(Nouvelle) Une Vie : Ou les chroniques d'Ashidaka Kenji
Publié : 19 août 2009, 14:09
A travers les shoji, la lumière de l'astre naissant inondait d'une lumière diffuse la petite chambre du jeune bushi, mettant en exergue la poussière en suspension dans l'air.
Le jeune garçon avait dormi d'un sommeil agité, résultat de l'entrevue qu'il avait eu avec son sensei, Kakita Karizuki-sama.
Il s'était réveillé plusieurs fois, s'était agité, retourné sur sa couche en coton cardé et avait rêvé de grandeur et de gloire.
Ce n'était pas tout à fait exact.
Parmi ses rêves fiévreux, un l'avait fait se réveiller empreint d'une sueur froide.
Les détails en étaient flous, mais il y dominait une forme qu'il ne connaissait que trop bien. Celle de sa marque de naissance sur le sein gauche, ressemblant vaguement à un oeil fixe.
Le garçon se leva d'un bond et alla vers le shoji donnant sur la salle de bain.
Il était temps de se préparer pour l'entretien le plus important de sa jeune vie.Le bain, à l'eau froide comme le voulait la tradition du dojo, avait revigoré le jeune Kakita, avait fait s'évaporer les miasmes des ses cauchemars et éclairci ses idées.
Que voulait lui dire ce haut seigneur de son clan ?
A ce sujet Karizuki-sensei n'avait pas été très disert. Il lui avait juste précisé que ce grand seigneur, Doji Shuki-sama, s'apprêtait à transformer sa vie.
Etait-ce en bien ou en mal, le garçon n'avait pu le déterminer.
Il avait toutefois senti l'anxiété de son maître, en général peu enclin à tant d'émotion.
L'enfant s'était donc demandé une bonne partie de la nuit ce qu'il avait bien pu faire pour mériter une telle attention et une éventuelle punition. Il s'était endormi en cherchant sans trouver de raison probante à l'inconfort de son sensei.
D'accord, il y avait eu cette idylle avec la jeune Agasha Keiko et le duel qui s'ensuivit où il avait apposé sur le visage de son adversaire Bayushi Shinyo une longue balafre le défigurant et marquant le climax de leur longue rivalité.
Tandis qu'il se préparait, le garçon sentit les souvenirs affluer.
Son arrivée au dojo, un soir d'hiver, la neige glaciale le recouvrant presque.
La découverte de son futur sensei, dans la forge attenante au dojo.
Les longues heures de travail au bokken et les milliers de dégainé-frappé pratiqués avec une lame émoussée.
Son amour et son talent pour les exercices d'escrime rituels.
Et toujours la vision de ce sabre étincelant et magique qui représentait toutes les aspirations du jeune garçon.
Les années passèrent et aux jeunes seigneurs Kakita qui suivaient les enseignements de Karizuki-sensei, s'ajouta un soir d'été deux enfants de clans différents.
Le jeune Grue, seul élève atitré de Karizuki-sensei s'en souvenait comme si la scène s'était passée la veille.
Après le repas, alors qu'il méditait sur la terrasse avec son maître, un cortège de deux palanquins escortés par vingt Daidoji s'était présenté à l'huis du domaine du maître.
Buro, le serviteur édenté de Karizuki-sama, s'était précipité pour les accueillir, avec l'instinct du serviteur aguerri.
- Va dans ta chambre mon enfant, avait dit Karizuki-sama, avec un froncement de sourcils.
Le garçon s'était exécuté, mais était resté à écouter et à regarder les arrivants par une fente de son shoji. Après tout son maître ne le lui avait pas interdit, n'est-ce pas ?
Le seigneur - à sa mise il ne pouvait être qu'un seigneur de haut rang du clan - avait parlé d'une voix sèche, grave et autoritaire et Karizuki-sensei s'était incliné - bien bas.
Le samurai était reparti, avec son escorte, laissant derrière lui le deuxième palanquin. L'entrevue n'avait duré qu'une poignée de minutes.
Karizuki-sama avait appelé Buro et lui avait demandé de préparer deux chambres.
Le palanquin s'était soudain ouvert, laissant sortir un jeune garçon d'une huitaine d'années que sa livrée identifiait comme le fils d'un seigneur du clan Scorpion. L'enfant ne montrait aucune peur, portait un fin masque de gaze noire sur les yeux qui laissait entrevoir l'harmonie et la belle symétrie de son visage. Il arborait même l'air légèrement mutin de qui sait se faire obéir malgré son jeune âge.
Le jeune Scorpion se tourna vers son hôte s'inclina bien bas et se présenta d'une voix forte et claire.
- Kakita-sama, permettez que je me présente. Je me nomme Bayushi Shinyo, cousin au second degré du seigneur Bayushi Shoju et par décision de votre Champion et du mien je suis à présent votre élève et votre charge.
- Soyez le bienvenu dans mon humble demeure Shinyo-san, lui répondit son maître.
Le jeune Grue était fasciné par la facilité d'élocution, l'aisance et l'aplomb du nouveau venu.
Instinctivement il était sorti un peu de sa chambre pour mieux écouter.
Soudain Shinyo le repéra et le regarda dans les yeux, le jaugeant et le jugeant en une fraction de seconde. Il eu un léger reniflement de dédain.
Les cheveux, sur la nuque de l'enfant se hérissèrent, tandis que ses muscles se tétanisaient, sous le regard froid et hautain de Shinyo.
Le jeune Grue eu l'impression de recevoir un camouflet en pleine face, son visage et son regard, d'habitude avenants se durcirent et il rendit son regard au jeune Scorpion.
Il haït instantanément ce garçon méprisant, se pensant supérieur à lui.
Le regard de dédain du Bayushi, faisait douloureusement écho au sentiment d'infériorité du jeune Grue, dû à sa modeste extraction et à ses liens avec la famille Akodo.
Le sentiment, pourtant intense et violent, disparut comme par enchantement lorsque sortit la deuxième personne enfermée dans la palanquin.
