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Publié : 09 août 2005, 12:13
par Kitsuki Katsume
Chapitre 2 – Meurtre au château Kyotei

A 18 ans, ma première mission hors des terres du Clan a d’ailleurs été d’accompagner Musashi-sama chez Tsume Retsu, un daimyō du Clan de la Grue, en compagnie du jeune shugenja Agasha Izo, Là-bas, Musashi-sama devait rencontrer Matsu Aiko, une samurai-ko dont le père est un vieil ami du père de Musashi-sama. L’espoir des deux pères semblait être que leurs enfants pourraient se marier, et mon employeur envoyait son fils porter un cadeau pour le père de sa potentielle promise, et pour qu’il fasse la cour à cette dernière, laquelle ne paraît pas résolue au mariage. Accessoirement Musashi-sama doit jouer un rôle d’observateur pour le Clan du Dragon dans les discussions entre divers représentants des Clans de la Grue, du Lion et du Phénix. Arrivée au château de Kyotei, dans la vallée Kintani, près du bourg de Chikuzen : l’ambiance est assez tendue car Tsume-sama a pour hôtes Shiba Katsuda, du Clan du Phénix, et Ikoma Ujiaki du Clan du Lion ; or le château est tombé entre les mains de Tsume-sama moins de vingt ans auparavant, et il semble qu’il ait éliminé sans pitié les membres de la famille du daimyō du Lion qui le contrôlait alors. La rencontre avec Aiko-sama se déroule sans difficulté particulière ; apparemment elle accompagne Ikoma-sama. Le voyage et le peu d’empressement de mon compagnon m’ont clairement fait comprendre que Musashi-sama n’est pas particulièrement motivé par ce mariage, tout intéressant qu’il puisse être pour sa famille ; effectivement l’épouse potentielle me semble elle aussi avoir une attitude assez martiale qui présage mal de sa faveur pour cet acte.

Outre les représentants des Clans du Lion et du Phénix et leurs suites, un autre personnage d’importance est présent pour ces négociations : Daidoji Uji, magistrat d’Emeraude, est le représentant du Clan de la Grue à cette conférence. Le soir de notre arrivée, un banquet est organisé en l’honneur des invités ; nous y sommes tous conviés, même si mon humble présence me positionne loin du dais où trônent les personnes les plus importantes. Musashi-sama y figure en tant que représentant du Dragon, ainsi qu’Aiko-sama ; je découvre à cette occasion qu’elle est une nièce d’Akodo Toturi et de Matsu Tsuko, les daimyō du Clan du Lion et de la Famille Matsu de ce même Clan, ce qui lui donne un statut qui dépasse largement celui que l’âge et l’(in)expérience pourraient lui valoir. Je ne me plains pas, car la compagnie est agréable et le dîner agrémenté par quelques bons divertissements. Seule fausse note de la soirée, alors que le repas touche à sa fin, un jeune samurai s’approche de Tsume-sama, qui s’éloigne de ses invités, et a une dispute assez violente avec lui, ce sur quoi le jeune homme quitte les lieux manifestement très en colère. J’apprends assez vite qu’il s’agit du fils et héritier présomptif de notre hôte, Tsume Takashi, mais rien ne filtre sur les causes de leur altercation. Sur ces entrefaites, nous nous retirons tous pour la nuit, nous-mêmes et les autres invités dans les quartiers réservés à notre effet, Tsume-sama et Daidoji-sama dans le donjon du château.

Tôt le lendemain matin, notre sommeil est troublé par une agitation inattendue dans la cour. Descendu pour me renseigner, j’apprends rapidement de serviteurs que Tsume-sama a été retrouvé assassiné dans sa chambre et nous constatons que les gardes du château empêchent quiconque de sortir. Rapidement, nous en sommes réduits à nous retirer dans notre chambre, car les gardes sont suspicieux envers tous les étrangers à la famille. Aussi sommes-nous surpris lorsque nous recevons l’ordre, Musashi-sama, Izo-san (terme de respect) et moi, de nous rendre chez Daidoji-sama. Ce dernier ne tergiverse guère et demande à Musashi-sama de prendre en main l’enquête avec l’aide de ses suivants ; il semble que la réputation des membres de ma famille en tant qu’enquêteurs soit parvenue jusqu’à ses oreilles, et les pouvoirs des shugenja à contacter les kami ne sont un secret pour personne. De plus, appartenant lui-même au Clan de la Grue, et malgré son état de magistrat de l’Empereur, Daidoji-sama ne souhaite pas être directement impliqué ; en effet, les relations entre les Clans de la Grue et du Lion sont toujours tendues et, s’il en venait à prononcer un des membres du Clan du Lion coupable, il est probable qu’il serait accusé de partialité. Notre appartenance au Clan du Dragon qui, dans ces affaires, est neutre, semble offrir des garanties de ce côté-là, et afin d’éviter toute critique, il nous informe qu’Aiko-sama nous sera adjointe dans cette affaire : encore une fois, son statut et sa jeunesse semble en faire la candidate idéale pour valider l’impartialité des enquêteurs. Il nous laisse alors libres de mener à bien notre investigation. Ceci est pour moi une occasion de mettre à profit ce que m’ont appris mes maîtres, et j’espère ne décevoir personne : c’est en effet une excellente opportunité pour être remarqué par Daidoji-sama, ce qui ne peut qu’être bénéfique pour ma future carrière si nous menons à bien l’affaire. Bien sûr, dans le cas contraire les conséquences se feront aussi probablement ressentir dans l’avenir, et sans doute beaucoup plus vite !

Notre première tâche est d’aller interroger les samurai qui gardaient l’entrée de la chambre de Tsume-sama ; ceux-ci ont reçu l’ordre d’attendre notre interrogatoire avant de commettre seppuku. Nous n’apprenons que peu de choses : après avoir reçu en privé Ikoma-sama et Shiba-sama, Tsume-sama s’est retiré seul pour la nuit (il est veuf) et aucun bruit n’a été entendu venant de sa chambre jusqu’à ce qu’on découvre son corps ce matin, la gorge tranchée. L’examen de la chambre du défunt, lors duquel nous accompagne son karo, nous apprend en revanche beaucoup plus. Nous trouvons tout d’abord une perle comme en portent certains courtisans, notamment de la gent féminine : cet ornement est de couleur orange, couleur du Clan du Lion, ce qui ne plaît guère à Aiko-sama. Puis nous observons au plafond qu’un panneau de bois semble avoir été déplacé. Avant que je ne grimpe pour voir ce qui peut se cacher derrière, Izo-san interroge divers esprits et nous comprenons qu’une personne probablement de menue taille a dû pénétrer dans la pièce la nuit dernière. Une expédition personnelle derrière le panneau m’emmène dans un réduit qui fait le tour du bâtiment juste sous le niveau du toit ; de faibles traces de sang sont présentes mais sinon je n’apprends rien de très utile, si ce n’est que la taille de l’assassin est certainement en dessous de la moyenne : malgré ma propre petite taille j’ai eu des difficultés à ramper sous le toit et je doute qu’une personne du gabarit de Musashi-sama puisse y arriver. Dès lors, nos recherches s’orientent plutôt vers une femme. Un examen (visuel) du corps du daimyō m’apprend simplement qu’il a dû être tué avec un tanto et qu’il ne s’est apparemment pas débattu. Peut-être aurai-je dû être plus circonspect : ma demande de voir le corps a choqué le karo et surpris Aiko-sama. Une visite du quartier des invités, qui semblent se préparer à un départ hâtif, a révélé que, bien que certains membres du Clan du Lion affectionnent les perles orange, ces dernières sont d’une teinte légèrement différente de celle de la babiole que nous avons trouvée. Aussi décidons-nous de questionner les serviteurs de la famille du défunt : ceux-ci n’appartiennent pas à notre caste et ils s’avèrent assez faciles à intimider. Ainsi apprenons-nous par Ojune, la vieille servante personnelle de Retsu-sama, que Takashi-sama a reçu la nuit dernière une visite féminine. Il ne semble pas opportun d’aller interroger l’héritier : non seulement ce serait une intrusion dans son deuil, mais ce serait aussi par implication l’insulter. Cela ne pourrait que conduire à notre déshonneur tant que nous ne disposons d’aucun témoignage. Encore une fois, ce sont les serviteurs qui nous apportent les meilleures informations : Izo-san interroge un garçon d’écurie qui nous apprend qu’une femme voilée s’est présentée la nuit dernière à l’entrée du donjon où elle a été admise par les gardes. Il semble que ce ne soit pas la première fois que Takashi-sama ait reçu de telle visite. Malheureusement, l’interrogatoire d’Okashi Yoshikake, le sergent qui, semble-t-il, montait la garde lors de l’arrivée de cette mystérieuse visiteuse, se révèle infructueuse : l’homme ne cède pas à nos pressions, se réfugiant derrière sa fidélité à la famille Tsume.

Une rapide enquête nous apprend toutefois que deux maisons de geisha respectables agrémentent Chikuzen et nous décidons, Izo-san et moi-même, de descendre en ville pour savoir si Takashi-sama ne fréquentait pas particulièrement l’une d’elle, tandis que Musashi-sama et Aiko-sama essaient d’en apprendre plus au château. Pour une fois, nous ne rencontrons pas de difficulté majeure à apprendre les uns comme les autres que Takeshi-sama fréquentait ‘La Maison du Pin’, un établissement à la clientèle relevée, tandis que son père, feu Retsu-sama, avait ses habitudes à ‘La Maison des Chrysanthèmes’. Mon compagnon et moi-même nous rendons à ‘La Maison du Pin’ où, fort de notre statut d’enquêteurs officiels, nous exigeons de voir la tenancière. Apparemment notre statut ne nous ouvre pas toutes les portes aussi aisément que nous le supposions. Le gardien de l’établissement, une brute équipée d’une matraque, nous conduit à une pièce meublée avec goût mais où nous devons ronger notre frein. Au point d’ailleurs que nous sommes rejoints par Musashi-sama et Aiko-sama qui, indépendamment, ont obtenu les mêmes informations que nous. Après une nouvelle courte attente, nous finissons par obtenir une entrevue auprès de dame Kumiko, l’oka. Celle-ci nous apprend qu’effectivement, Takashi-sama était client de sa maison ; il n’y fréquentait d’ailleurs qu’une seule de ses pensionnaires, Reika. Mais lorsque nous demandons à voir celle-ci, dame Kumiko nous apprend que la jeune femme a quitté l’établissement tôt ce matin pour, soi-disant, rendre visite à sa famille. Après quelque insistance, nous obtenons de pouvoir voir la chambre qu’occupait Reika. Celle-ci semble effectivement être partie quelque peu précipitamment au vu des effets qui sont restés sur place. La chance nous sourit lorsque nous réussissons à interroger en privé Mariko, une autre pensionnaire qui semble avoir été une amie de Reika : un peu d’intimidation nous permet d’apprendre qu’un ronin local aurait par plusieurs fois cherché à voir Reika avant d’être chassé par le gardien de l’établissement. Il ne nous est pas très difficile d’apprendre que l’homme, du nom d’Itto, fréquente une taverne de la ville connue pour recevoir la clientèle des ronin. Par contre, le rencontrer semble plus délicat car il n’est pas sur place lorsque nous arrivons. Notre arrivée ne passe d’ailleurs pas inaperçue et les clients comme le tenancier semblent nous regarder avec une certaine méfiance. Tandis qu’Aiko-sama convainc un jeune garçon et ses amis de se mettre à la recherche d’Itto et de lui dire que des samurai souhaiteraient le rencontrer, nous nous installons dans la taverne et demandons du shoshu. Je remarque qu’un des ronin présents nous fixe, et une conversation avec lui m’apprend qu’il sait où habite Itto et, pour une compensation financière, il accepte de nous y conduire. Il s’avère lors du trajet que l’homme, qui s’appelle Tadahiro, éprouve une certaine crainte de devoir se retrouver face à face avec Itto, qu’il nous décrit comme un combattant redoutable. D’ailleurs, après nous avoir menés jusqu’à une cabane légèrement en dehors du bourg, il refuse de nous accompagner plus loin. Il accepte de nous attendre à l’extérieur et de nous prévenir en cas de besoin, mais comme la suite le montrera, cet homme est sans honneur.

Lorsque nous frappons à l’entrée de la cabane, nous avons la surprise d’être reçus par une jeune femme vêtue pour voyager et qui reconnaît rapidement être Reika. Plus surprenant encore, elle avoue immédiatement avoir tué Tsume Retsu mais elle nous prie ensuite d’écouter une histoire. Celle-ci est celle de la fille de Damasu-sama, du clan du Lion, daimyō de Kyotei qui périt lors de l’attaque de Tsume-sama ; la petite fille eut l’horreur de voir sa mère et ses frères tués sur ordre de Tsume Retsu mais, au lieu d’être occise elle-même, elle connut le déshonneur d’être vendue à une maison de geisha de la province voisine par celui à l’origine de la mort de sa famille. Aussi, dès son plus âge, brûla en elle le feu de la vengeance : née samurai elle avait certes perdu sa place dans l’Ordre Céleste, mais elle débarrasserait Rokugan de celui qui avait causé la perte de l’honneur de sa famille. Etant revenue à Chikuzen, elle entreprit de séduire le fils du daimyō, et une fois les habitudes de ce dernier établies, elle profita de la visite des émissaires pour passer à la phase finale de son plan. Réagissant spontanément à ce récit dramatique, Aiko offre son wakizashi à Reika, d’un geste sur lequel il est impossible de se méprendre. En effet, bien que nous ayons découvert l’assassin, révéler son identité ne pourra qu’apporter le déshonneur à la fois à la famille Tsume et au Clan du Lion. Aussi suis-je soulagé lorsque Reika demande à la samurai-ko de lui servir de second.

Ce soulagement est malheureusement de courte durée car à cet instant le panneau d’entrée s’ouvre avec fracas et un homme en armes se précipite à l’intérieur avec un cri : « NOOONNN ! » Avant que j’aie pu réagir, Musashi-sama et Aiko-sama sont debout et se sont jetés sur le nouvel arrivant, qui s’écroule. Nul doute qu’il s’agit du ronin Itto, mais je ne suis pas certain de son rôle dans cette affaire. Je n’ai d’ailleurs pas le temps de me poser plus avant la question : Reika a saisi un wakizashi et s’attaque à mes compagnons. J’assiste alors à un exploit d’Aiko sama ; elle devance non seulement Musashi-sama (exceptionnel compte tenu de la réputation qui entoure celui-ci) mais réussit aussi à désarmer Reika d’un seul mouvement. Le tableau se maintient un instant tant nous sommes tous choqués : Itto agonisant au sol, Musashi-sama et Aiko-sama katana à la main, Reika figée les yeux sur son arme qui gît au sol. Alors que je me demande si la violence va de nouveau parler, Aiko-sama rengaine son katana, ramasse le wakizashi de Reika et le lui propose de nouveau. Avec un regard de remerciement, Reika s’en saisit et s’incline devant Aiko-sama. Décidant alors de leur offrir l’intimité nécessaire à cet acte, Musashi-sama, Izo-san et moi-même sortons le temps que Reika commette sepukku. Dehors, nous découvrons l’absence de ce ronin que nous avions laissé comme guetteur ; il est clair que je ne le prendrai pas à mon service. Quelque temps plus tard Aiko-sama sort de la cabane et nous apprends sur le chemin vers la ville qu’Itto avait dû suivre les enseignements de l’école de bushi du Lion car elle a reconnu la technique de kenjutsu qu’il a tenté d’employer contre Musashi-sama et elle-même. Il ne nous reste donc plus qu’à envoyer des eta s’occuper des corps, et surtout à faire notre rapport à Uji-sama. Après une rapide consultation, j’en conclus que mes supérieurs ne souhaitent pas que les détails de cette affaire deviennent publics et il me revient de faire le rapport. Je ne mentionne donc que le fait qu’un assassin a trompé Takashi-sama en se faisant passer pour une geisha pour s’introduire dans la citadelle et que les coupables sont morts. Je sens qu’Uji-sama n’est pas dupe et qu’il soupçonne que la chose est plus compliquée, mais il ne semble pas vouloir risquer d’ajouter à la honte de Takashi-sama, aussi nous remercie-t-il avant de nous donner congé. Nous allons immédiatement préparer notre départ car nous n’avons pas de raison de prolonger notre séjour. Aiko-sama repart vers les terres du Lion tandis que je raccompagne Musashi-sama et Izo-san vers la demeure du père du premier. Je crains que, bien que nous ayons mené notre enquête à bien, la possibilité de mariage entre Musashi-sama et Aiko-sama ne se soit volatilisée. Sitôt rentré, je me suis empressé de consigner mon aventure dans mon journal. J’aurai au moins appris une chose : le bushido ne peut être qu’un guide pour nos actions car le prendre trop au pied de la lettre n’est pas toujours la solution la plus honorable.

Publié : 09 août 2005, 12:52
par Kitsuki Katsume
Chapitre 3 – Une fiancée pour Musashi-sama

Rien de très spécial n’est venu émaillé ces dernières semaines. J’ai passé de nombreuses heures à la cour ; ceci m’a offert l’occasion d’améliorer mes compétences sociales. J’ai aussi passé du temps au dōjō car les combats dont j’ai été le témoin m’ont assuré d’une chose : face à un combattant expérimenté je ne serais qu’une gêne mineure. Je me suis principalement focalisé sur la défense pour l’instant. Enfin, sur les ordres du daimyō, j’ai aussi suivi quelques cours d’équitation. Je ne suis pas certain de ses motivations mais les rumeurs centrées autour de l’absence d’épouse de Musashi-sama me font penser qu’il se prépare peut-être quelque chose en ce sens.
Aussi ne suis-je que partiellement surpris d’être convoqué pour recevoir l’ordre d’accompagner Musashi-sama qui doit se rendre dans la Cité des Apparences pour y rencontrer Kakita Kaoru, célèbre armurier du Clan de la Grue. Apparemment le père de Musashi-sama et lui sont en contact depuis quelque temps ; Kaoru-sama a une fille en âge de se marier et il ne semble pas hostile à une union entre elle et Musashi-sama. Une telle union serait très à l’avantage de Musashi-sama, aussi se doit-il de faire la meilleure impression possible sur Kakita-sama. Mon rôle est une nouvelle fois d’acquérir un peu plus d’expérience du monde en dehors des terres de notre Clan et de donner une dignité supplémentaire à Musashi-sama. Par ailleurs, nous devons rencontrer Aiko-sama et un émissaire du Clan du Phénix sur les terres du Clan de la Libellule : pour une raison personnelle ils doivent rencontrer Kaoru-sama et, du fait des mauvaises relations entre le Lion et la Grue (encore plus mauvaises que d’habitude), le père de Musashi-sama et celui d’Aiko-sama ont jugé que son ambassade aurait plus de chances de réussir si elle se présentait en notre compagnie.
Quelques jours plus tard nous voient donc, Musashi-sama et moi-même en route vers les terres de la Libellule. Izo-san n’est point des nôtres car il a été nommé dans l’un des sanctuaires Agasha situé dans les montagnes. Le voyage commence par un temps de printemps caractéristique : des averses succèdent aux éclaircies et nous devons voyager sur des routes boueuses. Lorsque nous rejoignons enfin Aiko-sama, nous découvrons en sa compagnie deux personnes et non une : elle nous présente donc Isawa Moshibo, un shugenja qui est l’autre personne que nous nous attendions à rencontrer, et Hida Aki, un bushi du Crabe qui pourrait être une caricature pour son Clan : grand et hirsute. Elle ne s’étend guère sur les raisons de la présence de ce dernier si ce n’est pour mentionner discrètement qu’il l’accompagne à titre de punition. Je ne sais pas pour qui est la punition, mais Aiko-sama ne semble pas spécialement ravie de sa présence à ses côtés. D’ailleurs, je peux constater dès le soir même qu’Aki-san, outre sa… présence physique, semble fort apprécier le saké. Moshibo-san, pour sa part, semble avoir une certaine aversion pour la violence. J’avais entendu des rumeurs à propos du clan du Phénix, mais il me semble plus étrange encore que nous-mêmes Dragons avons la réputation d’être.

Nous reprenons la route le lendemain sous un ciel toujours aussi chargé et Aki-san n’apparaît pas réellement affecté par la boisson qu’il a ingurgitée hier soir. Il est heureux que, lorsque nous arrivons sur les berges de la Rivière du Marchand Noyé, le bac fonctionne encore car une crue importante semble avoir débuté. Nous passons sans difficulté le poste de garde qui marque notre entrée sur les terres de la Grue ; en fait, les sentinelles ne demandent même pas leurs papiers à Aiko-sama et ses compagnons, ce qui me paraît une criminelle négligence. Néanmoins, je ne suis pas leur seigneur et je me contente donc de noter leur comportement. Continuant à voyager sous le crachin printanier, nous atteignons peu après une auberge. Celle-ci attire notre attention non parce que nous souhaitons nous y arrêter, mais par le fait qu’une confrontation semble y prendre place : trois samurai munis de daisho, vêtus de kimonos dépenaillés, apostrophent un jeune homme aux couleurs du Clan de la Grue qui ne porte au côté qu’un wakizashi. Bien que nous ne percevions pas leurs paroles, l’attitude des trois samurai semble belliqueuse. Après avoir démonté, nous nous approchons du groupe et Musashi-sama demande à celui qui semble être le leader de quoi il retourne. Cette intervention me paraît judicieuse car le jeune homme apostrophé porte le mon (symbole) de la famille Kakita sur son kimono. Les trois samurai se retournent vers nous en portant la main à leurs pommeaux. Mes compagnons bushi ont fait de même et je sens qu’un bain de sang n’est qu’à un cheveu de prendre place. Aussi je me dirige vers l’auberge et ordonne à son propriétaire de faire immédiatement venir la milice. Pendant ce temps Musashi-sama intime aux trois ronin – à l’évidence il ne peut s’agir que de samurai sans maître – de laisser leur proie en paix.
Jugeant visiblement l’affaire moins favorable – ils n’ont plus affaire à un courtisan Grue armé d’un wakizashi mais à trois bushi résolus, dont l’impressionnant Aki – les ronin tournent casaque, mais pas avant que l’un d’entre eux, probablement leur chef, ne crache sur le sol d’un air méprisant. Aiko-sama et Musashi-sama sursautent et d’un même mouvement portent la main à leur sabre ; ils se consultent du regard, Musashi-sama fait un pas en avant, son regard croise celui du chef des ronin. Tous s’immobilisent – le duel a déjà commencé.
Figés dans une immobilité de statue, le jeune samurai Dragon et le chef des ronin s’affrontent du regard. La tension monte, il règne cette atmosphère lourde, magnétique, qui précède les orages d’été. Puis, dans un chuintement soyeux, le sabre de Musashi-sama jaillit de son fourreau, trop rapide pour que l’œil puisse le suivre, et frappe son adversaire qui s’écroule sans un cri. Devant cette démonstration impressionnante, les deux ronin encore sur pied ne demandent pas leur reste et s’enfuient à toutes jambes, tandis que Musashi-sama nettoie posément sa lame puis la remet au fourreau, en parfait adepte du iai-do.
Toute cette scène n’a pas duré plus de quelques minutes et, lorsque je ressors de l’auberge, je constate du coin de l’œil que Moshibo-san est allé s’installer à une table et, surtout, que mes espoirs de régler toute l’affaire sans effusion de sang viennent de disparaître en fumée : des ronin, il ne reste qu’un corps baignant dans son sang, et deux silhouettes qui s’éloignent en courant. Lorsque je me rapproche, Musashi-sama termine les présentations et c’est ainsi que j’apprends que celui à qui nous venons d’apporter notre aide n’est autre que Kakita Kenzo, fils de Kakita Kaoru, envoyé par son père à notre rencontre. Alors que mes compagnons vont s’installer à leur tour à l’auberge en attendant l’arrivée de la milice, je ressors pour examiner le ronin qui s’est mesuré à Musashi-sama. Je sais, je sais, je ne devrais pas me comporter ainsi dans un lieu aussi public, mais qu’y puis-je ? Ma curiosité a toujours été à la fois mon principal défaut et ma principale qualité : je ne peux partir sans voir si je ne peux en apprendre plus sur ce ronin ; nul ne sait s’il n’est pas plus qu’il ne paraît. Malheureusement, ni ses vêtements ni son daisho ne m’en apprennent davantage et, après avoir constaté qu’il n’est pas encore décédé et l’avoir retourné, je peux me rendre compte de la pureté du coup de Musashi-sama. Moshibo-san m’a d’ailleurs rejoint : il ne fait aucun commentaire même lorsque je lui annonce que l’homme est encore en vie et s’en retourne bientôt à l’auberge. Une fouille rudimentaire ne me permet pas de découvrir de passeports de voyage sur cet individu : par conséquent soit il est originaire de la région, soit il a passé la frontière de manière illicite. De retour à l’auberge, quelques questions à l’aubergiste m’apprennent que les bandits sont plus nombreux dans la région qu’à l’accoutumée ces temps-ci. Je retourne donc auprès de mes compagnons, un peu frustré par toute cette absence d’information. Lorsque je les rejoins, Kenzo-sama est en train d’expliquer à mes camarades de voyage qu’il étudie l’art de l’origami. Alors que les plus martiaux de mes compagnons semblent sceptiques quant à la virilité d’une telle activité, l’aubergiste s’approche de Kenzo-sama et lui dit qu’il peut bien sûr quitter l’auberge et rejoindre la demeure de son père sans plus attendre la milice. Tous connaissent son honneur et rien ne permet de suspecter ses hôtes, nous-mêmes donc, et nous pouvons nous préparer à quitter l’établissement. Alors que nous allons récupérer nos montures, Moshibo-san discute encore quelques instants avec Kenzo-sama, et je profite de la confusion pour informer Aki-san de redoubler de vigilance du fait des rumeurs de bandits dans la région.

Nous sommes bientôt de nouveau sur la route et Kenzo-sama nous apprend qu’il nous reste environ deux heures de trajet, et que nous serons logés dans la meilleure auberge de la Cité des Apparences, car la demeure de son père est trop humble pour pouvoir recevoir autant de visiteurs à la fois, étant de plus loin d’être aussi vaste que celle du daimyō de la cité. Nous essayons d’obtenir des informations plus personnelles et Kenzo-sama confie à Musashi-sama que sa sœur et leur mère seraient sans nul doute heureuses de le recevoir. Il rassure quelque peu mon ami en décrivant la beauté de la jeune fille et sa maîtrise de l’ikebana; je sens qu’il nous cache quelque chose mais je n’arrive pas à savoir quoi. Nous apprenons aussi qu’il a rencontré une jeune fille de la famille Agasha venue étudier l’origami, et la façon dont il parle d’elle ne laisse aucun doute quant à ses sentiments. Je sens qu’il espère probablement que l’appartenance et le statut de Musashi-sama pourrait être une influence favorable pour les projets qu’il entretient dans cette direction. Une seule chose me frappe mais je n’y prête guère attention sur l’instant : d’après mes souvenirs, la famille qu’il cite a bien des filles, mais je croyais qu’elles avaient toutes au moins quarante ans.

Nous arrivons bientôt en ville et nous constatons avec satisfaction que l’auberge où nous logerons est effectivement de qualité supérieure. Ceci est de bon augure pour la mission de Musashi-sama mais je ne dois pas déjà crier victoire. Kenzo-sama nous quitte en nous annonçant qu’il fera savoir à son père que nous sommes arrivés, et je décide d’aller prendre un bain pour me rendre présentable avant de me rendre chez Kaoru-sama prendre rendez-vous. Avant de pouvoir bénéficier de ces soins, je dois persuader Aki-san de prendre avantage des facilités de l’auberge : il ne semble pas penser que le voyage l’a rendu sale et paraît plus intéressé par la possibilité d’une compagnie féminine – et de saké ! – que par celle de se laver. Je profite ensuite de notre présence à l’auberge pour essayer d’obtenir quelques informations sur Kaoru-sama et sa fille. Ceci me permet seulement d’apprendre que cette dernière est rarement vue en public ; Musashi-sama est un peu alarmé par cela, craignant peut-être qu’on ne veuille lui offrir un fruit déjà piqué par un vers. Je tente de le rassurer qu’aucune rumeur ne circule à ce sujet, avant de me rendre chez Kaoru-sama. Je suis reçu par son karo, Kakita Yosai, qui me signifie que son maître nous recevra demain en début d’après-midi.

Le lendemain me voit donc en compagnie de Musashi-sama, porteur du cadeau qu’il a décidé d’offrir un son beau-père prospectif : une calligraphie d’un maître ise zumi. L’entrevue débute bien et notre hôte nous invite à participer à une cérémonie du thé. Lorsque celle-ci est terminée, nous entrons dans le vif du sujet : Kaoru-sama est un hôte gracieux et il est apparemment favorable à l’union de sa fille et de Musashi-sama ; son fils lui a fait part du rôle de mon ami lors de la confrontation d’hier, et son attitude et sa compétence ont été favorablement perçues. Il a une attitude vaguement appréhensive toutefois lorsqu’il évoque la santé fragile de sa fille, santé qui la tient éloignée de la cour. Après quelques questions, un souvenir me revient et je comprends qu’Amako-sama fait partie des personnes qui ont été touchées par les kami: le Clan de la Grue est supposé comprendre plus d’individus ainsi tourmentés que les autres familles. Elle est donc en faveur auprès des Fortunes mineures, mais elle est aussi parfois soumise à des crises (d’épilepsie) lorsque son esprit est particulièrement proche d’elles, ce qui explique qu’elle ne participe pas plus à la vie à laquelle une jeune fille de son rang peut aspirer, ainsi peut-être que les raisons pour lesquelles Kaoru-sama est prêt à l’offrir en mariage à quelqu’un d’un rang inférieur au sien. Je n’énonce évidemment pas tout cela de vive voix et m’efforce de rassurer Musashi-sama et de détourner la conversation de ce sujet délicat. Enfin Kaoru-sama nous informe aussi que sa femme Reiko et sa fille Amako seront heureuses de recevoir notre visite.

Nous quittons donc sa demeure, contents de la tournure prise par les événements. Pour sa part, Musashi-sama s’interroge sur la nature du cadeau qu’il pourrait offrir à Amako-sama et, après une courte discussion, nous en arrivons à la conclusion qu’un poème ou une autre œuvre artistique serait certainement approprié. Malheureusement, mon ami n’a point autant d’aisance dans ce domaine qu’il n’en a avec son daisho, aussi je lui offre mes modestes talents de poète. Musashi-sama ayant accepté mon offre, je me retire pour réfléchir et me concentrer : je ne suis pas un maître dans cet art, loin de là, mais, peut-être, si j’arrive à méditer suffisamment pour rapprocher mon esprit de l’union avec notre monde ne serait-ce que quelques heures, pourrais-je réussir à produire des vers acceptables… Ah ! Je dois reconnaître sans fausse modestie que je suis plutôt satisfait du résultat :
D'où vient ce parfum
Qui m'enivre et me séduit
Porté par les vents

Car l'orchidée enchante
Avant même qu'on la voit


Je vais le soumettre à Musashi-sama et lui expliquer comment j’ai voulu comparer le parfum d’une orchidée encore invisible à l’attirance qu’il peut éprouver envers Amako-sama sans l’avoir jamais rencontrée, et comment cette attirance ne pourra que se transformer en un sentiment plus profond et plus fort lorsqu’il découvrira sa beauté, tout comme on ne peut être qu’encore plus enchanté lorsqu’on découvre enfin la fleur dont l’essence nous avait enivrée… Je ne suis pas certain que Musashi-sama ait totalement compris le sens de mes images mais il semble satisfait. Je retourne donc à la demeure de Kaoru-sama, où je confie à Yosai-sama le poème et obtient rendez-vous auprès de Dame Reiko et de sa fille pour le lendemain en fin de matinée. J’apprends en rentrant qu’Aiko-sama et Moshibo-san ont obtenu un rendez-vous auprès de Kaoru-sama pour demain midi. Aki-san les accompagnera et Aiko-sama a fait appel à un tailleur pour qu’il prépare une garde-robe adéquate à cette occasion pour Aki-san, un kimono bleu sombre orné discrètement du mon du clan du Crabe. Nous passons le reste de la journée à circuler dans la cité, mais nous n’apprenons rien de nouveau.

C’est une fois de plus vêtus de nos meilleurs kimonos que Musashi-sama et moi-même nous rendons donc le lendemain une nouvelle fois chez Kaoru-sama. Kenzo-sama nous reçoit et nous sommes rapidement conduits auprès de sa mère et de sa sœur, lesquelles nous reçoivent dans une sobre et élégante pièce qui donne sur le jardin intérieur. Ainsi que nous pouvions nous y attendre, après les politesses d’usage, nous sommes invités à prendre le thé. La cérémonie est merveilleusement conduite par Amako-sama ; de plus, quelle que soit sa santé, il est clair que Kenzo-sama ne nous a pas menti sur ses dons : un bouquet discret complémente à la perfection le cadre et l’atmosphère qui imprègne le lieu. Tout se serait parfaitement déroulé si Amako-sama n’avait adroitement complimenté Musashi-sama pour son poème : il a eu une réaction extrêmement maladroite et je ne doute pas que nos hôtesses ont compris que je suis l’auteur de ces vers. J’espère seulement que mes efforts pour relancer la conversation et permettre à Musashi-sama de reprendre ses esprits n’auront pas contribué à lui faire perdre un peu plus la face. Nous restons encore quelque temps avant de prendre congé. Musashi-sama est silencieux et je me garde d’interrompre ses pensées ; nous rentrons donc à l’auberge sur cette note somme toute discordante. Nous ne croisons pas nos compagnons qui doivent avoir rejoint Kaoru-sama.

A leur retour, il est clair que leur mission n’a pas exactement été un succès. Moshibo-san a certes l’air relativement satisfait mais la mine d’Aiko-sama est sombre. Ce n’est qu’à cette occasion que j’apprends pourquoi elle et ses compagnons se sont joints à notre ambassade : Aiko-sama a été choisie par sa famille afin d’obtenir l’aide de Kaoru-sama pour reforger une arme familiale qui a été brisée récemment. Les causes exactes de la destruction du katana ne sont pas clairement évoquées même si Aki-san semble impliqué d’une façon ou d’une autre dans l’affaire. Apparemment Moshibo-san est le messager d’un des mystérieux Maîtres des Eléments du Clan du Phénix qui, à titre de faveur envers Kaoru-sama et envers la famille d’Aiko-sama, a accepté de faire don de métaux « dont les esprits ont été éveillés » (je ne suis pas certain de la signification de cette phrase de Moshibo-san aussi je la cite telle qu’il l’a prononcée). Mais si le don porté par Moshibo-san a été gracieusement accepté, Kaoru-sama a refusé malgré tout de s’occuper de l’arme brisée apportée par Aiko-sama, faisant remarquer avec regret que la situation actuelle entre son Clan et celui du Lion ne lui permet pas d’offrir ce genre de faveur à des adversaires. Aiko-sama semble particulièrement affectée par la situation. En effet, en tant que samurai du Lion, échouer à une mission est impensable. Malheureusement, malgré la position actuelle de Musashi-sama, je ne pense pas que nous puissions obtenir directement l’aide de Kaoru-sama. Par ailleurs, nos compagnons mentionnent aussi avoir croisé en arrivant un samurai qui portait les couleurs de la famille Mirumoto et qui semblait fort en colère après une entrevue avec Kaoru-sama. Il est surprenant que Musashi-sama ne soit pas au courant si un ambassadeur de sa famille est en ville pour affaire avec Kaoru-sama. Mais je me rappelle aussi que Kenzo-sama a laissé transparaître ses sentiments envers une jeune fille de notre Clan. Toutefois l’affaire ne semble pas officielle, et je doute fort qu’elle bénéficie de l’appui de Kaoru-sama : le statut de cette jeune fille est bien trop bas pour qu’il approuve un tel mariage pour son héritier. Apparemment, la famille de la jeune fille pourrait bien, elle aussi, désapprouver cette relation. Moshibo-san décide de voir s’il ne peut rencontrer la jeune fille, mais lorsqu’il se rend à son auberge, c’est pour apprendre qu’elle a été emmenée manu militari dans l’après-midi par plusieurs samurai du Dragon. L’hypothèse de la désapprobation familiale semble se confirmer.

C’est dans cette atmosphère un peu abattue que nous trouve Kenzo-sama lorsqu’il fait irruption dans la pièce où nous sommes réunis. Pour tout dire, je doute qu’il remarque notre état d’esprit tant il est lui-même agité : il nous annonce de but en blanc que son aimée a été enlevée – ce que nous savons déjà, bien que notre interprétation des faits soit légèrement différente – et nous implore de l’aider. Nous sommes un peu gênés mais nous craignons que Kenzo-sama ne se livre à quelque acte stupide – sans ajouter que certains d’entre nous s’ennuient… je ne nommerai personne ! Bref nous décidons de nous lancer à la poursuite de la jeune femme et de ses « ravisseurs ». Logiquement, nous découvrons que tout ce petit monde a pris la route par laquelle nous sommes nous-mêmes arrivés. Toutefois, lorsque nous atteignons le relais peu avant la rivière du Marchand Noyé, les gardes nous apprennent deux choses : premièrement la rivière est en crue et deuxièmement la seule alternative est de prendre la route qui la longe ; elle traverse la forêt avant de rejoindre un gué, qui a peu de chance d’être praticable, ou de rejoindre la route qui quitte les terres de la Grue pour celles du Phénix et du Lion. Ceux que nous poursuivons n’ont pas eu plus de choix que nous, et comme nous ne les avons pas croisés, ils doivent avoir emprunter cette route. Malgré la nuit qui tombe et nos chances qui s’amenuisent de pouvoir détecter si les fuyards ont pris une branche ou une autre sur la route dans la forêt, nous décidons de tenter la poursuite. Sous la pluie fine qui continue de tomber, ce n’est pas une partie de plaisir ; le seul d’entre nous qui semble presque content est Aki-san. Il dévoile d’ailleurs un autre talent : il est capable de repérer les traces des chevaux de ceux que nous suivons malgré les conditions. C’est ainsi qu’il apparaît qu’une embuscade a été déjouée par les fuyards : les rumeurs de bandits que j’avais entendues à notre arrivée sont apparemment fondées. De plus, bien que l’embuscade ait échouée, certains des bandits semblent avoir poursuivi leurs cibles le long de la route : peut-être connaissent-ils un raccourci plus loin qui leur permettrait de repasser devant ? Ou alors se sont-ils simplement déplacés pour attendre les voyageurs suivants ? Nous redoublons donc de prudence, d’autant que la nuit est maintenant sur nous. Nous finissons par arriver à un croisement et, d’après les indications que nous avons reçues, sur la gauche le chemin rejoint le gué, tandis que tout droit il contourne largement la Cité des Apparences pour rejoindre la route menant vers les terres du Phénix et du Lion. Nous en sommes à hésiter sur la conduite à tenir lorsque nous entendons un bruit de galop venant de la route en face ; la plupart d’entre nous préférons rester démontés, mais pas Musashi-sama. Les cavaliers sont presque sur nous lorsqu’ils deviennent conscient de notre présence, et leur réaction est immédiatement d’obliquer vers la forêt en s’éloignant de nous. Je n’ai rien vu de leur identité mais il n’en est pas de même de Musashi-sama qui pousse un cri : « Kakita-sama ! Kaoru-sama ! », et s’élance à leur poursuite. Je ne suis pas certain de la sagesse d’une telle action, mais nous n’avons pas le temps d’en débattre. Les bruits de galop s’éloignent et les cris de Musashi-sama cessent abruptement ; je crains le pire jusqu’à ce qu’il nous rejoigne… en tenant par la bride sa monture, sa cape couverte de boue. Le peu d’affinité de mon ami pour les chevaux lui a joué un méchant tour, et nous revoilà donc dans la forêt sous la pluie, la nuit tombée, et sans indice quant à la direction empruntée par ceux que nous suivions. La seule donnée nouvelle est la présence en ce même lieu il y a quelques minutes de Kaoru-sama et de deux de ses samurai : d’où pouvait bien venir notre hôte pour être en un tel lieu, à une heure pareille, en particulier par ce temps misérable ? Il y a là un mystère intéressant, et mon esprit suspicieux commence à élaborer une hypothèse… Mais je m’avance, je n’ai aucune preuve et mes ancêtres m’ont montré toute ma vie le chemin : il n’y a pas de vérité sans preuve. Quoi qu’il en soit, nous décidons alors de prendre le chemin d’où venait Kakita-sama. La nuit est cette fois complètement tombée lorsque nous débouchons dans une petite clairière. Au milieu de cet espace se trouvent des bâtiments entourés d’une palissade de rondins. Nous crions pour qu’on nous ouvre et, lorsque cela se produit, nous découvrons une modeste auberge. Nous laissons nos montures à l’étable et nous dirigeons vers le corps principal de bâtiment. A notre entrée le silence se fait : il est clair que nous sommes des étrangers ici et il est normal que la population locale se méfie de nous, mais même les quelques marchands présents semblent bien silencieux. J’entraîne l’aubergiste vers l’arrière de la salle pour lui poser quelques questions mais dès que je mentionne le nom de Kakita-sama il devient muet, et mes tentatives d’intimidation ne semblent pas avoir d’effet notable (je crois que mon physique ne me favorise pas en cela). Heureusement Aki-san est soudain derrière moi et, comme par magie, la langue de mon interlocuteur se délie quelque peu. Après quelques minutes passées à interroger l’homme, à le rassurer que nous n’en voulons pas à sa vie, et à démêler ses réponses, nous finissons par obtenir l’histoire suivante : quatre samurai accompagnés d’une femme sont arrivés en fin d’après-midi ; en début de soirée, alors que la nuit tombait, Kakita-sama est arrivé à son tour ; après une courte discussion avec le leader des samurai, il s’est rendu dans la pièce où la femme se trouvait ; c’est alors qu’a eu lieu le drame : on a entendu un cri et le chef des samurai s’est précipité dans la pièce. Peu après, Kakita-sama est sorti visiblement agité et a précipitamment quitté l’auberge en compagnie de ces gardes. Les samurai ont demandé à l’aubergiste une charrette et y ont fait placer le corps de la femme ; celle-ci avait apparemment été tuée d’un coup de couteau et les samurai, des hommes de son clan, voulaient ramener son corps sur leurs terres. Ils firent jurer à l’aubergiste et aux eta chargés du transport du corps de ne rien dire sous peine de mort, puis ils quittèrent à leur tour l’auberge, peut-être une heure avant notre arrivée. Je comprends mieux maintenant pourquoi Kakita-sama ne s’est surtout pas arrêté lorsque Musashi-sama l’a interpellé : si ce scandale s’ébruite, il perdra totalement la face et devra probablement se faire seppuku s’il veut épargner la honte à sa famille. A ce moment-là, c’eût été sa parole contre celle de Musashi-sama qu’il se trouvait bien dans la forêt cette nuit-là, et entre la nuit et le temps exécrable, il pouvait espérer semer le doute, y compris dans l’esprit de mon ami. Ce qui me chagrine beaucoup plus, c’est l’attitude de ces samurai ; l’affront infligé par la mort de la jeune femme aurait dû les pousser à défier Kakita-sama, et du sang aurait dû couler, quelle que soit l’issue finale du combat. Cette façon furtive de procéder me laisse plutôt penser à une mise en scène afin de pouvoir ultérieurement faire chanter Kakita-sama. Je suis conforté dans cette idée par la pensée que j’avais eu lorsque Kenzo-sama nous avait parlé de la famille de son amante. Une telle attitude n’est en général pas le fait de mes frères de clan, mais plutôt des membres du clan du Scorpion. Dans ce cas-là, je ne pense pas qu’ils aient l’intention de se rendre sur les terres du Dragon, que la femme soit effectivement morte ou qu’elle ait habilement simulé. Je ne les vois pas non plus se diriger vers celles du Phénix, cela aurait plutôt tendance à les éloigner de leurs propres terres ; de plus, s’ils ont procédé ainsi, nos chances de les rattraper sont nulles compte tenu de leur avance. Par contre, ils peuvent tenter de rejoindre le fief du Lion, ce qui leur permettrait ensuite de revenir sur leur propre territoire ; s’ils procèdent ainsi, en coupant à travers la forêt et les collines plutôt que de suivre la route, nous avons une petite chance de combler notre retard. Le principal problème est qu’aucun de nous ne connaît le terrain dans cette région, et le seul d’entre nous ayant une expérience hors des routes et des villes est probablement Aki-san.

Rapidement notre décision est prise : c’est de toute façon notre seule chance de rattraper notre retard et de poser au moins quelques questions sur la façon peu orthodoxe d’agir de ces samurai (pour ne pas parler de l’honorabilité de leurs actions). Nous nous engageons donc dans les collines : bien vite nous constatons que, même démontés, nos montures nous ralentissent ; nous finissons par les abandonner en les entravant de sorte qu’elles puissent brouter alentour mais pas s’enfuir. Si les kami nous sont cléments, nous les retrouverons plus tard. La marche est brutale et seul Aki-san ne semble pas affecté ; Aiko-sama peine pour nous suivre mais sa volonté et sa fierté la poussent en avant. Incroyablement, cette épreuve ne m’affecte pas trop, et je remercie les Fortunes qui veillent sur moi cette nuit. Je suis intérieurement convaincu que nous avons affaire à quelque intrigue du Scorpion, et j’espère bien pouvoir leur mettre des bâtons dans les roues. Ainsi nous arrivons alors que l’aube approche à rejoindre la route menant vers les terres du clan d’Aiko-sama, et bien nous a pris de forcer notre marche, car nous apercevons des torches sur la route devant nous. Je doute sincèrement qu’un autre groupe de voyageurs que les suspects ait pris la route par la nuit que nous avons vécue sous la pluie. Il est malheureusement clair que, si nous voulons les intercepter, nous n’aurons pas le temps de rejoindre le poste frontière du Lion où nous aurions pu grossir un peu nos rangs avec au moins quelques ashigaru. Nous décidons donc d’intercepter sur la route nos adversaires et nous prenons nos positions : Musashi-sama se postera au centre de la route devant eux, Aki-san et moi-même essaieront de bloquer les flancs, Aiko-sama chargera l’arrière du groupe, Moshibo-san tentera d’influencer les kami en notre faveur. Dès que nous nous révélons, les cavaliers cherchent à nous attaquer. La seule chose que je remarque avant que le combat ne s’engage est que nos adversaires portent le mon du clan du Lion : j’espère que nous ne sommes pas trompés de cible. Mes compagnons, en bushi expérimentés, se ruent sur leurs adversaires directs malgré notre infériorité numérique. Même si je ne l’avouerai jamais, je ne crois pas avoir jamais aussi peur que lorsque je me joignis à ce combat, d’autant que ma participation ne m’a pas semblé très concluante. Heureusement pour moi, Aki-san se révèle une vraie machine de guerre dont le tetsubo réduit en bouillie ses adversaires ; son arme et sa technique ne sont peut-être pas très nobles… notamment lorsqu’il saute à pieds joints sur le dos d’un adversaire blessé qui tentait de s’éloigner en rampant… mais son efficacité est grandement appréciée lorsqu’il met hors de combat le samurai que je n’avais qu’égratigné, et ce malgré avoir lui-même été blessé. En résumé, lorsque le combat se termine enfin, par la grâce des Fortunes nous avons tous survécu et nous avons capturé une jeune femme qui est reconnue par Moshibo-san comme celle dont Kenzo-sama s’était épris, excepté que, comme feu ses compagnons, elle porte maintenant sur son kimono le mon du clan du Lion. De plus, une fouille de leurs bagages met à jour un tanto pour le moins étrange : sa lame se rétracte à l’intérieur de la poignée. Il ne fait guère de doute désormais qu’il y a eu conspiration, mais notre prisonnière refuse de parler. Comme nous sommes de plus perclus de fatigue, nous nous rendons au poste frontière proche, sous le contrôle du clan du Lion, où Aiko-sama réquisitionne un lieu où nous pourrons dormir et une pièce où la prisonnière sera gardée. Avant de nous étendre, nous interrogeons une fois de plus la prisonnière et, cette fois, Moshibo-san fait appel aux kami pour l’aider à y voir plus clair dans l’esprit de la femme. Ce dernier acte est décisif car ce qu’il révèle nous permet ensuite d’obtenir quelques informations : notre prisonnière appartient à la famille Shosuro et elle avait pour ordres de séduire Kenzo-sama en se faisant passer pour un membre de la famille Agasha, puis de simuler sa mort lors de l’entrevue avec Kaoru-sama à l’auberge. Elle prétend ignorer quel était le but ultime de cette mascarade et avoir obéi aux ordres de son supérieur direct – que nous avons tué lors de l’embuscade – et ne pas connaître le commanditaire de cette affaire, seulement qu’il devait le retrouver à l’issue de leur voyage, dont elle ne connaît même pas la destination finale. Tout cela nous frustre un peu mais je ne suis guère étonné : le clan du Scorpion se flatte de la loyauté de ses membres et a depuis longtemps pris l’habitude de ne donner que le minimum d’information nécessaire aux exécutants de ses intrigues.

Le sommeil est bienvenu et notre somme se passe presque sans incident : lors de son tour de garde, Aki-san est amené à maîtriser physiquement la prisonnière qui tente de s’échapper après avoir fait appel à ses charmes pour pousser notre camarade à défaire ses liens. La lutte nous réveille à peine tant nous sommes exténués. Le lendemain nous reprenons le chemin vers l’auberge des bois, en suivant la route cette fois, sauf lorsque nous allons récupérer les montures : les Fortunes nous sourient puisque les bêtes n’ont été ni volées ni tuées par des prédateurs sauvages. A l’auberge nous nous séparons : Musashi-sama et Aiko-sama vont rentrer en ville et tenter d’y rencontrer Kaoru-sama pour lui raconter ce que nous avons mis à jour – pour cela ils emportent le tanto truqué ; Aki-san, Moshibo-san et moi-même restons pour garder la prisonnière. Je ne sais pas tout ce qui s’est déroulé en ville, mais nos amis ont pu voir en tête-à-tête Kaoru-sama. Musashi-sama avait l’air songeur tandis qu’Aiko-sama arborait un air plutôt satisfait qui me laisse supposer que Kaoru-sama a accepté de reforger la lame qu’elle avait amenée. Reste à régler le sort de notre prisonnière. Aucun de nous ne souhaite la laisser libre mais nous ne pouvons simplement l’exécuter : après tout, elle n’a fait qu’obéir à ses supérieurs et personnellement je ne peux m’empêcher de penser que cette intrigue n’est sans doute que de peu d’importance pour le Clan du Scorpion. Aussi, lorsque Shosuro-san réclame le droit de se faire seppuku, acquiesçons-nous rapidement : elle est emmenée dans les bois et nous la laissons accomplir ce dernier acte avant de reprendre la route vers nos domaines respectifs. Ce n’est qu’en chemin que j’apprends le choix laissé à Musashi-sama : il ne tient qu’à lui de choisir ce qu’il racontera de cette affaire à son père, et il lui est tout à fait possible de ne pas offrir d’épouser Amako-sama. Je ne peux prendre de décision à sa place mais je ne peux m’empêcher de lui faire remarquer qu’Amako-sama est un beau parti, et qu’une telle union ne peut manquer de rehausser la gloire de sa famille, opinion qu’appuie Aiko-sama. Quoi qu’il en soit, je ne rapporterai moi-même aucune information qu’il ne jugera pas utile.

Après moultes délibérations intérieures, Musashi-sama a décidé de raconter la vérité à son père, quoique nous ayons plutôt mis l’accent sur la fourberie des Scorpions que sur l’attitude ambiguë de Kaoru-sama.
Je n’ai pas assisté à la fin de leur entretien mais, ce soir avant le repas, le mariage prochain de Musashi-sama et d’Amako-sama a été publiquement annoncé. Je suis heureux pour mon ami qu’il ait réussi à contracter une si bonne union, et je me promets de tout mettre en œuvre pour qu’Amako-sama ne s’ennuie pas dans nos montagnes après sa vie dans une ville animée.

Publié : 09 août 2005, 13:01
par Kitsuki Katsume
Chapitre 4 – Un anniversaire de mariage bien mouvementé

Un an déjà que nous avons célébré le mariage de Musashi-sama et d’Amako-sama ! J’ai été invité à me joindre aux deux époux pour fêter l’événement chez Kaoru-sama en la Cité des Apparences. En fait, de mes compagnons de l’an dernier, seul Aki-san est absent car Aiko-sama et Moshibo-san ont été conviés par Musashi-sama. Divers membres de la famille d’Amako-sama sont présents et, parmi ceux de sa génération, son cousin Kakita Toshiro, un élève de la célèbre école Kakita, est sans doute l’un des plus remarqués par son incontestable prestance. C’est d’ailleurs lui qui nous présente à Asahina Sato, un shugenja de ses amis qui est aussi un cousin éloigné d’Amako-sama. Les festivités, bien qu’elles soient réservées aux membres de la famille des époux et à leurs amis proches, n’en sont pas moins somptueuses à mes yeux, et je peux une nouvelle fois mesurer la différence entre les cours du Dragon et celles de la Grue. Ce n’est qu’à l’approche de la fin de l’événement que Moshibo-san nous apprend qu’il doit se rendre à Ryoko Owari, la Cité des Mensonges située au cœur des terres du clan du Scorpion, afin d’y rencontrer Asako Kinto, un membre respecté de son clan. C’est alors que Toshiro-san propose la chose suivante : pourquoi Musashi-sama, sa suite et lui-même n’accompagneraient-ils pas Moshibo-san ? Cela assurerait la sécurité du shugenja lors de son voyage et offrirait à sa cousine l’opportunité de voyager un peu et de découvrir l’une des principales cités de l’Empire à l’occasion du festival Bon. Je ne suis pas certain que Musashi-sama ait relevé l’insulte faite à notre clan, pas plus que je ne puisse affirmer que Toshiro-san ait agi sciemment ; il me semble en effet bien imbu de sa personne et ne pas toujours réfléchir profondément avant de s’exprimer. Quoi qu’il en soit, l’idée a du mérite et Amako-sama est visiblement favorable à cette excursion. Nos réflexions sont de courte durée et nous avons rapidement assenti à ce voyage.

Le voyage s’est déroulé bien différemment de nos excursions passées : nous nous sommes en effet déplacés sans hâte, au rythme du palanquin de Dame Amako, et nous avons pu en profiter pour admirer la prospérité de l’Empire. Lorsque nous arrivons dans l’après-midi à Ryoko Owari, je dois reconnaître que la réalité dépasse largement l’image que je me faisais de la cité : celle-ci est … plus grande … en tout point, que je ne l’imaginais. Plus peuplée aussi, surtout en cette veille du festival Bon, ce qui nous pose bientôt un léger problème. Nous n’avons en effet pas réservé de chambres en ville et, comme nous le découvrons vite, les auberges ont fait le plein de pèlerins venus de tout l’Empire. Il nous faut plusieurs heures pour finalement obtenir suffisamment de place pour tous à l’auberge du Pétale d’oranger, près de la porte du Dragon, à l’ouest de la ville. Bien que modeste, celle-ci propose assez de conforts pour convenir à Dame Amako. Après un bain et un massage pour nous remettre des rigueurs du voyage, nous nous retrouvons dans une salle séparée que nous a préparée l’aubergiste, Ametsu ; seul Moshibo-san est absent car il s’est rendu chez Kinto-sama. La salle publique de l’auberge n’est pas bondée lorsque nous la traversons, mais une clientèle raisonnable est présente, parmi laquelle nous remarquons même deux samurai du clan de la Grue ; il doit s’agir de marchands vu leurs tenues et surtout compte tenu de la présence d’un autre samurai qui est clairement leur yojimbo. Quoi qu’il en soit, nous nous installons et nous commençons notre repas dans une ambiance détendue, servis par l’aubergiste et sa fille. Nous pensons déjà à ce que nous allons pouvoir faire cette nuit pour le festival et les jours prochains quand soudain un bruit de mur brisé et de cloisons déchirées retenti, bientôt suivi de cris d’effroi et de grognements. Bien que nous ne soyons pas armés – nous avons laissé nos katana à l’entrée de l’auberge, comme toute personne polie, et n’avons gardé que les wakizashi qui indiquent notre qualité – nous nous précipitons pour voir la cause de ce tumulte. Aussi, vous pouvez imaginer notre choc lorsque nous découvrons dans la salle principale une horrible créature armée de quatre bras griffus. Comment une telle horreur a-t-elle pu pénétrer aussi loin à l’intérieur de l’Empire ? Nous n’en savons rien, mais notre devoir est clair ; d’autant plus que le yojimbo que nous avions observé à notre arrivée vient clairement d’accomplir le sien et de le payer de sa vie : le corps que la créature projette dans un coin ne peut raisonnablement pas être en vie, et la bête a aussi attrapée un des marchands. De plus, le corps ensanglanté de la fille de l’aubergiste gît à l’entrée de la salle, bien qu’elle pousse encore quelques gémissements. Alors que Toshiro-san se précipite vers l’entrée de l’auberge pour y recouvrer son katana, que Musashi-sama, désarmé, semble momentanément pétrifié par la présence de la bête et que je me dirige vers l’enfant pour l’éloigner de la zone des combats, Aiko-sama se rue à l’assaut, armée de son seul wakizashi et frappe le monstre de toutes ses forces. Ce coup qui aurait pu éventrer deux hommes ordinaires semble à peine entamer la peau du monstre. De mon côté, j’ai juste le temps de tirer dans un coin la victime et de tenter de stopper l’hémorragie après avoir laissé mon wakizashi à Musashi-sama. L’oni, car il ne peut s’agir que de cela, s’est retourné et s’en prend à Aiko-sama qu’il projette en arrière d’un revers. Cette dernière vole dans le décor et s’écroule, le kimono ensanglanté. Heureusement, Toshiro-san arrive sur ces entrefaites et attaque dans le dos du monstre tandis que Musashi-sama fonce à l’attaque. Peut-être la multiplication du nombre d’adversaires a-t-elle poussée l’oni à revoir sa position, en tout cas, il arrache dans son dos deux nodules, les jette à terre et s’enfuit d’un bond prodigieux. Dans le même temps, les nodules développent aussitôt des excroissances griffues qui les font ressembler à des sortes d’araignées grotesques, Mes compagnons n’ont guère le temps de s’intéresser au fuyard car les deux bestioles qu’il a laissées derrière lui les attaquent à leur tour. Heureusement, bien qu’elles fassent preuve d’une célérité impressionnante, elles ne montrent pas la résistance de leur progéniteur, et elles finissent par succomber au coups de Musashi-sama et Toshiro-san sans infliger de dégâts supplémentaires. Aiko-sama est mal en point mais elle survivra ; la fille de l’aubergiste est par contre agonisante et serait sans doute morte sans l’intervention de Sato-san. Incroyablement, l’un des deux marchands de la Grue est seulement blessé. Il se présente comme Doji Juzo et ne semble vraiment pas comprendre pourquoi un oni s’en prendrait à lui et à feu ses compagnons.

A ce moment-là des gardes arrivent à l’auberge, accompagnés d’un magistrat local, Doji Oruku. Ce dernier donne les ordres pour que des eta viennent s’occuper des cadavres puis rassemble les témoins afin d’entendre leurs dépositions, tandis que les gardes repartent. C’est lors de ces conversations que nous apprenons que Shosuro Hyobu, le gouverneur de la ville, et Ashidaka Nakitori, le Magistrat d’Emeraude, qui est aussi un membre du clan de la Grue, sont absents car ils ont tous deux été invités à participer aux festivités à la cour impériale à Otosan Uchi. Par ailleurs, il semble que la Garde soit très occupée aujourd’hui en particulier du fait du festival. Il s’apprête à nous laisser à son tour lorsqu’une enfant essoufflée, une eta, accourt vers Aiko-sama et nous annonce que des bandits sont en train d’attaquer la morgue. En l’absence de gardes, Oruku-sama nous demande de l’accompagner et part en courant vers le ‘Petit Outremonde’, le quartier eta situé juste hors de la ville, où, nous explique-t-il, se trouve la morgue où les cadavres sont préparés avant les cérémonies funèbres. Des individus s’enfuient lorsque nous arrivons, et nous pénétrons dans un bâtiment sombre d’où s’échappent des remugles nauséabonds. La grande pièce dans laquelle nous entrons n’est guère éclairée mais nous y distinguons des jarres diverses le long des murs et des tables couvertes de taches brunâtres et sur lesquelles reposent parfois des cadavres ; le plafond est soutenu par des piliers en bois. Et nous apercevons aussi des quidams qui sont en train de fouiller la pièce. A notre arrivée, la plupart d’entre eux reculent vers le fond de la pièce ; ceux qui restent sont armés, pour la plupart de couteaux et de massues. Je ne peux guère parler de bataille, car rapidement nos adversaires cherchent plus à s’enfuir qu’à nous combattre. En fait, notre principale difficulté est d’éviter d’être souillé par les dépouilles et les déchets corporels qui sont entreposés en ce lieu ; les bandits ne semblent pas avoir cette difficulté, mettant en évidence si besoin était leur peu d’honneur. L’affaire est rapidement réglée même si certains individus réussissent à s’échapper en empruntant la porte à l’arrière du crématorium : trois morts et quatre prisonniers forment le tableau de chasse. Toutefois, nous avons de la chance car l’un des hommes capturés s’avère être le chef de la bande. Ce prénommé Ozo nous révèle que lui et ses compagnons ont été engagés peu de temps auparavant par un petit homme barbichu, très nerveux et pressé, afin de s’emparer du katana d’un mort dénommé Daidoji Anitano, lequel n’est autre que le garde du corps tué dans l’escarmouche à l’auberge. En cas de succès, les malfrats devaient retrouver leur commanditaire dans une taverne du nord de la ville. Ils savaient que le corps avait été emmené à la morgue, et les noms des victimes figuraient cerclés sur un fragment de papier que nous trouvons sur ce malandrin étonnamment instruit. Ce document est en fait une pièce commerciale qui mentionne l’adresse d’un entrepôt Shosuro et une liste d’acheteurs et de produits. Oruku-sama nous signale que les acheteurs, outre les marchands de la Grue déjà connus, sont le propriétaire d’un magasin appartenant au clan de la Licorne et un marchand du clan du Crabe. Il nous mentionne aussi avoir eu l’occasion de discuter avec Anitano-san avant la mort de ce dernier ; il sait ainsi que le défunt avait combattu contre les samurai du Crabe près de l’Outremonde, et avait trouvé un superbe katana près d’un marais de l’autre côté du Grand Mur Kaiu. Peut-être cette épée a-t-elle une valeur particulière ? Mais les bandits ne risquaient pas de trouver l’arme à la morgue car, connaissant les défunts, Oruku-sama avait ordonné aux gardes que leurs possessions soient emmenées chez Doji Tsumetsu, hatamoto et plus haut représentant local du clan de la Grue, qui réside dans le quartier noble de la cité. Nous décidons de nous rendre sur place immédiatement.

