Chapitre 16 – Le prix de la vérité
Les journées de la Générosité doivent aujourd’hui commencer par l’élection du roi de la Générosité. J’ai prié les Fortunes hier soir pour que les événements de cette journée funeste ne soient pas un avertissement de ce qui nous attend, ainsi que pour que nous puissions relancer nos enquêtes. Si j’avais su le prix à payer pour connaître la vérité, peut-être aurai-je été moins pressé de l’apprendre ; d’un autre côté, peut-être était-ce là une leçon que les kami souhaitaient m’enseigner ? Ou bien serait-ce la corruption qui touche tous et toutes dans cette ville qui m’a contaminé ? Je veux croire que je n’ai fait que mon devoir envers l’Empereur, mais le fardeau à porter est bien lourd…
Ma première action en arrivant ce matin au tribunal a été de commander à la Garde-Tonnerre de ramener immédiatement pour interrogatoire le marchand qui a assisté à l’altercation entre Naishi et Otado-san. Je veux pouvoir l’avoir en face de moi au plus tôt : Naishi m’a caché des choses et il me semble probable que cet homme détient des informations qui doivent me permettre d’y voir plus clair dans cette affaire. Toutefois, avant même que cet homme ne me soit amené, un garde est venu m’avertir qu’un eta, que les gardes ont retenu dans la cour, avait un message pour moi. Je suis donc sorti, et c’est ainsi que j’ai appris que Rauque, le chef de la communauté eta, était très malade, sans doute à la dernière extrémité. J’ai hésité un instant, puis, après avoir donné l’ordre que l’homme que j’avais convoqué devait être retenu jusqu’à mon retour, je me suis dirigé vers le quartier des tanneurs, suivi comme d’habitude quand je me rends en ces lieux par deux gardes-tonnerre. Sachant que ces samouraï sont toujours mal à l’aise dans ce quartier, je les ai laissés de garde à l’entrée de la demeure de Rauque, à leur grand soulagement. A l’intérieur, j’ai été accueilli par l’épouse de Rauque et elle m’a immédiatement conduit au chevet de son époux. Un seul regard m’a suffi pour confirmer que celui-ci semblait en effet sinon à l’article de la mort, au moins souffrant d’une forte fièvre. Compte tenu de son âge, l’homme était certainement en danger, et déjà il délirait. Ma dernière chance d’apprendre ce que les eta pouvaient savoir concernant l’assassinat de notre prédécesseur apparaissait donc sur le point de disparaître !
J’en était à me demander s’il se pût qu’une Fortune m’en veuille dans cette affaire quand soudain des paroles de Rauque me tirèrent de mon tourment intérieur : il venait de prononcer le nom de Sourcil et semblait croire que ce dernier l’écoutait. Ma curiosité a vite été la plus forte et j’ai demandé à l’épouse de Rauque de nous laisser seuls. Je sais bien que peu de samouraï considéreraient mes actions suivantes comme honorables, mais je n’ai pu m’empêcher d’essayer de jouer pour le moribond le rôle de Sourcil. Nul doute que ma performance n’a pas été d’une grande qualité, mais en face d’un homme délirant et à peine conscient, elle a été suffisante pour me convaincre d’une chose : ce sont les eta, ou du moins Sourcil et Rauque, qui sont les responsables de la mort de Naritoki-sama ! Cette révélation est à peine croyable pour moi, aussi je ne doute pas qu’elle semblera incroyable à la plupart des autres magistrats. Nul doute non plus que la réaction de la plupart des samouraï sera terrible : des eta, oser s’en prendre à l’Ordre Céleste d’une telle manière, la communauté eta de la ville toute entière risque fort d’être passée au fil de l’épée pour un tel acte. Le gouverneur se plaint déjà du désordre en ville, la conséquence du massacre des eta de la ville ne pourrait être que le chaos ! Et pourtant, ce ne serait que justice. Je savais que Sourcil détestait et probablement méprisait Naritoki-sama, et que sa position de successeur probable de Rauque était certainement le résultat de ses nombreux talents, mais je reconnais avoir du mal, malgré les révélations inconscientes de Rauque, à croire qu’il ait réussi à persuader Rauque, pour ne pas dire ses autres complices, d’accomplir un tel acte. Non pas que j’éprouve beaucoup de respect pour Naritoki-sama, je suis convaincu depuis un certain temps déjà qu’il était corrompu, et a surtout utilisé sa position à des fins d’enrichissement personnel, mais Rauque comme Sourcil devaient savoir quelles seraient les conséquences probables pour toute leur communauté lorsque leur crime serait mis à jour. Ou bien, comme me l’ont enseigné mes maîtres, espéraient-ils que l’énormité même de leur crime empêcherait les samouraï de simplement les penser responsables ?
Quoi qu’il en soit, j’ai aussi essayé, lors de ma supercherie, de persuader le malade que moi-même, le magistrat Kitsuki Katsume pourrait être capable de comprendre les raisons d’un tel crime et de protéger, sinon les criminels, du moins la communauté. Je ne crois pas avoir réellement réussi, mais si Rauque ne se présente pas de lui-même à moi, je n’aurai d’autre choix que de le convoquer et de le confronter. En attendant, il me faut réfléchir afin d’avoir une solution qui ne conduira pas à accentuer le désordre général en ville. Dans tous les cas, il me semble impératif que Rauque survive au moins quelque temps. Aussi, en quittant de la chambre, suis-je sorti de la maison et ai-je donné l’ordre à l’un des gardes de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu et d’en revenir impérativement et au plus vite avec un shugenja.