C'était le plus bel être jamais vu par l'enfant.
Une jeune fille aux traits calmes et délicats, au teint clair, presque diaphane, et à la longue chevelure de jais.
Elle était habillée d'un discret kimono aux couleurs du clan Dragon, sur son cœur avait été brodé le mon de la famille Agasha.
La jeune fille s'inclina timidement et dit d'une voix claire et douce :
- Je me nomme Agasha Keiko, Karizuki-sensei.
Au son de cette voix, le cœur de l'enfant défaillit, il ressentit comme une onde de douceur et de fraîcheur sur tout le corps, comme pendant ses kata sous la cascade voisine. De faibles trémulations parcoururent tout son corps.
Il était amoureux.
- Considérez cette demeure comme vôtre Keiko-san, déclara Karizuki-sensei. Mes enfants, vous voudrez bien suivre, s'il vous plait, mon serviteur Buro, jusqu'à vos chambres, qu'il vient juste de terminer.
Les enfants, ses doshin désormais, suivirent docilement le serviteur, car malgré les bravades et les marques de respects tous deux étaient très fatigués.
Le jeune Kakita, s'ébroua et termina de placer son sabre dans son obi, laissant se dissiper doucement les dernières parcelles de souvenirs.
Il était prêt.
Le sabre d'entraînement, émoussé, placé selon l'angle optimal pour un frappe Iai, son plus beau kimono, aux plis adéquats, porté selon la plus pure tradition Kakita, ses cheveux, naturellement blancs - encore un mystère lié à son passé - coiffés en un simple chignon haut se terminant par une queue de cheval.
Buro, comme par magie, apparut et vint le chercher pour l'entrevue.
Karizuki-sensei n'était pas visible.
Buro le conduisit jusque dans le salon d'entretien, ouvrit le shoji et encouragea l'enfant, par son sourire chaleureux, à entrer.
Ce qu'il fit.
Au centre, sur une estrade était agenouillé un jeune homme à peine plus vieux que l'enfant.
Sa mise était splendide. Il portait cinq couches de kimono tous plus luxueux les uns que les autres dans des tons bleu-roi, avait les cheveux déliés, teints en blanc, et il peignait avec la délicatesse empreinte de préciosité de ceux dont l'éducation n'est prodiguée que par les plus grands sensei. A son côté, sur sa droite, pointait le saya d'une lame magnifique - de facture Kakita, l'enfant en était certain.
Le jeune Grue, s'agenouilla, le front posé sur ses mains, elles-mêmes sur les tatami et attendit, comme le voulait l'étiquette.
Au bout de quelques minutes, le bushi posa le pinceau, talqua son aquarelle, rangea ses ustensiles de peinture et reprit une attitude digne.
- Sais-tu qui je suis et pourquoi je suis là mon enfant ?
Dans une bouche aussi jeune, le "mon enfant" sonnait incongru.
- Je n'en ai aucune idée, répondit franchement le garçon, ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé de le découvrir.
Le bushi sourit à la réponse spontanée de l'enfant. Ses yeux pétillaient, mais son sourire était légèrement ironique, en coin, un rien cynique.
- Sa franchise ne lui apportera que des problèmes, pensa-t-il.
puis il reprit à haute voix.
- Je vais te dire pourquoi je suis là, mais d'abord la moindre des politesses est que je me présente. Je me nomme Doji Shuki, je suis un seigneur de ton clan et à partir de maintenant je suis ton seigneur et maître. Et toi, comment dois-je t'appeler mon vassal ??
- Kenji. Ashidaka Kenji, Shuki-sama répondit le garçon, le cœur battant.
- Sauras-tu m'être fidèle en toute circonstance, Kenji-san ?
- Toujours, monseigneur ! répondit-il sans hésitation.
- Soit, eh bien tu auras l'occasion de le prouver. Pour commencer, après ton gempukku à Tsuma, tu me représenteras au Championnat de topaze l'an prochain. Et tu gagneras n'est-ce pas ?
- Hai, Shuki-sama.
- Bien. Très bien. Tu me plais. Tu peux te retirer à présent, je règlerai moi-même les détails avec ton sensei.
Dans un dernier salut, les joues rouges d'émotion, Kenji sortit en courant presque sous le regard amusé de son tout nouveau seigneur.
Il avait devant lui une année. Une année pour être prêt à devenir samurai et Champion de Topaze.
Il serait prêt.
Il allait gagner et connaître gloire et renommée.
Le lendemain, Karizuki-sensei le convoqua dans le jardin de bonzai.
Kenji, à l'annonce de l'entrevue, termina ses kata et se prépara.
Il apparut dans le jardin, légèrement curieux, avec le même katana émoussé et le même kimono que la veille.
Karizuki-sensei était en train de planter des pousses de pin dans un pot en grès. Il avait lui même préparé le terreau utilisé pour ces premières pousses et de la terre brune s'attardait sous ses ongles pourtant très courts.
Une image, un présage s'imposa à l'esprit de Kenji : C'était comme si les doigts de son maître - non, son sensei - étaient en deuil, ou possédés par des créatures d'obsidienne.
le jeune Grue, secoua la tête, tentant vainement de bannir l'impression de désastre imminent.
- Shinyo et Keiko rentrent chez eux dans une semaine.
Karizuki, n'avait pas levé les yeux.
Kenji, quant à lui, accusant le coup, resta bouche bée.
Comment pouvait-il envisager la vie sans elle, alors même qu'un sentier lumineux et glorieux s'était dévoilé à lui.
Comme lisant dans ses pensées Karizuki renchérit :
- Tu dois l'oublier, mon fils, ton chemin est tout autre. Depuis ton arrivée sous mon toit j'avais redouté l'entrevue d'hier, car elle était annonciatrice de ton départ dans un monde d'embuches. Mais je crois que je dois m'y faire. Les enfants partent, c'est leur karma. Mais personne ne pourra m'empêcher d'avoir peur pour toi, pas même ton nouveau maître. Shuki-sama est un bon maître, Kenji-san, honore-le de ton mieux, mais...