Lorsque nous arrivons, personne ne répond à nos appels à l’entrée de la propriété, aussi poussons-nous la porte et nous avançons-nous dans le jardin. Nous sommes extrêmement surpris de ne rencontrer aucun garde. Nous continuons d’avancer et finissons par apercevoir des bottes sous une haie mais, lorsque nous nous approchons, nous succombons soudain à ce qui ne peut être qu’une attaque magique et nous nous endormons. Nous sommes un peu surpris de nous réveiller indemnes après que peu de temps semble s’être écoulé. Mais nous n’avons pas l’opportunité de nous poser plus de questions pour l’instant, car des cris et des bruits s’échappent de la demeure de Doji-sama. Quand nous nous approchons en toute hâte, un grand trou est largement visible au niveau du mur de l’étage. La plupart d’entre nous se ruent à l’intérieur pour une nouvelle fois nous retrouver confrontés aux mignons arachnéens de l’oni. Le démon semble être en train de fouiller dans une pièce, et nous n’avons pas l’opportunité de nous en prendre à lui car il s’enfuit avec un cri de rage avant que nous n’en ayons terminé avec son engeance. Resté à l’extérieur, Sato-san n’a même pas le temps d’essayer d’invoquer les kami pour qu’il stoppe le monstre. La situation est un peu chaotique lorsque nous en finissons avec les créatures, des gardes ayant surgi enfin, et les femmes et les enfants de la maisonnée étant encore sous le choc de cette irruption sauvage. L’ordre est peu à peu rétabli avec l’arrivée de Tsumetsu-sama. Il nous invite à patienter quelque peu au rez-de-chaussée, le temps de donner quelques ordres, avant de nous recevoir. Outre Oruku-sama et nous-mêmes, sont présents lors de l’entrevue le karo et le commandant des gardes de Tsumetsu-sama. Son premier geste est un grand honneur pour nous, car il nous remercie d’avoir défendu sa maison et nous offre en gage de cela quelques objets. Ce don est bien trop grand mais, après avoir refusé ces cadeaux comme le commande la politesse, force nous est d’accepter si nous ne voulons pas faire perdre la face à notre hôte. La valeur de ce don est d’ailleurs inestimable car il nous révèle qu’il s’agit d’objets investis par les kami, des nemuranai mineurs, fabriqués par les shugenja de la famille Asahina par l’art du tsangusuri. Parmi ces objets figurent une broche de jade représentant le soleil, un éventail noir, un fruit doré et une clé en os ; cette dernière me sera par la suite confiée par mes compagnons. Lors de la conversation qui s’ensuit, nous n’apprenons rien de plus sur l’épée de feu Anitano-san, si ce n’est qu’elle a disparu. Les caisses que l’oni a saccagées contenaient les marchandises achetées par Juzo-san et son confrère décédé. Nous apprenons d’ailleurs au passage qu’un entrepôt appartenant à des marchands du Clan de la Licorne a aussi été cambriolé cette nuit. Pendant notre conversation, un vieil homme voûté entre dans la pièce et Tsumetsu-sama, qui semble un peu gêné, nous le présente comme son père, Doji Ukidanu. Ce dernier s’adresse alors à Musashi-sama et l’invite à venir jouer avec lui une partie de go. Bien qu’un peu interloqué, Musashi-sama s’excuse auprès de notre hôte et suit Ukidanu-sama vers la pièce voisine. Musashi-sama a fait preuve de plus de grâce que je ne l’attendais, et son acte a permis à tous de sauver la face ; j’espère qu’il ne le regrettera pas car je n’ai jamais entendu qu’il soit particulièrement adepte du jeu de la guerre. Lorsque l’entretien se termine et que nous sortons, nous retrouvons Musashi-sama contemplant le plateau de go d’un air songeur ; contre toutes attentes, il a remporté la partie… mais la position finale est bien particulière. Elle s’appelle ‘l’ami tatoué’, comme nous l’apprend Aiko-sama. Je n’y fais pas immédiatement attention mais, après que nous avons décidé de nous rendre à l’entrepôt du marchand du Crabe dont le nom figure sur le parchemin découvert sur les bandits, Musashi-sama me raconte discrètement ce qu’il a entr’aperçu avant d’être frappé par le sommeil : un ise zumi sur le toit de la maison de Tsumetsu-sama, le pommeau d’une épée au-dessus de son épaule. Or la figure finale de la partie de go laisse supposer que le moine serait un allié ?! Etrange pouvoir que semble posséder Ukidanu-sama alors que son fils semble le penser sénile, et dommage que nous n’ayons la possibilité de l’interroger plus avant. Sato-san nous a aussi appris avoir trouvé les restes d’un objet magique dans le jardin, un sablier brisé, dont il nous révèle qu’il s’agit probablement de l’objet utilisé pour provoquer le sommeil.

Quoi qu’il en soit, je suis heureux que nous arrivions à notre destination : ma petite taille est un sérieux handicap pour suivre mes compagnons qui se hâtent. La boutique du marchand porte une enseigne, « Chez Murmure, antiquités, bizarreries et curiosités ». La porte est close, ce qui n’est guère surprenant à cette heure et en ce jour, mais nous entendons de vagues bruits à l’intérieur. Un rapide conciliabule et nous décidons d’entrer en force : la porte est enfoncée et il fait sombre à l’intérieur, mais nous distinguons bien vite que le toit et le plafond ont été défoncés et nous nous retrouvons une nouvelle fois face … aux sbires arachnéens. L’oni est toutefois invisible et les bestioles sont assez rapidement éliminées. Nous sommes encore un peu plus en retard sur l’oni cette fois et il n’y a personne sur place, non plus qu’aucun signe de lutte. Nous décidons malgré tout de fouiller le lieu à la recherche d’un indice qui nous permettrait de comprendre quelque chose à cette affaire. Et bien nous en prend : un masque de porcelaine que portait l’une des pseudo-araignées fait pâlir quelque peu Sato-san, et il nous révèle que l’objet a été investi de pouvoirs maléfiques, sans doute par de la maho ; de plus, il soupçonne que l’objet pourrait être utilisé sur un cadavre pour le transformer en zombie. Nous ne mettons pas à jour d’autres masques identiques mais certaines caisses ont été brisées dans l’entrepôt et il est difficile de dire, en l’absence du propriétaire, si quoi que soit a disparu. Par ailleurs, dans le fond de la boutique, là où ce marchand heimin doit vivre, sous une latte près d’un futon roulé, je découvre un journal et des bourses contenant une grosse somme. Un rapide coup d’œil au journal révèle que son auteur est le dénommé Murmure et la lecture des dernières pages met en évidence plusieurs choses : primo, l’homme semble penser que l’oni pourrait le rechercher et que l’épée d’Anitano-san lui permettrait de se défendre ; secundo, son « ami » Ikyoto lui a offert son aide pour mettre la main sur l’arme ; tertio, il semble avoir une relation avec une geisha du nom de Tsuroko, qui se trouverait à la ‘Maison des Nénuphars’, et la dernière entrée suggère même qu’il pourrait bien s’être rendu là-bas ce soir. Bien que mes compagnons continuent de fouiller l’endroit pendant ma lecture, ils ne mettent rien d’autre à jour. Aussi sommes-nous partagés sur ce que nous devons maintenant faire lorsque nous sortons de l’entrepôt et nous retrouvons face à un ise zumi qui nous observe depuis le toit du bâtiment d’en face. Je n’ai guère eu de contacts avec les membres de la famille Togashi, mais si l’impression que notre Clan fait sur le reste de l’Empire est similaire à celle que m’a laissée cet homme, je peux comprendre que nous soyons regardés avec méfiance. La conversation avec l’homme est frustrante au possible car il répond à la plupart de nos questions par des questions ou des phrases sibyllines. Nous réussissons malgré tout à apprendre qu’il se nomme Ikyoto et il semble confirmer qu’il a remis l’épée volée, qu’il appelle la « Lame des Secrets », à Murmure à qui il devait une faveur. Il laisse d’ailleurs sous-entendre que ce katana n’est pas sans danger pour son porteur. Puis, lorsque Musashi-sama le presse, il s’esquive et disparaît par les toits. Nous ne retrouvons pas trace de lui. Tout au plus ai-je pu distinguer deux de ses tatouages : un singe et une chauve-souris ; si nous survivons à notre enquête, je devrais essayer d’en apprendre un peu plus sur mes frères de Clan.

Cet épisode nous a toutefois renforcés dans l’idée que nous devons retrouver ce marchand et, pour cela, il semble probable que nous devions nous rendre à la ‘Maison des Nénuphars’. A ce stade, Oruku-sama nous explique que nous risquons de rencontrer quelques complications. En effet, la plupart des maisons de geisha respectables, dont celle où nous devons aller, se trouvent rassemblées sur une île au milieu du fleuve, l’île de la Larme. De plus, en raison du caractère des activités qui s’y déroulent, et afin d’essayer de préserver l’ordre public, les gouverneurs de la ville ont interdit le port des armes sur l’île. Cette prohibition s’applique à tous, et les samurai qui se rendent en ce lieu sont invités, lorsqu’ils débarquent, à déposer leurs katana à la boutique d’un forgeron ronin nommé Portail, lequel se charge pour un prix raisonnable de les polir et de les affûter. De plus, l’air un peu gêné, il nous avoue que son statut de magistrat risque fort de ne pas être suffisant pour passer outre à cette consigne en raison de quelque tension entre lui et la garde. Par ailleurs, bien qu’il admette que faire appel à la voie hiérarchique résoudrait sans doute cette difficulté, il exprime des doutes quant à notre capacité d’obtenir rapidement les autorisations nécessaires de Yogo Osako, le magistrat Scorpion de la ville. Il suggère à demi-mot qu’il serait sans nul doute plus efficace de se rendre discrètement sur l’île sans passer par le débarcadère officiel si nous souhaitons nous y introduire avec nos armes ! Cette suggestion me semble particulièrement déshonorante venant d’un magistrat, et Aiko-sama ne la voit pas d’un meilleur œil. Par ailleurs, il reste un autre lieu proche de la boutique de Murmure où des indices sur cette affaire pourraient éventuellement se trouver : l’entrepôt Shosuro où, toujours d’après ce parchemin récupéré sur les bandits de la morgue, Murmure aurait acheté des objets pour le festival, parmi lesquels des masques en porcelaine. Finalement, nous décidons par acquis de conscience de rendre visite à cet entrepôt avant d’aller sur l’île de la Larme.

Je ne sais si nous aurions pu agir avec plus de prudence, mais cette entreprise a bien failli nous être fatale, et Musashi-sama en particulier a été bien prêt de rejoindre ses ancêtres. Mais reprenons les choses dans l’ordre : nous avons donc suivi Oruku-sama jusqu’à cet entrepôt qui appartient à la famille Shosuro. L’intérieur du grand bâtiment était illuminé lorsque nous sommes arrivés, et un membre de la garde-tonnerre, l’unité d’élite de la garde de la ville, était en faction devant l’entrée. Après qu’Oruku-sama s’est identifié, il nous invite à entrer pour rencontrer le responsable à l’intérieur. Dans le bâtiment, divers gardes en uniforme sont en faction…, et nous sommes complètement pris par surprise par ce qui s’ensuit : le planton, qui nous a suivi, ferme la porte et la barre tout en criant : « Des magistrats ! Tuez-les ! » Et les gardes présents de dégainer et de se jeter sur nous. Dernier de notre groupe, je n’ai que le temps de dégainer moi-même et de m’adosser à une pile de caisses avant de devoir me défendre contre l’homme qui venait de crier ainsi.
En tête du groupe, Musashi-sama, Aiko-sama et Oruku-sama sont attaqués par deux groupes d’hommes armés, porteurs de masques de Scorpion, tandis que d’autres descendent par l’escalier sur leur droite. Musashi-sama et Aiko-sama défont chacun un premier adversaire, Oruku-sama a été d’entrée sérieusement blessé. Notre position est très mauvaise, nous sommes en contrebas et encerclés par un nombre important d’adversaires, rapides et bien armés. Laissant à Toshiro-san le soin d’attaquer les ennemis restant au rez de chaussée, Musashi-sama et Aiko-sama montent à l’assaut de l’escalier – il faut absolument juguler le flot des adversaires. Musashi-sama est pris à partie par deux Scorpions particulièrement prompts, élimine le premier d’un fulgurant revers de son katana, mais le deuxième passe sa garde et le vaillant Dragon s’écroule. Avec un cri de rage, Aiko-sama se rue sur celui qui vient d’abattre son ami et l’envoie rejoindre ses ancêtres. Derrière elle, adossé à un pilier, Oruku-sama blessé tient en respect deux Scorpions, blessés également. Toshiro-sama, de son côté, attaque les Scorpions encore indemnes, et c’est une chorégraphie gracieuse où son katana évolue avec une incroyable fluidité, semblant à peine toucher ses adversaires... mais ce sont ces derniers qui tombent.
Malgré la vaillance de nos amis, la situation semble désespérée, car les ennemis continuent d’affluer et à présent seuls Aiko-sama, sur l’escalier, et Toshiro-san, en contrebas, sont encore indemnes. Réunissant toute sa concentration, la Lionne frappe, et frappe encore, abattant un adversaire à chaque coup de sa lame, sans se préoccuper d’éliminer les ennemis blessés. Elle sait qu’elle ne peut se permettre de rater une attaque, ou nous sommes perdus.
Soudain, un projectile siffle à son oreille, et vient se planter dans la poitrine de son adversaire du moment : des archers ! De la balustrade, ils sont dans une position privilégiée pour éliminer sans risque les survivants.
Heureusement, Sato-san intervient, invoque les kami de l’Air, et une tornade de poussière se soulève, diminuant fortement la visibilité. Simultanément, l’un des Scorpions blessés, qui avait feint d’être inconscient, se soulève pour frapper dans le dos la samurai-ko. Toshiro-san, qui rejoignait Aiko-sama après avoir éliminé tous ses adversaires, l’abat juste à temps.
Les deux Scorpions qui descendent l’escalier à ce moment là voient émerger de la poussière Aiko-sama, qui monte les marches au milieu des cadavres, sa lame dégoulinante de sang, et l’expression farouche de ses ancêtres Matsu sur le visage, suivie de Toshiro-san, dont l’élégant kimono et le masque impassible contrastent violemment avec son katana maculé. Et ils décident soudain de battre en retraite… Bientôt nous n’entendons plus que les bruits de fuite de nos adversaires encore valides. Aiko-sama et Toshiro-san terminent rapidement de nettoyer le reste de l’étage ; l’entrepôt est à nous, mais à quel prix ! Oruku-sama est grièvement blessé, Musashi-sama gît inconscient dans une mare de sang . Moi-même, lorsque je tentai une attaque contre mon adversaire, ai été blessé, et seule l’intervention dans un premier temps de Sato-san, puis ensuite celle de Toshiro-san, permirent d’éliminer mon adversaire.
Tandis que Sato-san et moi-même faisons notre possible pour stopper l’hémorragie de Musashi-sama, Aiko-sama et Toshiro-san inspectent l’étage et mettent en état d’arrestation l’homme qu’ils ont trouvé assis dans un bureau, ainsi qu’un second, assis dans une pièce au centre d’un cercle de bols de sang qui semblent se comporter comme des chandelles. Le premier n’a d’ailleurs opposé aucune résistance alors que le second ne semble même pas conscient de ce qui vient de se passer ; on ne peut d’ailleurs s’approcher de lui car une barrière invisible semble l’entourer.

Après que la garde, la vraie cette fois, fut enfin arrivée et que Musashi-sama eut été soigné, du moins partiellement, nous avons entrepris d’interroger l’homme du bureau. Je ne sais pourquoi, peut-être tout simplement le soulagement de pouvoir laisser la responsabilité de la suite des événements à d’autres, ou peut-être même le remord d’avoir caché de tels agissements, toujours est-il qu’il n’a pas résisté et a répondu à toutes nos questions. Les réponses qu’il nous a fournies, l’histoire qu’il nous a racontée, illuminent cette sombre affaire et ont glacé mon cœur. Et je ne crois pas qu’il nous a menti. Voici le récit de celui qui s’est présenté comme étant Shosuro Fujun : il y a quelques jours de cela, lui, son frère Chizaro et leurs hommes ont attaqué une caravane appartenant au Clan de la Licorne. Après avoir tué l’escorte, ils ont pillé la caravane et ramené comme à leur habitude les marchandises volées dans cet entrepôt avant de les écouler ; mais, ce matin, trois hommes portant des capuches se sont présentés, qui ont révélé connaître les coupables de l’attaque ; ils voulaient juste récupérer une des dix caisses volées, une caisse contenant des masques en porcelaine ; ils ont ensuite eu un entretien privé avec Chizaro ; son frère, l’air paniqué, s’est alors enfermé dans la pièce. Fujun pense que son frère a invoqué l’oni dont la rumeur parle afin de retrouver les masques, et il admet qu’il savait que Chizaro avait autrefois pratiqué la maho en amateur ; mais justement, comme Chizaro est un amateur, si jamais l’oni parvient à remplir sa part du contrat, il a de bonnes chances de pouvoir voler le nom de son invocateur, se libérant et devenant du même coup nettement plus puissant. Le seul élément supplémentaire dont nous informe Fujun concerne les hommes qui ont induit ces événements : sur le poignet de l’un deux, il a remarqué un tatouage en forme de croissant de lune ; il pense qu’il s’agit de gens qui vénèrent le Seigneur Lune, et dont le rêve est d’éteindre le Soleil et d’amener la nuit éternelle !

L’affaire est vraiment très grave, d’autant que je me rappelle maintenant une remarque faite peu après notre arrivée : la fin du festival sera marquée, au temple d’Amaterasu, la Déesse Soleil, par une cérémonie solennelle qui verra quelque artefact symbolisant la déesse être « rallumé ». Je ne suis pas complètement certain de l’importance de cette cérémonie. Même s’il ne s’agit que d’un symbole, l’effet sur la population d’un échec de la cérémonie ou de la destruction de l’artefact ne pourrait que s’avérer des plus néfastes. Je ne sais pourquoi les masques sont recherchés par ces hommes mais, si comme le pense Sato-san, ils peuvent servir à créer des zombies, l’apparition de telles créatures pourrait au moins causer la distraction de la garde à un moment crucial. De plus, il est clair que le temps nous est maintenant compté si ces fous veulent agir pendant la cérémonie. Aussi décidons-nous de nous séparer : Sato-san et Toshiro-san sont chargés d’obtenir une audience auprès de Shosuro Jocho, fils et héritier du gouverneur et commandant de la garde-tonnerre, et de le convaincre de la nécessité de protéger le temple d’Amaterasu ; Musashi-sama, Oruku-sama et moi-même allons nous rendre au temple lui-même afin de prévenir les prêtres et les moines du risque qui pèse et, si possible, d’obtenir des soins supplémentaires, car nous sommes tous les trois encore blessés, et la nuit ne semble pas devoir se terminer sans de nouveaux combats ; enfin Aiko-sama passe à l’auberge pour y récupérer nos armures et les faire transporter sur les quais où elle doit réserver une embarcation pour nous rendre dans l’île de la Larme. Il est peu vraisemblable que les armures nous soient immédiatement utiles si les armes sont interdites sur l’île, mais au moins nous les aurons à portée de main si nous en avons ensuite besoin. Il est peu probable que Sato-san et Toshiro-san puissent accomplir leur tâches rapidement, aussi est-il décidé que nous ne les attendrons pas lorsque nous retrouverons Aiko-sama sur les quais.

Je ne peux dire qu’une seule chose pour l’instant : nous n’avons pas été reçus par la Grande Prêtresse du temple d’Amaterasu, et on nous a clairement signifié que la cérémonie ne pouvait et ne serait pas retardée ou annulée. La seule bonne chose qui soit ressortie de notre venue au temple, c’est que nous sommes de nouveau en pleine possession de nos moyens : les shugenja du temple nous ont prodigué leurs soins et les kami ont répondu à leur appel en notre faveur. Par contre, une bonne surprise nous attend lorsque nous retrouvons Aiko-sama : Moshibo-san et Aki-san sont à ses côtés en compagnie d’un homme élégant qui se présente comme Kakita Yoshiro. Pendant la traversée vers l’île, nous apprenons comment cette réunion a eu lieu : Aki-san a accompagné comme garde une caravane de son Clan qui est arrivé dans l’après-midi à Ryoko Owari. Il a entendu des rumeurs d’oni dans la ville et s’est rendu chez Tsumetsu-sama, où la rumeur plaçait la dernière position de l’oni, afin d’offrir ses services. Kakita Yoshiro est un collègue d’Oruku-sama, un magistrat Doji en visite chez Tsumetsu-sama, et ce dernier l’a chargé de prêter main-forte dans cette affaire. Les deux se sont rencontrés chez le hatamoto et se sont rendus à notre auberge afin d’en apprendre plus sur le monstre, son action sur place ayant été plus marquante qu’à la résidence de Tsumetsu-sama. C’est là-bas qu’Aiko-sama les a trouvés en compagnie de Moshibo-san qui revenait de sa visite à Asako-sama, et ils ont donc proposé de l’accompagner. Je ne sais pas quelle Fortune est responsable de cette coïncidence, non plus que je ne peux prédire quelle aide Yoshiro-san nous apportera, mais je suis rassuré par la présence d’Aki-san. Il a sauvé ma vie une fois déjà et, s’il n’est pas le compagnon que je souhaiterais à mes côtés à la cour, je ne peux qu’être heureux de l’avoir à mes côtés dans l’état actuel des choses.

Aussi est-ce dans cet état d’esprit que je débarque avec mes compagnons sur l’île de la Larme. Nous acceptons de plus ou moins bonne grâce de laisser nos armes entre les mains de Portail ; seul Yoshiro-san refuse de se séparer de son katana – apparemment il s’agit d’une arme familiale qu’il ne peut abandonner ?! – et nous continuons donc sans lui. La ‘Maison des Nénuphars’ est une maison de geisha respectable ; ce n’est, d’après Oruku-sama, pas la plus luxueuse de l’île, mais je n’en ai pour ma part jamais vu d’aussi grande et belle. A notre entrée, nous sommes accueillis avec grâce par une geisha qui s’enquiert de nos désirs ; elle a toutefois l’air un peu intimidée par Aki-san et sa taille hors du commun ; que devrais-je dire, moi qui ai l’air d’un enfant à côté de lui ? Lorsque nous exprimons le souhait de rencontrer Tsuroko, elle nous répond que Tsuroko est déjà avec un client. Avant qu’elle ne puisse nous faire une autre proposition, Oruku-sama s’avance et déclare son statut de magistrat ainsi que le fait qu’il ne s’agit pas d’une visite de courtoisie mais bien d’une enquête. A la fin de cette tirade, il est clair que la jeune femme est un peu effrayée et elle nous prie de l’excuser afin qu’elle puisse aller chercher l’oka. Lorsque celle-ci revient, elle cherche en toute politesse à nous dissuader d’interrompre un client mais, lorsque Aiko-sama lui demande si ce client ne serait pas le marchand Murmure, elle ne peut qu’acquiescer et demande à ce que nous la suivions dans une pièce plus à l’abri du regard – et à mon avis aussi des oreilles – du public. Par chance, je ne regardais pas la femme lorsque le nom de Murmure a été prononcé, et j’ai remarqué un homme dont le visage s’est tourné vers notre groupe lorsque ce nom a été prononcé. Musashi-sama semble aussi avoir remarqué le geste de cet individu. Je lui signifie que j’ai vu cela et, en compagnie d’Aki-san, je reste hors de la pièce où l’oka emmène le reste de nos compagnons et je vais m’asseoir à la table où se trouve cet inconnu qui semble intéressé par Murmure. Malheureusement, la seule information utile que je peux obtenir avant que mes compagnons ne ressortent précédés de l’oka est son nom : Meichozo Nisei. Nous nous excusons auprès de lui de notre départ précipité et suivons les autres vers une pièce où se tiennent deux personnes. Le premier est un homme assez banal, que l’oka introduit comme Murmure, tandis que la seconde est une jolie jeune femme qui nous est présentée comme Tsuroko. Une fois les présentations faites, l’oka s’esquive par la porte donnant sur le jardin de l’établissement. Il s’avère bien vite que la geisha n’est pas au courant de quoi que ce soit. Il n’en est pas de même du marchand, qui est rapidement en nage, pris entre le feu des questions d’Aiko-sama et de Musashi-sama, et l’imposante silhouette d’Aki-san. Nous n’apprenons en fin compte que peu de choses : Murmure prétend avoir entendu parler d’une bonne affaire à faire à l’entrepôt des frères Shosuro, y avoir acheté une caisse de masques de porcelaine à un prix défiant toute concurrence, et l’avoir revendu à un autre marchand du Crabe, Yasuki Nobuko, pour un bon prix. Interrogé sur l’or trouvé dans sa demeure, il prétend que les affaires ont été excellentes pour lui ces derniers temps. De plus il nie tout d’abord toute connaissance d’une épée volée chez Tsumetsu-sama. A ce point, alerté par je ne sais quel indice, Musashi-sama ouvre précipitamment la cloison donnant su le jardin et sort. Il nous informe qu’il ne voit rien ni personne mais qu’il va rester à l’extérieur par prudence, afin de surveiller que personne ne nous surprenne. Pendant ce temps, je mentionne à Murmure qu’il ferait mieux d’avouer dans la mesure où nous avons découvert son journal. Son comportement change alors et il reconnaît qu’il a l’épée et même qu’elle est ici. Avant qu’il ne l’extirpe des coussins, Aki-san l’a devancé et a tiré de ceux-ci un saya assez sobre. Il tire légèrement l’arme de son fourreau, et nous pouvons tous nous rendre compte, même d’aussi loin, qu’il s’agit d’une arme d’excellente facture. Alors que nous nous apprêtons à reprendre l’interrogatoire, la lame se met à émettre une couleur bleutée et nous sommes soudain alertés par un cri de Musashi-sama. Aiko-sama tire son wakizashi et se précipite à l’extérieur, Aki-san dégaine le katana que nous venons de recouvrer, qui luit maintenant très visiblement, et la suit.

Soudain, dans un grand bruit, la cloison explose, et l’oni se retrouve devant ceux d’entre nous qui sommes encore à l’intérieur. Murmure est tombé à la renverse et s’éloigne à reculons du monstre et je me précipite pour le tirer en arrière. Je ne suis pas tout à fait assez rapide toutefois, et le monstre s’est saisi d’une cheville du marchand. Mon soulagement à voir Aki-san finir de défoncer la cloison et attaquer la bête est malheureusement de courte durée : comme je refuse de lâcher le marchand, je me retrouve soulevé en même temps que lui par l’oni qui utilise l’un de ses quatre bras pour nous faire tournoyer. J’ai maintenant presque aussi peur de lâcher ma prise que de rester accroché ; mais, comme je prends conscience de ce que sans moi, le monstre pourrait projeter le marchand contre le plafond et l’occire ainsi, je décide de maintenir ma prise aussi longtemps que possible. Entre temps il est clair que l’attaque qu’Aki-san a portée à l’oni avec ‘la lame des secrets’ a eu plus d’effet que celle d’Aiko-sama lors de notre précédent combat à l’auberge ; en effet la bête a poussé un rugissement qui nous perfore les tympans et a dû alerter tout le voisinage si ce n’est pas encore fait. Mon espoir est une nouvelle fois douché lorsque le monstre frappe Aki-san qui est projeté contre le mur qui sépare notre pièce de la pièce voisine ; le choc est si violent que le corps d’Aki-san brise le mur et est projeté à travers. Je n’ai pas le temps de me demander bien longtemps dans quel état le bushi du Crabe peut bien être : en effet l’oni se sert du marchand et de moi comme du projectile d’une catapulte pour agrandir le trou dans le mur. Le seul avantage que j’y vois est qu’il a pour cela lâché sa prise. Mais je suis sonné lorsque je retombe au sol et le marchand, qui a encaissé le plus fort du choc, semble inconscient ; j’espère seulement qu’il est encore en vie, ou mon acte d’inconscience n’aura servi à rien. Lorsque je redresse la tête, c’est pour voir Aki-san qui, incroyablement, semble sonné mais indemne ; maintenu au sol par l’oni accroupi sur lui, le monstre semble vouloir utiliser sa gueule pour en finir avec lui. C’est sans compter sur la force et la résilience du bushi qui empale de son katana la gueule du monstre. Ce dernier pousse un cri terrible, se redresse en lâchant Aki-san, et recule à travers le mur. Aki-san se relève lui aussi et poursuit l’oni. Un combat farouche s’engage dans la pièce voisine. Aki-san frappe de sa lame le monstre, qui brâme à déchirer les tympans à chaque coup, tandis que Musashi-sama et Aiko-sama le frappent de dos avec leurs wakizashi, dont l’efficacité semble bien moindre. Oruku-sama, qui est toujours blessé, s’est interposé entre la geisha et l’oni. Moshibo-san, un peu en arrière, incante et Aiko-sama est soudain entourée d’une étrange aura couleur de flammes, ce qui la plonge apparemment dans la perplexité. L’oni néanmoins se défend sauvagement, et porte un coup violent à Aki-san .Tout autre se serait effondré, raide mort, mais pas l’indestructible bushi du Crabe, qui riposte aussitôt. Je n’ose pas penser quels dégâts doit faire Aki-san lorsqu’il est équipé de son armure lourde et de son tetsubo… Pendant ce temps, je constate pour ma part que le marchand semble encore respirer, bien qu’il soit mal en point, avant de passer à mon tour de l’autre côté du mur. Je doute, surtout vu mon état actuel, d’être d’un grand secours dans le combat qui se déroule, mais je ne peux laisser mes compagnons affronter seuls cette monstruosité. Mon aide est cependant inutile : lorsque je pénètre dans la pièce, l’oni est en train de s’effondrer, transpercé par la lame d’Aki-san, aidé par Aiko-sama et Musashi-sama, et Meichozo Nisei, le curieux bonhomme intéressé par Murmure que nous avions laissé dans la salle commune, porte à mains nues des coups au monstre. Difficile à croire, mais le monstre qui a semé la terreur en ville ces dernières heures est mort et nous avons tous survécu, même si certains d’entre nous sont une nouvelle fois durement touchés. Nous avons même réussi à éviter d’autres victimes dans la population : malheureusement, je ne crois pas que Murmure puisse répondre de sitôt à nos questions. De plus, bien que nous ayons terrassé l’oni, nous ne savons rien de plus quant aux supposés adorateurs du Seigneur Lune. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas mécontents de voir arriver la garde, apparemment alertée par les clients en fuite. Ils surgissent une nouvelle fois trop tard pour nous prêter assistance lors du combat, mais ils sont accompagnés de shugenja qui de nouveau peuvent prodiguer des soins à ceux d’entre nous qui le requièrent. Nous ne sommes après cela pas totalement rétablis, loin de là, mais je ne me sens plus aux portes du monde des ancêtres. Murmure est lui aussi soigné et emmené afin d’être confiné.

Notre rôle, et surtout celui d’Aki-san, dans le combat contre l’oni est confirmé par tous les témoins, en particulier Nisei-san, qui révèle être un des mystérieux tsukai sagasu de la famille Kuni. Aki-san, qui semble dépité de ne pouvoir prendre la tête du monstre comme trophée – il est déjà en train de se transformer en un liquide noirâtre et nauséabond – est bientôt regardé avec une admiration teintée de crainte, mais il ne s’en aperçoit même pas. Ces témoignages nous permettent de pouvoir nous en aller libres pour poursuivre notre enquête ; Nisei-san nous accompagne. Ils nous restent peu de temps et une seule piste pour tenter de retrouver les adorateurs du Seigneur Lune et leurs masques maléfiques : Yasuki Nobuko.

Arrivés au débarcadère, nous avons récupéré nos armes et Yoshiro-san chez Portail, et nous avons aussi récupéré nos armures dans l’embarcation qui nous a amenés jusqu’ici. Après avoir une nouvelle fois failli perdre la vie, nous décidons de revêtir nos armures, et tant pis pour la politesse en ville. Seuls Aki-san dispose d’une armure lourde, et elle ne semble pas l’incommoder ou le gêner dans ces déplacements ; les rumeurs des bushi du Crabe vivant dans leurs carapaces semblent contenir un grain de vérité. Comme cela se trouve pratiquement sur notre chemin, nous passons par l’entrepôt Shosuro où nous avions failli mourir. Nisei-san nous précède dans la pièce où se trouvait le maho tsukai que nous ne pouvions approcher. La barrière qui le protégeait a disparu et l’homme est au sol, inconscient. Nous laissons donc Nisei-san en charge dans ce lieu après lui avoir dévoilé nos soupçons concernant la cérémonie au temple d’Amaterasu. Il nous promet de se rendre sur place sitôt qu’il se sera assuré que l’entrepôt est sûr et que le sorcier ne pourra plus nuire. Nous le laissons alors pour nous rendre à la demeure de Yasuki Nobuko, située plus au nord, près des quais. La demeure est relativement grande et dispose même d’un jardin. Tandis que nos compagnons discutent de la tactique à adopter du côté de la façade, Aki-san et moi-même décidons de faire le tour du bâtiment pour voir quelles peuvent être les moyens d’entrer – ou de sortir – par l’arrière. Malgré l’obscurité je constate que la porte qui se trouve là a été forcée. Nous décidons alors d’entrer malgré que cela nous oblige à laisser nos compagnons dans l’incertitude quant à nos mouvements. Une fois à l’intérieur, nous entendons quelques bruits suspects mais ceux-ci cessent avant que nous ne puissions établir la direction ou le lieu d’où ils proviennent exactement : probablement les craquements de nos armures nous ont trahis. Malgré tout, je suis persuadé que le bruit provenait de quelque part devant nous, quoique sans doute pas de la pièce où nous nous trouvons. Je laisse alors Aki-san prendre la tête car il est mieux équipé que moi en cas d’attaque, et je le suis l’arme à la main. Aki-san passe un escalier et pénètre dans une nouvelle pièce sur sa droite et presque aussitôt je l’entends pousser un cri et charger. Son cri n’est pas un cri de douleur, mais plutôt un rugissement de frustration, comme si quelqu’un chercher à lui échapper et qu’il n’était pas certain de pouvoir l’en empêcher. Comme il semble avoir la situation en main, je décide de monter l’escalier. J’arrive au sommet et… il s’en faut de peu que je ne gagne un sourire éternel. En effet un individu habillé de vêtements sombres m’attendait et a bien failli me trancher la gorge, seul un réflexe m’a sauvé. Je reprends mon avance et pénètre dans le couloir auquel mène l’escalier pour simplement entr’apercevoir une silhouette disparaître à un bout du couloir. Bien que j’aurais dû me méfier après l’embuscade précédente, je me précipite à sa poursuite et, lorsque je tourne le coin, je découvre l’individu agenouillé s’apprêtant à trucider une femme allongée au sol, ligotée et bâillonnée. Réalisant que je n’ai qu’un instant pour agir, je décide d’essayer de faire ce que mon maître d’armes m’a toujours conseillé : faire le vide dans mon esprit et laisser ma lame guider ma main. Je suis assez surpris de constater que j’ai atteint mon but ; je n’ai pas tranché la main du mécréant, mais il a lâché son tanto sous l’effet de la douleur provoquée par la profonde blessure au bras que je viens de lui infliger. Je mets le pied sur son arme et pose ma lame sur son cou, mais je mentirai si je ne disais mon soulagement lorsque Musashi-sama apparaît à mes côtés. Nous entravons l’homme et posons un tourniquet pour éviter qu’il ne soit saigné à blanc puis nous délivrons la femme. Cette dernière se présente comme Yasuki Nobuko, et nous remercie d’avoir sauvé sa vie. Nous sommes alors rejoints par le reste de nos compagnons et j’apprends ce qui s’est déroulé en bas : Aki-san a surpris un homme en train de chercher à s’enfuir par une fenêtre ; il s’est précipité mais n’a pu l’attraper, et la fenêtre était trop étroite pour le laisser passer avec son armure. Pendant qu’Aki-san et moi-même faisions le tour de la propriété, Moshibo-san a fait appel aux kami de l’air pour savoir qui se trouvait à l’intérieur, et il apprit ainsi que deux hommes et une femme ligotée étaient présents. Musashi-sama entreprit alors de nous rejoindre à l’arrière pour nous avertir, tandis que Yoshiro-san pénétrait dans le jardin et qu’Aiko-sama et Oruku-sama montaient la garde devant la propriété. Lorsque l’homme fuyant devant Aki-san apparut, Oruku-sama tenta de l’arrêter, mais il fut aveuglé par une poudre que l’individu lui jeta au visage. Aiko-sama tenta bien de le poursuivre, mais elle avait trop de retard et ne put empêcher sa fuite. Nous avions donc réussi à sauver la femme et à faire un prisonnier, mais nos adversaires allaient probablement bientôt être au courant que nous étions sur leurs traces.

De plus, malgré que nous venions de la sauver, lorsque nous interrogeons Nobuko-san au sujet des marchandises qu’elle a récemment acquises auprès de Murmure, elle commence par se dérober, invoquant la confiance de ses clients. Il faut qu’Oruku-sama lui signifie qu’il s’agit là d’une enquête officielle, qui implique des utilisateurs de la maho déjà responsables d’avoir invoqué en ville un oni, et la menace de façon à peine voilée pour qu’elle admette qu’un samurai aux manières parfaites lui a acheté le lot dans l’après-midi. Ses serviteurs ont emporté la caisse et le samurai lui a signé une note à faire valoir auprès du Clan du Phénix. Malheureusement, cette note est introuvable et, lorsque nous fouillons notre prisonnier, nous ne trouvons sur lui que de l’or et des bijoux dérobés à Nobuko-san, mais aucun papier. Par contre nous constatons qu’il porte un tatouage en forme de croissant de lune au poignet. Si c’est pour voler ce papier que les assaillants sont venus, c’est celui qui s’est enfui qui l’avait sur lui. Nous n’avons donc que la parole de Nobuko-san en ce qui concerne le nom de l’acheteur : il se serait présenté comme Isawa Orimono et aurait signé de ce nom. Ce nom ne me dit rien, et il ne semble pas frapper plus mes compagnons, mais nous nous tournons tous vers Moshibo-san, puisqu’il s’agirait d’un membre de sa famille. Il nous avoue que la seule personne ainsi nommée dont il ait entendu parler est un cousin du daimyō. Mais il ajoute qu’il ne le connaît pas en personne.

Nous quittons la demeure de Nobuko-san en emmenant notre prisonnier ; nous espérons pouvoir en apprendre plus de sa bouche mais nous sommes conscients que le temps nous est maintenant compté. Nous n’aurons sans doute pas le temps d’arrêter les adorateurs du Seigneur Lune avant que la cérémonie ne débute au temple d’Amaterasu. En chemin, mais avec quelque réticence, Moshibo-san nous en dit un peu plus sur ce qu’il a entendu à propos d’Isawa-sama : il ne serait pas, contrairement à ceux de sa famille, un shugenja véritablement compétent, et il aurait quitté depuis quelques temps les terres de son Clan. Lorsque nous essayons de voir si le prisonnier peut confirmer la présence d’Isawa-sama parmi ses corréligionnaires, il se moque de nous et insulte même Yoshiro-san au point que celui-ci se retient à grand’ peine de l’occire sur le champ. L’homme semble être un fanatique qui nous répète que, si nous souhaitons survivre, nous devrions nous prosterner devant le Seigneur Lune et lui jurer obéissance. C’est seulement lorsque nous arrivons à la prison qu’Aiko-sama nous rappelle que le bijou de jade que nous a offert Tsumetsu-sama, outre sa capacité à produire de la lumière, pourrait aussi être utilisé une fois pour rappeler l’âme d’un homme qui se serait perdue. Après une brève discussion, nous décidons de tenter ceci sur notre prisonnier : Aiko-sama sort le bijou, prononce une brève prière à Amaterasu, et s’approche du prisonnier avec la broche qui s’est mise à luire. L’homme cherche à protéger son visage et se débat, mais il est immobilisé par Aki-san et Yoshiro-san. Lorsque Aiko-sama pose le bijou sur le poignet du prisonnier, celui-ci pousse un cri de douleur et une odeur de chair brûlée s’élève dans la cellule, puis l’homme cesse de se débattre et se serait effondré s’il n’avait été maintenu. Lorsqu’il ouvre les yeux, son regard semble différent. Et lorsque nous cherchons d’où provient l’odeur que nous avons sentie, nous constatons qu’à la place de son tatouage une brûlure marque sa peau. L’homme regarde autour de lui et il est clair qu’il ne reconnaît ni les personnes qui l’entoure, ni le lieu où nous nous trouvons. Voyant cela, nous nous présentons puis lui brossons un tableau rapide des circonstances qui l’ont mené ici. Durant ce récit son visage prend une allure horrifiée ; je ne peux garantir qu’il est sincère, mais si ce n’est pas le cas, c’est un acteur consommé. Les informations que nous tirons de lui sont les suivantes : son nom est Hida Jyogi et il appartenait bien à un groupe qui vénérait le Seigneur Lune, même si apparemment ses actions n’étaient pas complètement le fait de sa volonté. Le chef de ce groupe était appelé O-sama (terme traduisant un extrême respect) mais n’avait pour eux pas d’autre nom. Ce chef est celui qui a eu connaissance de la présence des masques qu’ils ont récupérés chez Nobuko-san – et celle-ci devait être tuée après que son compagnon et lui auraient récupéré la note commerciale et pillé sa maison. « O-sama » a aussi envoyé ses disciples déterrer des cadavres dans le cimetière eta de la ville et il a exprimé sa volonté de détruire l’artefact du temple d’Amaterasu. Malheureusement il ne se sent pas capable de nous conduire rapidement dans la demeure où le groupe se cache, même si le peu qu’il nous en dit suggère qu’elle est située dans le quartier noble.

Il est maintenant quasi-certain que les masques vont être utilisés pour transformer les cadavres que s’est procuré « O-sama » en zombies. Et ceux-ci seront utilisés d’une façon ou d’une autre pour faciliter l’action de l’homme lors de sa tentative contre le temple d’Amaterasu. Compte tenu du temps restant avant la cérémonie, il nous semble judicieux de nous rendre immédiatement au temple. Nous pourrons ainsi essayer de nous familiariser un peu avec les lieux et voir quelles précautions peuvent être prises pour stopper le sacrilège. Malgré sa faiblesse, Hida-san accepte de nous y accompagner pour nous signaler tout ancien complice qu’il reconnaîtrait. Oruku-sama réussit à convaincre deux gardes de nous suivre pour surveiller le prisonnier et empêcher son évasion s’il s’est joué de nous. Lorsque nous arrivons au sanctuaire, nous constatons que des hommes de la garde-tonnerre ont été déployés. Ils ne sont pas aussi nombreux que nous pourrions le souhaiter mais il est clair que Toshiro-san et Sato-san ont dû réussir à contacter Josho-sama. Ceci nous est confirmé par l’officier supérieur ; malheureusement Jocho-sama et nos compagnons se sont ensuite lancés à la recherche de l’oni. Ils ne seront probablement pas là pour nous prêter assistance. Qu’importe ! Un cordon de gardes est déployé à l’entrée de la place intérieure où se trouve l’artefact, un globe situé au sommet d’une perche de bambou d’une dizaine de mètres. Aiko-sama, Oruku-sama et Aki-san restent à proximité. Tous sont censés demander aux pèlerins de relever leurs masques afin de s’assurer qu’il ne s’agit pas de zombie. Nisei-san se place aussi près de ce lieu. Musashi-sama, Yoshiro-san, Moshibo-san et moi-même nous tiendrons à l’extérieur du cercle rituel où la Grande Prêtresse doit officier, prêts à intervenir si elle ou l’artefact sont plus directement attaqués. De plus, en attendant le début de la cérémonie, Yoshiro-san et moi faisons un rapide tour des bâtiments qui bordent la place, afin de nous assurer que nous ne remarquons aucun suspect. Nous n’avons qu’une dizaine de minutes pour ceci car nous devons retourner nous placer à l’extérieur : la foule commence à entrer sur la place. Je me suis juché sur la plinthe d’un bâtiment pour pouvoir voir au-dessus des têtes des pèlerins et, malgré cela, j’ai du mal à distinguer quoi que ce soit. Une seule chose est certaine : tout le monde ne pourra pénétrer sur la place bondée. La Grande Prêtresse arrive enfin, suivie de moines en robes safran, et elle commence son office. La cérémonie est en cours depuis quelques minutes lorsque soudain des cris s’élèvent à l’arrière de la foule. Très vite, ceux-ci s’amplifient et deviennent de cris de douleur et de terreur. Nos adversaires semblent avoir commencé leur attaque, et j’offre une prière aux Fortunes pour qu’elles protègent mes amis qui se trouvent sur les lieux du drame : ma taille et ma force ne me permettront jamais de les atteindre à temps s’ils ont besoin d’aide. Je me tourne pour voir ce que font Musashi-sama et Yoshiro-san : eux aussi regardent vers l’arrière de la foule depuis leur position au bord du cercle sacré. Soudain, ils regardent vers l’arrière et se précipitent en dégainant. Portant mon regard dans la direction de leur course, je n’arrive pas à distinguer quoi que ce soit ; la seule information que j’ai est qu’il se dirige vers l’angle que forment les bâtiments autour de la place, du même côté où je me trouve. Jamais je ne pourrais arriver là-bas à travers la foule, mais je me souviens qu’une porte se trouvait vers l’endroit où ils se dirigent, et il y a une entrée non loin du lieu où je me tiens. Aussi je me rue à l’intérieur : si j’arrive à me souvenir du plan de la place, et à courir suffisamment vite, je pourrais peut-être arriver à prendre à revers les assaillants, ou tout du moins à les empêcher de fuir. C’est du moins dans cet esprit que je me lance dans ma course éperdue. Celle-ci dure suffisamment longtemps pour que je commence à me demander si je me suis perdu quand, soudain, au détour d’un couloir, j’entends des bruits de course qui viennent vers moi. Je ralentis et sors mon katana. Apparemment mon adversaire a dû faire la même chose car, lorsque je tourne le coin, il m’attends l’arme à la main et m’attaque. Dans un premier temps je ne fais que me défendre car je sais que ma maîtrise de l’art de l’épée n’est pas des meilleures, et j’ai l’opportunité d’observer mon ennemi : c’est un homme grassouillet et sa description correspond à celle que Nobuko-san a faite de celui qui prétend être Isawa Orimono. L’homme n’est manifestement pas non plus un bretteur d’exception, et je suis pratiquement sûr de pouvoir le retenir jusqu’à ce que de l’aide arrive ; je ne peux faire plus, je ne suis pas en état, souffrant encore des blessures infligées lorsque l’oni m’a projeté contre le mur, et je suis conscient de mes limitations en escrime. Soudain, l’homme bondit en arrière, laisse tomber son arme et tire de sa sacoche un parchemin. Comprenant qu’il veut sans doute user d’un sort, je me jette sur lui, abandonnant cette fois toute idée de défense. Mon premier coup le touche mais ne le met pas hors de combat, et je pousse un cri de douleur car je suis entouré de flammes qui me consument. Il est désormais clair que seul l’un de nous deux survivra à cette rencontre, et je ne veux pas finir ainsi. Je l’attaque à nouveau sauvagement, et cette fois il interrompt l’incantation qu’il avait reprise. Dans ses yeux je vois la peur. Je le frappe de nouveau. Je ne sais si c’est la Fortune de la Chance ou au contraire sa sœur, qui m’a accompagné tout au long de ma vie, mais je ne crois pas que l’homme se relèvera jamais de ce coup. Il gît au sol devant moi, et je dois m’appuyer contre le mur pour ne pas m’effondrer. Je suis une nouvelle fois sévèrement blessé mais, cette fois, je suis venu seul à bout de la créature malfaisante qui me faisait face. Je ne sais pas si mes maîtres me féliciteront pour cet acte ; certes j’ai triomphé, mais je ne crois pas avoir toujours bien mesuré les risques. Seule la protection des Fortunes m’a permis de survivre et je crains qu’elles ne me soient pas toujours aussi favorables.

C’est dans cet état, à la fois physique et mental, que je suis découvert par les moines du temple et mes compagnons. J’ai appris par la suite de la bouche de mes compagnons ce qui leur était arrivé : les cris de la foule étaient motivés par l’apparition de zombies qui n’ont pas vraiment fait de quartier, mais la garde les a stoppés, son moral notablement augmenté par la façon dont Aki-san les éliminaient de son tetsubo. Lorsque Musashi-sama et Yoshiro-san se sont rués à travers la foule, c’était parce qu’il venait de remarquer l’apparition d’un homme en train de lancer un sort, protégé par deux sbires en armure ; il est possible toutefois que leur intervention eût été trop tardive pour éliminer les deux combattants avant que le sorcier ne termine son incantation. En fait, l’intervention de Moshibo-san a été décisive à ce point : son invocation des kami de l’air a provoqué une tornade qui a arraché le parchemin de sort des mains d’ « O-sama ». Celui-ci a alors abandonné ses compagnons et s’est enfui par la porte derrière lui, la barrant sitôt qu’il fut de l’autre côté. Outre son aspect terrifiant, cette affaire a provoqué de nombreuses victimes parmi les pèlerins : des tués et des blessés sous les coups des zombies, et quelques blessés projetés par la tornade invoquée par Moshibo-san. Afin de soulager la misère des victimes, j’ai fait une donation au temple d’Amaterasu, mais je me doute que la ville n’oubliera pas de sitôt le festival Bon de cette année.

Nous avons par ailleurs découvert dans la sacoche que portait « O-sama » un grand masque. Nisei-san et mes amis shugenja nous ont assurés qu’il s’agissait d’un puissant objet maléfique, et Nisei-san craint même qu’il soit capable de pervertir celui qui le garderait trop longtemps près de lui. Après diverses tractations, il a été convenu que Nisei-san emporterait le masque pour voir ce que lui et certains de ses collègues peuvent en déduire et en faire ; il a ensuite accepté de le porter en un lieu isolé des terres du Phénix, où Moshibo-san et sans doute d’autres membres de sa famille essaieront eux aussi d’apporter leur expertise à ce propos. Par contre, il n’a pas été possible de prouver sans détour que l’homme qui se faisait appeler « O-sama » était bien Isawa Orimono. Sans doute est-ce ainsi mieux, car la honte qui aurait rejailli sur toute la famille Isawa du fait de sa proximité familiale avec le daimyō n’aurait pu qu’affecter la réputation de toute la famille.

Moshibo-san s’est malgré tout vu remettre une demande officielle d’enquête à ce sujet. En effet, à la suite des événements de cette nuit, une enquête a été lancée par les plus hautes autorités. Yogo Osako, le magistrat du gouverneur, a immédiatement pris en main l’affaire et Shosuro Hyobu, le gouverneur, et Ashidaka Naritoki, le magistrat d’Emeraude de la ville, sont revenus en toute hâte de la capitale. Tous ceux qui avaient été impliqués ont été promptement jugés : Shosuro Fujun et son frère Chizaro ont été publiquement exclus de leur Clan et exécutés, leurs noms expurgés des listes des membres de leur famille ; Murmure a simplement été condamné à payer une forte amende… du montant de la somme que nous avions trouvée cachée chez lui (il s’en tire aussi bien car Tsumetsu-sama n’a pas porté plainte pour le vol de l’épée, Musashi-sama et moi-même ayant réussi à convaincre Yoshiro-san qu’il n’y avait rien à gagner à cela car nous voulions éviter d’impliquer le moine Ikyoto, que nous n’avons malheureusement pas retrouvé) ; le plus honteux pour les autorités a été la preuve que de véritables membres de la garde-tonnerre faisaient partie de ceux qui ont essayé de nous tuer dans l’entrepôt des Shosuro : ceux qui ont été arrêtés ont été exécutés et une récompense a été mise sur la tête de ceux qui sont en fuite. Nous avons de plus été reçus à la cour du gouverneur, cette dernière et Naritoki-sama nous ont publiquement remerciés de ce que nous avions fait pour la ville. Je ne sais que trop penser d’être remercié par un personnage aussi élevé à l’intérieur du Clan du Scorpion. Officiellement, c’est pour sûr un grand honneur, mais la rapidité avec laquelle les autorités se sont empressées de faire exécuter tous ceux qui auraient pu impliquer des personnages plus hauts placés dans des activités criminelles me laisse un arrière-goût amer. Tout cela a pris une quinzaine de jours qui nous ont permis, malgré la presse des auditions des magistrats et des réceptions, de nous remettre de nos émotions. Mais je sens bien que maintenant que l’affaire semble bouclée ici, les autorités seront heureuses de nous voir partir. Aussi nous ne nous attardons pas, et nous prenons le chemin du retour. Nos routes ne se suivront pas : Aki-san descend vers le sud-ouest et la Grande Muraille Kaiu ; nous autres voyageons un temps ensemble, mais bientôt Aiko-sama et Yoshiro-san nous laissent, l’une s’enfonçant dans les terres du Lion, l’autre dans celles de la Grue ; c’est enfin au tour de Moshibo-san de se séparer de nous, emportant avec lui la « pierre » que lui a remise Asako Kinto pour la remettre à ses maîtres. C’est donc une caravane bien moins nombreuse qui rejoint finalement les montagnes du Dragon et les terres du père de Musashi-sama. Je ne suis certain que d’une chose, la tranquillité et la majesté des montagnes me seront un grand réconfort après cette aventure.

Publié : 09 août 2005, 14:40
par Kitsuki Katsume
Chapitre 5 – Interludes

De l’art de tenir sa parole sans faire ce qu’on a promis
Un message de Nisei-san m’est parvenu ce soir. Il m’annonce qu’avec quelques collègues et en présence d’un membre de la famille Isawa, ils ont procédé à la destruction du masque que nous avions récupéré sur « O-sama ». Il n’y a aucune précision quant à la nature de l’objet ou quant à la manière dont ce beau monde a opéré pour arriver à ce résultat. Notons toutefois que Nisei-san n’a pas dû se rendre sur les terres du Phénix : le message est venu des terres du Lion où Nisei-san nous avait dit devoir retrouver ses collègues, et le représentant du Phénix mentionné n’est pas Moshibo-san…

… Mes communications avec Moshibo-san ne m’ont rien appris de plus sur ce qu’il est advenu au masque. Il m’a simplement confirmé qu’il n’avait pas rencontré de nouveau Nisei-san et qu’il avait reçu un message similaire au mien…

Mystère et heureuse nouvelle
J’ai essayé d’en apprendre plus sur la famille Togashi et ses ise zumi. J’ai même réussi à rencontrer l’un d’eux. Dire que je les comprends mieux maintenant serait malheureusement un mensonge. J’ai passé avec lui de nombreuses heures à méditer et j’ai appris les rudiments de la flûte, mais leur philosophie me semble toujours incompréhensible. J’en finirais presque par croire que c’est ce qu’ils recherchent si je n’avais pas eu l’impression que mon interlocuteur souhaitait véritablement me communiquer quelque chose. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas avoir compris son message. Et, malgré le sourire qu’il arborait lorsque nous nous sommes quittés et son invitation à venir partager quelques temps avec n’importe lequel des membres de son ordre quand je le désirerai, je ne crois pas que je m’y risquerai de sitôt, ne serait-ce que parce que ces moines sont rarement hors des zones montagneuses les plus inaccessibles du domaine de notre Clan.

Par ailleurs, mon enquête concernant le moine Ikyoto n’a pas été couronnée de plus de succès. J’ai obtenu confirmation qu’il existait bien un ise zumi portant ce nom. Sinon, on m’a dit qu’il voyageait dans le sud de l’Empire, et l’impression que j’en ai retiré était que le reste ne me concernait pas. Le seul point sur lequel j’ai obtenu quelques indices concerne les tatouages des ise zumi : il apparaît qu’ils leur confèrent des capacités hors du commun, mais qu’ils ont en général des contreparties qui peuvent être désagréables. Les maîtres tatoueurs de la famille Togashi ne les appliquent qu’à de très rares exceptions à d’autres que les ise zumi, la plupart de ces exceptions appartenant aux autres familles de notre Clan. Les tatouages que j’ai discerné sur le corps d’Ikyoto-san, un singe et une chauve-souris, lui confèreraient des aptitudes en rapport avec ces animaux, en particulier une grande agilité, et peut-être des facilités à se déplacer dans la nuit. Tout cela confirme le peu que nous avons pu observer de l’homme, mais ne fournit aucun indice sur la façon de le retrouver. J’en finirai presque à croire que mon Clan aime les secrets autant que celui du Scorpion…

… Après ces semaines passées dans la montagne auprès de l’ise zumi – pour ceux qui s’interrogent, je n’ai même jamais appris son nom : il prétendait que le nom n’était qu’illusion, seule compte l’âme ! – j’ai aussi repris mon entraînement au dojo. Je sais que je ne serai sans doute jamais l’égal d’un bushi tel que Musashi-sama, mais mes aventures à Ryoko Owari m’ont montré à quel point j’étais déficient en ce domaine. Cela a été très dur, le nouveau maître d’armes est sans pitié. J’ai beau essayé de consacrer une part importante de mon temps à l’entraînement, il n’est jamais satisfait. Je crois qu’il me prend pour un dilettante, mais je ne peux tout de même pas négliger mes obligations de magistrats ni mes obligations sociales. Amako-sama m’a invité plusieurs fois à venir partager le thé avec elle, et je dois admettre qu’il est plaisant de pouvoir parler avec quelqu’un de cultivé – et pas seulement au sujet des mille et une façons de couper en deux son adversaire – et qui donne des réponses à vos questions et ne se contente pas de paroles cryptiques…
… Peut-être me suis-je trompé sur le maître d’arme. Hier soir après l’entraînement, il m’a surpris en récitant un poème d’une profonde beauté et, aujourd’hui, il m’a annoncé à sa manière brusque que je faisais des progrès et que, si je me consacrais à l’art du sabre, je finirai peut-être par faire un escrimeur acceptable. Je ne suis pas certain qu’il entende par cela un compliment, mais je l’ai pris comme tel…

… Nous étions tous invités hier soir à dîner chez le père de Musashi-sama. Ce dernier nous a annoncé au début du repas que sa famille s’agrandirait bientôt car Amako-sama attend un enfant. Amako-sama était rayonnante derrière son éventail, et j’ai pu deviner que Musashi-sama était fier comme un coq sous son air impassible. Inutile de dire que les futurs parents ont été chaudement félicités et que le repas a été bien arrosé…



Convocations
J’ai été convoqué ce matin chez Kitsuki Matsugame, le magistrat principal ici, et mon supérieur. Il ne s’est rien passé d’extraordinaire, ces derniers temps. Dame Amako est enceinte d’environ trois mois et sa grossesse progresse sans difficulté particulière pour le moment. Matsugame-sama est un homme grand et sec d’une quarantaine d’années. Pour aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours connu réservé et vêtu de manière conservatrice, mais son œil exercé distingue plus de choses qu’on pourrait le croire, et ceux qui sont passés en jugement devant lui savent qu’il est juste mais sévère. Ce matin donc, après que nous ayons pris le thé, il m’a longuement interrogé sur moi et sur mes projets d’avenir. Lorsque cela fut terminé, il m’annonça que j’étais invité en début d’après-midi à me rendre à la cour et qu’il m’accompagnerait. Je dois avouer que c’est cela qui m’a le plus surpris. Discuter mon futur et les sujets que je devrais étudier avec Matsugame-sama, cela fait partie de l’ordinaire, et a lieu tous les six mois environ. Mais, lorsque je suis convoqué à une audience par le daimyō, c’est normalement un de ses serviteurs, ou à la rigueur un de ses samurai, qui vient me l’annoncer. Je crois d’ailleurs que la dernière fois que Matsugame-sama m’a accompagné pour une audience avec Ienobu-sama fut lors de ma présentation à ce dernier, lorsque je fus nommé à ce poste à l’issue de mon gempukku. A moins que je ne sois nommé à un autre poste, je ne vois pas de raison particulière pour cette audience, et même dans ce cas, je suis surpris de n’avoir eu à l’avance aucun indice qu’une telle chose était envisagée.

