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par Kitsuki Katsume » 09 août 2005, 13:01
Chapitre 4 – Un anniversaire de mariage bien mouvementé
Un an déjà que nous avons célébré le mariage de Musashi-sama et d’Amako-sama ! J’ai été invité à me joindre aux deux époux pour fêter l’événement chez Kaoru-sama en la Cité des Apparences. En fait, de mes compagnons de l’an dernier, seul Aki-san est absent car Aiko-sama et Moshibo-san ont été conviés par Musashi-sama. Divers membres de la famille d’Amako-sama sont présents et, parmi ceux de sa génération, son cousin Kakita Toshiro, un élève de la célèbre école Kakita, est sans doute l’un des plus remarqués par son incontestable prestance. C’est d’ailleurs lui qui nous présente à Asahina Sato, un shugenja de ses amis qui est aussi un cousin éloigné d’Amako-sama. Les festivités, bien qu’elles soient réservées aux membres de la famille des époux et à leurs amis proches, n’en sont pas moins somptueuses à mes yeux, et je peux une nouvelle fois mesurer la différence entre les cours du Dragon et celles de la Grue. Ce n’est qu’à l’approche de la fin de l’événement que Moshibo-san nous apprend qu’il doit se rendre à Ryoko Owari, la Cité des Mensonges située au cœur des terres du clan du Scorpion, afin d’y rencontrer Asako Kinto, un membre respecté de son clan. C’est alors que Toshiro-san propose la chose suivante : pourquoi Musashi-sama, sa suite et lui-même n’accompagneraient-ils pas Moshibo-san ? Cela assurerait la sécurité du shugenja lors de son voyage et offrirait à sa cousine l’opportunité de voyager un peu et de découvrir l’une des principales cités de l’Empire à l’occasion du festival Bon. Je ne suis pas certain que Musashi-sama ait relevé l’insulte faite à notre clan, pas plus que je ne puisse affirmer que Toshiro-san ait agi sciemment ; il me semble en effet bien imbu de sa personne et ne pas toujours réfléchir profondément avant de s’exprimer. Quoi qu’il en soit, l’idée a du mérite et Amako-sama est visiblement favorable à cette excursion. Nos réflexions sont de courte durée et nous avons rapidement assenti à ce voyage.
Le voyage s’est déroulé bien différemment de nos excursions passées : nous nous sommes en effet déplacés sans hâte, au rythme du palanquin de Dame Amako, et nous avons pu en profiter pour admirer la prospérité de l’Empire. Lorsque nous arrivons dans l’après-midi à Ryoko Owari, je dois reconnaître que la réalité dépasse largement l’image que je me faisais de la cité : celle-ci est … plus grande … en tout point, que je ne l’imaginais. Plus peuplée aussi, surtout en cette veille du festival Bon, ce qui nous pose bientôt un léger problème. Nous n’avons en effet pas réservé de chambres en ville et, comme nous le découvrons vite, les auberges ont fait le plein de pèlerins venus de tout l’Empire. Il nous faut plusieurs heures pour finalement obtenir suffisamment de place pour tous à l’auberge du Pétale d’oranger, près de la porte du Dragon, à l’ouest de la ville. Bien que modeste, celle-ci propose assez de conforts pour convenir à Dame Amako. Après un bain et un massage pour nous remettre des rigueurs du voyage, nous nous retrouvons dans une salle séparée que nous a préparée l’aubergiste, Ametsu ; seul Moshibo-san est absent car il s’est rendu chez Kinto-sama. La salle publique de l’auberge n’est pas bondée lorsque nous la traversons, mais une clientèle raisonnable est présente, parmi laquelle nous remarquons même deux samurai du clan de la Grue ; il doit s’agir de marchands vu leurs tenues et surtout compte tenu de la présence d’un autre samurai qui est clairement leur yojimbo. Quoi qu’il en soit, nous nous installons et nous commençons notre repas dans une ambiance détendue, servis par l’aubergiste et sa fille. Nous pensons déjà à ce que nous allons pouvoir faire cette nuit pour le festival et les jours prochains quand soudain un bruit de mur brisé et de cloisons déchirées retenti, bientôt suivi de cris d’effroi et de grognements. Bien que nous ne soyons pas armés – nous avons laissé nos katana à l’entrée de l’auberge, comme toute personne polie, et n’avons gardé que les wakizashi qui indiquent notre qualité – nous nous précipitons pour voir la cause de ce tumulte. Aussi, vous pouvez imaginer notre choc lorsque nous découvrons dans la salle principale une horrible créature armée de quatre bras griffus. Comment une telle horreur a-t-elle pu pénétrer aussi loin à l’intérieur de l’Empire ? Nous n’en savons rien, mais notre devoir est clair ; d’autant plus que le yojimbo que nous avions observé à notre arrivée vient clairement d’accomplir le sien et de le payer de sa vie : le corps que la créature projette dans un coin ne peut raisonnablement pas être en vie, et la bête a aussi attrapée un des marchands. De plus, le corps ensanglanté de la fille de l’aubergiste gît à l’entrée de la salle, bien qu’elle pousse encore quelques gémissements. Alors que Toshiro-san se précipite vers l’entrée de l’auberge pour y recouvrer son katana, que Musashi-sama, désarmé, semble momentanément pétrifié par la présence de la bête et que je me dirige vers l’enfant pour l’éloigner de la zone des combats, Aiko-sama se rue à l’assaut, armée de son seul wakizashi et frappe le monstre de toutes ses forces. Ce coup qui aurait pu éventrer deux hommes ordinaires semble à peine entamer la peau du monstre. De mon côté, j’ai juste le temps de tirer dans un coin la victime et de tenter de stopper l’hémorragie après avoir laissé mon wakizashi à Musashi-sama. L’oni, car il ne peut s’agir que de cela, s’est retourné et s’en prend à Aiko-sama qu’il projette en arrière d’un revers. Cette dernière vole dans le décor et s’écroule, le kimono ensanglanté. Heureusement, Toshiro-san arrive sur ces entrefaites et attaque dans le dos du monstre tandis que Musashi-sama fonce à l’attaque. Peut-être la multiplication du nombre d’adversaires a-t-elle poussée l’oni à revoir sa position, en tout cas, il arrache dans son dos deux nodules, les jette à terre et s’enfuit d’un bond prodigieux. Dans le même temps, les nodules développent aussitôt des excroissances griffues qui les font ressembler à des sortes d’araignées grotesques, Mes compagnons n’ont guère le temps de s’intéresser au fuyard car les deux bestioles qu’il a laissées derrière lui les attaquent à leur tour. Heureusement, bien qu’elles fassent preuve d’une célérité impressionnante, elles ne montrent pas la résistance de leur progéniteur, et elles finissent par succomber au coups de Musashi-sama et Toshiro-san sans infliger de dégâts supplémentaires. Aiko-sama est mal en point mais elle survivra ; la fille de l’aubergiste est par contre agonisante et serait sans doute morte sans l’intervention de Sato-san. Incroyablement, l’un des deux marchands de la Grue est seulement blessé. Il se présente comme Doji Juzo et ne semble vraiment pas comprendre pourquoi un oni s’en prendrait à lui et à feu ses compagnons.
