concours. Puissent les Fortunes et les kami toujours accorder à l’Empire de tels serviteurs. »
Alors que nous nous retirons à la suite du gouverneur et de sa suite, je ne peux m’empêcher de trouver les paroles de Yoshiro-sama quelque peu pompeuses. A sa décharge, tous les discours me font cet effet et je ne suis pas en ce jour au mieux de ma forme, donc je lui fais peut-être une injustice. Sa maîtrise de la rhétorique ne fait aucun doute, et l’assemblée a semblé satisfaite par les sentiments exprimés. Je sais que Crevette-san a préféré rester discret une nouvelle fois, mais maintenant à deux reprises nos actions n’auraient pu être menées à bien sans son assistance ; il faudra que je lui exprime notre reconnaissance en privé à la première opportunité.
Je me suis excusé auprès des autres magistrats avant de rentrer prendre un peu de repos à notre résidence. Je sais qu’Aiko-sama et Yoshiro-sama envisagent de confier en priorité à Pitoyable le soin d’interroger le sectateur capturé. Lorsque la Lionne est passée en fin de matinée à la prison, ce dernier était encore inconscient, ou plus exactement il simulait cet état. Aiko-sama a informé le bourreau des questions auxquelles elle attend des réponses. La femme censée succéder à Vigilante fait aussi partie des criminels à interroger rapidement. Aiko-sama a une nouvelle fois signifié à Chihiro-san qu’elle le considérerait comme personnellement responsable de la santé de ces prisonniers tant qu’ils ne nous auront pas livré leurs témoignages. Espérons que ceci ne conduira pas à un nouvel incident…

Malgré ma fatigue, mon repos a été troublé par la douleur et les souvenirs de ces instants fatidiques où j’ai failli perdre la vue. Au début de la soirée, Kage m’a apporté un repas frugal. Lorsque je lui ai demandé s’il avait quoi que ce soit à me dire, il m’a informé que Odorant, et surtout Sandale, s’étaient enquis de mon état. Aussi lui ai-je donné l’ordre de les rassurer à ce propos. Il faudra que je veille demain à voir cette gamine moi-même pour la persuader qu’il s’agit bien de la vérité. Mon valet a ensuite procédé au remplacement des compresses que les prêtres d’Amaterasu m’ont conseillé de porter sur le visage et les yeux si je voulais garder le moins de séquelles possibles de cette agression. Après son départ, je me suis recouché.
Mon sommeil a continué d’être intermittent. Au milieu de la nuit, je me suis soudain réveillé en sentant un souffle froid sur mon visage, comme si le panneau fermant m’a fenêtre avait été ouvert et qu’un courant d’air nocturne frôlait mon visage. J’ai appelé Kage qui dort dans la petite pièce juste à côté de ma chambre puis, comme le froid que je ressentais s’intensifiait, j’ai finalement retiré le bandage qui entravait ma vue. Malgré la nuit et les picotements aux yeux, un rapide regard m’a permis de voir que ma fenêtre était toujours close. Immédiatement après toutefois, une forme blanchâtre, translucide, a commencé à se former devant moi ; malgré les circonstances, j’ai bientôt pu distinguer les traits de Seiryoku sur le… le fantôme, je ne vois pas d’autre terme pour décrire cette apparition. Le spectre a relevé la tête, comme s’il humait l’air, puis il s’est lentement tourné vers moi. Une sueur froide a mouillé mon dos tandis que ses mains se tendaient vers moi. J’ai bien pensé me saisir de mon katana ou du symbole de jade de ma fonction, mais j’étais un peu désorienté et l’un et l’autre étaient hors d’atteinte si je voulais éviter de tourner le dos au fantôme. Il se rapprochait sans bruit, flottant dans l’air. J’ai esquivé son toucher et cherché à m’éloigner, mais il a changé de direction et s’est de nouveau mu vers moi les mains en avant. J’ai reculé et j’ai déchiré le papier à l’entrée de mes appartements, trébuchant et essayant toujours de rester hors de portée. Des pas ont retenti dans mon dos. Assumant qu’il s’agissait de mon valet, accourant à l’appel de son nom, je lui ai lancé sans quitter du regard le spectre l’ordre d’aller chercher Moshibo-san, car un fantôme était présent. Aussitôt après, j’ai entendu les pas s’éloigner en courant alors que l’apparition continuait à se rapprocher. Je me suis alors dirigé d’un pas vif vers l’extrémité du corridor, jetant un ou deux coups d’œil vers mon poursuivant qui perdait du terrain. Après avoir tourné le coin sur la droite et m’être éloigné un peu, je me suis retourné et j’ai attendu. Comme le fantôme n’apparaissait pas, je me suis plaqué sur le mur droit et j’ai commencé à me rapprocher prudemment de mes appartements. J’étais pratiquement arrivé au coude du couloir quand j’ai soudain senti un froid intense dans mon dos. Je me suis jeté vers la cloison opposée avant de me retourner : deux bras blafards émergeaient déjà du mur que je venais de quitter et ils furent bientôt rejoints par le reste de la créature qui s’extirpa du bois comme s’il n’existait pas. Cette fois, j’ai tourné rapidement le coin du corridor puis je me suis mis à courir vers l’autre bout en priant de toutes mes forces mes ancêtres et les Fortunes de me soutenir et de m’aider. Alors que je m’apprêtais à tourner à gauche, un pressentiment m’a saisi et j’ai ralenti. Mais cela n’a pas été suffisant : alors que je jetais un œil par-delà le tournant, le fantôme a de nouveau surgi et s’est précipité sur moi. Cette fois, je n’ai pas réussi à lui échapper. Ces mains livides se sont enfoncées dans ma poitrine, le froid que j’avais ressenti à son approche a envahi mon corps, comme si je plongeais brutalement dans de l’eau glacée, et j’ai perdu conscience…
… J’étais ailleurs, comme prisonnier à l’intérieur du corps de Seiryoku, une Seiryoku plus jeune, fière et sûre d’elle alors qu’elle regardait un petit miroir portable avant de se redresser pour regarder une auberge dans la plaine, à la tombée de la nuit, entourée de bushi Soshi qui l’escortaient. Puis cette vision a disparu…
… J’étais toujours avec elle. Elle se réveillait, désorientée, dans le noir. Elle se relevait du sol froid où elle reposait ; quelques pas, et un mur de pierre qu’elle suivait en le touchant de la main. Elle constatait qu’elle était enfermée dans une oubliette mais, malgré sa frayeur et son incompréhension, la colère et la détermination la gagnaient : les kami auraient tôt fait de répondre à ses prières, elle serait bientôt libre et les coupables devraient répondre de leur outrage. Puis le noir…
… Elle est toujours dans cette prison. Mais cette fois le désespoir l’a gagnée : trois jours, et malgré toute ses connaissances et tous ses efforts, rien n’y a fait. Les kamis n’écoutent pas ses prières et personne ne s’est manifesté. A nouveau une dislocation…
… Elle est dans une autre chambre, à genoux. Une main brutale force sa tête sous l’eau malgré sa résistance. La torture dure maintenant depuis plusieurs heures mais aucun de ceux qui l’ont tirée de son trou n’a prononcé un seul mot. Alors qu’elle pense qu’elle ne pourra plus tenir, la main sur sa nuque la redresse. Elle aspire désespérément. Alors qu’elle pense avoir suffisamment repris son souffle pour demander à ses bourreaux ce qu’ils veulent, la pression revient et son visage est de nouveau submergé. Elle n’a reconnu personne, ses geôliers sont tous masqués…

Doucement, je reprends mes esprits. Mes yeux se brouillent lorsque je les rouvre, agressés par la lumière de la lanterne posée non loin de là. Malgré cela, je reconnais Moshibo-san penché sur moi qui dit d’une voix calme :
« Il revient à lui… Comment vous sentez-vous, Katsume-san ? »
Je me redresse lentement, portant ma main à mon visage pour essuyer les larmes qui coulent indépendamment de ma volonté et détournant la tête pour protéger mes yeux de la lumière qui les blesse. Après un moment, je lui ai répondu sur un ton moins assuré que d’habitude :
« Je vais bien… Maintenant, je vais bien… Le fantôme de Seiryoku était là, et il m’a assailli. »
Lorsque je lève mes yeux larmoyants vers lui, je constate que tous les magistrats sont présents ; Kage se tient derrière. Je sens leur nervosité : les doigts de Musashi-sama caressent sa tsuka et la main d’Aiko-sama a empoigné la sienne. Très vite, quand Yoshiro-sama s’adresse à moi, je comprends aussi qu’ils se demandent si je n’ai pas perdu l’esprit, même s’ils ne remettent pas ma parole directement en doute :
« Vous êtes certains qu’il s’agissait bien de l’esprit de Seiryoku, Katsume-san…
Personne d’autre n’a rien vu, et vos yeux sont blessés », ajoute-t-il comme pour se défendre de douter de moi.
Je le regarde en plissant imperceptiblement les yeux puis, avec le support de Moshibo-san, je me relève avant de m’exprimer à nouveau. Je confirme alors être bien certain de moi, et j’enchaîne en décrivant les visions que j’ai eues pendant ma période d’inconscience.
Le silence s’installe. Tous se regardent et me regardent, et leur malaise est visible. Comme personne ne semble vouloir commenter, je me tourne vers Aiko-sama et m’incline légèrement devant elle :
« Aiko-sama, il me semble que la personne la plus à même de m’apporter de l’aide dans ces circonstances est Senshi-san. Accepteriez-vous de solliciter demain matin une audience en mon nom auprès de l’honorable sodan senzo ? »
– Hai. Sitôt que Yoshiro-san et moi-même en aurons terminé avec Sukemara-san, je me rendrais chez elle », me répond-elle sans hésiter puis, s’adressant à la ronde, « l’incident semble clos pour le moment. Aucun d’entre nous n’a dormi la nuit dernière, et la journée a été mouvementée, je suggère donc que nous retournions tous à nos appartements et que nous essayions de prendre du repos. »
Son ton est définitif, aucun d’entre nous n’est enclin à contester. Après quelques courbettes, nous regagnons donc chacun nos chambres respectives. Kage m’a suivi. Il refait le bandage sur mes yeux puis, après s’être assuré que je ne souhaitais rien de plus, il m’a quitté. Recouché sur mon futon, sous la couverture de coton, le sommeil m’a longtemps éludé ; quand je l’ai enfin trouvé, des rêves bizarres et troublants l’ont agité, mais aucun souvenir clair ne m’en est resté. Juste quelques mots s’offrent à moi, maigre consolation :

Nocturne fantôme
L’étreinte de tes bras froids
Vision vengeresse
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 nov. 2005, 14:11

Chapitre 20 – De l’autre côté de la nuit

Une nouvelle fois, j’ai entrevu un nouvel avatar de la vérité ; une nouvelle fois, le prix à payer a été terrible. Quelle malédiction me poursuit, que sans cesse le fardeau des secrets que je porte s’accroisse ainsi ? Quelle force me pousse à écarter les voiles, et à contempler l’indicible ?
Peut-être est-ce mon héritage Kitsuki, peut-être est-ce l’orgueil, peut-être est-ce, comme le murmurent certains de mes collègues, mon inextinguible curiosité. Quoi qu’il en soit, j’en sais plus, à présent, sur ce théâtre d’ombres que n’importe lequel d’entre eux.

