Pénombre a écrit :La controverse du Sabre Chinois et du Sabre Japonais en moins de 100 minutes
C'est l'histoire d'un tas de types qui ont traversé la Mer Jaune ou la Mer du Japon dans tous les sens juste pour savoir lequel avait la plus gr… pardon, juste pour savoir lequel possédait la meilleure technique de combat au sabre.
C'est d'un intérêt historique indéniable, pour certains, mais c'est bien tout. Plus personne ne se bat au sabre de nos jours. Ou alors dans des films. Ou des GN le dimanche. Oui, je sais, il y a aussi des sportifs de haut niveau qui font ça mais franchement, je vois pas trop l'intérêt. Pourquoi pas aussi des tournois de fraçassage de crâne à coup de fémur comme nos ancêtres lointains le faisaient, si c'est pour perpétuer les traditions ?
Enfin, passons. Ou plutôt, revenons très très loin en arrière dans le temps et quelques milliers de kilomètres dans l'espace.
Il y a très longtemps, donc, un tas de chinois qui vivaient dans une foultitude de royaumes se faisaient la guerre. Et la guerre étant le moteur du progrès, ils firent comme n'importe qui n'importe où ailleurs : ils inventèrent des armes.
A la fin de cette guerre longue et fastidieuse comme seules les vraies guerres le sont, vu que personne ne les met en scène pour le plaisir des yeux, le souverain d'un de ces royaumes finit par se débarrasser des autres et c'est ainsi que naquit la Chine. Enfin, c'est la version courte.
La suite de l'histoire de la Chine ne s'arrête pas après le générique de ce premier épisode bien évidemment. Il y eut bien des occasions de perfectionner le sabre et son maniement. On y ajouta la dimension spirituelle du Tao qui permettait de donner des jolis noms compliqués et évocateurs à des variantes de la triade infernale : trancher, transpercer et taillader.
Ajoutez à cela les apports des arts martiaux chinois avec toute la pesanteur des enseignements hérités des tristement célèbres Shaolin et le lobby des épouses de forgerons qui insista pour que toutes les lames soient assez souples pour qu'on puisse se gratter le dos avec ou s'en servir comme tue-mouches et finalement, ça devint un peu bordélique. Jamais nulle part sur la planète autant de gens n'ont compliqué à loisir et en pure perte une chose aussi simple que prendre une épée par le bon côté et foutre l'autre extrémité dans le bide de son voisin. Ne croyez pas les débiles qui vous disent que la violence est une solution simple à nombre de problèmes : ils ne savent pas de quoi ils parlent. La violence n'est pas simple. Pas autant qu'elle le devrait.
Comme dirait mon prof de Tai Chi lorsqu'il nous expliqua les bases du sabre : de la simplicité nait la complexité mais celui qui se perd dans la complexité en oublie la vertu de l'acte simple. Le temps que je comprenne ce qu'il voulait dire, il m'avait frappé sept fois pour illustrer ça par l'exemple. A l'époque que nous évoquons dans la chine du passé, ils n'avaient pas encore découvert cette vérité profonde et le réveil allait être assez brutal.
Un jour qu'il tomba de son canasson sur le crâne au beau milieu des steppes orientales, un certain Gengis se releva avec l'idée géniale d'emmener ses potes contourner la fameuse muraille censée leur interdire l'accès aux territoires des chinois.
Après un petit détour, ils déboulèrent alors là ou on ne les attendait pas et ce fut une belle pagaille. Un peu comme bien plus près de nous dans les Ardennes par un beau jour de l'année 1940, sauf que c'était les descendants spirituels des Chevaliers Teutoniques qui s'y collèrent chez nous. Encore que question humanisme, ça doit se tenir avec les potes à Gengis.
