Chapitre 17 – Tel est pris qui croyait prendre
Après que nous eûmes pris la décision de demander à Genshi-san de quitter la ville, j’avais été voir Colombe pour lui demander si elle se sentirait capable de suivre la Licorne sans être remarquée, du moins quelques jours ou une semaine. J’avais déjà dans l’idée que cette dernière pourrait alors me conduire à Kaeru, si jamais il existe des liens entre ceux de son clan et le bandit. Colombe m’avait alors mentionné la présence en ville d’un chasseur de primes du clan de la Guêpe.
Les événements de ces derniers jours n’ont pu que me conforter dans l’idée que Genshi-san pourrait bien essayer de contacter Insaisissable : qu’elle croit que sa sœur se soit enfuie, ou bien qu’elle croit que cette dernière ait été enlevée par les Bayushi ou leurs alliés comme elle l’affecte, Kaeru serait un contact logique pour elle si elle cherche à la retrouver. Après avoir parlé de tout cela avec Yoshiro-sama le lendemain du jour prévu pour le duel, j’ai demandé à Colombe de nous arranger un rendez-vous dans une maison de thé de la ville avec ce bushi de la Guêpe, un dénommé Takeshi. Bien que nous soyons certains tous les deux qu’il ait des raisons ultérieures pour se charger de cette tâche, qui se différencie un peu de celles que les membres de son clan remplissent en général – Genshi-san n’est pour le moment en aucune façon accusée d’un quelconque crime, encore que la confession de sa sœur me donne la certitude qu’elle mériterait sans doute l’appellation de criminelle - ni l’un ni l’autre n’avons pu établir clairement quelles sont ces raisons. Takeshi-san semble intéressé par la possibilité de trouver Insaisissable, et certainement la prime placée sur la tête du bandit est conséquente. Je n’arrive pas à me persuader qu’il s’agisse là de sa seule raison. Peut-être ai-je tort et suis-je en train de devenir paranoïaque ? Enfin, malgré ces réserves, nous avons fini par l’engager pour suivre Genshi-san. Espérons que nous ne le regretterons pas.
Le surlendemain du scandale, se déroulèrent les obsèques de Bayushi Korechika et Bayushi Otado. Yoshiro-sama étant souffrant, Aiko-sama se proposa donc pour représenter les magistrats en cette occasion officielle, mais à la suite de quelques remarques judicieuses du magistrat Grue, qui avait réalisé ce que pourrait signifier la présence de la Lionne et son absence à lui pour le clan du Scorpion, elle décida de laisser Musashi-sama représenter la magistrature de façon adéquate ; il se devait de toute façon d’être présent aux côtés de son épouse. En fin de compte, Yoshiro-sama réussit à l’accompagner aux obsèques, qui se déroulèrent selon le rituel et sans incident particulier, les Fortunes en soient remerciées.
A ce stade, j’ai décidé de placer un pion, d’autant que plusieurs personnes, dont Aki-sama, semblaient s’impatienter que mes contacts parmi les eta ne semblent plus nous fournir d’informations depuis la mort de Sourcil, malgré mon intervention remarquée dans le quartier des tanneurs auprès de Rauque. J’ai donc annoncé à mes collègues et à Aki-sama que je soupçonnais que l'assassinat de Naritoki serait dû à des sectateurs du seigneur Lune, et que Sourcil aurait été en relation avec ceux-ci. Plusieurs d’entre eux ont eu l’air légèrement soupçonneux, tous ont exprimé une certaine surprise et m’ont demandé ce qui avait pu m’amener à cette conclusion. J’ai fait remarquer avoir eu de longues conversations avec Rauque depuis que j’avais sauvé sa vie. Avant la disparition de Sourcil, ce dernier était pratiquement mon seul interlocuteur dans cette communauté ; depuis celle-ci, j’avais pris le temps d’interroger en détail Rauque. Et certaines choses qu’a mentionnées le vieux chef des tanneurs m’ont mis la puce à l’oreille, d’autant que la missive de Nisei-san, arrivée récemment, a ravivé certains souvenirs. Lors de discussions avec d’autres membres de la communauté, Rauque avait appris qu’un ou des hommes qui portaient des tatouages auraient été vus avec Sourcil. Il n’y avait pas prêté d’attention particulière ; les individus qui fréquentent les basses castes et qui portent des tatouages sont relativement fréquents. Mais lorsque j’ai essayé de creuser, il a mentionné que le tatouage en question aurait été au poignet ; et j’ai rappelé alors à mes collègues ce que nous