CHAPITRE 13 : LES MASQUES DE LA CITE DES APPARENCES
Après avoir quitté en pleine nuit la Cité de la Croisée des Chemins, Tange Sazen trouva refuge dans un petit village de braves paysans, qui reconnurent en lui le héros qui défiait le pouvoir en place. Sazen n’osa pas les contredire. Il aimait se prendre au jeu de défenseur du peuple.
- Ils ne comprennent pas, pensait-il en son for intérieur, que je défends mon honneur avant tout, et l’honneur de mon clan.
Après avoir repris des forces, le rônin disparut dans les routes de campagne.
Le capitaine Otomo Jukeï assista à la crémation de Kitsu Moriare.
- Si seulement, vieil imbécile, je savais quels renseignements Natsu a réussi à te soutirer… Il est reparti sur les routes. Tu aurais dû le retenir…
Entre-temps, Jukeï avait écrit à tous les samuraï qui l’avaient accompagné au dojo de la voie d’obsidienne, pour les prévenir du danger représenté par Tange Sazen.
Un de ses lettres arriva à la Cité des Apparences qui, à cette époque, appartenait au clan de la Grue. Provisoirement, car l’appartenance de cette place fortifiée était appelée à changer souvent au cours des siècles à venir. La lettre fut remise à deux cousins, Asahina Minden et Daidoji Haronobu. Le premier était mince et élancé, très raffiné dans ses manières. Il commandait une troupe d’archers d’élites. Il prenait grand soin de ces mains aux longs doigts. Il se piquait aussi d’être un très grand peintre, à ses heures perdues. Le second était bien plus rude : Daidoji Haronobu était un spécialiste des sièges de Cités fortifiées. Taillé comme un Crabe, il avait étudié leurs techniques. Il n’hésitait pas à se battre au marteau de guerre et connaissait un nombre impressionnant de jurons.
C’est le premier, Asahina Minden qui décacheta la lettre et la lut.
- C’est écrit par le capitaine Otomo Jukeï. Il nous met en garde contre un rônin qui se fait appeler Tange Sazen. Il s’agit en fait de… Bayushi Natsu !
- Il n’est pas mort ?
- Il n’est pas mort, non, répondit Minden, et il cherche à se venger de nous ! Il voudrait retrouver ceux qui l’ont défié, pour les affronter un par un.
- Il a perdu la tête, par Osano-Wo ! Laisse-moi te dire que s’il vient nous voir, il sera bien reçu ! D’abord, il n’entrera pas dans une place fortifiée comme la Cité des Apparences ! Oh, ça non ! Ensuite, nous saurons le recevoir. Il y a plus de samuraï que d’hommes du peuple, entre ces murs !
- Souvenons-nous quand même, dit Minden, contrarié, qu’il a vaincu le senseï Kakita, et le Phénix…
- Allons, il était dans son dojo ! Et un dojo Scorpion, c’est traître. Il a utilisé la ruse pour vaincre ! S’il vient ici, il sera sur notre terrain. Pas de tricheries possibles. Ce sera un affrontement franc et loyal !
- Je vais faire passer l’ordre d’arrêter ce rônin si on l’aperçoit.
- On pourrait carrément donner l’ordre de l’abattre à vue, dit Haronobu. Ce serait plus simple. Ce ne serait pas si déshonorant de tuer un sale rônin comme lui !
- Non, on va faire ça bien… Si nous le tuons déloyalement, nous souillerons notre honneur.
- Comme tu voudras…
Les deux cousins étaient officiers au rang de gunso, ce qui leur donnait le commandement d’une vingtaine de soldats chacun.
- Je vais faire passer la description de ce rônin parmi mes hommes, dit Haronobu. Qui sait ? S’ils l’apercevaient, pendant une permission…
- Ce n’est pas bête, fit Minden, le doigt sur le menton. Dans les jours qui viennent, il y aura beaucoup de permissions. Nous-mêmes, nous serons libérés de nos obligations quelques temps, avec les fêtes de la fin de l’été.
Dans les jours qui suivirent, les caravanes marchandes affluèrent depuis les quatre coins de l’Empire. Les vendeurs de soie des terres du Phénix, les artisans de la Grue, les gros négociants des terres du Lion et les amuseurs des Scorpions. Pendant ces jours, on savait que l’alcool coulerait à flots. On ne comptait pas trop sur la garnison de la ville. Une trêve symbolique était conclue avec les Lions. De toute façon, à cette époque de l’année, ils n’attaquaient pas, pas à l’arrivée des mauvaises saisons.