A ce moment-là des gardes arrivent à l’auberge, accompagnés d’un magistrat local, Doji Oruku. Ce dernier donne les ordres pour que des eta viennent s’occuper des cadavres puis rassemble les témoins afin d’entendre leurs dépositions, tandis que les gardes repartent. C’est lors de ces conversations que nous apprenons que Shosuro Hyobu, le gouverneur de la ville, et Ashidaka Nakitori, le Magistrat d’Emeraude, qui est aussi un membre du clan de la Grue, sont absents car ils ont tous deux été invités à participer aux festivités à la cour impériale à Otosan Uchi. Par ailleurs, il semble que la Garde soit très occupée aujourd’hui en particulier du fait du festival. Il s’apprête à nous laisser à son tour lorsqu’une enfant essoufflée, une eta, accourt vers Aiko-sama et nous annonce que des bandits sont en train d’attaquer la morgue. En l’absence de gardes, Oruku-sama nous demande de l’accompagner et part en courant vers le ‘Petit Outremonde’, le quartier eta situé juste hors de la ville, où, nous explique-t-il, se trouve la morgue où les cadavres sont préparés avant les cérémonies funèbres. Des individus s’enfuient lorsque nous arrivons, et nous pénétrons dans un bâtiment sombre d’où s’échappent des remugles nauséabonds. La grande pièce dans laquelle nous entrons n’est guère éclairée mais nous y distinguons des jarres diverses le long des murs et des tables couvertes de taches brunâtres et sur lesquelles reposent parfois des cadavres ; le plafond est soutenu par des piliers en bois. Et nous apercevons aussi des quidams qui sont en train de fouiller la pièce. A notre arrivée, la plupart d’entre eux reculent vers le fond de la pièce ; ceux qui restent sont armés, pour la plupart de couteaux et de massues. Je ne peux guère parler de bataille, car rapidement nos adversaires cherchent plus à s’enfuir qu’à nous combattre. En fait, notre principale difficulté est d’éviter d’être souillé par les dépouilles et les déchets corporels qui sont entreposés en ce lieu ; les bandits ne semblent pas avoir cette difficulté, mettant en évidence si besoin était leur peu d’honneur. L’affaire est rapidement réglée même si certains individus réussissent à s’échapper en empruntant la porte à l’arrière du crématorium : trois morts et quatre prisonniers forment le tableau de chasse. Toutefois, nous avons de la chance car l’un des hommes capturés s’avère être le chef de la bande. Ce prénommé Ozo nous révèle que lui et ses compagnons ont été engagés peu de temps auparavant par un petit homme barbichu, très nerveux et pressé, afin de s’emparer du katana d’un mort dénommé Daidoji Anitano, lequel n’est autre que le garde du corps tué dans l’escarmouche à l’auberge. En cas de succès, les malfrats devaient retrouver leur commanditaire dans une taverne du nord de la ville. Ils savaient que le corps avait été emmené à la morgue, et les noms des victimes figuraient cerclés sur un fragment de papier que nous trouvons sur ce malandrin étonnamment instruit. Ce document est en fait une pièce commerciale qui mentionne l’adresse d’un entrepôt Shosuro et une liste d’acheteurs et de produits. Oruku-sama nous signale que les acheteurs, outre les marchands de la Grue déjà connus, sont le propriétaire d’un magasin appartenant au clan de la Licorne et un marchand du clan du Crabe. Il nous mentionne aussi avoir eu l’occasion de discuter avec Anitano-san avant la mort de ce dernier ; il sait ainsi que le défunt avait combattu contre les samurai du Crabe près de l’Outremonde, et avait trouvé un superbe katana près d’un marais de l’autre côté du Grand Mur Kaiu. Peut-être cette épée a-t-elle une valeur particulière ? Mais les bandits ne risquaient pas de trouver l’arme à la morgue car, connaissant les défunts, Oruku-sama avait ordonné aux gardes que leurs possessions soient emmenées chez Doji Tsumetsu, hatamoto et plus haut représentant local du clan de la Grue, qui réside dans le quartier noble de la cité. Nous décidons de nous rendre sur place immédiatement.
Lorsque nous arrivons, personne ne répond à nos appels à l’entrée de la propriété, aussi poussons-nous la porte et nous avançons-nous dans le jardin. Nous sommes extrêmement surpris de ne rencontrer aucun garde. Nous continuons d’avancer et finissons par apercevoir des bottes sous une haie mais, lorsque nous nous approchons, nous succombons soudain à ce qui ne peut être qu’une attaque magique et nous nous endormons. Nous sommes un peu surpris de nous réveiller indemnes après que peu de temps semble s’être écoulé. Mais nous n’avons pas l’opportunité de nous poser plus de questions pour l’instant, car des cris et des bruits s’échappent de la demeure de Doji-sama. Quand nous nous approchons en toute hâte, un grand trou est largement visible au niveau du mur de l’étage. La plupart d’entre nous se ruent à l’intérieur pour une nouvelle fois nous retrouver confrontés aux mignons arachnéens de l’oni. Le démon semble être en train de fouiller dans une pièce, et nous n’avons pas l’opportunité de nous en prendre à lui car il s’enfuit avec un cri de rage avant que nous n’en ayons terminé avec son engeance. Resté à l’extérieur, Sato-san n’a même pas le temps d’essayer d’invoquer les kami pour qu’il stoppe le monstre. La situation est un peu chaotique lorsque nous en finissons avec les créatures, des gardes ayant surgi enfin, et les femmes et les enfants de la maisonnée étant encore sous le choc de cette irruption sauvage. L’ordre est peu à peu rétabli avec l’arrivée de Tsumetsu-sama. Il nous invite à patienter quelque peu au rez-de-chaussée, le temps de donner quelques ordres, avant de nous recevoir. Outre Oruku-sama et nous-mêmes, sont présents lors de l’entrevue le karo et le commandant des gardes de Tsumetsu-sama. Son premier geste est un grand honneur pour nous, car il nous remercie d’avoir défendu sa maison et nous offre en gage de cela quelques objets. Ce don est bien trop grand mais, après avoir refusé ces cadeaux comme le commande la politesse, force nous est d’accepter si nous ne voulons pas faire perdre la face à notre hôte. La valeur de ce don est d’ailleurs inestimable car il nous révèle qu’il s’agit d’objets investis par les kami, des nemuranai mineurs, fabriqués par les shugenja de la famille Asahina par l’art du tsangusuri. Parmi ces objets figurent une broche de jade représentant le soleil, un éventail noir, un fruit doré et une clé en os ; cette dernière me sera par la suite confiée par mes compagnons. Lors de la conversation qui s’ensuit, nous n’apprenons rien de plus sur l’épée de feu Anitano-san, si ce n’est qu’elle a disparu. Les caisses que l’oni a saccagées contenaient les marchandises achetées par Juzo-san et son confrère décédé. Nous apprenons d’ailleurs au passage qu’un entrepôt appartenant à des marchands du Clan de la Licorne a aussi été cambriolé cette nuit. Pendant notre conversation, un vieil homme voûté entre dans la pièce et Tsumetsu-sama, qui semble un peu gêné, nous le présente comme son père, Doji Ukidanu. Ce dernier s’adresse alors à Musashi-sama et l’invite à venir jouer avec lui une partie de go. Bien qu’un peu interloqué, Musashi-sama s’excuse auprès de notre hôte et suit Ukidanu-sama vers la pièce voisine. Musashi-sama a fait preuve de plus de grâce que je ne l’attendais, et son acte a permis à tous de sauver la face ; j’espère qu’il ne le regrettera pas car je n’ai jamais entendu qu’il soit particulièrement adepte du jeu de la guerre. Lorsque l’entretien se termine et que nous sortons, nous retrouvons Musashi-sama contemplant le plateau de go d’un air songeur ; contre toutes attentes, il a remporté la partie… mais la position finale est bien particulière. Elle s’appelle ‘l’ami tatoué’, comme nous l’apprend Aiko-sama. Je n’y fais pas immédiatement attention mais, après que nous avons décidé de nous rendre à l’entrepôt du marchand du Crabe dont le nom figure sur le parchemin découvert sur les bandits, Musashi-sama me raconte discrètement ce qu’il a entr’aperçu avant d’être frappé par le sommeil : un ise zumi sur le toit de la maison de Tsumetsu-sama, le pommeau d’une épée au-dessus de son épaule. Or la figure finale de la partie de go laisse supposer que le moine serait un allié ?! Etrange pouvoir que semble posséder Ukidanu-sama alors que son fils semble le penser sénile, et dommage que nous n’ayons la possibilité de l’interroger plus avant. Sato-san nous a aussi appris avoir trouvé les restes d’un objet magique dans le jardin, un sablier brisé, dont il nous révèle qu’il s’agit probablement de l’objet utilisé pour provoquer le sommeil.