Karizuki hésita un instant et reprit :
- Mais sois prudent. Shuki-sama gravite dans des cercles d'influence et ce milieu est très dangereux, surtout pour un jeune samurai tel que tu le seras bientôt. Fais très attention, mon fils, pèse bien tes mots et tes actions ou il pourrait t'en cuire.
- Hai Karizuki-sama. Comme toujours vos paroles et vos leçons sont d'or.
Et je trouverai un moyen de faire venir à moi ma dulcinée Keiko, je vous le promets sensei.
- Il est temps maintenant que ton entraînement se fasse avec une vraie lame, ne crois-tu pas Kenji-san ? fit Karizuki avec un petit sourire espiègle.
- hai dono ! lui répondit un Kenji brusquement surexcité.
- Eh bien suis-moi, j'ai un cadeau pour toi.
Karizuki emmena son élève vers l'oratoire dédié à Kakita sur lequel reposait une boîte à sabre.
Il la prit et l'ouvrit délicatement, en présentant à un Kenji médusé une superbe lame Kakita, au saya bleu nuit et à la poignée en ivoire représentant deux hérons enlacés.
- je te présente "Devoir". le cadeau de mon compagnon d'arme et ton père Saburo-san. cette lame appartient à ta famille depuis vingt-trois générations et son dernier détenteur fut ton grand-père le magistrat d'émeraude dont tu portes le prénom. Elle fut retrouvée à l'endroit de sa disparition.
Mon grand-père magistrat d'émeraude ?? quelle disparition ??
mais avant qu'il ait pu posé une seule question, Karizuki-sensei reprenait.
- Et voici le cadeau de ta mère, la noble Akodo Eiko-san Kakita-gozen.
Son sensei lui présentait une petite plaque de bois et de jade incrusté, possédant d'étranges inscriptions sur les deux faces. les marques n'appartenaient à aucun Kanji que Kenji connaissait.
- Eiko-chan, m'a dit de te donner des instructions bien précises. Je cite :
- Cette amulette, est un nemuranai séculaire de ma famille, tu ne devras jamais t'en séparer ou le malheur s'abattra sur toi, mais elle te sauvera la vie et préservera ton destin dans un étrange lieu étranger.
Kenji s'inclina, front au sol, abasourdi par la munificence des cadeaux de ses parents, qui n'avaient pourtant jamais été très expansifs.
- Sois-en digne mon fils.
- Sur mes ancêtres, je le jure, Karizuki-sama.
Et Kenji plaça dans son obi les deux magnifiques cadeaux, avec déférence.
Kenji était retourné dans sa chambre.
Depuis le fâcheux "accident" de Shinyo, qui datait seulement d'un mois, les élèves de Karizuki n'avaient plus le droit de se voir en dehors des cours prodigués par le grand sensei lui-même.
Malgré la furieuse envie de se ruer dans la chambre de Keiko, Kenji n'avait pas osé braver ouvertement cet interdit, d'autant que Shinyo l'aurait vite appris et qu'il se serait probablement empressé de le dénoncer à Karizuki-sensei.
A présent, après avoir écrit un billet laconique à sa dulcinée où il lui demandait une entrevue après le repas, Kenji observait avec attention les deux cadeaux de ses parents.
C'était là les deux seuls objets qu'ils lui avaient jamais offerts, si l'on excepte le pli scellé que sa mère lui avait tendu le jour de son départ pour la résidence de Tsuma de Karizuki-sensei avec ordre express de ne l'ouvrir que le jour où il deviendrait samurai.
Elle le lui avait fait jurer, tenant ses épaules serrées dans sa poigne de fer, avec une étrange lueur dans les yeux.
En bon fils il avait juré et ne s'était jamais séparé du précieux pli.
Même Keiko ne connaissait pas son existence.
Le sabre au fil tranchant comme un rasoir, avait de multiples traces d'utilisation en combat, des marques sur les côtés de la lame presque disparues après polissage et des coups sur la tsuba représentant un héron - et non une grue - enserrant une énorme araignée dans une de ses pattes, tandis qu'il se libère de sa toile.
Kenji se demanda si ce dessin avait une signification particulière.
La poignée aussi était marquée par le temps et de nombreuses prises en main. La soie bleue avait pâli en certains endroits.
Les endroits où l'on pose les mains pour des duels iai remarqua-t-il, mais pas seulement.
Certains éclaircissements du dessin complexe formé par les fils de soie suggéraient aussi de nombreuses prises en main en position de kenjutsu, digne du plus pur style Akodo, pratiqué par sa mère et son cousin Akodo Marumoto-san.
Qui qu'ait pu être ce grand-père homonyme et inconnu, il était assurément un duelliste de talent et un grand guerrier.
Pourquoi diable personne, dans sa famille, n'avait daigné lui parler de ce héros familial ?
En évoquant ainsi les siens, les pensées de Kenji vagabondèrent du côté de ces rares moments de sa jeunesse solitaire où son père Kakita Saburo-sama, ex-Daikan du seigneur Kakita Yoshi-sama, avait daigné s'occuper de sa progéniture.
Son père, la mine stricte, le regard dur, les traits aquilins et les cheveux grisonnants tirés en un strict chignon dirigé vers le haut, était un homme dur.
Avec lui-même comme avec les autres.
Il ne supportait pas l'échec, l'incompétence et la frivolité.
Quand il s'intéressait à son fils, c'était toujours pour lui apprendre les rudiments du sabre et de l'étiquette. Et toujours avec un objectif quasi impossible à atteindre pour un enfant.
En cas d'échec, les sanctions de son père étaient aussi brutales que promptes.
Dans ces moments-là, Kenji ne trouvait pas le confort dans les bras de sa mère au mieux distante, au pire supportant les décisions de son époux.
Mais Kenji avait vite compris. Il apprenait vite et disposait d'un réel don inné pour le iaijutsu et pour découvrir ce qu'attendait son père.