Je dois admettre que je ne m’attendais pas à une telle procession lorsque le garde ramena le shugenja : en effet, il était en compagnie non seulement de ce dernier, mais de Yoshiro-sama, d’Aki-sama et d’une vingtaine d’autres gardes. Bref, question discrétion… Apparemment, lorsque le garde est passé au tribunal, il a été interrogé par Yoshiro-sama et lui a répondu que je l’envoyais chercher un prêtre ; Yoshiro-sama et Aki-sama ont alors pensé que j’avais pu être blessé dans le quartier des tanneurs. Il n’en était rien comme ils s’en sont bien vite rendus compte, mais leur cavalcade a provoqué un certain émoi parmi les eta. Cela n’a pas non plus facilité ma tâche auprès du shugenja : je doute qu’il soit courant qu’un magistrat lui ordonne de faire son possible pour sauver un eta. Nul doute non plus que tout cela ne pourra que nuire à ma réputation auprès de mes pairs. Qu’importe, Rauque m’est indispensable ; de plus, sa mort, survenant aussi près de celle de Sourcil, qui était son successeur présomptif, aurait jeté le trouble dans la communauté eta et la cité n’a pas besoin de cela. Le shugenja m’a averti ensuite que les soins offerts par les kami seraient sans doute seulement temporaires mais n’a guère pu donner plus de précisions. Il faudra donc que mes affaires avec Rauque avancent assez rapidement, au cas où sa santé viendrait à décliner à nouveau ; il faudra d’ailleurs que j’évoque aussi avec lui la question de sa succession lorsque j’en aurai le temps.
Après cet épisode gênant, nous avons tous rejoint le tribunal où, entre-temps, les gardes avaient ramené le marchand que je souhaitais interroger. Il me reste peu de temps si je veux pouvoir procéder à cette corvée et être prêt à me rendre à l’élection du roi de la Générosité. De fait, si je veux avoir mes réponses, il faut que je les aie maintenant… ou attendre que les journées de la Générosité soient passées, car je serai bien trop occupé pendant les festivités.
Dès le départ, j’ai bien senti que ce marchand n’était pas très à l’aise, et pour des raisons dépassant le simple fait d’être convoqué par un magistrat impérial. J’ai dû reprendre avec lui pas à pas, et parfois à plusieurs reprises, le récit des événements de la veille, avant qu’une image claire en apparaisse enfin : il n’y a désormais pas l’ombre d’un doute dans mon esprit que Naishi a délibérément provoqué Otado-san, et que cela a conduit les deux samouraï à résoudre leur conflit sur place par un duel sans les autorisations de leurs daimyo respectifs. Je sens bien que cela va surprendre et surtout fortement décevoir Aiko-sama, qui avait fait confiance à Naishi. Malheureusement, je crains aussi que cela ne fasse qu’amplifier les troubles qui secouent la ville. De fait, je ne vois pas comment la famille Bayushi pourrait tolérer un tel affront. Sans compter que Genshi-san – la sœur de Naishi – et son attitude ne pourront que jeter de l’eau sur le feu. Une décision rapide de la magistrature devient impérative si nous ne voulons pas voir la situation dégénérer. Cela ne pourra se faire pendant les fêtes de la Générosité, mais nous devrons agir au plus vite aussitôt après.
J’ai juste eu le temps de rentrer au palais pour revêtir une tenue appropriée avant de me rendre dans les jardins de Daikoku pour l’élection du roi de la générosité. Quelques remarques de Musashi-sama m’incitent à penser que seule l’insistance de dame Amako a persuadé mon collègue de participer à ce qu’il considère comme une perte de temps. Je me demande parfois combien de temps il faudra pour que dame Amako réussisse à persuader son époux du bien-fondé de ces occasions sociales. Il est toutefois heureux que la persuasion de dame Amako ait porté ses fruits, car je n’ose imaginer le scandale qu’aurait provoqué le tirage de son nom en son absence. C’est donc Musashi-sama que la main du kami de la Fortune a désigné comme roi de la Générosité cette année. Je ne crois pas que mon collègue ait vu un véritable honneur à cette position mais il s’est soumis de bonne grâce ; dame Amako ne le lui aurait sans doute pas pardonné dans le cas contraire. Après l’excitation précédant la désignation du roi de la Générosité, la fin d’après-midi a consisté en une réception. Mais j’ai senti que l’ambiance était tendue ; la famille Bayushi n’était guère représentée, Soshi Seryoku et divers membres du Clan de la Licorne étaient eux aussi absents. Le seul événement notable a été l’annonce qu’a faite Hyobu-sama concernant notre projet de temple pour les opiomanes, et son soutien à une telle action.
Comme prévu, la journée du lendemain a été consacrée principalement à l’offrande de cadeaux. J’admets volontiers avoir attendu avec une certaine impatience ce moment, car j’ai passé de longs moments de réflexion pour essayer de déterminer quels seraient les cadeaux appropriés, mais aussi à obtenir ce que je souhaitais offrir. L’un dans l’autre, tout s’est plutôt bien passé pour moi, et j’espère n’avoir offensé involontairement personne. Voici un bref descriptif de ce que j’avais préparé :
- pour Aiko-sama, un tessen peint d’une scène de la bataille de l’Heure du Loup ;
- pour Musashi-sama, un katanakake, où son daisho pourra être présenté à son meilleur avantage lorsqu’il ne le porte pas à sa ceinture ;
- pour dame Amako, une broche d’argent représentant un bambou et une fleur de pêcher, symboles de prospérité et de féminité, que j’ai fait exécuter par les deux artisans de « L’étoile d’argent » ;
- pour Yoshiro-sama, le texte d’une pièce de kabuki (dont le personnage principal garde ses secrets aussi bien de ses amis que de ses ennemis) ;
- pour Moshibo-san, un casier à parfums ;
- pour Aki-sama, une tasse à saké et une bonne bouteille de saké (je n’ai pu résister connaissant les coutumes de la ville et les goûts d’Aki-sama, malgré la désapprobation que je m’attends à voir dans les yeux d’Aiko-sama);
- pour Hyobu-sama, un masque de kabuki ; vu la réputation des acteurs formés par la famille Shosuro, cela me semblait approprié, et grâce à quelques renseignements pris auprès d’Amako-sama, j’ai choisi un personnage traditionnel réputé pour sa capacité à cacher ses sentiments en bien autant qu’en mal ;
- pour Jocho-sama, j’avais fait sculpter une pipe à … tabac de personnages espiègles ;