La ville était livrée aux plaisirs. Des fêtes se tenaient en permanence à chaque coin de la ville. Les nobles s’amusaient, se mêlaient à la foule, se déguisaient, et ce n’était que grandes parades et mascarades. Des musiciens envahissaient les rues. Partout, on étendait des décorations, pour les carnavals des quartiers marchands.
C’était aussi à ce moment particulier que se joueraient par avance les intrigues de la prochaine cour d’hiver. Déjà on colportait des ragots, déjà on se préparait aux coups et aux messes basses. Les rumeurs allaient bon train dans les quartiers nobles.
L’avènement du Gozoku avait encore amplifié la licence de ces festivités. Le champion d’Emeraude lui-même, Doji Raigu, parrainait de très nombreux artistes.
- Que mille fleurs s’épanouissent, que mille talents surgissent, que la culture rokugani fasse un grand bon en avant !
Des fresques officielles représentaient le seigneur Raigu acclamé par des milliers d’enfants admiratifs qui lui tendaient des bouquets. C’était un cadeau fait par son allié Bayushi Atsuki, puisque le clan de ce dernier se fondait parfaitement dans cette atmosphère de débauche, y prospérait comme une plante dans un sol fécond. C’est avec des samuraï ivres comme interlocuteurs qu’on parvenait bien plus facilement à ses fins, chez les Scorpions.
Tange Sazen n’eut pas trop de mal à pénétrer dans la Cité des Apparences. Il entra par la petite porte : il traversa le quartier des etas, qui auraient fort à faire pour nettoyer les ordures et déchets de la fête, puis entra dans le quartier marchand, déjà en proie à la fièvre de l’alcool, avec quelques jours d’avance sur le début des réjouissances chez les nobles. Mais des soldats venus de la capitale veillaient en personne à ce que le bon peuple s’amuse : est-ce que le Gozoku n’était pas la voix officielle du peuple, mis en place pour lutter contre la tyrannie de la caste des samuraï ?
Il y avait des distributions de pains, de riz, et aussi d’alcools et de babioles qui réjouissaient les braves gens des quartiers humbles. Les enfants étaient à la fête avec leurs carrioles, les cerceaux, les cerfs-volants et les petits moulins à vent.
Sazen dissimula son bras amputé sous un large manteau. Il avait sur lui une potion réputée magique, offerte par la vieille Tsuya.
- Tiens, mon biquet, avait dit la sorcière lorsque Sazen avait décidé de partir de chez elle, voilà qui te portera chance… Une décoction de graisse de crapaud, mêlée à des herbes aromatiques et à un crachat épais de pilleur de tombes…
- Un régal des dieux !
- Ecoute au lieu de ricaner, mon biquet !... Cette potion ancestrale, que ma grand-mère tenait de sa propre grand-mère, te permettra de passer inaperçu aux yeux de ceux qui n’ont pas le cœur pur !
- Alors, rigola Sazen, personne ne me verra plus jamais dans cet Empire !
- Je te donne trois fioles de cette magie puissante, vilain mécréant ! La première rasade te servira à traverser sans encombre les montagnes… Grâce à moi, tu vas pouvoir passer par la vallée des illusions, sans être repéré par tes beaux cousins de la famille Soshi.
- Il faut que ce soit la magie d’un Dragon élémentaire, au moins !
- Ah ah ah, tu ne crois pas si bien dire !
- Tu converses avec les Dragons, la vieille ?
- Va, va ! Une femme comme moi ne révèle pas ses secrets à des ignares de ton espèce !... Que sais-tu de la vie, sinon l’alcool, les femmes et la guerre ?
- C’est déjà pas mal, non ?
- Tu ne connais rien des réalités célestes !
- Ce n’est pas dans cette direction qu’on demande à mon clan de regarder !
- C’est pourtant là-haut que ta destinée est écrite !
- Si tu sais lire, dis-moi, ville Tsuya…
- Moi je ne sais pas, mais j’ai une cousine, loin d’ici, qui saurait.
- Où ?
- A la Cité des Apparences. Si tu y passes, va la voir de ma part. Si d’ici là tu ne t’es pas fait trucider bêtement par des bandits de grand chemin…
C’était le jour du départ et Tsuya était émue. Finalement, elle l’aimait bien, ce vieux grand gaillard qu’elle avait sauvé des griffes de la mort.
- Allons, pardonne-moi, dit Sazen. Je te dois la vie…
- Va, n’ajoute rien. Qu’est-ce qu’un grand samuraï comme toi pourrait devoir à une vieille souillon comme moi ?
- Lorsque je mourrai, ma dernière pensée sera pour toi !
- Idiot ! Oublie-moi dès que tu pourras. Pense plutôt à ton honneur, ton daimyo ou je ne sais qui… Mais plus à moi…
Sazen avait pris les fioles et s’en était allé sur la route, au soleil couchant.