Quoi qu’il en soit, je suis heureux que nous arrivions à notre destination : ma petite taille est un sérieux handicap pour suivre mes compagnons qui se hâtent. La boutique du marchand porte une enseigne, « Chez Murmure, antiquités, bizarreries et curiosités ». La porte est close, ce qui n’est guère surprenant à cette heure et en ce jour, mais nous entendons de vagues bruits à l’intérieur. Un rapide conciliabule et nous décidons d’entrer en force : la porte est enfoncée et il fait sombre à l’intérieur, mais nous distinguons bien vite que le toit et le plafond ont été défoncés et nous nous retrouvons une nouvelle fois face … aux sbires arachnéens. L’oni est toutefois invisible et les bestioles sont assez rapidement éliminées. Nous sommes encore un peu plus en retard sur l’oni cette fois et il n’y a personne sur place, non plus qu’aucun signe de lutte. Nous décidons malgré tout de fouiller le lieu à la recherche d’un indice qui nous permettrait de comprendre quelque chose à cette affaire. Et bien nous en prend : un masque de porcelaine que portait l’une des pseudo-araignées fait pâlir quelque peu Sato-san, et il nous révèle que l’objet a été investi de pouvoirs maléfiques, sans doute par de la maho ; de plus, il soupçonne que l’objet pourrait être utilisé sur un cadavre pour le transformer en zombie. Nous ne mettons pas à jour d’autres masques identiques mais certaines caisses ont été brisées dans l’entrepôt et il est difficile de dire, en l’absence du propriétaire, si quoi que soit a disparu. Par ailleurs, dans le fond de la boutique, là où ce marchand heimin doit vivre, sous une latte près d’un futon roulé, je découvre un journal et des bourses contenant une grosse somme. Un rapide coup d’œil au journal révèle que son auteur est le dénommé Murmure et la lecture des dernières pages met en évidence plusieurs choses : primo, l’homme semble penser que l’oni pourrait le rechercher et que l’épée d’Anitano-san lui permettrait de se défendre ; secundo, son « ami » Ikyoto lui a offert son aide pour mettre la main sur l’arme ; tertio, il semble avoir une relation avec une geisha du nom de Tsuroko, qui se trouverait à la ‘Maison des Nénuphars’, et la dernière entrée suggère même qu’il pourrait bien s’être rendu là-bas ce soir. Bien que mes compagnons continuent de fouiller l’endroit pendant ma lecture, ils ne mettent rien d’autre à jour. Aussi sommes-nous partagés sur ce que nous devons maintenant faire lorsque nous sortons de l’entrepôt et nous retrouvons face à un ise zumi qui nous observe depuis le toit du bâtiment d’en face. Je n’ai guère eu de contacts avec les membres de la famille Togashi, mais si l’impression que notre Clan fait sur le reste de l’Empire est similaire à celle que m’a laissée cet homme, je peux comprendre que nous soyons regardés avec méfiance. La conversation avec l’homme est frustrante au possible car il répond à la plupart de nos questions par des questions ou des phrases sibyllines. Nous réussissons malgré tout à apprendre qu’il se nomme Ikyoto et il semble confirmer qu’il a remis l’épée volée, qu’il appelle la « Lame des Secrets », à Murmure à qui il devait une faveur. Il laisse d’ailleurs sous-entendre que ce katana n’est pas sans danger pour son porteur. Puis, lorsque Musashi-sama le presse, il s’esquive et disparaît par les toits. Nous ne retrouvons pas trace de lui. Tout au plus ai-je pu distinguer deux de ses tatouages : un singe et une chauve-souris ; si nous survivons à notre enquête, je devrais essayer d’en apprendre un peu plus sur mes frères de Clan.
Cet épisode nous a toutefois renforcés dans l’idée que nous devons retrouver ce marchand et, pour cela, il semble probable que nous devions nous rendre à la ‘Maison des Nénuphars’. A ce stade, Oruku-sama nous explique que nous risquons de rencontrer quelques complications. En effet, la plupart des maisons de geisha respectables, dont celle où nous devons aller, se trouvent rassemblées sur une île au milieu du fleuve, l’île de la Larme. De plus, en raison du caractère des activités qui s’y déroulent, et afin d’essayer de préserver l’ordre public, les gouverneurs de la ville ont interdit le port des armes sur l’île. Cette prohibition s’applique à tous, et les samurai qui se rendent en ce lieu sont invités, lorsqu’ils débarquent, à déposer leurs katana à la boutique d’un forgeron ronin nommé Portail, lequel se charge pour un prix raisonnable de les polir et de les affûter. De plus, l’air un peu gêné, il nous avoue que son statut de magistrat risque fort de ne pas être suffisant pour passer outre à cette consigne en raison de quelque tension entre lui et la garde. Par ailleurs, bien qu’il admette que faire appel à la voie hiérarchique résoudrait sans doute cette difficulté, il exprime des doutes quant à notre capacité d’obtenir rapidement les autorisations nécessaires de Yogo Osako, le magistrat Scorpion de la ville. Il suggère à demi-mot qu’il serait sans nul doute plus efficace de se rendre discrètement sur l’île sans passer par le débarcadère officiel si nous souhaitons nous y introduire avec nos armes ! Cette suggestion me semble particulièrement déshonorante venant d’un magistrat, et Aiko-sama ne la voit pas d’un meilleur œil. Par ailleurs, il reste un autre lieu proche de la boutique de Murmure où des indices sur cette affaire pourraient éventuellement se trouver : l’entrepôt Shosuro où, toujours d’après ce parchemin récupéré sur les bandits de la morgue, Murmure aurait acheté des objets pour le festival, parmi lesquels des masques en porcelaine. Finalement, nous décidons par acquis de conscience de rendre visite à cet entrepôt avant d’aller sur l’île de la Larme.
Je ne sais si nous aurions pu agir avec plus de prudence, mais cette entreprise a bien failli nous être fatale, et Musashi-sama en particulier a été bien prêt de rejoindre ses ancêtres. Mais reprenons les choses dans l’ordre : nous avons donc suivi Oruku-sama jusqu’à cet entrepôt qui appartient à la famille Shosuro. L’intérieur du grand bâtiment était illuminé lorsque nous sommes arrivés, et un membre de la garde-tonnerre, l’unité d’élite de la garde de la ville, était en faction devant l’entrée. Après qu’Oruku-sama s’est identifié, il nous invite à entrer pour rencontrer le responsable à l’intérieur. Dans le bâtiment, divers gardes en uniforme sont en faction…, et nous sommes complètement pris par surprise par ce qui s’ensuit : le planton, qui nous a suivi, ferme la porte et la barre tout en criant : « Des magistrats ! Tuez-les ! » Et les gardes présents de dégainer et de se jeter sur nous. Dernier de notre groupe, je n’ai que le temps de dégainer moi-même et de m’adosser à une pile de caisses avant de devoir me défendre contre l’homme qui venait de crier ainsi.
En tête du groupe, Musashi-sama, Aiko-sama et Oruku-sama sont attaqués par deux groupes d’hommes armés, porteurs de masques de Scorpion, tandis que d’autres descendent par l’escalier sur leur droite. Musashi-sama et Aiko-sama défont chacun un premier adversaire, Oruku-sama a été d’entrée sérieusement blessé. Notre position est très mauvaise, nous sommes en contrebas et encerclés par un nombre important d’adversaires, rapides et bien armés. Laissant à Toshiro-san le soin d’attaquer les ennemis restant au rez de chaussée, Musashi-sama et Aiko-sama montent à l’assaut de l’escalier – il faut absolument juguler le flot des adversaires. Musashi-sama est pris à partie par deux Scorpions particulièrement prompts, élimine le premier d’un fulgurant revers de son katana, mais le deuxième passe sa garde et le vaillant Dragon s’écroule. Avec un cri de rage, Aiko-sama se rue sur celui qui vient d’abattre son ami et l’envoie rejoindre ses ancêtres. Derrière elle, adossé à un pilier, Oruku-sama blessé tient en respect deux Scorpions, blessés également. Toshiro-sama, de son côté, attaque les Scorpions encore indemnes, et c’est une chorégraphie gracieuse où son katana évolue avec une incroyable fluidité, semblant à peine toucher ses adversaires... mais ce sont ces derniers qui tombent.
Malgré la vaillance de nos amis, la situation semble désespérée, car les ennemis continuent d’affluer et à présent seuls Aiko-sama, sur l’escalier, et Toshiro-san, en contrebas, sont encore indemnes. Réunissant toute sa concentration, la Lionne frappe, et frappe encore, abattant un adversaire à chaque coup de sa lame, sans se préoccuper d’éliminer les ennemis blessés. Elle sait qu’elle ne peut se permettre de rater une attaque, ou nous sommes perdus.