Cela a commencé par les résultats de l’interrogatoire du prisonnier de Soshi Seiryoku, sectateur du Seigneur Lune et maho-tsukai présumé.
Yogo Chihiro m’a fait son rapport. Le prisonnier a été d’une surprenante résistance. Néanmoins, les supplices ont fini par le plonger dans un état de délire où il ne parvenait plus à distinguer la réalité du phantasme, et le shugenja en a profité – comme il me le fait savoir avec une moue à mi-chemin entre la satisfaction et l’excuse – pour se faire passer pour un de ses complices et ainsi lui extirper une partie de ses informations. Le procédé était bien peu honorable, mais c’était sa seule opportunité de remplir sa mission, le prisonnier étant à présent dans un coma profond. Bien évidemment, sa remarque m’a renvoyé immédiatement à l’entretien que j’avais eu avec Rauque, où j’avais usé du même subterfuge en me faisant passer pour Sourcil. Le miroir que me tend cet individu des plus vils rend la comparaison d’autant plus cruelle.
En tout état de cause, il a appris que le prisonnier et les autres sectateurs du seigneur Lune – dont un dénommé Aki - se réunissaient dans un certain bâtiment du quartier des pêcheurs. Je note soigneusement l’information. Vu l’endroit, situé dans ce dédale de petites rues typique du quartier des pêcheurs, investir l’endroit ne sera guère facile, si nous voulons éviter un fiasco du même ordre que celui de l’arrestation du chef des ninja.

Mirumoto Musashi est allé rendre visite à Shosuro Jocho. Celui-ci le reçut courtoisement, et l’interrogea sur Isawa Moshibo, qui semblait être un personnage redoutable. Musashi resta coi, et s’enquit poliment de la façon dont son collègue – auquel il avait pensé accoler bien des adjectifs mais pas celui-ci – méritait pareille réputation. Jocho l’informa qu’apparemment, les personnes qu’il n’appréciait guère avaient une fâcheuse tendance à tomber des ponts. Musashi resta perplexe, et en vint au motif principal de sa visite.
Il l’informa des révélations du défunt forgeron Kaiu ; le wakizashi que celui-ci lui avait offert était très certainement une arme Souillée, à l’égale du katana que lui-même avait reçu. Avec son honnêteté habituelle, le Dragon lui dit que lui-même avait été affecté par la Souillure en combattant l’oni et que le katana semblait avoir agi comme une sorte de conduit maléfique qui avait transmis la Souillure de la créature à son porteur. Le fils du gouverneur – qui ne portait pas l’arme en question – l’a remercié de sa franchise ; il lui a dit qu’il ne portait pas habituellement ce wakizashi, et qu’il ne l’avait jamais utilisé pour combattre. En ces conditions, n’est-ce pas, il était improbable que la Souillure l’ait affecté. Quand Musashi-sama nous rapporta cette conversation, je doutais en moi-même de la fiabilité des affirmations de Jocho-sama ; sa loyauté par rapport à son clan – au regard des futurs engagements avec Matsu Aiko – lui imposait de toutes façons de clamer l’absence de Souillure. Comment aurait-il pu en être autrement ?

De mon côté, au sujet de l’apparition du fantôme de Soshi Seiryoku, j’ai pu rencontrer Kitsu Senshi. La vénérable shugenja m’écoute attentivement – elle, au moins, ne doute pas de la véracité de mes dires. Non seulement elle m’écoute, mais elle m’incite également à la plus grande prudence. Il est tout à fait possible que cette rencontre se reproduise, et que la fois prochaine, cela se passe fort mal. Quelque chose a dû attirer l’attention du fantôme sur moi. Alors qu’elle parle, je me remémore la barque sur le fleuve dans la nuit, la tête de la maho-tsukai, roulant contre le bois, et articulant un mot muet en me regardant : Kolat.
Avec respect, je m’enquiers des précautions à prendre. Elle me conseille d’en parler à Isawa Moshibo, qui pourra prendre des précautions classiques, et me confie par ailleurs un pendentif en cristal, susceptible de me défendre contre l’apparition. Je la remercie et prends congé.

Pendant ma rencontre avec Kitsu Senshi, Rauque se rend au Palais de justice, et me demande. En mon absence, avec un peu de réticence il transmet l’information qu’il est venu apporter à Kakita Yoshiro : il a cherché à identifier quels pourraient être les sectateurs du Seigneurs Lune, et il croit avoir une piste. Des individus louches se rendent chez une eta dénommée Songe-Creux qui s’intéresse aux « serpents » et aurait des relations haut placées – qu’il ne peut bien évidemment pas nommer. Yoshiro lui ordonne de surveiller les suspects. J’apprendrais le détail de cette conversation par Rauque lui-même, lors de notre conversation subséquente. Ce que me confiera Rauque à cette occasion, c’est qu’en fait Songe-Creux voit quelqu’un que nous connaissons bien, quelqu’un que certains considèrent comme un historien avec d’étranges lubies, comme un herboriste excentrique, un original ou un fou, mais, avant tout, quelqu’un de parfaitement inoffensif : Asako Kinto. Ce développement imprévu me plonge dans l’embarras. Blâmer l’assassinat de Naritoki sur une secte mystérieuse et maléfique ayant des émules chez les eta est une chose ; impliquer des samouraï – de surcroît vraisemblablement innocents - en est une autre. J’ordonne à Rauque de cesser sa surveillance, de crainte qu’il ne se fasse repérer, et je vais parler de ce développement à Yoshiro-sama ; nous convenons que pour l’instant il vaut mieux étouffer l’affaire.

Je vais ensuite voir Michisuna, et entreprends de préparer en sa compagnie la soirée poétique qui va être la partie artistique du mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, prévu dans deux jours. En effet, la lune cette nuit-là sera la plus belle de l’année, et c’est donc une nuit tout spécialement dédiée aux poètes. Dans le même temps, mes collègues recherchent des cadeaux de mariage appropriés.
Je cherche l’inspiration, pour célébrer et honorer cette alliance ; elle met un peu de temps à se manifester mais grâce aux Fortunes je parviens à coucher sur le papier quelques poèmes dont je suis assez satisfait. Celui-ci reste mon préféré :
Rejoins mon jardin
Partageons les fruits d’automne
Echangeons nos coupes

Trois et trois et trois pour deux
Un court instant, une vie


Cet exercice plaisant me distrait de mes pressentiments quant à la nuit qui arrive. Je sais que le fantôme de Seiryoku ne me laissera pas en paix. Elle a un message à délivrer – et n’aura de cesse que lorsqu’elle se sera fait entendre.

La nuit tombe sur Ryoko Owari, avec la douceur d’un drap de soie sur le corps nu d’une courtisane ; mais je la sens porteuse de maléfices.
Moshibo, auquel j’ai fait part des recommandations de Kitsu Senshi, m’a assuré qu’il fera le nécessaire. J’ai placé le pendentif de la shugenja autour de mon cou. Je reste éveillé un long moment, tentant vainement de porter l’inspiration de cet après-midi vers de nouveaux sommets. Mais celle-ci me fuit, et je finis par aller me coucher.
Quelque chose me réveille – un pressentiment, ou peut-être un frisson – je vois ma respiration qui s’exhale, blanchâtre dans l’air subitement glacial de la chambre. « Elle » est là, toute proche. Saisissant mon pendentif à la main, je me lève silencieusement. J’entends une voix connue de l’autre côté du shoji – Moshibo, en train d’invoquer les kami, d’après le ton – quand le shoji s’ouvre à la volée, et une violente tornade s’engouffre dans la chambre, envoyant voler mes rouleaux dans tous les coins de la pièce, en un soudain automne littéraire. Je résiste au vent furieux et, entre les papiers épars, je vois la silhouette blanchâtre du fantôme de Soshi Seiryoku.
Le fantôme, insensible à la tempête, me tourne le dos, et glisse vers un adversaire hors de vue dont je devine l’identité : Isawa Moshibo. Je prends mon pendentif dans le creux de mon poing, et sors de la chambre pour aller frapper le fantôme de cette arme improvisée.
Dans le couloir, je vois le shugenja Phénix, qui s’est prudemment reculé, et le fantôme livide aux longs cheveux noirs ; puis dans ce même mouvement glissé, que ne pourrait avoir aucune créature humaine, alors même que je m’avance pour la frapper, elle se retourne et tend vers moi ses mains avides…

Je savais, bien sûr, ce qui allait advenir, même si j’ignorais qu’en sortant de ma chambre j’étais sorti du charme de protection qui avait été mis sur son seuil par Isawa Moshibo.
Comment pouvais-je céder à la tentation, sachant ce qu’il allait se passer ?
Comment pouvais-je ne pas y céder ?

Elle me toucha, je me sentis basculer dans un trou noir puis, sur les ailes de sa mémoire, je flottai à nouveau et revis la cellule où depuis plusieurs jours ses bourreaux la torturaient.
Ils l’avaient contrainte à donner son nom à un oni – ils l’avaient contrainte à devenir une maho-tsukai. Elle ignorait toujours pourquoi, ou qui ils étaient. Ils pensaient l’avoir vaincue, mais en fait, elle avait plus de connaissance de la maho qu’ils ne l’imaginaient. Elle saurait utiliser ces pouvoirs maléfiques contre ses geôliers et se venger d’eux ; ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Il lui fallait attendre, mais, au bon moment, quand elle aurait gagné leur confiance, quand ils penseraient l’avoir intégralement en leur pouvoir, elle frapperait.
Puis une nuit de plus se passa. Quand elle se réveilla, elle était chez elle, au milieu de ses serviteurs.

C'est alors que le véritable cauchemar commença. Il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que ses serviteurs ne gardaient aucun souvenir de sa disparition. Ils se rappelaient clairement l'avoir accompagnée depuis Shiro no Soshi, la nuit à l'auberge, sans incidents notables, l'arrivée à Ryoko Owari, puis la semaine sans histoire qui s'était écoulée depuis.
Seiryoku était terrorisée : était-elle en train de devenir folle ? Son corps ne portait aucune trace de torture - et pourtant le visage au bout de sa langue prouvait qu'elle avait bien remis son âme aux forces des ténèbres.