Une autre surprise m’attend lorsque nous arrivons à la demeure du daimyō : la cour au grand complet est présente. Je suis conduit auprès de Musashi-sama, tandis que Matsugame-sama va se placer non loin du Ienobu-sama. Musashi-sama sait probablement de quoi il retourne mais il m’est impossible de le questionner dans ces conditions. Son père prend la parole sitôt que nous sommes installés, et son annonce me fait l’effet d’un coup de tonnerre. Musashi-sama et moi-même sommes convoqués à Otosan Uchi par le Champion d’Emeraude, Doji Satsume. Apparemment un grand honneur doit être accordé à nos familles : notre présence est requise dans la capitale afin de nous nommer au poste de magistrats d’Emeraude ! Nous partirons d’ici quelques jours seulement – on ne fait pas attendre le Champion de l’Empereur¬. Alors que des murmures commencent à s’élever dans l’auditoire, notre daimyō frappe dans ses mains et annonce que cette audience est terminée. Seuls Matsugame-sama, Musashi-sama et moi-même sommes invités à suivre notre seigneur, qui nous conduit sur une terrasse qui donne sur un jardin intérieur. Là, il nous invite à nous asseoir, mais c’est Matsugame-sama qui a ensuite pris la parole. Apparemment, nous ne serions pas les seuls concernés par ces nominations : Aiko-sama et Moshibo-san ont aussi été invités à se rendre à Otosan Uchi, et nous devrions tous retrouver sur place Yoshiro-san. De plus, cet honneur ne sera pas une sinécure : au lieu de commencer notre carrière humblement en surveillant les routes et les relais impériaux, nous serions tous nommés à Ryoko Owari en remplacement de feu Ashidaka Naritoki ! Oui, le magistrat d’Emeraude de la Cité des Mensonges est mort : il a été assassiné. Apparemment notre nomination a fait l’objet d’intenses tractations à la cour impériale et notre action l’an dernier à Ryoko Owari semble avoir été l’un des facteurs dans la décision. De plus, notre jeunesse et notre absence d’expérience préalable au service de la justice impériale font beaucoup jaser. De même d’ailleurs que le fait que cinq magistrats soient envoyés d’un seul coup dans la ville, alors que jusqu’ici une seule personne avait occupé ce poste depuis de nombreuses années. L’assassinat d’un magistrat impérial de l’importance de Naritoki-sama n’y est certainement pas étranger, mais des manœuvres politiques ont aussi clairement conduit à notre nomination, et il ne fait aucun doute qu’elles ne sont pas toutes bienveillantes. De plus, notre nomination s’est faite aux dépens de membres plus expérimentés de divers Clans, qui étaient pressentis pour ce type de postes si l’opportunité se présentait, ce qui engendre aussi quelques tensions aussi bien internes qu’externes. Quoi qu’il en soit, il est inimaginable que nous refusions ; nous devrons simplement être particulièrement prudents afin de préserver notre honneur et celui de nos familles et de notre Clan. Alors que Matsugame-sama en termine avec cette recommandation, le daimyō prend la parole et d’un air grave nous souhaite la faveur des Fortunes dans notre tâche. Il se tourne ensuite vers moi pour me demander de prendre le temps d’enseigner quelques rudiments de droit à son fils et je ne peux qu’acquiescer. Avant de nous congédier, il nous informe qu’il mettra à la disposition de chacun de nous un ou deux serviteurs, et il nous recommande de les choisir avec soin. Ceux-ci seront bien sûr à notre charge sitôt notre nomination effective. Sur ce, il nous ordonne d’aller préparer notre départ et il reste en compagnie de Matsugame-sama.

Le reste de la journée se passe dans un tourbillon, car nous devons prendre la route dès le lendemain. Il est inconcevable que la maisonnée de Musashi-sama puisse être prête en un laps de temps si court ; Dame Amako saura se charger à la perfection de cette tâche, et elle nous rejoindra à Otosan Uchi. Je ne peux d’ailleurs pas moi-même avoir emballé tout ce que je veux avec moi : le matériel de mon laboratoire demandera un peu plus de temps que cela pour être prêt à voyager. Aussi mon choix est-il rapidement fait quant à l’offre de serviteur : outre mon valet personnel, Kage, j’emmènerai Odorant, l’eta qui entretient mon matériel ; c’est lui qui sera chargé de veiller à ce que tout soit bien empaqueté en vue du voyage…

En ce mois du Serpent, avec le printemps qui touche à sa fin et l’été qui pointe à peine, voyager ne pose guère de problème. Cela aurait même été fort agréable n’eut été la hâte avec laquelle nous avons dû nous rendre à Otosan Uchi. C’est la première fois que je me rends dans la capitale impériale ; la cité est belle, plus belle que Ryoko Owari, et elle est au moins aussi grande. Mais elle ne me semble pas aussi vivante, il lui manque ce zeste d’animation qui m’avait surpris lors de notre séjour dans la Cité des Mensonges. Bien sûr, nous n’arrivons pas exactement à une période de festival, comme cela avait alors été le cas, mais tout me semble beaucoup plus formel ici. Peut-être aurai-je dû m’y attendre : après tout, il s’agit de la ville de l’Empereur. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas ici pour faire du tourisme. A peine sommes-nous arrivés que nous apprenons que nous serons reçus dès le lendemain par le Champion d’Emeraude. Apparemment nous sommes les derniers arrivés. Nous passons la soirée à recevoir quelques instructions sur le protocole de la cour et en compagnie des tailleurs qui vont préparer pour nous cette nuit de nouvelles tenues. Le lendemain, vêtus de tenues flambant neuves, nous retrouvons Aiko-sama, Moshibo-san et Yoshiro-san dans une antichambre du palais du Champion. Je suis heureux de retrouver mes compagnons mais nous sommes tous un peu nerveux et, bien que nous soyons seuls, nous n’échangeons que des salutations tendues. Compte tenu de ce que j’ai entendu dire du fonctionnement de la cour, notre attente est de courte durée, à peine une demi-heure. Le chambellan qui nous escorte nous conduit dans une pièce qui ressemble à un bureau plutôt qu’à une salle d’audience, puis il se retire après nous avoir annoncés. Lorsque nous nous relevons après avoir respectueusement salué Doji-sama, je peux enfin découvrir celui qui sera désormais notre supérieur hiérarchique direct. L’homme qui nous observe en silence est vêtu de robes somptueuses, mais il me fait plus penser à un oiseau de proie qu’à un paon, et je ne doute pas un instant que, malgré ses tempes grisonnantes, il soit parfaitement capable d’utiliser le daisho qui repose sur un piédestal à côté de lui pour donner une leçon à quiconque oserait se montrer impertinent. Après nous avoir scrutés les uns après les autres pendant tout un moment, il nous invite d’un geste gracieux à nous installer en face de lui. Lorsqu’il prend enfin la parole, je comprends rapidement que sa voix est clairement un instrument oratoire qu’il maîtrise au moins autant que ses armes d’acier. Il nous confirme immédiatement que nous avons été choisis pour occuper la position de magistrats d’Emeraude à Ryoko Owari. Notre priorité sur place sera bien sûr de découvrir et de châtier les personnes responsables de l’assassinat d’Ashidaka Naritoki, notre infortuné prédécesseur : ce crime ne doit pas rester impuni. Il nous informe ensuite que son secrétaire a préparé un dossier complet à notre intention concernant les affaires à Ryoko Owari, dossier qui inclut les notes de Matsu Shigeko, la magistrate en poste avant Naritoki-sama. Il nous fait aussi un résumé des rapports que Naritoki-sama lui a envoyés lors de son administration. Ceux-ci font état de trois sources de difficulté à régler. La première, qui a constitué la priorité de Naritoki-sama, est une organisation de soi-disant « ninja » qui sévirait à Ryoko Owari depuis plusieurs années. Ces « ninja » semblent être des criminels des plus communs, responsables d’agressions, de vols et de rackets, mais, malgré l’élimination de nombre d’entre eux par notre prédécesseur, il semble qu’ils n’ont pas été éradiqués ; de plus ils auraient définitivement un mobile pour procéder à l’assassinat et le crime correspondrait complètement avec leurs méthodes jusqu’ici. Le deuxième problème à résoudre est l’arrestation d’un bandit surnommé « Insaisissable » : ce dernier et ses hommes se sont depuis deux ans attaqué à des caravanes, des convois militaires, des collecteurs d’impôt et même un navire marchand sur le fleuve. Toutes les attaques ont été dirigées jusqu’ici vers des intérêts du Clan du Scorpion, et la stratégie et les tactiques employées sembleraient désigner un membre du Clan du Lion ou de la Licorne. Ces deux Clans dénient toute responsabilité et il n’y a pas de preuve : le seul membre de la bande à avoir été jamais capturé s’est évadé ! Le plus inquiétant est que sa dernière attaque lui a permis de s’emparer de nombreuses armes et armures qui étaient destinées à la garde-tonnerre de la ville. Enfin, la dernière enquête prioritaire concerne un voleur très spécial, qu’on a surnommé « le Vent » ; ce dernier n’aurait pas une importance majeure si ce n’est qu’il s’en prend à des demeures nobles –et même au palais du magistrat d’Emeraude. Personne ne l’a jamais même aperçu, et il ne vole à chaque fois qu’un seul objet de valeur, ce qui exclut a priori des vols pour le profit. Mais son action accentue le sentiment d’insécurité qui prévaut à Ryoko Owari et jette le discrédit sur les magistrats. Ces quatre affaires, meurtre d’Ashidaka Naritoki, élimination des « ninja », arrestation d’«Insaisissable » et élimination de sa bande, arrestation du « Vent », sont celles que nous devons résoudre. Nous devrons tous les mois lui faire parvenir un rapport sur l’avancement de nos enquêtes. Doji Satsume a ensuite répondu à nos quelques questions mais, ne connaissant pas vraiment les dossiers, je ne crois pas que celles-ci ont été particulièrement pertinentes. Sur ces entrefaites, il nous dit que son secrétaire va se charger de nous remettre toutes les pièces du dossier, ainsi que des aspects administratifs et financiers. Enfin, il nous congédie après nous avoir annoncé qu’il nous reverra demain lorsque l’Empereur annoncera formellement notre nomination. Il nous laisse alors entre les mains de son chambellan, qui nous sert à nouveau de guide, cette fois vers son secrétaire.

Celui-ci est certes un courtisan, mais il est certainement efficace. Outre donc les autorisations de voyage et les détails financiers liés à notre très prochaine position, il nous rappelle… enfin, je pense que c’est un rappel pour Yoshiro-san et moi-même en tout cas, les détails de nos devoirs et prérogatives, ainsi que des limites de notre autorité. Il nous remet ensuite un grand nombre de parchemins, en nous expliquant quelle organisation a été adoptée pour ces notes. Elles comprennent le rapport sur l’assassinat de Naritoki-sama, des notes sur divers lieux de la ville et son histoire, ainsi que des commentaires sur diverses personnalités de la ville, nobles ou pas. Ces dernières informations sont constituées des notes de Matsu Shigeko, et donc datent déjà de quelques années – apparemment Naritoki-sama préférait ne pas se risquer à laisser traîner ce genre d’informations – ainsi que d’extraits d’une œuvre récemment publiée à la cour : Le ‘Journal d’une opiomane’. Une certaine incompréhension doit se lire sur nos visages, sauf celui de Yoshiro-san. Le secrétaire nous explique alors qu’une œuvre a récemment été rendue public à la cour. On ne sait qui est le responsable de cette publication mais, malgré l’aspect de fiction, il a été possible d’identifier l’auteur et la plupart des personnages malgré les noms modifiés : l’auteur serait une jeune femme du Clan du Phénix, décédée il y a environ six mois, Shiba Shinagon, et les personnages qui peuplent le journal sont clairement des habitants plus ou moins hauts placés de Ryoko Owari. De nombreuses personnes vont être profondément embarrassées par les révélations de cette œuvre. Bien sûr, comme l’identification de tout ce beau monde n’est pas encore communément connue, il conviendra de traiter ces informations comme privilégiées. De plus, comme l’auteur admet elle-même avoir succombée à la drogue, il faudra aussi les considérer avec précaution. Après ces mises au point, nous avons reçu nos instructions sur les aspects protocolaires de la cérémonie de demain.

Nous nous sommes alors tous retrouvés et nous avons partagé les nouvelles qui nous concernaient les uns les autres. Musashi-sama a été une nouvelle fois félicité lorsque nos amis ont appris l’état de Dame Amako. J’ai partagé les maigres renseignements que j’avais pu obtenir concernant Ikyoto-san, et Moshibo-san nous a une nouvelle fois confirmé ne rien savoir de plus à propos de Nisei-san. Tacitement, nous avons tous évité de discuter directement des tâches qui vont nous échoir. Aussi la journée aurait-elle été bien morne si Yoshiro-san n’avait partagé avec nous les derniers potins de la cour. Cela nous a détendu d’une certaine façon, mais cela m’a fait un peu prendre conscience de ce avec quoi il nous allait falloir compter à Ryoko Owari ; les intrigues mesquines, les petites rivalités et les complots de la Cité des Mensonges ne sont peut-être qu’un pâle reflet de ceux qui se font et se défont à la cour impériale, mais ils vont certainement avoir un effet très direct sur nos activités là-bas. J’espère simplement qu’ils ne rendront pas notre tâche beaucoup plus compliquée qu’elle ne semble déjà l’être.

Le lendemain, nous étions tous dans une antichambre lorsqu’un serviteur vêtu de la livrée impériale est venu chercher Yoshiro-san. Celui-ci n’était toujours pas revenu lorsqu’on est venu nous chercher à notre tour. De plus, on nous a assuré que tout était normal lorsque nous nous sommes inquiétés de cette absence. C’est ainsi que nous ne fûmes que quatre à pénétrer dans l’immense salle où nous avons été conduit au milieu d’une foule de courtisans jusqu’au pied d’un trône. Yoshiro-san est resté invisible. Bientôt, des gardes Seppun sont arrivés en grande pompe, précédant l’Empereur et le Champion d’Emeraude. Ce dernier est resté impassible lorsque l’Empereur a annoncé la promotion de quatre nouveaux magistrats pour la ville de Ryoko Owari, puis lorsque nous nous sommes avancés un à un à l’appel de notre nom, afin de prêter serment devant l’Empereur et de recevoir les parchemins officialisant notre nouvel état. La cérémonie a été extrêmement formelle, et la réception qui a eu lieu ensuite ne l’était pas moins. Bien que beaucoup de gens nous aient félicités, la méfiance, l’amusement, le mépris, l’animosité voire l’hostilité pouvaient se voir dans le regard de nombre de courtisans présents. L’absence continuée de Yoshiro-san n’a sans doute pas contribuée à nous rendre moins nerveux ou plus sûrs de nous. Mais ce n’est que le lendemain que j’ai appris ce qu’il en était de la bouche d’un des nombreux cousins d’Amako-sama : apparemment, Yoshiro-san a un ennemi à la cour, quoique je ne sache pas exactement comment l’Empereur a pu être convaincu d’écarter Yoshiro-san de notre groupe. Par contre, il semble que quelqu’un aurait suggéré que, si quatre magistrats n’étaient pas en état de résoudre les problèmes de Ryoko Owari, il serait peut-être plus judicieux de nommer Hida Aki, le « tueur d’oni », comme cinquième, et de lui adjoindre Yoshiro-san comme yoriki pour écrire ses rapports ! J’ai du mal à saisir ce qui a pu valoir une telle malice à l’égard de Yoshiro-san, mais j’espère presque qu’Aki-san entendra parler de la façon dont il est vu par les responsables de cette farce, et qu’ils se retrouvent face à lui. Enfin, peut-être pas. Je ne doute pas trop du résultat en cas de confrontation physique, mais je ne peux qu’imaginer comment de tels individus pourraient l’humilier. Ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas revu Yoshiro-san avant notre départ, quelques jours plus tard. En fait, notre départ est si rapide que Dame Amako et nos serviteurs ne sont pas encore arrivés. Nous les rejoindrons en route.

Publié : 09 août 2005, 14:41
par Kitsuki Katsume
Chapitre 6 – Débuts à Ryoko Owari : rencontre avec des Ancêtres

Le mois du Serpent touche à peine à sa fin lorsque nous arrivons à Ryoko Owari. La maisonnée de Musashi-sama, de même que mes serviteurs, nous ont rejoints tandis que nous quittions les terres de la Grue pour celles du Lion. Ceux d’Aiko-sama se sont joints à nous tandis que nous progressions à travers les terres de son Clan, de même que le valet de Moshibo-san et un yojimbo de l’école Shiba, Shiba Mesodsu. Une foule importante a assisté à notre arrivée en ville, tandis qu’on nous conduisait jusqu’au palais occupé par les magistrats impériaux qui nous ont précédés. Alors que nous nous installions, un messager du gouverneur a apporté un message nous souhaitant la bienvenue et nous invitant dans trois jours à une réception pour nous accueillir et nous présenter aux personnalités de la ville. Nous en avons déjà rencontré certaines après l’affaire de l’oni l’an dernier. De plus, le dossier qui nous a été fourni a révélé à quel point cette cité est un nœud de vipères. Une des principales richesses de la ville semble être la production d’opium, officiellement dans un but médicinal, mais manifestement surtout pour le trafic de ce stupéfiant : en effet, la production annuelle il y a un peu plus de trois ans était estimée par Matsu Shigeko comme suffisante pour couvrir au moins dix ans de production à usage médical pour tout l’Empire ! Cinq réseaux marchands semblent être plus ou moins en compétition dans la ville. Trois d’entre eux sont contrôlés par des membres du Clan du Scorpion ; il s’agit respectivement de Shosuro Gobei, le beau-frère du gouverneur, de Bayushi Korechika, réprésentant de sa famille, et de Soshi Seiryoku, une inquiétante shugenja. Les deux derniers réseaux de marchands sont entre les mains du Clan de la Licorne et de la Grue, et plus précisément de Shinjo Yoshifusa et de Doji Sukemara, encore que dans le cas du premier, il ne semble plus exactement maître de ce qui ce passe, son conflit apparent avec son fils ayant contribué à faire d’Ide Baranato la personne qui représente leur Clan. Bayushi-sama semble être celui qui contrôle le trafic de l’opium, mais aucune preuve directe n’a pu être apportée. Les deux autres marchands du Scorpion cachent mieux leurs activités et rien ne filtre sur leur réalité. Le Clan de la Licorne semble presque aussi bien représenté que celui du Scorpion dans la cité, montrant bien qu’il doit y avoir de nombreux intérêts commerciaux. Les autres Clans sont largement minoritaires, bien que tous soient représentés. Oui, même mon Clan a un membre notable dans la ville, il s’agit même de quelqu’un de ma famille, l’honorable Kitsuki Jotomon. Nous avions déjà entendu des rumeurs à son sujet lors de notre précédente visite : elle dirige apparemment un dojo où elle a convaincu le gouverneur de l’autoriser à enseigner le bushido à des membres des castes inférieures !

Trois jours n’ont pas été de trop pour mettre un peu d’ordre dans nos affaires. Nous ne sommes pas encore totalement installés dans nos nouveaux quartiers, mais il est apparent que le palais que Naritoki-sama et sa maisonnée occupait est vaste, suffisamment pour nous accueillir tous. Sa veuve n’a même pas emporté avec elle tous les meubles, et quelques belles pièces sont restées sur place. C’est un peu surprenant, mais l’image de Naritoki-sama qui ressort des notes qu’on nous a transmises est quelque peu différente de celle que je me faisais d’un magistrat d’Emeraude. Peu importe pour le moment. Un examen des meubles abandonnés a par ailleurs mis en évidence quelques tiroirs dissimulés, mais ils ne contenaient rien.
Ce soir, nous avons donc pris le chemin du palais du gouverneur pour la réception en notre honneur. Une bonne partie des samurai les plus en vue de la ville étaient aussi présents. Nous avions déjà eu l’an dernier l’occasion de rencontrer le gouverneur, Shosuro Hyobu, son fils Jocho, et son magistrat Yogo Osako. De même son beau-frère Gobei-sama et Bayushi Korechika étaient présents lors de la cérémonie de remerciement conduite par Hyobu-sama. Aujourd’hui, nous avons eu de plus l’occasion de rencontrer Ide Baranato et Kitsuki Jotomon. Le premier est un homme sévère ; je pense que, comme les autres représentants des familles ayant des intérêts commerciaux dans la région, il n’est pas trop heureux de la nouvelle augmentation des taxes impériales décidée par Satsume-sama en représailles du meurtre de Naritoki-sama. Jotomon-sama a une réputation de maître dans l’art de l’épée ; Musashi-sama a eu une longue discussion avec elle à ce propos. Bien que présent, de nombreux aspects techniques m’ont échappé, même si Jotomon-sama semble effectivement intéressée au moins autant par la philosophie du bushido que par la technique pure de son art. D’autres personnalités sont passées mais personne ne s’est découvert, ce qui n’est guère surprenant à ce stade. Un certain nombre de samurai de la ville n’avaient pas été invités, mais cela non plus n’est pas une surprise ; que ce soit pour des raisons personnelles ou professionnelles, tout ce que nous savons de Yasuki Nobuko ou Ashidaka Michitaka indiquent qu’ils ne sont pas bienvenus parmi la bonne société, et Shinjo Yoshifusa sort rarement. Comme nous devions nous y attendre, cette réception aura donc été pour nous l’occasion d’être présentés à la plupart des samurai les plus notables de la ville. Le fait le plus marquant qui en soit ressorti est clairement le mécontentement vis-à-vis de la nouvelle augmentation des taxes impériales de tous ceux qui ont ici des intérêts commerciaux. Je ne doute pas que, si la noblesse est contre cette élévation fiscale, les gens du peuple ne l’apprécient pas non plus. Souhaitons que cela ne rejaillisse pas trop sur nous en tant que magistrats impériaux ; notre tâche va, je crois, être suffisamment compliquée sans devoir en plus lutter contre le ressentiment provoqué par cette mesure.

Quelques jours de plus et nous achevons notre installation. Nous sommes entrés dans le mois du Cheval ; j’espère que le lac et la rivière adouciront le climat car la saison s’annonce chaude. J’ai discuté avec mes collègues de ce que nous devons faire en priorité. Compte tenu du sac de nœuds que constitue le jeu des relations dans la ville, il nous a tous semblé qu’une des premières choses nécessaires serait de recruter quelques adjoints de confiance ainsi que quelques indicateurs valables. La seconde priorité sera de prendre contact avec ceux qui, de près ou de loin, ont côtoyé Naritoki-sama. Dans cette optique, après notre consultation des notes que nous avons reçues, Musashi-sama et Aiko-sama sont partis interviewer le ronin Gras-Double, qui a déjà fait office de yoriki pour Naritoki-sama. Moshibo-san est lui aussi sorti, mais ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il avait rendu visite à la ‘Maison des histoires étrangères’ et y avait rencontré Magda, sa propriétaire gaijin, qu’il a qualifiée de charmante. De mon côté, je me suis rendu à l’ ‘Etoile d’argent’, la boutique que possédait Shinagon-san.
Changement de décor donc et en route pour le quartier marchand : la boutique d’argenterie est bien située. Elle est tenue par une femme nommée Shiho et son employée Takako, responsable de la fabrication des pièces vendues ici. J’ai cru d’ailleurs comprendre qu’il était inhabituel pour une femme d’effectuer ce dernier travail et que c’était Shinagon-san qui lui avait offert cette opportunité. Shiho a tenté de m’offrir un collier parfait pour une dame, mais je ne suis ni marié, ni en train de faire la cour, et donc je n’ai pas besoin de ce genre de bijou. Je lui ai conseillé de rendre visite à Dame Amako si elle souhaitait trouver clientèle parmi nous. Ce n’est qu’après coup que je me suis demandé si elle ne venait pas de tenter de me corrompre ! Si tel est le cas, il serait intéressant d’en connaître la raison. Sinon, cette visite ne m’a pas permis d’obtenir avec une quelconque certitude l’information que je recherchais : qui peut bien être la « Chère Amie » à laquelle fait référence le ‘Journal d’une opiomane’, c’est la seule personne qui n’y soit jamais identifiée.

Je sortais de la boutique lorsqu’un garde m’a interpellé. Il a été envoyé par le lieutenant de la garde à la porte de l’oni. Lorsque j’y arrive, ce dernier m’informe qu’ils retiennent un bushi du Crabe et qu’il souhaiterait mon avis quant à la validité de ses passeports. Je ne suis malheureusement pas un spécialiste de la contrefaçon ; l’examen de ces papiers m’apprend seulement que l’individu serait un certain Kaiu Joji. L’homme est une caricature des bushi de son Clan, en armure lourde, mal rasé et malodorant, et il prétend avoir été envoyé par son supérieur afin de faire le tour des marchands de saké en vue d’une commande. Ceci me semble un peu bizarre mais je ne peux prouver que ses autorisations de voyage sont des faux. Aussi je le laisse libre d’entrer dans la ville après lui avoir rappelé que le port de l’armure dans la cité n’est pas autorisé en général. Malgré tout, mes suspicions me conduisent à ordonner au lieutenant de garde de faire suivre cet individu et de me rapporter où il loge.
Après ceci, j’ai rejoint mes compagnons au Palais de justice pour le repas de la mi-journée. C’est ainsi que j’ai pu apprendre les conclusions de Musashi-sama et de Aiko-sama concernant Gras-double. Apparemment, il est encore pire que nous ne pouvions le croire : il est grand, gros, fort, vulgaire, réclame un salaire hors de prix (au point que je me demande comment Naritoki-sama pouvait se permettre de l’employer à plein temps) et, pour couronner le tout, sa cervelle doit avoir la taille de celle d’un moineau. Pour être insultant envers notre ami Aki-san, l’un d’entre nous a dit qu’il lui ressemblait, la jugeote en moins. Cela ne fait pas nos affaires ; sauf pour des opérations coups de poing, nous ne pouvons guère nous permettre de nous adjoindre ce type. A dire vrai, je reste ébahi que Naritoki-sama, qui selon toutes nos indications était un courtisan accompli, ait pu le prendre à son service. J’ai aussi rapporté mon « aventure » du matin. Mes collègues sont eux aussi sceptiques quant au motif de la présence de Kaiu Joji à Ryoko Owari. Ils ont décidé d’aller voir de plus ce spécimen du Clan du Crabe. Comme le messager de la garde nous a appris qu’il avait pris un logement dans le quartier des Pêcheurs, ce sera aussi une occasion d’essayer de prendre contact avec Raccourci, ce jeune heimin qui avait été un indicateur pour Shigeko-sama. De mon côté j’ai une petite course à faire dans le quartier des tanneurs. Lorsque nous en aurons tous les deux fini avec ces affaires, je retrouverai Aiko-sama au palais où nous logeons afin de rendre visite à Portail. Aiko-sama a insisté pour être présente au vu des informations contenues dans les notes de Shigeko-sama au sujet de ce ronin un peu particulier.

Direction le « Petit Outremonde » donc. A la sortie du pont du Dragon, les gardes ont paru surpris que je refuse leur escorte ; deux d’entre eux m’ont d’ailleurs suivi à distance malgré mon refus. J’aurai pu me sentir offensé mais, à plus ample réflexion, je suppose que ma position de magistrat impérial m’interdit de me rendre seul en pareil lieu. Il faudra que je fasse plus attention dans le futur si je ne veux pas trop écorner ma réputation. J’y ai tout d’abord rencontré Sourcils, le fossoyeur eta qui fait aussi office de légiste. Il ne m’a rien appris de nouveau, mais je dois de toute façon reconnaître que je ne suis pas venu ici pour cette raison. En fait, je me suis souvenu de cette enfant eta qui avait risqué sa vie lors de notre précédente visite, interrompant notre conversation avec Oruku-sama pour nous annoncer que des bandits s’en prenaient à la morgue. J’ai des idées sur la façon d’employer cette petite, et je l’ai acquise auprès de ses parents pour la somme d’un koku. Son nom est Sandale (Zōri). Lors de notre retour au palais, je l’ai confiée à Odorant pour qu’il la mette au courant de mes routines. J’ai aussi demandé à mon valet de veiller à ce qu’elle prenne un bain et je lui ai enjoint de fournir des vêtements propres à l’enfant. Je me suis ensuite installé chez moi pour consulter ces notes fascinantes sur l’histoire de la ville et des environs en attendant le retour d’Aiko-sama.

Ce n’est qu’au mileu de l’après-midi qu’un messager est venu me prévenir que mes collègues souhaitaient ma présence au temple d’Amaterasu. En arrivant là-bas, j’ai eu droit à un résumé de leurs activités : s’étant rendus à l’auberge où Joji-san avait pris ses quartiers, Moshibo-san a usé de ses pouvoirs pour déterminer si le suspect était présent ; les kami de l’air lui ont rapporté que l’homme semblait parler à quelqu’un mais qu’il n’y avait personne d’autre sur place ! Ils sont alors montés voir Joji-san. Aux yeux exercés de Moshibo-san, il est vite apparu que le bushi du Crabe portait en lui la Souillure de l’Outremonde. Un interrogatoire poussé de mes collègues a alors poussé Joji-san à se contredire, puis finalement à avouer qu’il n’était pas ici pour faire le tour des marchands de saké, mais il a alors prétendu qu’il était venu poussé par l’un de ses Ancêtres, un certain Kaiu Yemon, qui lui parlerait ! Cet ancêtre prétendrait avoir été torturé au retour d’une mission secrète par un membre du Clan du Scorpion, il y a de cela quelques centaines d’années. L’objet de la torture était de forcer Kaiu Yemon à dessiner une carte de la partie extérieure de la citadelle qu’il aurait contribué à bâtir en un lieu qu’il ne pourrait identifier, ayant eu les yeux bandés lorsqu’il fut emmené au lieu de construction comme au retour. Ce n’est toutefois pas cela qui semble préoccuper l’ancêtre, mais le fait que des individus l’auraient forcé à revenir pour lui extorquer des informations. Et ces mêmes individus auraient un rendez-vous prochain sur l’île de la Larme ! Et c’est cet ancêtre qui l’aurait aidé à fabriquer son faux passeport de voyage ! Ne sachant trop à quel point la santé mentale de Joji-san était affectée, mes collègues ont décidé de le conduire au temple d’Amaterasu avant de chercher à obtenir d’autres informations.
Après qu’ils m’ont rapporté ceci, un frisson d’alarme me secoue. Mes collègues n’ont pas réagi, mais se pourrait-il que cette forteresse secrète dont parlerait Kaiu Yemon puisse être le tombeau du sorcier Iuchiban ? Si c’est le cas, l’affaire est beaucoup plus grave qu’il n’y paraît. Nous ne pouvons laisser un bushi Souillé arpenter les rues de Ryoko Owari, mais nous ne pouvons pas non plus laisser des individus qui rechercheraient le tombeau libres de procéder. En effet, qui d’autres que des maho tsukai pourraient vouloir savoir où se trouve la tombe et surtout comment elle est protégée. Mais avant d’agir, il nous faut savoir si Joji-san a vraiment reçu un message de son ancêtre, ou s’il a simplement perdu l’esprit sous l’effet de ce qui le ronge. Bien que tous les shugenja soient nos intermédiaires auprès des kamis, ils ne sont pas tous des spécialistes des relations avec nos ancêtres, du moins pas des relations aussi directes que celle-ci semble être. En fait, s’il est une famille qui peut prétendre à ce titre dans l’Empire, nul doute qu’il ne s’agisse de la famille Kitsu du Clan du Lion. Et nous avons la chance de savoir, grâce aux notes de Shigeko-sama, que réside en ville Kitsu Senshi, adepte de cette discipline. Aiko-sama est donc partie pour obtenir son aide. Bien que nous n’ayons guère le choix, je ne peux m’empêcher de regretter de devoir faire appel à une personne extérieure ; qui sait ce qu’elle fera de ce qu’elle pourra apprendre ici ? Le seul point positif est l’apparent respect que Shigeko-sama semblait avoir pour Senshi-sama, respect qui contraste avec ce qu’elle pensait de la plupart des résidents de la ville. Espérons que sa confiance et la nôtre auront été bien placées. Senshi-sama est une femme âgée mais qui n’a pas encore l’allure de quelqu’un prêt à passer la porte vers le monde des ancêtres. Aiko-sama nous a annoncé que Senshi-sama pouvait nous permettre de converser avec Yemon-sama, du moins si celui-ci existe vraiment et est effectivement aussi proche de Joji-san que le prétend ce dernier... Toutefois, Senshi-sama nous a aussi prévenus que la durée de la conversation serait limitée d’une part, et que le rituel prendrait environ une heure ; en conséquence elle nous a recommandé de préparer avec soin nos questions. Elle a par ailleurs ajouté qu’il serait probablement mieux qu’un seul d’entre nous parle et que cette personne devrait faire preuve du plus grand des respects envers l’ancêtre, sous peine que celui-ci refuse de communiquer avec nous. En effet, le rituel ne forcerait en aucun cas le mort à parler – un tel acte serait clairement un cas de maho – mais lui donnerait simplement l’occasion de pouvoir converser avec les mortels.

Il me faut reconnaître que cette expérience a été assez singulière. Senshi-sama a prié pendant environ une heure, assise devant Joji-san qui se tenait au centre d’un cercle de bâtonnets d’encens. A l’issue de cette cérémonie, nous avons vu les yeux de Joji-san rouler dans leurs orbites, puis ses paupières se sont fermées et il a vacillé. Soudain, il s’est redressé et ses yeux se sont rouverts, son regard différent d’un je-ne-sais-quoi de celui que nous lui connaissions, et une voix différente elle aussi a impérieusement demandé à Senshi-sama qui l’appelait. Senshi-sama a respectueusement salué l’ancêtre et a laissé la parole à Aiko-sama. Nous avions en effet décidé de la laisser être notre porte-parole, l’honneur des samurai du Lion étant reconnu de tous. Nous avons ainsi eu la confirmation que l’ancêtre était bien Kaiu Yemon, et qu’il avait effectivement demandé l’aide de son descendant, Kaiu Joji, afin d’arrêter ceux qui lui avaient extirpé des informations par la voie de la maho. Il admit que ces informations étaient relatives à la carte qu’un membre de la famille Shosuro avait obtenu de lui quatre ou cinq cents ans auparavant par la torture. Il nous a décrit ces mécréants comme au nombre de trois, deux hommes et une femme, parmi lesquels deux shugenja. La femme, grande et très mince, âgée d’une cinquantaine d’années, serait l’un des shugenja ; elle s’appellerait Senko et appartiendrait au Clan du Scorpion. Le second shugenja serait un représentant du Clan du Crabe, un homme qui porterait une grande barbe tressée en deux nattes. Le dernier homme viendrait « des îles », et son nom serait Hoki ; par cela nous avons supposé qu’il pourrait s’agir d’un représentant du Clan de la Mante. Ces personnes auraient rendez-vous sur l’île de la Larme avec un ou des individus inconnus, et cette rencontre serait imminente. Il a aussi confirmé qu’il avait bien fait appel à ses pouvoirs sur les éléments pour produire le sceau utilisé par Joji-san sur son passeport, document qu’il avait d’ailleurs dicté à son descendant. Aiko-sama a alors engagé son honneur et a juré qu’elle et ses collègues magistrats impériaux allaient s’occuper de cette affaire, expliquant que l’état de corruption par l’Outremonde de Joji-san était trop grand pour que nous le laissions vagabonder en liberté dans l’Empire. Ces arguments ont paru convaincre l’esprit et il a alors abandonné le corps de Joji-san. Ce dernier s’est alors effondré au sol, inconscient, et Senshi-sama nous a prévenu qu’il resterait dans cet état pendant plusieurs heures ; elle nous a toutefois assurés que la vie de Joji-san n’était en principe pas en danger, mais qu’il était simplement très fatigué. Elle nous a ensuite quittés après avoir reçu nos remerciements.
Après le départ de Senshi-sama, nous avons fait enfermer Joji-san dans une cellule du temple. Il est pour l’instant inconscient mais il n’est pas question de le laisser errer dans son état. Nous avons alors commencé à discuter de ce que nous devions faire. Le sort de Joji-san a été réglé assez vite : nous préviendrons le représentant de son clan en ville afin qu’il fasse mander une escorte pour ramener le bushi dans un monastère où les moines sauront s’occuper d’un individu ainsi Souillé. Par contre, le choix sur la façon de retrouver et d’appréhender les maho-tsukai qui s’en sont pris à l’esprit de Yemon-sama est plus délicat. Les retrouver ne devrait pas poser de problème majeur : leur signalement est suffisamment distinctif pour que, s’il l’un d’entre eux se rend sur l’île de la Larme, nous ayons de forte chance de le repérer. Par contre, nous n’avons pour le moment aucune preuve tangible de leur cupabilité et, comme manifestement nous avons là affaire à des samurai, nous devons procéder avec précaution. Comme nous hésitions encore, un moine est venu nous avertir qu’un bushi du Crabe du nom de Hida Aki souhaitait nous voir. Je suis relativement heureux de pouvoir revoir Aki-san, mais je ne peux m’empêcher de penser que la coïncidence est troublante. Aussi est-ce avec impatience que j’attends la fin des politesses d’usage pour qu’Aki-san nous explique ce qui l’amène de nouveau à Ryoko Owari. Nous apprenons ainsi que notre ami a été nommé pour être le yoriki des magistrats impériaux, notre yoriki donc, mais qu’avant de prendre ses fonctions, son daimyō l’a chargé d’une petite mission : il doit retrouver et ramener sur les terres du Clan un bushi du nom de Kaiu Joji. Je ne sais pas si Aki-san a perçu notre réaction mais une chose est sûre, les remarques que nous lui avons faites quant à l’irresponsabilité de laisser libre un individu dans l’état de Joji-san n’étaient pas de nature à le mettre à l’aise. En fait, si nous n’avions pas eu confirmation que les récentes actions de Joji-san portaient la marque de l’influence de son ancêtre, et si l’affaire n’avait pas potentiellement une telle portée, il ne fait aucun doute qu’il aurait été exécuté et qu’il aurait apporté la honte à sa Famille et à son Clan : la seule falsification de passeports impériaux aurait été suffisante pour garantir un tel verdict. Cela étant dit, la présence d’Aki-san est une opportunité que nous ne pouvons laisser passer : sa force physique, la constitution impressionnante qui est la sienne, et la réputation de sa connaissance des arts martiaux sont des atouts que nous ne pouvons négliger compte tenu de l’interdiction de porter des armes dans le quartier des plaisirs. Après avoir expliqué à Aki-san les dessous de l’affaire, le plus difficile est de le convaincre d’abandonner son tetsubo et son armure avant de nous diriger vers les quais.
En route pour l’île de la Larme, nous décidons de nous séparer une fois arrivés : en effet, si nos proies sont arrivées par le débarcadère officiel, nous le saurons, mais il est peu probable que Portail, ses assistants, ou même les gardes-tonnerre stationnés là puissent nous dire dans laquelle des maison de geisha ces individus se sont rendus. Nous formerons donc deux groupes pour faire notre recherche et nous nous retrouverons au plus tard une heure après à la ‘Maison des Nénuphars’. Aiko-sama, Moshibo-san et Aki-san formeront le premier groupe, Musashi-sama et moi-même le second. Lorsque nous arrivons à la boutique de Portail, Aiko-sama le questionne et il nous apprends que des individus répondant aux signalements des deux shugenja ont effectivement passés sa boutique accompagnés de bushi ressemblant à des marins, mais, comme prévu, il ne sait pas exactement où ils se trouvent maintenant. Lorsqu’il nous demande s’il faut détenir ces individus au cas où ils repasseraient avant notre retour, nous ne pouvons que lui répondre par la négative : nous n’avons malheureusement pas encore de preuve qu’ils ont enfreint les lois impériales.

Musashi-sama et moi-même avons visité plus de maisons de geisha que je n’en avais jamais vues jusqu’à présent mais, malgré cela, notre recherche a été vaine. Espérant que nos compagnons ont été plus chanceux que nous, nous sommes donc allés les rejoindre là où nous avions combattu l’oni l’année dernière. Lorsque nous nous sommes présentés, nous avons été conduit dans une des salles où nos collègues nous attendaient. Quelle a été notre surprise d’apprendre que certaines des personnes que nous recherchons sont ici, où elles ont été rejointes par deux personnes inconnues ; le seul problème est que certains de ceux que nous recherchions sont repartis. Comme il n’y avait pas d’autre moyen discret, Moshibo-san décida d’employer un kami de l’air pour voir si nous pouvons identifier ceux qui sont venus au rendez-vous avec nos suspects. Lorsque l’esprit, qui ne ressemble à rien de moins qu’un bushi en miniature, revient auprès de Moshibo-san, celui-ci communique quelques instants puis, soudain, il sursaute et nous dit que nos suspects sont en train d’éliminer leurs visiteurs : une femme voilée gît aux pieds de la shugenja recherchée et un bushi est en train d’en étrangler un autre tandis que cette dernière regarde calmement. Sans un mot, mes compagnons se précipitent vers la salle où cette scène est en train de se jouer. Me souvenant que la plupart de ces pièces donnent aussi sur le jardin de la propriété, je décide de faire le tour, en priant que je ne n’arrive pas trop tard si quelqu’un essaie de s’enfuir par ce moyen. J’ai à peine parcouru la moitié du chemin, quand brusquement je remarque qu’une bulle de ténèbres émerge d’un mur dont je pense qu’il borde la pièce du crime. Le diamètre de cette zone semble augmenter, aussi, malgré la difficulté de traverser la partie boisée du jardin dans la nuit, je préfère risquer un accident que de pénétrer à l’intérieur de cette zone obscure : qui sait quelle magie maléfique peut être à l’œuvre et quels en sont les effets. Lorsque je finis de contourner la zone affectée et que j’arrive enfin près du panneau donnant du jardin dans la pièce de l’action, je n’entends tout d’abord rien, puis un kiai et un bruit sourd, suivi de silence. Après une courte délibération, je finis par faire glisser prudemment le panneau pour constater que ma course effrénée aura été bien inutile : Aiko-sama, son wakizashi à la main, et Aki-san, sans arme, sont debout près d’une femme étendue au sol. L’angle que font sa tête et son corps ne laisse aucun doute quant au fait qu’elle est morte. Un homme repose au pied d’un mur et ne semble pas respirer, pas plus d’ailleurs qu’une femme qui porte un voile sur ces yeux et qui a manifestement été poignardée. Enfin, un homme est à quatre pattes, semblant avoir du mal à respirer. Aiko-sama m’a confirmé plus tard qu’elle avait suivi Aki-san qui est passé à travers le panneau donnant sur le couloir ; ils ont surpris l’homme reposant prêt du mur en train d’étrangler celui qui cherche à reprendre son souffle. Aki-san s’est avancé vers lui tandis qu’Aiko-sama cherchait à le contourner pour s’approcher de la femme qui est maintenant à ses pieds. L’étrangleur a alors abandonné sa victime, enlevant de son cou la chaîne qu’il était en train d’utiliser, et révélant que cette arme portait en fait des lames à ses extrêmités. Aki-san n’a pas hésité et s’est jeté sur l’homme et l’a projeté d’un coup contre le mur : il ne s’est pas relevé. Pendant ce temps, la shugenja a utilisé un tanto (probablement celui qui a servi à tuer l’autre femme morte) pour s’infliger une blessure profonde à la paume gauche puis, laissant couler son sang, a incanté des paroles qui ont provoqué l’apparition d’une sphère sombre dont le diamètre a rapidement augmenté. Aiko-sama et Aki-san ont pénétré dans la sphère en charchant à se rapprocher de la femme. Le kiai que j’ai entendu était celui d’Aiko-sama lorsqu’elle a frappé en direction d’une silhouette qu’elle pensait être sa cible. Toutefois, le cou brisé laisse à penser que c’est le coup porté par Aki-san lorsqu’il a sauté pieds en avant qui a causé la blessure fatale. Même si je n’éprouve aucun regret quant à la mort d’une maho-tsukai avérée, cela nous laisse sans coupable à interroger ; le seul témoin est le bushi Shosuro qui se faisait étrangler mais il n’a pas l’air tellement en état de parler. De plus, une foule curieuse s’est formée derrière le panneau défoncé par Aki-san et cherche à savoir ce qui a bien pu se passer ; je crains que certains d’entre eux n’aient aperçu la sphère noire et les rumeurs que cela va engendrer. De plus, c’est la deuxième fois en moins d’un an que nous devons combattre des serviteurs de Celui Qui Ne Doit Etre Nommé dans la ‘Maison des Nénuphars’. Même si elle n’a aucune responsabilité dans ces affaires, je doute que la tenancière nous soit gré de la réputation que nous faisons à son établissement.
J’ai profité de ce que mes compagnons éloignaient la foule et faisaient conduire l’homme qu’ils ont sauvé dans une pièce plus calme pour fouiller les trois cadavres. Seule Senko, la maho-tsukai portait sur elle quelque chose d’intéressant : je n’ai pas eu le temps de les examiner mais j’ai pris ces parchemins. Je ne doute guère que parmi eux se trouvent ceux qui lui permettaient d’exercer ses sorts maléfiques ; peut-être y en aura-t-il aussi quelques-uns qui pourront être utiles à Moshibo-san. Je les lui confierai sitôt que nous serons rentrés à notre résidence. Dans le couloir, la garde-tonnerre est arrivée, aussi je donne l’ordre à un officier d’envoyer un messager aux quartier des tanneurs : les cadavres doivent être brûlés au plus vite. Je n’ai même pas le temps de rejoindre ensuite mes collègues dans la pièce voisine que ceux-ci ressortent. Pendant ce temps, Musashi-sama, Aiko-sama et Aki-san interrogent l’homme que nous avons sauvé: celui-ci leur dit que les autres membres de leur groupe, qui sont partis avant notre arrivée, se sont rendus au tombeau de la famille Shosuro, et plus précisément qu’ils cherchent la sépulture de Shosuro Sanzo. L’officier de la garde-tonnerre nous dit que le tombeau est au milieu du cimetière de la ville, de l’autre côté du fleuve. Nous lui ordonnons de nous suivre et de déléguer des hommes pour s’occuper d’amener notre ‘victime’ au poste de garde où elle devra rester. Arrivés à l’embarcadère, Portail nous confirme que les deux autres personnes dont nous avions une description, le shugenja du Crabe et le bushi supposé de la Mante, ont bien quitté l’île il y a quinze à vingt minutes. Nous récupérons nos armes et nous réquisitionnons des embarcations et une escouade des gardes, et nous voilà en train de traverser le fleuve en direction du cimetière.

Nous débarquons sur la rive ; Moshibo-san tend la corde de son arc. Tout semble calme. Nous progressons prudemment jusqu’à l’enceinte du cimetière et enjoignons aux gardes de surveiller le périmètre de façon à ce qu’aucun suspect ne s’enfuie, tandis que nous nous dirigeons vers le tombeau de la famille Shosuro. Nous sommes tous en alerte. Après les évènements de la nuit du festival Bon – où nous avions vu débarquer des hordes de zombies – qui sait ce que nous réserve la paix trompeuse de ce cimetière. Pourtant nous parvenons sans encombre jusqu’à la porte du mausolée, pour découvrir que celle-ci est entrebaillée.Nous la poussons avec mille précautions. Devant nous, une volée de marches, qui descend jusqu’à un autel de pierre surmontée d’une statue. Pénétrer plus avant serait violer le sanctuaire… mais, dans la poussière épaisse qui recouvre les marches, des empreintes de pas nous indiquent que cette paix a déjà été troublée. Aussi, après une brève prière aux kamis, sabre au clair, les deux bushis descendent les marches, tandis que Moshibo-san et moi-même les suivons. Les talents de pisteur d’Aki-san lui indiquent que les profanateurs ont emprunté le couloir de gauche, que nous suivons à notre tour. Dans l’atmosphère viciée du sanctuaire, la torche d’Aki-san crachote des flammèches, animant la statue d’ombres inquiétantes, et il me semble que cette dernière nous regarde d’un air désapprobateur…
Nous parvenons dans une salle où sont disposées des rangées de tombeaux, à la fois alignés sur le sol et dressés de façon circulaire contre les murs. La clarté faiblarde des torches est insuffisante pour nous permettre d’en apercevoir la totalité, mais à ce moment-là, nous entendons des incantations prononcées d’une voix sourde. D’un même élan, Aiko-sama et Aki-san se précipitent, le katana brandi. L’auteur de ces incantations est un homme habillé de sombre, à la barbe séparée en deux nattes : aucun doute, il s’agit bien du shugenja du Crabe que nous a décrit Kaiu Yemon. Moshibo-san a son arc bandé, prêt à cribler de ses flèches l’ennemi ; las, la ruée des deux bushis l’empêche d’ajuster son tir sans risque pour nos deux amis.
Au moment où il semble inévitable que le shugenja ennemi va se faire pourfendre, deux hommes surgissent de derrière les tombeaux, et attaquent par surprise Aiko-sama et Aki-san. Le Crabe réussit à éviter en grande partie l’attaque, et n’est que légèrement blessé, mais la Lionne, d’habitude si prompte, se fait faucher en plein élan et s’abat sur le sol, son sang maculant largement les dalles de pierre. Moshibo-san, qui avançait dans la pièce pour essayer de trouver un angle de tir, est lui aussi surpris par un troisième épéiste, et je décide alors d’intervenir dans le combat. Aki-san, qui a balayé son adversaire, porte un coup terrible au shugenja ennemi et le laisse agonisant, puis il élimine le bushi qui s’en est pris à Aiko-sama avant de se joindre à moi contre notre dernier adversaire. Pendant ce temps, Matsu Aiko s’est relevée péniblement et adossée à l’un des murs, près de la porte. Un dernier malfrat, resté caché dans l’ombre jusqu’ici, s’enfuit par l’escalier ; nous découvrons à cette occasion que le shugenja Phénix, que nous pensions être fondamentalement un homme de paix, un non-violent, est également un maître à l’arc : il blesse cette nouvelle cible avant qu’elle ne disparaisse, puis se lance à sa poursuite. Aiko-sama aurait été bien placée pour l’intercepter, mais ses forces la trahissent. Heureusement les gardes-tonnerre que nous avons laissés au mur d’enceinte veillent au grain, et interceptent le fuyard, l’abattant quand il passe le mur.

Le combat terminé, nous examinons plus tranquillement la salle. Refusant l’aide proposée par Aki-san, la Lionne s’est redressée, et la figure blême, rengaine son katana avec un effort visible avant de s’adosser en chancelant à un des tombeaux. Mon œil exercé d’enquêteur a rapidement repéré le tombeau de Shosuro Sanzo.
Après quelques tergiversations, nous en déplaçons la dalle frontale .Derrière, un tombeau à l’étrange aspect : il est pourvu d’une inscription qui pose la question suivante : ‘Quelle est la mesure de l’âme noble ?’ En dessous, 8 trous, suffisamment grands pour y passer la main, chacun surmonté d’une phrase. Les huit inscriptions indiquent dans l’ordre : ‘le courage’, ‘les actes qu’elle accomplit’, ‘ses mensonges’, ‘l’honneur et la mesure’, ‘le pouvoir’,’on mesure une âme à la qualité de ses ennemis’, ‘les secrets qu’elle conserve et ceux qu’elle livre’, ‘la sagesse’, ‘chaque âme détermine sa propre mesure’.

Il est clair qu’il s’agit d’une énigme, destinée à protéger le contenu du tombeau. Et il nous faut la résoudre maintenant, ou nous résigner à repartir les mains vides. Comme il s’agit d’un tombeau Scorpion, les supputations vont bon train : faut-il prendre l’énigme littéralement, y a-t-il un double sens, voire un piège ? Nous réussissons à éliminer plusieurs possibilités, mais nous sommes encore très loin de nous mettre d’accord. Apparemment lasse, la Lionne s’est assise en lotus, et ferme les yeux, comme pour méditer. Soudain ses yeux s’écarquillent, au sein de sa méditation elle a senti une faible émanation – comme une présence. Le Phénix alors se concentre, et au bout de quelques instants une faible lueur bleuâtre apparaît, qui se transforme en une silhouette. Celle-ci se condense et devant nos yeux apparaît un homme au regard dur, en armure, qui porte le daisho et le mon de la famille Shosuro. De toute évidence, il s’agit de Shosuro Sanzo.

Le samurai fantomatique nous apostrophe : qui sommes-nous, quels sont nos buts, comment osons-nous violer le tombeau des Shosuro ? Nous lui relatons en partie l’histoire, ce qui semble encore plus éveiller sa suspicion ; comment le convaincre de nous laisser le parchemin ? Inspirant profondément Aiko-sama lui dit avec force :
« Parce que nous sommes magistrats d’Emeraude, et qu’il y va de la sécurité de l’Empire !
– Parlé comme un Lion », répond le fantôme, avec un brin de dérision.
« Parce qu’il vaut mieux qu’il tombe dans nos mains, que dans celles de la racaille de la Mante qui le convoitait jusqu’à présent ! » dis-je avec aplomb.
« Vous parlez avec une grande impudence, jeune homme » répond le fantôme.
Il toise rapidement l’assistance, écarte du regard Hida Aki et Matsu Aiko, blessée, et s’adresse à moi :
« Bien, nous allons voir si votre sabre vaut vos paroles… ! ».
Et aussitôt un étrange duel s’engage. Etrange non point parce que mon adversaire est un fantôme, et que la lame bleue qu’il manie semble ignorer les obstacles matériels, mais parce qu’il est visiblement beaucoup plus rapide et aguerri que moi en termes d’escrime, et donc ma seule chance de le vaincre est d’éviter ses coups, et espérer profiter d’un coup raté pour l’attaquer à mon tour. Plutôt qu’un duel classique, c’est donc une course erratique autour de la salle, où je cède à chaque fois du terrain, espérant passer une botte. A la fin, le fantôme, excédé, se fend, et la lame bleue me touche à la gorge. Je ne sens rien si ce n’est un froid intense, comme si un gouffre obscur et glacé s’était brutalement ouvert autour de moi. Aussi rapidement qu’elle est venue, la sensation cesse. Shosuro Sanzo me regarde et dit avec satisfaction : « Maintenant je suis sûr que vous le protègerez », avant de s’évanouir comme il était venu.
Mes compagnons me regardent d’un air étrange. De leurs paroles je comprends que ma gorge porte une cicatrice blanche, comme une cicatrice très ancienne – mais il est rare d’avoir une cicatrice à cet endroit, et d’être encore en vie…
Le tombeau est toujours là, nous offrant son énigme, et il ne nous reste plus beaucoup de temps avant que les gardes s’interrogent sur nos activités dans ce mausolée. De guerre lasse, Aiko-sama implore l’aide de Kaiu Yemon, l’ancêtre Crabe dont la requête nous a menés jusqu’ici. Au bout d’un moment elle se lève, et plonge résolument la main dans la cavité portant l’inscription ‘Ses mensonges’. La poignée pivote, un compartiment s’ouvre, et un parchemin en tombe, qu’elle ramasse.

Nous sortons du mausolée, donnons des instructions aux gardes-tonnerre pour faire nettoyer et purifier l’endroit, et sortons du cimetière. Pendant le trajet, nous discutons de ce qu’il faut faire du parchemin. Aiko-sama parle de le détruire, et à ces mots, je sens un liquide chaud qui sourd de ma gorge… Je viens de comprendre la nature de la malédiction – si ce parchemin est détruit, ma blessure se rouvre… J’en suis donc de facto le gardien. Si ce parchemin est bien ce que je pense, le bushi survivant que nous avons laissé à la ‘Maison des Nénuphars’ est très dangereux pour la sécurité de l’Empire – et la mienne. Je convaincs mes compagnons, pour la plupart blessés, de me laisser m’occuper du prisonnier, et j’ai un tête-à-tête avec ce dernier. C’est un Shosuro, même s’il n’a aucun lien avec la famille du gouverneur, et je pense comprendre suffisamment bien les Scorpions pour savoir comment gérer ce problème particulier…
Mon plan a fonctionné. J’ai expliqué à Shosuro Toru ce que cherchaient ses compagnons, et ce que la sécurité de l’empire exigeait de lui. Il m’a très bien compris, m’a demandé de transmettre ses dernières volontés à son épouse, et, avec le rituel et la sérénité nécessaires, s’est fait seppuku. A sa demande, l’officier de la garde-tonnerre lui a servi de second. Maintenant, il ne reste plus qu’à trouver une explication plausible pour le gouverneur…

Cela n’a pas tardé. Dès le lendemain matin Shosuro Hyobu nous a convoqué au palais, nous sommant de lui donner des explications sur les évènements de la nuit. Je me suis bien sûr porté volontaire, et après quelques tergiversations Aiko-sama, soignée de ses blessures, a décidé de m’accompagner. J’en suis à la fois content – c’est la première fois que Shosuro Hyobu nous convoque, et m’y rendre seul aurait été peu diplomatique – et ennuyé, car l’honneur bien connu des Lions va être en ce cas un handicap, dans cette ville Shosuro où les apparences sont la seule vérité.
Aussi je m’applique lors de mon récit à être aussi véridique que possible, en passant simplement sous silence quelques détails. Néanmoins, à une question directe du gouverneur sur la nature de ce que cherchaient les malfrats, j’ai été forcé de répondre par la négative et, bien que je sois certain d’avoir préservé les apparences par rapport au gouverneur, j’ai senti Aiko-sama se raidir intérieurement. Personne d’autre n’a, semble-t-il, perçu cela, mais Hyobu-sama, son fils et Yogo Asako sont tous les trois trop expérimentés pour que je puisse m’attendre à ce qu’ils trahissent quoi que ce soit. Malgré tout, nous sommes tout deux ressortis de l’entrevue et rentrés en silence à notre palais. J’espère que mes actions n’empêcheront pas Aiko-sama de continuer à œuvrer avec moi, mais je sens une distance entre nous qui n’existait pas auparavant. Je crains toutefois que son sens de l’honneur ne continue à être durement éprouvé dans cette ville où rien ne semble être exactement ce qu’il est, et je prie simplement les kami que mon pragmatisme n’endommagera pas plus notre amitié, mais si cela est le prix de mon service pour l’Empereur, ainsi soit-il.

Publié : 09 août 2005, 14:43
par Kitsuki Katsume
Chapitre 7 – Interludes

Réception au palais des Magistrats
Rien d’extraordinaire n’a eu lieu ces derniers jours. Nous avons chacun eu l’occasion de rendre visite à diverses personnalités de la ville : Yoshiro-san a rencontré Doji Sukemara, tandis que Moshibo-san a longuement discuté avec Kinto-sama, qu’il n’avait plus revu depuis nos aventures ici-même l’an dernier. Musashi-sama a reçu Iuchi Sadako, qui semble prêter tout crédit aux rumeurs qui courent en ville, aussi improbables et scandaleuses soient-elles, et voir des complots un peu partout.
La seule chose qui a suscité un peu d’excitation est venue de Dame Amako : elle a suggéré à son époux Musashi-sama que l’heure était venue pour les magistrats d’organiser une réception en retour de celle tenue à notre arrivée par le gouverneur. Elle s’est proposée de régler les détails pratiques mais nous a laissé le soin de décider des invités. Par ailleurs, le choix du personnel chargé des distraction est politiquement chargé : clairement, les seules maisons de geisha de standing suffisant sont ‘L’Etoile du Matin’ et la ‘Maison des Histoires Etrangères’, et il est de notoriété publique qu’elles sont respectivement sous la protection du gouverneur et du Clan de la Licorne. Moshibo-san et Yoshiro-san ont donc rencontré successivement Joyau et Précieuse d’une part (l’oka et la vedette de ‘l’Etoile du Matin’) et Magda d’autre part afin de préciser quelles seraient les sphères d’intervention de chacune. Apparemment, Yoshiro-san a dû faire usage de toute sa diplomatie pour obtenir ce que nous voulions : la première maison aura la responsabilité des spectacles classiques, la seconde celle des numéros exotiques. Joyau et Magda iront voir Amako-sama pour les détails.
Moshibo-san nous a ensuite, Dame Amako et moi-même, présentés à Kinto-sama ; ce dernier a passé l’après-midi à faire visiter son jardin à Amako-sama et a accepté de lui fournir ce dont elle aurait besoin pour les arrangements floraux de la soirée.