Soudain, un projectile siffle à son oreille, et vient se planter dans la poitrine de son adversaire du moment : des archers ! De la balustrade, ils sont dans une position privilégiée pour éliminer sans risque les survivants.
Heureusement, Sato-san intervient, invoque les kami de l’Air, et une tornade de poussière se soulève, diminuant fortement la visibilité. Simultanément, l’un des Scorpions blessés, qui avait feint d’être inconscient, se soulève pour frapper dans le dos la samurai-ko. Toshiro-san, qui rejoignait Aiko-sama après avoir éliminé tous ses adversaires, l’abat juste à temps.
Les deux Scorpions qui descendent l’escalier à ce moment là voient émerger de la poussière Aiko-sama, qui monte les marches au milieu des cadavres, sa lame dégoulinante de sang, et l’expression farouche de ses ancêtres Matsu sur le visage, suivie de Toshiro-san, dont l’élégant kimono et le masque impassible contrastent violemment avec son katana maculé. Et ils décident soudain de battre en retraite… Bientôt nous n’entendons plus que les bruits de fuite de nos adversaires encore valides. Aiko-sama et Toshiro-san terminent rapidement de nettoyer le reste de l’étage ; l’entrepôt est à nous, mais à quel prix ! Oruku-sama est grièvement blessé, Musashi-sama gît inconscient dans une mare de sang . Moi-même, lorsque je tentai une attaque contre mon adversaire, ai été blessé, et seule l’intervention dans un premier temps de Sato-san, puis ensuite celle de Toshiro-san, permirent d’éliminer mon adversaire.
Tandis que Sato-san et moi-même faisons notre possible pour stopper l’hémorragie de Musashi-sama, Aiko-sama et Toshiro-san inspectent l’étage et mettent en état d’arrestation l’homme qu’ils ont trouvé assis dans un bureau, ainsi qu’un second, assis dans une pièce au centre d’un cercle de bols de sang qui semblent se comporter comme des chandelles. Le premier n’a d’ailleurs opposé aucune résistance alors que le second ne semble même pas conscient de ce qui vient de se passer ; on ne peut d’ailleurs s’approcher de lui car une barrière invisible semble l’entourer.
Après que la garde, la vraie cette fois, fut enfin arrivée et que Musashi-sama eut été soigné, du moins partiellement, nous avons entrepris d’interroger l’homme du bureau. Je ne sais pourquoi, peut-être tout simplement le soulagement de pouvoir laisser la responsabilité de la suite des événements à d’autres, ou peut-être même le remord d’avoir caché de tels agissements, toujours est-il qu’il n’a pas résisté et a répondu à toutes nos questions. Les réponses qu’il nous a fournies, l’histoire qu’il nous a racontée, illuminent cette sombre affaire et ont glacé mon cœur. Et je ne crois pas qu’il nous a menti. Voici le récit de celui qui s’est présenté comme étant Shosuro Fujun : il y a quelques jours de cela, lui, son frère Chizaro et leurs hommes ont attaqué une caravane appartenant au Clan de la Licorne. Après avoir tué l’escorte, ils ont pillé la caravane et ramené comme à leur habitude les marchandises volées dans cet entrepôt avant de les écouler ; mais, ce matin, trois hommes portant des capuches se sont présentés, qui ont révélé connaître les coupables de l’attaque ; ils voulaient juste récupérer une des dix caisses volées, une caisse contenant des masques en porcelaine ; ils ont ensuite eu un entretien privé avec Chizaro ; son frère, l’air paniqué, s’est alors enfermé dans la pièce. Fujun pense que son frère a invoqué l’oni dont la rumeur parle afin de retrouver les masques, et il admet qu’il savait que Chizaro avait autrefois pratiqué la maho en amateur ; mais justement, comme Chizaro est un amateur, si jamais l’oni parvient à remplir sa part du contrat, il a de bonnes chances de pouvoir voler le nom de son invocateur, se libérant et devenant du même coup nettement plus puissant. Le seul élément supplémentaire dont nous informe Fujun concerne les hommes qui ont induit ces événements : sur le poignet de l’un deux, il a remarqué un tatouage en forme de croissant de lune ; il pense qu’il s’agit de gens qui vénèrent le Seigneur Lune, et dont le rêve est d’éteindre le Soleil et d’amener la nuit éternelle !
L’affaire est vraiment très grave, d’autant que je me rappelle maintenant une remarque faite peu après notre arrivée : la fin du festival sera marquée, au temple d’Amaterasu, la Déesse Soleil, par une cérémonie solennelle qui verra quelque artefact symbolisant la déesse être « rallumé ». Je ne suis pas complètement certain de l’importance de cette cérémonie. Même s’il ne s’agit que d’un symbole, l’effet sur la population d’un échec de la cérémonie ou de la destruction de l’artefact ne pourrait que s’avérer des plus néfastes. Je ne sais pourquoi les masques sont recherchés par ces hommes mais, si comme le pense Sato-san, ils peuvent servir à créer des zombies, l’apparition de telles créatures pourrait au moins causer la distraction de la garde à un moment crucial. De plus, il est clair que le temps nous est maintenant compté si ces fous veulent agir pendant la cérémonie. Aussi décidons-nous de nous séparer : Sato-san et Toshiro-san sont chargés d’obtenir une audience auprès de Shosuro Jocho, fils et héritier du gouverneur et commandant de la garde-tonnerre, et de le convaincre de la nécessité de protéger le temple d’Amaterasu ; Musashi-sama, Oruku-sama et moi-même allons nous rendre au temple lui-même afin de prévenir les prêtres et les moines du risque qui pèse et, si possible, d’obtenir des soins supplémentaires, car nous sommes tous les trois encore blessés, et la nuit ne semble pas devoir se terminer sans de nouveaux combats ; enfin Aiko-sama passe à l’auberge pour y récupérer nos armures et les faire transporter sur les quais où elle doit réserver une embarcation pour nous rendre dans l’île de la Larme. Il est peu vraisemblable que les armures nous soient immédiatement utiles si les armes sont interdites sur l’île, mais au moins nous les aurons à portée de main si nous en avons ensuite besoin. Il est peu probable que Sato-san et Toshiro-san puissent accomplir leur tâches rapidement, aussi est-il décidé que nous ne les attendrons pas lorsque nous retrouverons Aiko-sama sur les quais.
Je ne peux dire qu’une seule chose pour l’instant : nous n’avons pas été reçus par la Grande Prêtresse du temple d’Amaterasu, et on nous a clairement signifié que la cérémonie ne pouvait et ne serait pas retardée ou annulée. La seule bonne chose qui soit ressortie de notre venue au temple, c’est que nous sommes de nouveau en pleine possession de nos moyens : les shugenja du temple nous ont prodigué leurs soins et les kami ont répondu à leur appel en notre faveur. Par contre, une bonne surprise nous attend lorsque nous retrouvons Aiko-sama : Moshibo-san et Aki-san sont à ses côtés en compagnie d’un homme élégant qui se présente comme Kakita Yoshiro. Pendant la traversée vers l’île, nous apprenons comment cette réunion a eu lieu : Aki-san a accompagné comme garde une caravane de son Clan qui est arrivé dans l’après-midi à Ryoko Owari. Il a entendu des rumeurs d’oni dans la ville et s’est rendu chez Tsumetsu-sama, où la rumeur plaçait la dernière position de l’oni, afin d’offrir ses services. Kakita Yoshiro est un collègue d’Oruku-sama, un magistrat Doji en visite chez Tsumetsu-sama, et ce dernier l’a chargé de prêter main-forte dans cette affaire. Les deux se sont rencontrés chez le hatamoto et se sont rendus à notre auberge afin d’en apprendre plus sur le monstre, son action sur place ayant été plus marquante qu’à la résidence de Tsumetsu-sama. C’est là-bas qu’Aiko-sama les a trouvés en compagnie de Moshibo-san qui revenait de sa visite à Asako-sama, et ils ont donc proposé de l’accompagner. Je ne sais pas quelle Fortune est responsable de cette coïncidence, non plus que je ne peux prédire quelle aide Yoshiro-san nous apportera, mais je suis rassuré par la présence d’Aki-san. Il a sauvé ma vie une fois déjà et, s’il n’est pas le compagnon que je souhaiterais à mes côtés à la cour, je ne peux qu’être heureux de l’avoir à mes côtés dans l’état actuel des choses.