- pour Yoshifusa-sama, un brûle-parfum en cuivre, frappé de scènes de légende attachées à la Déesse-Soleil ;
- pour Baranato-sama, une seconde broche d’argent a été réalisée à « L’étoile d’argent » ; celle-ci, un peu plus massive que la précédente, représente à son avers un cheval tête levée, cherchant quelque chose du regard, et à son revers, la même bête broutant paisiblement ;
- pour Yoriko-sama, une dernière broche avait été commandée, montrant un lion passant sous un torii ; j’espère que ces allusions à son Clan et à sa Famille, ainsi que les sens commun et mystique associés à cette scène, provoqueront en elle autant de questions qu’elle-même me pousse à me poser, tout en satisfaisant son sens de l’honneur ;
- pour Jotomon-sama, quelque chose de plus personnel me semblait nécessaire au vu de notre appartenance commune à la Famille Kitsuki, aussi ai-je calligraphié moi-même une bannière pour son dojo, portant ces paroles attribuées au grand Mirumoto lui-même : « Je ne crois pas que je vais vaincre, j’en suis certain » ;
- pour Kimi-sama, un artisan de la ville a réalisé pour moi une cuillère à gruau portant les empreintes de doigts d’un main, la gauche bien sûr (la seule condition que je lui avais imposée était de ne pas en exposer ou vendre d’autres avant la fin des journées de la Générosité) ;
- pour Kinto-san, je m’étais procuré des copies de textes sur les naga écrits par des auteurs du Clan du Dragon ;
- pour Senshi-san, ce sont cette fois des histoires de quelques ancêtres remarquables de ma Famille que j’avais préparé ;
- pour Sukemara-san, après maintes hésitations, mon choix s’était arrêté sur une de ces épées gaijin à double tranchant, espérant lui faire comprendre qu’il jouait un jeu dangereux, malgré l’appui de Yoshiro-sama ;
- pour Yogo Chihiro, le shugenja préposé par Osako-sama à la surveillance des interrogatoires effectués par les bourreaux du tribunal, j’ai remis des textes shintao sur la cruauté et ses conséquences (Aiko-sama est furieuse contre lui en raison de la mort de divers suspects, et en particulier celle du marchand Incisif, et j’ai cru remarquer que cet homme prenait un peu trop de plaisir à voir lesdits suspects souffrir) ;
- pour les enfants de feu Shosuro Toru, j’avais fait faire des kimono de cérémonie, et pour son fils aîné, j’avais compilé quelques extraits du bushido sur le service à l’Empereur ;
- enfin, pour le roi de la générosité, j’avais essayé de préparer un conte comique en vers dont la teneur variait suivant l’ordre dans lequel les feuillets étaient lus.
Bien sûr, je n’étais pas le seul à avoir soigneusement anticipé cette journée. Pour ne citer que quelques exemples et ne pas m’appesantir, je peux par exemple mentionner l’exquis jouet en forme de dragon et le recueil de poèmes épiques Ikoma qu’Aiko-sama a respectivement offert à Musashi-sama et à moi-même, ou encore le casque de la Garde-Tonnerre que Jocho-sama présenta à Aki-sama.
Je ne peux toutefois passer sous silence certains des présents offerts, vu leur nature ou la surprise qu’ils purent causer. Ainsi, Aki-sama me surprit-il – et je n’ai sûrement pas été le seul – par la justesse du cadeau qu’il fit à Yoshiro-sama en lui remettant un magnifique paravent ; dans le même esprit, Aiko-sama offrit au magistrat Grue un éventail inscrit – d’un seul côté – des sept valeurs du bushido. De fait, je suis chagriné de n’avoir pas eu autant de finesse à l’égard de mon collègue. Bizarrement, Shinya-san offrit à Musashi-sama un katana de superbe facture. Ce n’est pas tant l’objet en lui-même que l’auteur du cadeau qui est surprenant ; en effet, jusqu’à il y a à peine quelques jours, aucun d’entre nous n’avait même rencontré le forgeron Kaiu. Beaucoup plus embarrassant pour moi, alors même que j’offrais l’épée gaijin que j’avais acquise auprès d’un marchand du Clan de la Licorne pour Sukemara-san, Osako-sama offrit exactement le même objet à Yoshiro-sama, qui se trouvait juste à quelques pas. J’ai réussi à masquer mes émotions, mais je pense sincèrement qu’elle a délibérément cherché à se moquer à la fois de moi et de Yoshiro-sama.
Le plus impressionnant des présents a toutefois sans nul doute été celui que Jocho-sama a fait à Aiko-sama : il avait fait transformer un petit temple voisin abandonné en un superbe dojo qui lui serait réservé, afin qu’elle puisse s’entraîner en privé à quelque moment que ce soit. J’étais conscient depuis quelques temps déjà du fait que le gouverneur pourrait voir en Aiko-sama une épouse potentielle pour son héritier. Je me demande maintenant jusqu’à quel point Jocho-sama lui-même est favorable à ce projet ; le peu que nous connaissions de lui laissait entendre qu’il se comportait plutôt en hédoniste, appréciant pleinement la liberté que lui offrait son célibat, mais nous savons aussi qu’il est un bushi et un officier accompli. S’il s’est rangé aux arguments de sa mère ou y voit un avantage quelconque personnellement, je ne doute pas un instant qu’il dispose de nombreux atouts pour faire aboutir cette affaire. Aiko-sama a gardé son calme, l’a même gracieusement remercié, et elle fera son devoir comme l’exigeront sa Famille et son Clan, mais je sais bien qu’elle n’est pas du tout favorable à une telle union. Et plus égoïstement, je dois admettre que cela ne simplifierait nullement notre tâche à Ryoko Owari.
Ces journées se sont achevées sur la désignation par Musashi-sama de la personne la plus généreuse. A la surprise générale, et à l’embarras manifeste de l’intéressé, Musashi-sama a nommé Kinto-san. Le vieux shugenja n’avait pourtant seulement offert à diverses personnes, notamment des dames, que des sachets de plantes séchées, odoriférantes ou médicinales, ou des plantes bien vivantes. Même moi, je dois reconnaître ne pas réellement comprendre le choix de mon ami : a-t-il simplement voulu manifester ce qu’il pense en son for intérieur de ces journées, ou bien s’agit-il de quelque chose de plus subtil ? En tout cas, il semble que la plupart des personnes présentes aient vu une fois de plus en cela l’énigme du Dragon. Si je l’osais, j’aurais posé directement la question à Musashi-sama une fois que nous avons été seuls, mais je ne suis pas sûr qu’il m’aurait répondu, ni même qu’il ait fait un tel choix consciemment.