Nous n’avons finalement écarté que quelques noms de la liste des invités parmi les samurai les plus connus. Otaku Genshi, Iuchi Sadako et Yasuki Nabuko sont de ceux-ci : nous ne voulons pas de scandales ni d’altercations. Parmi les invités de marque, seule Ide Shikibu n’est pas venue ; son époux Baranato-sama nous a priés d’accepter les excuses de sa femme, dont la santé ne lui a pas permis de se joindre à nous. Pour leur part, Soshi Seiryoku, Asako Kinto et Bayushi Otado ne se sont pas attardé et se sont éclipsé rapidement. Je n’aurai rien d’exceptionnel à ajouter si ce n’est la scène un peu surréaliste qui a entouré la remise des cadeaux que nous a fait le représentant du Clan de la Licorne, Shinjo Yoshifusa. Alors que les représentants du Clan du Scorpion avaient été très conventionnels - seuls le superbe berceau remis à Dame Amako et le casque offert à Aki-san ont marqué mon esprit, Yoshifusa-sama, après avoir annoncé que le Clan de la Licorne aussi était bien informé, nous a un à un offert les choses suivantes :
- à Musashi-sama, un destrier Shinjo, et ce en précisant qu’ils connaissaient son goût pour l’équitation ;
- à Aiko-sama, un superbe miroir aussi grand qu’elle pour qu’elle puisse y admirer sa beauté ;
- à Moshibo-san, un superbe wakizashi ;
- enfin à moi, un traité de médecine.
Seule Amako-sama, qui a reçu un coffre de jouets, a échappé à ce dont nous nous demandons encore s’il s’agit d’insultes voilées ou simplement du résultat d’une désinformation pratiquée sur Shinjo-sama. Nous avons choisi de traiter les cadeaux comme si nous les apprécions sans aucune arrière-pensée : en fait, quel choix avons-nous réellement ?

Chasse à l’ogre
Les quelques jours passés depuis la réception ne nous ont apporté ni indice pour nos enquêtes, ni réponse quant aux cadeaux de Yoshifusa-sama. Nous étions tous en train de ruminer cela et d’accomplir des tâches routinières quand nous avons appris qu’un ogre aurait commis des méfaits dans un village voisin. Alors que nous hésitions sur les mesures à prendre, deux nouvelles informations nous sont parvenues : Bayushi Jocho et Otado d’une part, et Otaku Genshi et Kitsuki Jotomon d’autre part, auraient quitté la ville dans la direction où la rumeur place les méfaits de cet ogre. La décision avait donc été prise pour nous : stopper les déprédations d’un ogre dans notre juridiction fait clairement partie de nos devoirs ; si par malheur il avait tué ou blessé quelqu’un d’aussi éminent que le fils du gouverneur sans que nous ayons levé le petit doigt, les répercussions auraient été sévères. Je suis donc resté à Ryoko Owari au cas où la présence d’un magistrat d’Emeraude aurait été requise en l’absence de mes collègues qui s’en sont donc allés à la chasse à l’ogre.
Apparemment, Jocho-sama n’était pas parti accompagné du seul Otado-sama. Lorsqu’ils sont arrivés à un pont sur une rivière voisine, mes collègues ont été stoppés par un petit détachement de la garde-tonnerre. Le pont aurait été partiellement détruit et le seigneur Jocho leur aurait donné l’ordre de ne laisser passer personne, pour la sécurité des voyageurs bien sûr. Genshi-san et Jotomon-sama avaient déjà été détournées vers un bac, plus haut sur la rivière. Ils ont retrouvé Jotomon-sama en face du bac, mais ce dernier était sur l’autre rive et la corde de halage gisait sur leur rive. Aki-san a fait preuve de ses qualités athlétiques en traversant la rivière à la nage avec la corde, puis en ramenant le bac. Lors de son retour, quelqu’un a tenté de décrocher le cordage de son pylône d’amarrage mais s’est enfuit apeuré lorsque Moshibo-san a fait preuve de son impressionnante dextérité à l’arc. Aki-san a alors pisté le monstre, utilisant ses connaissances de chasseur et son intuition. Finalement ils ont retrouvé le monstre et l’action combinée de Moshibo-san, Aki-san et Yoshiro-san a rapidement permis de le terrasser. L’affaire aurait presque été anecdotique si, peu après, Jocho-sama et Otado-san, montés sur des destriers Shinjo, n’avaient surgi avec un garde blessé en croupe du fils du gouverneur. Apparemment, ils avaient été attaqués par un groupe d’hommes de main obéissant au bandit Insaisissable, hommes qui les poursuivraient. Seules leurs montures auraient permis au trio d’échapper momentanément à leurs poursuivants. Tout le monde a alors fait retraite vers la ville - le pont précédemment impraticable sans danger ayant été incroyablement réparé ! A noter que Genshi-san avait abandonné Jotomon-sama en face du bac ; mes collègues n’ont vu aucune trace d’elle sur l’autre rive et elle est apparemment rentrée saine et sauve en ville.
La question qui se pose est : Insaisissable est-il responsable de la présence de l’ogre, ou a-t-il suffisamment d’informateurs en ville, avec des moyens de communication rapide, pour saisir une telle opportunité de monter une embuscade contre Jocho-sama ? Ou bien serait-ce simplement qu’il se terre à proximité de ce village, auquel cas l’information aurait pu lui parvenir plus facilement ? Dans tous les cas, cette opération ne ressemble en aucune manière à celles qu’il a mené jusqu’ici : ces attaques étaient clairement préméditées et montées avec un grand soin et une extrême rigueur, au point que celle-ci ressemble presque à l’œuvre d’un amateur.

Guerre des gangs ?
L’incident de l’ogre n’a pas été élucidé et nos enquêtes n’ont toujours pas avancé ces derniers jours, mais peut-être certaines choses vont-elles enfin changer : un messager est venu nous chercher suite à l’attaque d’un entrepôt ; en temps ordinaire, une telle affaire relèverait des magistrats locaux, mais l’entrepôt en question appartient à la marchande Vigilante, laquelle d’après les notes de Shigeko-sama serait une trafiquante d’opium sous la coupe de Soshi Seiryoku. De l’opium soi-disant médicinal aurait été volé ou détruit à la suite d’une attaque menée par deux cavaliers qui avaient des complices dans une jonque proche des quais. La description de la monture d’un des assaillants est accablante : la bête ressemble exactement à la monture Shinjo de Bayushi Otado (que mes collègues ont pu voir lors de la chasse à l’ogre et, de plus, généralement fameuse du fait de la course qui a opposé Otado-san à feu Ide Michifune et décrite dans le journal de l’opiomane) ; j’ai aussi découvert sur place un pendentif en argent en forme de dauphin. J’ai gardé cette découverte pour moi initialement. Yoshiro-san, Aki-san et Moshibo-san sont allés faire un tour du côté de la résidence de Korechika-sama : ils nous ont rapporté qu’il y avait des gardes dans la rue, refusant l’entrée à quiconque.
Aiko-sama et moi sommes en leur absence allés à ‘L’Etoile d’Argent’ : le pendentif (ou un exactement similaire) a été acheté par Otado-san. Comme les autres ne revenaient pas, Aiko-sama et moi-même avons envoyé un message demandant instamment une audience auprès de Korechika-sama en y joignant le pendentif ; nous espérions pouvoir faire pression sur Korechika-sama. Mais la réponse a été que le seigneur Korechika est indisponible pour le moment mais qu’il donnera suite aussitôt que possible.
Accessoirement, nous avons appris que Yogo Osako est partie au palais du gouverneur en compagnie du shugenja habituellement présent lorsque la torture est utilisée pour susciter les aveux des criminels.

Publié : 09 août 2005, 14:45
par Kitsuki Katsume
Chapitre 8 – Ashidaka Naritoki : piégeur piégé ou magistrat corrompu ?

Nous avons eu une longue discussion entre nous sur la signification des événements et la conduite à tenir mais il n’en est pas ressorti de consensus ou de conclusion claire. Finalement nous avons décidé de ne pas envoyer de rapport immédiat à Yogo Osako au sujet de l’attaque de l'entrepôt de Vigilante. Il nous faut d’abord éclaircir les choses. Et notamment par rapport aux missions qui nous ont été confiées, dont la première est de découvrir qui est l’assassin d’Ashikada Naritoki. Demain, nous essaierons d’interroger l’esprit de Naritoki-sama par l’intermédiaire de Kitsu Senshi, dont Aiko-sama a une nouvelle fois sollicité l’aide.
Cet après-midi a été bien calme après l’excitation du matin. Notre ami Crabe est parti dans les quartiers populaires : il tâche de rencontrer les soldats du feu et de se renseigner en particulier sur les ninja. Musashi-sama et Yoshiro-san ont cherché à voir la ronin Colombe, mais ils ne l’ont pas trouvé à sa résidence. Ils ont laissé un message à un voisin avec une invitation à venir prendre le thé à l’hôtel de ville le lendemain matin. De son côté, Moshibo-san a examiné les archives dont nous disposons pour voir s’il existait une corrélation entre les attaques ninja et les marchands attaqués et leur(s) protecteur(s). Pas de résultat probant. Aiko-sama a consulté des cartes de la région pour examiner les positions des lieux des attaques d’Insaisissable ; encore une fois, pas de conclusion déterminante. Enfin, je me suis pour ma part chargé des tâches administratives courantes.

Aujourd’hui est un nouveau jour, et il nous a pour une fois apporté plus de réponses que de questions comme je vais le relater.
Nous ruminions toujours l’affaire de l’attaque de l’entrepôt. Yoshiro-san est retourné voir Vigilante ; selon lui elle serait fébrile et il pense pouvoir la pousser à nous avouer ce qu’elle sait. Il est vrai qu’elle semblait nerveuse. Lorsqu’il est revenu, il n’avait rien appris de concret, mais nous a précisé qu’il avait senti son interlocutrice effrayée, comme si elle se sentait surveillée, et ce malgré l’absence de toute tierce personne dans la pièce où elle l’a reçu. Il a noté qu’il avait essayé en partant de suggérer que nous serions en possibilité de l’aider, mais il n’est pas certain qu’elle l’a compris.
En l’absence de Yoshiro-san, Musashi-sama a reçu Colombe. Rien de substantiel n’est ressorti de l’entretien si ce n’est que nous connaissons désormais ses tarifs : 2 koku/mois, plus en cas de danger particulier. Malgré tout, Musashi-sama pense que Colombe est aussi digne de confiance qu’un ronin peut l’être.
Je profite de la matinée pour tenter à mon tour – et malheureusement sans plus de résultat - de discerner quelque lien entre les victimes des ninjas dans les rapports. La seule chose que j’ai remarquée sinon est que la relève de la garde affectée au Palais de Justice n’a pas été effectuée... Etrange. J’en fais part à mes collègues magistrats. Aiko-sama est allée discuter avec un sous-officier, qui lui a appris que la garde-tonnerre est mobilisée à l’extérieur de la ville, mais qu’il ignorait pour quelle raison. Elle a interrogé ensuite le capitaine en poste. Voici en substance le dialogue :
« Capitaine-san, on m’apprend que la garde-tonnerre a été mobilisée à l’extérieur de la ville… Pour quelle raison ?
-C’est à cause de l’approche du festival Bon, Magistrat-sama. On craint une attaque d’Insaisissable », lui répond tranquillement l’officier.
La Lionne, d’une voix très douce mais glaciale : « Vous vous moquez de moi, capitaine-san ?
- Je, euh…, » bredouille le capitaine, qui finit par expliquer qu’en fait les troupes protègent les champs d’opium.
« Vous prévoyez un convoi d’opium ? » lui demande sèchement Aiko.
« Euh, non » lui répond le capitaine. Visiblement il se demande de quels renseignements elle dispose.
« La prochaine fois évitez de me servir vos fables. Ce sera tout, capitaine », le congédie la magistrate.
Je gage qu’à l’avenir, les gardes-tonnerre feront un peu plus attention ; leur attitude me laisserait presque croire que ces Scorpions ont pris l’habitude de prendre l’honorabilité de nos frères du Lion pour de l’aveuglement et de la stupidité ! Ils devraient tout de même se rendre compte que des aveugles ou des imbéciles n’auraient pas acquis la réputation de stratèges et de tacticiens qu’ont les généraux du Clan du Lion.
Sur ces entrefaites, Matsu Aiko, quant à elle, s’en est allé sur les remparts examiner les mouvements des troupes, sans arriver à discerner un dessein évident. La meilleure hypothèse d’explication de ces étranges manœuvres, nous devions la trouver ultérieurement dans le journal d’Ashikada Naritoki…

Un peu plus tard, Aiko-sama s’est rendu à ‘L'Etoile d'Argent’, bijouterie que nous avions déjà visitée, et a découvert que sa propriétaire Shiho est la "Chère Amie" du journal de l'Opiomane. Ses affaires ne sont plus aussi florissantes depuis la disparition de Shiba Shonagon, protectrice officielle de la boutique. Ce rôle revient maintenant à l’oncle de cette dernière, Kinto, qui étant plus en retrait de la vie mondaine ne contribue pas autant à l’expansion de son commerce… Par acquis de conscience, Moshibo-san a rendu néanmoins visite à son compatriote Kinto-sama pour vérifier que son nouveau rôle de protecteur de ‘L’Etoile d’Argent’ ne lui cause aucun désagrément, et l’historien l’a assuré qu’il est parfaitement satisfait de l’état des choses. Aucune intervention de notre part n’est donc requise.
Avec un petit rire intérieur, je réalise que la boutique est maintenant pourvue grâce à mon aide - involontaire - de deux nouveaux protecteurs dans la personne de Musashi et de son épouse : en effet j’avais suggéré à Shiho de venir présenter ses bijoux à Amako-sama, ce qu’elle a fait, en les vendant largement en dessous de leur valeur… Je ne suis pas certain que cela me plaise ; certes, je n’avais pas réalisé ce que je suggérais lorsque j’ai fait cette proposition, mais le résultat me laisse mal à l’aise. Quant à l’explosion de Musashi-sama ou au mépris d’Aiko-sama s’ils apprennent ma responsabilité dans cette affaire, je n’ose même pas l’imaginer. Je crois que j’essaierai de remédier discrètement et en privé à cela.

D'ici un peu plus d’une semaine se dérouleront à nouveau les festivités du festival Bon. Cette fête me laisse un souvenir mitigé eu égard aux évènements. Néanmoins, cette année, le Gouverneur donne une réception où nous serons parmi les invités d'honneur, en commémoration de nos exploits de l'année précédente. Nous avons aussi appris qu’il y aura à cette occasion un affrontement de poètes entre Iuchi Michisuna (local) et Kakita Yokosa (cour Impériale), avec arbitrage de Asahina Okuni, et que des personnalités de renom seront présentes : le Champion d'Emeraude, à qui nous pourrons faire notre rapport mensuel, et Bayushi Kachiko, la belle et un tantinet sulfureuse épouse de Shoju-sama, Daimyō du clan du Scorpion.

Entretien avec un mort
Nous avions décidé donc d’interroger ce soir l’esprit du défunt magistrat par l’intermédiaire de Kitsu Senshi. Après nous avoir prévenu que l’esprit ne serait pas forcément très coopératif, Kitsu-sama nous a éclairé sur la meilleure façon de procéder. Pour interroger l’esprit d’un défunt, les circonstances les plus favorables sont de disposer de ses cendres, ou de l’interroger sur l’autel familial. Mais récupérer ses cendres auprès de sa veuve, maintenant repartie pour Otosan Uchi prendrait au moins une quinzaine de jours, et solliciter l’aide du cousin de Naritoki, Ashikada Michitaka nous paraît trop risqué. D’après les notes dont nous disposons, l’individu est un ivrogne, un bouffon, en bref nous paraît peu fiable. Donc, même si la durée de l’entretien sera plus brève, nous avons décidé de pratiquer le rituel au palais, dans le sanctuaire des ancêtres de Yoshiro-san.
Kitsu-sama a expliqué ensuite à Moshibo-san le rituel à observer et les précautions à prendre. En effet, quand elle aura pris contact avec l’esprit du défunt, celui-ci va s’exprimer par sa bouche ; elle sera donc dans l’incapacité d’intervenir sur le déroulement de la cérémonie.
La vieille shugenja Lion, aidée de Moshibo-sama, a allumé de l’encens, des chandelles, et a disposé divers objets sur l’autel. De notre côté, nous avons préparé la liste des questions que nous souhaitons poser à Naritoki-sama. Nous avons décidé que Kakita Yoshiro, en sa qualité de Grue, serait le meilleur interlocuteur pour Naritoki-sama, les autres magistrats étant présents mais en recul par rapport au yoriki.
Assise en lotus, Kitsu Senchi semblait méditer, quand un frisson la secoua et sa posture changea. Elle se tenait à présent bras et jambes plus écartés, le menton incliné, et semblait nous toiser du regard. Puis elle demanda d’une voix méconnaissable et dure : « Qui êtes-vous ? »
Kakita Yoshiro s’est présenté, s’introduisant comme yoriki des Magistrats d’Emeraude présents. L’esprit lui a coupé la parole et lui a ordonné sèchement de préciser l’identité de chacun ; comme Yoshiro-san s’exécutait, son interlocuteur a fait un commentaire désobligeant sur le choix effectué par le Champion d’Emeraude. Visiblement, la conversation était mal engagée.
Yoshiro-san a continué, avec sa diplomatie habituelle, et lui a posé la première question : Naritoki-sama avait-il un journal ou des écrits secrets ? L’esprit a répondu de façon oblique et nous comprenons que ce journal existe (mais où ?), et qu’il n’est pas à mettre entre toutes les mains.
Yoshiro l’a ensuite interrogé sur les circonstances de son décès. Naritoki a répondu : « J’étais dans le palanquin, je n’ai rien vu. J’ai juste entendu Sans-Détour prononcer quelques paroles un peu sèches et étonnées : "Vous ici ?..." suivies d'un cri de douleur ».
Ensuite, comme se parlant à lui-même, Naritoki a marmonné : « Les idiots ! Ils ont refusé ma Légion… »
Un tremblement a alors secoué Kitsu-sama. Il était clair que notre entretien touchait à sa fin. La dernière remarque de Naritoki semble curieusement philosophique puisqu’il a parlé de l’importance de l’Amour… puis Senshi-sama s’effondra, inconsciente mais indemne.
Pendant que Moshibo-san prenait soin d’elle, nous avons conclu de cet entretien un peu frustrant que Naritoki a un journal secret, et que vraisemblablement il l’a confié à son épouse ou à une maîtresse. La rumeur veut en effet que l’ancien magistrat ait été un familier de la ‘Maison des Histoires Etrangères’.
Aller rencontrer la veuve de Naritoki est possible mais nous demanderait à nouveau une semaine de délai rien que pour nous rendre dans la capitale. De plus, Yoshiro nous confie un peu plus tard qu’il a échangé des missives avec celle-ci, et qu’elle n’a connaissance d’aucun journal secret. Moshibo, qui s’est déjà rendu à la ‘Maison des Histoires Etrangères’ à plusieurs reprises, et Yoshiro se sont portés volontaires pour aller s’entretenir avec la gaijin Magda, la propriétaire des lieux.



Où nous en apprenons long sur le trafic d’opium
Ce matin, je me suis rendu chez Kinto-sama pour discuter d’herboristerie et il m’a retenu pour déjeuner. A suivi une discussion un peu bizarre sur l’Ordre Céleste et la place des eta : pour la plupart des samurai ils sont des non personnes, mais ce n’est pas exactement mon attitude ; Kinto-sama semble aller plus loin encore : selon lui, toutes les personnes auraient un poids égal dans l’ordre de l’univers ! Les relations privilégiées que j’entretiens avec certains eta, et le fait que je les traite comme des êtres humains semblent lui avoir suggéré que je pourrais partager son idéologie. Je ne l’ai pas contredit, mais je suis ressorti troublé de cette visite : Kinto-sama serait-il en train de sombrer dans la sénilité ? J’ai du mal à l’imaginer complotant contre l’Empereur mais il faudra que j’en discute avec Moshibo-san ; les divagations d’un vieillard ne doivent pas apporter la honte sur sa Famille et son Clan, et s’il s’agit d’une affaire plus grave, il nous convient de le surveiller de très près afin de démasquer ses éventuels complices.
De leur côté, nos deux amis ont donc pris la direction de l’île de la Larme. Magda a reconnu aisément que l’ancien magistrat était un familier des lieux - il revenait de chez elle le soir de son assassinat ! - et même qu’il avait l’habitude d’écrire chez elle, dans sa chambre. En revanche elle n’aurait connaissance d’aucun journal ou écrit, et elle était visiblement sincère. Les deux enquêteurs ont fait une enquête approfondie sur les lieux, qui leur a pris le reste de la matinée. Ils sont rentrés bredouilles mais néanmoins d’excellente humeur. Il n’est pas difficile de deviner que leur « enquête approfondie » a dû dévier quelque peu… Quand ils m’ont relaté les faits, j’ai aussitôt mis le doigt sur la faille de leur enquête : ils n’ont pas demandé à Magda si Naritoki-sama lui avait fait des cadeaux. En effet le journal doit logiquement être chez Magda, mais à son insu. Je suis donc aussitôt reparti pour rendre visite à Magda.

Comme je l’ai par la suite appris, l’intervention de Yoshiro-san a eu un effet remarquable sur Vigilante car, pendant nos absences, Musashi-sama et Aiko-sama ont vu arriver celle-ci au Palais de Justice, encore plus nerveuse que d’habitude, et elle a demandé à parler à Yoshiro-san. Nos deux magistrats lui ont proposé leur assistance, mais Vigilante a décliné : elle veut parler à Yoshiro-san en personne. La Lionne lui a alors proposé de la faire prévenir dès le retour du yoriki. Après mon départ, Musashi-sama, son homme de confiance et Yoshiro-san se sont dirigé vers l’entrepôt de Vigilante. Voici la scène et ses conséquences telles que j’ai pu l’apprendre par leurs récits à mon retour :
Par souci de discrétion - il est évident de par son comportement que Vigilante se sent épiée en permanence - l’homme de confiance de Musashi-sama va prévenir la marchande avec un message écrit, et celle-ci le suit donc à l’extérieur jusqu’au coin de la rue où l’attendent nos deux amis.
Soudain un bruit de cavalcade : c’est un homme au visage voilé, armé d’un no-dachi, qui surgit au galop au bout de la rue, et commence à dégainer. Vigilante et le suivant de Musashi-sama, inconscients du danger, sont sur son chemin. Musashi-sama et Yoshiro-san crient pour les alerter tout en se ruant en avant, Musashi-sama sabre au clair vers le cavalier, Yoshiro-san vers la marchande. Le serviteur pousse Vigilante sur le côté, ce qui lui évite de se faire faucher par le no-dachi que le cavalier brandit en guidant sa monture des genoux, mais n’empêche pas qu’elle soit piétinée par le cheval. Musashi-sama frappe l’agresseur, mais se fait toucher en retour d’un revers. Son adversaire, blessé au côté, lâche son sabre avec un cri de douleur et, plié en deux sur l’encolure de sa bête, disparaît ventre à terre. Musashi-sama, haletant, l’épaule en sang, le voit disparaître au bout de la rue.
Yoshiro-san accourt au chevet de Vigilante : elle est blessée, choquée, mais vivante, et tremble comme une feuille. Visiblement elle était déjà à bout, et ce dernier événement est la goutte qui fait déborder le vase. Yoshiro-san tire avantage de la situation et lui promet de la protéger et de l’envoyer finir ses jours dans un monastère du clan du Dragon. Musashi opine, et la petite troupe éclopée rentre en chaise à porteurs jusqu’au palais.
J’ai cru comprendre que Dame Amako, qui prenait le thé en compagnie d’Aiko-sama et de Moshibo-san lorsque les nouvelles de l’attaque sur Vigilante et de la blessure de son époux sont arrivées, aurait été durement éprouvée par les kamis.
Arrivée au palais, Vigilante est interrogée, et elle se met à parler comme une digue longtemps éprouvée qui cède d’un coup. Elle nous livre en vrac tout ce qu'elle sait sur "son" réseau – en fait celui de Soshi Seiryoku, bien sûr : entrepôts, lieux de raffinage, liste d'une cinquantaine de personnes impliquées directement...
Elle nous donne aussi un aperçu plus global sur le marché de l'opium : celui-ci est dominé par trois cartels, qui se partagent l’Empire géographiquement. Les deux autres cartels seraient contrôlés par Bayushi Korechika et... le Gouverneur, Hyobu-sama. Le cartel de Soshi-san semble le plus faible des trois. Il alimente les clans de la Licorne, du Phénix et du Dragon, les plus lointains, et certainement de ce fait les moins intéressants pour le trafic. Aiko-sama reste effarée par l’ampleur et l’impact du trafic, d’une énormité qui touche à l’obscène.

C’est à ce point que j’ai rejoint mes collègues. Lorsque j’ai été reçu par Magda, j’ai tout d’abord demandé si Naritoki-sama ne lui aurait pas offert de meubles, mais la fouille de ceux-ci après sa réponse affirmative a été décevante. J’ai ensuite demandé s’il ne lui aurait rien offert d’autre, en suggérant que, si elle m’aidait, je saurai en retour lui en être reconnaissant (nous savons depuis sa première rencontre avec Moshibo-san qu’elle souhaiterait voyager dans l’Empire, et elle a besoin pour cela des passeports de voyage que seul un magistrat d’Emeraude peut délivrer) ; elle m’a alors avoué qu’après la visite de mes collègues, elle s’est rappelé que Naritoki-sama lui avait en particulier offert une harpe, et dans un compartiment secret aménagé dans le cadre de celle-ci elle a trouvé des notes. Je les ai lues sur place. Les secrets que j’y ai découverts sont si lourds que j’ai décidé en mon for intérieur de les garder pour moi. Néanmoins l’énormité du poids qui m’accable doit transparaître, car mes compagnons se tournent vers moi, et leur regard muet me questionne.

Aussi, après une courte dispute avec Yoshiro-san, je leur annonce que j’ai bien trouvé le journal d’Ashikada Naritoki, mais que son contenu est si explosif que je répugne à le leur communiquer. Je sais en effet trop bien quel dommage ces connaissances pourraient avoir pour les plus honorables d’entre nous, et en particulier Aiko-sama.
Néanmoins, suite à leurs questions, je me résous à leur en donner un résumé. Ce journal confirme notamment tout ce qui a été dit par Vigilante sur le trafic d'opium. Naritoki-sama non seulement ne s'opposait pas à ce trafic, mais il l'a directement aidé... Et pendant un temps, les "ninja" de Ryoko Owari ont été plus ou moins sous sa coupe, avant d'échapper à nouveau à son contrôle.

Voici de façon plus détaillée un résumé du contenu de ces notes :
A) Le journal mentionne les aspects stratégiques du trafic d'opium: Seiryoku-san exportait de l’opium au clan du Dragon et à celui de la Licorne – en quantités relativement restreintes par rapport aux autres clans - et au lointain clan du Phénix. Le gouverneur Hyobu-sama supervisait le trafic d’opium à destination du clan du Lion, de la Grue - dont Otosan Uchi, et de la Mante, tandis que Bayushi Korechika se chargeait des convois à destination du clan du Crabe et du Scorpion. Naritoki-sama y écrit avoir encouragé, voire aidé, Korechika-sama à diversifier ses moyens de transport et ses réseaux de distribution; en particulier en réseaux terrestres. Il soupçonne que Korechika-sama, qui a proposé d’échanger son contrôle du Scorpion contre celui de la Mante, voudrait utiliser les liens qu’il aurait dans ce Clan mineur pour faire passer de la drogue "bon marché" à Otosan Uchi et chez les Phénix, et de concurrencer ainsi les autres cartels sur leur terrain.
La seule indication pratique sur le trafic d’opium supervisé par Korechika-sama est que celui-ci transite par bateau dans un village appelé le Village de la Nécessité. Rien de concret dans le journal sur les réseaux de Hyobu-sama. Apparemment, les réseaux de Seiryoku-san seraient terrestres, ceux de Korechika-sama étaient à l'origine surtout fluviaux, tandis que Hyobu-sama avait à la fois accès aux transports maritimes et terrestres.

B) En ce qui concerne les ninja, ils ont effectivement été le principal objectif de Naritoki-sama, mais pas pour les éliminer. A l'origine, il avait conclu un accord avec leur chef, (une femme ?) du nom d'Ayako : il les laissait faire leurs extorsions dans les quartiers non nobles, et en échange leur chef lui lâchait quelques têtes de temps en temps et ne faisait pas de remue-ménage auprès des nobles et de ceux qu'ils protègent. Malheureusement Ayako a été tué(e) et celui ou celle qui a pris sa suite n'a pas renouvelé l'accord. L'idée de Naritoki-sama semble avoir été la suivante : identifier un lieutenant de ce nouveau chef, le corrompre et le pousser à éliminer son chef (avec une éventuelle aide du magistrat), et reprendre les affaires du début avec un type qu'il contrôlerait. Il avait réussi à remonter la piste vers un certain Fluet mais, en le suivant, a découvert que ce dernier semblait le prendre pour un guignol et vouloir le faire chanter; lorsqu'il est alors intervenu avec Sans-Détour et Gras-Double, l'action a mal tourné : les trois "ninja" présents ont été tués (épisode de l'homme au crâne mou) et Naritoki-sama a perdu toutes ses pistes.

C) Kaze, le voleur invisible, n’est pas évoqué.

D) Il y a peut-être quelque chose à creuser concernant la mort de Ide Michikane : Naritoki-sama est intervenu auprès de Baranato-sama pour qu'il "ne fasse rien de stupide et d'irréfléchi". A voir avec la famille Ide donc.

E) Insaisissable l'énervait profondément, mais il n'a pas de piste. Il fait une hypothèse quant à l'attaque sur la rivière : serait-il possible que celle-ci ait été perpétrée par un pirate usant du nom du bandit et non Insaisissable lui-même ? Il se demande même si Insaisissable n'aurait pas lui-même arrangé cela avec un pirate. Avantages : pour Insaisissable, être publiquement ailleurs sous sa véritable identité; pour le pirate, la justice court après Insaisissable et il lui est plus facile de s'échapper, sans compter le fruit du butin. Naritoki-sama est persuadé qu'Insaisissable est un noble, mais même pour un expert en l'art de la guerre, l'attaque fluviale lui semble difficile à avaler en plus de toutes les autres qualités tactiques et stratégiques démontrées par Insaisissable.

F) Naritoki-sama mentionne également dans son journal qu'il a demandé au Champion d'Emeraude l'envoi d'une Légion d'Emeraude pour cerner la région et arrêter Insaisissable après que ce dernier a attaqué le convoi d'armes. Hyobu-sama a usé de ses contacts à la cour (Bayushi Shoju, daimyō du Scorpion, en particulier), soutenu par Korechika-sama et Seiryoku-san, pour que cette requête soit déniée. Naritoki-sama était apparemment vert de rage à la suite de cela et c'est la dernière entrée du journal : il en était au point qu'il avait décidé de laisser faire dans l'affaire Insaisissable, et peut-être même de ne pas faire preuve de bonne volonté dans leurs cas. Je ne pense pas qu'il ait eu l'intention de les trahir, mais peut-être que certains d'entre eux ont cru cela, d'où un bon motif pour le faire assassiner.

G) Le journal de Shiba Shinagon : vu ce qu'en dit Naritoki-sama (qui n'a vu que la version avec les alias, mais a reconnu à la fois les noms ainsi cachés et l'auteur), il semblerait qu'il considérait les infos qui y sont rapportées comme plutôt justes. Il a apparemment cherché à discréditer le "roman" en temps que source de vérité, mais il le considérait comme un problème peu important.

H) De nombreuses remarques peu flatteuses concernant Magda; l’ancien magistrat la voyait plus comme un objet que comme une personne. Par contre, je pense qu'elle en sait plus qu'elle ne le croit. Il faudra que je la ré-interroge maintenant que j'ai lu le journal.


Suite à ces accablantes révélations, une vive discussion s’engage. Etonnament, ce n'est pas la Lionne la plus extrémiste, mais plutôt notre pacifique shugenja Phénix. Il est partisan de profiter de toutes ces infos pour donner un rude coup au trafic d'opium, en commençant par démanteler le réseau de Seiryoku-san, ou du moins ce que nous en connaissons, et tonne : "Si on ne fait rien, ils vont tous penser qu'on ne va pas intervenir et que le trafic peut continuer comme avant !" Néanmoins, j'ai l'impression que dans la plupart des esprits, Korechika-sama est notre plus dangereux adversaire ; je crois que c’est sous-estimer Hyobu-sama, mais Korechika-sama est certainement le plus agressif des trois en ce qui concerne l’expansion de ses affaires.

Publié : 09 août 2005, 14:49
par Kitsuki Katsume
Chapitre 9 – Descente à Ryoko Owari

Il est rapidement ressorti que nous souhaitons tous nous attaquer à ce réseau de trafiquants que le témoignage de la marchande Vigilante nous donne l’opportunité de démanteler. Par contre, deux autres points ont nécessité de longues discussions : le sort de Vigilante, et la stratégie à employer contre les criminels.
Aiko-sama et moi-même n’apprécions pas réellement que Musashi-sama et Yoshiro-san aient cru bon de promettre la vie sauve à celle qui a, de son propre aveu, dirigé l’aspect commercial des opérations de son cartel. Malheureusement la parole de notre collègue et du yoriki a été donnée, et nous ne pouvons rebrousser le cours du temps. De plus, sans cet engagement, peut-être la criminelle ne nous aurait-elle pas livré spontanément tous ces renseignements. Après d’âpres discussions, nous avons fini par accepter que la marchande ne sera pas pendue : elle devra être marquée comme trafiquante d’opium puis exilée dans un monastère de notre choix. Aiko-sama souhaite par ailleurs que cette décision ne soit pas rendue publique, et nous avons accepté ceci, mais je doute sincèrement que nous puissions tenir cette information secrète.
Le plan d’attaque lui-même nous a demandé de nombreuses heures et a occasionné quelques réflexions acerbes. Notre problème principal est le manque de moyens humains auquel nous sommes confrontés : nous sommes quatre magistrats, et nous avons à notre disposition Yoshiro-san, Aki-san, Mesodsu-san, ainsi que la ronin Colombe, que Musashi-sama a fait mander et a engagé suite à l’attaque sur Vigilante. Nous pouvons par ailleurs compter sur la coopération des quinze gardes-tonnerre qui sont habituellement stationnés à l’Hôtel de Ville. Malheureusement, nous ne faisons encore moins confiance au gouverneur depuis que j’ai retrouvé le journal de Naritoki-sama, du moins en ce qui concerne le trafic d’opium. Comme par ailleurs une grande partie de la garde-tonnerre est en manœuvre à l’extérieur de la ville, apparemment pour protéger les champs de pavot (d’Insaisissable ou d’éventuelles déprédations par l’un ou l’autre des cartels concurrents, peu importe), cela nous donne une excuse pour ne pas y faire appel. La contrepartie évidemment est que son potentiel humain ne sera pas à notre disposition. Diverses hypothèses sont envisagées : demander l’aide de samurai isolés, telle que l’honorable Ikoma Yoriko, ou de personnalités un peu plus conséquentes, telles Kitsuki Jotomon ou Ide Baranato, est évoqué, mais dans le meilleur des cas nous doublerons le nombre de personnes à notre disposition. De plus, le facteur temps est important, et nous ne souhaitons pas dévoiler trop nos objectifs de peur que des informations filtrent. Et ce sont justement ces objectifs qui rendent notre absence d’hommes de main si critique : en effet, Vigilante nous a révélé l’existence de quatre entrepôts, l’un situé dans le quartier marchand et gardé par des samourai de la famille Soshi, les trois autres sur les quais dans le quartier des pêcheurs et sous la protection de ronin et de kajinin issus dans un cas de l’organisation des Avaleurs de Feu, dans les deux autres des soldats du feu du Fil de l’Instant. Vigilante a aussi révélé l’existence de quatre raffineries situées à l’intérieur du quartier des pêcheurs, où l’opium médicinal est transformé en opium à fumer ou en « vide liquide » (une forme particulièrement puissante de la drogue dont le principe est dissout dans de l’alcool que boit le consommateur) ; enfin, il y a quatre chefs d’équipe qui supervisent les opérations et qui ont leurs résidences dans le quartier des marchands, deux non loin du quartier noble et du pont des amants ivres, et les deux autres tout au nord, à proximité du pont du fil de l’instant.
Finalement, alors que la nuit était déjà tombée, nous nous sommes mis d’accord sur la stratégie suivante. Nous nous rendrons à l’aube à l’Hôtel de Ville où nous réquisitionnerons les gardes en poste ; si Yogo Osako n’est pas encore sur place, très probable à une heure aussi matinale, nous lui ferons porter un message l’avertissant de la raison pour laquelle nous avons exigé l’aide des gardes, et lui indiquant l’entrepôt Soshi où nous allons intervenir. Moshibo-san, son yojimbo, et deux gardes-tonnerre iront neutraliser les chefs d’équipe habitant au nord, puis ils redescendront sur l’entrepôt Soshi avec leurs éventuels prisonniers. Aiko-sama, Ikoma Yoriko (contactée par Aiko-sama), moi-même et huit gardes nous rendrons justement à cet entrepôt ; notre apparition en plein jour, accompagnés de gardes-tonnerre, devrait nous permettre d’intervenir en douceur. Nous utiliserons les prisonniers que nous ferons pour commencer à procéder à la destruction de la drogue saisie sur place en attendant l’arrivée de Moshibo-san ; à ce moment-là, nous laisserons quatre gardes en charge sur place et nous réquisitionnerons un ou des bateaux sur les quais pour traverser le fleuve en direction de l’entrepôt le plus central situé sur l’autre rive. Musashi-sama, Yoshiro-san, Aki-san, Colombe et les gardes restants se rendront tout d’abord au dojo de Jotomon-sama ; Musashi-sama tentera d’obtenir son aide personnelle, ainsi que celle de ses étudiants présents si possible. Si des étudiants sont recrutés, ils seront envoyés à pied vers le plus au sud des entrepôts situés dans le quartier des pêcheurs. Pendant ce temps, le groupe restant se séparera en deux, l’un emmené par Musashi-sama et Yoshiro-san, l’autre par Aki-san et Colombe, et ils se rendront chacun chez un des chefs d’équipe habitant non loin. Laissant un ou deux gardes sur place pour surveiller les maisonnées, ces deux groupes se retrouveront ensuite au pont des amants ivres : les magistrats et leurs yoriki, ainsi que Jotomon-sama si elle est là, se rendront alors en toute hâte et à cheval jusqu’à l’entrepôt ciblé pour leur opération initiale, les gardes-tonnerre étant chargés de s’y rendre le plus vite possible à pied. Si tout se déroule bien, après avoir sécurisé cet objectif et en y avoir laissé quelques hommes, les autres se dirigeront vers l’entrepôt central où nous les retrouverons. Une nouvelle fois, une partie du groupe restera sur place tandis que les autres procéderont vers le dernier entrepôt. Dans tous les cas de figure, nous ne nous attendons pas à arrêter de criminels lors de ces dernières étapes, car la nouvelle de notre intervention se sera certainement propagée à ce moment-là ; le but sera alors de s’assurer que les stocks de drogue ne s’évaporent pas eux aussi dans la nature. De même, les raffineries elles-mêmes, dont le matériel est coûteux et spécialisé, donc important, seront investies plus tard, car leur déménagement nécessiterait d’après Vigilante jusqu’à trois semaines.
L’opération s’est dans l’ensemble bien déroulée : il n’y a eu qu’un accroc sérieux. Je vais brièvement résumer les faits. L’appréhension des chefs d’équipe n’a pas posé de problème particulier : l’un d’entre eux a bien cherché à s’enfuir en sautant d’une fenêtre, mais les gardes postés par Musashi-sama justement pour prévenir ce genre d’éventualité n’ont pas eu de difficulté à arrêter l’homme. Seul Aki-san n’a pas trouvé son oiseau au nid ; il aurait peut-être pu aussi procéder avec un peu plus d’élégance, mais il est vrai que, face à des gens qui bafouent aussi clairement la loi, mieux vaut employer plus de force que nécessaire que le contraire : eux en effet ne vous feront aucun cadeau et étant tombé si bas, ils n’auront aucune raison d’agir avec honneur. Notre arrivée à l’entrepôt Soshi a lui aussi bénéficié de l’effet de surprise ; voyant que le rapport de force n’était pas en leur faveur, les samurai sur place ne nous ont opposé aucune résistance, et la drogue se trouvait bien où notre informatrice nous l’avait annoncé. Nous avons alors arrêté le personnel heimin et leur avons ordonné de procéder à la destruction du « vide liquide » et de rassembler les produits à fumer ; Aiko-sama a de son côté ordonné aux samourai de prévenir leur maîtresse, Soshi Seiryoku, de « l’abus de confiance » dont elle avait été « victime », et de leur rapporter leur propre incompétence, puisque tout cela s’était fait apparemment « à leur insu ». Nous savons que tout cela n’est pas la vérité, mais c’est le seul moyen que nous avons pour sauvegarder les apparences et essayer d’obtenir de façon indirecte que ces samurai indignes soient punis. Lorsque Moshibo-san et Mesodsu-san nous ont rejoints, nous avons traversé le fleuve, laissant sur place quatre des gardes-tonnerre qui nous accompagnaient ; notre seule difficulté a été de trouver une embarcation (à l’avenir il faudra penser à ce genre de problème, car il pourrait s’avérer beaucoup plus critique que dans le cas présent).
Sur l’autre rive, nous avons retrouvé Jotomon-sama, Musashi-sama, Aki-san et Colombe. Ils avaient, malgré notre absence, réussi à capturer les criminels qui opéraient ici, à l’exception de deux qui avaient succombé à la lame de Jotomon-sama. C’est à cette occasion que nous avons appris ce qui s’était passé au premier entrepôt : apparemment, la surprise avait bien joué mais, comme nous avait prévenu Aki-san, les Avaleurs de Feu recrutent des gens certes sans trop de scrupules, mais prêts à jouer du couteau. Malgré cela, la réputation de Jotomon-sama semble la précéder même dans ce segment de la population et, lorsque l’un des malfrats s’est retrouvé pris entre elle et Aki-san, il a choisi de charger notre yoriki. Mal lui en a pris, notre athlétique collègue a encaissé sa charge sans broncher et l’a immédiatement mis au sol d’un coup de katana. Par contre, l’action s’est déroulée beaucoup moins bien pour Yoshiro-san ; je ne sais pas s’il a été trop confiant ou s’il a seulement joué de malchance, mais le résultat a été une grave blessure qui l’a laissée à peine conscient. En fin de compte, seuls deux criminels ont été capturés : celui mis hors de combat par Aki-san, et un autre blessé par Yoshiro-san et qui n’a pas réussi à suivre ses compagnons dans leur fuite. Plus troublant, mes collègues ont laissé sur place Yoshiro-san avec seulement deux gardes-tonnerre ; j’espère que les criminels ne vont pas essayer de profiter de l’apparente faiblesse des forces de l’ordre sur place pour libérer leurs complices. De plus, nous avons continué sur cette voie dangereuse : je suis resté sur place avec trois gardes et Moshibo-san, son yojimbo et un garde sont partis pour supporter Yoshiro-san et le soigner tandis que les autres se sont dirigés vers le dernier entrepôt. Et malheureusement, ce qui devait arriver est arrivé : les criminels que mes collègues avaient chassés du premier entrepôt, voyant que seuls deux gardes-tonnerre et un yoriki hors de combat y avaient été laissés, sont revenus. Ils ont maîtrisé les deux gardes que Yoshiro-san avait mis en faction devant l’entrée principale de l’entrepôt, les deux autres portes ayant été neutralisées par des caisses. Les deux hommes ont été retrouvés inconscients plus tard, ce qui démontre que ces criminels ne tiennent pas à s’aliéner les forces du gouverneur. D’après les récits que Moshibo-san et Yoshiro-san m’ont fait après coup, ce dernier avait réussi à se cacher au retour des hors-la-loi. Lorsque Moshibo-san et ses hommes sont arrivés, les bandits se sont réfugiés à l’intérieur, espérant sans doute les surprendre à leur tour, mais la méfiance naturelle de mon collègue et un cri d’alarme du yoriki ont déjoué cette intention. Mais ce cri a aussi alerté les criminels de la présence de Yoshiro-san à l’intérieur et, dans son état, ils n’ont eu aucune difficulté à le maîtriser et à le prendre en otage. Le réalisme de Moshibo-san devant la situation, reconnaissant qu’il n’avait pas les forces nécessaires pour forcer la main des criminels, et sa sage réaction en leur rappelant qu’ils aggraveraient leur cas en tuant un représentant de la justice de l’Empire, ont probablement sauvé la vie de Yoshiro-san. Les hors-la-loi se sont esquivés par l’une des sorties secondaires et Yoshiro-san a été retrouvé inconscient parmi les immondices à l’arrière de l’entrepôt.
Au moins nos amis étaient saufs, mais nous avons découvert un petit détail : l’épée de Kakita Yoshiro, un magnifique katana appartenant à sa famille… avait disparu. Perdre cette arme dans de telles circonstances était un déshonneur énorme pour Yoshiro-san. Aussi est-il heureux qu’il se fût trouvé dans un état d’extrême faiblesse physique : ceci a permis à Aki-san de récupérer l’arme avant que son collègue ne reprenne à nouveau conscience, et ne réalise l’étendue du désastre. Je ne sais pas exactement comment il s’y est pris ; il a juste mentionné qu’il suffisait de présenter les bons arguments aux bonnes personnes, mais connaissant Aki-san, j’aurais tendance à penser que ses arguments ne sont pas de ceux qu’un diplomate userait. Quoi qu’il soit, je n’ai pas eu le temps d’approfondir l’affaire, car la journée ne se terminait pas avec notre intervention. Heureusement pour nous, Yogo Osako nous a rejoints environ une heure après la fin de l’intervention avec une trentaine de gardes supplémentaires. A ce point, Musashi-sama avait déjà organisé des badauds pour regrouper les caisses d’opium à fumer. Avec l’arrivée des renforts, nos aides bénévoles, Kitsuki Jotomon et Ikoma Yoriko, ont pu être remerciés respectivement par Musashi-sama et Aiko-sama. Moshibo-sama a alors raccompagné Yoshiro-san au palais tandis que Musashi-sama et quelques gardes supervisaient le transport de l’opium en un lieu ouvert et sa destruction par le feu. Pendant ce temps, Osako-sama, Aiko-sama, moi-même et les gardes avons pu visiter les raffineries : nous n’y avons bien sûr trouvé personne, mais le matériel présent a été confisqué et détruit. Ce dernier point est bien dommage : la plus grande partie devait bien entendu subir ce sort, mais il est regrettable que je n’ai pu conserver quelques pièces de petites dimensions qui m’auraient été utiles au laboratoire. Ceci n’aurait rien coûté et n’aurait vraiment gêné personne, mais je dois faire attention à ma réputation : Dame Amako a déjà exprimé son déplaisir que mes serviteurs eta résident au palais, et Aiko-sama m’a fait remarquer à mots à peine voilés que la réputation de chacun d’entre nous se reflétait directement sur celle de tous. Ah ! Tant pis ! Mais quel gâchis que de voir ce matériel finir en pièces !

En attendant, la tâche n’est pas terminée : notre intervention a permis l’arrestation de quinze à vingt criminels, ainsi que des familles des quatre plus importants. Nous devons maintenant obtenir les aveux d’un nombre suffisant d’entre eux pour pouvoir boucler cette partie de l’opération et émettre des avis de recherche pour ceux qui nous ont échappé ; la plupart ne seront pas pris, mais cela ne nous dispense pas d’accomplir notre devoir et de remplir nos responsabilités. Par ailleurs, lorsque nous rentrons au palais pour prendre notre repas, nous y apprenons que deux messages nous attendent. Le premier, apparemment arrivé tôt ce matin, émane de Soshi Seiryoku, et nous informe qu’elle souhaite nous rencontrer, à notre palais ou à sa résidence à notre convenance. Nous pensons tous que ce message est antérieur à notre intervention, mais cela ne change rien au fait que nous devrons bien rencontrer Seiryoku-san à un moment ou à un autre. Nous décidons donc que Aiko-sama et moi-même nous rendrons à la résidence de la shugenja.
Le second message est lui arrivé en milieu de matinée, et Bayushi Korechika nous y annonce qu’il pourra nous recevoir comme nous l’avons requis. Notre propre requête date de l’attaque sur l’entrepôt de Vigilante, et la situation a bien changé depuis. Clairement Korechika-sama était au courant de nos actions de ce matin lorsqu’il a rédigé cette missive. De plus nous sommes d’accord sur notre intention à terme de frapper le village de la nécessité, où le cartel de Korechika-sama centralise ses opérations illégales. Aiko-sama souhaitait utiliser une rencontre avec Korechika-sama pour le mettre en garde quant au mandat possible contre son fils Otado, mais j’ai réussi à la décourager d’agir ainsi. Nous ne pouvons pas accuser le seigneur Bayushi aussi directement pour commencer, et de plus, suite à notre intervention contre les affaires de Vigilante, nous ne pouvons même pas utiliser l’attaque initiale très probablement perpétrée par son fils Bayushi Otado contre l’entrepôt de Vigilante comme un moyen de pression : Korechika-sama aurait trop beau jeu de jouer les pénitents et d’arguer que son fils a agi impulsivement et illégalement (pour ne pas dire aussi de façon irréfléchie et sans grand résultat) afin d’éliminer une trafiquante de cette envergure alors que les magistrats ont jusqu’ici échoué dans leur lutte contre les trafiquants d’opium. Nul doute qu’Otado-sama aurait dû nous présenter des excuses ; mais s’il avait agi ainsi, je crois que Aiko-sama n’aurait pu se retenir de réagir impulsivement et de commettre un impair. Finalement, j’ai convaincu mes collègues qu’il n’y avait aucun avantage à se rendre immédiatement chez Korechika-sama, et que nous pouvons sans mentir lui faire savoir que notre temps est pour le moment pris par le cas en cours.
Finalement un troisième message nous est parvenu alors que nous terminions notre repas. Le gouverneur nous invite à passer la voir ce soir pour faire le point sur notre intervention de la matinée. Sur ce point il fut décidé que je me rendrai au palais du gouverneur en compagnie de Yoshiro-san. Dans un premier temps donc, Aiko-sama et moi-même avons pris le chemin de la résidence de Seiryoku-san ; Aki-san allait continuer ses enquêtes dans le quartier des pêcheurs et Moshibo-san annonçait son intention de passer l’après-midi à méditer, ce qui le laisse accessoirement sur place avec son yojimbo pour protéger Vigilante. Yoshiro-san se remet de ses blessures (et de la disparition provisoire de son katana). Enfin Musashi-sama et Colombe sont partis à la recherche du ronin Gueule-en-biais : en effet, Colombe a identifié le naginata abandonné par l’agresseur monté de Vigilante comme étant celui de cet individu après que Aiko-sama nous a rappelé qu’il avait la réputation de manier une telle arme.
La visite chez Seiryoku-san n’a pas été agréable, pour dire le moins. Elle avait bien sûr appris nos actions matinales, et nous a traités à peine poliment, en commençant par nous faire escorter en sa présence presque comme si nous étions des prisonniers. Elle semblait penser que nous avions agi avec l’appui de Korechika-sama ou de Hyobu-sama, et je ne crois pas qu’elle ait été convaincue que nous sommes nos propres maîtres. En fait, ses paroles laissent à penser qu’elle nous prend soit pour des agents du gouverneur, soit pour des pions imbéciles que Hyobu-sama manipule. Peut-être que les gens comme elle ne peuvent comprendre que certains d’entre nous sont honnêtes, et que nous sommes prêts à nous en prendre à tous les trafiquants de manière impartiale ; le seul point que je lui concéderais est qu’en l’occurrence, l’occasion a fait le larron : nous avons profité des aveux plus ou moins inopinés de Vigilante pour agir, et nul doute que le fait que son organisation soit la plus faible des trois nous ait facilité la tâche. Elle a aussi décliné l’invitation d’Aiko-sama de nous livrer une quelconque information qu’elle aurait pu avoir sur d’autres criminels en ville. Nous avons par ailleurs appris qu’elle se refusait à punir les samurai qui gardaient l’entrepôt pour leur négligence, ne les estimant pas coupables d’avoir été « trompés par une criminelle aussi retorse que la dénommée Vigilante s’était avérée ». En fait, son attitude a été si désagréable que, lorsqu’elle a exigé de connaître le sort réservée à Vigilante et que j’ai cherché à la laisser dans le vague, Aiko-sama en a dit plus que ce que j’aurais estimé souhaitable. Autant pour garder privé cet aspect ! Je n’avais de toute façon pas grand espoir que nous puissions y arriver, mais après les paroles tenues par Aiko-sama, je ne me vois pas cachant ces mêmes informations si quelqu’un comme le gouverneur me les demande. L’entrevue s’est terminée peu après, mais je doute que nous puissions espérer une quelconque coopération de sa part à l’avenir.
De son côté, Musashi-sama n’a pas eu de difficulté particulière à appréhender le ronin. Celui-ci a semble-t-il essayé d’attaquer mon ami, mais il a facilement été mis hors de combat. La blessure au flanc qu’a ensuite révélé un bref examen exclut tout doute : il s’agit bien là de l’individu qui a chargé hier Vigilante et a été blessé par Musashi-sama lorsque ce dernier a cherché à le stopper. Musahi-sama l’a ensuite fait livrer entre les mains de Pitoyable à l’Hôtel de Ville, et des instructions spécifiques ont été laissées au shugenja qui supervise les interrogatoires : nous voulons savoir qui a payé cet homme pour attaquer ainsi en pleine rue et en plein jour la marchande Vigilante.
Le reste de l’après-midi a été plutôt calme, même si nous avons un rapport détaillé à rédiger en vue du procès, et que divers mandats et avis de recherche sont à préparer contre les criminels qui nous ont échappé ce matin ; nul doute que les aveux que les prisonniers vont nous livrer nous obligerons à en émettre de nouveaux. Aki-san est rentré peu de temps avant mon départ pour le palais du gouverneur avec quelques informations. Tout d’abord, il a appris que les eta qui ont joué les porteurs pour Naritoki-sama la nuit de sa disparition, et dont nous savions déjà qu’il ne s’agissait pas des porteurs habituels, étaient malgré tout des locaux d’après leur comportement lorsqu’ils attendaient près de la petite porte. De plus, si quelqu’un peut nous dire qui ils étaient, ce sera Rauque ou Sourcils, les deux responsables (si ce terme a un sens) du quartier des tanneurs. Une raison de plus pour moi de poser quelques questions à Sourcils, mais je n’ai pas le temps maintenant. Aki-san nous a aussi fait savoir qu’il se faisait fort de réunir quelques hommes « forts » si le besoin s’en faisait sentir ; apparemment, il s’agirait de kajinin appartenant aux Avaleurs de Feu dont il parle, et je ne suis pas certain que nous souhaitions de tels « alliés » maintenant que nous connaissons une partie des activités de ceux-ci. Malgré tout, nous pouvons peut-être tirer profit des contacts de Aki-san, d’autant plus que celui-ci est venu en privé me demander si la possibilité existait de payer pour des informations. J’ai confirmé que oui, à supposer que les informations se révèlent exactes.
Par contraste avec celle que nous a accordée Seiryoku-san, l’audience au palais du gouverneur a été d’une politesse exquise. Outre Hyobu-sama, Osako-sama et Jocho-sama étaient une nouvelle fois présents. Après nous avoir félicités pour notre prise du matin, Hyobu-sama s’est enquise des raisons pour lesquelles d’une part nous n’avions pas averti Osako-sama plus tôt, et d’autre part nous n’avions pas fait appel plus largement à la Garde Tonnerre. Yoshiro-san lui ai fait savoir que nous n’avions obtenu nos informations que peu auparavant et que la rapidité et la surprise étaient notre meilleure arme contre des criminels aussi odieux et aussi bien organisés. J’ai de plus ajouté que nous n’avions pas souhaité affaiblir les unités de la garde en mission à l’extérieur de la ville contre le bandit Insaisissable. Hyobu-sama a paru un instant surprise que je laisse notre yoriki intervenir ainsi, mais elle a apprécié ces arguments et a admis qu’elle n’y trouvait pas faute. Je pense toutefois que personne n’a été dupe, et je suis heureux de l’absence de Aiko-sama : je ne crois pas qu’elle aurait aisément supporté ce que ne peux que décrire comme de l’hypocrisie, autant de ma part que de celle du gouverneur, notamment quand celle-ci nous a annoncé que grâce à ces arrestations, nous avions peut-être éradiqué le trafic de l’opium. Elle nous a par ailleurs informé qu’elle apprécierait si à l’avenir nous la prévenions au plus vite de telles choses : en effet, le démantèlement d’un tel réseau va avoir des répercussions dans le monde des petits trafiquants et des consommateurs, et la soudaine baisse de l’offre risque de provoquer des réactions violentes de la part de certains, et donc de nécessiter des mesures de sa part afin de maintenir l’ordre. Pour une fois, elle semble sincèrement concernée. Elle nous a aussi demandé quelques précisions sur notre informateur (sans surprise, elle savait déjà qu’il s’agissait de la marchande Vigilante) et le sort que nous lui réservions. Après que j’ai répondu, elle m’a demandé si nous souhaitions un procès public ou à huis clos, et lorsque j’ai affirmé que je préférerais la seconde possibilité, elle a ordonné à Yogo Osako de veiller à ce que tout soit réglé afin qu’il en soit ainsi. De façon habile, elle a attiré notre attention sur le danger représenté par le bandit Insaisissable. Elle nous a aussi informés d’une manière très détachée que le ronin que nous avions arrêté et livré pour interrogatoire avait succombé sous la torture sans parler. Aiko-sama et Musashi-sama ne vont pas du tout apprécier cela. Nous aurions dû anticiper une telle possibilité et peut-être devrons-nous à l’avenir envisager de nous assurer que Moshibo-san soit présent s’il y a des interrogatoires critiques à superviser. Finalement je pensais que les choses ne s’étaient pas trop mal passées lorsque le gouverneur m’a subtilement rappelé qu’il ne faisait jamais bon essayer de prendre un courtisan à son propre jeu : elle a exprimé le regret de n’avoir pas eu de nouveau l’occasion de rencontrer Aiko-sama, ou de pouvoir apprécier la présence et la sagesse de Moshibo-san. J’ai trouvé des excuses à leur absence, mais il est clair à mes yeux qu’il s’agissait là d’une façon de nous rappeler qu’elle connaissait certaines de nos faiblesses potentielles. Yoshiro-san, de son côté, avait une moue appréciative qui trahissait son admiration devant l’art rhétorique – et le talent de manipulation – du gouverneur. Aussi ai-je été soulagé qu’elle nous donne alors congé.
Sur le chemin du retour, Yoshiro-san m’a entrepris sur la meilleure façon de sonder Baranato-sama. Il est clair que nous allons devoir essayer de contracter quelques alliances si nous voulons continuer notre travail contre les trafiquants d’opium. Ide Baranato est un candidat intéressant de ce point de vue : la mort de son fils Michikane d’une overdose devrait logiquement le prédisposer à nous aider, d’autant que cette mort est suspecte. D’un autre côté, sa famille recherche très clairement une alliance avec celle du gouverneur : l’annonce du mariage de ce fils avec la fille du gouverneur, Kimi, puis, après la mort de Michikane-san, l’annonce du mariage de son second fils avec Kimi-sama en sont une preuve irréfutable. Baranato-sama peut avoir de nombreuses raisons légitimes de rechercher à se rapprocher du gouverneur, mais nous ne pouvons malheureusement pas oublier que nous savons qu’elle est elle-même la dirigeante du principal cartel, et que l’aide d’un représentant proéminent du clan de la Licorne lui ouvrirait sans nul doute de nombreuses portes pour étendre son réseau. Toutefois, je suis d’accord que nous devons absolument essayer de savoir quelle est la position de Baranato-sama sur ce trafic, surtout maintenant que nous avons démontré notre propre détermination à ce sujet, quoi que puisse en penser Seiryoku-san. De plus, il serait peut-être bon que ce soit un yoriki qui fasse le premier pas. Cela paraîtra peut-être déshonorable, mais nous pouvons toujours démentir partager les opinions de Yoshiro-san si nécessaire ; il serait beaucoup plus difficile de ne pas tenir parole si nous devions nous engager d’une quelconque manière auprès de la famille Ide. J’ai accepté de présenter mes arguments en ce sens auprès d’Aiko-sama, et nous avons réussi à la convaincre de laisser Yoshiro-san avoir le premier l’opportunité de sonder Baranato-sama. Par contre, j’espère pouvoir poser quelques questions à Sourcils avant le départ de Yoshiro-san pour cette entrevue. On ne sait jamais, je n’y crois pas trop, mais nous pourrions apprendre que le vice et la corruption sont encore plus profondément ancrés dans cette ville que nous ne le pensions.