Lorsque l'ami Gengis et ses copains déboulèrent à dos de poney en criant qu'ils venaient prendre leurs femmes, les chinois furent désemparés. Les shaolin vivaient dans leurs montagnes peu accessibles donc impossible de compter sur leur aide. Tout le monde le sait d'ailleurs très bien : les shaolin ont survécu très longtemps en restant courageusement à l'écart du reste du monde gràce aux caprices de la géographie pour venir ensuite donner des leçons aux gens après les avoir laissés s'entretuer dans la guerre. C'est curieux, ça me rappelle quelque chose à propos des années 40 et de l'océan atlantique d'ailleurs… enfin, passons.
Ne pouvant compter sur les shaolin, les empereurs chinois n'avaient que leurs armées à disposition. C'est à dire trois fois rien, en termes militaires. (Par contre, pour les tailleurs et les marchands de bottes, l'armée chinoise, quelle aubaine…).
L'escrime était devenu quelque chose de très très compliqué voyez vous. En fait, tellement compliqué que le temps que les soldats chinois parviennent à se rappeler de ce qu'il fallait faire exactement, ils se retrouvèrent sous domination mongole.
De l'autre côté de la mer, cet événement fit hurler de rire un certain nombre de gens qui n'avaient jamais aimé l'escrime chinois. Les habitants de l'archipel de Nihon, les Nihonais, n'avaient en fait jamais aimé les chinois tous courts. Ils leur en voulaient pour un tas de choses qu'ils n'avaient pas pu inventer tous seuls et qu'ils avaient du se résoudre à copier. Mal en plus. On peut citer entres autres les baguettes, le kimono, le thé, les arts martiaux et la calligraphie.
Oui, ce genre de choses que 95% de la population d'un côté de la mer comme de l'autre ignorait totalement ou presque. D'infimes minorités de gens pouvaient se vanter de boire le thé en faisant des kata tout en traçant des idéogrammes avec des baguettes. Ce qui n'empécha pas une haine féroce de voir le jour.
Les mystères ineffables de la civilisation… trois clampins désoeuvrés se regardent de travers malgré le fait qu'un océan les sépare et des peuples entiers s'en veulent à propos de l'art du gribouillage et celui de la tisane. Le miracle de l'esprit de l'homme dans toute sa splendeur.
Les nihonais, ou japonais pour faire plus facile (après tout, on a parlé de chinois et pas de Qinois…), les nih… japonais, donc, ne supportaient pas les chinois. Ils avaient plus de population, de culture, de terres arables, etc…. à quelques millimètres près, les chinois étaient même plus grands que leurs voisins paraît-il. On est pas très loin du truc de l'homme qui a la plus grosse, quoi, en fin de compte.
Si la caractéristique essentielle des escrimeurs chinois était de se compliquer la vie pour pas grand chose, celle de leurs homologues japonais fut de les prendre systématiquement à contrepied. Et pas que dans le domaine de l'escrime, d'ailleurs.
Parce que les chinois avaient des épées droites, les japonais se mirent à avoir des épées courbes.
Parce que les lames chinoises permettaient d'assommer les mouches, le sport national japonais devint de les châtrer en plein vol à coups d'épée.
Parce que les chinois avaient une épée à la ceinture, les japonais décidèrent qu'il fallait qu'ils en aient deux, de longueur différente, pour bien montrer que non, ils avaient pas pris la deuxième par distraction en oubliant qu'ils en avaient déjà accroché une à leur hanche.
Les chinois parlaient tout le temps en termes fleuris et incompréhensibles, les japonais décidèrent que ça serait bien plus simple avec des onomatopées agressives. C'est ainsi que, par exemple, le coup redoutable baptisé "l'aile cendrée de la grue descend des cieux pour effleurer les herbes du mont de l'impiété" devint "pan sur ton crâne".
Cette opposition n'émeuva pas trop les chinois, elle résultait après tout de la mécanique même du Tao, que bien plus tard on appela aussi Loi de l'Action et de la Réaction : dés que tu fais un truc, quelqu'un quelque part fera exactement le contraire. Comme ça, juste pour t'emmerder. Et évidemment, si tu ne fais rien, quelqu'un quelque part viendra t'emmerder, juste pour que cette loi s'applique comme elle le doit.