avions pu constater de nos propres yeux concernant les soi-disant serviteurs d’Onnotangu lors de notre première visite à Ryoko Owari Toshi. Comme je sentais que certains semblaient un peu dubitatifs, j’ai ajouté que, même si je me trompais quant à la connexion entre le meurtre de Naritoki-sama et ces développements, il n’aurait pas été illogique que les maho-tsukai cherchent à contacter Sourcil pour se procurer des cadavres si jamais ils avaient eu vent d’une façon ou d’une autre de sa désaffection grandissante envers le magistrat. Qui d’autre aurait pu leur fournir des cadavres sans risque excessif ? Se fournir auprès de Sourcil aurait sans doute été moins dangereux pour eux que d’essayer de violer des tombes ou de fouiller un champ de bataille. Ce serait en tous cas le premier indice confirmant la véracité de ce que m’annonçait Nisei-san à propos de cette secte. Même si cela ne nous mène pas aux assassins de notre prédécesseur, ces hommes sont très dangereux et sont indubitablement des criminels dont l’élimination est de notre ressort. Mes collègues ne sont peut-être pas convaincus par ces arguments, mais aucun ne peut nier que poursuivre des pratiquants de la maho ne fasse pas partie des attributions des magistrats d’Emeraude.
Toujours dans le cadre de notre lutte contre la maho, nous étions aussi toujours en recherche de l’endroit où pourrait se trouver la tête de la marchande Vigilante – le seul indice que nous avions étant que celle-ci se trouvait près de l’eau – et Aiko-sama avait chargé Raccourci et ses jeunes acolytes de repérer les bateaux qui, soit étaient une source de terreur pour leur voisinage, soit transportaient des samouraï Soshi ; en effet, nous soupçonnions toujours Soshi Seryoku d’être impliquée dans cette affaire. C’est ainsi que nous avions appris l’existence d’un mystérieux bateau qui partait chaque nuit du port, en remontant le courant vers le Nord, avec des passagers dont certains étaient des samouraï Soshi, pour y revenir à l’aube. Après une enquête discrète auprès de la capitainerie, effectuée par Akira, l’homme de confiance de Musashi-sama, nous avons appris que ce bateau était l’Araignée d’Eau du capitaine Anguille ; ce dernier est apparemment suspecté de se livrer à un peu de contrebande, mais n’est pas en cela très différent de nombreux marins de Ryoko Owari.
Le soir venu, nous résolûmes de mener une mission de reconnaissance : suivre le bateau par voie terrestre, en effectif réduit, afin de voir où il allait accoster. Les meilleurs pisteurs, Aki-san et Musashi-sama, accompagnés de Colombe, se postèrent donc en amont du fleuve, et attendirent de voir passer l’Araignée d’Eau.
La nuit était nuageuse et sombre, et le vent se mit bientôt à souffler violemment, annonçant une tempête. Le navire peinait contre le vent et le courant contraire, rendant la tâche des poursuivants facile, malgré les trombes d’eau qui s’abattirent bientôt, trempant hommes et bêtes. Le navire remonta le courant ainsi pendant une heure et demie environ, avant de se rapprocher de la berge. La masse imposante d’un autre navire se devinait, masse plus noire contre l’obscurité du ciel. Les trois cavaliers mirent pied à terrre et, attachant leurs bêtes à l’abri, se mirent à progresser avec prudence, Colombe en tête. A une question d’Aki-san lui demandant si elle avait accompagné autrefois les éclaireurs Hiruma, la ronin ne répondit pas ; mais, par sa capacité quasi-surnaturelle à progresser sans le moindre bruit, sa façon automatique d’être toujours consciente de tout son environnement, il était clair qu’elle savait ce que signifie faire une reconnaissance en terrain ennemi.
Tout à coup elle s’arrêta, et fit signe aux deux bushi de s’arrêter aussi. Tous s’immobilisèrent. Avec la plus grande prudence, Colombe recula, centimètre par centimètre, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Les deux bushi l’imitèrent. Ce n’est qu’après avoir mis une centaine de mètres entre eux et le point jusqu’où ils s’étaient avancés qu’elle se risqua à souffler : « Il y a des guetteurs. Ce n’est que grâce au mauvais temps qu’ils ne nous ont pas vus. » Restant à bonne distance, les trois compagnons se rapprochèrent de la berge, et purent constater que le deuxième bateau était une lourde barge, pouvant facilement héberger une vingtaine d’hommes.