C'est à ce moment que son plus fidèle serviteur se tourna vers elle et lui parla d'une voix étrange.
« Vous avez compris, désormais ? »
Seiryoku le regarda, abasourdie.
« Je devine, à votre visage ahuri, que ce n'est toujours pas le cas. Bien, je vais donc vous expliquer. Nous vous avons kidnappée sous le nez de vos serviteurs, puis remplacée par un sosie si parfait que ceux qui vous servent depuis des années ne se sont rendus compte de rien. Puis, après votre "retour", nous avons remplacé l'un de vos serviteurs… et vous ne vous êtes rendue compte de rien. Nous pouvons faire ce genre de chose. Souvenez-vous en si vous décidez de nous trahir : toute personne à qui vous pourriez aller demander de l'aide, pourrait être l'un de nous.
- Qui êtes-vous ?
- Toujours perplexe ? Je vais vous donner un indice : les nœuds des législateurs triomphent. »
Les sourcils de Seiryoku s'arquèrent en signe d'incompréhension, puis se froncèrent brutalement sous l'effet de la peur, tandis qu'elle murmurait un mot : « Kolat…
- Parfait ; je savais que vous étiez suffisamment brillante pour faire un outil efficace. Voici une explication plus précise ; les nœuds - ce sont les liens des différentes manipulations que nous tissons les unes aux autres. Vous serez l'un de nos liens, alors n'oubliez pas qui tire vos ficelles. Les législateurs - nous édictons les règles, nous décidons du futur des nations, nous dictons le cours de l'histoire. Triomphent - nous ne connaissons pas l'échec. Si vous ne me croyez pas, essayez de raconter à quelqu'un ce qui vous est arrivé. Cela nous permettra de savoir combien de temps il faut à un shugenja du Clan du Phénix pour savoir à quelle créature vous avez donné votre nom...
- Qu'attendez-vous de moi ?
- Que tu sois notre esclave ; une obéissance absolue et inconditionnelle. Tâche de te faire à cette idée. »

Je repris conscience un peu avant l’aube. Les visages anxieux de mes amis étaient autour de moi. Je sentais dans ma poitrine un froid glacial, à l’endroit où le fantôme m’avait touché.
Et autre chose, aussi, alors que me revenait en mémoire ce que j’avais vu par les yeux de Seiryoku. Une ombre, et une peur, et peut-être les deux étaient-elles liées. Connaissant ce que je connaissais, je ne pourrais plus regarder le monde avec la même innocence. Et alors même qu’ils me regardaient avec inquiétude ou compassion, je me demandais lequel de ces visages familiers cachait en fait l’esprit froid et calculateur d’une de ces créatures maléfiques – Kolat.

Le lendemain, je repartis voir Kitsu Senshi ; au regard que me jeta la Lionne, je compris qu’elle se demandait si je ne l’avais pas fait exprès ; en tous cas, elle me mit sévèrement en garde. Un nouveau contact avec le fantôme pouvait avoir des conséquences très graves. Je compris tout à fait son allusion quand elle me dit que je pourrais passer un seuil : le passage du fantôme avait laissé sa trace en moi. Elle me conseilla fortement de dormir sous de multiples protections, et je résolus de dormir la nuit suivante au temple d’Amaterasu, ce que je fis.

Pendant ce temps, Isawa Moshibo recevait la visite d’un certain Soshi Miyake. De ce que je compris, celui-ci était venu lui demander les parchemins récupérés dans la demeure de Soshi Seiryoku. Ces parchemins, en effet, correspondaient à des parchemins appartenant de droit à l’école de shugenja Soshi, et il ne souhaitait pas qu’ils tombent en de mauvaises mains.
Le Phénix lui fit savoir que d’une part, ces parchemins étaient des pièces à conviction appartenant à la Magistrature d’Emeraude, et d’autre part, certains de ces parchemins étaient vraisemblablement des parchemins de maho, même si lui-même était incapable de faire la différence. Il voulait bien lui remettre les autres parchemins, ceux dont l’innocuité était assurée – ce qu’il fit en lui remettant la correspondance de Seiryoku. Il avait confié les autres parchemins à la garde de Matsu Aiko, qui les avait acceptés sans plus de questions.
Le Soshi avait bien sûr conscience de la rivalité qui opposait les écoles de shugenja Isawa et Soshi. Il tenta de manœuvrer pour que la garde des parchemins restants lui soit confiée, mais dut repartir bredouille.
Cette visite n’allait pas être sans conséquences, comme mes collègues purent s’en apercevoir le soir même.

Le soir arriva. Malgré les assurances de Musashi, Amako-sama avait du mal à s’endormir. Elle s’inquiétait des évènements récents. Elle se pressa contre le corps endormi de son époux, qui l’entoura d’un bras protecteur. Tant qu’il serait là , rien ne pourrait lui arriver, à elle ou à la vie qu’elle portait dans son ventre.
Dans le couloir, Hida Aki et Isawa Moshibo montaient la garde. Le Phénix avait réinscrit sur les montants du shoji ses kanji de protection. Patiemment, ils attendaient.
Vers minuit, une odeur de brûlé les alerta : les montants du shoji étaient en train de noircir. Une légère fumée montait du bois en train de se calciner. Quelque chose tentait de forcer le rituel de protection.
Le Crabe sortit sa dague de cristal.
Au bout du couloir, il vit une silhouette blanche, et se précipita vers elle. Une ombre noire apparut dans son dos. Prévenu par un cri du Phénix, le Crabe se plaqua contre le mur, et d’un réflexe fulgurant frappa la chose de sa dague de cristal. Il entendit un cri suraigu – douleur ? colère ? – dans sa tête, puis, comme un raz de marée, il sentit une volonté hostile assaillir son esprit. Des voix multiples s’élevaient, lui murmurant des messages à demi intelligibles de douleur et de désespoir ; il sentit des émotions inconnues l’envahir et menacer de l’entraîner dans un maelström d’une violence inouïe. Face à cette tornade mentale, le Crabe fit comme il faisait d’habitude : il encaissa, et tint bon.
La totalité de l’attaque ne dura en fait que quelques secondes ; aussi rapidement qu’elle était venue, la nuée sombre se dissipa. Le fantôme, au bout du couloir, avait également disparu.

Au même moment, Aiko se réveillait en sursaut ; quelque chose n’était pas normal. Instinctivement elle dégaina le katana situé à la tête du lit, et fouetta l’air, sans rencontrer de résistance. Accroupie, tous les sens en éveil, elle n’entendit rien, sauf un très léger bruit d’aspiration en provenance du shoji. Elle cria pour donner l’alerte, et resta sur ses gardes.
Aki, puis Yoshiro arrivèrent au pas de course : aucun bruit, aucune trace. Aki se rua dans le jardin, et réussit à voir une petite silhouette translucide – un kami de l’air – se glisser au-dessus de la clôture du jardin. Il escalada agilement celui-ci et eut le temps de voir une silhouette humaine – un homme de petite taille - tourner les talons. Il se lança à sa poursuite.
Il réussit à le suivre au début, puis le perdit en tournant le coin d’un bâtiment : personne en vue, aucune trace de pas. Aki était néanmoins familier du sortilège utilisé par Moshibo, et entreprit de balayer méthodiquement l’air de son katana. Il heurta effectivement à un moment un obstacle invisible, mais ne réussit pas à atteindre le shugenja, et revint avec l’information qu’il devait s’agir d’un spécialiste de l’Air.

Aiko, après avoir vérifié que les parchemins confiés à sa garde étaient toujours en place, demanda alors au Phénix si elle devait savoir quelque chose au sujet de ces parchemins – c’est alors que Moshibo lui relata sa conversation avec le Soshi – ce même Soshi qui, de toute évidence, venait de faire une première tentative pour les récupérer. Ceci devait être confirmé par la tentative de Moshibo de situer magiquement ledit Soshi sur la carte de Ryoko Owari : non seulement le shugenja se sentit observé, mais il était déjà en train de quitter le quartier au moment où le sort avait été lancé.

Le lendemain matin, après cette nuit fort brève, Isawa Moshibo, Mirumoto Musashi, Mori – le heimin nommé par le Champion d’Emeraude pour aider Moshibo à résoudre ses problèmes d’agriculture – et Colombe partirent ensemble pour faire un diagnostic plus fin des surfaces cultivables et de celles à prévoir dans la répartition future entre pavot et cultures vivrières.
Musashi et Moshibo prévoyaient bien sûr d’être de retour pour la soirée, puisque c’était ce jour-là que se déroulait le mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, auquel nous étions tous invités ; l’exception notable était Aiko, la seule d’entre nous à être invitée en plus à la cérémonie privée, à laquelle n’assistaient en principe que les intimes de la famille.

Nous étions tous en train de nous préparer avec l’aide des conseils avisés de dame Amako, quand un heimin se présenta. Il avait un message à transmettre au magistrat d’Emeraude Kitsuki Katsume. Mais j’étais absent de notre résidence, étant parti récupérer le masque que j’avais commandé auprès de l’artisan qu’Osako-san m’avait recommandé. Après un bref intermède avec Aiko, le messager apporta le message à Musashi, puis à Yoshiro : Takeshi, le samouraï Guêpe missionné pour retrouver Otaku Naishi, l’avait retrouvée grièvement blessée dans un village dont il donnait le nom – celui-là même dont venait le heimin. Apparemment, sa sœur Otaku Genshi l’avait retrouvée, défiée en duel, et, ayant lavé l’honneur de sa famille, l’avait laissée pour morte. Le Guêpe demandait à ce qu’un représentant de la magistrature d’Emeraude accompagne le messager pour qu’il puisse continuer sa quête – celle de Kaeru.
Nous étions tous pris par la réception officielle ; aussi ce fut la ronin Colombe qui fut chargée de suivre le messager et de veiller sur Naishi jusqu’à notre arrivée.

Bien qu’Aiko ait été invitée en tant que représentante officielle de la magistrature à la cérémonie privée, sa présence fut fort remarquée – surtout qu’elle avait été placée juste à côté du fils du gouverneur. Les regards de l’assistance allaient presque autant de ce côté que du côté des mariés, et les commentaires allaient bon train.
Une certaine tension était perceptible chez la Lionne lorsqu’elle nous rejoignit à la réception officielle, bien qu’elle se montrât impassible. Nul doute que cette cérémonie lui soit apparue comme une funeste répétition.
La réception elle-même fut moins intime mais très animée. Comme à mon habitude, j’observais.

Bayushi Saigo fit son entrée, suivi à distance respectueuse par sa ravissante épouse, Bayushi Tokiko. Derrière lui, le visage triste de Bayushi Saisho, la veuve du défunt Korechika. Comme un aimant, le regard de Yoshiro se porta sur Tokiko, et s’y arrêta. Il buvait littéralement sa présence. Au bout d’un moment, il s’avança vers le trio. Dans la conversation qui suivit, Saigo s’arrangea pour s’interposer systématiquement entre lui et Tokiko, tout en lui suggérant qu’un rapprochement avec Saisho serait opportun. Yoshiro se retrouva donc à deviser avec Bayushi Saisho tandis que Saigo et son épouse s’éloignaient. A moins de passer pour un rustre, il ne pouvait s’éclipser, et entreprit donc d’égayer la veuve par ses propos.
Bayushi Saisho avait un visage hanté, d’une invincible tristesse. Elle semblait terrifiée par l’avenir, et peut-être par quelque chose d’autre, peut-être en rapport avec un chant poignant entendu près de sa volière d’oiseaux exotiques.

Mirumoto Amako, en dépit de sa grossesse bien avancée, tint à accompagner personnellement son époux à cette réception qui réunissait toute la bonne société de Ryoko Owari.
Abandonnant temporairement son épouse, Musashi s’isola quelques instants en ma compagnie pour m’informer du message reçu à notre résidence en provenance de Takeshi-san. Je ressentis un pincement au cœur en apprenant les conséquences de mon absence. Bien que j’eusse réussi à masquer ma consternation à Musashi, je suppose que cette affaire et les affres où elle me plongea furent responsables de ma piètre prestation lorsque j’entrepris un peu plus tard de participer à l’exhibition poétique aux côtés de Michisuna-san.
Musashi rejoignit ensuite Yoshiro, et son attention fut attirée par la jeune femme discrète qui accompagnait Saisho, et dont le kimono portait le mon de la famille Yogo. Il émanait d’elle comme une tension – pas un danger, non, mais quelque chose qui éveillait en lui son « sens du Dragon ». Depuis qu’il suivait l’enseignement de Kitsuki Jotomon, il avait de temps à autre ces intuitions, sans pouvoir en expliquer la nature ou la signification. Cette jeune femme, qui se présenta modestement comme Yogo Kohime, une amie de Bayushi Saigo, était probablement plus que ce qu’elle apparaissait être au premier abord.