Publié : 09 août 2005, 14:50
par Kitsuki Katsume
Chapitre 10 – Embuscade au crépuscule

Après une journée aussi intense, le repos nocturne a été le bienvenu. Un peu plus d’un mois nous a été nécessaire pour pouvoir agir contre le crime qui semble pourrir cette ville. Aussi satisfaisante qu’elle soit, cette action ne sera, je l’espère, que la première pierre à notre édifice. Nous savons qu’il y a d’autres groupes de trafiquants en ville, et nous n’avons pas beaucoup avancé dans nos enquêtes concernant le meurtre de Naritoki-sama, le bandit Insasissable, les ninja ou le voleur-fantôme Kaze. Pour ce qui est du dernier, tant qu’il ne se manifeste pas de nouveau, je ne crois pas que nous puissions faire quoi que ce soit. En ce qui concerne les ninja, les contacts qu’a noué Aki-san auprès des Avaleurs de feu pourraient s’avérer profitables : cela me donne quelques aigreurs d’estomac, mais le fait est que nous avons un intérêt commun à les voir disparaître, bien que ce ne soit pas du tout pour les mêmes raisons. Par contre, nous n’avons toujours rien en ce qui concerne Insaisissable, et cet homme est un danger pour l’Empire au moins aussi grand que les trafiquants ou les assassins de notre prédécesseur. Et comme le gouverneur y a clairement fait allusion, même si c’est d’abord sans doute pour détourner notre attention des trafiquants, Aiko-sama et Musashi-sama ont demandé une audience auprès de Jocho-sama. Leur espoir est que ce dernier pourra apporter un éclairage différent sur les actions et la personnalité du bandit. De plus, comme nous connaissons la réputation du fils du gouverneur en tant que chef militaire, il est normal que ce soit les deux magistrats les plus à même d’apprécier cet aspect qui le rencontrent ; le fait qu’ils sont aussi les magistrats possédant le meilleur statut social est un bonus à ne pas totalement négliger. Ils ne nous ont pas fait part de révélations fulgurantes à leur retour. Le seul point notable est que Jocho-sama, qui s’est montré aimable et disert, semble convaincu que le bandit est un homme ; je ne rentrerai pas dans les détails des raisons de cette opinion. En ce qui concerne Insaisissable, je crois que nous pouvons faire confiance au gouverneur et à ses alliés ; en effet, il constitue une menace publique qui, jusqu’ici, ne s’en est pris qu’aux intérêts du clan du Scorpion. Le vol des armes et des armures a fait de lui plus qu’un simple bandit, mais ses actions constituent plus qu’une simple menace militaire, elles sont la cause d’une perte de face importante pour le gouverneur et son fils, plus encore peut-être que pour les magistrats d’Emeraude. Je ne doute pas que Hyobu-sama et Jocho-sama préféreraient pouvoir dire qu’ils ont eux-mêmes réglé son compte à ce hors-la-loi, mais je ne pense pas qu’ils seraient désolés si nous étions ceux qui leur permettaient d’en venir à bout. Aussi, je crois que nous pouvons plutôt compter sur leur coopération en la matière.
Pour ma part, je me suis rendu au village des tanneurs, accompagnés de Sandale et de deux gardes. Ces derniers ont eu l’air soulagé lorsque je leur ai donné l’ordre de rester en faction à l’entrée de la morgue. Ma propre dignité m’interdit de me moquer d’eux, mais un sourire intérieur m’a empli l’esprit. Les activités à l’intérieur ne sont pas de celles qu’un samurai apprécie, mais, à leur attitude, je croirais presque que ces hommes ont peur de ce lieu. En tout état de cause, ceci m’arrange bien, car cela me permet de mener mes propres activités un peu plus discrètement. Aussi, après avoir laissé Sandale auprès de ses parents, je me suis enquis de Sourcils mais, malheureusement, il n’est pas sur place pour l’instant. C’est dommage car cela veut dire que je n’aurai pas pu le questionner avant que Yoshiro-san ne rencontre Baranato-sama. Tant pis. J’ai ensuite fait mander Rauque, le chef de la communauté eta de la ville, en suggérant qu’il utilise une des entrées secondaires du bâtiment. Il est arrivé promptement et je l’ai reçu en privé. L’homme, sans doute avec quelques raisons, avait clairement peur de moi dès le départ ; j’ai bien essayé de ne pas me montrer menaçant, mais lorsque j’ai commencé à poser des questions sur les porteurs de Naritoki-sama, sa peur s’est fortement intensifiée. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il était terrorisé, il a trop bien gardé son calme pour cela, mais je reste persuadé qu’il me cache quelque chose. Il a avoué qu’il avait été responsable pour l’envoi de ces quatre hommes ce soir-là : il avait besoin des porteurs habituels pour une tâche de manutention et il y voyait une occasion pour essayer de remettre dans le droit chemin des garçons sur la mauvaise pente. Il m’a donné les noms de ceux avec qui ces quatre garçons auraient auparavant traficoté, mais je ne m’attends pas à obtenir trop d’information par ce biais. De plus, il prétend que personnes ne les a revus depuis cette nuit fatidique, morts ou vifs. Je ne suis pas certain de le croire. Par ailleurs, leur seule famille est constituée de leurs parents, et je ne pense pas que les arrêter nous soit d’aucune aide, bien au contraire. J’ai essayé de lui faire comprendre que ce n’était pas les porteurs en eux-mêmes qui m’intéressaient, mais leur commanditaire, mais ni cela, ni mon allusion au fait qu’il me serait pénible de devoir le confier lui-même aux soins du bourreau pour qu’il fasse preuve d’un peu plus d’empressement à répondre à mes questions n’ont eu d’effets tangibles. Au plus j’ai cette fois réussi à le terrifier vraiment. Je suppose qu’un autre magistrat n’aurait eu aucun remord à faire arrêter et torturer Rauque. Mais j’ai toujours pensé que les samurai avaient un peu trop tendance à voir les eta comme des bêtes. Quels que puissent être leurs défauts, et je ne nierai pas que ce sont des individus frustres et sans véritable concept d’honneur, mais ils n’en restent pas moins des hommes, pas des animaux. J’ai toujours pensé que la plus grande différence entre les hommes et les bêtes étaient leur capacité à réfléchir et à être capable de logique. Sûrement, si nous les traitons comme des hommes, les eta réagiront comme tels. Enfin, c’est mon espoir, mais en l’occurrence, je dois avouer avoir ressenti une certaine frustration devant la réaction de Rauque. De plus, Sourcils n’était toujours pas là lorsque j’en ai eu fini avec le chef des tanneurs. J’ai laissé un message oral pour le prévenir que je requérais sa présence à l’Hôtel de Ville, mais j’ai un peu l’impression d’avoir perdu mon temps ce matin, et l’odeur qui règne dans le quartier, que d’habitude j’arrive à ignorer, me prend à la gorge. Je dois regagner mon calme ; j’ai dû laisser l’excitation des résultats d’hier et leur absence ce matin perturber mon équilibre intérieur. Je suis donc rentré au palais pour prévenir Yoshiro-san que je n’avais rien à lui dire avant qu’il rencontre Baranato-sama, puis je suis allé me concentrer sur un recueil de poésie afin de me recentrer mentalement.
Par certains côtés, Yoshiro-san est revenu presque aussi frustré que moi de sa rencontre avec le chef local de la famille Ide. Pourtant il nous a rapporté des informations très intéressantes, mais je crois qu’il a trop l’habitude de la cour impériale, où chacun emploie sans arrêt des sous-entendus et des circonvolutions ; là-bas, on pourrait croire que vous dire la vérité est une insulte, sinon à votre honneur, du moins à votre intelligence. Il n’a pas l’habitude des gens qui vous disent directement ce qu’ils pensent, et usent de la vérité et de leur passion moins pour dissimuler des mensonges que pour cacher les nuances de leurs sentiments et de leurs opinions. Ceci est probablement accentué par le fait que, malgré toute l’estime que je lui porte, même moi je trouve que Yoshiro-san abuse un peu des effets de style et des paraphrases, semblant par moment incapable de vous dire simplement sa pensée s’il lui est possible de tourner autour du pot sans jamais le nommer précisément. Enfin, nul doute que chacun a ses tics et ses idiosyncrasies, je devrais être le premier à le reconnaître quand je sais comment mes pairs voient en général mes relations avec les eta et mes activités de recherche alchimiques. Trêve de tergiversations, ce qui est important est qu’il est clairement apparu que Baranato-sama est personnellement et sincèrement opposé au trafic de l’opium. Comme nous nous en doutions, il n’a nullement oublié ou pardonné le destin de son fils. Par contre, il semble penser que le ronin Sans-Détour, tué en même temps que Naritoki-sama, est le responsable de cette mort. De plus, nous savons maintenant ce qu’à fait notre prédécesseur à la fois pour protéger personnellement Sans-Détour de la vengeance d’Ide Baranato et sans doute pour l’empêcher de fourrer son nez dans les affaires des trafiquants : il a prétendu que Sans-Détour était en train d’infiltrer les réseaux de trafic d’opium ! Bien que je ne puisse que me réjouir de la position général de Baranato-sama sur le sujet, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela fait de lui un suspect idéal pour le meurtre de Naritoki-sama, car si jamais il a appris d’une façon ou d’une autre le rôle que jouait le magistrat auprès des cartels, sa passion pourrait bien l’avoir poussé à commettre un acte vengeur et meurtrier. Baranato-sama n’a pas réagi lorsque notre yoriki a cherché à obtenir son opinion sur la possibilité que son fils aurait pu être la victime d’une vengeance de la famille Bayushi, encore que Yoshiro-san nous a dit qu’il a eu l’air troublé à un point de leur conversation lorsque Bayushi Korechika, son fils Otado-san et la monture de ce dernier étaient évoqués. Malgré l’impression qu’il donne, je pense que Baranato-sama est beaucoup trop expérimenté pour révéler ce qu’il ne souhaite pas partager. Enfin, d’après Yoshiro-san, il s’est montré beaucoup plus grave lorsque a été évoquée la possibilité de nous assister ; Baranato-sama accepterait de nous prêter main-forte contre les trafiquants d’opium, mais cette aide se limiterait au mieux à sa propre maisonnée car il ne saurait engager sa famille ou son clan tout entier sur cette voie compte tenu des intérêts commerciaux qui les concernent à Ryoko Owari. De plus, il a clairement fait savoir qu’il lui faudrait agir avec circonspection vis-à-vis de Hyobu-sama. L’un dans l’autre, même si Baranato-sama ne s’est pas commis, la situation est beaucoup plus claire et satisfaisante pour nous, malgré l’ombre qui plane quant au meurtre de Naritoki-sama. De plus, nous pouvons sans doute nous assurer un peu plus la bienveillance du clan de la Licorne dans son ensemble en communiquant les informations que nous avons concernant les marchands impliqués dans le trafic d’opium sur ses terres, ainsi que celle à propos de la suggestion émise pour suborner les magistrats trop intègres du clan. Il est bien sûr hors de question de mentionner la source de cette dernière information, tout d’abord parce que les notes d’un magistrat mort, où il détaille sa propre corruption, ne constituent en aucun cas un témoignage autorisé, et parce qu’il ne saurait être question de mettre en cause Hyobu-sama sur la simple foi de tels documents. De fait, Aiko-sama et moi-même avons décidé de demander audience à Baranato-sama pour lui offrir ces informations. Il faudra toutefois que je rappelle à mes collègues qu’il n’est pas officiellement le représentant de son clan ici ; si nous ne voulons pas nous faire stupidement des ennemis des membres de la famille Shinjo, il faut que nous partagions ces mêmes nouvelles avec Shinjo Yoshifusa.

L’après-midi a été pour moi l’occasion de poser quelques questions à Sourcils. Je voudrais pouvoir rapporter ici un succès complet mais ce serait un mensonge. Il me paraît probable qu’à l’avenir j’obtiendrai ainsi des informations sur le trafic d’opium, et sans doute en particulier sur le réseau de Korechika-sama, mais ce ne sera pas immédiat, malgré la ferveur apparente témoignée par Sourcils contre le trafic d’opium. L’incident rapporté dans le journal ne concernait malheureusement qu’une cargaison d’opium médicinal particulièrement importante, issue d’un des principaux entrepôts Bayushi, et dont Sourcils avait ponctuellement eu vent. Il nous faudra de plus faire un peu attention avant d’agir sur ce que pourrait nous dire Sourcils, car je ne suis pas totalement convaincu qu’il fasse la différence entre opium médicinal et drogue. Encore qu’ici, on peut se demander s’il y a réellement une différence ! Il n’en reste pas moins que l’opium médicinal est en général légal. Par contre, je n’ai pas eu plus de succès auprès de Sourcils qu’auprès de Rauque. Lui aussi a fini terrifié – au point d’uriner dans mon bureau ! – lorsque j’ai essayé de lui soutirer des informations sur les porteurs à chaise disparus de Naritoki-sama. J’en finirai presque par croire que ce sont les eta qui ont organisé le meurtre de notre prédécesseur ! En tout cas une chose est certaine : Rauque comme Sourcils en savent plus sur cette affaire qu’ils ne me l’ont révélé. Je ne suis pas un monstre affamé de sang, ni un amoureux des souffrances d’autrui, mais si cela s’avère nécessaire je n’hésiterai pas à employer des moyens beaucoup plus douloureux pour eux afin de les forcer à me confier ce qu’ils taisent pour l’instant. Ils devraient tout de même comprendre que je fais preuve d’une grande retenue en ne les arrêtant pas sur le champ, et j’espère que si nous agissons à partir de leurs informations contre les trafiquants, ils finiront par me faire suffisamment confiance pour parler. Mais malgré tout le mépris que m’inspire les agissements de feu Naritoki-sama, si je découvre qu’ils sont responsables de son assassinat, je ne montrerai aucune pitié. S’il est difficile de tolérer qu’un magistrat ait pu se comporter comme notre prédécesseur, il est absolument intolérable que des eta assassinent leurs supérieurs : où irions-nous si nous laissions l’Ordre Céleste être ainsi bafoué ?!
La seule autre action de l’après-midi a été l’œuvre d’Aiko-sama : elle a déposé une réclamation auprès d’Osako-sama à propos de la négligence du shugenja censé veiller à la santé des prisonniers soumis à la question, et lui a signalé que tout nouveau décès malheureux parmi les prisonniers restants serait une claire démonstration de l’incompétence de ce dernier. Je soupçonne qu’une telle action a dû faire sourire Osako-sama, du moins en privé. Je ne pense d’ailleurs pas qu’Aiko-sama s’attende à ce que cela provoque une quelconque action de la part du magistrat de la ville, mais peut-être cela aura-t-il permis de calmer un peu sa fureur quant à la perte du ronin et des informations qu’il aurait pu avoir. Pour ma part, je me demande si Gueule-en-biais est mort avant ou après avoir parlé. Et cela m’amène à me poser la question suivante : pouvons-nous vraiment compter un jour sur la coopération des citoyens de cette ville ? Je les comprends bien : les magistrats impériaux arrivent, passent quelques années sans généralement arriver à beaucoup de résultats (quand ils ne se laissent pas corrompre), puis s’en vont ; le gouverneur et les dirigeants locaux restent et prospèrent, aussi pourquoi donc chercheraient-ils à nous aider aux dépens de ceux qui auront encore tout pouvoir sur eux bien après notre départ ? Je n’ai pas de réponse claire et définitive, je ne peux qu’agir au mieux de ma conscience et de mon honneur et espérer que mon exemple montrera le chemin aux autres.
Mais cessons-là ces interrogations futiles. L’après-midi touchait à sa fin, et nous étions rentrés à notre palais quand un enfant s’est présenté à notre demeure, porteur d’un message. Celui-ci nous annonce qu’un indicateur a averti Yogo Osako du lieu où Insaisissable serait ce soir, et que celle-ci s’apprête à partir immédiatement pour tenter de le capturer. Après quelques instants d’hésitation à abandonner ainsi tous le palais, nous avons décidé de laisser sur place Mesodsu-san afin d’assurer la protection des lieux, et de nous rendre à l’Hôtel de Ville, point de ralliement mentionné dans le message. Là-bas, nous trouvons Osako-sama et seulement les quinze gardes-tonnerre de faction, quoique le magistrat ait réussi à leur trouver des montures. Elle parait légèrement surprise de nous voir et nous avoue que, bien qu’elle n’ait pas encore eu le temps de nous envoyer un message, elle est heureuse de notre présence, car Jocho-sama est à l’extérieur des murs, injoignable rapidement. Cela rend inquiétante la situation et pose la question de l’auteur du message que nous avons reçu, mais nous ne pouvons nous permettre maintenant de refuser de l’accompagner sans perdre complètement la face. Elle ajoute que son informateur lui a appris qu’Insaisissable sera ce soir dans un village voisin, apparemment pour une histoire de femme et donc pas avec la totalité de ses troupes, et qu’elle compte se rendre sur place au plus vite. Comme il ne reste pas plus de deux heures avant la tombée de la nuit, il n’y a aucun doute sur l’urgence d’agir si elle veut poursuivre cette opportunité. Plus tard, Moshibo-san nous apprend qu’il a tenté de prévenir Jocho-sama directement avec l’aide des kami de l’air ; mais nous ne pouvons pas savoir comment Jocho-sama réagira à un tel message, ni s’il est en position d’intervenir à temps. Quoi qu’il en soit, à la suite d’Osako-sama, nous prenons la route au grand trot. Conscients de ce que le passage de notre troupe provoque la levée d’un nuage de poussière au-dessus de la route, Aiko-sama et Musashi-sama recommandent de chevaucher sur les bas-côtés à l’approche du village, afin d’éviter d’alerter notre proie. Il n’y a par ailleurs pas beaucoup d’options, car le terrain autour du village en question est constitué de plaine, le village lui-même étant traversé de part en part par la route et entouré de champs. Yoshiro-san aurait préféré que nous nous séparions en deux groupes pour arriver au village par les côtés, à travers champs, mais le délai imposé par une telle manœuvre nous contraindrait à agir de nuit. De plus, je ne suis pas certain que nous aurions vraiment gagné un quelconque avantage à agir ainsi : chevaucher à travers champs est plus difficile que de suivre la route, et nous aurions à mon avis perdu l’avantage gagné à couper ses deux chemins de fuite possible. Quelle que soit la validité des arguments des uns ou des autres, la rapidité d’intervention est privilégiée, tout au plus l’utilisation des bas-côtés pour essayer de préserver la surprise est-elle adoptée.
Nous approchons donc de notre destination lorsque, dans le ciel paré des couleurs du couchant, nous avons remarqué qu’une épaisse fumée grise monte par-delà le village. Ce présage de mauvais augure m’a rappelé le prétexte qui a été servi à Aiko-sama pour expliquer l’absence des hommes de la garde-tonnerre en ville, et je me suis demandé si, finalement, le capitaine de la garde ne nous a pas dit la vérité. Mes ruminations sont coupées court quand nous voyons s’enfuir le long de la route – et dans la direction opposée – une douzaine d’hommes portant l’armure caractéristique de la garde-tonnerre. Et s’enfuir est bien le terme, car il apparaît vite qu’ils n’ont aucune intention de nous attendre, ce qui aurait été logique s’ils étaient réellement des gardes, compte tenu de la présence des gardes-tonnerre qui nous accompagnent, porteurs de la même tenue que les fuyards. Une exclamation d’Aiko-sama me rappelle que les hommes d’Insaisissable se sont appropriés des armes et des armures destinées à la garde-tonnerre quelques mois auparavant. La poursuite s’engage donc. Musashi-sama, excellent cavalier, de surcroît monté sur le superbe destrier offert par Shinjo Yoshifusa, aurait sans doute pu rattraper les fuyards, mais il aurait pour cela dû laisser en arrière tout le reste de notre groupe ; aussi se contente-t-il de mener les plus à l’aise en selle d’entre nous, Osako-sama, Aiko-sama, Moshibo-san et Aki-san, distançant un peu Yoshiro-san, moi-même et les gardes. Nous gagnons peu à peu du terrain sur les bandits, quand la route s’engage le long d’un cours d’eau serpentant entre des collines boisées. Bientôt la visibilité se réduit du fait de la fumée dégagée par l’incendie et du crépuscule qui approche. Alors que nous galopons le long du chemin,.deux troncs d’arbres surgissent soudain et se balancent en travers de notre route. Musashi-sama et Aiko-sama, en tête du groupe, sont pris par surprise ; le Dragon, en cavalier émérite, n’est pas désarçonné, mais le tronc heurte l’arrière-train de sa monture, plus haute au garrot que les poneys, et il finit lui-même au sol lorsqu’elle bronche ; quant à la Lionne, elle reçoit de plein fouet le tronc d’arbre, et fait tomber du même coup Osako-sama qui chevauchait à sa droite, la samurai-ko et la magistrate échouant de concert dans le fossé boueux en contrebas. Derrière, Moshibo-san est lui aussi projeté au sol, tandis qu’Aki-san réussit à s’arrêter à temps et démonte. Le reste d’entre nous échappe à cette mésaventure du fait de notre retard. Seule notre fierté aurait d’ailleurs été atteinte si la rouerie de nos adversaires en était restée là. Mais des flèches se mettent à tomber en cloche – empêchant ainsi de deviner leur provenance – sur les personnes désarçonnées, et un bruit de charge venant d’en face se fait bientôt entendre. Le temps que Yoshiro-san et moi-même fassions le tour par la forêt pour tenter de prendre à revers les responsables de l’embuscade, trois assaillants sont éliminés: un premier homme chargeant à cheval est projeté par-dessus l’encolure de sa monture lorsque le tetsubo d’Aki-san brise les antérieurs de la bête, avant de tomber à son tour sous le coup de masse du yoriki ; un second adversaire trop téméraire succombe aux flèches d’Aiko-sama et Moshibo-san ; enfin, un troisième homme meurt sous le katana d’Aki-san, qui a abandonné son tetsubo. La scène commence à tourner à la bataille rangée, quand plusieurs d’entre nous remarquent que nos adversaires utilisent des techniques d’escrime semblables à celles des bushi de la famille Bayushi. Yoshiro-san leur crie alors de se rendre au nom de l’Empereur ; un certain flottement s’ensuit – le fait que nous portons les couleurs et les mon de nos clans et de nos familles et soyons clairement identifiables comme magistrats d’émeraude a probablement joué. La présence d’Osako-sama parmi nous achève alors de lever le voile : nous avons tous été trompés et le bandit est parvenu à ce que des hommes de la Garde Tonnerre s’entretuent !

Après quelques explications houleuses nous avons réussi à reconstituer la trame de l’embuscade : d’un côté, des hommes de Kaeru ont mis le feu à des champs de pavot, provoquant l’épaisse fumée grise que nous avons observée, diminuant la visibilité dans la forêt et attirant la Garde Tonnerre chargée de leur protection. De l’autre, Insaisissable et une douzaine de ses hommes nous ont attendu dans le village, guettant notre arrivée. Dès que notre troupe a été aperçue, ils sont partis au grand galop vers le lieu de l’embuscade, où les pièges avec les troncs avaient été mis en place, ainsi que des archers postés sur les hauteurs. Un guetteur a signalé notre approche, prévenant le premier groupe de bandits d’attirer les gardes-tonnerre des champs de pavot vers nous, tandis qu’à notre passage, des complices coupaient les cordes retenant deux troncs habilement attachés à des branches d’arbres. Libérés de leurs entraves, les troncs se sont mis à se balancer en travers de notre route ; les deux groupes de bandits, profitant de la fumée et de la confusion, se sont alors échappés par un chemin latéral, pour traverser la rivière et se réfugier dans la forêt du côté opposé. Matsu Aiko, inspectant en détail les lieux, a une moue appréciative : la réalisation d’une embuscade aussi sophistiquée demande une coordination hors pair. Kaeru est vraiment un maître tacticien.
La nuit est maintenant tombée. Si, en fin de compte, le bilan des victimes n’est pas trop élevé, nous ne pouvons en dire autant du bilan humain et psychologique : une nouvelle fois, le bandit Kaeru s’est moqué de la garde-tonnerre et l’a humiliée ; de plus, il a cette fois fait perdre la face au premier magistrat de la ville, Yogo Osako, ainsi qu’aux magistrats d’Emeraude. Sur ce dernier point, j’aurais tendance à croire que cela n’entrait pas directement dans ses intentions ; par contre, il va nous falloir nous pencher très sérieusement sur la question de savoir qui est l’auteur du message qui nous a avertis des intentions d’Osako-sama. Aiko-sama soulève la possibilité que cela puisse être un agent du gouverneur Hyobu, qui s’assurerait ainsi que nous nous sentions directement et personnellement concernés par les activités de Kaeru. Ce bilan ne prend même pas en compte les pertes causées par l’incendie ; je ne pleurerai pas sur les éventuels bénéfices perdus par les trafiquants d’opium, mais cela ne va qu’amplifier la crise générale. Sans compter que cette affaire prend place quelques jours à peine avant l’arrivée de Bayushi Kachiko et du Champion d’Emeraude ! Enfin, un dernier point, mineur pour certains, est à considérer : Aki-san a tué un samurai de la garde-tonnerre de son tetsubo, et je doute que la famille et les amis de cet homme pardonnent à Aki-san cet acte déshonorant. Et je ne suis pas certain qu’ils en restent là car, pourront-ils dire, ce Crabe est sous les ordres des magistrats d’Emeraude…

Publié : 09 août 2005, 14:52
par Kitsuki Katsume
Chapitre 11 – Le prix de l’Honneur

Isawa Moshibo se tient debout, seul, parmi les cendres fumantes. Le feu a ravagé une bonne partie des champs de pavot, et a commencé à gagner la forêt. Ses yeux reflètent la lueur de l’incendie tout proche, et quand il parle, sa voix évoque le crachotement des flammes, le sifflement de la sève qui fuse, le craquement du bois embrasé…et les flammes autour de lui s’animent en réponse.
Que se passe-t-il exactement ? Seul un autre shugenja pourrait l’expliquer. En tous cas le Phénix revient de la forêt avec une indication précieuse : les kamis du feu ont été sollicités pour provoquer l’incendie, un shugenja accompagne Insaisissable.
Mis à part cette information, le bilan de cette échauffourée est bien morose.
Nous rassemblons les derniers soldats égaillés, comptons les blessés et les morts. Il y a trois morts parmi les Gardes Tonnerre, l’un dû aux flèches d’Isawa Moshibo et de Matsu Aiko, les deux autres à Hida Aki.
C’est à ce moment que choisit d’arriver Shosuro Jocho à la tête de son bataillon de cavaliers. Il a effectivement reçu le message d’Isawa Moshibo, mais nous confirme qu’il n’a pris de décision qu’après s’être quelque peu renseigné ; je le comprends, je n’aurais pas procédé différemment. Il voit l’état déconfit des troupes, et s’entretient de façon pressante avec Yogo Osako. Nous nous écartons discrètement.
Le retour à Ryoko Owari n’est pas des plus joyeux. Un mutisme général règne. La nuit désormais tombée dissimule les visages, mais, à sa façon sèche de mener sa monture, je devine la rage à peine contenue de la Lionne. Il est vrai que l’ampleur de l’humiliation – se faire jouer et littéralement rouler dans la boue par un simple bandit – est suffisante pour réduire au silence le plus arrogant des samurai, a fortiori une Matsu qui ne supporte pas l’échec.
Conscient des conséquences possibles de l’usage immodéré qu’a fait Aki-san de son tetsubo sur les gardes-tonnerre, je caresse l’idée d’offrir des excuses immédiates à Jocho-sama, mais décide en fin de compte de m’abstenir.
A l’arrivée, les blessés partent se faire soigner au temple d’Amaterasu, et le reste de notre petite troupe revient à la résidence, conduite par un Musashi anxieux de s’assurer de la bonne santé de son épouse, dont la grossesse est maintenant bien avancée.

Dès le lendemain matin, Yogo Osako passe nous voir. Nous sommes tous convoqués chez le gouverneur Hyobu en fin de matinée, et elle nous demande spécifiquement d’amener « notre yoriki Crabe ». La magistrate Scorpion a les yeux cernés, elle n’a visiblement pas passé une très bonne nuit. Ce n’est pas la seule. Aiko-sama a également les traits tirés ; du dire de mes camarades, elle s’est levée très tôt pour faire des katas. Son humeur est toujours aussi sombre, et elle ne desserre pas les dents pendant toute la visite de Yogo-sama.
Un peu plus tard, Musashi-sama, Yoshiro-san, Aki-san et moi-même partons donc au palais du gouverneur. Le shugenja s’est absenté, et la Lionne a sèchement décliné.
Nous sommes introduits chez le Gouverneur. Son fils Jocho est là, avec un samurai Scorpion inconnu, et Yogo Osako, qui se fait discrète.
Sans préambule Hyobu-sama rentre dans le vif du sujet : Hida Aki a tué un garde-tonnerre, Anitoki Furi, en utilisant son tetsubo, au point que les traits de la victime étaient à peine identifiables. Reconnaissons-nous les faits ?
Je réponds d’une voix forte: « Hai, gouverneur-sama. » Un silence de mort suit mes paroles.
Hyobu reprend la parole. Le frère de la victime, Anitoki Yoshi, souhaite laver l’offense par un duel avec le meurtrier, Hida Aki. Elle a l’autorité pour autoriser ce duel pour les Scorpions, et suggère, comme Hida Aki souhaite probablement laver son honneur le plus rapidement possible, de demander au Champion d’Emeraude l’autorisation de faire ce duel, plutôt qu’au daimyō du clan du Crabe comme le demande la tradition.
Elle s’adresse enfin à Aki directement, lui demandant s’il est d’accord et s’il a quelque chose à ajouter. Malgré son ton toujours très neutre et sa figure impassible, il est évident qu’elle attend des excuses.
« J’obéis aux ordres de mon daimyō » répond un Aki buté, s’attirant un regard de haine du frère de la victime.
L’entrevue est levée, et nous rentrons sans faire de commentaires.

En début d’après-midi, Isawa Moshibo, Matsu Aiko et Kakita Yoshiro ont rendez-vous avec Ide Baranato. Après la visite préliminaire du yoriki Grue, nous savons à quoi nous en tenir. Le chef spirituel des Licornes et la magistrate Matsu ont les mêmes vues en ce qui concerne le trafic d’opium : c’est une lèpre qu’il faut éradiquer.
Aiko-sama lui fait part de nos informations sur les points de contact en territoire Licorne, et sur l’entrepôt du Nord du territoire Scorpion, par lequel transite la quasi-totalité du trafic à destination des Licornes. Il connaît le daimyō de cette région et peut le faire prévenir.
Matsu Aiko indique que nous allons d’abord demander une autorisation d’intervention – ce territoire ne dépendant pas de notre juridiction – mais que, comme la marchandise des entrepôts est susceptible d’être rapidement déménagée, il serait bon que les troupes du daimyō soient en état d’alerte.
Le Phénix, comprenant cela comme une invite à répandre le sang, s’insurge ; la samurai-ko, réalisant que ses paroles prêtent à confusion, corrige maladroitement son propos, sous le regard interrogateur d’Ide Baranato.
La suggestion ignoble indiquée dans le journal de notre prédécesseur, la possibilité que, pour corrompre des magistrats Licornes, de l’opium soit subrepticement introduit dans leur nourriture, est également portée à sa connaissance. Baranato-sama se lève, très agité et complètement scandalisé ; d’où tenons-nous cette information ? Matsu Aiko lui répond qu’elle ne peut le lui révéler mais que, si elle réussit à avoir plus de détails, elle lui en fera part.
La conclusion sur le sujet est que, sauf vis-à-vis de Hyobu – avec laquelle il s’apprête à avoir une alliance, nous pouvons compter sur lui contre le trafic d’opium.
Puis la discussion roule sur Kaeru. Nous n’apprenons rien de neuf sur le bandit, mais le magistrat Grue, excellent observateur, se rend compte qu’Ide Baranato connaît Kaeru et que celui-ci lui est plutôt sympathique, malgré son insistance à rappeler que c’est un criminel.
Matsu Aiko conclut l’entretien en exprimant son intérêt pour la cavalerie Licorne et demande s’il est possible de visiter ses écuries, ce que notre hôte lui propose pour le lendemain matin et mes collègues rentrent ensuite à la résidence.
Je les y retrouve après ma propre visite chez Shinjo Yoshifusa. Afin d’essayer de ne pas froisser de susceptibilité, je m’y suis rendu afin de lui communiquer les mêmes informations sur les trafiquants d’opium qu’Aiko-sama partageait avec Baranato-sama. Mon interlocuteur n’a pas réellement paru intéressé et m’a suggéré de passer toutes ses informations à Baranato-sama ! Par politesse, j’ai ensuite enduré sa conversation pendant un moment avant de plaider la presse de mes fonctions pour m’éclipser. Plus j’observe Yoshifusa-sama, plus l’hypothèse de sa sénilité semble réelle ; quelle disgrâce pour sa famille qu’il n’ait pas eu la courtoisie de se retirer des affaires publiques avant que son état ne leur cause une telle humiliation !

Lorsque nous nous retrouvons tous, Shiba Mesodsu, le yojimbo d’Isawa Moshibo, vient le prévenir qu’il a senti une odeur de putréfaction, particulièrement nauséabonde, dans le jardin, et qu’il a eu la perception d’une surveillance, et d’une menace.
Moshibo-sama nous en fait part et, comme l’instinct d’un yojimbo Shiba n’est pas à prendre à la légère, Aki-san, Yoshiro-san et moi-même nous livrons à une fouille minutieuse des extérieurs de la résidence, en commençant par les jardins et en finissant par le toit. Nous ne trouvons rien dans le jardin ; par contre, Aki-san découvre des tuiles cassées au bord du toit, à un endroit qui est un bon point d’observation de la résidence. Malgré nos efforts, nous ne parvenons à identifier ni de traces s’en allant de ce lieu, ni de traces y arrivant. C’est comme si notre mystérieux visiteur s‘était matérialisé soudain au bord du toit. Et c’est également un visiteur de poids - même la masse imposante de Hida Aki ne suffit pas à briser l’une de ces tuiles. Le Crabe, accroupi à l’endroit des tuiles cassées, sent un relent de l’odeur de pourriture évoquée par Shiba Mesodsu, et a une illumination : cette odeur lui rappelle la terrible puanteur de l’oni qu’il a combattu dans ‘La Maison des Nénuphars’, il y a tout juste un an de cela…
Au cas où un intrus aurait réussi à pénétrer et à se dissimuler dans la résidence, Musashi-sama et Aiko-sama entreprennent de fouiller l’intégralité de la demeure. Cette affaire leur prend plusieurs heures, et cause un émoi certain parmi les serviteurs, ainsi que chez Dame Amako, mais quand nos deux bushis émergent, couverts de poussière, ils n’ont rien trouvé de suspect.
Nous décidons toutefois de changer la criminelle Vigilante de local pour la nuit ; elle dormira dans les appartements de Kakita Yoshiro. Nous décidons aussi de lui faire quitter la ville le plus rapidement possible, et donc de la faire marquer au fer rouge dès le lendemain matin. Enfin, Musashi-sama, Yoshiro-san et moi-même nous relayons pour monter la garde cette nuit-là.

A l’aube, nous avons tous les trois les traits tirés par cette nuit très claire ; nous réveillons alors Vigilante et nous lui annonçons que nous l’emmenons au Palais de Justice pour y être marquée au fer rouge ; ensuite, comme promis, nous allons la faire conduire à un monastère Dragon. Elle blêmit, mais ne proteste pas.
Nous l’amenons au Palais de Justice. L’un des assistants du bourreau Pitoyable est de permanence, et nous le chargeons d’exécuter la sentence, à laquelle nous assistons. Quand il approche le fer chauffé à blanc, la prisonnière s’évanouit, et il en profite pour appliquer le fer d’une main experte sur chacune des deux joues, tandis que monte à nos narines l’odeur écœurante de la chair brûlée.
Après l’exécution de la sentence, nous ramenons notre prisonnière chancelante jusqu’à la résidence, nous attirant les regards de nombreux badauds. Ceci n’est en fin de compte pas plus mal ; pour la faire sortir discrètement de la ville, nous avons en effet préparé un petit stratagème.
Moshibo-sama a commandé une chaise à porteur, et s’y installe en compagnie d’une Vigilante encapuchonnée et rendue momentanément invisible par ses arts. Le poids du shugenja est suffisamment imposant pour que les porteurs ne remarquent pas trop la différence.
A l’extérieur de la ville, il retrouve son yojimbo ainsi qu’Akira, le serviteur de Musashi-sama ; tous deux les ont précédés hors de la ville avec des montures. Ils sont chargés d’escorter Vigilante jusqu‘au monastère Dragon que nous avons choisi. Isawa Moshibo regagne ensuite la résidence avec le sentiment du devoir accompli. Une nouvelle fois, il a évité des violences inutiles.

Ce matin-là, avant le lever du soleil.
Le vert délicat des ardoises du toit se teint de rose vif sous la caresse glacée des premières lueurs de l’aube. Dans le jardin silencieux, les statues émergent des brumes matinales telles les gardiens d’un passé oublié. Apparemment oublieuse du froid mordant, Matsu Aiko est debout, pieds nus, immobile, au milieu du carré de pierre formé par les statues des quatre kamis : eau, terre, feu, air. Elle porte le daisho sur son hakama d’entraînement. Sa figure montre une extrême concentration, ses yeux sombres sont à l’unisson des nuées nocturnes encore présentes. S’inclinant face à l’est comme pour saluer dans le soleil naissant un nouvel adversaire, de sa main gauche elle fait pivoter le fourreau de son katana, et désengage la lame. Le katana siffle dans l’air en un arc foudroyant en diagonale, suivi d’un revers latéral qui tranche l’air à l’horizontale. Elle abaisse ensuite sa lame, salue, se met en garde haute, et conserve la position, le regard toujours fixé droit devant elle. Puis, commençant à réciter à mi-voix ce qu’un bushi Lion reconnaîtrait instantanément comme le ‘Commandements’ d’Akodo, elle se lance dans l’exécution du deuxième kata, ainsi qu’on lui a enseigné à l’école de bushi Akodo. Elle enchaîne sur les frappes de l’eau – lentes et puissantes – et celles du feu – fulgurantes et rapides comme l’élément dont elles portent le nom, puis continue par les kata des saisons – Douce lame de l’hiver, Giboulées du Printemps... – et termine enfin par le difficile kata du Dragon à mille têtes, destiné au combat contre de nombreux adversaires. Elle pivote sur elle-même, se fend, son sabre vole dans l’air en un mortel ballet, arrachant des éclairs orangés au soleil naissant, comme des gouttes de sang du ciel ; son souffle est devenu plus heurté mais elle continue à réciter d’une voix ferme, rythmant la fin de chaque phrase d’une frappe sur une expiration, comme une ponctuation d’acier. A la fin de l’entraînement elle reste immobile, sabre le long du corps, simple prolongement de son bras, laissant à sa respiration le temps de retrouver son rythme normal ; elle salue le soleil, dont les rayons éclairent à présent le jardin, puis, d’un geste sûr issu d’une longue pratique, rengaine son katana, avant de regagner d’un pas assuré ses appartements. Sa figure, rosie par l’exercice, est à présent sereine. Elle se change, va aux écuries, selle sa monture, et se rend tranquillement chez Ide Baranato pour la séance d’équitation prévue.

Notre satisfaction d’avoir tenu parole et d’avoir évacué Vigilante indemne aura été de courte durée : un peu plus tard, dans l’après-midi, nous sommes prévenus par les gardes-tonnerre qu’un paysan leur a indiqué la découverte de deux hommes gravement blessés, à plusieurs heures de route d’ici. L’un d’eux était encore conscient et a parlé des Magistrats d’Emeraude. Les deux hommes sont en train d’être rapatriés vers le temple d’Amaterasu.
Après vérification, il s’agit bien de Shiba Mesodsu et d’Akira. Ils sont effectivement dans un état grave : l’un a les deux jambes brisées, tandis que le second a perdu beaucoup de sang. Je constate d’ailleurs que ces blessures ont été faites par des griffes, pas par des armes, ce qu’Akira confirme un peu plus tard : ils ont été attaqués par une créature ailée à l’odeur fétide, qui a enlevé Vigilante. De par la description, le doute n’est pas permis, il s’agit d’un oni ailé. C’est un coup de tonnerre.
Nos suspicions se portent immédiatement sur Soshi Seiryoku, dont la réputation est pour le moins sulfureuse, qui a des raisons de vouloir se venger de son ancienne employée, et dont les ennemis et les employés rebelles ont tendance à mourir de chutes inexpliquées. Utiliser de la maho est un crime capital, passible de la justice impériale. De surcroît nous avons une mémoire très vive du dernier oni passé à Ryoko Owari il y a tout juste un an (mes côtes s‘en souviennent encore) – et depuis, nous avons rendu « la lame des secrets » à la famille Doji… Nous n’avions pas réussi précédemment à mettre en difficulté Soshi Seiryoku sur le sujet du trafic d’opium, mais nous tenons là une nouvelle opportunité de l’inculper.

Matsu Aiko demande à Isawa Moshibo s’il peut localiser Vigilante par ses arts ; le shugenja hésite puis, saisi d’une inspiration soudaine, se rend au temple d’Amaterasu.
Pendant ce temps, Yoshiro-san s’impatiente, et recommande une intervention immédiate contre Soshi Seiryoku : qui sait ce qu’elle peut faire à son ex-employée alors que nous attendons ?
Convaincus par ses arguments, nous l’envoyons, malgré l’heure tardive, convoquer Seiryoku au Palais de Justice en sa qualité de yoriki, accompagné de quatre gardes tonnerre.
Yogo Osako apparaît comme par enchantement et nous prévient qu’elle sera disponible ce soir, si nous avons besoin d’elle ; vraiment, les nouvelles voyagent vite dans la cité des rumeurs, si jamais nous avions encore un doute à ce sujet.
Yoshiro-san est accueilli de façon glaciale par Soshi Seiryoku, et la température baisse encore quand il lui annonce que sa présence est requise au Palais de Justice… immédiatement. Soshi Seiryoku l’accompagne, mais avec une dizaine de samurai Soshi qui les encadrent. La ville entière doit maintenant être au courant.
Nous l’accueillons au Palais de Justice dans la petite salle. Yogo Osako s’est spontanément installée dans la salle voisine, « au cas où nous aurions besoin d’elle ».
Soshi Seiryoku se détend un peu quand elle voit que nous ne l’attendons pas dans la grande salle en présence de Yogo Osako. Visiblement elle est persuadée que le gouverneur Hyobu l’a jetée aux loups.
Notre objectif, comme nous n’avons pas de témoignage contre elle, juste des suspicions, est de l’amener à se trahir et à passer aux aveux. Après l’avoir rapidement informée des évènements de l’après-midi, nous commençons par lui demander son aide pour localiser son ex-employée. Elle accède à notre requête, lance en apparence le sort demandé (je déplore à cet instant l’absence de notre shugenja, qui pourrait vérifier si ceci n’est pas un simulacre), mais nie que sa tentative ait eu le moindre résultat. Et comme sa figure est masquée et qu’elle a dissimulé ses yeux, même Yoshiro-san et moi n’avons pu déceler de mensonge.
Lorsque nous commençons alors à l’interroger, elle s’insurge, demande si nous avons un mandat contre elle, et d’une façon générale se montre peu coopérative. Isawa Moshibo arrive sur ces entrefaites, il a trouvé un moyen de localiser la marchande ; malheureusement nous avons manqué une excellente opportunité de le faire, en n’attendant pas le retour du Phénix : en effet, si Soshi Seiryoku avait lancé son sort en présence de notre shugenja, celui-ci aurait pu lire dans son esprit le résultat réel du sort.
Voyant que nous sommes dans une impasse, je m’éclipse discrètement et je vais voir Yogo Osako, que je tente de convaincre de délivrer un mandat d’arrêt contre Soshi Seiryoku. Malheureusement, la magistrate Scorpion n’est pas convaincue, les preuves sont trop minces, et je m’en reviens bredouille.
Pendant ce temps, la moutarde est montée au nez d’Aiko-sama, qui finit par demander carrément à Soshi Seiryoku : « Pouvez-vous affirmer que vous n’avez rien à voir avec les évènements de cet après-midi ? ». Un très long silence s’ensuit. Les deux femmes s’affrontent du regard, la tension est palpable. Si les yeux de Soshi Seiryoku étaient des poignards, la Lionne serait morte depuis longtemps. Puis, au moment où j’ouvre la porte, elle répond :
« Je n’ai pas à répondre à ce genre de question. Je ne suis pas ici pour me faire insulter. Si vous n’avez pas de mandat contre moi, j’ai assez perdu de temps. Je rentre chez moi. »
Elle se lève.
Je vois les expressions respectivement furieuses, dépitées et mortifiées de mes compagnons alors que j’annonce à notre visiteuse :
« Vous pouvez rentrer chez vous. Vous êtes libre… »
Et la porte se referme sur Soshi Seiryoku avec un claquement sourd qui a quelque chose de définitif.

Nous sommes tous déçus ; le sentiment commun est que nous avons laissé passer notre chance, alors que le gouverneur Hyobu avait visiblement estimé que sa protection n’allait pas jusqu’à couvrir l’usage de la maho.
Nous décidons de la surveiller de façon intensive, peut-être dans sa joie de nous avoir déjoués va-t-elle commettre une erreur ; Aki est de fait déjà en train de surveiller sa demeure avec la yoriki Colombe, et observe toutes les allées et venues. Kakita Yoshiro, Mirumoto Musashi, Hida Aki et Colombe se relaient à cette surveillance toute la nuit.
Le lendemain, Hida Aki la voit sortir à cheval avec une troupe de samurai. Il se précipite à leur suite, réussit à les suivre en ville où la circulation est difficile, mais comme ils se dirigent vers la porte du dragon, il réalise qu’il va se faire promptement distancer, ou se retrouvera seul face à une troupe de douze samurai. Alors qu’il est en train de chercher comment prévenir le reste des magistrats, les Fortunes lui sourient, il se retrouve nez à nez avec Raccourci… qu’il charge de suivre les Soshi tandis qu’il ira prévenir les magistrats.
Raccourci, un peu éberlué, se gonfle d’importance ; prenant très à cœur la mission qui vient de lui être confié par Hida Aki, le tueur d’oni, il emboîte le pas à la troupe avec une mine de conspirateur .
Le Crabe arrive essoufflé au Palais de Justice, où je suis de permanence avec Aiko-sama et Musashi-sama, et nous avertit de la situation. Ces derniers accompagnent Aki-san à l’écurie ; tous enfourchent leurs montures et partent derechef vers le pont du dragon, la dernière direction suivie par les Soshi, qui débouche sur le quartier des tanneurs.
Aucun signe de Raccourci, par contre un peu plus loin dans un village ils remarquent un attroupement. En se rapprochant, ils voient une énorme flèche gravée dans le sol meuble, et les eta leur confirment qu’une troupe de samurai Soshi vient bien de passer par là. Ils continuent donc de chevaucher. Aiko-sama semble contrariée qu’Aki-san ait confié à Raccourci la tâche de les filer ; une telle sollicitude m’étonne, je pensais être le seul à me préoccuper des eta. En sortant de la ville, et au détour d’un chemin, ils découvrent un Raccourci rouge et essoufflé. Les Soshi sont partis juste devant. Aiko-sama le félicite, et lui dit de regagner la ville. Ils poursuivent leur chemin et, effectivement, au détour d’un bosquet, ils aperçoivent la troupe des samurai Soshi, arcs bandés, au bord d’un champ.
En voyant arriver les magistrats et leur yoriki, ces derniers restent impassibles et, avec un bel ensemble, tirent vers un arbre situé de l’autre côté du champ. Mon intuition me souffle que si Raccourci avait été la première personne à passer la tête de l’autre côté de ce bosquet, les flèches seraient probablement parties dans une autre direction…
Avec la même impassibilité, mes compagnons s’installent dans le champ voisin, et s’exercent de même au tir à l’arc. Au bout d’un certain temps, cette comédie tire à sa fin ; les Soshi regagnent la ville, et mes collègues font de même.
La surveillance continuera les jours suivants, sans succès.
Pire même, Soshi Seiryoku se jouera ouvertement de nous : le Crabe la verra sortir deux fois de suite mais jamais rentrer, et une autre fois elle rentrera alors qu’on ne l’a pas vue sortir…
Cependant nous n’en démordons pas et continuons à la surveiller. Comme elle, Moshibo-sama peut parler aux esprits de l’air… et elle le sait.

L’arrivée du Champion d’Emeraude et de Bayushi Kachiko, l’épouse du daimyō du clan du Scorpion, est prévue pour cet après-midi.
Cela fait plusieurs semaines que tout a été prévu de façon à assurer la meilleure sécurité possible ; le Champion d’Emeraude dispose également d’une garde personnelle ; tant Shosuro Jocho que la magistrate Matsu ont tenté d’anticiper tout événement possible – ce serait un désastre si le bandit Kaeru parvenait à troubler l’ordre public dans de telles circonstances. La sécurité du Champion d’Emeraude est de notre responsabilité.
Aussi, les Gardes Tonnerre dûment chapitrés sont-ils tous sur le qui-vive ; les fleurs et les kakemono qui parsèment le chemin de Doji Satsume et de la plus belle femme de l’Empire ne dissimulent que partiellement l’éclat des armes et des armures omniprésents tout le long du cortège.
Heureusement tout se passe bien, et les invités de marque rejoignent sans encombre le Palais du gouverneur, où un accueil somptueux leur a été réservé. En qualité de dignitaires de la ville, nous sommes bien sûr présents, et venons saluer le Champion d’Emeraude, qui nous accorde une entrevue pour le lendemain matin.

Chose promise, chose due : le lendemain nous voyons Doji Satsume, Matsu Aiko étant notre porte-parole.
Elle résume de façon concise nos avancées sur les différentes missions, et commence en parlant du trafic d’opium. Le champion d’Emeraude nous félicite pour le coup de filet effectué, mais met en doute l’authenticité du journal d’Ashikada Naritoki : ne s’agirait-il pas d’un complot ? Sinon, il nous autorise à intervenir sur l’entrepôt du Nord, et sur le village de la Nécessité, à condition que nous ayons les preuves nécessaires. Sur l’identification du meurtrier du défunt magistrat, de même que sur Kaze, nous n’avons guère progressé – j’ai bien quelques pistes, mais il est trop tôt pour les mentionner.
Je mentionne par ailleurs notre victoire contre l’ogre, et le champion d’Emeraude félicite Hida Aki et Kakita Yoshiro de l’exploit.
Au total Satsume-sama se montre plutôt satisfait de nos efforts, qu’il qualifie de très actifs.

Enfin, Aiko–sama aborde le peu glorieux épisode de l’embuscade d’Insaisissable. Elle relate brièvement les évènements et confirme à Doji Satsume que Yogo Osako était en charge de cette expédition. Puis, mettant face contre terre devant le Champion d’Emeraude, elle lui dit que notre yoriki, Hida Aki, a tué un garde-tonnerre d’un coup de tetsubo, et qu’elle sollicite la permission de se faire seppukku afin de laver la réputation des Magistrats d’Emeraude. Satsume-sama, lui accordant à peine un regard, se contente d’un bref « Refusé » avant de s’adresser à Hida Aki. De sa réaction, je jauge qu’il doit avoir tous les jours affaire à des Matsu disposés à se trancher le ventre pour un oui ou pour un non. La Lionne, quant à elle, reste prosternée et silencieuse jusqu’à la fin de l’entretien, avant de se redresser avec la lenteur d’un acteur de théâtre Nô, ses yeux sombres inexpressifs et vides.
« Oui, j’ai entendu parler de cette affaire » dit Doji Satsume en s’adressant au Crabe. « Je suppose que vous souhaitez laver votre honneur le plus tôt possible. Vous avez mon accord, et j’ai pris des dispositions pour que le duel puisse avoir lieu immédiatement, si vous êtes prêt. » Le bushi donne son assentiment.

En effet, Anitoki Yoshi attend dans la pièce voisine. On part prévenir le gouverneur Hyobu que le duel va avoir lieu. Une fois que tout est en place et que les procédures ont été respectées, les deux duellistes se placent face à face, à la distance réglementaire de six pas. On ne saurait imaginer deux adversaires plus différents : à gauche, le samurai Scorpion, tout de noir vêtu, hormis les liens grenat qui attachent son daisho et son demi masque écarlate qui évoque un démon grimaçant, mince et nerveux comme un fouet ; à droite, l’imposant bushi Crabe, à la silhouette massive et aux muscles épais, dont les mèches indisciplinées s’échappent du lien par lequel il a sommairement rassemblé sa chevelure hirsute.
Le champion d’Emeraude dit « Allez ! » et le duel commence.

Les deux adversaires se regardent, les yeux du Scorpion sont pleins d’une haine meurtrière, le Crabe toise son adversaire avec une lueur goguenarde, dangereuse, dans le regard.
Puis, avec la soudaineté d’un arc qui se détend, le Scorpion frappe. La lame siffle… mais ne frappe pas Aki-san, dont le torse s’est à peine penché en arrière, tel un roseau dans une bourrasque ; il assène en retour un magistral coup de sabre à son adversaire. Celui-ci recule sous le choc, un flot de sang macule le flanc de son kimono, il chancelle.
Le Crabe ne poursuit pas son avantage, mais regarde son adversaire d’un air interrogateur. Le Scorpion, gravement blessé, abaisse son katana, s’avouant vaincu.
Le Champion d’Emeraude félicite Aki-san de sa victoire : non seulement il a lavé son honneur mais il s’est montré un digne adepte du bushido en n’achevant pas son adversaire quand il en avait l’opportunité. Nous nous joignons chaleureusement à ces félicitations, une fois de plus le valeureux bushi est le héros du jour.

Vient l’après-midi, où sont prévues les diverses joutes, cette fois poétiques. J’ai composé la veille un poème sur la loyauté, en me basant sur une anecdote tendancieuse de l’histoire du clan du Scorpion. La subtilité de cette histoire pleine de sous-entendus devrait ravir cette audience de courtisans.
Je profite d’une opportunité pour déclamer mon poème, qui est effectivement fort apprécié. Kakita Yoshiro, qui s’est essayé à la composition d’une œuvre sur le thème de l’équilibre, se lance également, avec un succès plus mitigé. D’autres se montrent plus inspirés.
Cependant, tout ceci n’est qu’agréable prélude d’amateurs avant le duel des poètes, qui marque le début de la réception officielle et qui va opposer Kakita Yokosa, d’Otosan Uchi, à Iuchi Michisuna, le poète Licorne mentionné dans le journal de l’opiomane, sous les yeux attentifs d’Asahina Okuni, qui va effectuer l’arbitrage.
Le thème choisi par le poète Grue est « le fruit de l’arbre de l’amour éconduit » ; il apparaît très vite qu’il s’agit du suicide de Shiba Shonagon, que le Grue attribue au refus de Iuchi Michisuna de céder à ses avances ; nul doute que l’artiste espère ainsi déstabiliser son adversaire. Il y a des sourires entendus dans l’assistance.
Iuchi Michisuna, qui est resté impavide, se lève, et il parle avec talent et émotion de la déchéance d’un être pur, et du destin tragique qui le mène à sa mort ; à l’évidence il parle également de Shiba Shonagon. L’assistance reste silencieuse puis fait entendre des murmures approbateurs.
Les deux poètes sont excellents, mais l’arbitre déclare Iuchi Michisuna vainqueur de par la grande sincérité de son poème. Les Licornes sont généralement malhabiles en termes d’étiquette, mais quand il s’agit de faire passer une émotion, leur éloquence est remarquable.
Après cette magnifique joute poétique débute la soirée. Tous les dignitaires de Ryoko Owari sont là, et ont revêtus leurs plus beaux atours. Sous les yeux attentifs des gardes-tonnerre de faction – et les miens, les groupes se forment en un subtil ballet, les conversations se nouent, les traits d’esprits fusent, souvent riches en sous-entendus. C’est l’arène des courtisans, où les réputations se font et se défont, d’un mot, d’un geste des astres qui illuminent cette soirée, et entraînent derrière eux leur cortège de satellites. Mon esprit d’enquêteur ne peut s’empêcher de glaner et d’analyser les bribes de conversation entendue ça et là ; c’est la trame de cette cité qui est pleinement perceptible ce soir, tour à tour ténue et puissante, discrète et chamarrée, paisible et d’une violence à fleur de peau, vivante hydre aux replis de soie, de bois laqué et d’acier : la Cité des Rumeurs.

Conversation entre le fils du Gouverneur et Isawa Moshibo :
« Lors de ma dernière conversation avec Matsu Aiko, je l’ai trouvée… différente. Sauriez-vous si elle a rencontré quelqu’un, ou si elle a des projets matrimoniaux ? »
- A ma connaissance, Aiko-san n’est mariée qu’à son devoir » répond le Phénix avec son franc-parler habituel. Shosuro Jocho le remercie de sa franchise, puis s’éclipse. Je ne peux m’empêcher de sourire devant la déconvenue du Scorpion.

Monologue de Shinjo Yoshifusa sur le commerce des chevaux, à Matsu Aiko qui l’écoute poliment, sans faire de commentaires face à la logorrhée du vieil homme. « Et alors, voyez-vous, c’est alors que j’ai décidé de croiser l’étalon bai avec la jument que j’avais acquise quelques mois auparavant auprès de Iuchi Saburo... ». Yogo Osako arrive sur ces entrefaites, salue aimablement le vieux chef du clan Licorne, et le prend à part, tandis qu’avec une synchronisation impeccable, Hyobu-sama vient discuter avec la magistrate Matsu.
Elle lui pose quelques questions, auxquelles cette dernière répond de façon polie mais absente. En fait elle est toujours dans un état second, ce dont s’aperçoit rapidement le gouverneur, qui n’insiste pas et se dirige vers moi.
Hyobu-sama me demande si je suis au courant de projets matrimoniaux du côté de Matsu Aiko, si elle aurait rencontré quelqu’un. Avec une parfaite mauvaise foi, je lui réponds qu’Aiko-sama a rencontré ce matin le Champion d’Emeraude, et que cette rencontre a sans nul doute eu une impression profonde sur elle. Ce n’est pas tout à fait faux ; je me doute que l’état de somnambule de la Lionne est lié à sa proposition de seppukku à Doji Satsume. Quelqu’un qui s’est préparé à mourir, même si sa demande a été rejetée, a une distance certaine par rapport à ce monde ; tout paraît très relatif, et même les plus graves questions semblent de peu d’importance.
En un sens, je suis heureux qu’Aiko-sama ne soit pas dans son état normal. Eût-elle réalisé l’objet des questions de Hyobu-sama, nous aurions probablement frôlé l’incident diplomatique.

Un peu plus tard, je m’entretiens longuement avec Ikoma Yoriko ; elle est bien plus que la samurai-ko idéaliste identifiée par les notes de Matsu Shigeko. Elle semble particulièrement intéressé par Asako Kinto, et je en peux m’empêcher de penser qu’elle a tiré de moi plus que je n’en ai moi-même appris sur elle. Qui aurait pu croire que le lion puisse se révéler aussi dangereux que le scorpion dans cette arène ? Voilà une leçon que je ferais bien de retenir.

Otaku Naishi vient féliciter très chaleureusement Matsu Aiko de son action contre le trafic d’opium, avec un enthousiasme qui me semble excessif ; j’ai déjà pu constater que les Licornes sont plus démonstratifs que la moyenne, mais là… La magistrate Matsu, toujours dans sa bulle, ne semble rien remarquer.

Bayushi Kachiko a sa cour autour d’elle, et nombreux sont ceux qui viennent l’entretenir d’un sujet ou d’un autre. L’épouse du daimyō du clan du Scorpion est connue pour son influence, et quel homme ne voudrait avoir le privilège d’échanger quelques mots avec la plus belle femme de l’empire ?
A un moment, elle murmure quelques mots à l’un de ses suivants, puis se retire, annonçant son désir de se reposer dans ses appartements.
Peu après, le même serviteur vient glisser une phrase à Kakita Yoshiro ; celui-ci a l’air surpris, puis sort de la pièce. Je doute que beaucoup d’autres yeux que les miens aient saisi ce manège. Je sors à mon tour de la salle, juste à temps pour voir Yoshiro-san se diriger droit vers les appartements de Bayushi Kachiko, dont l’entrée lui est autorisée, et en passer le seuil, ce qui confirme mes soupçons.
Quand le Grue ressort, un peu plus tard, pour mes yeux exercés de magistrat le doute n’est plus permis : ses yeux enfiévrés, le très léger désordre de sa tenue – alors qu’il apporte toujours un soin méticuleux à sa mise – le trahissent, malgré l’impassibilité de façade. Il s’est approché du Scorpion… et s’est fait frapper par son dard.