Quelque part, on est tous des victimes des lois de la physique, ou des lois du Tao, c'est selon ce que vous voulez. On n'y échappe pas. Personne. Même pas besoin de Judge Dredd, c'est comme ça.
D'un côté, on a donc les chinois, peuple exagérément nombreux et compliqué perdu dans des millions de kilomètres carrés de territoires. De l'autre, les japonais entassés sur leur archipel, peuple exagérément borné tendance pan dans ta gueule.
Lorsque d'aventure des escrimeurs des deux pays se rencontraient, les choses avaient tendance à tourner à la litote : le sabreur chinois tournoyait dans tous les sens pendant deux heures et 90% de ses coups ne portaient pas (la faute de la lame trop souple et des mouvements exagérément chorégraphiés). Tout le monde le sifflait et quand il remportait la victoire, personne ne s'en rendait compte parce que l'assistance s'était endormie. Mais bon, le cousin Chang g pouvait vendre des kilomètres de pellicule pour qu'on garde trace de tout ça alors… les chinois ont toujours eu le sens de la famille. Faut dire que la famille, on peut aussi la payer pour venir faire l'honorable assistance et mettre un peu d'animation pendant le combat, hein, parce que le vrai public, lui, bof… d'ailleurs, juste en passant pour votre culture personnelle, le cirque de Pékin fait plus d'entrées à l'étranger que dans son pays d'origine malgré que le dit pays d'origine abrite 1.5 milliards de spectateurs potentiels. Curieux, non ?
Le sabreur japonais quant à lui avait tendance à brailler de manière agressive pour bien indiquer le moment ou il portait son attaque. La logique voulait qu'on reste au moins un moment en posture fixe pour que l'adversaire ait le temps de comprendre comment on allait lui taper sur la figure. Juste histoire de prouver que malgré cet "avantage", il n'avait pas une chance. Perfectionniste à l'extrême, notre nippon sabreur faisait en sorte que chaque coup soit le plus précis et le plus mortel possible. Histoire de pas bouleverser le planning de rendez-vous overbooké, quoi. Quand il remportait la victoire, on avait tendance à lui jeter des fruits pourris à la figure parce que personne n'avait eu le temps de profiter du spectacle qui s'était brutalement achevé après la troisième seconde et le premier "banzai !!". Vexé, il s'agenouillait alors sous les quolibets et utilisait enfin sa fameuse deuxième épée pour s'ouvrir le ventre dans un geste éloquent qui disait tout simplement "il est temps pour moi d'aller voir ailleurs si les gens sont moins débiles".
C'est clair que souiller une belle feuille de papier blanc avec de la tripaille en public, c'est un geste des plus méprisants, hein. Ne croyez pas ceux qui prétendent le contraire, ils n'y comprennent rien. On ne suicide pas par politesse quand on s'ouvre le bide, on le fait pour insulter ceux qui restent. C'est d'ailleurs pour ça qu'on leur fait la gueule et qu'en plus on leur inflige de la mauvaise poésie en prenant tout son temps à s'extasier sur la banalité du décor alentours et à pondre des phrases sentencieuses. Mourir pour mourir, autant ne pas être le seul à en baver, s'pas ? Mais on s'écarte du sujet.
Les siècles passèrent et malgré quelques tentatives d'invasion infructueuses de la part des chinois, les japonais demeurèrent sur leurs îles, à faire la gueule au reste du monde. Il leur fallut un bon moment pour s'apercevoir que le reste du monde s'en foutait d'ailleurs à peu près totalement. A part quelques négociants yankee qui avaient du se résoudre à chercher des marchés lointains vu qu'au pays plus personne ne voulait acheter leur alcool frelaté fait avec des copeaux de bois.