Jocho, lui, ne quittait pas Aiko d’une semelle. Yogo Osako, qui observait Jocho avec la même attention soutenue que Yoshiro pouvait apporter à Bayushi Tokiko, regardait la scène avec amusement. Ce ne serait assurément pas un mariage heureux.
Aiko finit par abandonner son soupirant, et s’entretint un moment en privé avec Ikoma Yoriko. Je vis son visage se décomposer. Yoriko lui avait appris que les fiançailles avec Jocho auraient lieu dans deux mois.
Aiko attendit suffisamment longtemps pour ne pas paraître impolie, puis repartit à la résidence, très abattue, en compagnie de Moshibo.

Après le départ d’Aiko, Jocho entreprit de vider quelques coupes de saké avec Aki, tout en l’interrogeant sur Moshibo et d’autres sujets. Puis il entreprit de discuter de même avec Yoshiro, avec lequel il convint finalement de terminer la soirée sur l’Ile de la Larme.

Moshibo était parti initialement en compagnie d’Aiko, mais s’aperçut rapidement que son ombre avait un comportement étrange. Après avoir tenté de circonvenir le problème – il se souvenait fort bien des ombres qui défendaient les biens de Seiryoku – il décida finalement de discuter avec elle. Son ombre avait reçu pour mission de le suivre – encore un tour, probablement, du shugenja Soshi. Le Phénix entreprit de négocier avec l’ombre, et eut gain de cause.
Mais certains racontent qu’on aurait surpris un fort respectable samouraï Phénix à faire un spectacle légèrement incongru d’ombres chinoises sur l’Ile de la Larme…

Un dernier chapitre de l’histoire de Seiryoku reste à écrire. Je n’ai pas vu ces évènements puisque cette nuit-là comme la précédente, j’étais réfugié au temple d’Amaterasu. Mais Musashi et Aki, qui s’étaient installés derrière un paravent de ma chambre à la résidence, en furent les témoins directs.
Pour la dernière fois, à l’heure la plus sombre, le fantôme blafard de Seiryoku apparut ; tendant ses bras livides vers ma chambre, il tenta vainement d’y pénétrer. Alors qu’il s’obstinait dans sa lutte vaine, la nuée sombre de la veille apparut – obscurité encore plus noire contre la pénombre du couloir. La bouche du fantôme s’arrondit dans un O muet, tandis que de grandes striures sombres apparaissaient dans sa silhouette blafarde. Déchirée, lacérée, dévorée, sa silhouette s’effilocha progressivement, jusqu’à ce qu’elle ait disparu sans laisser de traces.
D’un seul coup, l’air se fit moins oppressant, la nuit moins menaçante. Les dormeurs respirèrent plus librement.
Amako-sama, qui s’était recroquevillée sur un côté, sa main cherchant à tâtons son époux absent, se détendit, et son souffle redevint égal. Dans son ventre, le bébé se retourna, et décocha un coup de pied qui fit une petite bosse momentanée sur le ventre lisse.
Aux âmes perdues
Dans les ténèbres errantes
Un mot, un espoir
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 10 nov. 2005, 14:09

Chapitre 21 – Un souci de moins

Sans nous être concertés, Hida Aki et moi nous retrouvons dans l’écurie de la résidence très tôt le matin juste après le mariage de Shosuro Kimi et Ide Asamitsu. Un simple regard suffit : nous savons l’un et l’autre l’urgence de la situation. Nous sellons nos chevaux et nous apprêtons à sortir de la résidence quand nous voyons arriver Kakita Yoshiro. Le Grue porte toujours ses habits de cérémonie. Très digne, il nous demande de bien vouloir lui accorder le temps de se changer pour se joindre à nous. Il ne fait aucun commentaire sur la nuit qui vient de s’écouler, bien que son teint blême révèle qu’il n’est pas au mieux de sa forme.
Nous partons donc de concert vers le village où gît, blessée, Otaku Naishi, sous la garde de Colombe : Naishi, notre clef d’accès à Kaeru ; Naishi, la Licorne couarde, que j’ai aidée à fuir en rançon de la vérité ; Naishi, qui tient ma réputation et ma destinée entre ses mains.
Nous chevauchons sans mot dire. Quelques heures plus tard, nous arrivons au village.

Nous entrons dans l’auberge. Avant d’ouvrir le shoji de la chambre, Yoshiro et moi nous annonçons – ce qui est une bonne idée : Colombe est juste derrière, un genou à terre, la main sur la garde de son épée. Derrière elle, Naishi est allongée, la poitrine bandée, et – grâce soit rendue aux Fortunes – apparemment inconsciente.
Nous interrogeons l’aubergiste, qui nous a accompagnés : c’est le samouraï Guêpe qui l’a amenée ici, elle était déjà dans cet état.
Nous autorisons Colombe à aller se restaurer – en effet, fidèle à la mission que nous lui avons confiée, elle n’a pas quitté le chevet de Naishi. Yoshiro s’éclipse également, soi-disant pour aller interroger l’aubergiste. En fait, bien évidemment, il interroge Colombe… et Naishi a déliré, cette nuit…
Aki est resté en bas – comme d’habitude, en arrivant, sa priorité était d’aller rafraîchir son gosier. En l’occurrence, son goût pour le saké ne l’empêche pas d’observer deux ronin armés d’arcs qui décident de partir subitement peu de temps après notre arrivée. Saisi d’une intuition, il décide de leur emboîter discrètement le pas.
Bien lui en prend. Les ronin se dirigent vers la forêt, et s’installent dans un bosquet… qui surplombe la route de Ryoko Owari. Un endroit idéal pour une embuscade.
Il revient à pas de loup et nous informe de ses observations. Il y a toutes les chances que ce soit des hommes de Kaeru.

Nous mettons un plan au point : Yoshiro et moi partirons en carriole avec la blessée, afin d’attirer l’attention des assaillants, tandis qu’Aki et Colombe les prendront à revers. La synchronisation de l’attaque a besoin d’être parfaite.
Une nouvelle fois, nous avions sous-estimé notre adversaire. Seules les Fortunes, et la valeur de Hida Aki, ont permis que nous nous en tirions la vie sauve.

Ce dont se sont aperçus Aki et Colombe, en approchant prudemment à pied, c’est que leurs adversaires, eux, étaient montés – hypothèse que nous n’avions nullement envisagée, et qui changeait considérablement la donne.
L’autre chose imprévue, que nous allions découvrir à nos dépens, c’est que les cinq ronin avaient deux comparses de l’autre côté de la route – également montés et pourvus d’arcs. Ce n’étaient pas cinq ronin à pied que nous allions affronter, mais sept cavaliers dont plusieurs pourvus d’arcs.
Le Crabe ne se démonta pas : empoignant son tetsubo, il abattit la monture du premier ronin, puis du deuxième, alors que nous entamions notre approche avec la carriole. Colombe n’eut pas autant de succès : dès le début de l’engagement, elle tomba, grièvement blessée par une flèche.
De notre côté, nous fûmes la proie d’un tir nourri et inattendu, sans qu’heureusement nous soyons blessés. Yoshiro choisit de charger ses assaillants sur le flanc droit – chose malaisée dans la forêt ; quant à moi, je m’étais joint à lui mais ma monture, blessée par un tir venu de la gauche, me jeta à terre. Ne souhaitant pas laisser ces nouveaux adversaires libres de leurs actions, j’entrepris de les charger à pied, lame au poing.
Ceux-ci choisirent de me contourner à cheval : même s’ils lâchèrent au passage une bordée de flèches, ils avaient une autre cible. Naishi inconsciente ne pouvait leur opposer aucune résistance.
Ayant abattu deux adversaires, le Crabe vit que son nouvel adversaire s’apprêtait à le charger à la lance ; il se plaça derrière un arbre, et attendit. Le ronin chargea… et le manqua. Aki, lui, ne le manqua pas. Renversé par un coup magistral en pleine poitrine, le ronin tomba de son cheval, mort sur le coup.
Le ronin suivant tenait Aki en joue avec son arc. Aucune personne sensée ne chargerait un adversaire pourvu d’un arc, n‘est-ce pas. Aucune… sauf un Crabe.
A la fin de l’affrontement, il y avait un Crabe avec deux flèches dans le flanc, et un ronin mort.
La charge de Yoshiro ne fut pas aussi fructueuse : il blessa légèrement son adversaire, et fut désarçonné, s’assommant contre une branche d’arbre.
En vérité, les ronin auraient pu nous exterminer : nous n’étions plus en état de leur résister. Mais ils avaient accompli leur principale mission, plusieurs d’entre eux avaient été blessés, et il y avait un Crabe indestructible caché dans la forêt : ils décidèrent de partir, en récupérant leurs blessés. Une nouvelle fois, on retrouvait la marque d’Insaisissable : il n’abandonnait pas ses hommes.
Quant à nous, nous fîmes le bilan de cette peu glorieuse échauffourée : nous étions tous blessés, Colombe, Aki et Yoshiro grièvement. Aki avait récupéré un pendentif en argent avec une tête de cheval sur un des morts, nous confortant dans notre hypothèse que les troupes de Kaeru comptaient de nombreux Licornes. Otaku Naishi était morte, deux flèches dans la poitrine.
Intérieurement, j’éprouvais un secret soulagement : la bouche de la Licorne était close – définitivement. Yoshiro et Colombe pouvaient avoir des doutes, mais aucune évidence. Seul Yoshiro essaya de m’extirper des informations, mais je n’avais rien à lui dire !

La semaine qui suivit fut consacrée à la visite des villages pour Moshibo, Musashi et le heimin Mori ; Matsu Aiko, quant à elle, partit pour les terres du Lion pour une courte visite.
A la fin de la semaine, le Phénix annonça à Yoshiro que son évaluation préliminaire des terres consacrées à la culture du pavot était terminée. Il allait maintenant procéder, dès le lendemain matin, à la phase suivante : annoncer aux villageois qu’à présent seulement un vingtième de ces terres devait être consacré à la culture du pavot ; le reste devrait être dorénavant voué à d’autres cultures. Faute de quoi, leurs terres seraient rendues infertiles…
Yoshiro-sama se montra fort agité à cette annonce : il était de son devoir d’informer le gouverneur de la démarche, n’était-il pas possible de surseoir pour une journée au début de cette action ?
Le Phénix se montra intraitable. Il avait dit au Grue qu’il le préviendrait quand la phase d’inspection prendrait fin, et il avait tenu parole ; mais il n’était pas question de différer même d’une journée la suite des opérations. Sa résolution était prise.
De fait, dès le lendemain matin, il partait en compagnie de Mori, de Mirumoto Musashi et de Matsu Aiko. Yoshiro, le cœur lourd, se rendit de son côté chez le gouverneur Hyobu, avec le blanc-seing reçu du Champion d’Emeraude.
Bien évidemment, dès le lendemain matin, nous étions tous convoqués chez Hyobu-sama.