Aussi est-ce dans cet état d’esprit que je débarque avec mes compagnons sur l’île de la Larme. Nous acceptons de plus ou moins bonne grâce de laisser nos armes entre les mains de Portail ; seul Yoshiro-san refuse de se séparer de son katana – apparemment il s’agit d’une arme familiale qu’il ne peut abandonner ?! – et nous continuons donc sans lui. La ‘Maison des Nénuphars’ est une maison de geisha respectable ; ce n’est, d’après Oruku-sama, pas la plus luxueuse de l’île, mais je n’en ai pour ma part jamais vu d’aussi grande et belle. A notre entrée, nous sommes accueillis avec grâce par une geisha qui s’enquiert de nos désirs ; elle a toutefois l’air un peu intimidée par Aki-san et sa taille hors du commun ; que devrais-je dire, moi qui ai l’air d’un enfant à côté de lui ? Lorsque nous exprimons le souhait de rencontrer Tsuroko, elle nous répond que Tsuroko est déjà avec un client. Avant qu’elle ne puisse nous faire une autre proposition, Oruku-sama s’avance et déclare son statut de magistrat ainsi que le fait qu’il ne s’agit pas d’une visite de courtoisie mais bien d’une enquête. A la fin de cette tirade, il est clair que la jeune femme est un peu effrayée et elle nous prie de l’excuser afin qu’elle puisse aller chercher l’oka. Lorsque celle-ci revient, elle cherche en toute politesse à nous dissuader d’interrompre un client mais, lorsque Aiko-sama lui demande si ce client ne serait pas le marchand Murmure, elle ne peut qu’acquiescer et demande à ce que nous la suivions dans une pièce plus à l’abri du regard – et à mon avis aussi des oreilles – du public. Par chance, je ne regardais pas la femme lorsque le nom de Murmure a été prononcé, et j’ai remarqué un homme dont le visage s’est tourné vers notre groupe lorsque ce nom a été prononcé. Musashi-sama semble aussi avoir remarqué le geste de cet individu. Je lui signifie que j’ai vu cela et, en compagnie d’Aki-san, je reste hors de la pièce où l’oka emmène le reste de nos compagnons et je vais m’asseoir à la table où se trouve cet inconnu qui semble intéressé par Murmure. Malheureusement, la seule information utile que je peux obtenir avant que mes compagnons ne ressortent précédés de l’oka est son nom : Meichozo Nisei. Nous nous excusons auprès de lui de notre départ précipité et suivons les autres vers une pièce où se tiennent deux personnes. Le premier est un homme assez banal, que l’oka introduit comme Murmure, tandis que la seconde est une jolie jeune femme qui nous est présentée comme Tsuroko. Une fois les présentations faites, l’oka s’esquive par la porte donnant sur le jardin de l’établissement. Il s’avère bien vite que la geisha n’est pas au courant de quoi que ce soit. Il n’en est pas de même du marchand, qui est rapidement en nage, pris entre le feu des questions d’Aiko-sama et de Musashi-sama, et l’imposante silhouette d’Aki-san. Nous n’apprenons en fin compte que peu de choses : Murmure prétend avoir entendu parler d’une bonne affaire à faire à l’entrepôt des frères Shosuro, y avoir acheté une caisse de masques de porcelaine à un prix défiant toute concurrence, et l’avoir revendu à un autre marchand du Crabe, Yasuki Nobuko, pour un bon prix. Interrogé sur l’or trouvé dans sa demeure, il prétend que les affaires ont été excellentes pour lui ces derniers temps. De plus il nie tout d’abord toute connaissance d’une épée volée chez Tsumetsu-sama. A ce point, alerté par je ne sais quel indice, Musashi-sama ouvre précipitamment la cloison donnant su le jardin et sort. Il nous informe qu’il ne voit rien ni personne mais qu’il va rester à l’extérieur par prudence, afin de surveiller que personne ne nous surprenne. Pendant ce temps, je mentionne à Murmure qu’il ferait mieux d’avouer dans la mesure où nous avons découvert son journal. Son comportement change alors et il reconnaît qu’il a l’épée et même qu’elle est ici. Avant qu’il ne l’extirpe des coussins, Aki-san l’a devancé et a tiré de ceux-ci un saya assez sobre. Il tire légèrement l’arme de son fourreau, et nous pouvons tous nous rendre compte, même d’aussi loin, qu’il s’agit d’une arme d’excellente facture. Alors que nous nous apprêtons à reprendre l’interrogatoire, la lame se met à émettre une couleur bleutée et nous sommes soudain alertés par un cri de Musashi-sama. Aiko-sama tire son wakizashi et se précipite à l’extérieur, Aki-san dégaine le katana que nous venons de recouvrer, qui luit maintenant très visiblement, et la suit.
Soudain, dans un grand bruit, la cloison explose, et l’oni se retrouve devant ceux d’entre nous qui sommes encore à l’intérieur. Murmure est tombé à la renverse et s’éloigne à reculons du monstre et je me précipite pour le tirer en arrière. Je ne suis pas tout à fait assez rapide toutefois, et le monstre s’est saisi d’une cheville du marchand. Mon soulagement à voir Aki-san finir de défoncer la cloison et attaquer la bête est malheureusement de courte durée : comme je refuse de lâcher le marchand, je me retrouve soulevé en même temps que lui par l’oni qui utilise l’un de ses quatre bras pour nous faire tournoyer. J’ai maintenant presque aussi peur de lâcher ma prise que de rester accroché ; mais, comme je prends conscience de ce que sans moi, le monstre pourrait projeter le marchand contre le plafond et l’occire ainsi, je décide de maintenir ma prise aussi longtemps que possible. Entre temps il est clair que l’attaque qu’Aki-san a portée à l’oni avec ‘la lame des secrets’ a eu plus d’effet que celle d’Aiko-sama lors de notre précédent combat à l’auberge ; en effet la bête a poussé un rugissement qui nous perfore les tympans et a dû alerter tout le voisinage si ce n’est pas encore fait. Mon espoir est une nouvelle fois douché lorsque le monstre frappe Aki-san qui est projeté contre le mur qui sépare notre pièce de la pièce voisine ; le choc est si violent que le corps d’Aki-san brise le mur et est projeté à travers. Je n’ai pas le temps de me demander bien longtemps dans quel état le bushi du Crabe peut bien être : en effet l’oni se sert du marchand et de moi comme du projectile d’une catapulte pour agrandir le trou dans le mur. Le seul avantage que j’y vois est qu’il a pour cela lâché sa prise. Mais je suis sonné lorsque je retombe au sol et le marchand, qui a encaissé le plus fort du choc, semble inconscient ; j’espère seulement qu’il est encore en vie, ou mon acte d’inconscience n’aura servi à rien. Lorsque je redresse la tête, c’est pour voir Aki-san qui, incroyablement, semble sonné mais indemne ; maintenu au sol par l’oni accroupi sur lui, le monstre semble vouloir utiliser sa gueule pour en finir avec lui. C’est sans compter sur la force et la résilience du bushi qui empale de son katana la gueule du monstre. Ce dernier pousse un cri terrible, se redresse en lâchant Aki-san, et recule à travers le mur. Aki-san se relève lui aussi et poursuit l’oni. Un combat farouche s’engage dans la pièce voisine. Aki-san frappe de sa lame le monstre, qui brâme à déchirer les tympans à chaque coup, tandis que Musashi-sama et Aiko-sama le frappent de dos avec leurs wakizashi, dont l’efficacité semble bien moindre. Oruku-sama, qui est toujours blessé, s’est interposé entre la geisha et l’oni. Moshibo-san, un peu en arrière, incante et Aiko-sama est soudain entourée d’une étrange aura couleur de flammes, ce qui la plonge apparemment dans la perplexité. L’oni néanmoins se défend sauvagement, et porte un coup violent à Aki-san .Tout autre se serait effondré, raide mort, mais pas l’indestructible bushi du Crabe, qui riposte aussitôt. Je n’ose pas penser quels dégâts doit faire Aki-san lorsqu’il est équipé de son armure lourde et de son tetsubo… Pendant ce temps, je constate pour ma part que le marchand semble encore respirer, bien qu’il soit mal en point, avant de passer à mon tour de l’autre côté du mur. Je doute, surtout vu mon état actuel, d’être d’un grand secours dans le combat qui se déroule, mais je ne peux laisser mes compagnons affronter seuls cette monstruosité. Mon aide est cependant inutile : lorsque je pénètre dans la pièce, l’oni est en train de s’effondrer, transpercé par la lame d’Aki-san, aidé par Aiko-sama et Musashi-sama, et Meichozo Nisei, le curieux bonhomme intéressé par Murmure que nous avions laissé dans la salle commune, porte à mains nues des coups au monstre. Difficile à croire, mais le monstre qui a semé la terreur en ville ces dernières heures est mort et nous avons tous survécu, même si certains d’entre nous sont une nouvelle fois durement touchés. Nous avons même réussi à éviter d’autres victimes dans la population : malheureusement, je ne crois pas que Murmure puisse répondre de sitôt à nos questions. De plus, bien que nous ayons terrassé l’oni, nous ne savons rien de plus quant aux supposés adorateurs du Seigneur Lune. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas mécontents de voir arriver la garde, apparemment alertée par les clients en fuite. Ils surgissent une nouvelle fois trop tard pour nous prêter assistance lors du combat, mais ils sont accompagnés de shugenja qui de nouveau peuvent prodiguer des soins à ceux d’entre nous qui le requièrent. Nous ne sommes après cela pas totalement rétablis, loin de là, mais je ne me sens plus aux portes du monde des ancêtres. Murmure est lui aussi soigné et emmené afin d’être confiné.