Il y eut un bref débat ; en effet il aurait été possible, profitant de la tempête, d’aller faire une reconnaissance à la nage ; mais il avait été entendu que l’objectif de la mission était de faire une reconnaissance, pas de prendre des risques, et les trois éclaireurs décidèrent sagement de revenir à la ville pour nous informer de leurs découvertes.
Le lendemain, nous fîmes appel aux bons services du capitaine Crevette, que nous avions déjà sollicité lors de l’attaque contre le bateau affrété par le marchand Incisif, et les éclaireurs de la veille remontèrent avec lui le fleuve, pour repérer clairement là où la barge était accostée. Ils la repérèrent sans difficulté ; sur le pont il n’y avait que trois ou quatre ronin au regard vigilant ; mais la barge, visiblement amarrée de façon plus ou moins permanente à quelque distance de la rive, nécessitait une chaloupe pour pouvoir y accéder, et ils n’avaient pas oublié l’anneau de guetteurs signalé par Colombe. De surcroît, l’endroit était situé en dehors de notre juridiction. Le soir venu, Raccourci nous signala qu’il avait vu une (et peut-être deux) silhouettes féminines s'embarquer. Nos soupçons se précisaient…
Pendant ce temps, Aiko-sama a rendu visite à Baranato-sama ; comme nous en avions discuté précédemment, je sais qu’elle a voulu lui demander une dénégation formelle de la connaissance des agissements de son neveu, et qu’elle lui a indiqué que la priorité était à présent de rétablir la paix en ville ; je crains néanmoins que, même si Aiko-sama ne cache pas son estime pour Baranato-sama, celui-ci n’ait pris une telle démarche comme une tentative de protéger les intérêts de sa potentielle belle-famille…
Yoshiro-sama a lui aussi rendu visite au daimyo Licorne, indépendamment de la Lionne. Je sais qu’il souhaite obtenir la même chose qu’elle en l’occurrence. Ces arguments ne seront sans doute guère plus efficaces toutefois, car Baranato-sama doit lui aussi être au courant que Doji Sukemara vient d’obtenir une licence pour pratiquer le commerce d’opium médicinal. Vu les antécédents des personnes qui possédaient de tels permis, le fait que Yoshiro-sama ait eu des relations privilégiées avec Sukemara-san (ce qui serait en principe normal puisqu’ils appartiennent au même clan) et les appuis nécessaires pour pouvoir obtenir ces papiers, je crains qu’il ne suspecte cette fois Yoshiro-sama de vouloir protéger les intérêts de son clan, et en l’instance pas forcément les intérêts légaux. Compte tenu de la position de Baranato-sama sur l’opium et son trafic, les chances qu’il considère sérieusement les arguments de Yoshiro-sama sont faibles, pour le moins.
Je sais malheureusement à quoi m’en tenir sur Baranato-sama, et donc je sais qu’il m’appartient d’obtenir de lui sa coopération, parce que je suis le seul, parmi les magistrats d’Emeraude, à connaître certains secrets des Licornes, connaissance que j’ai payée très cher.
Aussi, quand je lui rends visite, après les salutations d’usage, je tranche dans le vif. Baranato-sama a la réputation d’être un homme direct, je lui parle donc d’entrée des incendies dont il est, au final, responsable, de l’attaque sur l’entrepôt de Vigilante, de la connaissance qu’il a de l’existence de Kaeru, des ordres qu’il a donnés à Otaku Naishi avant sa fuite ignominieuse et, d’une façon générale, de son peu de transparence et de coopération avec la Justice Impériale.