Le gouverneur était là, ainsi que Jocho-sama, Gobei-sama, et Osako-san ; ces derniers furent les témoins parfaitement silencieux de l’entretien. Tous les magistrats d’Emeraude étaient présents.
Le gouverneur nous demanda de confirmer que nous nous apprêtions à ordonner aux paysans de diminuer les surfaces cultivées en pavot ; elle souligna notre méconnaissance des conséquences économiques d’un tel acte, et que le maintien de l’ordre public nous incombait ; elle mentionna également que le document du champion d’Emeraude n’était guère précis quant aux limites de notre champ d’action, et qu’il lui paraissait impératif de vérifier celles-ci avant toute action ; elle indiqua enfin qu’agir maintenant, sans attendre la prochaine récolte, était risquer la famine pour une grande partie des paysans – non pas que la santé de ces derniers inquiétât de si nobles magistrats, naturellement.
En bref, elle nous fit bien sentir – s’adressant plus particulièrement à Moshibo, mais nous regardant chacun à tour de rôle - que nous étions des irresponsables ayant pris une décision criminelle.
Nous fîmes tous front, même Yoshiro, à ma grande surprise. Vu ses réticences de la veille, je m’attendais en effet à ce que le Grue nous désavouât. Le gouverneur nous regardait les uns et les autres, et bien qu’elle fût particulièrement impassible, il n’était pas difficile de deviner qu’elle devait être pour le moins irritée du tour des évènements.
Les choses en étaient là, lorsque je sentis soudain un liquide chaud dégouliner de ma gorge ; pris d’un soudain vertige, je vacillais, tandis que le sang dégoulinant de ma gorge se répandait sur mes vêtements. Les gardes se retournèrent de tous côtés pour voir d’où venait l’agresseur. La Lionne comprit aussitôt ce qui se passait : quelqu’un avait dû toucher au parchemin trouvé dans la crypte Shosuro, qui m’avait été confié par le fantôme ; et la plaie que celui-ci m’avait infligée à la gorge, garante de ma fiabilité de protecteur du parchemin, était en train de se rouvrir. Dans un souffle, je confiais à la Lionne l’endroit de la cachette du parchemin, tandis que Moshibo se penchait sur moi pour étancher le sang coulant à flot. Aiko s’excusa brièvement auprès du gouverneur, et partit au pas de course vers la résidence, Jocho lui emboîtant le pas à la demande du gouverneur.
Il s’avéra en fait que c’était une fausse alerte, le parchemin était toujours là ; mais quelqu’un était passé chez moi, et chez Yoshiro-san, fouillant nos appartements, quelqu’un masqué par des kami de l’Air, d’après ce que Moshibo apprit Je résolus à l’avenir de porter le parchemin sur ma personne. M’en séparer était courir un risque mortel.

Nous ne parlâmes guère en rentrant à la résidence. Notre résolution était intacte. Le Grue, lui, partit ostensiblement rendre visite aux Bayushi.

Yoshiro espérait avoir l’occasion, bien sûr, de voir la ravissante Tokiko ; mais, avec une habileté consommée, Bayushi Saigo le félicita d’avoir saisi l’occasion qu’il lui avait suggérée, et l’amena directement à Bayushi Saisho. La jeune amie Yogo de cette dernière était également présente. Ils partirent ensemble visiter la volière, qui se révéla à la hauteur de sa réputation, Yogo Kohime se plaçant - peut-être par discrétion - systématiquement derrière eux, ainsi que le constata Yoshiro.
Yoshiro raccompagna ensuite à sa demande Yogo Kohime, qui conversa avec lui avec coquetterie. Néanmoins, le Grue se rendit compte que cela n’était qu’artifice : la jeune femme n’était nullement intéressée par sa compagnie, voire même se moquait de lui à mots couverts.

Moshibo, avant de repartir vers les villages, trouva une lettre d’un certain Soshi Sumio, de l’école de shugenja Soshi, qui sollicitait une entrevue. Il lui répondit en lui fixant un rendez-vous au temple d’Amaterasu.
Le lendemain, le Soshi était là au rendez-vous. Quelle ne fut pas sa surprise quand Moshibo étala devant lui ces parchemins qu’il était venu chercher – et que toutes les demandes de son collègue, ni ses manœuvres, n’avaient pas réussi à obtenir - en lui demandant simplement de désigner ceux qui traitaient de maho, et en lui confiant les autres, sans demander aucune contrepartie…
Le Scorpion repartit, perplexe, avec l’impression confuse de s’être fait rouler, sans vraiment comprendre comment.

Hida Aki, de son côté, avait décidé d’aller se renseigner dans le quartier des pêcheurs au sujet de la maison supposée être le lieu de rendez-vous des sectateurs d’Onnotangu. Il nous rapporta que l’endroit était très mal famé, et difficile d’accès.
Il nous dit aussi avoir rencontré un curieux personnage. Il s’agissait d’un tsukai-sagasu – un chasseur de sorciers – un homme assez âgé nommé Kuni Visten. Il était en ville incognito, et ne souhaitait pas rencontrer les Magistrats d’Emeraude – en tout cas pas officiellement. Comme objectif de sa visite, il mentionna Asako Kinto, mais se montra également intéressé par la présence de sectateurs du seigneur Lune. Je comprenais son souci de discrétion, et confiais un message à Aki à son intention. Ce pouvait être un allié précieux.

Mirumoto Musashi reçut une lettre de sa famille, qui lui apprit l’arrivée de Mirumoto Netsuko, la yojimbo demandée pour protéger son épouse, une bushi de valeur ayant suivi l’école des kensai.
Amako-sama se réjouissait également, mais pour une autre raison : sa famille à elle devait arriver bientôt en prévision de la naissance, y compris une vieille sage-femme en qui elle avait toute confiance.

Le gouverneur, de son côté, avait décrété qu’un bon nombre des exécutions prévues devaient être faites cette semaine, et avait exigé qu’Isawa Moshibo ou Matsu Aiko y assistassent. La Lionne resta donc au Tribunal, tandis que Musashi, Moshibo et Mori repartaient pour une nouvelle journée dans les villages.

Ils étaient en train de sortir de la ville quand, quelques secondes après leur passage, un échafaudage chargé de pierres dégringola… et un homme s’écrasa au sol, visiblement tombé du toit d’une maison proche.
Musashi se rua dans l’escalier de la maison en question. Quand il arriva au dernier étage, la porte d’entrée était ouverte, et il constata qu’elle grinçait. L’homme qui était tombé devait être posté au niveau de la balustrade, où se trouvaient encore un arc et des flèches, qui s’avérèrent empoisonnées – aucune chance qu‘il s’agisse d’un accident. Autrement dit, il s’agissait d’un attentat mystérieusement interrompu – et interrompu par quelqu’un que le mort devait connaître. Sinon, il aurait réagi quand la porte s’était ouverte.
Sur le mort, aucun indice de clan ou d’appartenance. Musashi fit alerter Yogo Osako par un garde-tonnerre, puis repartit en compagnie de Moshibo et de Mori. Leur mission n’attendait pas.
En chemin, le Dragon regardait néanmoins le shugenja Phénix bizarrement : « les personnes qu’il n’apprécie pas ont tendance à tomber des ponts » se rappela-t-il…
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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Kitsuki Katsume
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Message par Kitsuki Katsume » 09 déc. 2005, 19:42

Chapitre 22 – 失面 Shitsumen et 熱血 nekketsu (perte de face et "sang chaud")

Malgré la réception glaciale du gouverneur à l’annonce de la réduction de la surface autorisée à la culture du pavot, et surtout malgré la probable tentative d’assassinat avortée contre eux, Musashi-sama et Moshibo-san, accompagnés de Colombe et de Mori, ont continué leur tournée des villages pour annoncer aux paysans cette décision des magistrats.
De leur bord, suivant en cela une idée d’Aki-sama, Aiko-sama, Yoshiro-sama et le Crabe, accompagnés de la petite troupe de ronin recrutés sur notre ordre par Aki-sama, ont entrepris d’essayer de retrouver Kaeru en relâchant la monture capturée à la suite de l’embuscade dont nous avons été victime et qui a coûté la vie à Naishi. La première journée occupée à cette activité n’a pas été un franc succès. Après avoir amené le cheval sur les lieux de l’embuscade, ils lui ont donc rendu sa liberté. Mais bien que la bête les ait menés à travers les collines et les bois, elle avait régulièrement tendance à rejoindre le groupe formé par leurs montures et, une fois le soir arrivé, elle s’est définitivement jointe à eux et a refusé de les quitter.
En fin de compte, Aki-sama s’est rendu compte que vouloir appliquer cette tactique en groupe n’était sans doute pas la meilleure solution. Il a d’ailleurs été seul à vouloir persévérer sur cette voie, Yoshiro-sama, en particulier, estimant qu’il avait mieux à faire que de perdre son temps à arpenter la campagne à la suite d’un animal. Le Crabe est donc reparti seul les jours suivants, avec toute l’obstination qu’on peut attendre de ceux de son Clan.
En forme d’avertissement déguisé, le gouverneur ayant exigé sa présence pour cette démonstration sans gloire, Aiko-sama a dû assister à la séance d’exécutions publiques lors de laquelle une quarantaine de criminels arrêtés suite à nos interventions contre les trafiquants d’opium ont été décapités. Je l’ai accompagnée à cette occasion, où force m’a été donnée de constater que les hommes de la Garde-Tonnerre ne gâche pas certaines opportunités : la séance d’exécution a permis aux derniers engagés de faire la démonstration de leurs capacités à couper des têtes proprement, et les corps de certains criminels, au lieu d’être envoyés vers la morgue, étaient mis de côté afin de servir à des tests sur la qualité des armes de la garde.
Pour sa part, Yoshiro-san a alors repris des activités plus mondaines. Après une visite auprès de Sukemara-san, au sujet de laquelle je préfère ne pas me perdre en conjectures en dépit de mes soupçons, des opportunités nouvelles de satisfaire ses goûts en la matière se sont d’ailleurs présentées. En effet, comme Musashi-sama nous l’avait annoncé, une petite troupe de représentants de la Grue apparentés à son épouse est arrivée en ville à l’approche de l’accouchement de Dame Amako. Mené par Kenzo-san, le beau-frère du Dragon, et accompagné de serviteurs et servantes variés, ce petit groupe comprenait en outre Kakita Oshio-sama, cousine de Dame Amako et fille d’un daimyō de la Grue, ainsi que son chaperon, Doji Eri, une femme plus âgée et très digne, et enfin la sage-femme promise par sa mère à Dame Amako.
Je me suis senti exclus dans cette affaire : ma piètre prestation lors du mariage de la fille du gouverneur est-elle en cause ou est-ce quelque chose de plus profond ? Je ne sais, mais j’ai bien compris que je n’étais pas le bienvenu pour tenir compagnie à ce petit monde et guider les nouveaux arrivants dans la ville. Certains regards et remarques tout juste polis m’ont incité à m’éclipser rapidement et à laisser tout ce petit monde entre les mains de Yoshiro-sama, lequel s’est fait un plaisir de leur faire découvrir (ou redécouvrir ?) les meilleurs endroits de Ryoko Owari. Mon exclusion n’a jamais été aussi évidente que lors de la soirée organisée pour les nouveaux arrivants à laquelle le magistrat de la Grue fut invité mais pas moi. Yoshiro-sama et nos trois nobles visiteurs ont donc passé la nuit dans la meilleure maison de l’Ile de la Larme en compagnie du fils du gouverneur, de Bayushi Saigo et de sa délicieuse épouse, et de la veuve de Bayushi Korechika.
Diverses remarques et bribes de conversations entendues par la suite m’ont fait comprendre pourquoi Yoshiro-sama n’est pas revenu aussi heureux de cette soirée qu’il aurait pu l’être. Eri-sama possède apparemment une solide réputation d’entremetteuse dans son Clan et elle semble être venue en compagnie de Oshio-sama pour explorer les possibilités d’alliance entre cette dernière et Jocho-sama. Mais cela ne serait pas la seule raison : des discussions seraient aussi en cours visant à joindre le magistrat Grue et Bayushi Saisho. Quand on sait les… relations plutôt ambiguës que Yoshiro-sama a entretenu avec feu Korechika-sama, il n’est pas possible de ne pas sourire – intérieurement du moins – à cette perspective à la si délicieuse ironie. Surtout au vu de l’implication de Saigo-sama dans cette affaire !
Je n’ai aucune idée des positions que peuvent avoir le gouverneur et son fils sur ces sujets, mais il m’est aussi revenu que notre collègue Grue n’est pas le seul à ne pas apprécier certaines initiatives des Grues. Ikoma Yoriko serait fortement irritée de ces manœuvres qui viseraient à écarter la possibilité d’une alliance entre Jocho-sama et Aiko-sama. Compte tenu du peu d’enthousiasme que cette dernière semblait éprouver à l’idée de son union prochaine, j’aurais donné beaucoup pour assister à l’entrevue entre les deux Lionnes !