Le lendemain matin a tranché avec les festivités des deux derniers jours. Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même nous sommes réunis à ma demande afin de discuter du cas de Naishi. Aiko-sama a eu beau rester impassible, j’ai bien senti qu’elle n’appréciait guère qu’on ait tenté, sinon de l’abuser, en tout cas de la manipuler. Après une longue discussion, nous avons finalement décidé de convoquer pour l’après-midi du lendemain Yoshifusa-sama, Baranato-sama, Genshi-san et Naishi afin de procéder à des réprimandes publiques. A cet effet, j’ai quitté mes deux collègues afin d’aller au tribunal rédiger les ordres en ce sens et informer Osako-sama. Alors que je quittais le palais, j’ai justement rencontré cette dernière qui m’a présenté le samouraï qui l’accompagnait. Il s’agit de Bayushi Saigo et, alors même que je l’informais des convocations que nous souhaitions faire, elle m’a appris que Saigo-sama venait d’arriver d’Otosan Uchi le matin même, et qu’elle et lui venaient nous informer que le très honorable Saigo avait reçu de Bayushi Shoju-sama et de Shinjo Yokatsu-sama la permission de rencontrer Naishi en duel afin de laver l’affront qu’elle aurait fait à la famille Bayushi. Je l’ai bien entendu assurée de notre concours, et je les ai quittés alors qu’ils entraient au palais pour présenter Saigo-sama à mes collègues et pour les informer directement de ces événements à venir. Alors que j’étais en train de me dire que ceci allait sans nul doute à nouveau remettre de l’huile sur le feu, et que la situation en ville n’allait donc certainement pas se calmer, Aki-sama est venu à ma rencontre à mon arrivée au tribunal. Il m’a mentionné avoir vu Osako-san et son compagnon et, bien qu’il ne connaissait pas ce dernier, avoir remarqué qu’il portait son daisho à la manière des duellistes de l’Ecole Kakita. Je l’ai donc rapidement mis au courant de la situation, mais je me suis intérieurement mordu les doigts de n’avoir pas remarqué cela moi-même. De fait, la situation est encore plus complexe qu’il n’y paraît, car lorsque j’ai retrouvé Yoshiro-sama le soir, il a paru en savoir long sur Saigo-sama et … son épouse et son beau-père, qui est un courtisan Doji. Dame Amako a eu aussi l’air de connaître tout ce petit monde et a, pendant la soirée, aiguillonné Yoshiro-sama avec des sous-entendus qu’eux seuls comprenaient. J’ai alors aussi appris que Saigo-sama remplacerait, au moins temporairement, Korechika-sama, et qu’il était connu comme un duelliste ayant déjà abattu plusieurs adversaires. Il portait même des rubans de différentes couleurs attachés à son saya, qui correspondraient selon la rumeur à ses adversaires vaincus. Si celle-ci est exacte, cela montre bien peu de respect pour ceux-ci. Ajoutons aux rapports personnels que Yoshiro-sama peut entretenir avec ce samouraï ceux dont que je lui connais avec la famille Bayushi, et je ne peux que concevoir que de nouveaux orages prêts à éclater à l’horizon.
Au regard de tout ceci, je me suis dit que je ne pouvais attendre que Rauque se décide à venir me parler – si tant est qu’il en fasse jamais le choix. Je l’ai donc fait amener au tribunal après avoir rédigé les convocations pour demain. Cette fois, je n’ai pas envie de voir disparaître mon seul témoin, et j’avais décidé que je saurai toute la vérité dans l’affaire de l’assassinat de Naritoki-sama. Aussi n’y suis-je pas allé par quatre chemins, et je n’ai pas hésité à faire comprendre au chef de la communauté eta que c’était lui-même qui, dans son délire, m’avait appris un certain nombre de détails. J’avais cru voir le summum de la terreur lorsque j’avais interrogé Sourcil, mais la réaction de Rauque n’avait rien à lui envier. Il a bien essayé de biaiser, mais sans réelle conviction ; heureusement pour lui et les siens, il n’a pas tenté de me mentir et, lorsque j’ai insisté, m’a révélé un certain nombre de détails. Comme je l’avais compris, c’est bien Sourcil qui a été le moteur de cette affaire, même si cela n’exonère en rien Rauque. Quant aux fameux porteurs inhabituels de la chaise de Naritoki-sama ce funeste soir, ces porteurs qui m’ont convaincu que Sourcil en savait plus qu’il ne le disait, et dont la disparition m’intriguait tant, les deux chefs de la communauté se sont arrangés pour qu’ils soient éliminés par des eta en qui ils avaient confiance. Et à qui ils n’ont certainement pas donné trop de détails. Rauque est donc le dernier survivant parmi ces criminels. Ou suis-je moi-même maintenant un complice dans cette sordide affaire ? Ai-je réellement accompli mon devoir en essayant de préserver l’ordre dans la ville ? Quelle que soit la réponse à cette question, je ne pourrais clairement pas m’en ouvrir auprès de mes pairs, car je ne crois pas qu’ils comprendraient ; seul Yoshiro-sama est sans doute suffisamment pragmatique, mais autant que cela… Non, moins il y aura de personnes au courant, mieux cela vaudra, surtout dans cette ville. Pourquoi ces questions ? Voici la solution que j’ai proposée à Rauque : je sais, ou plutôt je soupçonne, grâce au courrier de Nisei-san, que les sectateurs du Seigneur Lune sont à nouveau présents en ville – l’ont-ils jamais quittée en fait ? – et je ne vois pas pourquoi je ne réglerai pas deux affaires d’un coup. Après tout, du fait de sa position à la morgue, Sourcil faisait un complice parfait pour ces ennemis de l’Empire ; comment aurait-il été plus aisé pour eux de se procurer des cadavres pour leur ignoble magie ? Aussi ai-je suggéré à Rauque que Sourcil aurait pu être en fait un agent, ou une dupe, de cette vermine ; il n’a pas été lent à saisir le sens de ma proposition, bien qu’il semble avoir une peur bleue de ces individus. Bien sûr, je lui ai clairement fait comprendre que pour que ceci devienne public, il fallait que les magistrats puissent mettre la main sur des sectateurs, et pas simplement d’individus supposés tels, comme il me le laissait sous-entendre. Il n’a pas eu l’air de comprendre pourquoi j’accepterais de me livrer à un subterfuge concernant l’assassinat de notre prédécesseur mais refuserais de faire accuser des gens innocents d’un crime équivalent ou pire. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il comprend aussi le danger que ces adorateurs d’Onnotangu posent à tous dans la ville. Heureusement, je n’ai pas à me justifier auprès de lui, et il est clairement conscient du nombre limité de choix qui lui sont encore offerts. Aussi m’a-t-il promis d’essayer d’identifier au plus vite les personnes, en particulier au sein de la communauté eta, qui pourraient être liées à ces pratiquants de la maho. Je me suis tout de même senti obligé de lui rappeler d’être prudent ; je ne peux trop exagérer combien ces personnes peuvent être dangereuses.