A chaque chose que je lui ai assénée, il est resté calme et composé. Mais lorsque je termine en lui parlant des plans de Naishi pour l’opium, je le sens tressaillir. Il se reprend pour me demander d’où je peux tenir de telles informations – et, au ton qu’il emploie, il aurait pu dire calomnies. Je lui fais alors remarquer qu’il doit être au courant de ma visite à Naishi la veille du duel, et qu’elle a alors confessé bien des choses. Alors que je me tais en le foudroyant du regard, il me dévisage, et me répond, le regard à nouveau serein : « J’avais entendu parler des capacités de votre famille... mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en être le témoin. Surtout un témoin… aussi direct » ajoute-t-il avec délicatesse. Dans son attitude, je sens un respect nouveau. Baranato-sama reconnaît ensuite avoir caché des choses aux magistrats – le contact avec notre prédécesseur l’avait semble-t-il peu encouragé à faire confiance à la Magistrature Impériale – et avoir eu des contacts indirects avec Kaeru. Tout aussi clairement, il n’a aucun regret de ses actes en eux-mêmes – et je serai le premier à lui reconnaître le droit à la vengeance si j’étais complètement certain des circonstances de la mort de son fils – et il comprend tout à fait le prix à payer s’ils viennent à être exposés. Nous sommes tous deux conscients du peu de valeur juridique de la confession de Naishi, et de l’effet qu’elle pourrait avoir si je la transmettais au gouverneur ou à Bayushi Saigo. Et je n’ai pas besoin d’exprimer à haute voix ce qu’une telle révélation pourrait signifier pour l’ordre public à Ryoko Owari. J’en suis à me demander ce que nous pourrions nous dire de plus quand il reprend la parole pour me dire qu’il a entendu des rumeurs concernant notre recherche du maho-tsukai qui aurait invoqué l’oni responsable de l’attaque sur Mesodsu-san. Il me dit alors qu’il pourrait peut-être nous aider, du moins indirectement, à défaire cette personne en cas de confrontation, et il me propose de mettre à ma disposition un objet permettant de perturber localement les kamis de l'air, objet qui lui a été bien utile dans le passé… et qui pourrait bien sûr aider contre un shugenja de l’air... Je l’ai fixé un moment sans répondre, puis je me suis incliné, et lui ai dit que les magistrats le remerciaient par avance de toute aide qu’il pourrait leur apporter pour lutter contre les adeptes de la maho, ou tout autre criminel. Avant de le quitter, j’ai tout de même ajouté qu’il serait bon qu’une certaine sérénité revienne en ville, car il serait dommage que la cérémonie de mariage entre Asamitsu-san et Kimi-san soit entachée d’un scandale elle aussi.
J’ose espérer que Baranato-sama collaborera désormais avec nous plutôt que d’agir dans notre dos, même si certaines de ses actions nous ont sans nul doute permis d’avancer plus et plus vite que nos prédécesseurs dans la lutte contre le trafic d’opium.
Il me faut à présent relater une affaire pénible concernant les pseudo-ninja, affaire qui a somme toute été menée bien maladroitement.
Usant de l’audace qui lui avait jusqu’à présent fort bien réussie, Aki-san s’est rendu tout droit au « Coup de bambou », le quartier général de la « Voix », le chef des ninja, accompagné d’un Yoshiro-sama réticent. Inutile de dire que le débarquement de deux magistrats d’Emeraude a provoqué un certain émoi dans la population locale. La silhouette imposante du bushi Hida, l’élégance un peu précieuse du magistrat Grue, passent difficilement inaperçue, même avec des efforts de discrétion.
Nos deux amis sont allés tout de go s’entretenir avec l’aubergiste Carafe, suant à grosses gouttes à l’idée de s’entretenir avec de si augustes personnages, et l’ont interrogé en privé. Alternant insinuations, chantage et menaces, ils ont ainsi appris qu’une des salles du fond était effectivement réservée en permanence depuis plusieurs mois, que des gens au visage dissimulé s’y rendaient directement, y restaient un quart d’heure, puis ressortaient, et que personne d’autre n’y rentrait et n’en sortait. Cette salle est pourvue d’un paravent, que les servantes de l’auberge ont interdiction de toucher, ainsi que d’une lanterne placée de façon à éclairer le visiteur. Elle n’est pas accolée à une maison voisine, et sa location est payée de façon anonyme une fois par mois - l’aubergiste n’a jamais rencontré le mystérieux loueur. Les visiteurs réguliers étaient au nombre d’une douzaine, dont deux femmes, venant tous les deux à trois jours. Quand il est apparu que l’aubergiste n’avait plus d’informations à fournir, Aki-san et Yoshiro-sama ont entrepris d’user de leur persuasion respective pour le convaincre de coopérer avec la magistrature et de ne pas mentionner leur visite aux ninja. Quand ils ont commencé à parler de sa famille, l’aubergiste était terrifié, mais pas simplement par les menaces émises….
Puis, sur ces entrefaites, Aki-san et Yoshiro-sama sont repartis et nous ont mis au courant du résultat de leurs investigations.