Pendant tout ce temps, écarté des mondanités pour des raisons qui m’apparaissent de plus en plus politiques, j’ai commencé à explorer les archives du tribunal à la recherche d’indices, aussi obscurs soient-ils, concernant les fameux Kolats. Ces gens me semblent des plus dangereux et je n’arrive pas à me décider à révéler leur possible existence à mes collègues. Certains diront que je me suis laissé gagner par la paranoïa et qu’une telle organisation aurait été découverte depuis longtemps si elle existait vraiment. Le problème est que ceux qui auraient les meilleures chances d’être au courant sont les membres du Clan du Scorpion ; mais, outre leur propension à ne pas dévoiler les secrets dont ils sont détenteurs sans une bonne raison, je ne peux me résoudre à leur faire confiance, car trop de choses ici à Ryoko Owari nous ont montré que nous ne pouvions pas leur faire confiance. Malheureusement, tous mes efforts se sont révélés infructueux et cette affaire me rend nerveux et maussade : comme si nous n’avions pas assez de problèmes à résoudre dans cette ville !
L’autre tâche dont je me suis occupé ne m’apportera sûrement pas de gloire. Tandis que Moshibo-san visite les paysages pour les mettre au courant des dernières mesures à propos de la culture du pavot, je me suis chargé de revoir l’organisation logistique de l’approvisionnement en graines et autres semences destinées à permettre le remplacement de cette plante par des cultures vivrières certainement moins avantageuses financièrement parlant, mais qui ont le mérite de ne pas conduire à la fabrication d’une drogue pernicieuse. La saison bien avancée n’est pas très propice à cette activité mais j’ai fait de mon mieux à partir des données collectées par Moshibo-san. Espérons que ce sera suffisant. Comme les événements à venir allaient nous le démontrer, malheureusement, plus que cela allait s’avérer nécessaire.
De façon presque anecdotique, je dois aussi mentionner que Moshibo-san a aussi été invité à une nouvelle entrevue avec le gouverneur, et que cette dernière lui a offert de le faire protéger discrètement en ville par deux gardes du corps. Je ne me hasarderais pas à essayer de comprendre les raisons profondes de son geste ; peut-être craint-elle que l’assassinat d’un second magistrat n’entraîne la prise de mesures beaucoup plus draconiennes – sans mauvais jeux de mots – par le Champion d’Emeraude.

Alors que j’étais immergé dans les archives, deux incidents mineurs m’ont momentanément distrait. Tout d’abord, contre toute attente, deux ou trois jours après avoir commencé à suivre seul la monture qui avait appartenu aux hommes de Kaeru, Aki-sama m’a un soir informé qu’il avait ramené un prisonnier et qu’il souhaitait savoir ce que mon interrogatoire donnerait. L’homme était le chef d’un petit village dont son ‘guide’ s’était approché un soir. Il l’avait bien un peu « secoué », selon ses propres termes, mais l’individu aurait seulement avoué que le bandit serait bien passé par son village il y a quelques semaines de cela et aurait protesté de son innocence, arguant que de pauvres paysans ne pouvaient rien contre des samurai en armes. Bien sûr, il prétend ne pas avoir revu les bandits depuis et n’avoir aucune idée de l’endroit où notre cible pourrait bien se terrer en ce moment. Après avoir interrogé l’homme, je suis convaincu qu’il n’en sait pas plus et je l’ai fait remettre en liberté en lui essayant de lui faire comprendre ce qu’il encourt à ne pas prévenir la justice à l’avenir. Pourquoi donc personne dans cette région ne fait-il confiance aux magistrats ? Je ne me suis pas étendu auprès de Aki-sama quant à cette libération ; j’espère que ce paysan se montrera plus coopératif à l’avenir, mais je ne crois pas que le Crabe comprendrait vraiment ma motivation. Je voudrais bien recevoir des nouvelles de Takeshi-san, mais le samurai de la Guêpe semble avoir disparu depuis l’épisode entre Naishi et sa sœur à la veille du mariage de Kimi-sama et Asamitsu-sama.
La nouvelle du second incident m’est arrivée par l’intermédiaire de Aiko-sama. Apparemment, un affrontement a eu lieu près d’une des portes de la ville menant aux quartiers des pêcheurs. Le combat aurait pris place aux environs de l’aube et aurait fait plusieurs victimes, m’apprit-elle. Tandis qu’elle se dirigeait directement vers les lieux, j’ai fait un détour par le quartier des tanneurs. J’ai réussi à voir Rauque et j’ai donc pu, comme je le pensais, obtenir quelques informations complémentaires. Apparemment, le combat n’a même pas duré une minute et a opposé un ronin seul, maniant katana et wakizashi, à une dizaine d’autres ronin ; à la fin des hostilités, le premier a disparu, laissant au sol les cadavres de ses adversaires ! D’après le chef des eta, le groupe qui a mal fini appartiendrait à des hommes obéissant à un des cartels de l’opium et, à ces allusions, je devine qu’il s’agirait de celui lié à la famille Shosuro. Un certain nombre de ces informations seront confirmées lorsque je me rends sur les lieux du massacre. Osako-san est elle aussi présente, mais elle maintient malgré son visible ennui qu’il s’agit d’une altercation sans importance entre ronin. Aiko-sama a, quant à elle, eu l’occasion de voir les corps et est déjà persuadée qu’un seul assaillant est responsable et il lui semble probable qu’un combattant utilisant des techniques favorisées par les samurai du Dragon est responsable de ce sanglant épisode. Mes informations la confortent dans cette opinion bien que je me garde de lui révéler le lien qu’il y aurait entre les défunts et la famille du gouverneur. Je n’ai de toute façon aucun témoignage digne de ce nom mais je ne vois aucune raison de provoquer un problème supplémentaire. Le gouverneur va déjà probablement être suffisamment énervée par cette affaire.

Les évènements se sont précipités quelques jours plus tard. Alors que je me trouve au tribunal avec Yoshiro-sama, Aki-sama vient nous prévenir qu’un garde l’a alerté d’un rassemblement hors de la ville : un groupe important de paysans, plusieurs centaines d’après l’information qui nous est livrée, portant des bâtons et des outils agricoles variés, se dirigerait vers la porte de la Fortune Croissante par la Route Autrefois Oubliée. Conscient que chaque minute pouvait s’avérer cruciale dans une telle affaire, Yoshiro-sama et moi-même nous sommes immédiatement dirigés vers la porte, ordonnant au Crabe de rassembler les ronin sous ses ordres et de nous suivre. Nous avons aussi envoyé un garde-tonnerre prévenir nos collègues restés au palais.
En approchant de notre destination, Aki-sama nous a fait remarquer que l’atmosphère à l’intérieur de la ville-même lui paraissait tendue et il nous sembla possible que l’émeute puisse prendre place non seulement hors des murs, mais aussi à l’extérieur.
Arrivant enfin à la porte, nous trouvons cette dernière fermée, mesure inhabituelle s’il en est durant la journée. Tandis que les ronin à notre service s’activent sur mon ordre pour l’ouvrir, Yoshiro-sama remarque la présence non loin de Bayushi Saigo et de samurai de sa Famille et il va s’entretenir avec lui. Je n’ai pas le temps de savoir exactement de quoi il retourne ; alors que la porte achève de s’ouvrir et que je donne l’ordre au Crabe de déployer ses hommes juste à l’intérieur et de se tenir prêt à la refermer le plus rapidement possible, nous sommes rejoints par Moshibo-san et nous sortons. Yoshiro-sama aurait visiblement bien tergiversé un peu en espérant voir arriver Aiko-sama et Musashi-sama, mais si nous voulons éviter que la situation ne dégénère encore plus, j’estime qu’il nous faut intercepter les paysans le plus loin possible hors des murs et je m’engage donc sans attendre ni discuter sur la route. Yoshiro-sama et Moshibo-san m’ont emboîté le pas et c’est côte à côte, la main sur la tsuba mais l’arme restée dans son saya que nous allons faire face à la foule en colère à plusieurs centaines de mètres de l’enceinte.
La situation est extrêmement tendue car le rassemblement est nettement plus important qu’annoncé initialement : plus d’un millier de paysans sont là, devant nous, et il en arrive de nouveaux d’instant en instant. Le seul point positif à ce moment-là est que la colonne sur la route s’est arrêtée en nous voyant arriver. Sa position étant supérieure à la nôtre, Moshibo-san et moi-même laissons la parole au magistrat de la Grue.
D’entrée de jeu, je me demande si je n’aurais pas dû prendre la parole ; je ne peux absolument pas nier la qualité de la rhétorique du discours de Yoshiro-sama, ni ses facultés oratoires, mais je crains que ses paroles soient difficiles à comprendre pour les simples heimin qui nous font face. Son discours serait peut-être du meilleur effet à la cour, mais ici ?! Mais mes craintes vont se révéler vaines et je revois à la hausse les capacités de mon collègue à manipuler ses interlocuteurs. Certes, il nous a fallu du temps, certes, nous avons dû faire des concessions, promettre une réduction des impôts et même une compensation non négligeable cette année – je me demande d’ailleurs comment nous pourrons trouver ces deux cents koku, mais finalement nous avons averti le massacre. Notre mort probable en cas d’échec m’aurait moins troublé que la perte de face et le déshonneur pour ma famille de finir aussi misérablement.
Malheureusement, notre action avait laissé seuls à l’intérieur, face aux citadins en colère eux aussi, les trois bushi parmi nous. D’après les informations que j’ai pu recueillir par la suite, Aiko-sama et Musashi-sama ne nous ont pas rejoints en même temps que le Phénix car ils avaient pris le temps de revêtir leurs armures. Arrivés alors que nous nous efforcions de convaincre les paysans de repartir sans violence, ce sont eux qui ont dû faire face aux artisans et petits marchands de Ryoko Owari rassemblés intra muros face à cette même porte de la Fortune Croissante. Je ne peux voir maintenant ce nom que comme un mauvais augure ! Le Dragon et la Lionne ont tenté d’ordonner à la foule de rentrer dans ses foyers, mais leur éloquence n’est pas celle d’un courtisan, seulement celle d’un guerrier. Malgré la menace de combattants en armes, la foule a refusé de se disperser ; pire, des ustensiles divers et des cruches ont été lancés dans leur direction, quoique sans les atteindre. Ce qui devait alors arriver… Aiko-sama a donné l’ordre à Aki-sama et à ses hommes de charger la foule, et les samurai de Bayushi Saigo, plus nombreux même que nous n’avions pu le constater en arrivant, leur ont prêté main-forte sans remords. Je ne peux pas parler de combat : aucun samurai n’a seulement été blessé ! Mais le sang a bien coulé, celui de ces artisans rassemblés pour nous faire part de leur inquiétude quant à leur avenir, et ce sang macule maintenant les mains de tous les magistrats, que nous ayons participé au massacre en personne ou non. Je doute fort que nous puissions désormais obtenir quelque aide que ce soit de la majorité de la population de la ville ; tout le capital de bonne volonté qu’avait pu nous obtenir notre intervention de l’an passé au temple d’Amaterasu est épuisé…
Je ne peux m’empêcher aussi de noter l’absence remarquable de la Garde-tonnerre durant cet épisode sanglant. Je suis à peu près certain que tout ceci a été organisé en sous-main par des gens au service du gouverneur, mais je ne peux en dire de même quant à la nature de son jeu, et encore moins quant à la nature de celui de la Famille Bayushi qui nous a prêté son concours dans cette affaire.
Et je ne peux pas dire avoir été surpris quand nous avons reçu une convocation de Hyobu-sama après ces tristes événements. Le gouverneur nous tient pour clairement responsables des événements de ces dernières heures et elle n’a pas l’intention de nous tendre une main secourable afin de mettre en place la politique de réduction des cultures de pavot que nous souhaitons. La répression de l’émeute dans la ville a fait au moins trente morts parmi la populace et autant de blessés grave. Malgré tout, sur le moment, nous sommes restés unis derrière cette mesure.