Notre rôle, et surtout celui d’Aki-san, dans le combat contre l’oni est confirmé par tous les témoins, en particulier Nisei-san, qui révèle être un des mystérieux tsukai sagasu de la famille Kuni. Aki-san, qui semble dépité de ne pouvoir prendre la tête du monstre comme trophée – il est déjà en train de se transformer en un liquide noirâtre et nauséabond – est bientôt regardé avec une admiration teintée de crainte, mais il ne s’en aperçoit même pas. Ces témoignages nous permettent de pouvoir nous en aller libres pour poursuivre notre enquête ; Nisei-san nous accompagne. Ils nous restent peu de temps et une seule piste pour tenter de retrouver les adorateurs du Seigneur Lune et leurs masques maléfiques : Yasuki Nobuko.
Arrivés au débarcadère, nous avons récupéré nos armes et Yoshiro-san chez Portail, et nous avons aussi récupéré nos armures dans l’embarcation qui nous a amenés jusqu’ici. Après avoir une nouvelle fois failli perdre la vie, nous décidons de revêtir nos armures, et tant pis pour la politesse en ville. Seuls Aki-san dispose d’une armure lourde, et elle ne semble pas l’incommoder ou le gêner dans ces déplacements ; les rumeurs des bushi du Crabe vivant dans leurs carapaces semblent contenir un grain de vérité. Comme cela se trouve pratiquement sur notre chemin, nous passons par l’entrepôt Shosuro où nous avions failli mourir. Nisei-san nous précède dans la pièce où se trouvait le maho tsukai que nous ne pouvions approcher. La barrière qui le protégeait a disparu et l’homme est au sol, inconscient. Nous laissons donc Nisei-san en charge dans ce lieu après lui avoir dévoilé nos soupçons concernant la cérémonie au temple d’Amaterasu. Il nous promet de se rendre sur place sitôt qu’il se sera assuré que l’entrepôt est sûr et que le sorcier ne pourra plus nuire. Nous le laissons alors pour nous rendre à la demeure de Yasuki Nobuko, située plus au nord, près des quais. La demeure est relativement grande et dispose même d’un jardin. Tandis que nos compagnons discutent de la tactique à adopter du côté de la façade, Aki-san et moi-même décidons de faire le tour du bâtiment pour voir quelles peuvent être les moyens d’entrer – ou de sortir – par l’arrière. Malgré l’obscurité je constate que la porte qui se trouve là a été forcée. Nous décidons alors d’entrer malgré que cela nous oblige à laisser nos compagnons dans l’incertitude quant à nos mouvements. Une fois à l’intérieur, nous entendons quelques bruits suspects mais ceux-ci cessent avant que nous ne puissions établir la direction ou le lieu d’où ils proviennent exactement : probablement les craquements de nos armures nous ont trahis. Malgré tout, je suis persuadé que le bruit provenait de quelque part devant nous, quoique sans doute pas de la pièce où nous nous trouvons. Je laisse alors Aki-san prendre la tête car il est mieux équipé que moi en cas d’attaque, et je le suis l’arme à la main. Aki-san passe un escalier et pénètre dans une nouvelle pièce sur sa droite et presque aussitôt je l’entends pousser un cri et charger. Son cri n’est pas un cri de douleur, mais plutôt un rugissement de frustration, comme si quelqu’un chercher à lui échapper et qu’il n’était pas certain de pouvoir l’en empêcher. Comme il semble avoir la situation en main, je décide de monter l’escalier. J’arrive au sommet et… il s’en faut de peu que je ne gagne un sourire éternel. En effet un individu habillé de vêtements sombres m’attendait et a bien failli me trancher la gorge, seul un réflexe m’a sauvé. Je reprends mon avance et pénètre dans le couloir auquel mène l’escalier pour simplement entr’apercevoir une silhouette disparaître à un bout du couloir. Bien que j’aurais dû me méfier après l’embuscade précédente, je me précipite à sa poursuite et, lorsque je tourne le coin, je découvre l’individu agenouillé s’apprêtant à trucider une femme allongée au sol, ligotée et bâillonnée. Réalisant que je n’ai qu’un instant pour agir, je décide d’essayer de faire ce que mon maître d’armes m’a toujours conseillé : faire le vide dans mon esprit et laisser ma lame guider ma main. Je suis assez surpris de constater que j’ai atteint mon but ; je n’ai pas tranché la main du mécréant, mais il a lâché son tanto sous l’effet de la douleur provoquée par la profonde blessure au bras que je viens de lui infliger. Je mets le pied sur son arme et pose ma lame sur son cou, mais je mentirai si je ne disais mon soulagement lorsque Musashi-sama apparaît à mes côtés. Nous entravons l’homme et posons un tourniquet pour éviter qu’il ne soit saigné à blanc puis nous délivrons la femme. Cette dernière se présente comme Yasuki Nobuko, et nous remercie d’avoir sauvé sa vie. Nous sommes alors rejoints par le reste de nos compagnons et j’apprends ce qui s’est déroulé en bas : Aki-san a surpris un homme en train de chercher à s’enfuir par une fenêtre ; il s’est précipité mais n’a pu l’attraper, et la fenêtre était trop étroite pour le laisser passer avec son armure. Pendant qu’Aki-san et moi-même faisions le tour de la propriété, Moshibo-san a fait appel aux kami de l’air pour savoir qui se trouvait à l’intérieur, et il apprit ainsi que deux hommes et une femme ligotée étaient présents. Musashi-sama entreprit alors de nous rejoindre à l’arrière pour nous avertir, tandis que Yoshiro-san pénétrait dans le jardin et qu’Aiko-sama et Oruku-sama montaient la garde devant la propriété. Lorsque l’homme fuyant devant Aki-san apparut, Oruku-sama tenta de l’arrêter, mais il fut aveuglé par une poudre que l’individu lui jeta au visage. Aiko-sama tenta bien de le poursuivre, mais elle avait trop de retard et ne put empêcher sa fuite. Nous avions donc réussi à sauver la femme et à faire un prisonnier, mais nos adversaires allaient probablement bientôt être au courant que nous étions sur leurs traces.