Aujourd’hui, dans une taverne bondée de la Cité des Apparences, Sazen se faisait enfin servir : par la jeune sotte de serveuse, qui ne savait plus où donner de la tête. Il y avait des soldats en permission, avec des filles faciles, et des groupes d’artisans du quartier, qui faisaient ripaille.
- Ils sont bien nourris, par ici, les gens du demi-peuple, se dit Sazen. Ils bâfrent autant que nous pendant nos plus plantureux repas !
Sazen versa dans son saké une rasade de la potion de Tsuya, au moins pour faire passer le goût.
- On va bien voir si ta magie va me sauver une deuxième fois. Elle m’a bien sauvé des périls des terres Soshi… Elle pourra bien m’aider chez les Grues ivres !
Sazen but son saké et vit un groupe de jeunes samuraï qui fendaient la foule des rieurs. Ils venaient à l’évidence pour lui. La potion avait un goût amer.
- Toi, là…
Le silence se fit dans la taverne. Les regards se tournèrent vers le vieux rônin du fond de la salle.
- Oui, toi…
- Moi ? fit Sazen, aimablement.
- Oui, toi. Tu nous accompagnes.
Sazen vérifia qu’il avait son poignard dans sa manche, et finit son verre :
- La vieille folle, elle aurait dû me dire que sa potion ne marchait plus quand on la mélangeait au saké !
Le rônin se leva, suivit sans broncher les cinq jeunots, qui se donnaient des airs de gros durs mais en tremblaient quand même…
- Il est dangereux, leur avait le gunso Asahina Minden. Donc si vous tentez de l’arrêter, allez-y nombreux, et dans un lieu à l’étroit…
A la surprise des samuraï, Sazen ne fit pas de difficultés, presque dédaigneux, à la limite, envers eux, comme pour leur signifier qu’ils ne valaient même pas la peine qu’il se donne du mal !
- Allez, avance… gronda l’un d’eux, qui prenait de l’assurance.
- Pitié, seigneur, fit Sazen d’un petit air contrit, que voulez-vous faire de moi ?
- Silence le vieux… On nous a dit qui tu étais…
- Je suis le bouffon de la cour, je me suis perdu en chemin…
- On va te faire danser, nous, tu verras !
La patrouille l’emmena au corps de garde, où on le désarma, avant de l’enfermer dans une cellule.
- Bien joué, dit le nikutaï [caporal]. Voilà une belle prise ! Le gunso va être content !...
Les hommes sortirent du coffre de réserve une bonne bouteille et entreprirent de la vider de concert. Dehors, les premiers tirs de feux d’artifices partaient et la foule applaudissait.
Les soldats menèrent la joyeuse vie en attendant le retour de leur supérieur. Ils jouaient aux dés en vidant une bouteille, puis une autre, et en se faisant servir par le cuisinier de la caserne les restes des repas offert par le Gouverneur.
- Oh oh, fameuse cette poularde ! On n’en mange des comme ça qu’une fois par an !
- Et avec cette petite sauce… Allez, trinquons à la santé du chef !
- Vive le chef !
Du coup le gros cuistot vint se joindre à la table, honoré d’être accueilli parmi de vrais hommes !
Le fumet du repas traversait la pièce et venait piquet le nez de Sazen, le seul reclus ce soir-là. Il entendit arriver d’autres soldats, déjà émêchés, deux ou trois, qui ramenaient des filles, elles aussi bien rieuses.
- Offrons à boire à ces demoiselles, tiens !
Sazen passa les yeux par l’ouverture de la porte : il n’y tenait plus ! Un festin, du saké et des filles, à quelques pas de lui, et il ne pouvait pas en profiter ! Il se morfondait dans son cagibi humide, avec l’inévitable vieux bol de soupe de misère pour faire ripaille…
- Oh dites, oh !
Les festoyeurs se retournèrent : c’était le prisonnier qui appelait !
- Qu’est-ce que tu veux ? beugla un gros soldat, dérangé pendant une série de coups gagnants.
- Pitié, mes seigneurs… J’ai soif…
- On va t’apporter un cruchon d’eau !
- L’eau, c’est pour se laver ! Et encore, moi je ne me lave pas si souvent ! Par contre, je meurs de soif !
Les samuraï, les joues bien rouges, se consultèrent du regard.
- Bon, tiens ça va, dit le caporal. On va t’apporter à boire ! Mais attention, hein !
- Je ne bouge pas… Tenez, je recule vers le fond de ma cellule… voilà !
Le caporal entrouvrit la porte et y déposa une bouteille presque vide.
- Remercie le Gouverneur de t’offrir de son saké !
- Oh oui, merci merci, merci mille fois à lui !