Ce dernier n'eut plus à le corriger après l'âge de cinq ans, parfois même se fendait-il d'un grognement de satisfaction lors d'un exercice particulièrement réussi par son fils.
Kenji chassa ces souvenirs de sa mémoire et reporta son attention sur l'autre objet.
Ni la forme, ni la facture, ni les caractères n'étaient Rokugani.
Sa texture et son odeur même étaient étrangères.
Les deux faces portaient de multiples arabesques compliquées ne permettant pas d'y distinguer un début ou une fin.
Où donc sa mère avait-elle pu trouver cet objet ?
Autant qu'il avait pu en juger, sa mère, Akodo Eiko-sama, n'était pas une aventurière. Jusqu'à son mariage - d'amour - avec son père, elle n'avait servi que sur les terres Lions, de Shiro-Sano-Ken-Ayai à Shiro Matsu en passant par de multiples avant-postes et même Shiro-no-Yojin.
Comment cet objet clairement gaijin avait-il pu atterrir dans ses mains ?
Voilà encore un mystère que Kenji comptait bien élucider.
Mais il devrait reporter cette quête à plus tard.
L'heure du repas approchait et Kenji avait bien l'intention d'y fanfaronner avec son tout nouveau sabre Kakita. Il le ficha donc dans son obi, mit le pli et l'objet dans ses manches et se dirigea vers le petit réfectoire, en sifflotant.
Buro avait disposé un vrai festin sur la table où tous, sauf lui, mangeaient.
Il avait placé plusieurs grands bols de légumes au vinaigre, différentes sortes de riz, du plus collant au plus exotique, des tempura d'aubergines et de crevettes assortis de multiples sauces, douces, piquantes, sucrées, indéfinissables.
Au centre de la table trônait la fierté de Buro, un gigantesque plateau de sushi au thon rouge, plat qu'il préparait à merveille.
Kenji fit sensation quand il entra dans la pièce.
Il s'était auparavant assuré d'être le dernier répondant à l'appel.
Karizuki-sensei présidait la table basse, tandis qu'à sa gauche était assis Shinyo, élégamment habillé d'un kimono noir entrelacé de fils carmins formant un énorme scorpion. Le obi, d'un noir brillant, ne portait aucun motif et était semblable à la noirceur des portes du Jigoku. Il portait un masque en acier noirci, mimant la forme des mandibules - écarlates - de son animal clanique, les branches souples du masque se rencontrant à l'arrière de son crâne et s'entre-mêlant pour former une queue de scorpion quelques centimètres au dessus de sa tête. Une longue balafre rosâtre et encore légèrement boursouflée, émergeait de part et d'autre du masque, zébrant son sourcil droit et se terminant presque sur la partie droite de sa mâchoire.
A la droite du sensei, la place de Kenji l'attendait et à sa droite était déjà assise Keiko.
Cette dernière, portait un kimono émeraude rehaussé de motifs de branches de pin, simple et bien coupé. Son obi, lui, avait fait l'objet de plus d'attentions.
D'une soie particulièrement fine, il était entièrement piqué à l'or fin, avec de minuscules perles illuminant le moindre mouvement de la jeune fille, mais ce qui rendit Kenji fou de joie, fut le petit origami en forme de chrysanthème, négligemment placé, à la vue de tous dans les derniers plis de la ceinture.
Le visage, à peine fardé, mais d'un teint de porcelaine, de Keiko s'éclaira à l'entrée du jeune Grue.
- Pardonnez mon retard sensei-sama, mais il m'a fallu me familiariser avec "Devoir", fit Kenji en s'inclinant.
Par cette remarque, il forçait Shinyo à porter son attention vers le tout nouveau sabre. Il signifiait aussi que c'était Karizuki-sensei qui le lui avait procuré.
Il eut un petit sourire, en coin, comme celui de Shuki-sama.
Karizuki, passa outre et après l'avoir prié de s'asseoir, enchaîna directement :
- Mes enfants, les années qui viennent de s'écouler furent parmi les plus belles de ma vie. Ce fut un honneur de vous transmettre mon maigre savoir. Vous avez été des élèves studieux, à la hauteur des attentes des vos parents et seigneurs.
Pourtant, toute chose a une fin. Dans quelques jours, vous repartirez dans vos clans respectifs avec, je l'espère, une bonne opinion de votre vieux maître.
Les trois enfants s'inclinèrent de concert devant le compliment, dernier cadeau de leur sensei, non sans des regards appuyés entre eux.
Celui de Keiko à Kenji était chargé de désespoir, celui de Shinyo empli de joie et d'un soupçon de ...pardon ?
- Je suis persuadé de me faire l'écho de mes doshin, Karizuki-sama, quand je vous dis que nous n'aurions pu avoir meilleur sensei que vous, même dans nos clans respectifs. Et je crois que nous garderons tous le meilleur souvenir de vous et de votre enseignement. Même si le dernier mois qui vient de s'écouler fut pour moi plus douloureux que prévu je souhaite dire ici, que je ne garde aucune rancune, à aucun d'entre vous, pour le regrettable accident causé par les affres de l'adolescence.
Je suis, hélas, le premier à partir, mon escorte m'accompagnant dès demain vers Shiro Bayushi, mais je tiens à faire la paix avec Kenji-kun et le féliciter pour avoir gagné le cœur de Keiko-chan et pour posséder ce superbe sabre, symbole du grand destin qui l'attend.
Et pour m'excuser, je souhaite, vous offrir en toute amitié, à vous mes deux doshi, une cérémonie du thé, que vous pratiquerez, je l'espère, en mon nom et à ma mémoire, demain au crépuscule, moment qui sied si bien à la méditation.
Shinyo s'inclina front au sol et attendit. Kenji, à moins d'être insultant envers son hôte et sensei, dû lui rendre son salut, ce que fit aussi, mais de bonne grâce, Keiko.
- Bien. Bien. Ce nouveau chapitre de vos jeunes vies semble s'ouvrir sous les meilleurs augures, fit Karizuki, qui les invita à manger.
Le repas fut le plus agréable de tout ceux que Kenji prit chez son sensei.