Le mystère du paravent, et de la façon dont la mystérieuse « Voix » communiquait avec ses hommes, a suscité nombre d’interrogations. L’intervention de la magie nous a semblé une hypothèse possible, surtout que nous avons appris au temple d’Amaterasu qu’un des sortilèges les plus courants permettait de se rendre intangible… et donc de traverser les murs.
Comprenant que l’alerte serait certainement donnée rapidement, nous décidâmes de monter une embuscade le lendemain soir, date prévue pour les prochaines probables rencontres avec la « Voix ». Tout débarquement de gardes-tonnerre dans le secteur ayant pour conséquence immédiate de donner l’alerte générale, nous résolûmes d’embaucher cinq ronin pour la soirée, ce qui aurait dû être en principe suffisant pour nous donner une supériorité numérique en cas d’incident, en sachant que les « ninja » précédemment combattus par Aki s’étaient révélés être de piètres combattants. Aki-san se chargea du recrutement des ronin, et à vrai dire à mon avis il n’embaucha pas les meilleurs ; l’avantage étant qu’ils ne dépareraient pas dans ce quartier peuplé de tripots, de bouges mal famés, de bordels et de fumeries d’opium.
Le lendemain, conformément au plan décidé par Aki-san et Aiko-sama, et après avoir reçus les directives d’Aki-san, quatre ronin se disposèrent en observation et en soutien tout autour de l’auberge, prêts à intercepter toute personne au comportement suspect, et un s’installa dans la salle, tandis que les magistrats, arrivés plus tard, se postaient à l’intérieur, Musashi-sama et Aki-san dissimulés derrière le paravent, Aiko-sama et moi-même patientant dans la salle voisine, prêts à intervenir au moindre bruit de lutte. C’est à cet instant que j’ai vraiment été coupable : je ne suis pas allé inspecter la pièce au paravent. Peut-être n’aurai-je rien retiré d’une telle inspection, mais je pourrais au moins dire que je n’ai pas été stupide.
Nous ne nous doutions pas que les rôles avaient été inversés, et que notre proie, loin de chercher à esquiver l’embuscade, nous avait en fait tendu un piège bien étudié…
L’attente commença, interminable.
Combattants aguerris, le Dragon et le Crabe étaient l’un et l’autre dans cet état de concentration intense qui précède un combat ; les membre souples, détendus, totalement conscients de leur environnement, c’est sans nul doute cette acuité des sens qui leur permit de percevoir un ‘pop’ très léger et une infime vibration au niveau du sol. Dans un réflexe fulgurant, le Crabe dégaina son katana, et le planta tout droit dans le sol, traversant tatami et plancher du même coup. Les Fortunes et son talent au sabre lui permirent d’atteindre… quelque chose, comme en témoigna le cri perçant qui s’éleva du sol. Dans le même instant, les deux bushis furent pris de vertiges et de nausées. Le Crabe, avec sa constitution de fer, ne s’en soucia guère, et souleva son katana pour frapper à nouveau. Mais le Dragon, plié en deux par la douleur, se mit à vomir, s’apercevant avec horreur que les humeurs nauséabondes déversées sur le tatami étaient mêlées de sang.
Alertés par le cri et les bruits de lutte, la Lionne se précipita dans la pièce voisine, juste à temps pour voir l’étroit shoji latéral se déchirer sous l’impact de trois bombes incendiaires, tandis que je me hâtais vers la salle principale de l’auberge afin de prévenir nos forces. Frappée de plein fouet par l’une des bombes, et luttant à son tour contre le poison qui avait induit les nausées de Musashi-sama, la Lionne cependant n’hésita pas un instant, et chargea le Dragon sur son épaule comme un vulgaire sac de riz avant de sortir, évitant de justesse une deuxième volée de projectiles incendiaires. Le Crabe, au lieu de lui emboîter le pas, se mit, au milieu des flammes et des vapeurs empoisonnées toujours présentes, à défoncer la paroi de planches. Sa force légendaire et sa détermination eurent raison des solides planches, et la paroi explosa en fragments de bois tandis qu’il jaillissait comme un démon de Jigoku hors de la pièce fatale. Le visage noirci de fumée, le sabre à la main, il devait assurément être une vision d’épouvante pour ses assaillants, persuadés qu’il avait péri depuis longtemps, et quand il se hissa à la force du poignet sur le toit avoisinant pour poursuivre les minces silhouettes habillées de noir, il y eut un recul général des agresseurs.