Si j’avais cru que le prix de ma curiosité venait d’être payé, les Fortunes m’auraient sans doute ri au nez. Rauque avait quitté mon bureau, et j’avais retrouvé les autres magistrats pour le repas de la mi-journée. Rien de bien exceptionnel n’avait été évoqué sinon l’affaire concernant Bayushi Saigo et Naishi, mais Musashi-sama était resté bien silencieux. Sitôt notre repas terminé, il vint me demander à pouvoir s’entretenir en privé. Il m’apprit alors qu’alors que nos autres collègues et moi-même nous entretenions sur les suites à donner à la mort d’Otado-san, lui-même avait reçu un message de la part de Naishi l’invitant à se rendre à sa demeure. Jamais je n’aurai pu imaginer ce dont il retournait, encore moins les conséquences de cette invitation. Lorsque nous fûmes installés devant une tasse de thé, Musashi-sama entra dans le vif du sujet : la raison du message de Naishi était simple, elle lui avait proposé de lui révéler tout ce qu’elle savait des événements récents à Ryoko Owari s’il s’arrangeait pour qu’elle puisse avoir quitté la ville avant le surlendemain matin, donc avant l’heure prévue pour son duel contre Saigo-sama ! Je suis resté un instant sans voix. J’ai tout de suite compris que Musashi-sama avait toujours du mal à imaginer qu’une samouraï-ko ait même pu prononcer de telles paroles. Lorsque je lui ai finalement demandé ce qu’il avait alors fait, j’ai été presque soulagé d’apprendre qu’il ne lui avait pas immédiatement annoncé que, si par quelque accident dû aux kami elle survivait à sa confrontation à Saigo-sama, il espérait lui-même avoir l’honneur de pouvoir libérer Rokugan de sa vile présence. Je ne peux cacher moi-même mon effarement à son annonce, aussi puis-je aisément comprendre l’état d’esprit dans lequel Musashi-sama a pu se trouvé lors de cette scène ; mais je suis toujours aussi étonné qu’il n’ait pas ensuite réagi plus… violemment. D’après ce que j’ai compris, il a presque immédiatement quitté les lieux sans donner de réponse. En fait, sa réponse était maintenant là, car je comprenais qu’il venait me demander conseil, ou me demander d’intervenir pour faire cesser cette… impossibilité. En fait, ma première réaction a été plus violente que la sienne, et je lui ai immédiatement proposé de me rendre chez Naishi pour lui faire comprendre toute la gravité de ses paroles, toute la… vilénie de ce qu’elle avait osé proposer. Et Musashi-sama m’a été reconnaissant d’agir ainsi…
Je me suis donc rendu à la demeure des deux sœurs d’un pas ferme, bien décidé à faire entendre raison à Naishi. En arrivant aux abords des lieux, je remarquai que quelques bushi Bayushi semblaient se tenir aux alentours. A mon arrivée, Genshi-san s’est montrée hautaine, presque belliqueuse, et j’aurai sans doute eu grand’ mal à retenir mon courroux si sa sœur ne s’était pas presque aussitôt interposée, et ne m’avait pas immédiatement invité à la suivre. Nous nous sommes bien vite retrouvés seuls, et elle m’a aussitôt demandé si j’étais prêt à accéder à ses propositions. J’ai bien sûr avancé tous les arguments auxquels je pouvais penser, l’honneur de son clan et de sa famille, celui de sa sœur et le sien, en particulier après l’affaire ayant opposé son cousin Isas à Bayushi Tomaru, ce que son attitude pourrait causer pour le prochain mariage d’Ide Asamitsu-san et de Shosuro Kimi-san, même les règles qui régissent les affaires de duel. Rien n’y a fait ! Apparemment, Naishi était convaincue que rien ne pourrait sauver sa vie, et cette dernière semblait être la seule chose qui lui importât ! Et les bribes de ce qu’elle entendait me révéler si je l’aidais à s’enfuir, ces bribes… Comme quand j’essayais de lui montrer le déshonneur pour sa sœur, et qu’elle haussait les épaules en me répliquant que de toute façon, d’après mes propres règles, cette dernière n’était qu’une criminelle, et donc pourquoi devrait-elle se soucier de son honneur ?
Comment ai-je pu me laisser appâter par cela ? Suis-je donc moi aussi sans plus d’honneur que Naishi ? Ryoko Owari Toshi, cité née de l’ordure, m’a-t-elle finalement fait plonger dans la fange et fait croire que je ne suis rien d’autre moi-même ? Où me suis-je laissé entraîner par mes actions de la matinée ? Quoi qu’il en soit, ma curiosité et les parcelles d’informations qu’elle a paradées devant mes yeux m’ont poussé à lui offrir de la faire sortir de la ville si elle me rédigeait une confession entière. Et j’ai ensuite quitté cette demeure dans un état second, proche de la fièvre, après avoir dit à Naishi que je lui dirai bientôt comment procéder. Lorsque je suis rentré au palais, et que Musashi-sama s’est approché de moi, je lui ai dit que tout était réglé, et il est parti soulagé. Suis-je désormais maudit par les Fortunes, ou bien ai-je fait un pas de plus vers la compréhension qui me permettra de servir au mieux l’Empereur dans cette ville ? Je ne sais pas, et je reste encore troublé par cette affaire.