Un peu avant minuit, je pars en compagnie de Matsu Aiko, nous allons voir Kitsu Senshi. En effet, lors de notre enquête sur la disparition de Vigilante, Aiko-sama a appris de la vieille shugenja que le soir du festival Bon, les âmes des morts sont plus proches de notre monde – donc si Vigilante est morte, nous pourrons communiquer avec elle, même sans disposer d’un lien particulier.
Alors que nous traversons les rues obscures, je ne peux m’empêcher de repenser aux évènements de l’an passé. Nous arrivons cependant sans encombre à la résidence de Kitsu Senshi, et assistons au rituel pour la seconde fois. Mais en dépit des efforts de la shugenja, aucun contact ne sera effectué ce soir. Il semble donc que Vigilante fasse toujours partie du royaume des vivants…

Le lendemain, Bayushi Kachiko repart pour Otosan Uchi avec son escorte, le champion d’Emeraude demeurant à Ryoko Owari un jour de plus, contrairement à ce qui avait été prévu au départ.
Le matin de son départ, Satsume-sama nous convoque, et nous annonce qu’il a décidé de nommer Kakita Yoshiro magistrat d’Emeraude. En attendant que les papiers officiels soient prêts à Otosan Uchi, il le nomme, comme il en a la possibilité, magistrat ‘en campagne’. C’est un statut temporaire, mais légèrement supérieur à celui d’un magistrat d’Emeraude normal, vu que de tels magistrats sont habituellement nommés quand l’urgence de la situation l’exige (par exemple sur un champ de bataille), et ont donc des pouvoirs discrétionnaires supérieurs. Je regarde Kakita Yoshiro à la dérobée : bien qu’il reste impassible, je sais à présent quel a été le prix de sa loyauté, et de son honneur.
Nous sommes maintenant dirigés par un magistrat d’Emeraude à la solde des Bayushi.

Publié : 22 août 2005, 11:23
par Kitsuki Katsume
Chapitre 12 – Où l’on découvre qui est Kaze, et où le gouverneur Hyobu nous fait une demande stupéfiante

Je le regarde, cet ambitieux magistrat Grue qui a demandé à me voir ; comme toujours sa mise est somptueuse, sa coiffure impeccable…un emblématique rejeton de la famille Kakita. A côté de lui, avec ma petite taille, mon crâne rasé, et mon discret kimono vert-de-gris, j’ai l’air terne et frêle.
Mais nous savons tous les deux pourquoi il est là, et bien que ce soit pure spéculation de ma part j’imagine ce qui a pu se passer, il y a deux nuits, au Palais du gouverneur…

Le garde aux habits écarlates et au masque d’ébène lisse fait glisser le shoji, laissant le visiteur pénétrer dans la pièce. Ce dernier est plutôt grand, son port est noble, son visage d’une impassibilité de commande. Il est habillé avec recherche, son kimono de soie bleu, brodé d’un élégant motif de grues en filigrane d’argent porte le mon de la famille Kakita.
Il traverse une pièce déserte, ornée d’un délicat arrangement floral à la base duquel brûle de l’encens ; le parfum des fleurs rouge sang se mêle aux fumées lourdes, entêtantes.
Deux autres samouraï, habillés de façon similaire au précédent et portant le mon du Scorpion sur fond de vagues, avec des masques d’argent poli, lui ouvrent le shoji suivant. En passant il voit dans les masques son image déformée. Un shamisen fait entendre sa musique aigrelette… et c’est là qu’il l’aperçoit.
Glissant plus que marchant dans son somptueux kimono rouge et or doublé d’un sous kimono écarlate, son visage parfait une icône à adorer, elle apparaît, la plus belle femme de l’Empire, la maîtresse du clan des Scorpions, dont le moindre mot fait tomber des têtes à la cour : Bayushi Kachiko.
Chacun de ses gestes est harmonieux, et quand sa voix bien modulée s’élève pour souhaiter la bienvenue à son visiteur, chaque mot est pure musique. C’est une voix qui peut ordonner, enjôler, convaincre, cingler avec la même facilité. Même sans l’avertissement implicite du kimono flamboyant rouge sur rouge, tout dans cette femme crie « Danger », le moindre n’étant pas l’expression limpide, innocente, de ses grands yeux noirs.
Ses lèvres parfaitement maquillées, du même écarlate que celui de son kimono, s’entrouvrent sur un sourire : « Merci, Yoshiro-san, d’avoir répondu à mon invitation ». Le Grue a juste le temps de murmurer une réponse polie et elle enchaîne : « Je vous ai fait venir pour réparer une injustice…Je n’ignore pas les démêlés dont vous avez été victime, ni que vous avez été spolié ainsi de votre statut légitime. Je souhaite y remédier »
Tout en parlant, elle a continué d’avancer de son pas glissé. L’homme immobile la regarde approcher, comme un oiseau fasciné par un serpent. Elle est à présent suffisamment proche pour que les émanations de son parfum, qui rappelle celui des fleurs de la pièce précédente, lui parviennent. Dans son dos le shoji s’est discrètement refermé sur les deux samouraï Bayushi.
« L’Empire a besoin d’hommes tels que vous. D’hommes qui sont capables de prendre des décisions rapides…Etes-vous de cette trempe, Yoshiro-san ? » Elle le fixe de son regard limpide. Ce doit être très difficile de mentir à des yeux comme ceux-là. « Savez-vous saisir l’opportunité quand elle se présente ? Savez-vous prendre les bonnes décisions ? »
Sans vraiment attendre de réponse, sa main se porte à son épaule, et d’un geste, dans un froissement de soie, son kimono tombe à terre, pétales épars, et son corps superbe apparaît à sa vue, très blanc contre cet océan écarlate. L’homme reste sans voix tandis qu’elle s’approche de lui et l’enlace lentement.
Dans sa tête les pensées défilent furieusement. Il est là, en tête à tête avec l’épouse nue du daimyo du clan du Scorpion. Au moindre cri d’alerte de sa part, ses gardes du corps arriveront, et ce sera le scandale, la perte de face, le déshonneur. Qu’importe qu’il l’ait touchée ou pas, dans tous les cas sa perte sera consommée.
La refuser serait lui faire une injure mortelle, et une femme comme Bayushi Kachiko le détruirait complètement, lui et sa famille.
Mais il ne souhaite pas non plus s’attirer l’inimitié du daimyo du clan du Scorpion… Qui sait ce que pourrait faire Bayushi Shoju, s’il apprenait que sa femme l’a trompé avec un obscur courtisan Grue ?
Mais s’il cède à son bon plaisir, elle peut par ses contacts très probablement l’aider à gagner ce titre de magistrat d’Emeraude dont il a été injustement privé, et qu’il recherche depuis si longtemps…
Au vu des risques potentiels pour lui, sa famille, et de l’avantage inestimable de réaliser son souhait, y a-t-il vraiment un choix possible ?
Sur un autre plan, même s’il ne veut pas se l’avouer, son corps parle pour lui ; cette femme le trouble, ses mains font naître des frissons dans ses reins; même dans ses rêves les plus fous il n’aurait pu imaginer pareille scène.
Aussi quand elle commence à le caresser de façon plus approfondie, n’oppose-t-il qu’une temporisation de principe, avant de s’aventurer à son tour à explorer son corps superbe.
Au moment où elle fait glisser son kimono à terre, elle lui souffle à l’oreille : « Vous devrez une faveur à la famille Bayushi, Yoshiro-kun …»


Mon regard croise celui de Yoshiro-sama. Nous sommes tous deux experts dans l’art des mots et des nuances, et aussi attentifs l’un que l’autre à celui-ci. Nous nous jaugeons, comme deux duellistes qui évaluent leurs forces réciproques, échangeant quelques passes d’armes mentales pour estimer la force et la détermination de l’adversaire.
Nous connaissons tous deux l’enjeu : tout déshonneur le salissant éclabousserait aussi la Magistrature d’Emeraude ; mais il sait aussi que je ne le laisserai pas bafouer la justice impériale.
Aussi je lui dis qu’avant tout je vais l’observer, attentivement. Et je l’assure d’une chose : si son honneur est mis en question – je crains notamment les réactions impétueuses d’Aiko-sama, si elle venait à apprendre ce qui s’est passé – je le défendrai, comme c’est mon devoir.
La situation dans laquelle il se trouve est délicate – il va lui être difficile de ménager à la fois son protecteur Bayushi et les intérêt de la magistrature, mais c’est lui qui s’est fourré dans ce guêpier. Quelle idée, aussi, quand on appartient à la magistrature d’Emeraude, de contracter une obligation auprès des Bayushi, dans une ville qui est la plaque tournante de l’opium, une ville contrôlée par les Scorpions !
Tant qu’il réussit à concilier les deux, je le soutiendrai. Mais s’il s’avise d’oublier ses devoirs de magistrat d’Emeraude, je serai là. Et je n’oublie jamais rien.

Est-ce une conséquence de notre discussion, ou une certaine pudeur, Yoshiro-sama décide de fêter sa nomination de façon discrète. Une simple soirée privée, avec quelques spectacles traditionnels, sera organisée par Amako-sama dans quelques jours.

Les jours suivants voient une succession d’entretiens, où nous obtenons certaines informations et réglons des problèmes divers.
Aiko-sama et moi allons voir Ide Baranato. Maintenant que nous avons l’autorisation du Champion d’Emeraude, arranger l’attaque de l’entrepôt du Nord est une simple formalité, surtout que le shugenja Licorne se propose de prévenir le daimyo et le magistrat d’Emeraude locaux. Comme c’est la solution la plus simple et la plus rapide, nous optons pour celle-ci, bien que je réalise qu’elle pourra nous causer des problèmes diplomatiques avec Yogo Osako., l’entrepôt se situant en territoire Scorpion.

Les interrogatoires des prisonniers capturés lors du coup de filet sur le réseau de Vigilante sont à présent terminés ; Yoshiro-sama s’entretient avec le shugenja Yogo attaché à la surveillance des interrogatoires par torture ; il n’en ressort pas très avancé.

Le lendemain, Aki-san va rencontrer Baraque, le chef des avaleurs de feu. Tout d’abord embarrassé face à la nouvelle réputation de notre ami Crabe, il est promptement rassuré quand Aki lui demande du saké et des nouvelles des affaires en cours ; d’après ce que nous dit Aki, il n’y a pas grand’chose de neuf de ce côté-là.

Aiko-sama, Yoshiro-sama et Aki-san partent ensuite interroger les habitants du village où se tenaient les troupes de Kaeru avant l’embuscade. Le chef du village, qui se réjouit de la prochaine récolte de pavot, nous donne une description de Kaeru, ou plutôt d’un homme qui s’est présenté comme étant Kaeru. Il aurait les cheveux longs, attachés en queue de cheval à la mode Licorne, il est éduqué, il porte le daisho, lance et arc. Il a donné de l’argent aux villageois avant de partir, « pour le dérangement ». Nul doute qu’avec de telles pratiques Kaeru soit très populaire auprès des paysans. Aiko-sama porte le visage des mauvais jours lorsqu’ils reviennent tous les trois, pourtant, aucun d’entre eux ne fait de commentaires. Ce n’est qu’après coup que j’apprendrai que la femme du chef du village à proposé aux « honorables samouraï de goûter un échantillon de l’excellente récolte de cette année » ; je reste stupéfait de la retenue dont a fait preuve Aiko-sama après ses réactions et ses frustrations de ces dernières semaines. Je l’en féliciterai si je ne craignais de voir sa colère retenue alors s’abattre sur moi.

Pendant ce temps, je commence à faire la synthèse des interrogatoires et préparer la liste des châtiments à appliquer, tâche qui va en fait me prendre plusieurs jours en raison des multiples interruptions…

En effet, je suis prévenu par la Garde Tonnerre qu’il me faut venir à la morgue située dans le village eta, ils ont découvert quelque chose. Je m’y rends en compagnie de Yoshiro-sama et Musashi-sama. Une fois arrivés, ils nous montrent leur macabre découverte : une jambe humaine, et plus précisément une jambe de femme, a été découverte sur le bord du fleuve. Après examen, il semble que la jambe ait été arrachée du corps, ce qui a dû demander un effort considérable ; la jambe porte également des traces de meurtrissures , qui semble avoir été faites par une main de très grande taille – largement plus grande qu’une main humaine.

Nous retrouvons une deuxième jambe …sur notre toit ! Moshibo-sama fait diversion auprès de l’épouse de Musashi-sama afin que celle-ci ne s’aperçoive pas de ce qui se passe – vu sa nature sensible, un tel événement serait à même de la perturber fortement. Dans la journée, d’autres morceaux du corps sont retrouvés, éparpillés apparemment au hasard dans la ville et le fleuve.
Bientôt à la morgue nous avons rassemblé tous les morceaux, hormis la tête, et le doute n’est plus permis : il s’agit bien du corps de Vigilante, et il semble avoir été démembré par une créature dont la description pourrait correspondre à l’oni ailé qui l’a enlevée. La tête a été sciée, plutôt que coupée, par une lame. La date de la mort remonte au soir de la réception officielle, où nous étions tous et dont Soshi Seryoku était notoirement absente. Visiblement elle a profité de l’occasion pour mettre sa vengeance à exécution.Le meurtre a dû avoir lieu après minuit : en effet, selon le rituel effectué par Kitsu Senchi à minuit, Vigilante était alors encore vivante…
J’informe mes compagnons de ces lugubres nouvelles ; Musashi et Yoshiro, qui avaient promis leur protection à la marchande, en sont particulièrement affectés, mais une colère commune nous agite contre cette femme qui ose bafouer la justice impériale.

Le lendemain, Sourcil vient me trouver : il a examiné le contenu de l’estomac du cadavre, et a retrouvé des traces huileuses. Moshibo-sama communique avec les kamis à ce sujet et acquiert la conviction que ces traces – qu’elles quelles soient – sont liées à l’usage de la maho.

Dans la matinée, Mirumoto Musashi se rend au dojo de Kitsuki Jotomon, comme il le fait régulièrement. En effet le sensei Dragon lui donne – comme à d’autres personnalités de la ville – des cours particuliers.
Musashi se tient donc sur le tatami, face à son professeur, avec ses deux bokken, selon la tradition du niten, le style aux deux sabres fondé par son illustre ancêtre. Alors qu’il se prépare au troisième assaut de la matinée, Jotomon le regarde, de façon parfaitement polie mais quelque peu absente. Son esprit est ailleurs.
Le jeune Dragon, devant cette manifestation – ô si discrète – du désintérêt de son professeur, voire de son ennui, en ressent de l’irritation. Cette irritation persiste et se transforme en une rage sourde. Musashi connaît bien cette sensation, qui le prend par instants au cœur du combat, et qui lui permet parfois de se surpasser ; ça commence là, dans le creux de son estomac, comme un cobra lové qui relève la tête et gonfle son capuchon, balançant la tête, avant de siffler son défi . Aussi plutôt que de la combattre il laisse la colère monter, se dérouler le long de sa colonne vertébrale, envahir ses membres, remplir son souffle d’une énergie farouche. Etonnamment des points dorés envahissent sa vision, se rassemblent en un immense dragon, gueule ouverte, griffes écartées : le mon de la famille Mirumoto. Profondément concentré, Musashi-sama se laisse porter par cette vision et concentre toute cette immense énergie vers son adversaire ; il se sent prendre une posture étrange, le katana en avant, le wakizashi au-dessus de la tête. Jotomon a dû percevoir le changement, son regard, après un instant d’incertitude, se fait perçant, alerte, et elle change à son tour de posture. Ils se dévisagent un instant et Jotomon-sama bondit ; en un saut fantastique, elle vient frapper - par-derrière - la nuque de Musashi, mais celui-ci de façon incroyable, a anticipé le coup, et pare l’attaque, désarmant son assaillante. Jotomon-sama atterrit souplement derrière Musashi-sama – impact mat des pieds nus sur le tatami - tandis que son wakizashi vole de l’autre côté du dojo. Le jeune Dragon se retourne vivement ; voyant son adversaire partiellement désarmée la transe dans laquelle il se trouvait l’abandonne, et il lui propose de reprendre son bokken, terminant de fait l’assaut. Jotomon-sama s’incline formellement mais, en lui rendant son salut, Musashi-sama sent une nuance d’intérêt et de respect nouveaux dans le regard de son professeur.
Quand son épouse le voit rentrer, et lui propose gracieusement une tasse de thé, elle sent bien, intuitivement, que son mari n’est pas le même homme qui a quitté la résidence ce matin : aujourd’hui, Musashi-sama a été touché par les kamis.

Le même jour, Yoshiro-sama reçoit une invitation de Bayushi Korechika. Au retour, il nous fait une description du personnage parfaitement en accord avec la description qui en était faite dans les carnets de Matsu Shigeko : un personnage retord, caractériel, d’un orgueil, d’une ambition et d’une mégalomanie démesurés, qui estime visiblement que le monde entier est à ses ordres. Un individu éminemment déplaisant, donc, mais peut-être manipulable de par ses excès-mêmes – ainsi l’estime le diplomate Grue.

Un peu plus tard, Otaku Naishi, qui a été invitée à prendre le thé par Matsu Aiko, arrive à la résidence ; en effet Ide Baranato nous a signalé entre autres choses qu’elle pouvait nous aider à retrouver les criminels fugitifs du réseau de Vigilante. Après les compliments d’usages, la Lionne lui fait part de nos préoccupations, lui communique les noms des criminels recherchés et la remercie de son aide.

Le soir, le sujet principal de discussion est Soshi Seiryoku. Nous devisons sur les méthodes que nous pourrions utiliser pour la démasquer, et Moshibo-sama nous informe que les maho-tsukai, les pratiquants de la maho, ont souvent un stigmate physique de leurs abominables pratiques.
Aki nous informe par ailleurs de l’utilité du jade pour se protéger de la souillure, nous résolvons d’en porter sur nous dorénavant et de faire fabriquer des flèches à pointe de jade en prévision d’un éventuel combat contre l’oni.
Ces informations sont très utiles, mais ne nous permettent pas pour autant d’interpeller Soshi Seryoku. En effet il nous faut une preuve de sa culpabilité avant de pouvoir demander un mandat d’amener…
Nous tournons en rond. Peut-être la nuit portera-t-elle conseil…



Le lendemain, dans la matinée, je vais rendre visite à la ’Maison des histoires étrangères’ ; en effet je pense que Sans-Détour, le suivant du défunt magistrat, y est peut-être passé. J’interroge Magda, qui m’apprend qu’il fréquentait effectivement son établissement, mais n’y avait pas ses habitudes ; une de ses filles, peut-être, a éventuellement plus de renseignements. J’interroge celle-ci, une jeune femme d’allure exotique, au teint sombre, aux cheveux ondulés et aux larges yeux noirs, qui ne me fournit effectivement guère de renseignements sur Sans-Détour ; en revanche j’apprends qu’Ida Michifune, le fils de Baranato-sama a péri ici, dans cette même chambre…

Vers midi, la maisonnée est mise en émoi par un cri provenant des appartements d’Amako-sama. Le bijou d’argent acheté à si bon prix à l’Etoile d’Argent a disparu.
C’est un comble, cette demeure est une vraie passoire ; non seulement des oni viennent s’y poser - voire y déposer des souvenirs macabres sur notre toit – mais même de vulgaires voleurs peuvent s’y introduire pour dérober en plein jour des bijoux, au vu et au su de toute la maisonnée. Une nouvelle fois la justice impériale est bafouée ouvertement.
Immédiatement je fais prévenir Moshibo-sama. Celui-ci n’est pas de très bonne humeur d’être ainsi dérangé ; pourtant, il avait demandé à être prévenu expressément si jamais Kaze se manifestait ! A mon insistance, il accepte de communiquer avec les kamis, mais la seule chose que je tire de ses bougonnements, c’est que le bijou n’a pas été transporté par un kami de l’air ; nous ne savons même pas s’il s’agit d’un être humain ou d’un animal, juste qu’il est passé par la fenêtre.
Nous ne découvrons aucun indice, et la façade semble impossible à escalader, même pour un homme agile. Pas de doute, c’est Kaze, le mystérieux voleur de bijoux, qui nous nargue Ayant écarté la thèse de la magie, du coup nous revenons vers nos hypothèses premières : s’agirait-il d’un animal ? Nous avions écarté l’hypothèse de la pie voleuse en raison de certains détails comme le vol d’une écharpe, difficilement transportable pour un oiseau.
Néanmoins Kakita Yoshiro va faire un tour à la ménagerie, afin de voir si des animaux ne se seraient pas échappés. Il y repère des oiseaux dont le plumage change de couleur, particularité intéressante, mais aucun pensionnaire manquant n’est répertorié.
De mon côté j’interroge les domestiques et suis également bredouille : personne n’a rien vu, rien entendu, rien remarqué.

En début d’après-midi, pour se remettre de ses émotions Amako-sama, accompagnée de son époux, décide d’aller cueillir des fleurs au jardin de Daikoku, en prévision de la soirée d’intronisation de Yoshiro-sama. Ils sont en train de se livrer à cette pacifique occupation quand des cris et un bruit de cavalcade les font se retourner : une troupe de chevaux, sans brides, selles, ou cavaliers, est en train de galoper au beau milieu de la chaussée, au grand effroi des passants. Et dans ces chevaux, se trouve le destrier Shinjo de notre ami, qu’il avait confié pour y être soigné aux écuries de Jument, juste à côté des jardins. « Ne serait-ce point votre monture, mon époux ? » demande poliment Amako-sama. Sans vraiment prendre le temps de lui répondre, Musashi hèle un Garde Tonnerre, lui confie son épouse afin qu’il la ramène en sécurité à la résidence, et se rue vers les écuries.
Ces dernières sont désertes, seul un épais nuage de poussière témoigne que c’est bien d’ici que les chevaux sont sortis. Le Dragon met sabre au clair et s’avance prudemment. Nul signe de vie. Il arrive jusqu’à l’entrée des écuries, observe. Ses yeux qui s’accoutument à l’obscurité discernent une silhouette étendue sur le sol. Restant toujours sur le seuil, il crie : « Alerte ! A la garde ! » . Il perçoit un très léger bruit – peut-être l’agresseur est-il toujours là ! – et s’avance avec prudence. En s’approchant, il voit que le corps étendu est celui de Jument, et que de toute évidence, elle est gravement blessée ou morte, de part la mare de sang qui s’étale sous elle dans le sol meuble.Il regarde les stalles, le plafond, personne. C’est à ce moment-là qu’il entend un cri d’alerte à l’extérieur. Sortant précipitamment, il a juste le temps d’apercevoir une silhouette féminine, enveloppée de vêtements sombres et portant un masque de chat, escalader un baraquement, sauter puis se rétablir avec agilité en haut de la muraille avant de s’enfuir par le toit voisin. Le temps que les gardes-tonnerre qui venaient d’arriver fassent le tour, elle a disparu.
Musashi-sama fait prévenir Yogo Osako, puis regagne la résidence afin de s’assurer que sa chère Amako n’a pas souffert de ces évènements. Il la retrouve en train de s’occuper de Jotomon-sama, qu’il avait initialement invité à prendre le thé, souhaitant discuter de leur dernière passe d’armes maintenant qu’il a eu un peu de temps pour méditer sur l’incident ; les événements l’ont forcé à être en retard et il ne peut décemment introduire le sujet maintenant. Un peu plus tard, son suivant Akira l’informe que par chance son destrier est parmi la poignée de montures qui ont été retrouvées.
Le soir voit la célébration de la nomination de Yoshiro-sama. Celui-ci est chaleureusement félicité par les autres magistrats. Des artistes de l’île de la Larme animent un spectacle du meilleur goût. Comme toujours, Amako-sama a réalisé une réception sans fausse note. J’admire en particulier le superbe arrangement floral où figurent en bonne place des fleurs de pavot blanches, et en le contemplant, un haiku me vient aux lèvres :

Pétales de neige
Moins légers que ses doigts
Beauté sereine

Aiko-sama, qui ne semble pas partager mon enthousiasme pour le bouquet, pose une question polie à Amako-sama à ce sujet, qui lui explique que les fleurs de pavot sont le symbole qu’elle a choisi pour représenter Ryoko Owari. La Lionne, l’air contrarié, s’entretient ensuite brièvement avec son époux.
Après le repas, nous devisons des évènements de la journée. Nous savons que Jument travaillait pour Bayushi Korechika. S’agirait-il d’un nouvel épisode dans la guerre des cartels ? La nuit suivante devait nous donner la réponse…

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par un cri de surprise provenant des appartements d’Amako-sama : les fameux bijoux sont revenus, soigneusement emballés dans du papier de soie, sur sa commode. A nouveau nous faisons appel aux services de Moshibo-sama, qui se révèle de meilleure humeur et plus inspiré que la veille ; notamment il fait réchauffer aux cuisines une marmite de bouillon parsemée d’herbes odorantes, afin de plaire aux kamis de l’air, apparemment friands d’arômes. Nous apprenons que le visiteur est venu cette fois de l’intérieur, et est notoirement moins massif que Moshibo.
Je constate par ailleurs que le papier de soie utilisé ressemble à celui que nous utilisons à la résidence. Mes soupçons se portent sur Sandale, la petite eta que j’ai recueillie ; j’envoie Epine, la suivante d’Aiko-sama, la chercher. Quand Sandale arrive, à son air piteux je décide immédiatement de l’interroger en privé. La petite eta admet avoir remis le bijou en place, dénie l’avoir volé, mais refuse de livrer le nom ou la description de celle qui lui a remis. Malgré mon insistance, du haut de ses six ans elle refuse de me répondre – elle a donné sa parole. Je me rends compte que mon manque d’expérience des enfants me pénalise dans ce cas.
Je sollicite donc l’aide d’Aiko-sama, qui n’a pas plus que moi l’habitude des enfants, mais pour laquelle la petite semble avoir une véritable vénération. Celle-ci lui explique que le devoir – giri - est la première obligation morale, et que l’honneur demande qu’elle obéisse à son seigneur, qui lui-même sert la Justice impériale. Nous apprenons ainsi que la voleuse est une jeune eta de treize ans, nommée Genki - Vive, et qu’elle a un petit singe apprivoisé, Shakkuri (Hoquet). Sandale l’a rencontré au marché où elle s‘était rendue en compagnie d’Epine. Le Kaze qui a commis tous ces vols audacieux n’est qu’une enfant n’ayant même pas passé son gempukku !
Une discussion s’engage sur la conduite à tenir. Vu sa jeunesse, je réussis à convaincre mes collègues qu’il nous sera plus profitable d’utiliser ses talents au service de la magistrature d’Emeraude.
Je fais convoquer Vive et sa mère chez Sourcil le soir même.

Dans l’après-midi, Isawa Moshibo se rend chez Ide Nakitada, Matsu Aiko rencontre Ikoma Yoriko, et enfin Mirumoto Musashi et son épouse accueillent Ide Asamitsu.

Le soir venu, je me rends chez Sourcil. Arrivent une femme à l’air usé et une adolescente famélique qui porte un petit singe sur l’épaule. Je les accueille d’un « Bonsoir Kaze » en regardant la jeune fille. La mère est estomaquée, le chef des eta est stupéfait, la jeune fille se met à pleurer.
J’exprime le souhait de m’entretenir avec elle sans la présence de sa mère, celle-ci sort, encore sous le choc. Après un instant d’hésitation, Sourcil sort également, pour rattraper la mère et éviter qu’elle ne diffuse partout la nouvelle. Il tient à la tranquillité de sa petite communauté.
Je suis donc en tête-à-tête avec Genki. Je lui demande ce qu’il est advenu des objets volés, elle ne les a plus. Elle les a apparemment revendus pour quelques poignées de riz, inconsciente de leur valeur.
Je la rassure sur son sort immédiat, et lui fait comprendre qu’il serait bon que Kaze disparaisse définitivement de Ryoko Owari. Elle opine frénétiquement. Puis je lui propose de venir travailler pour nous. Elle a l’air un peu décontenancée par la proposition, puis après quelques éclaircissements, l’accepte sans réserves.
Je rentre satisfait à la résidence. Au moins une enquête close, sur les quatre qui nous ont été confiées. Celle-ci ne nous apportera pas de gloire, mais nous aurons gagné un agent précieux pour la magistrature.

Je suis en train de dormir profondément quand Kage, mon valet, me réveille : Sourcil est là, il demande à me voir, et ça a l’air urgent. Je rejoins promptement le chef des eta, qui m’apprend que l’un des principaux entrepôts de Subtil, le marchand sous la protection du gouverneur Hyobu, est en train de brûler. Je fais réveiller les autres magistrats, seller les montures, et nous nous rendons à l’entrepôt.

Le temps que nous arrivions, le feu s’est transformé en un véritable brasier, qui commence à menacer les maisons voisines malgré les efforts frénétiques des kaginin. Moshibo se concentre.
Aki, lui, s ‘approche de l’entrée de l’entrepôt, malgré la chaleur intense, et discerne une forme sombre sur le sol. N’écoutant que son courage, l’impétueux bushi se rue à l’intérieur entre les flammes qui lèchent l’ouverture, évitant de justesse un madrier qui s’écroule. « Il est vivant ! » lui crie Moshibo. Aki rejoint la silhouette, qui se révèle être celle d’un garde-tonnerre inconscient, et le charge sur son épaule. La fumée lui pique les yeux, le suffoque, lui brûle les poumons. Un terrible instant, il ne sait plus de quel côté se trouve la sortie, mais non, la voilà ! Il s ‘élance, un autre madrier s’effondre, encombré comme il est il ne peut qu’encaisser le choc ; puis il débouche enfin à l’air libre, toussant, crachant, les yeux larmoyants, mais avec le blessé sur l’épaule. Les kaginin le regardent avec émerveillement, et un immense respect. Voilà un homme qui a bravé le feu et risqué sa vie pour en sauver un autre.
Moshibo administre des soins d’urgence au blessé, le ramenant du seuil même de la mort.
Le garde-tonnerre reprend conscience, suffisamment pour nous faire un compte-rendu haché des évènements. Ils étaient quatre à monter la garde, quand quatre autres gardes-tonnerre sont arrivés et les ont attaqués sans sommation. Ils ont résisté, et ont réussi à en blesser deux quand l’incendie s ‘est déclaré. Ils ont réussi à vaincre leurs ennemis mais ont ensuite été piégés par les flammes.
Moshibo-sama apprend par ailleurs que l’incendie s’est déclaré de par l’intervention spécifique de kamis du feu. Autrement dit, un shugenja est à l’origine de celui-ci.
Un shugenja incendiaire…de faux gardes-tonnerre… nos premiers soupçons se portent sur Kaeru. Mais à la réflexion, certaines choses ne sont pas dans le style d’Insaisissable : le fait d’avoir sacrifié des troupes, notamment. L’autre coupable vraisemblable est Bayushi Korechika. Celui-ci se vengerait-il ainsi de l’assassinat de Jument ? Si oui, c’est une vengeance disproportionnée à l’importance de l’acte. Vue l’épaisse fumée blanche qui se dégage de l’entrepôt,, celui-ci doit être bourré à craquer d’opium, ce qui m’est confirmé ultérieurement par Sourcil. Yogo Osako est arrivée sur ces entrefaites, plutôt déconfite de nous trouver déjà sur les lieux.

Le lendemain matin, une convocation à nous rendre chez le gouverneur nous est apportée par un messager.
Pour une fois, nous sommes tous là, y compris Moshibo-sama et Aiko-sama, qui d’habitude laissent à Yoshiro-sama et moi-même la tâche des communications officielles avec le gouverneur.
Hyobu-sama nous attend, entouré de Yogo Osako et de Jocho-sama.Elle est particulièrement impassible et formelle.
Elle nous parle de l’incendie de la veille, nous félicitant de notre excellent réseau d’information – je vois Yogo Osako qui se rétrécit sur place – et nous signifie par ailleurs que, cet événement étant un trouble majeur de l’ordre public, il est de notre devoir d’en châtier les coupables au plus vite. Elle s’enquiert des informations que nous avons recueillies, dont je lui fais part, en particulier l’intervention d’un shugenja. Elle nous demande également si nous avons des soupçons, nous lui parlons de Kaeru, mais Jocho intervient, expliquant avec un grand naturel apparent qu’il y a pu y avoir des uniformes disparaissant de ses stocks.
Elle se dit prête à nous apporter tout son concours, mais pour la première fois depuis notre arrivée ici, nous demande notre aide dans cette affaire. En faisant cette demande, elle ignore ostensiblement Yoshiro-sama.
Qu’elle nous demande ouvertement de l’aider contre son rival Bayushi, nous ne nous attendions pas à cela. Voilà de quoi nous faire réfléchir. Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises.

L’après-midi-même, Musashi-sama et moi-même sommes conviés à un entretien privé avec Hyobu-sama. Le gouverneur est plus détendu et, en même temps, plus opaque que le matin.
« Je vous ai fait venir, car je vous perçois comme étant en quelque sorte les plus libres des Magistrats d’Emeraude, ceux auxquels je peux parler le plus franchement. ». Je comprends aisément son choix : Yoshiro-sama est lié au clan Bayushi, Moshibo-sama est incapable de mentir, Aiko-sama risque de mal prendre ses approches.
« Vous avez frappé un grand coup contre le trafic de l’opium, en démantelant le réseau de la marchande Vigilante. Cependant, il existe un autre cartel… » elle s’interrompt, ménageant ses effets, « celui du marchand Incisif ».
« Je pourrai révoquer la licence de vente de l’opium médicinal d’Incisif., j’ai ce pouvoir. Mais je ne puis le faire sans justification sérieuse, par exemple sur la demande de la magistrature d’Emeraude. » Elle continue sur cette veine et nous propose en fait une alliance contre son rival Bayushi Korechika.
Nous rentrons en méditant ses paroles ; je conseille la discrétion à Musashi-sama. Je pense que, dans cette affaire, le gouverneur cherche à nous manipuler : il est clair qu’elle pense que Yoshiro-sama est dans la poche de son rival, et que ce dernier compte profiter de la supériorité hiérarchique de Yoshiro-sama pour couvrir ses actes, ou du moins le prévenir contre des actes comme la descente sur les entrepôts et les raffineries du réseau de Vigilante. Elle voudrait nous inciter à couvrir les actions qu’elle pourrait commettre contre le cartel de Korechika-sama. Je me demande ce qui sera le plus dommageable : la perte de confiance de nos collègues si nous ne rapportons pas les propositions voilées qui nous ont été faites, ou … leur perte de confiance si nous les leur rapportons.

Publié : 07 sept. 2005, 11:43
par Kitsuki Katsume
Chapitre 13 – Quand nécessité fait loi

Après bien des hésitations, j’ai décidé de rapporter à nos collègues les propositions que le gouverneur nous a faites à Musashi-sama et moi-même, y ajoutant mes suspicions. Aiko-sama a eu la réaction la plus visible et la moins surprenante : son dégoût pour la corruption qui semble infecter la ville est désormais plus marqué que jamais. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle n’a pas tout à fait tort et je me demande même si nous ne finirons pas, malgré tous nos efforts, par être touchés par cette gangrène. Pour preuve il suffit de regarder l’acrimonie qu’a générée la discussion qui a suivi ces révélations : même Aiko-sama ne conteste plus que nous ne pouvons qu’espérer mettre un frein au trafic de l’opium, pas l’éradiquer.

Quoiqu’il en soit, nous avons tous été d’accord pour continuer notre action contre les cartels et, puisque toutes les circonstances se conjuguent pour que nous puissions agir contre le réseau du marchand Incisif, qui est sous la protection de Bayushi Korechika, nous avons résolu de faire porter tous nos efforts en ce sens. Cette décision prise, il nous faut malgré tout prendre quelques décisions préliminaires : notre intention première reste d’intercepter une barge d’opium soit-disant médicinal, puis d’utiliser la surprise pour assaillir le village de la Nécessité, où se trouverait la raffinerie. Mais Aiko-sama nous fait remarquer qu’il est impensable de vouloir mener à bien une telle opération sans information supplémentaire sur le village que nous savons déjà être fortifié. Ces informations seront encore plus critiques s’il s’agit uniquement de mener une opération coup-de-poing pour détruire la raffinerie. Après une nouvelle discussion, heureusement moins longue et moins échauffée que la précédente, il a été décidé que nous enverrions Colombe et Epine, sous la responsabilité de la première, pour procéder à une mission de reconnaissance : elles doivent, dans la mesure du possible, nous ramener un plan du village, de ses défenses et de ses entrées, et faire une estimation du nombre de défenseurs présents sur place. Elles ne doivent en aucun cas prendre d’initiatives risquées, et elle doivent revenir au plus vite, car nul ne doute qu’avec l’aggravation de la situation ici à Ryoko Owari, et avec la façon dont son entrepôt est rempli, Incisif ne doive rapidement déménager ses stocks.

Une autre information est par ailleurs arrivée cet après-midi sous la forme d’un message qui nous a été communiqué par l’intermédiaire de Baranato-sama : un magistrat du Clan de la Licorne a assailli l’entrepôt que Vigilante possédait en amont du fleuve, à la limite du territoire du clan ; l’entrepôt a été détruit mais, d’après ce magistrat, une partie des stocks avait déjà été évacuée, et il pense qu’elle aurait été chargée sur un bateau qui aurait redescendu le fleuve… et pourrait, dans le meilleur des cas, accoster aujourd’hui, en fin d’après-midi, à Ryoko Owari ! Par ailleurs, nous étions tous plus ou moins sommés par Dame Amako de ne pas être au Palais et d’éviter de venir en troubler la tranquillité cet après-midi, car elle avait invité quelques « amies ».

Aussi, Aki-san, qui se lasse de nos palabres sans fin – il est vrai que la Grande Muraille n’a pas la réputation de produire des diplomates – nous annonce qu’il va faire un tour du côté des entrepôts et de la raffinerie que nous avons investis lors de notre opération contre le réseau de Vigilante, au cas où les criminels décideraient d’essayer d’utiliser ces édifices a priori sans intérêt.
De mon côté, je me rends à l’Hôtel de ville afin d’en finir avec les formalités découlant des arrestations effectuées lorsque nous avons agi sur les révélations de cette même Vigilante : les interrogatoires sont terminés, j’en ai maintenant lu tous les comptes-rendus, il est donc temps de prononcer les sentences et mes collègues semblent penser que cette tâche me revient. Compte tenu de la gravité du crime contre les lois impériales, il me semble nécessaire de faire un exemple des criminels, aussi j’ai décidé que ceux-ci seraient exécutés, à commencer par les chefs d’équipe. Par égard pour Moshibo-san, mais surtout parce qu’en fin de compte tous ces gens ne sont pas les instigateurs du trafic, j’ai par contre décidé de ne condamner leurs familles qu’à être bastonnées ; bien entendu leurs biens sont confisqués. Au total il y aura donc une quinzaine d’exécutions. Lorsque je suis allé rendre les verdicts à Osako-san, elle m’a surpris en proposant que les punitions soient conduites hors du regard de la foule. Je ne suis pas certain de ce qu’elle s’attendait à me voir répondre ; en tout cas, je lui ai clairement signifié que j’estimais que les sentences devaient être exécutées publiquement. Elle m’a alors renvoyé vers le shugenja qui supervise les interrogatoires ; il semble qu’il est aussi en charge de ces besognes.
Yoshiro-sama nous a annoncé son intention de se rendre chez Kinto-sama. Je sais qu’il souhaite depuis longtemps déjà lui poser des questions quant à Bayushi Omoto, la fille décédée de Korechika-sama. Je suppose qu’il espère ainsi obtenir des informations qui lui permettrait de limiter la prise que la famille Bayushi peut avoir sur lui. Bien que je doute de sa réussite, et que je n’approuve pas son attitude générale dans cette affaire, je ne suis pas comme lui un vétéran des luttes sourdes et des intrigues de la cour impériale. Je ne souhaite d’ailleurs pas qu’il échoue dans son entreprise car il est certain que, s’il en venait à décider de nous mettre des bâtons dans les roues, il rendrait impossible la lutte contre les cartels de l’opium – ou du moins contre celui patronné par Korechika-sama.
Quant à mes trois derniers collègues, ils avaient décidé de se rendre sur les quais, en commençant par la capitainerie, pour voir si les fortunes seraient avec eux et leur permettraient d’intercepter le bateau qui aurait évacué les stocks de l’entrepôt situé en amont du fleuve. Il faut croire que les kamis ont entendu leurs prières : il y avait en effet, arrivée depuis peu, une jonque venue du nord, affiliée à Soshi Seryoku. Lorsqu’ils se présentèrent à sa passerelle, ils furent accueillis par un samurai qui accepta de les laisser monter à bord pour inspecter la cargaison. Il les précéda dans l’escalier qui menait à l’intérieur, mais en bas se trouvaient déjà un autre samurai et deux matelots. Lorsqu’Aiko-sama, qui était en tête du groupe de magistrats, arriva au bas de l’escalier, les deux samurai Soshi dégainèrent soudain leurs katana et l’attaquèrent. Seule sa méfiance et sa maîtrise de l’épée la sauvèrent à cet instant-là. De plus, il lui apparut immédiatement que ses adversaires souhaitaient la forcer à combattre à cet endroit précis où eux pouvaient l’attaquer tous les deux alors que Musashi-sama ne pouvait se joindre au combat du fait de l’étroitesse du passage. Aussi, dédaignant sa propre sécurité, Aiko-sama entreprit de forcer le passage entre ses deux adversaires, méprisant par ailleurs le danger qu’il y aurait alors à tourner le dos aux deux matelots qui s’étaient reculés vers le fond du navire lorsqu’avait débuté le combat. La réussite de cette manœuvre, et l’art de mes deux collègues, conduisirent ensuite rapidement à la mort des deux renégats. Les matelots, par crainte ou surpris par la rapidité avec laquelle l’escarmouche prit fin, n’intervinrent même pas. Ils furent d’ailleurs immédiatement interpellés, et la fouille des soutes mit immédiatement à jour de l’opium raffiné. La suite de l’opération prit un aspect routinier (transport à terre et destruction de la drogue, ordre de confiscation de la jonque, …) et ne mériterait pas plus de mention si un incident démontrant le péril représenté par ce poison pernicieux n’avait alors pris place : en effet, un opiomane, peut-être à court de drogue du fait de nos interventions, ou bien encore tellement sous l’emprise de celle-ci qu’il ne pouvait plus y résister, se jeta à genoux auprès du feu dans lequel mes collègues détruisaient l’opium et entreprit d’en inspirer les vapeurs délétères. Aiko-sama lui ordonna de s’éloigner immédiatement et, comme il n’obtempérait pas, et résistait à ses efforts de l’écarter du brasier, elle le décapita ; cet acte à lui seul eut plus d’effet que n’importe quel ordre sur la foule qui s’était rassemblée à proximité et avait tendance à se positionner sous le vent afin de « profiter de l’aubaine ».

L’après-midi touchant à sa fin, il advint que nous nous retrouvâmes tous à revenir à peu près au même moment au Palais, et que les invitées de Dame Amako étaient alors en train de prendre congé. J’ai remarqué qu’Aiko-sama a eu la délicatesse de ne pas emprunter l’entrée principale, où se tenaient toutes ces dames, afin de ne pas les choquer par la vue du sang qui la couvrait. Je dois avouer que la curiosité m’amena à considérer toutes ces dames de plus près : outre Kimi-sama, la fille du gouverneur, il y avait là Bayushi Saisho, l’épouse de Korechika-sama, Shinjo Yoshiko, la fille de Yoshifusa-sama, ainsi que deux jeunes femmes membres, d’après les mon adornant leurs kimonos, de familles vassales respectivement des Shosuro et des Yogo. La première était l’épouse de feu Shosuro Toru, mais je ne connaissais pas la seconde. Aussi, après leur départ, suis-je allé remercier Amako-san et lui demander qui était la jeune inconnue. Sa réponse m’apprit qu’il s’agissait d’une amie de Kimi-sama, et qu’elle était restée très discrète, peut-être intimidée de se retrouver en telle compagnie. De plus, Amako-san entreprit alors de me sonder sur mes intentions matrimoniales ; ma surprise m’a sans nul doute rendu plus sec que je ne l’aurais voulu lorsque je lui ai répondu que de telles affaires dépendaient du chef de ma famille, à savoir mon frère Kitsuki Fushida. Je me suis ensuite esquivé après qu’Amako-san eut affirmé qu’il fallait peut-être attendre que nos affaires s’éclaircissent avant de pouvoir s’engager sur une telle voie. Musashi-sama est bien heureux d’avoir une épouse d’une telle grâce et aussi accomplie socialement.
Le repas du soir nous a donné l’occasion d’échanger le résultat de nos activités de l’après-midi ; bien sûr la plus grande part des discussions fut consacrée à l’arraisonnement de la jonque effectué par Musashi-sama, Aiko-sama et Moshibo-san. Par ailleurs, Aki-san nous apprit qu’il avait surpris une samurai-ko près de l’ancienne raffinerie de Vigilante ; après avoir interrogé le gardien de la bâtisse, il s’est avéré qu’elle s’intéressait à ceux qui auraient pu s’enquérir des possibilités de relouer le bâtiment ou d’acheter ce qu’il pourrait contenir. De plus il semblerait qu’il s’agisse d’un membre du Clan de la Licorne, et la description de la personne laisse penser qu’il s’agirait d’Otaku Naishi. Aiko-sama nous a rappellé alors qu’elle a demandé à Naishi-san d’essayer de retrouver les trafiquants qui se sont enfuis lors de notre coup de filet, aussi n’est-il pas totalement surprenant que celle-ci puisse s’intéresser à la raffinerie et à ceux qui y porteraient un intérêt.
Par ailleurs, Yoshiro-sama m’a pris en aparté pour me faire part de ses soupçons concernant le décès de Bayushi Otomo. D’après ce qu’il a réussit à apprendre de Kinto-san, les parents de la jeune femme seraient venus le consulter lors de leur arrivée en ville ; leur fille semblait être mentalement retardée, et ils désiraient savoir si Kinto-san, shugenja d’un certain renom, pouvait y apporter un remède. Kinto-san ne put rien et Korechika-sama aurait semblé prendre ce qui arrivait à sa fille comme une punition des kami. En outre, compte tenu des propos de son interlocuteur, Yoshiro-sama pense que Korechika-sama pourrait avoir été responsable de l’élimination de sa propre fille. Je ne sais que trop penser de cela. De toute façon la mort de la jeune fille remonte à plusieurs années, et il n’y a eu à l’époque ni plainte ni enquête ; donc il me paraît improbable de pouvoir prouver un quelconque méfait à une date si tardive. Yoshiro-sama semble toutefois convaincu qu’il pourrait y avoir là un moyen de provoquer quelque acte irraisonné de la part de Korechika-sama, car la pression qui pèse sur lui en ce moment est immense et il est probable qu’elle va continuer d’augmenter. Outre que je reste dubitatif quant à un tel stratagème, je ne le trouve guère honorable et surtout, si comme le penserait Korechika-sama lui-même, il s’agit d’une malédiction des kami, j’hésiterais avant de m’impliquer entre eux et leur victime.

Comme le repas touchait à sa fin, Aki-san nous a annoncé son intention de poursuivre ses investigations dans le quartier des pêcheurs, et de reprendre contact avec les kajinin qu’il y a rencontré. Je sais qu’il n’insiste pas trop pour ne pas provoquer la colère d’Aiko-sama ou une curiosité excessive de Yoshiro-sama, mais je m’inquiète un peu vu la réputation des ‘avaleurs de feu’, les soldats du feu qu’il fréquente. Quoi qu’il en soit, ils sont pour le moment les seuls qui pourraient nous permettre de remonter aux supposés « ninja », et notre enquête à ce propos n’a pas avancé du tout.
De mon côté, je m’enquiers auprès de Moshibo-san afin de savoir s’il lui serait agréable de se rendre à la ‘Maison des histoires étrangères’. Je sais qu’il semble fasciné par Magda, encore que je ne vois guère moi-même ce qu’il peut trouver de si envoûtant dans une gaijin ; comme je souhaiterais pouvoir interroger en l’absence de celle-ci la danseuse que j’ai vu la dernière fois, j’espère qu’il pourrait m’accompagner et distraire l’oka. Bien sûr, connaissant son penchant invétéré pour la vérité et son incapacité à dissimuler ses sentiments, je ne lui révèle pas mes intentions : bien que cela me semble un peu malhonnête, c’est pour son bien, car ce qu’il ne sait pas, il ne pourra le révéler, intentionnellement ou pas. Comme il acquiesce à ma suggestion, nous voilà donc partis tous les deux pour l’île de la Larme. Nous n’avons eu aucune difficulté à rejoindre la maison de geisha, et mon stratagème a marché à la perfection : tandis que Moshibo-san se retirait avec Magda, je n’ai eu aucune difficulté à me retrouver seul à seul avec la danseuse. J’ai aussitôt usé de mon autorité pour lui faire avouer ce qu’elle ne m’avait pas révélé lors de notre précédent entretien en présence de sa maîtresse. Je n’ai pas vraiment eu à la forcer pour qu’elle m’apprenne que la nuit de la mort de Michikane-san, ce dernier a reçu la visite son frère, Asamitsu-san. Malheureusement, c’est tout ce que j’ai pu apprendre, car la geisha a été renvoyée lors de l’arrivée de ce dernier, et n’a pas ensuite été rappelée ; elle n’a même pas vu partir Asamitsu-san. Constatant qu’elle n’avait rien de plus à m’apprendre, je lui ai demandé de garder notre conversation privée – en particulier vis-à-vis de Magda, et je l’ai alors laissée procéder à son spectacle barbare. Celui-ci m’a semblé répugnant et sans grâce, et c’est uniquement afin de ne pas alerter cette dernière que je me suis forcé à rester jusqu’à sa conclusion. Que peuvent bien trouver les gens bien élevés à regarder se trémousser une barbare à moitié dénudée ? Il n’y a rien là-dedans de la grâce contrôlée et de la retenue des danseuses rokugani, et je ne comprends pas ce qui peut pousser le Clan de la Licorne à nous infliger de tels spectacles. Au moins les histoires que content Magda sont-elles curieuses, pour repoussant que je trouve le physique de la narratrice. Enfin, j’espère ne pas avoir à me soumettre à nouveau à ce genre de « divertissement » et en ai-je tiré quelque information. Je ne suis pas certain où cela me mènera toutefois. Moshibo-san est ressorti pour sa part charmé de son entretien avec Magda, et même si je ne comprends pas son intérêt, tout au moins m’a-t-il permis de procéder discrètement à mon enquête.

Lorsque nous sommes rentrés au palais, Aki-san était toujours absent, mais ce n’était qu’à moitié étonnant. Ce qui l’a été beaucoup plus, a été le résultat de sa nuit, que nous n’avons appris que le lendemain matin. Alors que nous dormions paisiblement, Aki-san est parti à la chasse aux ninja. En effet, ces contacts parmi les kajinin lui avaient appris qu’ils surveillaient depuis plusieurs nuits la boutique d’un marchand qui aurait été menacé par ces fameux ninja. Je préfère ne pas savoir pour quelles raisons exactes des soldats du feu protègeraient un commerçant ! Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, à minuit passé, Aki-san, qui s’était mis à l’affût avec certains avaleurs de feu, a entendu des cris et un bruit de poursuite, puis vu arriver dans sa direction un trio de silhouettes vêtues de noir. L’une d’entre elles s’est enfuie en sautant une clôture lorsque lui et ses acolytes se sont positionnés pour leur couper la route ; les deux restantes ont continué vers eux avec l’intention évidente de forcer le passage. Si l’une d’entre elles a réussi sa manœuvre, Aki-san s’est vanté d’avoir assommé d’une seule manchette celle qui essayait de lui échapper. Bien que notre yoriki nous ait dit que l’homme capturé était désormais en prison, je ne crois pas que les informations qu’il en a tirées aient été obtenues par l’un de nos bourreaux. Mais Aki-san ne s’est pas étendu sur ce sujet, et de toute façon, l’individu capturé est apparemment un sous-fifre : il aurait dit s’appeler Kara, serait apparemment un heimin sans emploi et aurait été recruté par un homme se faisant appeler ‘Fureur de la Nuit’, qu’il ne rencontrerait que dans une taverne mal famée, ‘Le Tonneau qui Roule’. Le principal signe distinctif de cet homme serait qu’il boite lorsque le temps est humide ; ce serait lui qui aurait fui ce soir en sautant le mur d’un jardinet.
Aki-san était très fier de lui. Bien que les informations obtenues semblent bien maigres, je dois reconnaître qu’elles sont les seules que nous ayons obtenues jusqu’à présent. Hormis ce qui figurait dans le journal de Naritoki-san, c’est le seul pas que nous ayons fait dans cette affaire de « ninja ». Je ne sais pas si ceux-ci sont une menace véritablement sérieuse, mais l’incapacité manifeste de celui arrêté par Aki-san ne me fait pas pencher dans cette direction pour le moment : il semblerait qu’il s’agisse plutôt de racketteurs cherchant à étendre leur territoire aux dépens des kajinin. Malgré cela, Aki-san nous a annoncé sa ferme intention de se rendre dès ce soir au ‘Tonneau qui Roule’, afin d’essayer de voir s’il ne pourrait y retrouver l’individu décrit par son prisonnier.

Le seul autre événement notable de la matinée a été le départ de Colombe et Epine pour leur mission de repérage au village de la Nécessité. Je ne me fais pas trop de soucis pour Colombe, qui est clairement une bushi accomplie ; je ne peux en dire autant de la servante d’Aiko-sama, qui me semble bien jeune et insouciante. Enfin, comme c’est la yoriki qui est en charge dans cette affaire, espérons qu’elle saura limiter l’impétuosité de la jeune heimin.
L’urgence de la mission de nos éclaireuses est apparue le jour-même, car Sourcils est venu me voir en début d’après-midi pour m’annoncer qu’une barge était en court de chargement sur le quai en face de l’entrepôt d’Incisif. D’après ses informations, elle devrait partir demain soir au plus tard. Lorsque j’ai informé mes collègues, après avoir considéré la question, nous avons jugé qu’il ne servait à rien que Moshibo-san essaie de contacter Colombe avec l’aide des kami de l’air : en effet, cette dernière n’est pas au courant de cette possibilité, ce qui pourrait l’alarmer indûment, et de toute façon, les ordres que nous avons donnés aux deux femmes sont de mener leur repérage et de revenir au plus vite à Ryoko Owari. Toutefois, Aiko-sama nous a à nouveau clairement fait comprendre qu’en l’absence de renseignements sur le village, il lui semblait déraisonnable de vouloir l’attaquer.
Il nous faut donc nous focaliser sur l’interception du chargement et, pour cela, il nous faudra intervenir soit avant le départ de la cargaison, soit sur le fleuve. Dans ce second cas, nous aurons besoin d’une embarcation, aussi avons-nous envoyé Aki-san pour savoir si Crevette, le seul capitaine que nous connaissions, était en ville et susceptible de pouvoir être engagé pour quelques jours. Sinon, nous avons remis nos décisions au lendemain, en fonction du retour ou non des éclaireuses.

Rien d’autre n’a troublé la journée. Tout au plus avons-nous pris connaissance du nom du capitaine, un certain Sasahe, de la barge chargée d’après son manifeste d’opium médicinal et de saké à destination des îles de la soie et des épices, possessions du Clan de la Mante au large des côtes. Le seul intérêt de ces documents est que, si nous obtenons des témoignages indiquant que le capitaine a l’intention de s’arrêter au village de la Nécessité, il sera clairement dans l’illégalité, et nous serions donc totalement en droit de confisquer le navire et sa cargaison. Par extension, nous pourrions certainement justifier une intervention au village, bien qu’il soit situé en dehors de notre juridiction.
Le seul d’entre nous à avoir pu soulager sa tension a en fin de compte été Aki-san. Il semble avoir une chance insolente, et j’espère que la faveur que les kami lui accordent en ce moment ne se fera pas à son détriment plus tard : en effet, sa surveillance au ‘Tonneau qui Roule’ s’est avérée fructueuse et il a, sans aucune difficulté, réussi à appréhender l’homme qui se faisait appeler ‘Fureur de la Nuit’. Celui-ci semble être d’un calibre similaire au dénommé Kara, malgré le nom grandiose dont il s’affuble. Par contre, sa confession prouve que notre tâche ne sera pas facile dans cette affaire : les « ninja » sont apparemment formés de petits groupes totalement indépendants les uns des autres, et les membres des groupes ne sont connus que de leurs chefs ; ces derniers ne se connaissent même pas entre eux, et ils reçoivent leurs ordres d’un individu qu’ils nomment ‘la Voix’, car ils ne l’ont jamais rencontré, n’entendant que sa voix à travers un shoji. Tout au plus connaissons-nous désormais le lieu où notre prisonnier allait prendre ses ordres.