A sa grande surprise, Shinyo fut agréable, drôle, chaleureux et plein d'esprit. Et Keiko toujours aussi belle.
Le jeune garçon avait dormi d'un sommeil agité, résultat de l'entrevue qu'il avait eu avec son sensei, Kakita Karizuki-sama.
Il s'était réveillé plusieurs fois, s'était agité, retourné sur sa couche en coton cardé et avait rêvé de grandeur et de gloire.
Ce n'était pas tout à fait exact.
Parmi ses rêves fiévreux, un l'avait fait se réveiller empreint d'une sueur froide.
Les détails en étaient flous, mais il y dominait une forme qu'il ne connaissait que trop bien. Celle de sa marque de naissance sur le sein gauche, ressemblant vaguement à un oeil fixe.
Le garçon se leva d'un bond et alla vers le shoji donnant sur la salle de bain.
Il était temps de se préparer pour l'entretien le plus important de sa jeune vie.Le bain, à l'eau froide comme le voulait la tradition du dojo, avait revigoré le jeune Kakita, avait fait s'évaporer les miasmes des ses cauchemars et éclairci ses idées.
Que voulait lui dire ce haut seigneur de son clan ?
A ce sujet Karizuki-sensei n'avait pas été très disert. Il lui avait juste précisé que ce grand seigneur, Doji Shuki-sama, s'apprêtait à transformer sa vie.
Etait-ce en bien ou en mal, le garçon n'avait pu le déterminer.
Il avait toutefois senti l'anxiété de son maître, en général peu enclin à tant d'émotion.
L'enfant s'était donc demandé une bonne partie de la nuit ce qu'il avait bien pu faire pour mériter une telle attention et une éventuelle punition. Il s'était endormi en cherchant sans trouver de raison probante à l'inconfort de son sensei.
D'accord, il y avait eu cette idylle avec la jeune Agasha Keiko et le duel qui s'ensuivit où il avait apposé sur le visage de son adversaire Bayushi Shinyo une longue balafre le défigurant et marquant le climax de leur longue rivalité.
Tandis qu'il se préparait, le garçon sentit les souvenirs affluer.
Son arrivée au dojo, un soir d'hiver, la neige glaciale le recouvrant presque.
La découverte de son futur sensei, dans la forge attenante au dojo.
Les longues heures de travail au bokken et les milliers de dégainé-frappé pratiqués avec une lame émoussée.
Son amour et son talent pour les exercices d'escrime rituels.
Et toujours la vision de ce sabre étincelant et magique qui représentait toutes les aspirations du jeune garçon.
Les années passèrent et aux jeunes seigneurs Kakita qui suivaient les enseignements de Karizuki-sensei, s'ajouta un soir d'été deux enfants de clans différents.
Le jeune Grue, seul élève atitré de Karizuki-sensei s'en souvenait comme si la scène s'était passée la veille.
Après le repas, alors qu'il méditait sur la terrasse avec son maître, un cortège de deux palanquins escortés par vingt Daidoji s'était présenté à l'huis du domaine du maître.
Buro, le serviteur édenté de Karizuki-sama, s'était précipité pour les accueillir, avec l'instinct du serviteur aguerri.
- Va dans ta chambre mon enfant, avait dit Karizuki-sama, avec un froncement de sourcils.
Le garçon s'était exécuté, mais était resté à écouter et à regarder les arrivants par une fente de son shoji. Après tout son maître ne le lui avait pas interdit, n'est-ce pas ?
Le seigneur - à sa mise il ne pouvait être qu'un seigneur de haut rang du clan - avait parlé d'une voix sèche, grave et autoritaire et Karizuki-sensei s'était incliné - bien bas.
Le samurai était reparti, avec son escorte, laissant derrière lui le deuxième palanquin. L'entrevue n'avait duré qu'une poignée de minutes.
Karizuki-sama avait appelé Buro et lui avait demandé de préparer deux chambres.
Le palanquin s'était soudain ouvert, laissant sortir un jeune garçon d'une huitaine d'années que sa livrée identifiait comme le fils d'un seigneur du clan Scorpion. L'enfant ne montrait aucune peur, portait un fin masque de gaze noire sur les yeux qui laissait entrevoir l'harmonie et la belle symétrie de son visage. Il arborait même l'air légèrement mutin de qui sait se faire obéir malgré son jeune âge.
Le jeune Scorpion se tourna vers son hôte s'inclina bien bas et se présenta d'une voix forte et claire.
- Kakita-sama, permettez que je me présente. Je me nomme Bayushi Shinyo, cousin au second degré du seigneur Bayushi Shoju et par décision de votre Champion et du mien je suis à présent votre élève et votre charge.
- Soyez le bienvenu dans mon humble demeure Shinyo-san, lui répondit son maître.
Le jeune Grue était fasciné par la facilité d'élocution, l'aisance et l'aplomb du nouveau venu.
Instinctivement il était sorti un peu de sa chambre pour mieux écouter.
Soudain Shinyo le repéra et le regarda dans les yeux, le jaugeant et le jugeant en une fraction de seconde. Il eu un léger reniflement de dédain.
Les cheveux, sur la nuque de l'enfant se hérissèrent, tandis que ses muscles se tétanisaient, sous le regard froid et hautain de Shinyo.
Le jeune Grue eu l'impression de recevoir un camouflet en pleine face, son visage et son regard, d'habitude avenants se durcirent et il rendit son regard au jeune Scorpion.
Il haït instantanément ce garçon méprisant, se pensant supérieur à lui.
Le regard de dédain du Bayushi, faisait douloureusement écho au sentiment d'infériorité du jeune Grue, dû à sa modeste extraction et à ses liens avec la famille Akodo.
Le sentiment, pourtant intense et violent, disparut comme par enchantement lorsque sortit la deuxième personne enfermée dans la palanquin.
C'était le plus bel être jamais vu par l'enfant.
Une jeune fille aux traits calmes et délicats, au teint clair, presque diaphane, et à la longue chevelure de jais.