Au début du siècle dernier, les japonais qui avaient officiellement renoncé au sabre décidèrent que de toute manière, il était temps d'aller se faire dorer la quéquette au bord du fleuve jaune. On doit au génie crypto-fasciste tendance mégalo-narcissique de ce peuple admirable d'avoir su conserver ses traits de caractère culturels les plus remarquables et de les avoir adaptés aux évolutions technologiques modernes. Tout ça pour dire que même sans sabre, un japonais reste un type très convenable qui aura toujours à cœur de vous piétiner menu-menu juste parce que ça correspond à sa vision esthétique de l'ordre universel. C'est rassurant de pouvoir compter sur des gens aux principes élevés de nos jours, non ?
Les chinois quant à eux avaient également commencé à abandonner leurs techniques ancestrales qui ne faisaient pas le poids face aux fusils de sa glorieuse majesté la reine des bretons. Plus souples et accomodants que les japonais, on doit à ce peuple admirable (lui aussi) d'avoir accepté sans trop se faire prier de se convertir massivement à l'usage de l'opium et d'avoir bien voulu accueillir une bande de squatters barbares capables de gacher un bon thé avec du lait de vache folle. C'est pas les nippons qui auraient accepté ça, moi je vous le dit.
Le problème des chinois, outre que leurs épées ne sont pas fiables car trop souples, c'est d'être systématiquement incapables de profiter d'un avantage numérique quelconque. C'est bien simple, ils s'en sont toujours pris plein la gueule par des gens beaucoup moins nombreux qu'eux. Les mongols, les british et un beau matin, les japonais. Personne au monde n'est plus fair-play qu'un chinois, quoi qu'on en dise.
Le temps que nos amis chinois décident de laisser tomber le fair-play et en aient fini avec leurs passes d'escrime préliminaires, les premiers commandos de vacanciers japonais étaient déjà en train d'engrosser leurs femmes. Que voulez vous, même en vacances, le japonais reste prêt à tout et surtout au pire.
Comme on le sait, les chinois perdirent face à leurs envahisseurs et ceux-ci perdirent à leur tour lorsque les américains leur expliquèrent qu'ils avaient leur propre notion du fair play : on balance des pétards atomiques sur des civils pour des raisons humanitaires et après on dit qu'on fera copains.
Vaincus par cette dialectique qui continue à sidérer le monde (et les défenseurs du darwinisme qui veulent encore croire que plus le temps passe et plus les choses évoluent forcément en mieux…), les japonais mirent bas les armes. Par la suite, on se focalisa un peu sur d'autres évènements mais les chinois et les japonais n'ont pas oublié leur vieille rivalité. Ils ne peuvent plus ouvertement s'entretuer avec leurs sabres, dont les derniers exemplaires sont fabriqués pour les boutiques à touristes, mais il leur reste la voie de l'ombre.
Dans l'ombre, des cinéastes chinois font des films ou l'on parle des anciennes légendes, de cette époque magique ou n'importe qui du moment qu'il avait une épée en alu, un kimono synthétique et une forêt de bambous sous la main pouvait traverser les cieux et échanger des passes compliquées avec son adversaire au ralenti à dix mètres au dessus du sol.
Dans l'ombre, des dessinateurs japonais font des bouquins dans lesquels le véritable héros est toujours le petit gars mal aimé né dans un trou paumé mais qui a plus de volonté que tout le reste du cast réuni. Souvenirs d'une époque de légende ou n'importe quel paysan qui ramassait une épée dans un champ pouvait devenir shogun du moment qu'il trucidait tous ses ennemis ou les forçait à s'ouvrir le ventre.
Pendant que nous continuons à mener nos vies d'êtres ignares, chinois et japonais continuent à se scruter par delà les mers. L'épée à laissé la place à la plume du dessinateur ou du scénariste mais l'affrontement continue.
Si vous avez lu cela en moins de 100 minutes, alors désolé, mais le combat d'escrime chinois n'est pas encore terminé. Allez donc faire une petite sieste, je vous réveillerai quand ils en auront fini avec les préliminaires. Soyez pas pressé, le cousin Chang a amené trois camions de pellicule…