Une discussion âpre s’est engagée entre nous ce soir-là, et Yoshiro-sama, soutenu par Aki-sama, se sont opposés principalement à Moshibo-san. Incroyablement, le Phénix, d’habitude discret, est le tenant le plus acharné de la réduction drastique des surfaces cultivées en pavot dont il a d’ailleurs été à l’origine. Les arguments de la Grue et du Crabe, aussi recevables soient-ils d’un point de vue stratégique ou tactique, puisqu’ils apparaissent convaincus que vouloir procéder aussi brutalement envers et contre tous ne mènera qu’à un échec total, me laissent un goût légèrement amer dans la bouche ; je les soupçonne bien trop de nourrir des desseins nettement moins honorables que le laissent entendre leurs propos, sachant les liens de l’un avec Doji Sukemara et me doutant de ceux de l’autre avec Yasuki Nobuko.
Après plus d’une heure de palabre, le Phénix a finit par faire des concessions : il accepte que la réduction soit étalée sur trois ans et que les surfaces autorisées pour le pavot passent d’année en année à quarante pour cent, puis vingt pour cent, et finalement cinq pour cent de ce qu’elles sont aujourd’hui. Yoshiro-sama est chargé d’aller annoncer la nouvelle dès demain au gouverneur. Je suis certain que la plupart des trafiquants actuels d’opium, et ceux qui vaudraient bien eux aussi participer à ces affaires juteuses, se réjouiront ; ce calendrier, sans être totalement satisfaisant, va clairement leur offrir une meilleure chance pour se retourner, trouvant de nouvelles terres hors de notre juridiction pour cultiver le pavot, mais aussi leur laisser une chance de nous voir quitter la ville avant que nos mesures ne soient conduites à leur terme.
Sitôt cette réunion – lors de laquelle je suis resté malgré tout silencieux – terminée, j’ai demandé une entrevue à Musashi-sama et à Aiko-sama. Je leur ai demandé l’autorisation de me rendre à Otosan Uchi le plus tôt possible afin de pouvoir y rencontrer le Champion d’Emeraude. Mes raisons sont de deux ordres : la première, obtenir les réductions d’impôts que Yoshiro-sama a promises aux paysans en notre nom, la seconde est privée et je leur dis seulement qu’il s’agit d’une question d’honneur personnel. Je vais finir par penser que je deviens aussi manipulateur et hypocrite que le magistrat Grue à jouer ainsi de l’honneur et de la droiture de la Lionne et du Dragon : tous deux m’ont donné leur permission, et je suis parti à l’aube, « négligeant » d’en informer mes autres collègues.

Le voyage jusqu’à la capitale, effectué dans la plus grande urgence, a été éprouvant en cette seconde moitié de l’automne. Le passage de la passe de Beiden en particulier n’a pas été une sinécure, bien qu’il s’agisse d’une des principales routes de l’empire.
A mon arrivée, j’ai tout juste pris le temps de me rendre présentable avant d’aller solliciter une entrevue auprès de Satsume-sama. Je ne me fais aucune illusion, la rapidité avec laquelle celle-ci m’a été accordée n’est pas sans rapport avec les nouvelles qu’il m’a annoncées. Commençant par la tâche que j’ai entreprise en notre nom à tous, j’ai entamé l’entretien par l’exposition des arguments pour justifier une diminution des impôts qui écrasent les paysans de Ryoko Owari, à la fois en raison du trafic de l’opium mais aussi à la suite de l’assassinat de notre prédécesseur ; j’ai bien entendu utilisé l’information liée à l’autorisation qu’il nous avait lui-même donnée par l’intermédiaire de Moshibo-san, mais je lui ai aussi annoncé que nous pensions désormais connaître les meurtriers de Nartioki-sama, dénonçant donc les adorateurs d’Onnotangu, dont nous avions désormais eu la preuve concrète qu’ils étaient à nouveau – ou avaient toujours été – présents dans Ryoko Owari. M’a-t-il cru ou non ? Je n’en suis pas sûr, dans un sens ou l’autre ; il a en tout cas accepté mes explications sans me traiter de menteur. Une telle action n’aurait pu avoir qu’une conclusion : une perte totale de face qui n’aurait pu être lavée que par mon seppuku, à supposer que cette option me soit accordée. Espérons que je n’aurai pas à m’en vouloir de mes actions.
A la fin de cette première partie de mon rapport, Satsume-sama a admis que le retour des impôts à un niveau plus normal serait en effet de mise si notre action portait ses fruits. Mais il m’a aussi annoncé que suite à des plaintes et à des rumeurs diverses parvenues jusqu’à la capitale, un censeur impérial, Miya Kagenori, venait de partir pour Ryoko Owari Toshi afin d’examiner en détail notre travail sur place. Certains magistrats – non nommés bien sûr – seraient en effet soupçonnés de corruption ; si ceci devait se révéler exact, des mesures exemplaires seraient prises, et à cet effet, un contingent des Légions d’Emeraude accompagnerait le censeur. Dire que cette annonce me fit l’effet d’une douche froide est peu dire, et je dus prendre sur moi-même pour rester impassible à cette nouvelle.
Malgré tout, je décidai de procéder avec la deuxième partie de mes motivations pour venir ici, et je lui révélai tout ce qui tournait autour de l’affaire des Kolat. Si je ne peux faire confiance au Champion d’Emeraude en personne dans cette affaire, alors, de toute façon, tout est probablement perdu pour moi et pour l’Empire. Satsume-sama m’a écouté avec attention et m’a même posé quelques questions. Mais son visage n’a encore une fois rien montré, et il s’est contenté de me dire qu’il me ferait contacter sous peu si nécessaire. En définitive, je me rends compte que raconter tout ceci à l’autorité suprême en matière de justice dans l’Empire ne m’a pas vraiment soulagé, ni véritablement satisfait.

Mon retour dans les terres du Scorpion a été tout aussi dur que l’aller. Seul point positif, j’ai passé en chemin ce qui était certainement Kagenori-sama et les troupes à ses ordres. J’ai donc pu annoncer son arrivée prochaine à mes collègues qui n’auront pas eu la mauvaise surprise de découvrir sa présence à Ryoko Owari à l’occasion de la cérémonie d’accueil du gouverneur. J’ai bien entendu été accueilli avec suspicion par certains de mes collègues, en particulier Yoshiro-sama, quand je leur ai expliqué que je ne connaissais pas les détails des chefs d’enquête du censeur.
A peine étais-je revenu que j’ai reçu dans la nuit une visite inattendue : Meichozo Nisei est de retour dans la Cité des Mensonges. Accompagné d’une ronin, Shinko Yomiko, qui le sert comme yojimbo, il m’a informé que son enquête sur les sectateurs du Seigneur Lune l’a à nouveau conduit ici. Ces criminels auraient d’ailleurs en leur possession un nouveau masque maléfique qui, d’après Nisei-san, serait encore plus dangereux que celui que nous avions récupéré l’an passé ! Compte tenu de sa qualité de magistrat d’Emeraude, je l’ai informé de la présence dans la ville d’un autre tsukai sagasu ; il ne l’a pas manifesté ouvertement, mais les questions qu’il m’a posées montrent bien qu’il n’apprécie pas vraiment de savoir Kuni Visten ici lui aussi. Je voudrais pouvoir dire qu’il s’est montré moins évasif que son collègue, mais tel n’a pas été le cas : lui aussi est reparti sans me laisser de moyen pour le contacter, filant telle une ombre dans la nuit, me prévenant juste qu’il me contacterait à nouveau plus tard, entendant lui aussi mener une enquête discrète à partir des informations que j’ai pu lui fournir.

Le lendemain a été le jour de la seule véritable bonne nouvelle de ces dernières semaines. Dame Amako est entrée en labeur en fin de matinée et, après plusieurs heures angoissantes pour Musashi-sama, la sage-femme est venue lui annoncer la naissance d’un fils en bonne santé, tout comme sa mère qui aurait juste besoin de repos. Le bonheur du Dragon nous a tous mis de bonne humeur pour un soir et certains n’ont pas manqué de se moquer gentiment de son cri de joie à l’annonce de cette naissance ; même Dame Amako, quand elle a eu vent de l’incident, aurait souri, dit-on, expliquant que le « Iya » de son époux était à n’en pas douter le diminutif de Ieyasu que les montagnards employaient aisément.