Elle était habillée d'un discret kimono aux couleurs du clan Dragon, sur son cœur avait été brodé le mon de la famille Agasha.
La jeune fille s'inclina timidement et dit d'une voix claire et douce :
- Je me nomme Agasha Keiko, Karizuki-sensei.
Au son de cette voix, le cœur de l'enfant défaillit, il ressentit comme une onde de douceur et de fraîcheur sur tout le corps, comme pendant ses kata sous la cascade voisine. De faibles trémulations parcoururent tout son corps.
Il était amoureux.
- Considérez cette demeure comme vôtre Keiko-san, déclara Karizuki-sensei. Mes enfants, vous voudrez bien suivre, s'il vous plait, mon serviteur Buro, jusqu'à vos chambres, qu'il vient juste de terminer.
Les enfants, ses doshin désormais, suivirent docilement le serviteur, car malgré les bravades et les marques de respects tous deux étaient très fatigués.
Le jeune Kakita, s'ébroua et termina de placer son sabre dans son obi, laissant se dissiper doucement les dernières parcelles de souvenirs.
Il était prêt.
Le sabre d'entraînement, émoussé, placé selon l'angle optimal pour un frappe Iai, son plus beau kimono, aux plis adéquats, porté selon la plus pure tradition Kakita, ses cheveux, naturellement blancs - encore un mystère lié à son passé - coiffés en un simple chignon haut se terminant par une queue de cheval.
Buro, comme par magie, apparut et vint le chercher pour l'entrevue.
Karizuki-sensei n'était pas visible.
Buro le conduisit jusque dans le salon d'entretien, ouvrit le shoji et encouragea l'enfant, par son sourire chaleureux, à entrer.
Ce qu'il fit.
Au centre, sur une estrade était agenouillé un jeune homme à peine plus vieux que l'enfant.
Sa mise était splendide. Il portait cinq couches de kimono tous plus luxueux les uns que les autres dans des tons bleu-roi, avait les cheveux déliés, teints en blanc, et il peignait avec la délicatesse empreinte de préciosité de ceux dont l'éducation n'est prodiguée que par les plus grands sensei. A son côté, sur sa droite, pointait le saya d'une lame magnifique - de facture Kakita, l'enfant en était certain.
Le jeune Grue, s'agenouilla, le front posé sur ses mains, elles-mêmes sur les tatami et attendit, comme le voulait l'étiquette.
Au bout de quelques minutes, le bushi posa le pinceau, talqua son aquarelle, rangea ses ustensiles de peinture et reprit une attitude digne.
- Sais-tu qui je suis et pourquoi je suis là mon enfant ?
Dans une bouche aussi jeune, le "mon enfant" sonnait incongru.
- Je n'en ai aucune idée, répondit franchement le garçon, ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé de le découvrir.
Le bushi sourit à la réponse spontanée de l'enfant. Ses yeux pétillaient, mais son sourire était légèrement ironique, en coin, un rien cynique.
- Sa franchise ne lui apportera que des problèmes, pensa-t-il.
puis il reprit à haute voix.
- Je vais te dire pourquoi je suis là, mais d'abord la moindre des politesses est que je me présente. Je me nomme Doji Shuki, je suis un seigneur de ton clan et à partir de maintenant je suis ton seigneur et maître. Et toi, comment dois-je t'appeler mon vassal ??
- Kenji. Ashidaka Kenji, Shuki-sama répondit le garçon, le cœur battant.
- Sauras-tu m'être fidèle en toute circonstance, Kenji-san ?
- Toujours, monseigneur ! répondit-il sans hésitation.
- Soit, eh bien tu auras l'occasion de le prouver. Pour commencer, après ton gempukku à Tsuma, tu me représenteras au Championnat de topaze l'an prochain. Et tu gagneras n'est-ce pas ?
- Hai, Shuki-sama.
- Bien. Très bien. Tu me plais. Tu peux te retirer à présent, je règlerai moi-même les détails avec ton sensei.
Dans un dernier salut, les joues rouges d'émotion, Kenji sortit en courant presque sous le regard amusé de son tout nouveau seigneur.
Il avait devant lui une année. Une année pour être prêt à devenir samurai et Champion de Topaze.
Il serait prêt.
Il allait gagner et connaître gloire et renommée.
Le lendemain, Karizuki-sensei le convoqua dans le jardin de bonzai.
Kenji, à l'annonce de l'entrevue, termina ses kata et se prépara.
Il apparut dans le jardin, légèrement curieux, avec le même katana émoussé et le même kimono que la veille.
Karizuki-sensei était en train de planter des pousses de pin dans un pot en grès. Il avait lui même préparé le terreau utilisé pour ces premières pousses et de la terre brune s'attardait sous ses ongles pourtant très courts.
Une image, un présage s'imposa à l'esprit de Kenji : C'était comme si les doigts de son maître - non, son sensei - étaient en deuil, ou possédés par des créatures d'obsidienne.
le jeune Grue, secoua la tête, tentant vainement de bannir l'impression de désastre imminent.
- Shinyo et Keiko rentrent chez eux dans une semaine.
Karizuki, n'avait pas levé les yeux.
Kenji, quant à lui, accusant le coup, resta bouche bée.
Comment pouvait-il envisager la vie sans elle, alors même qu'un sentier lumineux et glorieux s'était dévoilé à lui.
Comme lisant dans ses pensées Karizuki renchérit :
- Tu dois l'oublier, mon fils, ton chemin est tout autre. Depuis ton arrivée sous mon toit j'avais redouté l'entrevue d'hier, car elle était annonciatrice de ton départ dans un monde d'embuches. Mais je crois que je dois m'y faire. Les enfants partent, c'est leur karma. Mais personne ne pourra m'empêcher d'avoir peur pour toi, pas même ton nouveau maître. Shuki-sama est un bon maître, Kenji-san, honore-le de ton mieux, mais...