Le lendemain, notre tension monte sensiblement : Colombe et Epine reviennent en cours de matinée pour nous apprendre qu’environ deux cents bushi gardent le village ! De plus, elles ont été expulsées du village au matin par des samurai de la maison Bayushi, comme tous les autres voyageurs qui s’y trouvaient. Sinon, Colombe nous apprend qu’une initiative d’Epine a permis de repérer l’endroit où se trouve la raffinerie que nous soupçonnions exister ; le regard que Colombe jette à cette occasion à la servante me laisse rêveur quant au type d’initiative en question, mais je m’abstiens de tout commentaire. Il est désormais évident que nous ne pouvons attaquer le village sans des forces importantes ; la garde-tonnerre serait parfaite mais il est clair que nous n’aurons pas l’utilisation de cette force pour une telle opération, du moins pas dans les circonstances actuelles. Ce qui veut dire que nous pouvons rayer de nos options toute opération contre le village.
Reste maintenant à savoir comment nous allons procéder : devons-nous intervenir en ville, avant le départ de la cargaison, mais au risque de voir s’enfuir nombre des responsables du trafic, ou essayer d’intercepter le navire sur la rivière pendant la nuit, pour obtenir les aveux des marins et revenir en ville pour procéder par surprise ? Très vite, la discussion prend un tour encore plus incertain, car nous apprenons, suite à des messages reçus par Aiko-sama, que ce ne sont pas un mais deux navires qui sont en train d’être chargés, puis qu’il pourrait aussi y avoir un navire escorte, et pour finir qu’un shugenja pourrait se trouver à bord de celui-ci.
Dès lors, la discussion tourne au pugilat verbal, entre les partisans de l’interception sur la rivière, dont je suis, ainsi qu’Aiko-sama, et ceux de l’intervention à quai. L’incertitude est d’autant plus grande que Moshibo-san ne semble pas certain d’être en mesure de contrecarrer un shugenja adverse et est réticent à procéder à une intervention sur la rivière, en raison des multiples dangers qu’un tel adversaire nous ferait courir. De surcroît nous ignorons la taille de l’escorte…donc non seulement nous ne sommes pas d’accord sur l’endroit où mener l’attaque, mais en plus il est difficile d’estimer si nous devons demander des forces supplémentaires à Yogo Osako, et lesquelles.
Voyant la discussion dans l’impasse, la Lionne s’éclipse, annonçant qu’elle va voir ce qu’elle peut faire. Elle revient un peu plus tard, se refusant à tout commentaire, mais son air satisfait laisse présager de bonnes nouvelles. De fait un message nous apprend un peu plus tard que le shugenja ronin et une partie de l’escorte seront « indisposés ». Quels que soient ces mystérieux alliés, ils sont efficaces.
Cette information fait basculer la décision : nous mènerons l’attaque sur le fleuve. J’obtiens sans difficulté de la part de Yogo Osako qu’elle nous alloue une vingtaine de gardes Tonnerre supplémentaires.
Mes collègues s’embarquent avec le marin Crevette sur son navire en fin d’après-midi ; l’idée est d’attendre la barge à un mouillage situé au sud à mi-chemin de Ryoko Owari et du village de la Nécessité. Les troupes à cheval, qui voyagent plus vite qu’un bateau marchand, les rejoindront ultérieurement afin de ne pas attirer les soupçons.
Quand à moi, je reste sur place afin de coordonner les troupes de gardes-tonnerre : dès le départ de la barge, nous partirons, les troupes étant réparties de part et d’autre du fleuve.
Je suis en train de surveiller les quais et les deux barges amarrées le long de l’entrepôt d’Incisif quand je vois l’une d’elle lever l’ancre et prendre le chemin …du nord ! Devant cette tournure imprévue des évènements, j’observe la seconde barge, qui ne fait pas mine de bouger. Seule chose à faire, j’envoie aussitôt un message à Osako-san pour la prévenir et demander l’interception immédiate de cette barge.
Puis je continue le guet. Au crépuscule, la deuxième barge lève les amarres et prend la route du sud. Je rejoins aussitôt les gardes-tonnerre et nous galopons vers le point de rendez-vous où mes collègues guettent depuis plusieurs heures déjà.
Je me félicite des cours d’équitation récemment pris ; en effet la chaussée au bord du fleuve est traîtresse et avec la nuit tombante la chevauchée est difficile. Nous rejoignons néanmoins l’embarcadère sans encombre, devançant largement la barge.
Je fais disposer les gardes tonnerre de chaque côté le long des rives ; si tout se déroule comme prévu leur tâche est de capturer les fuyards éventuels. Nul ne doit être prévenu à Ryoko Owari avant que nous n’ayons le temps de procéder aux interrogatoires.
Nous attendons en silence, dans l’obscurité grandissante ; la nuit se fait de plus en plus épaisse. Puis nous entendons des clapotis, et une faible lueur apparaît en amont de l’embarcadère.
La silhouette de deux bateaux, dont la proue est à peine éclairée par une lanterne sourde au ras de l’eau, apparaît. Le premier est visiblement le bateau d’escorte : petit, maniable, il est moins bas sur l’eau que la lourde barge qui le suit.
Crevette fait manœuvrer son bateau de façon à ce que nous croisions au plus près le bateau d’escorte et soyons en bonne position pour aborder la barge. Au moment où nous croisons le navire escorte, nous entendons des cris de ‘Pirates !’ et le sifflement des flèches, bientôt noyé dans le bruit de la tornade que Moshibo vient d’évoquer. A bord du vaisseau ennemi deux hommes tentent vainement d’en ranimer un troisième, qui chancelle, hébété. L’intervention des kami de l’air a un effet immédiat et spectaculaire sur le navire adverse : comme frappé par une main gigantesque, il s’arrête brutalement, les voiles choquées, avant de basculer lentement sur le côté et de commencer, pensions-nous, à sombrer, projetant son équipage dans le fleuve. Nous passons au ras de la coque renversée et arrivons au niveau du deuxième navire. Crevette navigue parfaitement et nous nous retrouvons bord à bord avec la barge adverse. Nos grappins sont prêts et nous les lançons, alors que les archers ennemis nous envoient une volée de flèches, sans dommage sauf pour Aiko-sama, écartant en pratique celle-ci de l’assaut.
Nous nous lançons à l’abordage, et c’est bien sûr Aki qui réussit l’arrivée la plus spectaculaire : grimpant à la hune de notre navire, il se laisse glisser le long de la voile gonflée, comme une coulée d’eau sur l’aile d’un canard, et arrive au beau milieu du pont ennemi, le katana brandi et un large sourire aux lèvres.
Un combat furieux s’engage mais les défenseurs ne sont pas de taille ; nul ne peut faire face à l’habileté de Musashi-sama ou à la force impétueuse d’Aki. Un seul ne prend pas part au combat : un samurai Bayushi, vraisemblablement le responsable du convoi, se tient debout, immobile, son sabre non dégainé à la main, et attend, impavide.
A l’instant où le dernier défenseur tombe et où le pont inférieur nous appartient, il salue roidement Musashi-sama, se présente comme Bayushi Ichiban, et d’un geste l’invite à le rejoindre . Le Dragon, éclaboussé de sang des pieds à la tête, mais à peine essoufflé, le rejoint souplement sur le pont supérieur. Le temps s’arrête. Le duel commence.
Ils se regardent un long moment, une longue silhouette écarlate, à la figure masquée et menaçante d’un côté, un svelte combattant au visage ouvert et passionné, éclaboussé de sang, de vert et d’or de l’autre.
Avec la promptitude de l’éclair, Musashi dégaine son katana. Mais – était-ce une feinte ? – son adversaire a complètement anticipé son mouvement, et contre-attaque d’un mouvement fluide de bas en haut. Seuls les extraordinaires réflexes du Dragon lui permettent d’esquiver la lame qui se dirige vers sa gorge, et, bien que légèrement blessé à l’épaule, il attaque aussitôt, la lame cinglant l’air comme un fouet. Le sang gicle en une pluie écarlate, c’est si rapide que pendant quelques instants nous ne savons qui est touché – puis le Bayushi s’écroule, coupé en deux par la force et la précision du coup. Musashi salue son adversaire à terre, nettoie son sabre et se retourne, le regard fier. Le navire est nôtre.
Pendant ces échanges furieux, les marins de la barge n’ont pas quitté leur poste. Mais à l’issue du duel, l’homme qui se tenait près de la barre, et donnait des ordres aux autres, se jette par-dessus bord. Je ne sais pas s’il espérait vraiment pouvoir s’enfuir à la nage ; la seule certitude dans cette affaire est qu’il n’en a guère eu l’opportunité : Aki-san s’est précipité vers le navire du capitaine Crevette, coupant les cordes des grappins qui retenaient son vaisseau à la barge, et a aussitôt donné l’ordre de manœuvrer pour poursuivre le fuyard. Nul doute que les kami sont vraiment avec lui : malgré l’obscurité, ils ont réussi, en se dirigeant dans la direction approximative de fuite de l’homme, à le repérer et à s’approcher de lui. Aki-san s’est alors jeté par-dessus bord et a atterri, si tel est le terme, sur le dos du fuyard. Celui-ci a alors été aisément maîtrisé puis ramené à bord : il s’agissait du capitaine du navire.
Notre victoire aurait été totale si nous ne nous étions alors aperçus que le navire d’escorte, que nous pensions être en route pour le fond du fleuve, s’enfuyait vers le sud dans la nuit. Apparemment il a dû se redresser lorsque la tornade provoquée par Moshibo-san a cessé de souffler dans ses voiles. Le temps nous est donc désormais compté. Heureusement, j’ai pris le soin de demander à l’un des aides du bourreau Pitoyable de nous accompagner, en emmenant un peu d’ « équipement de campagne » : nous allons interroger les prisonniers sur le champ, et, je l’espère, obtenir les aveux dont nous avons besoin pour incriminer le marchand Incisif, deuxième étape de notre lutte contre le trafic d’opium.

Publié : 07 sept. 2005, 11:44
par Kitsuki Katsume
Chapitre 14 – La chute de Korechika-sama

Nous avons rejoint la rive avec nos prisonniers et amarré les jonques au niveau de l’embarcadère du bac qui permet, à cet endroit, de franchir le bras du fleuve où nous venons de mener nos opérations.
L’adjoint de Pitoyable qui m’a accompagné est pressé de pouvoir commencer à mettre à exercer ce qu’il appelle son « art ». Son empressement me laisse une impression de malaise, même si je reconnais que les gens comme lui sont nécessaires à notre tâche : si peu de criminels possèdent un honneur suffisant pour avouer leurs actes sans recourir aux services d’un bourreau. Je ne devrais plus m’étonner de cela – après tout, s’ils en sont arrivés là, c’est que leur honneur ne peut être bien grand, mais je ne peux m’empêcher de regretter le mal qu’ils se font à eux-mêmes en agissant de la sorte. Seul Aki-san ne semble pas être totalement repoussé par la tâche à venir ; je suppose que les horreurs auxquelles il a été confronté sur le Mur ont endurci son cœur.
Le capitaine Sasahe est maintenu par deux de ses anciens matelots, et il ne cesse de s’exclamer qu’il n’est pas coupable et qu’il travaille pour Korechika-sama, et que sa cargaison est parfaitement légale. Le bourreau a à peine entamé son travail lorsqu’Aiko-sama fait remarquer qu’il n’est guère prudent de travailler ainsi à découvert : un trait bien placé pourrait éliminer notre prisonnier sans que nous puissions faire quoi que ce soit. Bien que le bourreau ne soit guère satisfait de devoir s’interrompre et grommelle, une rapide exploration des alentours révèlent la présence d’une cabane. Celle-ci est occupée par deux heimin, apparemment les hommes préposés au bac. Ils ne pipent mot lorsque nous les expulsons pour permettre au bourreau de reprendre son travail.
Depuis le début, Moshibo-san n’a pas souhaité assister à l’interrogatoire ; après que la cabane a été choisie pour cela, Aiko-sama, Musashi-sama et Aki-san sont ressortis pour veiller au placement des gardes-tonnerre à l’extérieur. Sur cette rive, nous sommes d’ailleurs gênés par leur faible nombre : une fois des hommes placés pour surveiller les alentours de la cabane et pour garder les marins de Sasahe, il n’en reste que deux ou trois pour patrouiller le long de la rive et arrêter les personnes qui chercheraient à rejoindre la berge suite au chavirement du navire-escorte. Yoshiro-sama est resté pour surveiller le bourreau et les prisonniers. Pour ma part, j’ai commencé à fouiller de la cale au pont le bateau capturé. Celle-ci ne révèle malheureusement rien d’exceptionnel : la cargaison consiste en de nombreux ballots d’opium médicinal et une caisse de saké. Tant qu’un de nos prisonniers n’aura pas avoué, nous pouvons tout au plus nous plaindre de la façon dont le manifeste a été rempli : en effet, il y est fait mention de deux navires transportant de l’opium médicinal et du saké, mais jamais de la répartition exacte de la cargaison entre les deux bateaux, et je ne doute pas que le navire du capitaine Jaune, que j’ai vu quitter le quai presque en même tant que celui de Sasahe, ne contienne le reste du saké. Je suis donc dans un premier temps retourné à la cabane pour pouvoir faire part de cela à mes collègues, et en espérant que Sasahe se sera décidé à parler.
Malheureusement mon attente a été déçue. De plus, seul Yoshiro-sama était présent, et il a profité de mon arrivée pour s’éclipser. Nul doute que le spectacle des tortures infligées au prisonnier ne le dégoûte ; de fait, je n’éprouve moi-même aucun attrait pour ce genre de spectacle. De plus, j’aurai souhaité retourné sur le navire capturé afin d’interroger les marins restants, lesquels seront certainement plus susceptibles d’être intimidés en entendant les cris de leur capitaine. Je ne peux toutefois laisser le bourreau seul en compagnie du capitaine et des deux prisonniers réquisitionnés pour éviter qu’il ne se débatte trop. Les fortunes sont malgré tout avec moi, car bientôt Aki-san revient et j’en profite pour lui donner l’ordre de surveiller l’interrogatoire tandis que je m’en retourne vers les navires.
Il m’aura fallu plusieurs heures, mais j’ai réussi à obtenir les aveux de deux des marins : ils ont concédé qu’effectivement le bateau devait s’arrêter au Village de la Nécessité pour, d’une part, y débarquer l’opium médicinal et, d’autre part, embarquer des coffres. Bien qu’ils aient maintenu ne pas savoir ce que les coffres pouvaient contenir, ils ont admis qu’il pourrait s’agir d’opium raffiné. De plus, ils ont confirmé que ce n’était pas la première fois qu’une telle opération avait lieu. Lorsque je suis revenu à la cabane pour faire part à mes collègues de ces faits, deux nouvelles m’attendaient. La première, plutôt bonne, était que le capitaine avait avoué ; mes informations étaient donc redondantes, d’autant plus que le capitaine avait aussi nommé son commanditaire qui, comme nous nous y attendions, n’est autre que le marchand Incisif. La seconde nouvelle est plus gênante : une personne projetée dans la rivière lorsque la tornade de Moshibo-san a couché le navire d’escorte a non seulement réussi à rejoindre la rive, mais a tué le garde-tonnerre qui surveillait la rive avant de s’enfuir dans la nuit. Aiko-sama, Musashi-sama, Yoshiro-sama et Moshibo-san sont arrivés trop tard pour le sauver ou intercepter le fuyard.
Aussi, il devient de plus en plus dangereux de rester ici, sachant que plusieurs centaines de bushi se trouvent au Village de la Nécessité. De plus, une courte conversation avec le capitaine Crevette nous fait comprendre que remonter la rivière prendra plus de temps que de la descendre. Nous courons donc le risque que des hommes à cheval ne tentent de nous intercepter si nous cherchons à ramener le navire capturé à Ryoko Owari, car nous manquons de marins expérimentés et sûrs. Ils pourraient alors essayer de recapturer le navire et sa cargaison, ou simplement les incendier sur la rivière.

En définitive, nous n’avions guère de choix. Nous avons nous-même incendié le bateau de Sasahe et l’opium qui s’y trouvait ; mes collègues ont emprunté des montures aux gardes qui m’avaient accompagné ; les prisonniers et les gardes ainsi démontés retourneront en ville en compagnie de Crevette. Tant que sa jonque ne navigue pas de concert avec celle de Sasahe, ils ne courent pas trop de risques, car il est peu probable que son navire ait été clairement identifié lors de l’interception. Seule la caisse de sake qui se trouvait à bord a survécu, confisquée par Aki-san …
Nous sommes donc partis pour Ryoko Owari alors que le ciel commençait déjà à s’éclaircir. La chevauchée du retour a été pour moi à peine plus facile que celle de la nuit dernière ; je commençais en effet à ressentir la fatigue car, contrairement à mes collègues qui ont pu se reposer sur le navire de Crevette en attendant mon arrivée, je manque de sommeil. Moshibo-san semble lui aussi éreinté.
L’aube était déjà levée lorsque nous avons franchi la porte du Dragon. Aussi avons-nous décidé de procéder le plus rapidement possible : Aiko-sama, Musashi-sama et Aki-san, accompagnés des gardes qui sont revenus avec nous, se sont rendus immédiatement à la demeure d’Incisif pour l’interpeller ; Yoshiro-san et moi-même avons rejoint l’Hôtel de ville afin d’informer Yogo Osako, et par suite le gouverneur, des conséquences des événements de la nuit, ainsi que pour préparer les mandats et les ordres que les arrestations à venir vont nécessiter.
J’en ai aussi profité pour ordonner à un garde-tonnerre de se rendre chez Doji Sukemara et convoquer ce dernier au tribunal. Je n’en ai pas tout à fait fini avec Sukemara-san. Malheureusement, les kami ne m’ont pas favorisé ; j’ai bien réussi à donner cet ordre sans que Yoshiro-san n’en soit témoin, mais Osako-san elle-même est venue nous informer que le gouverneur souhaitait nous entretenir immédiatement et, alors même que nous nous apprêtions à quitter l’Hôtel de ville, on m’a informé de l’arrivée de Sukemara-san. J’ai donné l’ordre de le faire patienter en attendant mon retour, mais bien évidemment Yoshiro-sama était présent, et donc conscient que j’avais mandé Sukemara-san.
L’entrevue avec Hyobu-sama a d’ailleurs contribué à entretenir mon sentiment de frustration. Jocho-sama et Osako-san étaient eux aussi présents, et tous ont sans aucun doute décelé mon impatience vis-à-vis de Yoshiro-sama ; celui-ci n’a d’ailleurs cessé à mon grand dam de minimiser la culpabilité des membres de la famille Bayushi dans cette affaire. De son côté, le gouverneur n’a clairement pas apprécié que nous ayons procédé à la destruction de la cargaison capturée. Son attitude m’a même laissé à penser qu’elle n’aurait peut-être pas procédé aussi rapidement à l’interpellation d’Incisif. Quoi qu’il en soit, elle nous a annoncé qu’elle révoquait immédiatement la licence qui autorisait ce dernier à faire commerce d’opium médicinal, et que les forces présentes en ville se chargeraient des opérations contre les entrepôts dans lesquels ledit Incisif stocke ses marchandises.
Lorsque nous sommes rentrés au tribunal, j’ai réussi à exclure Yoshiro-sama de mon entrevue avec Sukemara-san, mais il m’apparaît clairement maintenant que je ne possédais pas le calme nécessaire pour mener proprement cet entretien. Comme je m’y attendais, Sukemara-san a admis que son samurai se trouvait près des quais hier suite à une requête de Yoshiro-sama. Il a clairement laissé sous-entendre qu’il n’avait agi que pour rendre service à un membre de son Clan et en pensant ainsi faciliter le travail des magistrats. Mais je ne pense pas que cela se limite à quelque chose d’aussi anodin. D’ailleurs, lorsque je l’ai laissé sortir, il s’est dirigé tout droit vers le bureau de Yoshiro-sama. Enfin, Yoshiro-sama est ensuite venu s’entretenir avec moi et je crains de ne pas avoir fait preuve de mon impassibilité habituelle. Je ne doute pas que cette affaire n’a pas fini d’empoisonner mes relations avec Yoshiro-sama, car je ne peux m’empêcher de le soupçonner d’encourager Sukemara-san à commettre des actes qui permettront peut-être de mieux contrôler le trafic d’opium dans cette ville, mais certainement pas de la façon dont je l’envisage. De fait, je ne mentionnerai pas mes soupçons à Aiko-sama car sa réaction risque d’être beaucoup plus extrême que la mienne.

Sur ce, Yoshiro-sama est rentré se reposer à notre palais. Je l’y aurai rejoint si, après avoir livré Incisif entre les mains de Pitoyable, Musashi-sama n’était venu me demander d’aller jeter un coup d’œil à la demeure du marchand. Je comprends qu’il craint que quelque évidence ne disparaisse si nous ne mettons pas la main dessus, car quelques mots entre les gardes laissés sur place et Aki-san lorsqu’ils ont quitté la demeure avec le prisonnier lui laissent penser que certaines possessions pourraient bien disparaître.
Je suis donc allé visiter cet édifice. Dès mon entrée, je suis conscient de la richesse d’Incisif ; malheureusement pour lui, il est clair que dans son esprit, cher devait rimer avec de bon goût. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’effet obtenu est ostentatoire, mais en aucune manière plaisant. J’ai commencé par essayer de trier rapidement les papiers qui se trouvent dans son étude ; de nombreux documents commerciaux ne me sont pas compréhensibles immédiatement, mais certaines notations éveillent mes soupçons, comme si ce qui était noté constitué une sorte de code. Je n’ai pas le temps ni les capacités nécessaires pour en déduire plus, mais j’ai décidé de confisquer le tout. Par ailleurs, j’ai remarqué une bibliothèque particulièrement fournie ; lorsque j’y jette un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de remarquer de nombreux rouleaux et ouvrages de poésie, dont la plupart n’ont probablement jamais été consultés par leur propriétaire vu le désordre dans lequel ils sont rangés et leur état. Je n’ai pu m’empêcher de les confisquer immédiatement ; je les consulterai plus tard. C’est toutefois dans la chambre du prévenu, au fond d’un coffre, que j’ai découvert l’objet le plus intéressant que ma visite ait mis en évidence : caché sous des vêtements, se trouvait un coffret de bois ; lorsque je l’ai ouvert, j’ai eu la surprise d’y découvrir un ensemble de fioles et de pochettes de papier de soie contenant divers poisons et antidotes. Je me suis aussi approprié ce coffret. Le reste de ma fouille n’a rien révélé d’intéressant.
Je suis repassé par l’Hôtel de ville avant de rentrer au palais. C’est ainsi que j’ai été informé par Osako-san que Jocho-sama avait l’intention de procéder à une intervention contre le principal entrepôt utilisé par Incisif, celui possédé par Korechika-sama, ce soir au milieu de l’heure du singe. Avant d’aller goûter à un repos fort nécessaire, j’ai donc laissé un message pour mes collègues les informant de ceci, et des instructions à nos serviteurs pour qu’ils soient réveillés à la fin de l’heure de la chèvre. Pour ma part, le manque de sommeil, l’intervention et les deux chevauchées de la nuit dernière, risquent fort de me priver de l’opportunité de participer à cette opération.

Effectivement, je suis encore dans un sommeil de plomb quand mes compagnons sont réveillés. Je n’ai donc pas été le témoin direct des évènements de l’après-midi, mais voici comment ils m’ont été relatés.
Moshibo-san s’est réveillé en premier, et est allé à son tour inspecter la demeure du marchand Incisif. Ses pouvoirs lui ont permis de découvrir une cachette où se trouvait dissimulée une quantité d’or non négligeable, ce qui devrait arranger quelque peu nos problèmes de trésorerie. En effet, les propriétés des prévenus sont confisquées par la magistrature, et le fruit de leur revente est partagé entre la magistrature locale, l’Empereur et la magistrature d’Emeraude.
A la fin de l’heure de la chèvre, comme prévu, mes compagnons sont réveillés par nos serviteurs. Ils découvrent mon message, et apprenant ainsi l’opération imminente sur l’entrepôt, décident - comme je l’avais prévu - de s’y rendre immédiatement. Une autre missive a été adressée à Yoshiro-sama, qui est souffrant, et enfin un message a été adressé à Aiko-sama, qui les rejoint séparément à l’entrepôt en compagnie d’Ikoma Yoriko. Les deux Lionnes se joignent aux troupes officielles dirigées par Jocho-sama tandis que Musashi-sama, Mochibo-san et Aki-san arrivent par les quais et surveillent l’arrière de l’entrepôt. Jocho-sama s’adresse aux samourai Bayushi gardant l’entrepôt, et les somme de laisser le passage à ses hommes : cet entrepôt est confisqué sur les ordres du gouverneur Hyobu. La suite est éminemment prévisible. Les samourai Bayushi refusent, ils ont ordre de ne laisser personne rentrer. Jocho-sama leur explique que leur refus ne lui laisse pas le choix, et que dans ce cas, ils seront forçés de les tuer sur place ; et après que Jocho-sama se soit poliment enquis auprès d’Aiko-sama si elle veut bien laisser à ses hommes l’occasion de se couvrir de gloire, quatre samourai Shosuro viennent se placer en face des quatre défenseurs. C’est une danse rituelle et macabre où chaque mouvement est parfaitement codifié. Avec un parfait ensemble, les duellistes se saluent, s’affrontent du regard, et les lames jaillissent de part et d’autre. Le bilan des duels n’est pas à l’avantage des troupes du gouverneur : sur les quatre duels, un seul a été remporté par un Shosuro. C’est alors que Jocho-sama fait signe aux archers, qui criblent de flèches les trois samourai Bayushi survivants, ce qui choque profondément Aiko-sama. Suffoquée, elle regarde Jocho-sama, puis les corps criblés de flèches des Bayushi, ne parvenant pas à croire que le fils du gouverneur ait pu donner un ordre montrant aussi peu de respect pour le courage et la loyauté des défenseurs. Dans son récit, je sens l’indignation presque palpable de la Lionne. J’imagine que cette approche éminemment pragmatique n’est pas la règle sur les terres du Lion.
De l’autre côté de l’entrepôt, Musashi-sama, Mochibo-san et Aki-san ont repéré une porte, fermée de l’intérieur. Le shugenja Phénix invoque les kamis, s’élève majestueusement dans les airs et va observer d’en haut la façon dont la porte est barricadée. Il fait ensuite appel aux kamis du feu, toujours avides de destruction, pour consumer la lourde barre de bois qui bloque le passage. Cette tâche accomplie, il lève les yeux…et Musashi-sama et Aki-san le voient soudain piquer vers une ruelle adjacente, et, selon toutes les apparences, s’enfuir de la scène.
Ils ne pouvaient deviner quelle vision terrible venant de Jigoku l’avait ainsi fait réagir.
Alors que du côté des gardes-tonnerre, les troupes s’occupent de défoncer la porte d’entrée de l’entrepôt à l’aide d’un bélier, Musashi-sama et Aki-san entendent soudain un bruit de cavalcade : bannières écarlates, armures rouge sang, c’est une troupe de cavaliers Bayushi qui arrive, Bayushi Korechika à leur tête. Musashi-sama se plante au milieu du passage, les bras croisés, et les somme de s’arrêter. Korechika-sama, qui a l’air fou de rage, tire sur les rênes, faisant se cabrer sa monture, manquant de peu de renverser Musashi-sama, qui n’a pas bougé d’un pouce, et hurle à l’intention du Dragon : « Qui commande cette attaque ? ». Avec une parfaite honnêteté, ce dernier désigne les troupes dirigées par Jocho-sama. Korechika-sama lui jette un regard de mépris, et les troupes Bayushi, sans lui accorder un regard supplémentaire, partent au galop vers l’autre côté de l’entrepôt. Aki-san les suit en courant.
Bayushi Korechika accorde à peine un regard aux deux Lionnes, se dirige droit vers Jocho-sama et, bégayant presque de rage, lui intime de cesser cet assaut immédiatement. Jocho-sama, qui a l’air plutôt amusé de cette irruption, et du désarroi évident du chef des Bayushi, lui répond qu’il n’en fera rien, ce sont les ordres du gouverneur. Tel un faucon fondant sur sa proie, Bayushi Korechika se précipite vers Jocho-sama. Seules les lances des gardes-tonnerre l’empêchent momentanément de l’assaillir. Jocho-sama fait signe aux gardes de s’écarter et, le regard insondable, se met en position. L’attention de tous est concentrée là, sur cet espace de quelques pieds qui les sépare, et où la tension est à son maximum. Les deux duellistes sont pour l’œil exercé d’Aiko-sama l’un et l’autre de superbes pratiquants de l’art du sabre, mais la concentration du fils du gouverneur est meilleure ; le Bayushi est dans une telle colère que celle-ci obscurcit son jugement, ce qui le dessert, comme la suite des évènements va le prouver.
Après d’interminables secondes où les adversaires s’observent, et où nul alentour n’ose respirer, deux sabres jaillissent, presque simultanément, et dans une pluie de sang le Bayushi s’écroule, le bras tranché et le flanc grièvement blessé, tandis que sa main coupée, tenant toujours le katana, roule de l’autre côté.
Voyant leur seigneur à terre, un cri de guerre s’élève des troupes Bayushi, qui attaquent les gardes-tonnerre qui s’interposent aussitôt entre eux et Jocho-sama ; un furieux combat s’engage, opposant les samourai Bayushi aux troupes officielles, assistées d’Aiko-sama, d’Ikoma Yoriko et d’Aki-san. La Lionne constate à cette occasion que vraiment, les méthodes de combat Scorpion diffèrent de celles qu’on lui a enseignées à l’école Akodo. Un adversaire de Jocho-sama le tire par la manche pour le déséquilibrer, et ce dernier, bien qu’étant de toute évidence un bretteur exceptionnel, n’hésite pas à lui marcher sur le pied pour l’empêcher d’esquiver. Un samourai Scorpion met le doigt dans l’œil de son adversaire, tandis que ce dernier tente de lui faucher la jambe…

C’est à ce moment-là qu’une ombre gigantesque traverse le ciel, et atterrit pesamment sur l’entrepôt, faisant se lever les yeux de l’assistance. Aiko-sama entend le juron étouffé de Yoriko-san, et lève les yeux à son tour, juste à temps pour voir un oni gigantesque sauter devant l’entrée de l’entrepôt.La créature est immense, plus haute que l’entrepôt, pourvue d’immenses tentacules violacées qui ondulent au niveau de sa tête et dans son dos, et le bec qui s’entrouvre au milieu de ceux-ci émet un sinistre hululement à glacer le sang dans les veines.
De fait, les samourai Scorpions, l’instant précédent ennemis, s’égaillent avec un bel ensemble dans toutes les directions. Jocho-sama s’est reculé, avec quelques gardes-tonnerre restés fidèles au poste, ainsi que les deux Lionnes et le Crabe, impavides. Les archers encore présents envoient des flèches sur l’oni, sans apparemment beaucoup de résultats ; Aiko-sama prend dans son carquois une flèche à pointe de jade – l’une des rares qui aient pu être fabriquées – et vise soigneusement la tête. La flèche part bien à l’endroit visé, mais ne semble pas autrement affecter le monstre. Voyant le peu d’effet des flèches, quelques samourai Scorpions, Aiko-sama, Aki-san et Musashi-sama qui les a rejoints viennent affronter le monstre au corps-à-corps. Ikoma Yoriko, elle, continue à tirer à l’arc, avec une précision redoutable. Aiko-sama assène sur la cuisse du monstre un coup magistral, qui aurait coupé en deux un homme robuste, mais ne semble pas autrement troubler la créature. Voyant sa lame ressortir sans tâche, la Lionne s’écrie : « C’est une illusion ! ». Au même instant, Aki se rue sur l’oni – un éclair blanc brille dans sa main - et il passe au travers. L’oni diminue subitement de taille, comme une baudruche qui se dégonfle, et devient une petite créature à longue queue, légèrement blessée, qui s’enfuit aussitôt. A cet instant une déflagration se fait entendre, et de hautes flammes envahissent l’entrepôt. Musashi-sama s’élance à la poursuite de l’oni brusquement rétréci, mais celui-ci saute au milieu des flammes et disparaît. Moshibo revient peu après, et nous explique qu’il a vu l’oni apparaître, dépassant du toit des maisons, et quelqu’un s’enfuir, vraisemblablement le shugenja ayant invoqué l’oni, qu’il a poursuivi. Malheureusement ce dernier, visiblement un adepte de la voie de l’air, lui a échappé. Or Soshi Seiryoku, qui a tout intérêt à se venger de Korechika-sama, et que nous soupçonnons déjà d’avoir invoqué l’oni qui a enlevé Vigilante, est une shugenja spécialiste de l’air….
L’entrepôt est maintenant la proie des flammes, et une fumée blanche à présent familière se met à se rassembler au-dessus de l’entrepôt. Afin d’éviter les pertes parmi les civils, Aiko-sama organise un cordon de gardes-tonnerre autour du pâté de maison, de façon à éviter que la populace approche trop des flammes et de la fumée.

Revenant à la résidence, les magistrats trouvent une missive de Hyobu, qui les convoque immédiatement au Palais pour un compte-rendu de l’opération. Musashi-sama, Aiko-sama et Moshibo-san, après s’être changés rapidement, s’y rendent aussitôt. Aki-san n’est pas rentré à la résidence avec eux, ayant des affaires urgentes à traiter en ville.
Pour une fois le gouverneur a en face d’elle – je dirais même à sa merci – les magistrats qui d’habitude ne se présentent jamais à ses convocations : Musashi-sama, dont l’intégrité et la droiture s’embarrassent peu de politique, Aiko-sama, dont les réactions peuvent être explosives, et Moshibo-san, dont la sincérité est absolue.
Hyobu-sama félicite les magistrats de leurs actions d’éclat contre le traffic d’opium, puis leur explique fermement qu’à présent, la priorité est la pacification de la ville. De nombreux troubles ont éclaté suite au manque d’opium, qu’elle jugule à grand-peine, et elle leur rappelle que le maintien de l’ordre public fait partie des attributions des magistrats d’Emeraude. Elle interroge ensuite Moshibo-san au sujet de l’incendie qui a éclaté à l’entrepôt ; le shugenja reconnaît avoir fait appel aux kamis du feu, mais dans un objectif beaucoup plus restreint. Comme il est parti ensuite à la poursuite du shugenja, il ne croit pas être responsable de la déflagration qui a eu lieu ensuite. Un mystérieux shugenja invisible, qui n’est pas rattrapé… Le Phénix disparaissant opportunément pendant plusieurs minutes… Le doute du gouverneur est visible. Moshibo-san reconnaît par ailleurs qu’il est possible que la cargaison de saké présente dans l’entrepôt ait été atteinte par les flammes, ce qui pourrait expliquer l’explosion. S’ensuit une amusante discussion sur l’opium et l’ordre public entre Hyobu-sama et Aiko-sama, où le gouverneur explique que d’une certaine façon, l’opium est moins nocif que le saké, et où elle taquine malicieusement la Lionne sur sa tolérance à l’égard de la consommation de saké de certaines personnes de son entourage. Un soutien inattendu arrive en la personne de Moshibo-san, qui déclare que l’ordre ne règnera que lorsqu’il n’y aura plus un plant de pavot, enfin, une quantité raisonnable seulement, autour de Ryoko Owari. Hyobu–sama a l’air un peu surprise de cette prise de position, mais remercie poliment les magistrats de leur franchise, et se lève, leur signifiant leur congé. Les magistrats rentrent à la résidence, Moshibo-san félicite Aiko-sama de sa maîtrise d’elle-même lors de cet entretien ; la Lionne lui répond avec un sourire que cela n’a pas été facile, et leur fait part de son intention de faire une remontrance à Aki-san – maintenant, son penchant pour le saké est même connu du gouverneur ! Ce qui est fait dès le lendemain matin à l’aube, à huis clos, en compagnie de Musashi-sama.
Egalement tôt le matin, Sourcil vient me trouver, et me présente un médaillon d’argent représentant un cheval, auquel sont encore collés quelques restes calcinés, et m’explique que ce médaillon a été trouvé sur un des cadavres trouvés dans l’entrepôt incendié de Subtil. Une rapide enquête auprès de la propriétaire de l’Etoile d’Argent m’apprend que ce médaillon avait été vendu à Ide Nakatada, le discret neveu de Baranato-sama… un shugenja.
Vers midi, nous prenons ensemble une légère collation, et mes compagnons relatent à Yoshiro-sama et à moi-même les évènements de la veille. Le magistrat Grue, qui semble pleinement remis de son indisposition, semble se réjouir sincèrement de la destruction de l’entrepôt et de la mort de Bayushi Korechika, ce qui me laisse perplexe quant à sa loyauté à l’égard du clan Bayushi. Aiko-sama, quant à elle, rayonne littéralement de satisfaction : le marchand Incisif incarcéré et avouant ses crimes, la cargaison d’opium médicinal détruite – alors que nous craignions qu’elle retombe dans des mains malhonnêtes - le patron du cartel mort dans un duel avec un autre Scorpion… C’est plus qu’elle n’espérait obtenir dans cette deuxième étape de notre lutte contre le trafic d’opium. C’est une victoire éclatante pour la magistrature. Mais cette victoire ne va-t-elle pas permettre au gouverneur Hyobu, qui dirige, s’il faut en croire le journal du magistrat assassiné, le troisième cartel, d’avoir maintenant le monopole du trafic d’opium et d’accroître son influence sans opposition réelle ? Pis encore, la magistrature d’Emeraude ne risque-t-elle pas, à présent, d’apparaître comme une menace pour le gouverneur ?
Les discussions en sont là quand je leur fais part de la découverte du médaillon. C’est Kakita Yoshiro qui se montre le plus virulent ; pour lui, Ide Baranato a tout organisé : l’attaque de l’entrepôt de Vigilante, l’incendie de l’entrepôt de Subtil, l’incendie de l’entrepôt d’Incisif… Tout a été organisé de façon machiavélique par les Licornes pour déclencher une guerre entre les cartels. Je ne peux m’empêcher de reconnaître qu’en sus, Ide Baranato a un mobile parfaitement vraisemblable: voyant la magistrature de l’époque corrompue ou impuissante à faire régner la justice, n’aurait-t-il pas décidé de venger lui-même la mort de son fils, tué par l’opium ?

Regardant, pensif, la ligne des toits au-delà du jardin, et le ciel encore voilé des nuées blanchâtres de l’incendie de la veille, je compose ce poème :

Ryoko Owari
Brouillard dans les ruelles
L’opium qu’on fume

Ryoko Owari
Chevauchées dans la nuit
Flammes Murmures

Ryoko Owari
Fumées blanches dans le ciel
Les entrepôts brûlent

Opium, poison
Qui ronge cette ville
Licornes, Scorpions

Opium tu inspires
Les passions les plus viles

Opium en ton nom
Que de sang inutile

Publié : 07 sept. 2005, 11:46
par Kitsuki Katsume
Chapitre 15 – Une promotion et des décès en cascade

Mon sensei serait sans doute déçu : je suis encore perturbé en me levant par les implications de nos dernières informations. Quoi qu’il en ressorte, nous devons tous nous retrouver ce matin pour faire le point avant le départ de Moshibo-san pour Otosan Uchi. C’est en effet lui qui se charge ce mois-ci du rapport que nous devons faire au Champion d’Emeraude. Nous avons avancé dans notre lutte contre les trafiquants d’opium et c’est heureux, car nos autres enquêtes, en particulier celle sur le meurtre de Naritoki-sama, sont, elles, restées quasiment au point mort. Enfin, pas tout à fait, mais compte tenu de la décision que j’ai poussé mes collègues à prendre concernant Vive, il ne serait pas très sage de mentionner la façon dont nous avons résolu le cas « Kaze ». Nous avons donc décidé ensemble que le mieux serait de mettre en avant nos résultats contre le second cartel de l’opium que nous avons mis à bas. Bien que nous ne puissions maintenant salir la mémoire de Korechika-sama, il est clair aussi que nous ne pouvons éviter de mentionner sa mort. Par ailleurs, nous souhaitons aussi que Moshibo-san fasse part des mesures que nous comptons prendre afin de pouvoir sevrer les opiomanes : nous savons que Moshibo-san voudrait voir la superficie des terres alentours consacrées à la culture du pavot fortement réduite, mais une telle décision ne nous appartient pas. Comme Moshibo-san nous a expliqué que la seule manière de « guérir » les drogués, à sa connaissances, serait le sevrage, j’ai suggéré que nous pourrions utiliser les richesses confisquées aux trafiquants, et en particulier à Incisif, afin de subventionner la construction d’un temple dans les environs de la ville ; les moines sur place seraient chargés de veiller à ce que les opiomanes qui leur seraient confiés ne reçoivent plus ce poison durant le temps nécessaire pour leur en faire passer l’envie puis pour réapprendre à vivre normalement. Le temple d’Amaterasu semble le plus approprié pour mener à bien une telle opération du fait de sa proéminence dans la ville, toutefois nous devrons essayer d’obtenir le soutien du gouverneur pour pouvoir procéder avec succès dans cette affaire.

Bien que je ne me sois pas étendu sur les détails, tout ceci nous a occupés toute la matinée. Après le repas de la mi-journée, nous avons souhaité une bonne route à Moshibo-san et à Mesodsu-san, puis nous nous sommes rendus à l’Hôtel de Ville. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvé face à un groupe de six membres du Clan du Crabe mené par un bushi en panoplie guerrière qui était en conversation avec l’officier de garde. A notre arrivée, ce dernier nous a désigné d’un geste et la délégation s’est retournée vers nous. Le porte-parole nous a regardé un instant et j’ai réalisé que cet homme est au moins aussi grand qu’Aki-san. Il est alors venu s’incliner devant Musashi-sama et s’est présenté comme Hida Kano, envoyé par son daimyo afin de signifier une promotion pour Aki-san. Lorsque Musashi-sama s’est enquis des détails, Kano-sama lui a remis un pli. Il a alors attendu que Musashi-sama lise ce courrier, puis a demandé sa permission avant de procéder à la cérémonie pour la lui accorder. C’est ainsi que d’une voix tonitruante Kano-sama, commandant de la police militaire du Clan du Crabe, rappelle les exploits d’Aki-sama et, au nom du daimyo de son Clan, le nomme capitaine de cette même police militaire en récompense de ses actes. La cérémonie a été à l’image du Clan du Crabe, dénuée de fioritures et directe. Lorsqu’elle se termine, Kano-sama se tourne de nouveau vers Musashi-sama : il l’informe alors que le grade ainsi conféré à Aki-sama est supérieur à celui de simple yoriki, même yoriki de magistrats d’Emeraude, et qu’il nous faudra en tenir compte ; toutefois il précise que son daimyo n’a pas donné d’ordre intimant à Aki-sama de quitter notre service.
Comme nous pensions en avoir fini ici, Kano-sama interrompt notre mouvement lorsqu’il déclare qu’un membre de sa délégation, l’honorable Yasuki Jigoro, a été chargé de remettre un paquet au magistrat Kitsuki Katsume. Ce dernier semble aussi surpris que moi de cette annonce publique, mais il n’y a désormais aucun moyen de procéder discrètement. Jigoro-san, le seul membre du groupe de Kano-sama à n’être pas en armure, s’approche et s’incline devant moi avant de me tendre un paquet enveloppé dans un papier huilé. Je le remercie bien évidemment mais je n’ouvre pas dans la cour ce paquet qui porte deux sceaux : le premier est celui de la magistrature d’Emeraude tandis que le second représente le mon de la famille Kuni. Cette fois-ci, il semble bien que Kano-sama en a terminé avec nous, aussi remercions une nouvelle fois et nous dirigeons vers le tribunal. Seul Aki-sama s’excuse auprès de nous et accompagne ses cousins.
Je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir le paquet quand un employé nous informe qu’Osako-sama souhaiterait pouvoir recevoir au plus tôt les magistrats. Nous voici donc tous en présence du premier magistrat local qui, dans un premier temps, s’informe des avancées de notre enquête pour la dernière affaire de trafic d’opium. Cependant, il apparaît rapidement que cette entrée en matière n’est qu’un prétexte pour introduire la véritable raison de cette entrevue, à savoir la répartition des biens confisqués aux trafiquants, et en particulier à Incisif. Comme Osako-sama s’est adressée à Musashi-sama, Aiko-sama s’excuse alors, arguant que sa présence n’est pas nécessaire à ces négociations ; il est clair qu’elle considère ses discussions financières au mieux comme sans grand intérêt, probablement comme du marchandage, et donc peu honorables. Malgré toute l’estime que je lui porte, Musashi-sama n’est pas un négociateur, et bien que Yoshiro-sama soit sans doute fort habile dans ce genre de situation, ma confiance en lui est ébranlée. Aussi n’ai-je aucune objection lorsque Musashi-sama me demande de rester, Yoshiro-sama ayant choisi d’être présent de son propre fait. La négociation a duré plusieurs heures car le montant des biens saisis est conséquent : l’estimation est de deux mille quatre cents koku, la quasi-totalité provenant de la confiscation de ce que possédait le marchand Incisif. Compte tenu du fait que nous savons qu’Incisif n’était en fait que la figure de proue dans ce trafic, et non son véritable instigateur, ceci laisse rêveur quant aux profits générés dans cette opération. Bien sûr, nous savions déjà que le trafic portait sur des sommes colossales suite aux informations livrées par Vigilante, mais nous n’avions pas vraiment touché leur ampleur du doigt jusqu’ici. Quoiqu’il en soit, la moitié de cette manne revient de fait à l’Empereur, et sera convoyée vers la capitale en même temps que les impôts qui doivent être envoyés à Otosan Uchi ces prochains jours. D’entrée, Osako-sama nous propose de partager en trois parts égales le restant, la première revenant à la justice locale et donc au gouverneur, la seconde à la garde-tonnerre qui a été en première ligne lors des dernières interventions, et donc à Jocho-sama, la dernière à la justice impériale, et donc aux magistrats d’Emeraude. Un tel partage nous semble inapproprié : non seulement ce sont nos actions qui ont conduit à ces saisies, mais si nous procédons ainsi, même en investissant la totalité de ce qui revient à notre office, nous estimons que nous n’aurons pas les fonds suffisants pour lancer notre projet de temple pour soigner les drogués. L’annonce de ce projet, et notre demande d’en informer au plus tôt le gouverneur, sont d’ailleurs manifestement une surprise pour Yogo Osako. Je suppose que vu l’attitude générale adoptée par Naritoki-sama, elle s’attendait peut-être à ce que nous cherchions à nous remplir les poches… Enfin, pour être bref et ne pas vous ennuyer avec ces détails, sachez simplement que nous avons réussi à obtenir une répartition beaucoup plus intéressante de notre point de vue : le gouverneur et son fils se partageront six cent quarante koku au nom de la justice locale et de la garde, les cinq cent soixante restants nous revenant. Osako-sama a bien proposé de s’occuper des désagréables détails de la vente des biens mais Yoshiro-sama a courtoisement refusé. Je ne peux m’empêcher de soupçonner l’un comme l’autre de vouloir profiter de la situation…
Cette question étant réglée, j’ai quitté mes collègues pour le calme de mon bureau. Bien que de nombreux rapports et pétitions m’attendent, je suis surtout intéressé et intrigué par ce fameux paquet dont les sceaux laissent supposer qu’il émanerait d’un magistrat d’Emeraude appartenant à la famille Kuni. Lorsque je l’ai ouvert, j’ai trouvé à l’intérieur deux choses : la première est un courrier, mais un courrier couvert d’un texte poétique sans grand sens ou valeur esthétique ; la seconde est une copie d’un recueil de règles du bushido dont un feuillet est corné. Il semble évident que la missive doit être codée et que la clé du code doit se trouver dans cette page marquée, mais je ne vois toujours pas qui, parmi les membres de la famille Kuni, pourrait vouloir m’envoyer un tel message. J’ai donc dû prendre mon mal en patience et attendre d’avoir réussi à déchiffrer ce curieux message. C’est ainsi que j’ai eu la surprise de découvrir que Meichozo Nisei, ce curieux Crabe issu de l’école des tsukai-sagasu Kuni que nous avions rencontré lors de notre premier séjour à Ryoko Owari, était lui aussi un magistrat d’Emeraude, et qu’en outre il travaillerait incognito. Toutefois, ce n’est pas pour m’apprendre ceci qu’il m’écrit, mais pour me mettre en garde contre une réapparition possible de sectateurs du Seigneur Lune dans notre ville. Ceci n’est guère réjouissant compte tenu de toutes les affaires que nous avions déjà à résoudre. Ceci ne m’empêche toutefois pas de brûler la missive originale et les papiers que j’ai utilisés pour casser son code, et d’éparpiller les cendres : Nisei-san semblait tenir à son incognito. Ma seule autre tâche marquante de l’après-midi aura été, suite à un mot d’Aiko-sama, d’envoyer l’ordre de faire porter à notre palais – dans une caisse fermée et par l’entrée de service, évidemment – les restes du corps que nous pensons être celui de la marchande Vigilante.

Nous nous sommes retrouvés pour le repas du soir. Aiko-sama nous informe qu’elle a rencontré Senshi-san, et que celle-ci a accepté une nouvelle fois de nous aider en essayant de contacter l’esprit de Vigilante. La présence probable à Ryoko Owari d’un maho-tsukai capable d’invoquer un oni tel que celui qui a enlevé la marchande en défaisant aussi aisément Mesodsu-san a été un argument suffisant pour convaincre Senshi-san de nous apporter son concours. Peut-être en apprendrons-nous un peu plus ce soir sur cet individu.
J’ai pour ma part communiqué à mes collègues le contenu du message de Nisei-san. Ils n’ont pas été plus heureux que moi de savoir que des suppôts du Seigneur Lune pourraient être revenus en ville. Nous avons demandé à Aki-sama d’essayer de se renseigner sur d’éventuelles allées et venues du côté de la demeure qu’ils avaient auparavant utilisées. Comme il n’était pas particulièrement intéressé pour assister au rituel que Senshi-san doit effectuer ce soir, Aki-sama a proposé de prendre contact dès ce soir avec Baraque, le chef des Avaleurs de Feu ; cette organisation de kajinin « contrôle » effectivement la zone où est située ladite demeure.
Après le départ d’Aki-san, nous avons attendu avec une certaine impatience l’arrivée de Senshi-san. Nous espérions tous pouvoir enfin en savoir un peu plus sur l’oni qui avait enlevé Vigilante et sur celui ou celle qui avait eu l’audace de le convoquer. Notre attente n’a pas été très longue et nous nous sommes donc rendu en compagnie du shugenja dans la pièce un peu à l’écart où les restes de la marchande avaient été amenés. Nous commencions à être familiers du rituel mis en œuvre par Senshi-san, mais nous ne nous attendions pas vraiment au résultat : nous l’avons soudain vue vaciller, devenir aussi pâle qu’un mort, et l’horreur s’est dessiné sur son visage. Nous aussi avons pu ressentir cette horreur lorsque Senshi-san nous a révélé que la tête du corps dont nous avons les morceaux était toujours en vie. Lorsque nous nous sommes enquis de la possibilité pour elle d’interroger les kami pour identifier le lieu où se trouverait ce reste macabre, elle a accepté d’essayer. Elle est restée un long moment concentrée puis, lorsque ses yeux ont cessé de fixer le vide, elle nous a expliqué que les esprits semblaient répugner à vouloir s’approcher de cette « chose », et qu’ils lui avaient simplement fait comprendre que la tête se trouverait près de l’eau. Comme nous ne pouvions en espérer plus, après une cérémonie du thé bien nécessaire pour nous rasséréner après ces révélations éprouvantes, nous avons solennellement remercié Senshi-san, puis nous l’avons laissée rentrer chez elle. Nul doute que sa nuit n’aura pas été meilleure que la nôtre après une telle découverte. Par contre, notre détermination à éliminer le maho-tsukai responsable, que nous pensons être Soshi Seryoku, est redoublée : un tel acte, outre sa barbarie, est un affront direct, en particulier pour Musashi-sama et Yoshiro-sama.

Lorsque je me suis levé le lendemain matin, je n’ai croisé aucun de mes collègues avant de me rendre brièvement à l’Hôtel de Ville, puis de me diriger vers le quartier des tanneurs. Comme d’habitude, deux gardes-tonnerre m’ont suivi sans enthousiasme lorsque j’ai traversé le pont du dragon, et sont restés de faction à l’extérieur de la morgue lorsque j’ai pénétré dans cette dernière. Il faut reconnaître que l’endroit est devenu encore plus déplaisant qu’il ne l’était déjà autrefois : le gouverneur n’exagère pas lorsqu’elle fait état d’une recrudescence des crimes de sang dans la ville depuis que nous avons commencé à éliminer les trafiquants d’opium. Prenant garde à éviter toute souillure, j’ai rejoint la pièce réservée à Sourcil et je l’ai fait mander. Il est arrivé promptement, mais ce matin je ne suis pas là pour l’écouter détourner la conversation : il sait quelque chose en rapport avec le meurtre de Naritoki-sama, et je veux cette information. Aussi, après l’avoir remercié pour les informations qu’il m’a livrées concernant les trafiquants, et lui avoir rappelé nos actions à leur encontre, je lui ai ordonné de me dire tout ce qu’il savait des porteurs de la chaise du magistrat, qui n’étaient pas les eta préposés habituellement à cette tâche. Il a commencé par essayer de me redire qu’ils avaient disparu et que personne ne savait ce qu’ils étaient devenus, mais je l’ai interrompu pour lui faire remarquer que je n’étais pas le seul magistrat d’Emeraude et que, si Moshibo-san et moi étions raisonnables et considérions les eta comme des hommes ordinaires, Moshibo-san était en ce moment absent et mes autres collègues n’avaient certainement la même considération que moi - le Clan du Lion, et la Famille Matsu en particulier, n’ayant notamment pas la réputation de tolérer que des gens de sa caste puisse se mettre en travers de la justice dans des affaires aussi graves. Puis j’ai ajouté que je ne pouvais protéger ceux qui ne coopéraient pas avec moi. Je me suis alors tu et le silence s’est installé. Alors qu’il avait tout d’abord montré des signes de terreur, le visage de Sourcil s’est peu à peu fermé, mais il n’a pas ajouté un mot. Voyant que je me trouvais pour l’instant dans l’impasse, je me suis levé et, après lui avoir rappelé qu’il savait où se trouvait mon bureau s’il souhaitait me parler, je m’apprêtais à sortir dans la pièce quand, soudain, un éclair m’a traversé l’esprit : son visage n’était pas celui d’un homme s’obstinant dans le silence et raffermissant intérieurement sa volonté, mais plutôt celui d’un homme résigné, comme peuvent en porter les samouraï qui se préparent au seppuku, qui savent qu’ils vont mourir et qui ont décidé de regarder la mort en face, sereins. Aussi, ai-je jeté par-dessus mon épaule en partant que la mort n’était pas une solution, car même les esprits des morts peuvent être interrogés grâce à l’art des shugenja comme Senshi-san. J’ai vu un instant la surprise et la terreur revenir sur le visage de Sourcil, et je suis parti. Je n’aime pas manipuler ainsi les gens mais je ne souhaite pas la mort du tanneur : mort, je ne suis pas certain de pouvoir obtenir les informations qu’il me cache, et de plus, sa capacité à analyser les causes précises d’une mort et à déterminer son heure est exceptionnelle et constitue une aide inestimable pour les magistrats en poste dans cette ville.

Le reste de la matinée s’est déroulée sans incident, mais aussi sans visite de Sourcil. Aussi est-ce seulement quand j’ai retrouvé les autres magistrats pour le déjeuner que j’ai appris la raison de leur absence ce matin lors de mon réveil : Aki-sama a été la victime d’une tentative d’empoisonnement et d’assassinat. Au retour de sa séance d’entraînement, un garde-tonnerre a informé Aiko-sama qu’Aki-sama se trouvait depuis la nuit dernière au temple d’Amaterasu ; des gardes l’avaient rencontré titubant alors qu’il venait de passer le pont des amants ivres, et il avait accepté leur offre de le raccompagner, mais il s’était effondré en chemin. Les gardes l’avaient alors porté jusqu’au temple car ils craignaient qu’il n’eût été victime d’une tentative d’empoisonnement. Après l’avoir examiné, les moines ont confirmé cette hypothèse mais ont affirmé que ses jours n’étaient pas en danger grâce à l’intervention d’un des shugenja du temple.
Aiko-sama, mais aussi Musashi-sama et Yoshiro-sama, se sont alors immédiatement rendus au temple, où un moine leur a confirmé les propos de la garde, ajoutant que la constitution exceptionnelle du yoriki l’avait probablement sauvé. Il a révélé que le poison utilisé était relativement commun et pouvait aisément être ajouté au saké dont il ne modifiait pratiquement pas le goût ; il les a ensuite autorisés à voir Aki-san. Ce dernier était encore affaibli, mais il serait sans doute remis dans la journée. Aki-sama leur a alors rapporté les faits : il avait passé la soirée avec Baraque, et avait quitté ce dernier peu après minuit. Lors de son départ, Baraque avait semblé enivré et avait du mal à se lever, aussi notre yoriki était sorti seul de la taverne où tous deux se trouvaient. En sortant, Aki-sama avait été pris de vertige et de crampes ; craignant alors d’avoir été empoisonné, il s’était dirigé avec difficulté vers la sortie du quartier des pêcheurs. Bien que sa vision se brouillât et que la douleur fouillât ses entrailles, il réussit malgré tout à se déplacer et il remarqua que quatre personnes qui dissimulaient leurs visages semblaient suivre ses déplacements. Alors qu’il arrivait au pont des amants ivres, il avait senti que ces individus risquaient de tenter de l’empêcher de le passer, et il avait tiré son katana et les avait apostrophés, usant de toute sa volonté pour se redresser et les intimider. Un seul de ses adversaires osa passer à l’acte, mais Aki-sama le blessa et cela suffit pour les effrayer ; Aki-sama put passer le pont et rencontra peu après une patrouille. La suite nous avait été rapportée. Quant à savoir comment le poison avait été mélangé à sa boisson, Aki-sama ne pouvait guère en dire plus : le seul indice réside dans le fait qu’une courte altercation semble avoir pris place dans la soirée entre ronin dans la salle commune de la taverne où il se trouvait en compagnie de Baraque. Il craint d’ailleurs que le chef des Avaleurs du Feu n’ait succombé au poison. Sinon, la seule chose qu’Aki-sama ajoute est qu’il semble que de nombreux ronin soient arrivés en ville ces derniers jours.
Rassurés sur la santé de notre yoriki, Musashi-sama et Yoshiro-sama ont alors décidé de se rendre à la taverne où a eu lieu ce crime. Seule leur qualité de magistrat leur a apparemment permis d’y entrer, car les kajinin de Baraque en gardaient les accès, et ils n’avaient pas l’air d’être là pour se détendre. A l’intérieur, le tenancier effrayé n’a pas pu leur en apprendre plus sur les circonstances de l’empoisonnement, mais les kajinin présents à l’intérieur les ont conduits à l’étage où un Baraque inconscient, au visage ravagé, et clairement en très mauvais état, reposait sur un futon. Son second n’a guère été aimable avec mes collègues et lui non plus n’avait aucune information complémentaire à apporter. Yoshiro-sama est persuadé qu’ils ont décidé de venger eux-mêmes l’attaque vicieuse contre leur chef.
Malgré leur hostilité, ils ont accepté de déléguer l’un des leurs pour conduire les magistrats jusqu’à la demeure qu’avaient occupée les sbires d’« O-sama » avant que nous ne démantelions le groupe l’an dernier. Celle-ci se situe à la limite des zones contrôlées par les Avaleurs de Feu et leurs concurrents du Fil de l’Instant ; de plus elle semble avoir une mauvaise réputation et les gens du quartier l’évitent. Connaissant la nature superstitieuse du peuple, Musashi-sama et Yoshiro-sama ne se sont pas laissé impressionner : ils ont pénétré dans cette maison à l’apparence abandonnée afin de savoir si des individus louches profiteraient des peurs des heimin pour exercer leurs desseins néfastes. Mais aucun n’indice n’est venu étayer cette thèse, ils n’ont découvert aucune trace d’activité ou de passage récente. Par contre, en ressortant, ils ont entendu des bruits de combat en provenance d’une rue voisine. Se rendant sur place, ils ont surpris deux groupes de ronin en train de s’affronter, deux corps jonchant déjà le sol. Musashi-sama a intimé l’ordre de cesser le combat mais le ronin le plus proche, qui s’était retourné à leur approche, dégaina et se rua sur lui… avec comme conséquence sans surprise d’être fauchée par la lame du Dragon. Pendant ce temps deux des combattants avaient perdu la vie, mais devant l’arrivée des magistrats, les survivants tournèrent les talons et s’enfuirent. Mes deux collègues se lancèrent alors à leur poursuite ; lors de cette dernière, l’un des fuyards en profita pour frapper mortellement dans le dos d’un de ses adversaires avant d’être rattrapé puis, lorsqu’il tenta de s’en prendre à Musashi-sama, blessé et fait prisonnier. Afin de le punir, mes collègues l’obligèrent à porter le corps de celui qu’il avait lâchement frappé par derrière. Alors qu’ils le conduisaient à la prison, le ronin finit par leur avouer s’appeler Itto et avoir été engagé pour retrouver un dénommé Jiren. La raison de la querelle était apparemment cette personne que l’autre groupe de ronin aurait aussi recherchée. Ce Jiren serait un alchimiste spécialisé dans le raffinage de l’opium. Itto a prétendu ne pas vraiment connaître les hommes qui l’accompagnaient, ceux-ci ayant été recrutés en même temps que lui. Celui qui l’a engagé serait lui aussi un ronin du nom de Furyo, et ils devaient lui faire leur rapport ce soir dans une taverne du quartier des pêcheurs appelée ‘Le saule agité’. Ils n’ont rien tiré de plus du prisonnier et, à moins qu’il ait réussi à mentir d’un bout à l’autre à Yoshiro-sama, je doute qu’il en sache beaucoup plus.
Cependant, ce n’est pas la seule révélation de la matinée : la colère d’Aiko-sama est à peine contenue quand elle nous informe que Bayushi Kaji, un officier de la garde-tonnerre, lui a communiqué la nouvelle du décès du marchand Incisif : ce dernier se serait suicidé la nuit dernière dans sa cellule en avalant sa langue, et personne ne s’en serait aperçu avant qu’il ne soit découvert ce matin par le geôlier chargé de distribuer le riz des prisonniers. Elle a aussitôt rendu visite à Pitoyable pour savoir si Incisif avait répondu aux nouvelles questions que nous avions pour lui, mais la réponse a été négative. Elle a alors convoqué le shugenja Yogo et l’a réprimandé publiquement pour son incompétence, avant d’aller faire part de celle-ci à son supérieur, Yogo Osako. Aiko-sama a ensuite quitté la prison dans un état de fureur à peine contenue.