Sazen se rinça la gorge, puis il revint à la porte et cria :
- Pitié, seigneurs… Je n’ai pas mangé depuis si longtemps…
- Oh, quoi encore !
- Mon ventre crie famine !... Donnez-moi ne serait-ce que des restes !
- Tiens, tiens, va lui porter le reste du plat ! dit le caporal, qui avait une fille dans les bras qui lui caressait la poitrine pendant qu’il jouait de plus en plus gros.
C’est le gros soldat qui s’y colla. Il tituba vers la cellule, entrouvrit la porte et déposa le plat. Il referma et repartit à la table.
Sazen, qui avait vraiment fin, se jeta sur le plat et le finit jusqu’au dernier grain de riz.
- Il ne vous resterait pas un peu de saké par hasard ?
- Il commence à nous emmerder lui ! grogna le gros soldat.
- Mais non, mais non, dit une des filles, laissez-le venir jouer avec nous… Il a l’air marrant, ce vieux-là…
- Tu aimes les vieux, toi ? dit le caporal.
La fille rigola :
- Et pourquoi pas ?... Allez, joue !
L’ambiance s’échauffait.
- Tu veux qu’il vienne à notre table ?
- Oh allez, pour me faire plaisir ! Ce n’est qu’un vieillard… A son âge, tu crains quoi, un beau soldat comme toi… Dans l’état où il est…
- Moi je me méfierais, dit le gros soldat.
Le caporal but encore un verre, apporté à ses lèvres par sa compagne.
- Bon, allez ! Qu’il vienne ici, dit le caporal, mais qu’il se tienne sage !
Du fond de son cachot, Sazen souriait :
- On ne peut pas toujours compter sur les fioles de grand-mère, par contre, ces charmantes demoiselles, elles réussissent à tous les coups !...
Deux soldats vinrent ouvrir la porte. Quand ils se tenaient droit, ils oscillaient légèrement. Ils regardaient Sazen d’un regard lourd et suspicieux.
Trois heures plus tôt, à son arrivée en ville, Sazen s’était rendu dans le quartier interdit. Pas si interdit que ça, du reste, en cette période spéciale…
- Bonsoir, les filles…
- Ah, c’est qui celui-là ? avait fait une vieille maquillée, qui mâchait bruyamment un grain de blé.
- Jamais vu !
- C’est au moins le fils d’Osano-Wo, avec une dégaine pareille !
- On l’y a coupé le bras et l’œil… Pas autre chose j’espère !
- Tu veux voir ? dit Sazen.
- Bon, allez, je me dévoue, dit la plus vulgaire, c’est bien parce que c’est jour de fête hein !
- Tout le monde a droit au bonheur, dit une autre.
- En fait, avait dit le rônin, je vous engage toutes les quatre pour ce soir !
- Toutes les quatre ? Pour la nuit entière !
- Mais oui !
- Dis donc, tu te prends pour qui ? Le Dragon du Tonnerre ?... Tu crois pas que tu as les yeux plus gros que le machin !
- Je viens de la part d’amis à moi… Ils aimeraient vous rencontrer…
- Ah bon ? Et tu as de quoi payer ta surprise-partie mon loulou ?
- Je crois bien, oui…
Sazen allait finir de dépenser l’argent confié par le daimyo des Akodo !... Il pria le Ciel qu’on ne lui en veuille pas trop de le souiller en le donnant à ces femmes-là…
- Ho ho, monsieur paye rubis sur l’ongle, dit la cheftaine, qui cracha son grain de blé et en prit un autre.
Elle soupesa les belles pièces.
- Allez, venez les filles ! Remaquillez-vous et mettez-vous sur votre 31 ! Ce soir, on va faire la
teuf ! (Elle parlait l’argot des rues de la Cité)
Elle roula du derrière et emmena sa troupe.
- On te suit mon chéri !
- Attendez, je vais chercher mes amis !
En sortant, emmené par la patrouille, Sazen avait fait un signe à la cheftaine.
- Mazette, mesdemoiselles ! Ce soir, on se paye le corps de garde de la Cité !... Si avec ça on n’a pas le
kharma enluminée pour les quatre prochaines vies, je me fais nonne !
Les filles éclatèrent de rire et suivirent à distance la patrouille.
Maintenant, Sazen retrouvait ses alliées d’un soir à la table des soldats. Dans l’état où étaient les soldats, le rônin aurait pu en trucider un ou deux, et prendre les autres en otage. Mais ce n’était pas le coup le plus fin à jouer ce soir-là.
Dehors, un feu d’artifice crépitait en rafale. Les enfants applaudissaient et un groupe de buveurs qui tanguaient passa en hurlant.