De plus, malgré que nous venions de la sauver, lorsque nous interrogeons Nobuko-san au sujet des marchandises qu’elle a récemment acquises auprès de Murmure, elle commence par se dérober, invoquant la confiance de ses clients. Il faut qu’Oruku-sama lui signifie qu’il s’agit là d’une enquête officielle, qui implique des utilisateurs de la maho déjà responsables d’avoir invoqué en ville un oni, et la menace de façon à peine voilée pour qu’elle admette qu’un samurai aux manières parfaites lui a acheté le lot dans l’après-midi. Ses serviteurs ont emporté la caisse et le samurai lui a signé une note à faire valoir auprès du Clan du Phénix. Malheureusement, cette note est introuvable et, lorsque nous fouillons notre prisonnier, nous ne trouvons sur lui que de l’or et des bijoux dérobés à Nobuko-san, mais aucun papier. Par contre nous constatons qu’il porte un tatouage en forme de croissant de lune au poignet. Si c’est pour voler ce papier que les assaillants sont venus, c’est celui qui s’est enfui qui l’avait sur lui. Nous n’avons donc que la parole de Nobuko-san en ce qui concerne le nom de l’acheteur : il se serait présenté comme Isawa Orimono et aurait signé de ce nom. Ce nom ne me dit rien, et il ne semble pas frapper plus mes compagnons, mais nous nous tournons tous vers Moshibo-san, puisqu’il s’agirait d’un membre de sa famille. Il nous avoue que la seule personne ainsi nommée dont il ait entendu parler est un cousin du daimyō. Mais il ajoute qu’il ne le connaît pas en personne.
Nous quittons la demeure de Nobuko-san en emmenant notre prisonnier ; nous espérons pouvoir en apprendre plus de sa bouche mais nous sommes conscients que le temps nous est maintenant compté. Nous n’aurons sans doute pas le temps d’arrêter les adorateurs du Seigneur Lune avant que la cérémonie ne débute au temple d’Amaterasu. En chemin, mais avec quelque réticence, Moshibo-san nous en dit un peu plus sur ce qu’il a entendu à propos d’Isawa-sama : il ne serait pas, contrairement à ceux de sa famille, un shugenja véritablement compétent, et il aurait quitté depuis quelques temps les terres de son Clan. Lorsque nous essayons de voir si le prisonnier peut confirmer la présence d’Isawa-sama parmi ses corréligionnaires, il se moque de nous et insulte même Yoshiro-san au point que celui-ci se retient à grand’ peine de l’occire sur le champ. L’homme semble être un fanatique qui nous répète que, si nous souhaitons survivre, nous devrions nous prosterner devant le Seigneur Lune et lui jurer obéissance. C’est seulement lorsque nous arrivons à la prison qu’Aiko-sama nous rappelle que le bijou de jade que nous a offert Tsumetsu-sama, outre sa capacité à produire de la lumière, pourrait aussi être utilisé une fois pour rappeler l’âme d’un homme qui se serait perdue. Après une brève discussion, nous décidons de tenter ceci sur notre prisonnier : Aiko-sama sort le bijou, prononce une brève prière à Amaterasu, et s’approche du prisonnier avec la broche qui s’est mise à luire. L’homme cherche à protéger son visage et se débat, mais il est immobilisé par Aki-san et Yoshiro-san. Lorsque Aiko-sama pose le bijou sur le poignet du prisonnier, celui-ci pousse un cri de douleur et une odeur de chair brûlée s’élève dans la cellule, puis l’homme cesse de se débattre et se serait effondré s’il n’avait été maintenu. Lorsqu’il ouvre les yeux, son regard semble différent. Et lorsque nous cherchons d’où provient l’odeur que nous avons sentie, nous constatons qu’à la place de son tatouage une brûlure marque sa peau. L’homme regarde autour de lui et il est clair qu’il ne reconnaît ni les personnes qui l’entoure, ni le lieu où nous nous trouvons. Voyant cela, nous nous présentons puis lui brossons un tableau rapide des circonstances qui l’ont mené ici. Durant ce récit son visage prend une allure horrifiée ; je ne peux garantir qu’il est sincère, mais si ce n’est pas le cas, c’est un acteur consommé. Les informations que nous tirons de lui sont les suivantes : son nom est Hida Jyogi et il appartenait bien à un groupe qui vénérait le Seigneur Lune, même si apparemment ses actions n’étaient pas complètement le fait de sa volonté. Le chef de ce groupe était appelé O-sama (terme traduisant un extrême respect) mais n’avait pour eux pas d’autre nom. Ce chef est celui qui a eu connaissance de la présence des masques qu’ils ont récupérés chez Nobuko-san – et celle-ci devait être tuée après que son compagnon et lui auraient récupéré la note commerciale et pillé sa maison. « O-sama » a aussi envoyé ses disciples déterrer des cadavres dans le cimetière eta de la ville et il a exprimé sa volonté de détruire l’artefact du temple d’Amaterasu. Malheureusement il ne se sent pas capable de nous conduire rapidement dans la demeure où le groupe se cache, même si le peu qu’il nous en dit suggère qu’elle est située dans le quartier noble.
Il est maintenant quasi-certain que les masques vont être utilisés pour transformer les cadavres que s’est procuré « O-sama » en zombies. Et ceux-ci seront utilisés d’une façon ou d’une autre pour faciliter l’action de l’homme lors de sa tentative contre le temple d’Amaterasu. Compte tenu du temps restant avant la cérémonie, il nous semble judicieux de nous rendre immédiatement au temple. Nous pourrons ainsi essayer de nous familiariser un peu avec les lieux et voir quelles précautions peuvent être prises pour stopper le sacrilège. Malgré sa faiblesse, Hida-san accepte de nous y accompagner pour nous signaler tout ancien complice qu’il reconnaîtrait. Oruku-sama réussit à convaincre deux gardes de nous suivre pour surveiller le prisonnier et empêcher son évasion s’il s’est joué de nous. Lorsque nous arrivons au sanctuaire, nous constatons que des hommes de la garde-tonnerre ont été déployés. Ils ne sont pas aussi nombreux que nous pourrions le souhaiter mais il est clair que Toshiro-san et Sato-san ont dû réussir à contacter Josho-sama. Ceci nous est confirmé par l’officier supérieur ; malheureusement Jocho-sama et nos compagnons se sont ensuite lancés à la recherche de l’oni. Ils ne seront probablement pas là pour nous prêter assistance. Qu’importe ! Un cordon de gardes est déployé à l’entrée de la place intérieure où se trouve l’artefact, un globe situé au sommet d’une perche de bambou d’une dizaine de mètres. Aiko-sama, Oruku-sama et Aki-san restent à proximité. Tous sont censés demander aux pèlerins de relever leurs masques afin de s’assurer qu’il ne s’agit pas de zombie. Nisei-san se place aussi près de ce lieu. Musashi-sama, Yoshiro-san, Moshibo-san et moi-même nous tiendrons à l’extérieur du cercle rituel où la Grande Prêtresse doit officier, prêts à intervenir si elle ou l’artefact sont plus directement attaqués. De plus, en attendant le début de la cérémonie, Yoshiro-san et moi faisons un rapide tour des bâtiments qui bordent la place, afin de nous assurer que nous ne remarquons aucun suspect. Nous n’avons qu’une dizaine de minutes pour ceci car nous devons retourner nous placer à l’extérieur : la foule commence à entrer sur la place. Je me suis juché sur la plinthe d’un bâtiment pour pouvoir voir au-dessus des têtes des pèlerins et, malgré cela, j’ai du mal à distinguer quoi que ce soit. Une seule chose est certaine : tout le monde ne pourra pénétrer sur la place bondée. La Grande Prêtresse arrive enfin, suivie de moines en robes safran, et elle commence son office. La cérémonie est en cours depuis quelques minutes lorsque soudain des cris s’élèvent à l’arrière de la foule. Très vite, ceux-ci s’amplifient et deviennent de cris de douleur et de terreur. Nos adversaires semblent avoir commencé leur attaque, et j’offre une prière aux Fortunes pour qu’elles protègent mes amis qui se trouvent sur les lieux du drame : ma taille et ma force ne me permettront jamais de les atteindre à temps s’ils ont besoin d’aide. Je me tourne pour voir ce que font Musashi-sama et Yoshiro-san : eux aussi regardent vers l’arrière de la foule depuis leur position au bord du cercle sacré. Soudain, ils regardent vers l’arrière et se précipitent en dégainant. Portant mon regard dans la direction de leur course, je n’arrive pas à distinguer quoi que ce soit ; la seule information que j’ai est qu’il se dirige vers l’angle que forment les bâtiments