Karizuki hésita un instant et reprit :
- Mais sois prudent. Shuki-sama gravite dans des cercles d'influence et ce milieu est très dangereux, surtout pour un jeune samurai tel que tu le seras bientôt. Fais très attention, mon fils, pèse bien tes mots et tes actions ou il pourrait t'en cuire.
- Hai Karizuki-sama. Comme toujours vos paroles et vos leçons sont d'or.
Et je trouverai un moyen de faire venir à moi ma dulcinée Keiko, je vous le promets sensei.
- Il est temps maintenant que ton entraînement se fasse avec une vraie lame, ne crois-tu pas Kenji-san ? fit Karizuki avec un petit sourire espiègle.
- hai dono ! lui répondit un Kenji brusquement surexcité.
- Eh bien suis-moi, j'ai un cadeau pour toi.
Karizuki emmena son élève vers l'oratoire dédié à Kakita sur lequel reposait une boîte à sabre.
Il la prit et l'ouvrit délicatement, en présentant à un Kenji médusé une superbe lame Kakita, au saya bleu nuit et à la poignée en ivoire représentant deux hérons enlacés.
- je te présente "Devoir". le cadeau de mon compagnon d'arme et ton père Saburo-san. cette lame appartient à ta famille depuis vingt-trois générations et son dernier détenteur fut ton grand-père le magistrat d'émeraude dont tu portes le prénom. Elle fut retrouvée à l'endroit de sa disparition.
Mon grand-père magistrat d'émeraude ?? quelle disparition ??
mais avant qu'il ait pu posé une seule question, Karizuki-sensei reprenait.
- Et voici le cadeau de ta mère, la noble Akodo Eiko-san Kakita-gozen.
Son sensei lui présentait une petite plaque de bois et de jade incrusté, possédant d'étranges inscriptions sur les deux faces. les marques n'appartenaient à aucun Kanji que Kenji connaissait.
- Eiko-chan, m'a dit de te donner des instructions bien précises. Je cite :
- Cette amulette, est un nemuranai séculaire de ma famille, tu ne devras jamais t'en séparer ou le malheur s'abattra sur toi, mais elle te sauvera la vie et préservera ton destin dans un étrange lieu étranger.
Kenji s'inclina, front au sol, abasourdi par la munificence des cadeaux de ses parents, qui n'avaient pourtant jamais été très expansifs.
- Sois-en digne mon fils.
- Sur mes ancêtres, je le jure, Karizuki-sama.
Et Kenji plaça dans son obi les deux magnifiques cadeaux, avec déférence.
Kenji était retourné dans sa chambre.
Depuis le fâcheux "accident" de Shinyo, qui datait seulement d'un mois, les élèves de Karizuki n'avaient plus le droit de se voir en dehors des cours prodigués par le grand sensei lui-même.
Malgré la furieuse envie de se ruer dans la chambre de Keiko, Kenji n'avait pas osé braver ouvertement cet interdit, d'autant que Shinyo l'aurait vite appris et qu'il se serait probablement empressé de le dénoncer à Karizuki-sensei.
A présent, après avoir écrit un billet laconique à sa dulcinée où il lui demandait une entrevue après le repas, Kenji observait avec attention les deux cadeaux de ses parents.
C'était là les deux seuls objets qu'ils lui avaient jamais offerts, si l'on excepte le pli scellé que sa mère lui avait tendu le jour de son départ pour la résidence de Tsuma de Karizuki-sensei avec ordre express de ne l'ouvrir que le jour où il deviendrait samurai.
Elle le lui avait fait jurer, tenant ses épaules serrées dans sa poigne de fer, avec une étrange lueur dans les yeux.
En bon fils il avait juré et ne s'était jamais séparé du précieux pli.
Même Keiko ne connaissait pas son existence.
Le sabre au fil tranchant comme un rasoir, avait de multiples traces d'utilisation en combat, des marques sur les côtés de la lame presque disparues après polissage et des coups sur la tsuba représentant un héron - et non une grue - enserrant une énorme araignée dans une de ses pattes, tandis qu'il se libère de sa toile.
Kenji se demanda si ce dessin avait une signification particulière.
La poignée aussi était marquée par le temps et de nombreuses prises en main. La soie bleue avait pâli en certains endroits.
Les endroits où l'on pose les mains pour des duels iai remarqua-t-il, mais pas seulement.
Certains éclaircissements du dessin complexe formé par les fils de soie suggéraient aussi de nombreuses prises en main en position de kenjutsu, digne du plus pur style Akodo, pratiqué par sa mère et son cousin Akodo Marumoto-san.
Qui qu'ait pu être ce grand-père homonyme et inconnu, il était assurément un duelliste de talent et un grand guerrier.
Pourquoi diable personne, dans sa famille, n'avait daigné lui parler de ce héros familial ?
En évoquant ainsi les siens, les pensées de Kenji vagabondèrent du côté de ces rares moments de sa jeunesse solitaire où son père Kakita Saburo-sama, ex-Daikan du seigneur Kakita Yoshi-sama, avait daigné s'occuper de sa progéniture.
Son père, la mine stricte, le regard dur, les traits aquilins et les cheveux grisonnants tirés en un strict chignon dirigé vers le haut, était un homme dur.
Avec lui-même comme avec les autres.
Il ne supportait pas l'échec, l'incompétence et la frivolité.
Quand il s'intéressait à son fils, c'était toujours pour lui apprendre les rudiments du sabre et de l'étiquette. Et toujours avec un objectif quasi impossible à atteindre pour un enfant.
En cas d'échec, les sanctions de son père étaient aussi brutales que promptes.
Dans ces moments-là, Kenji ne trouvait pas le confort dans les bras de sa mère au mieux distante, au pire supportant les décisions de son époux.
Mais Kenji avait vite compris. Il apprenait vite et disposait d'un réel don inné pour le iaijutsu et pour découvrir ce qu'attendait son père.
Ce dernier n'eut plus à le corriger après l'âge de cinq ans, parfois même se fendait-il d'un grognement de satisfaction lors d'un exercice particulièrement réussi par son fils.
Kenji chassa ces souvenirs de sa mémoire et reporta son attention sur l'autre objet.