Pendant ce temps, dans la salle principale, je m’étais aperçu que le piège avait été refermé : la porte principale avait été bloquée par un brasier, les volets de même ; les cris d’effrois retentissant à l’étage et les cris d’alarmes « au feu ! » me firent comprendre que nos assaillants s’étaient visiblement rendus maîtres du toit, et aspergeaient de projectiles incendiaires ceux qui tentaient de sortir par là. Les clients paniqués refluaient en désordre, et tentaient désespérément d’échapper au piège qui était en train de se refermer sur eux.
Avec l’aide du ronin resté dans la salle, j’entrepris de défoncer un des volets à l’aide d’un banc, et nous réussîmes à créer une petite ouverture, alors qu’Aiko-sama arrivait à son tour dans la salle et déposait avec précaution le Dragon mal en point. Après avoir dégagé l’ouverture, nous sortîmes un par un sous une pluie de projectiles, incendiaires et autres. Bien que blessé, j’entrepris de pourchasser moi aussi nos agresseurs sur les toits, tandis qu’Aiko-sama, avec l’aide des trois ronin, entreprenait de renverser la charrette enflammée amenée devant la porte, libérant ainsi le passage et permettant la sortie de la foule paniquée.
Blessés, roussis, malgré notre fureur nous n’étions pas à même de pourchasser adéquatement nos adversaires, et ce n’est que grâce à l’endurance d’Aki-san que nous avons fait deux prisonniers.
Prévenus par la fumée de l’incendie, gardes-tonnerre et kaijinin ont fini par arriver. Malgré sa fureur, et son outrage que des bandits aient osé s’en prendre aux représentants de la Justice Impériale, Aiko-sama n’a pu que se résigner à l’évidence : nous n’avions aucune chance de capturer plus de fugitifs. Elle s’est donc limitée à faire établir un cordon sanitaire et à faire arrêter l’aubergiste, qui a été mené sous bonne garde à la prison. Les gardes-tonnerre ont obéi à ses ordres avec un remarquable empressement.
Les interrogatoires qui ont suivi ne nous ont pas appris grand’chose : une nouvelle fois, nous n’avions capturé que du menu fretin. Il est également apparu que, vraiment, ces gredins n’avaient de ninja que le nom : bien que cagoulés et porteurs de shuriken, ils n’avaient pas une fois utilisé ceux-ci, mais plutôt des tanto beaucoup plus communs. En revanche, le poison utilisé, et l’audace de l’embuscade, montrent que la « Voix » est d’une autre trempe. Les autres indices, je devais les découvrir le lendemain, dans les ruines fumantes de l’auberge…
Nous avons bien sûr dès notre retour au Palais de Justice relaté l’affaire à Yogo Osako, et celle-ci a longuement questionné Musashi-sama et Aki-san sur le poison dont ils ont été victimes – les mêmes questions, en fait, que je leur avais posées. Elle nous a aussi fait part de son sentiment comme quoi, à l’exception du poison, cette attaque était l’œuvre d’amateurs : quelques archers sur les toits auraient rendu notre position intenable. Elle a paru émue en apprenant qu’Aiko-sama avait été blessée. Assurément, même si la Lionne se réjouit peu de ce mariage éventuel, dans l’immédiat cela nous facilite les choses…
Le lendemain, avec l’aide d’une petite troupe de heimin et d’eta, j’ai fait déblayer les décombres de l’auberge avec le plus grand soin. Je veux comprendre. Une fois le déblayage effectué, pas de pièce souterraine, pas de passage ménagé dans le plancher. Mais une petite tâche de sang attire mon regard… et il existe un espace entre la terre et le plancher, tout juste suffisant pour laisser passer un enfant. Cet espace existe évidemment aussi en dessous de ce qui était la pièce au paravent ; on peut imaginer qu’un mince conduit vertical (suffisant pour y introduire une sarbacane ?) aurait pu permettre à la « Voix » de discuter avec ses troupes ; mais comment aurait-il pu s’introduire jusqu’ici ? En traversant la ruelle, j’examine les murs des maisons voisines, et je trouve une empreinte sanglante, qui pourrait être une portion de la paume, située très bas, et à nouveau, l’espace situé en dessous de la maison permet éventuellement un passage pour quelqu’un de petite taille. L’empreinte, à nouveau, est petite ; telle que pourrait l’être celle d’un enfant, ou d’une femme vraiment particulièrement menue.
La piste, malgré mes efforts, s’arrête là, ajoutant un nouvel élément de mystère à cette affaire. Quelle manière de créature est donc la « Voix » ?