Comme nous terminions notre repas, Musashi-sama nous a annoncé son intention de passer au temple d’Amaterasu et, si Aki-sama est à peu près remis, de se rendre en sa compagnie chez Kaiu Shinya, le forgeron Kaiu qui réside en ville. Nous n’avons pas eu de rapport avec ce personnage qui semblait mettre mal à l’aise Matsu Shigeko. La raison de cette visite n’est pas anodine : Kaiu-san est censé avoir perdu la jambe droite dans l’Outremonde, et il a la réputation d’un excellent forgeron, aussi mes collègues espèrent-ils qu’il aura peut-être connaissance d’armes efficaces contre les oni que nous avons rencontrés récemment. De plus, nous avons reçu un message du gouverneur qui souhaiterait voir les magistrats : Aiko-sama et Yoshiro-sama ont décidé de se rendre à cette convocation. J’ai pour ma part demandé à Ide Asamitsu de passer à mon bureau en début d’après-midi.
Commençons donc par cette visite qui n’a fait qu’accentuer mes frustrations : après les politesses d’usage, j’ai demandé à Asamitsu-san ce qu’il faisait avec son frère la nuit de la mort de ce dernier. Il a nié s’être trouvé à la ‘Maison des histoires étrangères’ cette nuit-là, et a affirmé avoir passé la soirée en compagnie de son père, Ide Baranato, et du poète Iuchi Michisuna. Comme il demandait à savoir qui colportait de tels mensonges, je me suis dérobé, puis je lui ai donné congé. J’ai alors aussitôt demandé à un garde de porter un message à Michisuna-sama. Celui-ci s’est présenté peu après et, lorsque je me suis enquis de son alibi pour la nuit de la mort de Michikane-sama, il m’a répété la même histoire qu’Asamitsu-san. Comme je ne voyais pas de moyen de poursuivre dans cette direction, nous avons ensuite devisé sur les avantages de telle ou telle forme de poésie et les mérites de poètes classiques, mais je l’ai assez vite laissé partir. Comme vous pouvez l’imaginer, mon humeur n’était pas exactement joyeuse ; aussi je me suis plongé dans les rouleaux de poésie saisis chez Incisif, et j’ai essayé de retrouver ma sérénité en revoyant nombre de ces textes et en essayant d’en comprendre de nouveau tout le sens.
Je ne suis pas le seul dont la patience a été mise à l’épreuve cet après-midi. La visite de Musashi-sama et Aki-sama s’est déroulée sans incident mais Aiko-sama était raide comme un bokken ce soir, suite à l’entrevue avec le gouverneur.
Commençons par la visite chez le forgeron. La première chose, bien que ce ne soit pas une surprise, est que Shinya-san est porteur de la Souillure de l’Outremonde ; Aki-sama en est persuadé, même s’il ne peut estimer vraiment à quel degré. Compte tenu de ce que le forgeron est en ville depuis un temps certain, nous pouvons espérer que le risque n’est pas trop grand. Sinon, malheureusement, le forgeron n’avait en sa possession aucune arme susceptible de convenir à nos souhaits, et il a avoué que ce que nous recherchons est en général près ou sur le Mur, et qu’il s’agit en général d’armes ancestrales, qu’on ne confie donc qu’à des descendants ou des membres de sa famille. Certaines des armes proposées par Shinya-san et essayées par mes collègues ont mis mal à l’aise Musashi-sama, mais il n’est pas clair si ce sont les armes ou le forgeron lui-même qui ont causé cet effet : Shinya-san a la réputation de se tenir à l’écart de la politique et des intrigues de la ville, aussi peut-être est-ce son attitude, si différente de celle des autres samouraï que nous côtoyons, qui a provoqué cette impression.
L’entrevue avec Hyobu-sama avait, semble-t-il, plutôt bien commencé : après avoir conforté Aiko-sama dans l’idée qu’elle avait bien fait de réprimander le shugenja Yogo, le gouverneur a affirmé à Aiko-sama et à Yoshiro-sama qu’elle supportait notre idée de dédier un temple pour s’occuper des opiomanes, et qu’elle comptait annoncer ce projet lors de la prochaine Fête de la générosité, offrant la possibilité à ceux qui le souhaiteraient de contribuer à cette œuvre. Une première discussion informelle quant à savoir qui serait responsable du projet et quelles seraient les modalités d’accueil des malades s’en est ensuivie. Si les discussions s’étaient limitées à ceci, il n’y aurait pas eu de problème. Il semble toutefois que le gouverneur ait enchaîné sur l’intérêt de faire un bon mariage pour s’assurer une carrière brillante, et sur les devoirs matrimoniaux des femmes des clans, et en particulier des samouraï-ko, qui se doivent de contribuer à la continuité de leur lignée. Ce discours à peine voilé s’est terminé par la question de l’opinion et des projets d’Aiko-sama à ce sujet. Nul doute que le rang d’Aiko-sama et ses ascendants familiaux font d’elle une candidate potentielle pour Jocho-sama lui-même. Et bien qu’Aiko-sama ait répondu qu’en cela sa volonté était celle de sa famille et de son daimyo, et que je ne doute pas de sa sincérité, je ne doute pas non plus qu’elle n’apprécierait guère de se retrouver épouse du fils du gouverneur, malgré toutes les particularités de la famille Matsu dans ce genre de cas.
Après leur visite à la forge de Kaiu Shinya, Musashi-sama et Aki-sama se sont rendus à la taverne du ‘Saule agité’. Mais il était dit que rien n’avancerait comme nous le souhaitions aujourd’hui : le tenancier a bien reconnu avoir vu un ronin répondant à la description du dénommé Furyo, mais ce ne serait pas un habitué et il a affirmé ne pas l’avoir vu ce jour.
Confronté à cette atmosphère maussade, aucun d’entre nous n’a été enclin à poursuivre nos discussions ce soir, et nous sommes tous rentrés prendre du repos. Si j’avais su ce que le lendemain allait apporter, j’aurai remercié les kami pour une journée somme toute plutôt bonne.

Ce nouveau jour a commencé de façon très ordinaire : après avoir pris mon riz du matin, je me suis rendu au tribunal à l’Hôtel de Ville. J’y étais en train de traiter diverses demandes de passeports lorsque j’ai été interrompu par l’officier de garde. Ce dernier m’a alors informé que la famille du tanneur Sourcil venait d’être retrouvée morte et que ce dernier avait disparu. J’espère avoir réussi à rester de marbre mais je ne peux exagérer le choc que cela m’a causé : j’avais hier après-midi envoyé Sandale voir sa famille, espérant que cela rappellerait de nouveau à Sourcil que je ne souhaitais que le bien de sa communauté. Je ne peux m’empêcher de penser que je suis responsable de la mort de toute sa famille, et que sa disparition est la conséquence de la dernière remarque que je lui ai adressée. Je me suis aussitôt rendu sur place, dans le quartier des tanneurs. Dans sa maison, je n’ai pu que constater la véracité de ses nouvelles : la femme de Sourcil et ses enfants gisaient sans vie et aucune trace du destin du tanneur n’apparaissait. Les décédés ont manifestement été empoisonnés, et ils sont morts apparemment sans douleur pendant leur sommeil. Ce ne sont que des eta qui sont morts, et je suis sûr que la plupart des autres samouraï de Rokugan ne comprendraient pas les émotions qui m’affectent, car ils ne verraient au mieux que la perte d’instruments utiles. Je ne peux me limiter à cela : ils nous sont certes inférieurs à l’intérieur de l’Ordre Céleste, mais ils n’en sont pas moins des hommes, avec leurs peines et leurs joies. Et plutôt que de me révéler ce qu’il savait, Sourcil a préféré exécuter toute sa famille, et son propre cadavre gît sans doute au fond de la rivière. Quelle information pouvait-il détenir qui puisse justifier un tel acte ? Oh, je ne peux dénier ma responsabilité dans cette chaîne d’événements, mais je sens monter en moi une sourde colère : en fin de compte, les vrais responsables de ces morts inutiles sont les assassins de Naritoki-sama. Je suis rentré déprimé au tribunal, et seuls mes devoirs envers l’empereur m’ont empêché de sombrer dans le désespoir, mais je me suis juré une chose : quels qu’ils soient, où qu’ils se cachent, je retrouverai les responsables ultimes de ces morts.

Si la journée s’était terminée ainsi, elle aurait déjà été passablement mauvaise, mais un événement lourd de conséquences est venu émailler l’après-midi. Je vais vous le conter dans l’ordre chronologique, encore que je n’ai été au courant de la plupart des événements que dans la soirée.
L’après-midi a débuté pour moi par une demande d’audience de la part de Baranato-sama. Comme nous avions envoyé une convocation pour Nakadata-san, et que nous sommes presque certains qu’il est mort, j’espérais bien que nous pourrions avancer dans cette affaire. Mais dès son arrivée, Baranato-sama m’a annoncé que son neveu avait disparu et que personne ne semblait savoir où il pouvait être : il m’est apparu complètement sincère ! Aussi lui ai-je demandé si le médaillon trouvé sur le corps brûlé appartiendrait bien à Nakatada-san, sans bien sûr mentionné d’où je le tenais. Après un bref examen, Baranato-sama a confirmé qu’il s’agissait bien d’une possession du jeune shugenja, et lorsque je me suis enquis de la possibilité qu’il en ait fait don, il a exprimé de forts doutes. Espérant, s’il m’avait menti, éliciter quelque réaction, je l’ai alors informé des circonstances de ma possession de cet objet. Mais le chef local de la famille Ide a semblé aussi surpris que moi lorsque Sourcil m’avait informé de sa découverte. Il a aussi clairement saisi très vite les conséquences que pourraient avoir une annonce de la présence d’Ide Nakatada parmi les assaillants de l’entrepôt incendié de Subtil, en particulier en ce qui concerne le futur mariage de son fils Asamitsu-san et de Kimi-sama. J’ai bien suggéré que certains faits pouvaient rester sans explication et essayé d’obtenir des informations concernant Insaisissable, mais Baranato-sama a affirmé ne pas posséder de telles informations et a insisté pour que la dépouille de son neveu soit transportée dans sa demeure, même lorsque je lui ai dit qu’une telle nouvelle ne pourrait être tue vis-à-vis du gouverneur. L’entrevue s’est donc terminée sur une impasse de mon point de vue, si ce n’est qu’elle a une fois de plus renforcé l’impression d’intégrité et d’honorabilité qui se dégage de Baranato-sama.
Pendant ce temps, Aki-san était pour sa part parti enquêter sur le dénommé Jiren dans le nord du quartier des marchands, non loin de la partie de la ville où se concentre la plupart des marchands gaijin. Il a alors été attiré par un attroupement autour d’une échoppe. Lorsqu’il s’est approché, les badauds se sont écartés craintivement et il a pu découvrir le corps d’un samouraï baignant dans le sang, et un marchand blessé derrière son étal. Lorsqu’il a pu voir le visage du mort, il a reconnu Bayushi Otado, le fils de Korechika-sama. Il s’est alors tourné vers le marchand, et celui-ci a balbutié qu’il n’avait pas frappé le samouraï, mais que celui-ci avait eu une altercation avec une samouraï-ko. L’altercation a dégénéré, des armes sont sorties de leurs saya, et le samouraï s’est effondré ; la samouraï-ko a donné l’ordre de prévenir la garde-tonnerre, puis a dit qu’elle serait chez elle après avoir affirmé s’appeler Otaku Naishi ! Lorsque les gardes sont arrivés peu après, Aki-sama leur a donné l’ordre de prévenir les magistrats d’Emeraude de l’incident, et de veiller à ce que le corps soit ramené dans la demeure de sa famille.
C’est Yoshiro-sama qui a reçu la nouvelle de l’incident au tribunal. Il s’est aussitôt rendu chez Naishi-san. Il a d’abord été reçu par sa sœur, Genshi-san, dont l’attitude était presque belligérante. Mais nous savons qu’elle méprise tous les Scorpions, aussi n’est-ce pas vraiment une surprise qu’elle se conduise ainsi. Malgré tout, Yoshiro-sama a réussi à voir Naishi-san, puis après l’avoir interrogé une première fois, il l’a convaincu de l’accompagner au tribunal. Il est clair que les Licornes se rendent compte du caractère explosif de cet incident, surtout après le décès si récent de Korechika-sama. Peu de gens appréciaient Otado-san, mais il paraît peu probable que la famille Bayushi laisse passer ceci sans réagir. Aussi, quatre bushi montés, dont Genshi-san, suivaient-ils de près Yoshiro-sama et Naishi-san lorsqu’ils se sont rendus au tribunal. Là, Yoshiro-sama a réinterrogé une nouvelle fois Naishi-san, sans succès. Il y avait des incohérences dans son récit, mais la Licorne refusait de s’expliquer plus avant. Aiko-sama l’a à son tour interrogée, et Naishi-san a affirmé avoir été en train de suivre la piste d’un certain Jiren, suite à la faveur que lui avait demandée Aiko-sama ; cette recherche l’aurait conduite vers un marchand du quartier nord, où elle serait tombée sur Otado-san en train de maltraiter ledit marchand. Elle l’aurait alors apostrophé mais le Scorpion se serait jeté sur elle l’arme à la main. Elle se serait alors défendue et n’aurait réalisé les conséquences de ce combat que lorsqu’Otado-san s’est effondré. Naishi-san, tout comme sa sœur, a suivi les enseignements de l’école de bushi de sa famille, mais d’après ce que nous savons d’elle, tant sur le plan physique que sur ses attitudes, il est difficile de l’imaginer provoquant une querelle et défaisant Otado-san en combat singulier. A vrai dire, si nous avions pu soupçonner quelqu’un d’un tel acte, ç’aurait été sa sœur ; mais je doute que Naishi-san se serait accusée pour la couvrir, surtout que si elle dit vrai, elle n’a rien à se reprocher. Lorsqu’elle en a terminé avec son interrogatoire, Aiko-sama a convaincu Naishi-san de répondre à mes questions, arguant qu’étant elle-même à l’origine de la quête qui l’avait menée chez ce marchand, il était important qu’un autre magistrat puisse rendre compte de sa sincérité. Aucun doute que ceci soit vrai, mais je crois qu’Aiko-sama pense aussi que je suis plus à même qu’elle de déceler un mensonge dans l’histoire de Naishi-san.
Mon interrogatoire ne m’a pas révélé de mensonge, mais je suis persuadé que Naishi-san ne m’a pas tout raconté en ce qui concerne son altercation avec Otado-san. Lorsque je l’ai laissée partir, les quatre bushi qui l’avaient suivie lors de sa venue l’attendaient pour l’escorter chez elle. Je lui ai d’ailleurs recommandé d’éviter de se promener pour le moment.
Tandis que je procédais à cette interview, Musashi-sama et Yoshiro-sama, apprenant que Naishi-san était à la recherche de Jiren, ils décidèrent d’aller interroger le marchand témoin du duel. Leur progression a cependant été interrompue par le retour d’Aki-sama, qui leur a affirmé maintenant savoir où se trouvait le dénommé Jiren et être revenu pour prendre avec lui des gardes afin de procéder à son arrestation. C’est ainsi que tous trois, accompagnés de gardes-tonnerre, se sont rendus dans le quartier des pêcheurs. J’aimerais pouvoir dire que nous avons pu arrêter cet homme qui provoque tant de troubles, mais lorsque mes collègues sont arrivés sur place, ils ont trouvé une porte défoncée, et les voisins ont affirmé que des ronin étaient passés peu de temps auparavant, et avaient enlevé l’alchimiste !

Publié : 07 sept. 2005, 11:46
par Kitsuki Katsume
Chapitre 16 – Le prix de la vérité

Les journées de la Générosité doivent aujourd’hui commencer par l’élection du roi de la Générosité. J’ai prié les Fortunes hier soir pour que les événements de cette journée funeste ne soient pas un avertissement de ce qui nous attend, ainsi que pour que nous puissions relancer nos enquêtes. Si j’avais su le prix à payer pour connaître la vérité, peut-être aurai-je été moins pressé de l’apprendre ; d’un autre côté, peut-être était-ce là une leçon que les kami souhaitaient m’enseigner ? Ou bien serait-ce la corruption qui touche tous et toutes dans cette ville qui m’a contaminé ? Je veux croire que je n’ai fait que mon devoir envers l’Empereur, mais le fardeau à porter est bien lourd…

Ma première action en arrivant ce matin au tribunal a été de commander à la Garde-Tonnerre de ramener immédiatement pour interrogatoire le marchand qui a assisté à l’altercation entre Naishi et Otado-san. Je veux pouvoir l’avoir en face de moi au plus tôt : Naishi m’a caché des choses et il me semble probable que cet homme détient des informations qui doivent me permettre d’y voir plus clair dans cette affaire. Toutefois, avant même que cet homme ne me soit amené, un garde est venu m’avertir qu’un eta, que les gardes ont retenu dans la cour, avait un message pour moi. Je suis donc sorti, et c’est ainsi que j’ai appris que Rauque, le chef de la communauté eta, était très malade, sans doute à la dernière extrémité. J’ai hésité un instant, puis, après avoir donné l’ordre que l’homme que j’avais convoqué devait être retenu jusqu’à mon retour, je me suis dirigé vers le quartier des tanneurs, suivi comme d’habitude quand je me rends en ces lieux par deux gardes-tonnerre. Sachant que ces samouraï sont toujours mal à l’aise dans ce quartier, je les ai laissés de garde à l’entrée de la demeure de Rauque, à leur grand soulagement. A l’intérieur, j’ai été accueilli par l’épouse de Rauque et elle m’a immédiatement conduit au chevet de son époux. Un seul regard m’a suffi pour confirmer que celui-ci semblait en effet sinon à l’article de la mort, au moins souffrant d’une forte fièvre. Compte tenu de son âge, l’homme était certainement en danger, et déjà il délirait. Ma dernière chance d’apprendre ce que les eta pouvaient savoir concernant l’assassinat de notre prédécesseur apparaissait donc sur le point de disparaître !
J’en était à me demander s’il se pût qu’une Fortune m’en veuille dans cette affaire quand soudain des paroles de Rauque me tirèrent de mon tourment intérieur : il venait de prononcer le nom de Sourcil et semblait croire que ce dernier l’écoutait. Ma curiosité a vite été la plus forte et j’ai demandé à l’épouse de Rauque de nous laisser seuls. Je sais bien que peu de samouraï considéreraient mes actions suivantes comme honorables, mais je n’ai pu m’empêcher d’essayer de jouer pour le moribond le rôle de Sourcil. Nul doute que ma performance n’a pas été d’une grande qualité, mais en face d’un homme délirant et à peine conscient, elle a été suffisante pour me convaincre d’une chose : ce sont les eta, ou du moins Sourcil et Rauque, qui sont les responsables de la mort de Naritoki-sama ! Cette révélation est à peine croyable pour moi, aussi je ne doute pas qu’elle semblera incroyable à la plupart des autres magistrats. Nul doute non plus que la réaction de la plupart des samouraï sera terrible : des eta, oser s’en prendre à l’Ordre Céleste d’une telle manière, la communauté eta de la ville toute entière risque fort d’être passée au fil de l’épée pour un tel acte. Le gouverneur se plaint déjà du désordre en ville, la conséquence du massacre des eta de la ville ne pourrait être que le chaos ! Et pourtant, ce ne serait que justice. Je savais que Sourcil détestait et probablement méprisait Naritoki-sama, et que sa position de successeur probable de Rauque était certainement le résultat de ses nombreux talents, mais je reconnais avoir du mal, malgré les révélations inconscientes de Rauque, à croire qu’il ait réussi à persuader Rauque, pour ne pas dire ses autres complices, d’accomplir un tel acte. Non pas que j’éprouve beaucoup de respect pour Naritoki-sama, je suis convaincu depuis un certain temps déjà qu’il était corrompu, et a surtout utilisé sa position à des fins d’enrichissement personnel, mais Rauque comme Sourcil devaient savoir quelles seraient les conséquences probables pour toute leur communauté lorsque leur crime serait mis à jour. Ou bien, comme me l’ont enseigné mes maîtres, espéraient-ils que l’énormité même de leur crime empêcherait les samouraï de simplement les penser responsables ?
Quoi qu’il en soit, j’ai aussi essayé, lors de ma supercherie, de persuader le malade que moi-même, le magistrat Kitsuki Katsume pourrait être capable de comprendre les raisons d’un tel crime et de protéger, sinon les criminels, du moins la communauté. Je ne crois pas avoir réellement réussi, mais si Rauque ne se présente pas de lui-même à moi, je n’aurai d’autre choix que de le convoquer et de le confronter. En attendant, il me faut réfléchir afin d’avoir une solution qui ne conduira pas à accentuer le désordre général en ville. Dans tous les cas, il me semble impératif que Rauque survive au moins quelque temps. Aussi, en quittant de la chambre, suis-je sorti de la maison et ai-je donné l’ordre à l’un des gardes de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu et d’en revenir impérativement et au plus vite avec un shugenja.
Je dois admettre que je ne m’attendais pas à une telle procession lorsque le garde ramena le shugenja : en effet, il était en compagnie non seulement de ce dernier, mais de Yoshiro-sama, d’Aki-sama et d’une vingtaine d’autres gardes. Bref, question discrétion… Apparemment, lorsque le garde est passé au tribunal, il a été interrogé par Yoshiro-sama et lui a répondu que je l’envoyais chercher un prêtre ; Yoshiro-sama et Aki-sama ont alors pensé que j’avais pu être blessé dans le quartier des tanneurs. Il n’en était rien comme ils s’en sont bien vite rendus compte, mais leur cavalcade a provoqué un certain émoi parmi les eta. Cela n’a pas non plus facilité ma tâche auprès du shugenja : je doute qu’il soit courant qu’un magistrat lui ordonne de faire son possible pour sauver un eta. Nul doute non plus que tout cela ne pourra que nuire à ma réputation auprès de mes pairs. Qu’importe, Rauque m’est indispensable ; de plus, sa mort, survenant aussi près de celle de Sourcil, qui était son successeur présomptif, aurait jeté le trouble dans la communauté eta et la cité n’a pas besoin de cela. Le shugenja m’a averti ensuite que les soins offerts par les kami seraient sans doute seulement temporaires mais n’a guère pu donner plus de précisions. Il faudra donc que mes affaires avec Rauque avancent assez rapidement, au cas où sa santé viendrait à décliner à nouveau ; il faudra d’ailleurs que j’évoque aussi avec lui la question de sa succession lorsque j’en aurai le temps.

Après cet épisode gênant, nous avons tous rejoint le tribunal où, entre-temps, les gardes avaient ramené le marchand que je souhaitais interroger. Il me reste peu de temps si je veux pouvoir procéder à cette corvée et être prêt à me rendre à l’élection du roi de la Générosité. De fait, si je veux avoir mes réponses, il faut que je les aie maintenant… ou attendre que les journées de la Générosité soient passées, car je serai bien trop occupé pendant les festivités.
Dès le départ, j’ai bien senti que ce marchand n’était pas très à l’aise, et pour des raisons dépassant le simple fait d’être convoqué par un magistrat impérial. J’ai dû reprendre avec lui pas à pas, et parfois à plusieurs reprises, le récit des événements de la veille, avant qu’une image claire en apparaisse enfin : il n’y a désormais pas l’ombre d’un doute dans mon esprit que Naishi a délibérément provoqué Otado-san, et que cela a conduit les deux samouraï à résoudre leur conflit sur place par un duel sans les autorisations de leurs daimyo respectifs. Je sens bien que cela va surprendre et surtout fortement décevoir Aiko-sama, qui avait fait confiance à Naishi. Malheureusement, je crains aussi que cela ne fasse qu’amplifier les troubles qui secouent la ville. De fait, je ne vois pas comment la famille Bayushi pourrait tolérer un tel affront. Sans compter que Genshi-san – la sœur de Naishi – et son attitude ne pourront que jeter de l’eau sur le feu. Une décision rapide de la magistrature devient impérative si nous ne voulons pas voir la situation dégénérer. Cela ne pourra se faire pendant les fêtes de la Générosité, mais nous devrons agir au plus vite aussitôt après.

J’ai juste eu le temps de rentrer au palais pour revêtir une tenue appropriée avant de me rendre dans les jardins de Daikoku pour l’élection du roi de la générosité. Quelques remarques de Musashi-sama m’incitent à penser que seule l’insistance de dame Amako a persuadé mon collègue de participer à ce qu’il considère comme une perte de temps. Je me demande parfois combien de temps il faudra pour que dame Amako réussisse à persuader son époux du bien-fondé de ces occasions sociales. Il est toutefois heureux que la persuasion de dame Amako ait porté ses fruits, car je n’ose imaginer le scandale qu’aurait provoqué le tirage de son nom en son absence. C’est donc Musashi-sama que la main du kami de la Fortune a désigné comme roi de la Générosité cette année. Je ne crois pas que mon collègue ait vu un véritable honneur à cette position mais il s’est soumis de bonne grâce ; dame Amako ne le lui aurait sans doute pas pardonné dans le cas contraire. Après l’excitation précédant la désignation du roi de la Générosité, la fin d’après-midi a consisté en une réception. Mais j’ai senti que l’ambiance était tendue ; la famille Bayushi n’était guère représentée, Soshi Seryoku et divers membres du Clan de la Licorne étaient eux aussi absents. Le seul événement notable a été l’annonce qu’a faite Hyobu-sama concernant notre projet de temple pour les opiomanes, et son soutien à une telle action.
Comme prévu, la journée du lendemain a été consacrée principalement à l’offrande de cadeaux. J’admets volontiers avoir attendu avec une certaine impatience ce moment, car j’ai passé de longs moments de réflexion pour essayer de déterminer quels seraient les cadeaux appropriés, mais aussi à obtenir ce que je souhaitais offrir. L’un dans l’autre, tout s’est plutôt bien passé pour moi, et j’espère n’avoir offensé involontairement personne. Voici un bref descriptif de ce que j’avais préparé :
- pour Aiko-sama, un tessen peint d’une scène de la bataille de l’Heure du Loup ;
- pour Musashi-sama, un katanakake, où son daisho pourra être présenté à son meilleur avantage lorsqu’il ne le porte pas à sa ceinture ;
- pour dame Amako, une broche d’argent représentant un bambou et une fleur de pêcher, symboles de prospérité et de féminité, que j’ai fait exécuter par les deux artisans de « L’étoile d’argent » ;
- pour Yoshiro-sama, le texte d’une pièce de kabuki (dont le personnage principal garde ses secrets aussi bien de ses amis que de ses ennemis) ;
- pour Moshibo-san, un casier à parfums ;
- pour Aki-sama, une tasse à saké et une bonne bouteille de saké (je n’ai pu résister connaissant les coutumes de la ville et les goûts d’Aki-sama, malgré la désapprobation que je m’attends à voir dans les yeux d’Aiko-sama);
- pour Hyobu-sama, un masque de kabuki ; vu la réputation des acteurs formés par la famille Shosuro, cela me semblait approprié, et grâce à quelques renseignements pris auprès d’Amako-sama, j’ai choisi un personnage traditionnel réputé pour sa capacité à cacher ses sentiments en bien autant qu’en mal ;
- pour Jocho-sama, j’avais fait sculpter une pipe à … tabac de personnages espiègles ;
- pour Yoshifusa-sama, un brûle-parfum en cuivre, frappé de scènes de légende attachées à la Déesse-Soleil ;
- pour Baranato-sama, une seconde broche d’argent a été réalisée à « L’étoile d’argent » ; celle-ci, un peu plus massive que la précédente, représente à son avers un cheval tête levée, cherchant quelque chose du regard, et à son revers, la même bête broutant paisiblement ;
- pour Yoriko-sama, une dernière broche avait été commandée, montrant un lion passant sous un torii ; j’espère que ces allusions à son Clan et à sa Famille, ainsi que les sens commun et mystique associés à cette scène, provoqueront en elle autant de questions qu’elle-même me pousse à me poser, tout en satisfaisant son sens de l’honneur ;
- pour Jotomon-sama, quelque chose de plus personnel me semblait nécessaire au vu de notre appartenance commune à la Famille Kitsuki, aussi ai-je calligraphié moi-même une bannière pour son dojo, portant ces paroles attribuées au grand Mirumoto lui-même : « Je ne crois pas que je vais vaincre, j’en suis certain » ;
- pour Kimi-sama, un artisan de la ville a réalisé pour moi une cuillère à gruau portant les empreintes de doigts d’un main, la gauche bien sûr (la seule condition que je lui avais imposée était de ne pas en exposer ou vendre d’autres avant la fin des journées de la Générosité) ;
- pour Kinto-san, je m’étais procuré des copies de textes sur les naga écrits par des auteurs du Clan du Dragon ;
- pour Senshi-san, ce sont cette fois des histoires de quelques ancêtres remarquables de ma Famille que j’avais préparé ;
- pour Sukemara-san, après maintes hésitations, mon choix s’était arrêté sur une de ces épées gaijin à double tranchant, espérant lui faire comprendre qu’il jouait un jeu dangereux, malgré l’appui de Yoshiro-sama ;
- pour Yogo Chihiro, le shugenja préposé par Osako-sama à la surveillance des interrogatoires effectués par les bourreaux du tribunal, j’ai remis des textes shintao sur la cruauté et ses conséquences (Aiko-sama est furieuse contre lui en raison de la mort de divers suspects, et en particulier celle du marchand Incisif, et j’ai cru remarquer que cet homme prenait un peu trop de plaisir à voir lesdits suspects souffrir) ;
- pour les enfants de feu Shosuro Toru, j’avais fait faire des kimono de cérémonie, et pour son fils aîné, j’avais compilé quelques extraits du bushido sur le service à l’Empereur ;
- enfin, pour le roi de la générosité, j’avais essayé de préparer un conte comique en vers dont la teneur variait suivant l’ordre dans lequel les feuillets étaient lus.

Bien sûr, je n’étais pas le seul à avoir soigneusement anticipé cette journée. Pour ne citer que quelques exemples et ne pas m’appesantir, je peux par exemple mentionner l’exquis jouet en forme de dragon et le recueil de poèmes épiques Ikoma qu’Aiko-sama a respectivement offert à Musashi-sama et à moi-même, ou encore le casque de la Garde-Tonnerre que Jocho-sama présenta à Aki-sama.
Je ne peux toutefois passer sous silence certains des présents offerts, vu leur nature ou la surprise qu’ils purent causer. Ainsi, Aki-sama me surprit-il – et je n’ai sûrement pas été le seul – par la justesse du cadeau qu’il fit à Yoshiro-sama en lui remettant un magnifique paravent ; dans le même esprit, Aiko-sama offrit au magistrat Grue un éventail inscrit – d’un seul côté – des sept valeurs du bushido. De fait, je suis chagriné de n’avoir pas eu autant de finesse à l’égard de mon collègue. Bizarrement, Shinya-san offrit à Musashi-sama un katana de superbe facture. Ce n’est pas tant l’objet en lui-même que l’auteur du cadeau qui est surprenant ; en effet, jusqu’à il y a à peine quelques jours, aucun d’entre nous n’avait même rencontré le forgeron Kaiu. Beaucoup plus embarrassant pour moi, alors même que j’offrais l’épée gaijin que j’avais acquise auprès d’un marchand du Clan de la Licorne pour Sukemara-san, Osako-sama offrit exactement le même objet à Yoshiro-sama, qui se trouvait juste à quelques pas. J’ai réussi à masquer mes émotions, mais je pense sincèrement qu’elle a délibérément cherché à se moquer à la fois de moi et de Yoshiro-sama.
Le plus impressionnant des présents a toutefois sans nul doute été celui que Jocho-sama a fait à Aiko-sama : il avait fait transformer un petit temple voisin abandonné en un superbe dojo qui lui serait réservé, afin qu’elle puisse s’entraîner en privé à quelque moment que ce soit. J’étais conscient depuis quelques temps déjà du fait que le gouverneur pourrait voir en Aiko-sama une épouse potentielle pour son héritier. Je me demande maintenant jusqu’à quel point Jocho-sama lui-même est favorable à ce projet ; le peu que nous connaissions de lui laissait entendre qu’il se comportait plutôt en hédoniste, appréciant pleinement la liberté que lui offrait son célibat, mais nous savons aussi qu’il est un bushi et un officier accompli. S’il s’est rangé aux arguments de sa mère ou y voit un avantage quelconque personnellement, je ne doute pas un instant qu’il dispose de nombreux atouts pour faire aboutir cette affaire. Aiko-sama a gardé son calme, l’a même gracieusement remercié, et elle fera son devoir comme l’exigeront sa Famille et son Clan, mais je sais bien qu’elle n’est pas du tout favorable à une telle union. Et plus égoïstement, je dois admettre que cela ne simplifierait nullement notre tâche à Ryoko Owari.

Ces journées se sont achevées sur la désignation par Musashi-sama de la personne la plus généreuse. A la surprise générale, et à l’embarras manifeste de l’intéressé, Musashi-sama a nommé Kinto-san. Le vieux shugenja n’avait pourtant seulement offert à diverses personnes, notamment des dames, que des sachets de plantes séchées, odoriférantes ou médicinales, ou des plantes bien vivantes. Même moi, je dois reconnaître ne pas réellement comprendre le choix de mon ami : a-t-il simplement voulu manifester ce qu’il pense en son for intérieur de ces journées, ou bien s’agit-il de quelque chose de plus subtil ? En tout cas, il semble que la plupart des personnes présentes aient vu une fois de plus en cela l’énigme du Dragon. Si je l’osais, j’aurais posé directement la question à Musashi-sama une fois que nous avons été seuls, mais je ne suis pas sûr qu’il m’aurait répondu, ni même qu’il ait fait un tel choix consciemment.

Le lendemain matin a tranché avec les festivités des deux derniers jours. Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même nous sommes réunis à ma demande afin de discuter du cas de Naishi. Aiko-sama a eu beau rester impassible, j’ai bien senti qu’elle n’appréciait guère qu’on ait tenté, sinon de l’abuser, en tout cas de la manipuler. Après une longue discussion, nous avons finalement décidé de convoquer pour l’après-midi du lendemain Yoshifusa-sama, Baranato-sama, Genshi-san et Naishi afin de procéder à des réprimandes publiques. A cet effet, j’ai quitté mes deux collègues afin d’aller au tribunal rédiger les ordres en ce sens et informer Osako-sama. Alors que je quittais le palais, j’ai justement rencontré cette dernière qui m’a présenté le samouraï qui l’accompagnait. Il s’agit de Bayushi Saigo et, alors même que je l’informais des convocations que nous souhaitions faire, elle m’a appris que Saigo-sama venait d’arriver d’Otosan Uchi le matin même, et qu’elle et lui venaient nous informer que le très honorable Saigo avait reçu de Bayushi Shoju-sama et de Shinjo Yokatsu-sama la permission de rencontrer Naishi en duel afin de laver l’affront qu’elle aurait fait à la famille Bayushi. Je l’ai bien entendu assurée de notre concours, et je les ai quittés alors qu’ils entraient au palais pour présenter Saigo-sama à mes collègues et pour les informer directement de ces événements à venir. Alors que j’étais en train de me dire que ceci allait sans nul doute à nouveau remettre de l’huile sur le feu, et que la situation en ville n’allait donc certainement pas se calmer, Aki-sama est venu à ma rencontre à mon arrivée au tribunal. Il m’a mentionné avoir vu Osako-san et son compagnon et, bien qu’il ne connaissait pas ce dernier, avoir remarqué qu’il portait son daisho à la manière des duellistes de l’Ecole Kakita. Je l’ai donc rapidement mis au courant de la situation, mais je me suis intérieurement mordu les doigts de n’avoir pas remarqué cela moi-même. De fait, la situation est encore plus complexe qu’il n’y paraît, car lorsque j’ai retrouvé Yoshiro-sama le soir, il a paru en savoir long sur Saigo-sama et … son épouse et son beau-père, qui est un courtisan Doji. Dame Amako a eu aussi l’air de connaître tout ce petit monde et a, pendant la soirée, aiguillonné Yoshiro-sama avec des sous-entendus qu’eux seuls comprenaient. J’ai alors aussi appris que Saigo-sama remplacerait, au moins temporairement, Korechika-sama, et qu’il était connu comme un duelliste ayant déjà abattu plusieurs adversaires. Il portait même des rubans de différentes couleurs attachés à son saya, qui correspondraient selon la rumeur à ses adversaires vaincus. Si celle-ci est exacte, cela montre bien peu de respect pour ceux-ci. Ajoutons aux rapports personnels que Yoshiro-sama peut entretenir avec ce samouraï ceux dont que je lui connais avec la famille Bayushi, et je ne peux que concevoir que de nouveaux orages prêts à éclater à l’horizon.
Au regard de tout ceci, je me suis dit que je ne pouvais attendre que Rauque se décide à venir me parler – si tant est qu’il en fasse jamais le choix. Je l’ai donc fait amener au tribunal après avoir rédigé les convocations pour demain. Cette fois, je n’ai pas envie de voir disparaître mon seul témoin, et j’avais décidé que je saurai toute la vérité dans l’affaire de l’assassinat de Naritoki-sama. Aussi n’y suis-je pas allé par quatre chemins, et je n’ai pas hésité à faire comprendre au chef de la communauté eta que c’était lui-même qui, dans son délire, m’avait appris un certain nombre de détails. J’avais cru voir le summum de la terreur lorsque j’avais interrogé Sourcil, mais la réaction de Rauque n’avait rien à lui envier. Il a bien essayé de biaiser, mais sans réelle conviction ; heureusement pour lui et les siens, il n’a pas tenté de me mentir et, lorsque j’ai insisté, m’a révélé un certain nombre de détails. Comme je l’avais compris, c’est bien Sourcil qui a été le moteur de cette affaire, même si cela n’exonère en rien Rauque. Quant aux fameux porteurs inhabituels de la chaise de Naritoki-sama ce funeste soir, ces porteurs qui m’ont convaincu que Sourcil en savait plus qu’il ne le disait, et dont la disparition m’intriguait tant, les deux chefs de la communauté se sont arrangés pour qu’ils soient éliminés par des eta en qui ils avaient confiance. Et à qui ils n’ont certainement pas donné trop de détails. Rauque est donc le dernier survivant parmi ces criminels. Ou suis-je moi-même maintenant un complice dans cette sordide affaire ? Ai-je réellement accompli mon devoir en essayant de préserver l’ordre dans la ville ? Quelle que soit la réponse à cette question, je ne pourrais clairement pas m’en ouvrir auprès de mes pairs, car je ne crois pas qu’ils comprendraient ; seul Yoshiro-sama est sans doute suffisamment pragmatique, mais autant que cela… Non, moins il y aura de personnes au courant, mieux cela vaudra, surtout dans cette ville. Pourquoi ces questions ? Voici la solution que j’ai proposée à Rauque : je sais, ou plutôt je soupçonne, grâce au courrier de Nisei-san, que les sectateurs du Seigneur Lune sont à nouveau présents en ville – l’ont-ils jamais quittée en fait ? – et je ne vois pas pourquoi je ne réglerai pas deux affaires d’un coup. Après tout, du fait de sa position à la morgue, Sourcil faisait un complice parfait pour ces ennemis de l’Empire ; comment aurait-il été plus aisé pour eux de se procurer des cadavres pour leur ignoble magie ? Aussi ai-je suggéré à Rauque que Sourcil aurait pu être en fait un agent, ou une dupe, de cette vermine ; il n’a pas été lent à saisir le sens de ma proposition, bien qu’il semble avoir une peur bleue de ces individus. Bien sûr, je lui ai clairement fait comprendre que pour que ceci devienne public, il fallait que les magistrats puissent mettre la main sur des sectateurs, et pas simplement d’individus supposés tels, comme il me le laissait sous-entendre. Il n’a pas eu l’air de comprendre pourquoi j’accepterais de me livrer à un subterfuge concernant l’assassinat de notre prédécesseur mais refuserais de faire accuser des gens innocents d’un crime équivalent ou pire. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il comprend aussi le danger que ces adorateurs d’Onnotangu posent à tous dans la ville. Heureusement, je n’ai pas à me justifier auprès de lui, et il est clairement conscient du nombre limité de choix qui lui sont encore offerts. Aussi m’a-t-il promis d’essayer d’identifier au plus vite les personnes, en particulier au sein de la communauté eta, qui pourraient être liées à ces pratiquants de la maho. Je me suis tout de même senti obligé de lui rappeler d’être prudent ; je ne peux trop exagérer combien ces personnes peuvent être dangereuses.

Si j’avais cru que le prix de ma curiosité venait d’être payé, les Fortunes m’auraient sans doute ri au nez. Rauque avait quitté mon bureau, et j’avais retrouvé les autres magistrats pour le repas de la mi-journée. Rien de bien exceptionnel n’avait été évoqué sinon l’affaire concernant Bayushi Saigo et Naishi, mais Musashi-sama était resté bien silencieux. Sitôt notre repas terminé, il vint me demander à pouvoir s’entretenir en privé. Il m’apprit alors qu’alors que nos autres collègues et moi-même nous entretenions sur les suites à donner à la mort d’Otado-san, lui-même avait reçu un message de la part de Naishi l’invitant à se rendre à sa demeure. Jamais je n’aurai pu imaginer ce dont il retournait, encore moins les conséquences de cette invitation. Lorsque nous fûmes installés devant une tasse de thé, Musashi-sama entra dans le vif du sujet : la raison du message de Naishi était simple, elle lui avait proposé de lui révéler tout ce qu’elle savait des événements récents à Ryoko Owari s’il s’arrangeait pour qu’elle puisse avoir quitté la ville avant le surlendemain matin, donc avant l’heure prévue pour son duel contre Saigo-sama ! Je suis resté un instant sans voix. J’ai tout de suite compris que Musashi-sama avait toujours du mal à imaginer qu’une samouraï-ko ait même pu prononcer de telles paroles. Lorsque je lui ai finalement demandé ce qu’il avait alors fait, j’ai été presque soulagé d’apprendre qu’il ne lui avait pas immédiatement annoncé que, si par quelque accident dû aux kami elle survivait à sa confrontation à Saigo-sama, il espérait lui-même avoir l’honneur de pouvoir libérer Rokugan de sa vile présence. Je ne peux cacher moi-même mon effarement à son annonce, aussi puis-je aisément comprendre l’état d’esprit dans lequel Musashi-sama a pu se trouvé lors de cette scène ; mais je suis toujours aussi étonné qu’il n’ait pas ensuite réagi plus… violemment. D’après ce que j’ai compris, il a presque immédiatement quitté les lieux sans donner de réponse. En fait, sa réponse était maintenant là, car je comprenais qu’il venait me demander conseil, ou me demander d’intervenir pour faire cesser cette… impossibilité. En fait, ma première réaction a été plus violente que la sienne, et je lui ai immédiatement proposé de me rendre chez Naishi pour lui faire comprendre toute la gravité de ses paroles, toute la… vilénie de ce qu’elle avait osé proposer. Et Musashi-sama m’a été reconnaissant d’agir ainsi…
Je me suis donc rendu à la demeure des deux sœurs d’un pas ferme, bien décidé à faire entendre raison à Naishi. En arrivant aux abords des lieux, je remarquai que quelques bushi Bayushi semblaient se tenir aux alentours. A mon arrivée, Genshi-san s’est montrée hautaine, presque belliqueuse, et j’aurai sans doute eu grand’ mal à retenir mon courroux si sa sœur ne s’était pas presque aussitôt interposée, et ne m’avait pas immédiatement invité à la suivre. Nous nous sommes bien vite retrouvés seuls, et elle m’a aussitôt demandé si j’étais prêt à accéder à ses propositions. J’ai bien sûr avancé tous les arguments auxquels je pouvais penser, l’honneur de son clan et de sa famille, celui de sa sœur et le sien, en particulier après l’affaire ayant opposé son cousin Isas à Bayushi Tomaru, ce que son attitude pourrait causer pour le prochain mariage d’Ide Asamitsu-san et de Shosuro Kimi-san, même les règles qui régissent les affaires de duel. Rien n’y a fait ! Apparemment, Naishi était convaincue que rien ne pourrait sauver sa vie, et cette dernière semblait être la seule chose qui lui importât ! Et les bribes de ce qu’elle entendait me révéler si je l’aidais à s’enfuir, ces bribes… Comme quand j’essayais de lui montrer le déshonneur pour sa sœur, et qu’elle haussait les épaules en me répliquant que de toute façon, d’après mes propres règles, cette dernière n’était qu’une criminelle, et donc pourquoi devrait-elle se soucier de son honneur ?
Comment ai-je pu me laisser appâter par cela ? Suis-je donc moi aussi sans plus d’honneur que Naishi ? Ryoko Owari Toshi, cité née de l’ordure, m’a-t-elle finalement fait plonger dans la fange et fait croire que je ne suis rien d’autre moi-même ? Où me suis-je laissé entraîner par mes actions de la matinée ? Quoi qu’il en soit, ma curiosité et les parcelles d’informations qu’elle a paradées devant mes yeux m’ont poussé à lui offrir de la faire sortir de la ville si elle me rédigeait une confession entière. Et j’ai ensuite quitté cette demeure dans un état second, proche de la fièvre, après avoir dit à Naishi que je lui dirai bientôt comment procéder. Lorsque je suis rentré au palais, et que Musashi-sama s’est approché de moi, je lui ai dit que tout était réglé, et il est parti soulagé. Suis-je désormais maudit par les Fortunes, ou bien ai-je fait un pas de plus vers la compréhension qui me permettra de servir au mieux l’Empereur dans cette ville ? Je ne sais pas, et je reste encore troublé par cette affaire.

Troublé ou non, je suis allé ce matin dans le quartier des eta, afin de demander quelques précisions à Rauque et pour lui donner mes dernières instructions. Il m’a regardé bizarrement, et je suppose qu’il me prend pour un fou, mais il a acquiescé. Tout était donc prêt pour l’après-midi, et pour demain matin…
En début d’après-midi, Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même avons donc pris place dans la pièce d’audience principale de l’hôtel de ville. Nous avions revêtu pour l’occasion nos atours les plus solennels, et nos visages n’exprimaient rien, sinon la gravité du jugement que nous nous apprêtions à rendre. Outre la principale intéressée, Naishi, sa trop volatile sœur, Genshi-san, et les dirigeants locaux du clan de la Licorne, Shinjo Yoshifusa-sama et Ide Baranato-sama, Osako-san et Saigo-sama ont tous les deux pris place dans l’espace réservé au public. Après avoir lu un rappel des actes reprochés à Naishi, j’ai laissé la parole à Aiko-sama. Celle-ci a bien masqué le désappointement qu’elle pouvait ressentir à l’égard de Naishi, et ni les supérieurs de cette dernière, ni l’intéressée, n’ont protesté lorsque Aiko-sama a annoncé que les magistrats ne la considéraient plus comme bienvenue en ville et souhaitaient qu’elle la quitte au plus vite, mais que, compte tenu du duel autorisé par les daimyo des clans respectifs impliqués, cette décision était suspendue jusqu’à l’issue de ce duel. En fait, Naishi est resté calme et a apparemment sans protester accepté les décisions annoncées ; elle a seulement lancé quelques regards en ma direction que j’espère personne n’a remarqués. Sa sœur ne l’a pas pris tout à fait aussi bien, mais comme ni Baranato-sama, ni Yoshifusa-sama ne l’ont soutenue, elle n’a pas plus insisté. Osako-san et Saigo-sama avaient plutôt l’air satisfait, mais ils se sont bien gardés de faire quelque commentaire.
Alors que nous raccompagnions les Licornes vers la sortie, j’ai pu glisser quelques mots à Naishi, lui intimant l’ordre de se trouver peu avant l’aube dans la cour où sont entassées les ordures et d’obéir à la personne qui l’y retrouverait, et d’avoir sa confession par écrit prête à être remise à ma jeune servante eta qui l’attendrait juste avant qu’elle quitte la ville. Lorsque nous sommes rentrés au palais, j’ai donné mes ordres à Sandale : elle devra demain matin à l’aube se rendre dans le quartier des tanneurs, là où les habitations s’approchent de la porte des paysans ; là quelqu’un lui remettra une missive pour moi, et elle devra me l’apporter et ne laisser personne voir ce qu’elle transporte.

Le lendemain matin, Sandale n’était pas encore revenue au palais lorsque nous l’avons tous quitté pour nous rendre dans les jardins du Scorpion. Des estrades avaient été installées en prévision du duel à venir et sur l’une d’entre elle, réservée au gouverneur, Osako-san se leva pour nous saluer à notre arrivée, et nous nous installâmes sur l’estrade voisine. Ce furent Baranato-sama et la délégation du clan de la Licorne qui se présentèrent ensuite et allèrent se positionner en face de l’estrade occupée par la magistrate principale de la ville. Peu après, Saigo-sama et plusieurs samouraï Bayushi firent leur apparition, et Hyobu-sama, Jocho-sama et des gardes les suivirent de près. Après avoir présenté ses respects au gouverneur et à son fils, nous avoir salués, et s’être sèchement incliné devant Baranato-sama, Saigo-sama s’installa au centre de l’espace réservé et se mit en devoir de patienter. Peu à peu, la tension commença à monter : Naishi n’était pas là ! Après quelques minutes, Hyobu-sama et Saigo-sama commencèrent tous deux à regarder en direction du chef de la famille Ide en ville. Celui-ci tourna légèrement la tête vers Genshi-san, celle-ci s’inclina très bas et partit en courant, suivie de plusieurs autres bushi de la famille Otaku… et de quelques samouraï de la famille Bayushi. Chacun reprit alors son attente, impassible, jusqu’au retour, une vingtaine de minutes plus tard, de Genshi-san. Celle-ci murmura quelques mots inaudibles à Baranato-sama, tandis qu’un samouraï Bayushi en faisait de même auprès de Saigo-sama. Puis, alors que le silence s’appesantissait encore, Baranato-sama se leva, se dirigea vers le gouverneur, s’inclina devant elle et, d’une voix neutre, déclara :
« Gouverneur-sama, Naishi-san semble avoir disparu ! »
Cette annonce provoqua quelques remous dans l’assistance, mais personne n’eut l’inconvenance de prononcer un mot avant que Hyobu-sama n’ait pu répliquer. Cette dernière, après un lourd silence à regarder son interlocuteur sans plus d’expression que lui, se tourna en direction de Saigo-sama. Ce dernier se rapprocha sans hâte, s’inclina, puis lui dit d’une voix douce :
« Personne n’a vu Naishi-san quitter sa demeure, que ce soit cette nuit ou ce matin. »
Cette affirmation fut clairement entendue de tous ceux qui se trouvaient à proximité et, cette fois, quelques commentaires furent échangés derrière les éventails des courtisans. Je sentis plus que je ne vis Aiko-sama se raidir près de moi. Après un dernier échange de regard entre Hyobu-sama, Baranato-sama et Saigo-sama, la première se tourna cette fois vers Musashi-sama :
« Musashi-sama, je regrette de devoir m’adresser à vous mais, étant donné l’implication de mon clan dans cette affaire, je vous prierai de vouloir éclaircir ceci.
- Haï, gouverneur-sama », se contenta de répondre mon ami, tout en me jetant un regard inquisiteur que je me contentais de lui rendre.
Tous les magistrats se levèrent alors pour se diriger vers la demeure qu’avaient occupée les deux sœurs Otaku. Une partie du public suivit à distance, mais déjà je pouvais imaginer les rumeurs en train de s’élever ; Baranato-sama, Saigo-sama, Osako-san et une Genshi-san visiblement furieuse étaient juste derrière nous, ainsi que plusieurs bushi des clans du Scorpion et de la Licorne. En arrivant devant la maison, Yoshiro-sama invita Osako-san à nous accompagner avant de demander courtoisement à Genshi-san de bien vouloir nous guider à l’intérieur. Cette dernière ne pouvait refuser sans perdre la face, mais si un regard avait pu tuer, celui qu’elle lança à la ronde aux Scorpions présents n’aurait pas laissé beaucoup de survivants. Le groupe tout entier la suivit, puis Yoshiro-sama et moi-même prirent la tête des recherches, dans les appartements de Naishi tout d’abord, puis dans l’ensemble de la maison. A mon soulagement, rien de remarquable ne fut mis à jour, et seuls le daisho de Naishi, quelques vêtements et des serviettes de bain semblaient avoir disparu. La monture de Naishi était toujours là ! Comme il était clairement apparu que la famille Bayushi devait avoir fait surveiller la maison, nous demandâmes à Saigo-sama l’autorisation de pouvoir interroger ces samouraï. Mais aucun d’eux ne put apporter le moindre élément, et tous affirmèrent n’avoir remarqué personne d’insolite entrer ou sortir. Osako-san se tourna alors vers Moshibo-san pour lui demander si un shugenja pourrait avoir aidé Naishi à s’enfuir sans que personne ne note leur passage. Avant que notre collègue ne puisse répondre, Genshi-san se laissa quelque peu emporter avant de signifier, en des termes peu flatteurs, qu’il était plus probable que les Bayushi aient fait enlever sa sœur pour lui faire porter ce déshonneur. Heureusement pour elle, Baranato-sama était là, et il s’arrangea pour calmer la situation et faire en sorte que Genshi-san soit escortée hors des lieux.
Après que nous ayons informé les intéressés que tout nous portait à croire que Naishi avait bel et bien disparu et qu’aucun signe de lutte ne pouvait être relevé, Baranato-sama s’adressa à Saigo-sama et, très formellement, déclara :
« Si la dénommée Otaku Naishi a bien fui ces responsabilités comme tout semble l’indiquer, je suis sûr que Yokatsu-sama sera d’accord avec moi pour dire qu’aucune personne de ce nom n’appartient à notre clan, et que quiconque rencontrant alors cette criminelle serait dans son droit de l’exécuter sur le champ. »
Il s’inclina légèrement une dernière fois devant Saigo-sama et Osako-san, un peu plus profondément devant les magistrats d’Emeraude, puis s’éloigna des lieux avec dignité, accompagnés des autres membres de son clan encore présents.

A ma grande honte, j’ai même dû mentir à Musashi-sama sur le chemin du retour et, lorsqu’il s’approcha de moi en haussant les sourcils, lui dire que je pensais l’affaire réglée après ma visite d’hier. Heureusement pour moi, il n’a pas pu imaginer que je puisse être tombé aussi bas et m’être fait complice de la fuite de Naishi. Aussi troublé que je le sois encore, force m’est aussi d’avouer que j’étais impatient de lire la confession de cette couarde. Je ne dirai pas que je me suis précipité sur Sandale, mais dès mon arrivée au palais, j’ai laissé les autres magistrats, je suis monté dans ma chambre, et j’ai demandé à Kage de trouver Sandale et de me l’envoyer. Il m’a obéi sans discuter et est revenu en sa compagnie avant de nous laisser seuls quand je l’ai remercié. Sandale m’a alors tendu un paquet enveloppé dans du papier de soie et légèrement nauséabond – pas étonnant connaissant le moyen utilisé par Naishi pour sortir sans être vue - vengeance peut-être mesquine de ma part … mais elle ne méritait pas plus et n’a clairement pas refusé d’agir de la sorte. Sandale a attendu pendant que j’ouvrais le paquet et jetais un coup d’œil aux parchemins couverts d’une fine écriture à l’intérieur. Et les quelques phrases que j’ai lues m’ont fait écarquiller les yeux. Puis je me suis aperçu que Sandale se dandinait sur place, et lorsque j’ai levé les yeux j’ai rapidement compris qu’elle souhaitait me dire quelque chose. Comme elle manifestait une telle impatience et semblait en même temps plutôt contente d’elle, je lui ai demandé ce qu’elle désirait. Voici ce qu’elle me répondit :
« Comme je passais le pont du Dragon, avec ses têtes qui font peur, j'ai vu qu'un monsieur me suivait. Il ressemblait à un tanneur, mais je ne le connaissais pas. Je suis rentrée dans la ville et il y avait des gardes que je connaissais : surtout Oku, qui me donne toujours des bonbons ! Alors je n'avais plus peur du monsieur, et je suis allée lui demander qui il était et pourquoi il me suivait. Je crois que Aiko-sama aurait fait pareil, même si elle n'avait pas eu de sabres, comme moi.
Je lui ai dit que j'étais de la Maison du Magistrat Katsume, pour que lui aussi il ait peur. Mais il a souri et dit que j'étais une courageuse petite fille, même si je ne suis plus si petite maintenant ! Il m'a dit que ce que je portais était important, et qu'il était là pour vérifier que tout se passait bien. Mais moi, je ne les aurais pas perdus, les parchemins.
Je lui ai demandé s'il travaillait pour le Magistrat Katsume lui aussi, mais je n'ai pas bien compris sa réponse. Je crois qu'il voulait dire oui. En tout cas, il a souri un peu bizarrement quand il a dit que des amis doivent se rendre des services. Je n'avais plus peur du tout, et le monsieur m'a dit de ne pas m'en faire et qu'il me suivrait de loin, qu'il était rassuré de voir que j'étais assez grande et sage pour porter des parchemins importants.
Moi je pensais qu'il ne pourrait pas passer la Porte du quartier noble à cette heure de la journée, de toute façon. Mais ce qui est bizarre, c'est qu'une fois dans la ville, le monsieur était habillé pareil et pourtant on aurait dit le commis d'un marchand. Et dans le quartier noble, il marchait en fronçant un peu les sourcils, comme un fonctionnaire du Tribunal. Les gardes l'ont laissé passer. En arrivant au Palais, il m'a fait un clin d'oeil et est parti.
Voilà. »
Au fil de son récit, mon cœur s’est mis à battre soudain plus vite, et lorsqu’à la fin je lui ai demandé de me décrire cet homme, elle a dû sentir que quelque chose n’allait pas. La description ne m’a clairement pas renseigné, mais voyant son trouble, j’ai essayé de lui expliquer qu’il est parfois important de laisser croire à ceux qui vous suivent que vous ne les avez pas remarqués. Je suppose que sa réaction n’aurait pas dû me surprendre, surtout au vu de ce qu’elle m’avait dit juste avant : elle m’a répété qu’elle croyait avoir agi comme aurait agi Aiko-sama, mais que si je n’avais plus besoin d’elle, elle irait lui demander comment elle devrait faire si cela se reproduit. La dernière chose que je souhaitais, bien évidemment, était qu’elle s’en allât voir Aiko-sama et lui parle du rôle qu’elle avait pu jouer pour moi ce matin ; compte tenu des capacités d’observation qu’elle venait de démontrer, elle était susceptible d’avoir parfaitement reconnu Naishi, quel que soit l’accoutrement que cette dernière ait pu adopter ! Aussi, j’ai pris le temps de lui expliquer qu’elle n’avait pas mal agi, bien au contraire, son acte était celui de quelqu’un de particulièrement courageux. Mais comme je sais qu’elle admire particulièrement Aiko-sama, j’ai ajouté que toutefois, il est souvent utile de ne pas laisser voir à ceux qu’on ne connaît pas – et qui peuvent s’avérer des ennemis, comme c’était le cas de cet homme - qu’on les a repérés ; de cette façon, on peut les observer et apprendre le plus de choses possible sur eux sans qu’ils le sachent et, s’ils pensent pouvoir vous surprendre, ce sont eux au contraire qui sont surpris. Je n’ai pas hésité à affirmer que c’est d’ailleurs une règle fondamentale pour un samouraï que d’observer l’adversaire avant de le confronter, ou de l’attaquer. Après ces explications, elle m’a dit mieux comprendre maintenant, et comme elle ne semblait plus si pressée d’aller tout raconter à Aiko-sama, je lui ai donné un zéni en lui disant qu’elle avait bien travaillé et pouvait aller s’acheter des friandises et les partager avec son amie Vive. J’espère qu’elle oubliera plus ou moins cet épisode, mais il faudra que je prépare mieux les choses si j’ai besoin d’un courrier secret une prochaine fois. Quant à cet homme mystérieux, je ne cacherai pas qu’il me donne des sueurs froides chaque fois que je pense à lui. Je donnerai beaucoup pour savoir qui il est, et surtout pour qui il peut bien travailler.

Je ne peux malgré tout me laisser paralyser par les actions d’un inconnu. De toute façon, qui qu’il soit, je ne peux l’empêcher d’agir ; il me faudra donc me contenter de réagir et vivre avec cela en attendant. La confession de Naishi, elle, est entre mes mains. Bien sûr, une telle confession, venant la criminelle qu’elle est désormais officiellement, n’a guère de valeur juridique, mais les choses qui y sont consignées, si elles sont vraies – et malheureusement, elles ont bien trop de sens au vu de ce que je sais déjà pour être fausses, m’apportent les dernières pièces de divers puzzles, et peut-être suffisamment d’informations pour pouvoir infléchir certains événements et amener au moins Baranato-sama à changer sa tactique. Oui, Baranato-sama est le responsable de bien des choses : c’est lui qui a déclenché la guerre entre les différents cartels de trafiquants d’opium. Il a ordonné à Naishi et à sa sœur d’attaquer, masquées et en utilisant une monture quasi-identique à celle d’Otado-san, l’entrepôt de la marchande Vigilante, et d’y laisser une broche appartenant au fils de Korechika-sama ; il a bien ordonné d’incendier l’entrepôt de Subtil, quoiqu’il ait apparemment ignoré que son neveu Nakatada avait participé et péri dans l’affaire ; il a aussi été à l’origine de nombreux incidents qui ne sont pas remontés jusqu’à nos oreilles, et il aurait eu, très indirectement, des contacts avec le bandit Kaeru. Il est clair qu’il n’était pas au courant de certains des plans de Naishi elle-même ; d’ailleurs, elle admet qu’elle ne s’en était encore confiée à personne, pas même à sa sœur. En effet, elle avoue que sa recherche des criminels du réseau de Vigilante qui nous avaient échappés, et du dénommé Jiren, n’était pas menée tant pour faire une faveur à Aiko-sama que pour son propre compte, car elle espérait bien pouvoir monter son propre réseau de trafic d’opium ! Quand j’ai lu ceci, je me demande quel pouvait être l’honneur de Naishi avant que Baranato-sama ne l’implique dans sa vengeance ; certainement pas très grand, ou alors je me trompe beaucoup.
Cela étant dit, je me trouve une nouvelle fois devant un dilemme en ce qui concerne Baranato-sama. De fait, je ne peux m’empêcher d’admirer comment il a berné les Scorpions à leur propre jeu afin de venger la mort de son fils Michikane ; cet homme est clairement redoutable, et devenir son ennemi, s’il devait rester en vie, n’est pas souhaitable. Mais il ne fait aucun doute que c’est un criminel, la loi et les précédents sont très clairs sur ce point. Et si j’arrive à l’exposer, ou même si mes informations devaient tomber dans les mains des Scorpions, il est peu probable qu’il survive, et le mariage prochain de son fils Asamitsu-san et de Kimi-san n’aurait pas lieu ; à moins que les Scorpions décident de les faire chanter tous les deux, lui et son fils… Dans ce dernier cas, le désordre ne serait peut-être pas immédiatement aussi grand en ville que si le rôle du chef de la famille Ide ici était révélé, mais les conséquences ne seraient-elles pas encore plus néfastes pour l’Empire à plus long terme ? Je vais devoir réfléchir rapidement à tout cela ; pour l’instant je n’ai rien qui me permette d’accuser Baranato-sama, mais mes informations pourraient suffire à convaincre le gouverneur de l’envoyer faire un tour chez Pitoyable, ou donner des armes aux Scorpions contre lui sans que je sache vraiment à quelles fins ils pourraient les utiliser.