Ni la forme, ni la facture, ni les caractères n'étaient Rokugani.
Sa texture et son odeur même étaient étrangères.
Les deux faces portaient de multiples arabesques compliquées ne permettant pas d'y distinguer un début ou une fin.
Où donc sa mère avait-elle pu trouver cet objet ?
Autant qu'il avait pu en juger, sa mère, Akodo Eiko-sama, n'était pas une aventurière. Jusqu'à son mariage - d'amour - avec son père, elle n'avait servi que sur les terres Lions, de Shiro-Sano-Ken-Ayai à Shiro Matsu en passant par de multiples avant-postes et même Shiro-no-Yojin.
Comment cet objet clairement gaijin avait-il pu atterrir dans ses mains ?
Voilà encore un mystère que Kenji comptait bien élucider.
Mais il devrait reporter cette quête à plus tard.
L'heure du repas approchait et Kenji avait bien l'intention d'y fanfaronner avec son tout nouveau sabre Kakita. Il le ficha donc dans son obi, mit le pli et l'objet dans ses manches et se dirigea vers le petit réfectoire, en sifflotant.
Buro avait disposé un vrai festin sur la table où tous, sauf lui, mangeaient.
Il avait placé plusieurs grands bols de légumes au vinaigre, différentes sortes de riz, du plus collant au plus exotique, des tempura d'aubergines et de crevettes assortis de multiples sauces, douces, piquantes, sucrées, indéfinissables.
Au centre de la table trônait la fierté de Buro, un gigantesque plateau de sushi au thon rouge, plat qu'il préparait à merveille.
Kenji fit sensation quand il entra dans la pièce.
Il s'était auparavant assuré d'être le dernier répondant à l'appel.
Karizuki-sensei présidait la table basse, tandis qu'à sa gauche était assis Shinyo, élégamment habillé d'un kimono noir entrelacé de fils carmins formant un énorme scorpion. Le obi, d'un noir brillant, ne portait aucun motif et était semblable à la noirceur des portes du Jigoku. Il portait un masque en acier noirci, mimant la forme des mandibules - écarlates - de son animal clanique, les branches souples du masque se rencontrant à l'arrière de son crâne et s'entre-mêlant pour former une queue de scorpion quelques centimètres au dessus de sa tête. Une longue balafre rosâtre et encore légèrement boursouflée, émergeait de part et d'autre du masque, zébrant son sourcil droit et se terminant presque sur la partie droite de sa mâchoire.
A la droite du sensei, la place de Kenji l'attendait et à sa droite était déjà assise Keiko.
Cette dernière, portait un kimono émeraude rehaussé de motifs de branches de pin, simple et bien coupé. Son obi, lui, avait fait l'objet de plus d'attentions.
D'une soie particulièrement fine, il était entièrement piqué à l'or fin, avec de minuscules perles illuminant le moindre mouvement de la jeune fille, mais ce qui rendit Kenji fou de joie, fut le petit origami en forme de chrysanthème, négligemment placé, à la vue de tous dans les derniers plis de la ceinture.
Le visage, à peine fardé, mais d'un teint de porcelaine, de Keiko s'éclaira à l'entrée du jeune Grue.
- Pardonnez mon retard sensei-sama, mais il m'a fallu me familiariser avec "Devoir", fit Kenji en s'inclinant.
Par cette remarque, il forçait Shinyo à porter son attention vers le tout nouveau sabre. Il signifiait aussi que c'était Karizuki-sensei qui le lui avait procuré.
Il eut un petit sourire, en coin, comme celui de Shuki-sama.
Karizuki, passa outre et après l'avoir prié de s'asseoir, enchaîna directement :
- Mes enfants, les années qui viennent de s'écouler furent parmi les plus belles de ma vie. Ce fut un honneur de vous transmettre mon maigre savoir. Vous avez été des élèves studieux, à la hauteur des attentes des vos parents et seigneurs.
Pourtant, toute chose a une fin. Dans quelques jours, vous repartirez dans vos clans respectifs avec, je l'espère, une bonne opinion de votre vieux maître.
Les trois enfants s'inclinèrent de concert devant le compliment, dernier cadeau de leur sensei, non sans des regards appuyés entre eux.
Celui de Keiko à Kenji était chargé de désespoir, celui de Shinyo empli de joie et d'un soupçon de ...pardon ?
- Je suis persuadé de me faire l'écho de mes doshin, Karizuki-sama, quand je vous dis que nous n'aurions pu avoir meilleur sensei que vous, même dans nos clans respectifs. Et je crois que nous garderons tous le meilleur souvenir de vous et de votre enseignement. Même si le dernier mois qui vient de s'écouler fut pour moi plus douloureux que prévu je souhaite dire ici, que je ne garde aucune rancune, à aucun d'entre vous, pour le regrettable accident causé par les affres de l'adolescence.
Je suis, hélas, le premier à partir, mon escorte m'accompagnant dès demain vers Shiro Bayushi, mais je tiens à faire la paix avec Kenji-kun et le féliciter pour avoir gagné le cœur de Keiko-chan et pour posséder ce superbe sabre, symbole du grand destin qui l'attend.
Et pour m'excuser, je souhaite, vous offrir en toute amitié, à vous mes deux doshi, une cérémonie du thé, que vous pratiquerez, je l'espère, en mon nom et à ma mémoire, demain au crépuscule, moment qui sied si bien à la méditation.
Shinyo s'inclina front au sol et attendit. Kenji, à moins d'être insultant envers son hôte et sensei, dû lui rendre son salut, ce que fit aussi, mais de bonne grâce, Keiko.
- Bien. Bien. Ce nouveau chapitre de vos jeunes vies semble s'ouvrir sous les meilleurs augures, fit Karizuki, qui les invita à manger.
Le repas fut le plus agréable de tout ceux que Kenji prit chez son sensei.
A sa grande surprise, Shinyo fut agréable, drôle, chaleureux et plein d'esprit. Et Keiko toujours aussi belle.