Le jour suivant est loin d’avoir été aussi festif. Miya Kagenori-sama est arrivé en grande pompe dans la Cité née de l’Ordure et a été immédiatement et chaleureusement accueilli par le gouverneur. Ses troupes n’ont pas pénétré en ville, sans aucun doute un geste de conciliation envers Hyobu-sama, et stationnent dans des quartiers vers les tours de l’œil ; Kagenori-sama lui-même logera au palais du gouverneur.
Nous étions bien sûr tous présents pour accueillir cet auguste personnage. Ce dernier n’est pas très impressionnant, physiquement parlant ; pas très grand et plutôt maigre, il porte des vêtements à la coupe impeccable du dernier cri à la cour impériale, et s’exprime avec une voix haut perchée et sur un ton affecté que je ne dois pas être le seul à détester en silence. Un serviteur personnel l’accompagne partout où nous avons eu l’occasion de le rencontrer, portant son épée dans un saya magnifiquement décoré.
Notre première entrevue a été aussi désagréable que prévue : Kagenori-sama a rendu publiques les raisons de sa venue, s’étendant particulièrement sur l’étonnement qu’avait généré à la cour notre façon de mener la justice impériale dans les affaires de trafic d’opium. Il s’est en particulier attardé sur la coïncidence entre le financement d'un établissement destiné à aider les opiomanes et mis entre les mains d'un heimin parrainé par Doji Sukemara d’une part, et la très récente obtention par ce même Sukemara d'une licence de commercialisation de l'opium médicinal. Yoshiro-sama est donc le tout premier visé par son enquête. Et dans un premier temps, il nous fait savoir que notre pouvoir d’action sera limité et qu’il souhaite nous voir demeurer en ville jusqu’à nouvel ordre. Nous voici donc en quelque sorte assignés à résidence et privés d’une bonne part de nos prérogatives.
Toutefois, lorsque notre seconde entrevue, à laquelle Hyobu-sama assiste toujours, se termine le lendemain, je ne saurais dire qui est le plus dépité de nous-mêmes ou du gouverneur. Il est clair que Kagenori-sama a dû bénéficier de toutes les ressources de la cour en matière d’information et que le gouverneur a dû profiter de la soirée pour lui faire part de ses propres impressions. Pourtant, après avoir écouté les explications – ou devrais-je dire les justifications ? – que nous fournissons à ses questions, Kagenori-sama a légèrement relâché les restrictions qui pesaient sur nous. Nous pouvons désormais continuer à mener nos enquêtes, en particulier sur le front de l’opium, et même, pour des cas majeurs comme par exemple la poursuite du bandit Kaeru, quitter l’enceinte de la ville ; nous devons seulement – seulement !? – veiller à informer le censeur de toute opération importante que nous entreprendrions. De plus, il a fait savoir qu’il resterait sans doute plusieurs semaines à Ryoko Owari pour régler cette affaire. Hyobu-sama est restée impassible à cette nouvelle mais, couplée à la présence proche de troupes impériales sous le commandement du censeur, elle n’a pas dû beaucoup apprécier.

Cette liberté d’action retrouvée arrive d’ailleurs à point. En début de soirée, Kuni Visten reprend contact avec Aki-sama pour lui annoncer savoir que les adorateurs d’Onnotangu vont se réunir cette nuit, à minuit, dans les caves d’une maison du quartier des pêcheurs. Il nous prévient que cinq sorciers pourraient être présents, ainsi qu’un nombre indéterminé de participants ; il explique aussi patiemment au Crabe que tergiverser ou tenter une reconnaissance des lieux, fut-elle menée par un shugenja, aura de bonnes chances de donner l’alerte aux criminels car outre les hommes, des esprits malins sont souvent attirés par les pratiquants de la maho et peuvent les prévenir, notamment lorsque les kami sont mis à contribution près d’eux. Après cet avertissement, il ajoute d’ailleurs qu’au cas où il ne pourrait se joindre à nous pour l’attaque, mieux vaut ne pas l’attendre, et disparaît une nouvelle fois.
Il reste très peu de temps de toute façon pour préparer notre intervention. Immédiatement, malgré les risques d’indiscrétions, Aki-sama a décidé de se renseigner sur la demeure où doit prendre place cette noire cérémonie. Une petite discussion avec le chef de l’organisation des kajinin qui contrôle cette partie du quartier lui apprend que les caves de la maison en question communiqueraient avec celles de la bâtisse accolée derrière ; le tunnel serait un vestige de l’occupation de l’endroit par des contrebandiers. Qui plus est, cette seconde maison, abandonnée elle aussi, serait occupée par plusieurs des ronin qui ont afflué en ville depuis que nous avons commencé à éradiquer les différents cartels.
Munis de ces informations, quoiqu’elles semblent bien parcellaires, nous mettons au point notre plan de bataille. Nous aurions bien fait prévenir Nisei-san, mais nous ne savons où il loge, et aucun de nous ne pense – ou ne veut ? – faire appel aux kami contrôlés par Moshibo-san pour le mettre au courant. Par ailleurs, les demeures concernées par notre intervention, même si elles n’en sont pas loin, ne sont pas sur le bord de la rivière. Nous pouvons certes réserver des embarcations pour pouvoir débarquer sur le quai le plus proche, mais il ne saurait être question de pénétrer discrètement dans le dédale des ruelles qui sillonnent ce quartier, même si nous ne disposions pas des remarques de Visten-san. Finalement, seule Aiko-sama décide de solliciter une nouvelle fois l’aide de Yoriko-san. Cette dernière se postera sur un toit pour intercepter ceux qui tenteraient de fuir les demeures concernées. Les ronin que nous avons engagé seront chargés d’une tâche similaire au sol, et pour cela se disposerons autour des deux maisons dès que nous y aurons pénétré. Pour notre part, nous nous séparerons en deux groupes et interviendrons plus ou moins simultanément des deux côtés : Aiko-sama, Yoshiro-sama, Aki-sama et Moshibo-san entreront directement par la porte de la demeure désignée par Visten-san, tandis que Musashi-sama, Colombe et moi-même investirons celle dans laquelle débouche le tunnel révélé au Crabe.
Jusqu’au dernier moment, nous avons attendu, espérant que le tsukai sagasu se manifesterait, mais en vain. Après avoir fait prévenir Kagenori-sama de l’opération en cours, nous nous sommes mis en route. Les débuts de l’action se sont déroulés sans anicroche. D’un côté comme de l’autre, nous avons pu pénétrer sans difficulté, et les ronin qui occupaient les rez-de-chaussée des deux maisons sont tombés rapidement sous les coups de mes collègues bushi. Dans un cas comme dans l’autre, les trappes menant vers les caves se repéraient aisément, marquées par des bougies partiellement consumées. Fonçant alors, nous nous sommes précipités dans les sous-sols et… c’est alors que nos plans ont commencé à dérailler.
En effet, un nouveau tunnel avait été aménagé à partir de la cave où notre petit groupe, mené par Musashi-sama, débouche. Décidant aussitôt qu’au point où nous en sommes nous n’avons plus rien à perdre à compter sur la vitesse, et voyant nos compagnons arriver de l’autre cave, nous nous y engouffrons à la queue leu leu. Il est évident que l’effet de surprise sera limité puisque nous entendons une course juste devant nous.
Le premier à déboucher du passage est Musashi-sama qui, sans hésiter, se jette à l’assaut des hommes qui lui font face. Ses deux épées s’abattent et tournent dans la lumière inégale, semblant par moment se mélanger avec leurs propres ombres ; ses premiers adversaires s’écroulent et le Dragon s’avance vers les individus suivants. Quand je pénètre à mon tour dans l’espèce de caverne qui abrite cette cérémonie impie, je constate que ses occupants nous font face. Les visages des plus lointains se perdent dans les ombres mouvantes des bougies plantées ça et là, un peu au hasard, sur les parois, tandis que les plus proches me montrent leurs faces hallucinées ; tous psalmodient des paroles incompréhensibles et devant moi, tanguant en rythme, ces hommes déchirent ou entrouvrent leurs kimonos et entaillent leur poitrine de leurs couteaux. Je jette la lanterne que j’avais à la main sur le premier que je vois. A cet instant, je perçois Musashi-sama qui recule, comme soudainement frappé par un coup invisible, et s’adosse au mur qui semble être la seule chose l’empêchant de s’effondrer ; ses bras s’abaissent et l’extrémité de son katana s’en vient reposer sur le sol tandis qu’un grognement de douleur lui échappe et que sa mâchoire se crispe sous la douleur. L’un de ses adversaires s’avance, espérant sans doute l’égorger pendant qu’il ne peut se défendre ; alors je me précipite sur lui et le tranche d’un coup violent, l’envoyant dans la mort tout en ignorant les coupures qui s’ouvrent sur mon visage, mes bras et mon torse bien que personne ne s’en soit pris à moi. Derrière moi, Colombe et Aki-sama sont à leur tour entrés dans la danse, et le tetsubo du Crabe réduit en bouillie les adversaires qui leur font face. Désormais, je n’ai plus vraiment le temps de distinguer ce qui arrive à mes compagnons, engagé comme moi dans le combat, et une bonne partie de ce que je vais conté ici, je ne l’ai appris que plus tard… plus tard, quand nous avons dû constater le prix de notre échec…
Tout d’abord, avant même d’avoir pu faire face à mon adversaire suivant, le sol se dérobe sous mes pieds. Tandis que Musashi-sama, au prix d’un réflexe incroyable, réussit d’un bond à échapper à cette traîtresse manœuvre, je me retrouve au fond d’une fosse de plusieurs mètres, souffrant d’ecchymoses diverses en plus des estafilades par lesquelles s’écoule mon sang. Pratiquement simultanément, Colombe a subi un assaut similaire à celui qui avait initialement frappé Musashi-sama mais, contrairement au Dragon, elle s’effondre au sol inconsciente alors que son arme tombe à ses pieds ; pour couronner le tout, Aki-sama est frappé d’une sorte d’éclair sombre qui lui paralyse le bras droit et l’oblige à abandonner son tetsubo. Dans les instants qui suivent, alors que Musashi-sama continue sa chorégraphie de mort, Aki-sama est de nouveau victime du même sort impur qui lui immobilise cette fois la jambe gauche avant de finir lui aussi, en compagnie de Colombe toujours inanimée, au fond d’un trou qui s’ouvre sous ses pieds. Yoshiro-sama a réussi quant à lui à sauter au-dessus de ce fossé et Aiko-sama a entrepris de le contourner en longeant la paroi opposée. Alors que je me relève et m’approche du Crabe et de la ronin, Musashi-sama est à nouveau victime du sort de douleur et, sous celle-ci, recule et chute dans le trou derrière lui. Presque simultanément, le plafond qui s’écroule sur nos tête brise définitivement nos chances de sortir vainqueurs de cette confrontation : Colombe est enfouie sous les débris, le Crabe, qui ne semble pas outre mesure blessé, est toujours paralysé, le magistrat Grue et la Lionne ont survécu mais sont sérieusement touchés, quant à moi, je n’ai pas été assommé par les gravats mais je suis à peine conscient et je sens ma vie qui s’échappe avec le sang qui quitte mon corps d’un peu partout. D’ailleurs, je sombre bientôt et seule l’intervention de Moshibo-san, qui dans cette affaire n’a guère eu l’occasion d’utiliser ses pouvoirs, sauvera ma vie, combinée à l’apparition de Yoriko-san et de nos ronin qui se sont approchés attirés par l’effondrement du sol ; je ne suis pas le seul dans ce cas, Yoshiro-sama, Aiko-sama et Colombe eux aussi ont la même dette. En fait, après ma perte de conscience, le Grue et la Lionne, enragés, ont bien encore réussi à mettre hors de combat quelques adversaires avant de succomber à leur tour, mais les chefs de nos adversaires se sont enfuis par un autre tunnel inconnu de nous. Ils ont même pris le temps avant de partir de causer la formation d’une fosse supplémentaire sous Musashi-sama, de déchirer le kimono d’Aiko-sama pour en retirer le mon de sa Famille et… d’emporter l’épée ancestrale de Yoshiro-sama…
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu

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