Troublé ou non, je suis allé ce matin dans le quartier des eta, afin de demander quelques précisions à Rauque et pour lui donner mes dernières instructions. Il m’a regardé bizarrement, et je suppose qu’il me prend pour un fou, mais il a acquiescé. Tout était donc prêt pour l’après-midi, et pour demain matin…
En début d’après-midi, Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même avons donc pris place dans la pièce d’audience principale de l’hôtel de ville. Nous avions revêtu pour l’occasion nos atours les plus solennels, et nos visages n’exprimaient rien, sinon la gravité du jugement que nous nous apprêtions à rendre. Outre la principale intéressée, Naishi, sa trop volatile sœur, Genshi-san, et les dirigeants locaux du clan de la Licorne, Shinjo Yoshifusa-sama et Ide Baranato-sama, Osako-san et Saigo-sama ont tous les deux pris place dans l’espace réservé au public. Après avoir lu un rappel des actes reprochés à Naishi, j’ai laissé la parole à Aiko-sama. Celle-ci a bien masqué le désappointement qu’elle pouvait ressentir à l’égard de Naishi, et ni les supérieurs de cette dernière, ni l’intéressée, n’ont protesté lorsque Aiko-sama a annoncé que les magistrats ne la considéraient plus comme bienvenue en ville et souhaitaient qu’elle la quitte au plus vite, mais que, compte tenu du duel autorisé par les daimyo des clans respectifs impliqués, cette décision était suspendue jusqu’à l’issue de ce duel. En fait, Naishi est resté calme et a apparemment sans protester accepté les décisions annoncées ; elle a seulement lancé quelques regards en ma direction que j’espère personne n’a remarqués. Sa sœur ne l’a pas pris tout à fait aussi bien, mais comme ni Baranato-sama, ni Yoshifusa-sama ne l’ont soutenue, elle n’a pas plus insisté. Osako-san et Saigo-sama avaient plutôt l’air satisfait, mais ils se sont bien gardés de faire quelque commentaire.
Alors que nous raccompagnions les Licornes vers la sortie, j’ai pu glisser quelques mots à Naishi, lui intimant l’ordre de se trouver peu avant l’aube dans la cour où sont entassées les ordures et d’obéir à la personne qui l’y retrouverait, et d’avoir sa confession par écrit prête à être remise à ma jeune servante eta qui l’attendrait juste avant qu’elle quitte la ville. Lorsque nous sommes rentrés au palais, j’ai donné mes ordres à Sandale : elle devra demain matin à l’aube se rendre dans le quartier des tanneurs, là où les habitations s’approchent de la porte des paysans ; là quelqu’un lui remettra une missive pour moi, et elle devra me l’apporter et ne laisser personne voir ce qu’elle transporte.
Le lendemain matin, Sandale n’était pas encore revenue au palais lorsque nous l’avons tous quitté pour nous rendre dans les jardins du Scorpion. Des estrades avaient été installées en prévision du duel à venir et sur l’une d’entre elle, réservée au gouverneur, Osako-san se leva pour nous saluer à notre arrivée, et nous nous installâmes sur l’estrade voisine. Ce furent Baranato-sama et la délégation du clan de la Licorne qui se présentèrent ensuite et allèrent se positionner en face de l’estrade occupée par la magistrate principale de la ville. Peu après, Saigo-sama et plusieurs samouraï Bayushi firent leur apparition, et Hyobu-sama, Jocho-sama et des gardes les suivirent de près. Après avoir présenté ses respects au gouverneur et à son fils, nous avoir salués, et s’être sèchement incliné devant Baranato-sama, Saigo-sama s’installa au centre de l’espace réservé et se mit en devoir de patienter. Peu à peu, la tension commença à monter : Naishi n’était pas là ! Après quelques minutes, Hyobu-sama et Saigo-sama commencèrent tous deux à regarder en direction du chef de la famille Ide en ville. Celui-ci tourna légèrement la tête vers Genshi-san, celle-ci s’inclina très bas et partit en courant, suivie de plusieurs autres bushi de la famille Otaku… et de quelques samouraï de la famille Bayushi. Chacun reprit alors son attente, impassible, jusqu’au retour, une vingtaine de minutes plus tard, de Genshi-san. Celle-ci murmura quelques mots inaudibles à Baranato-sama, tandis qu’un samouraï Bayushi en faisait de même auprès de Saigo-sama. Puis, alors que le silence s’appesantissait encore, Baranato-sama se leva, se dirigea vers le gouverneur, s’inclina devant elle et, d’une voix neutre, déclara :
« Gouverneur-sama, Naishi-san semble avoir disparu ! »
Cette annonce provoqua quelques remous dans l’assistance, mais personne n’eut l’inconvenance de prononcer un mot avant que Hyobu-sama n’ait pu répliquer. Cette dernière, après un lourd silence à regarder son interlocuteur sans plus d’expression que lui, se tourna en direction de Saigo-sama. Ce dernier se rapprocha sans hâte, s’inclina, puis lui dit d’une voix douce :
« Personne n’a vu Naishi-san quitter sa demeure, que ce soit cette nuit ou ce matin. »
Cette affirmation fut clairement entendue de tous ceux qui se trouvaient à proximité et, cette fois, quelques commentaires furent échangés derrière les éventails des courtisans. Je sentis plus que je ne vis Aiko-sama se raidir près de moi. Après un dernier échange de regard entre Hyobu-sama, Baranato-sama et Saigo-sama, la première se tourna cette fois vers Musashi-sama :
« Musashi-sama, je regrette de devoir m’adresser à vous mais, étant donné l’implication de mon clan dans cette affaire, je vous prierai de vouloir éclaircir ceci.
- Haï, gouverneur-sama », se contenta de répondre mon ami, tout en me jetant un regard inquisiteur que je me contentais de lui rendre.