autour de la place, du même côté où je me trouve. Jamais je ne pourrais arriver là-bas à travers la foule, mais je me souviens qu’une porte se trouvait vers l’endroit où ils se dirigent, et il y a une entrée non loin du lieu où je me tiens. Aussi je me rue à l’intérieur : si j’arrive à me souvenir du plan de la place, et à courir suffisamment vite, je pourrais peut-être arriver à prendre à revers les assaillants, ou tout du moins à les empêcher de fuir. C’est du moins dans cet esprit que je me lance dans ma course éperdue. Celle-ci dure suffisamment longtemps pour que je commence à me demander si je me suis perdu quand, soudain, au détour d’un couloir, j’entends des bruits de course qui viennent vers moi. Je ralentis et sors mon katana. Apparemment mon adversaire a dû faire la même chose car, lorsque je tourne le coin, il m’attends l’arme à la main et m’attaque. Dans un premier temps je ne fais que me défendre car je sais que ma maîtrise de l’art de l’épée n’est pas des meilleures, et j’ai l’opportunité d’observer mon ennemi : c’est un homme grassouillet et sa description correspond à celle que Nobuko-san a faite de celui qui prétend être Isawa Orimono. L’homme n’est manifestement pas non plus un bretteur d’exception, et je suis pratiquement sûr de pouvoir le retenir jusqu’à ce que de l’aide arrive ; je ne peux faire plus, je ne suis pas en état, souffrant encore des blessures infligées lorsque l’oni m’a projeté contre le mur, et je suis conscient de mes limitations en escrime. Soudain, l’homme bondit en arrière, laisse tomber son arme et tire de sa sacoche un parchemin. Comprenant qu’il veut sans doute user d’un sort, je me jette sur lui, abandonnant cette fois toute idée de défense. Mon premier coup le touche mais ne le met pas hors de combat, et je pousse un cri de douleur car je suis entouré de flammes qui me consument. Il est désormais clair que seul l’un de nous deux survivra à cette rencontre, et je ne veux pas finir ainsi. Je l’attaque à nouveau sauvagement, et cette fois il interrompt l’incantation qu’il avait reprise. Dans ses yeux je vois la peur. Je le frappe de nouveau. Je ne sais si c’est la Fortune de la Chance ou au contraire sa sœur, qui m’a accompagné tout au long de ma vie, mais je ne crois pas que l’homme se relèvera jamais de ce coup. Il gît au sol devant moi, et je dois m’appuyer contre le mur pour ne pas m’effondrer. Je suis une nouvelle fois sévèrement blessé mais, cette fois, je suis venu seul à bout de la créature malfaisante qui me faisait face. Je ne sais pas si mes maîtres me féliciteront pour cet acte ; certes j’ai triomphé, mais je ne crois pas avoir toujours bien mesuré les risques. Seule la protection des Fortunes m’a permis de survivre et je crains qu’elles ne me soient pas toujours aussi favorables.
C’est dans cet état, à la fois physique et mental, que je suis découvert par les moines du temple et mes compagnons. J’ai appris par la suite de la bouche de mes compagnons ce qui leur était arrivé : les cris de la foule étaient motivés par l’apparition de zombies qui n’ont pas vraiment fait de quartier, mais la garde les a stoppés, son moral notablement augmenté par la façon dont Aki-san les éliminaient de son tetsubo. Lorsque Musashi-sama et Yoshiro-san se sont rués à travers la foule, c’était parce qu’il venait de remarquer l’apparition d’un homme en train de lancer un sort, protégé par deux sbires en armure ; il est possible toutefois que leur intervention eût été trop tardive pour éliminer les deux combattants avant que le sorcier ne termine son incantation. En fait, l’intervention de Moshibo-san a été décisive à ce point : son invocation des kami de l’air a provoqué une tornade qui a arraché le parchemin de sort des mains d’ « O-sama ». Celui-ci a alors abandonné ses compagnons et s’est enfui par la porte derrière lui, la barrant sitôt qu’il fut de l’autre côté. Outre son aspect terrifiant, cette affaire a provoqué de nombreuses victimes parmi les pèlerins : des tués et des blessés sous les coups des zombies, et quelques blessés projetés par la tornade invoquée par Moshibo-san. Afin de soulager la misère des victimes, j’ai fait une donation au temple d’Amaterasu, mais je me doute que la ville n’oubliera pas de sitôt le festival Bon de cette année.
Nous avons par ailleurs découvert dans la sacoche que portait « O-sama » un grand masque. Nisei-san et mes amis shugenja nous ont assurés qu’il s’agissait d’un puissant objet maléfique, et Nisei-san craint même qu’il soit capable de pervertir celui qui le garderait trop longtemps près de lui. Après diverses tractations, il a été convenu que Nisei-san emporterait le masque pour voir ce que lui et certains de ses collègues peuvent en déduire et en faire ; il a ensuite accepté de le porter en un lieu isolé des terres du Phénix, où Moshibo-san et sans doute d’autres membres de sa famille essaieront eux aussi d’apporter leur expertise à ce propos. Par contre, il n’a pas été possible de prouver sans détour que l’homme qui se faisait appeler « O-sama » était bien Isawa Orimono. Sans doute est-ce ainsi mieux, car la honte qui aurait rejailli sur toute la famille Isawa du fait de sa proximité familiale avec le daimyō n’aurait pu qu’affecter la réputation de toute la famille.
Moshibo-san s’est malgré tout vu remettre une demande officielle d’enquête à ce sujet. En effet, à la suite des événements de cette nuit, une enquête a été lancée par les plus hautes autorités. Yogo Osako, le magistrat du gouverneur, a immédiatement pris en main l’affaire et Shosuro Hyobu, le gouverneur, et Ashidaka Naritoki, le magistrat d’Emeraude de la ville, sont revenus en toute hâte de la capitale. Tous ceux qui avaient été impliqués ont été promptement jugés : Shosuro Fujun et son frère Chizaro ont été publiquement exclus de leur Clan et exécutés, leurs noms expurgés des listes des membres de leur famille ; Murmure a simplement été condamné à payer une forte amende… du montant de la somme que nous avions trouvée cachée chez lui (il s’en tire aussi bien car Tsumetsu-sama n’a pas porté plainte pour le vol de l’épée, Musashi-sama et moi-même ayant réussi à convaincre Yoshiro-san qu’il n’y avait rien à gagner à cela car nous voulions éviter d’impliquer le moine Ikyoto, que nous n’avons malheureusement pas retrouvé) ; le plus honteux pour les autorités a été la preuve que de véritables membres de la garde-tonnerre faisaient partie de ceux qui ont essayé de nous tuer dans l’entrepôt des Shosuro : ceux qui ont été arrêtés ont été exécutés et une récompense a été mise sur la tête de ceux qui sont en fuite. Nous avons de plus été reçus à la cour du gouverneur, cette dernière et Naritoki-sama nous ont publiquement remerciés de ce que nous avions fait pour la ville. Je ne sais que trop penser d’être remercié par un personnage aussi élevé à l’intérieur du Clan du Scorpion. Officiellement, c’est pour sûr un grand honneur, mais la rapidité avec laquelle les autorités se sont empressées de faire exécuter tous ceux qui auraient pu impliquer des personnages plus hauts placés dans des activités criminelles me laisse un arrière-goût amer. Tout cela a pris une quinzaine de jours qui nous ont permis, malgré la presse des auditions des magistrats et des réceptions, de nous remettre de nos émotions. Mais je sens bien que maintenant que l’affaire semble bouclée ici, les autorités seront heureuses de nous voir partir. Aussi nous ne nous attardons pas, et nous prenons le chemin du retour. Nos routes ne se suivront pas : Aki-san descend vers le sud-ouest et la Grande Muraille Kaiu ; nous autres voyageons un temps ensemble, mais bientôt Aiko-sama et Yoshiro-san nous laissent, l’une s’enfonçant dans les terres du Lion, l’autre dans celles de la Grue ; c’est enfin au tour de Moshibo-san de se séparer de nous, emportant avec lui la « pierre » que lui a remise Asako Kinto pour la remettre à ses maîtres. C’est donc une caravane bien moins nombreuse qui rejoint finalement les montagnes du Dragon et les terres du père de Musashi-sama. Je ne suis certain que d’une chose, la tranquillité et la majesté des montagnes me seront un grand réconfort après cette aventure.
Curiosité
Lourd prix de la Vérité
Ton honneur perdu
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