Tous les magistrats se levèrent alors pour se diriger vers la demeure qu’avaient occupée les deux sœurs Otaku. Une partie du public suivit à distance, mais déjà je pouvais imaginer les rumeurs en train de s’élever ; Baranato-sama, Saigo-sama, Osako-san et une Genshi-san visiblement furieuse étaient juste derrière nous, ainsi que plusieurs bushi des clans du Scorpion et de la Licorne. En arrivant devant la maison, Yoshiro-sama invita Osako-san à nous accompagner avant de demander courtoisement à Genshi-san de bien vouloir nous guider à l’intérieur. Cette dernière ne pouvait refuser sans perdre la face, mais si un regard avait pu tuer, celui qu’elle lança à la ronde aux Scorpions présents n’aurait pas laissé beaucoup de survivants. Le groupe tout entier la suivit, puis Yoshiro-sama et moi-même prirent la tête des recherches, dans les appartements de Naishi tout d’abord, puis dans l’ensemble de la maison. A mon soulagement, rien de remarquable ne fut mis à jour, et seuls le daisho de Naishi, quelques vêtements et des serviettes de bain semblaient avoir disparu. La monture de Naishi était toujours là ! Comme il était clairement apparu que la famille Bayushi devait avoir fait surveiller la maison, nous demandâmes à Saigo-sama l’autorisation de pouvoir interroger ces samouraï. Mais aucun d’eux ne put apporter le moindre élément, et tous affirmèrent n’avoir remarqué personne d’insolite entrer ou sortir. Osako-san se tourna alors vers Moshibo-san pour lui demander si un shugenja pourrait avoir aidé Naishi à s’enfuir sans que personne ne note leur passage. Avant que notre collègue ne puisse répondre, Genshi-san se laissa quelque peu emporter avant de signifier, en des termes peu flatteurs, qu’il était plus probable que les Bayushi aient fait enlever sa sœur pour lui faire porter ce déshonneur. Heureusement pour elle, Baranato-sama était là, et il s’arrangea pour calmer la situation et faire en sorte que Genshi-san soit escortée hors des lieux.
Après que nous ayons informé les intéressés que tout nous portait à croire que Naishi avait bel et bien disparu et qu’aucun signe de lutte ne pouvait être relevé, Baranato-sama s’adressa à Saigo-sama et, très formellement, déclara :
« Si la dénommée Otaku Naishi a bien fui ces responsabilités comme tout semble l’indiquer, je suis sûr que Yokatsu-sama sera d’accord avec moi pour dire qu’aucune personne de ce nom n’appartient à notre clan, et que quiconque rencontrant alors cette criminelle serait dans son droit de l’exécuter sur le champ. »
Il s’inclina légèrement une dernière fois devant Saigo-sama et Osako-san, un peu plus profondément devant les magistrats d’Emeraude, puis s’éloigna des lieux avec dignité, accompagnés des autres membres de son clan encore présents.
A ma grande honte, j’ai même dû mentir à Musashi-sama sur le chemin du retour et, lorsqu’il s’approcha de moi en haussant les sourcils, lui dire que je pensais l’affaire réglée après ma visite d’hier. Heureusement pour moi, il n’a pas pu imaginer que je puisse être tombé aussi bas et m’être fait complice de la fuite de Naishi. Aussi troublé que je le sois encore, force m’est aussi d’avouer que j’étais impatient de lire la confession de cette couarde. Je ne dirai pas que je me suis précipité sur Sandale, mais dès mon arrivée au palais, j’ai laissé les autres magistrats, je suis monté dans ma chambre, et j’ai demandé à Kage de trouver Sandale et de me l’envoyer. Il m’a obéi sans discuter et est revenu en sa compagnie avant de nous laisser seuls quand je l’ai remercié. Sandale m’a alors tendu un paquet enveloppé dans du papier de soie et légèrement nauséabond – pas étonnant connaissant le moyen utilisé par Naishi pour sortir sans être vue - vengeance peut-être mesquine de ma part … mais elle ne méritait pas plus et n’a clairement pas refusé d’agir de la sorte. Sandale a attendu pendant que j’ouvrais le paquet et jetais un coup d’œil aux parchemins couverts d’une fine écriture à l’intérieur. Et les quelques phrases que j’ai lues m’ont fait écarquiller les yeux. Puis je me suis aperçu que Sandale se dandinait sur place, et lorsque j’ai levé les yeux j’ai rapidement compris qu’elle souhaitait me dire quelque chose. Comme elle manifestait une telle impatience et semblait en même temps plutôt contente d’elle, je lui ai demandé ce qu’elle désirait. Voici ce qu’elle me répondit :
« Comme je passais le pont du Dragon, avec ses têtes qui font peur, j'ai vu qu'un monsieur me suivait. Il ressemblait à un tanneur, mais je ne le connaissais pas. Je suis rentrée dans la ville et il y avait des gardes que je connaissais : surtout Oku, qui me donne toujours des bonbons ! Alors je n'avais plus peur du monsieur, et je suis allée lui demander qui il était et pourquoi il me suivait. Je crois que Aiko-sama aurait fait pareil, même si elle n'avait pas eu de sabres, comme moi.
Je lui ai dit que j'étais de la Maison du Magistrat Katsume, pour que lui aussi il ait peur. Mais il a souri et dit que j'étais une courageuse petite fille, même si je ne suis plus si petite maintenant ! Il m'a dit que ce que je portais était important, et qu'il était là pour vérifier que tout se passait bien. Mais moi, je ne les aurais pas perdus, les parchemins.
Je lui ai demandé s'il travaillait pour le Magistrat Katsume lui aussi, mais je n'ai pas bien compris sa réponse. Je crois qu'il voulait dire oui. En tout cas, il a souri un peu bizarrement quand il a dit que des amis doivent se rendre des services. Je n'avais plus peur du tout, et le monsieur m'a dit de ne pas m'en faire et qu'il me suivrait de loin, qu'il était rassuré de voir que j'étais assez grande et sage pour porter des parchemins importants.
Moi je pensais qu'il ne pourrait pas passer la Porte du quartier noble à cette heure de la journée, de toute façon. Mais ce qui est bizarre, c'est qu'une fois dans la ville, le monsieur était habillé pareil et pourtant on aurait dit le commis d'un marchand. Et dans le quartier noble, il marchait en fronçant un peu les sourcils, comme un fonctionnaire du Tribunal. Les gardes l'ont laissé passer. En arrivant au Palais, il m'a fait un clin d'oeil et est parti.
Voilà. »
Au fil de son récit, mon cœur s’est mis à battre soudain plus vite, et lorsqu’à la fin je lui ai demandé de me décrire cet homme, elle a dû sentir que quelque chose n’allait pas. La description ne m’a clairement pas renseigné, mais voyant son trouble, j’ai essayé de lui expliquer qu’il est parfois important de laisser croire à ceux qui vous suivent que vous ne les avez pas remarqués. Je suppose que sa réaction n’aurait pas dû me surprendre, surtout au vu de ce qu’elle m’avait dit juste avant : elle m’a répété qu’elle croyait avoir agi comme aurait agi Aiko-sama, mais que si je n’avais plus besoin d’elle, elle irait lui demander comment elle devrait faire si cela se reproduit. La dernière chose que je souhaitais, bien évidemment, était qu’elle s’en allât voir Aiko-sama et lui parle du rôle qu’elle avait pu jouer pour moi ce matin ; compte tenu des capacités d’observation qu’elle venait de démontrer, elle était susceptible d’avoir parfaitement reconnu Naishi, quel que soit l’accoutrement que cette dernière ait pu adopter ! Aussi, j’ai pris le temps de lui expliquer qu’elle n’avait pas mal agi, bien au contraire, son acte était celui de quelqu’un de particulièrement courageux. Mais comme je sais qu’elle admire particulièrement Aiko-sama, j’ai ajouté que toutefois, il est souvent utile de ne pas laisser voir à ceux qu’on ne connaît pas – et qui peuvent s’avérer des ennemis, comme c’était le cas de cet homme - qu’on les a repérés ; de cette façon, on peut les observer et apprendre le plus de choses possible sur eux sans qu’ils le sachent et, s’ils pensent pouvoir vous surprendre, ce sont eux au contraire qui sont surpris. Je n’ai pas hésité à affirmer que c’est d’ailleurs une règle fondamentale pour un samouraï que d’observer l’adversaire avant de le confronter, ou de l’attaquer. Après ces explications, elle m’a dit mieux comprendre maintenant, et comme elle ne semblait plus si pressée d’aller tout raconter à Aiko-sama, je lui ai donné un zéni en lui disant qu’elle avait bien travaillé et pouvait aller s’acheter des friandises et les partager avec son amie Vive. J’espère qu’elle oubliera plus ou moins cet épisode, mais il faudra que je prépare mieux les choses si j’ai besoin d’un courrier secret une prochaine fois. Quant à cet homme mystérieux, je ne cacherai pas qu’il me donne des sueurs froides chaque fois que je pense à lui. Je donnerai beaucoup pour savoir qui il est, et surtout pour qui il peut bien travailler.
Je ne peux malgré tout me laisser paralyser par les actions d’un inconnu. De toute façon, qui qu’il soit, je ne peux l’empêcher d’agir ; il me faudra donc me contenter de réagir et vivre avec cela en attendant. La confession de Naishi, elle, est entre mes mains. Bien sûr, une telle confession, venant la criminelle qu’elle est désormais officiellement, n’a guère de valeur juridique, mais les choses qui y sont consignées, si elles sont vraies – et malheureusement, elles ont bien trop de sens au vu de ce que je sais déjà pour être fausses, m’apportent les dernières pièces de divers puzzles, et peut-être suffisamment d’informations pour pouvoir infléchir certains événements et amener au moins Baranato-sama à changer sa tactique. Oui, Baranato-sama est le responsable de bien des choses : c’est lui qui a déclenché la guerre entre les différents cartels de trafiquants d’opium. Il a ordonné à Naishi et à sa sœur d’attaquer, masquées et en utilisant une monture quasi-identique à celle d’Otado-san, l’entrepôt de la marchande Vigilante, et d’y laisser une broche appartenant au fils de Korechika-sama ; il a bien ordonné d’incendier l’entrepôt de Subtil, quoiqu’il ait apparemment ignoré que son neveu Nakatada avait participé et péri dans l’affaire ; il a aussi été à l’origine de nombreux incidents qui ne sont pas remontés jusqu’à nos oreilles, et il aurait eu, très indirectement, des contacts avec le bandit Kaeru. Il est clair qu’il n’était pas au courant de certains des plans de Naishi elle-même ; d’ailleurs, elle admet qu’elle ne s’en était encore confiée à personne, pas même à sa sœur. En effet, elle avoue que sa recherche des criminels du réseau de Vigilante qui nous avaient échappés, et du dénommé Jiren, n’était pas menée tant pour faire une faveur à Aiko-sama que pour son propre compte, car elle espérait bien pouvoir monter son propre réseau de trafic d’opium ! Quand j’ai lu ceci, je me demande quel pouvait être l’honneur de Naishi avant que Baranato-sama ne l’implique dans sa vengeance ; certainement pas très grand, ou alors je me trompe beaucoup.
Cela étant dit, je me trouve une nouvelle fois devant un dilemme en ce qui concerne Baranato-sama. De fait, je ne peux m’empêcher d’admirer comment il a berné les Scorpions à leur propre jeu afin de venger la mort de son fils Michikane ; cet homme est clairement redoutable, et devenir son ennemi, s’il devait rester en vie, n’est pas souhaitable. Mais il ne fait aucun doute que c’est un criminel, la loi et les précédents sont très clairs sur ce point. Et si j’arrive à l’exposer, ou même si mes informations devaient tomber dans les mains des Scorpions, il est peu probable qu’il survive, et le mariage prochain de son fils Asamitsu-san et de Kimi-san n’aurait pas lieu ; à moins que les Scorpions décident de les faire chanter tous les deux, lui et son fils… Dans ce dernier cas, le désordre ne serait peut-être pas immédiatement aussi grand en ville que si le rôle du chef de la famille Ide ici était révélé, mais les conséquences ne seraient-elles pas encore plus néfastes pour l’Empire à plus long terme ? Je vais devoir réfléchir rapidement à tout cela ; pour l’instant je n’ai rien qui me permette d’accuser Baranato-sama, mais mes informations pourraient suffire à convaincre le gouverneur de l’envoyer faire un tour chez Pitoyable, ou donner des armes aux Scorpions contre lui sans que je sache vraiment à quelles fins ils pourraient les utiliser.