Publié : 10 nov. 2005, 14:09
Chapitre 21 – Un souci de moins
Sans nous être concertés, Hida Aki et moi nous retrouvons dans l’écurie de la résidence très tôt le matin juste après le mariage de Shosuro Kimi et Ide Asamitsu. Un simple regard suffit : nous savons l’un et l’autre l’urgence de la situation. Nous sellons nos chevaux et nous apprêtons à sortir de la résidence quand nous voyons arriver Kakita Yoshiro. Le Grue porte toujours ses habits de cérémonie. Très digne, il nous demande de bien vouloir lui accorder le temps de se changer pour se joindre à nous. Il ne fait aucun commentaire sur la nuit qui vient de s’écouler, bien que son teint blême révèle qu’il n’est pas au mieux de sa forme.
Nous partons donc de concert vers le village où gît, blessée, Otaku Naishi, sous la garde de Colombe : Naishi, notre clef d’accès à Kaeru ; Naishi, la Licorne couarde, que j’ai aidée à fuir en rançon de la vérité ; Naishi, qui tient ma réputation et ma destinée entre ses mains.
Nous chevauchons sans mot dire. Quelques heures plus tard, nous arrivons au village.
Nous entrons dans l’auberge. Avant d’ouvrir le shoji de la chambre, Yoshiro et moi nous annonçons – ce qui est une bonne idée : Colombe est juste derrière, un genou à terre, la main sur la garde de son épée. Derrière elle, Naishi est allongée, la poitrine bandée, et – grâce soit rendue aux Fortunes – apparemment inconsciente.
Nous interrogeons l’aubergiste, qui nous a accompagnés : c’est le samouraï Guêpe qui l’a amenée ici, elle était déjà dans cet état.
Nous autorisons Colombe à aller se restaurer – en effet, fidèle à la mission que nous lui avons confiée, elle n’a pas quitté le chevet de Naishi. Yoshiro s’éclipse également, soi-disant pour aller interroger l’aubergiste. En fait, bien évidemment, il interroge Colombe… et Naishi a déliré, cette nuit…
Aki est resté en bas – comme d’habitude, en arrivant, sa priorité était d’aller rafraîchir son gosier. En l’occurrence, son goût pour le saké ne l’empêche pas d’observer deux ronin armés d’arcs qui décident de partir subitement peu de temps après notre arrivée. Saisi d’une intuition, il décide de leur emboîter discrètement le pas.
Bien lui en prend. Les ronin se dirigent vers la forêt, et s’installent dans un bosquet… qui surplombe la route de Ryoko Owari. Un endroit idéal pour une embuscade.
Il revient à pas de loup et nous informe de ses observations. Il y a toutes les chances que ce soit des hommes de Kaeru.
Nous mettons un plan au point : Yoshiro et moi partirons en carriole avec la blessée, afin d’attirer l’attention des assaillants, tandis qu’Aki et Colombe les prendront à revers. La synchronisation de l’attaque a besoin d’être parfaite.
Une nouvelle fois, nous avions sous-estimé notre adversaire. Seules les Fortunes, et la valeur de Hida Aki, ont permis que nous nous en tirions la vie sauve.
Ce dont se sont aperçus Aki et Colombe, en approchant prudemment à pied, c’est que leurs adversaires, eux, étaient montés – hypothèse que nous n’avions nullement envisagée, et qui changeait considérablement la donne.
L’autre chose imprévue, que nous allions découvrir à nos dépens, c’est que les cinq ronin avaient deux comparses de l’autre côté de la route – également montés et pourvus d’arcs. Ce n’étaient pas cinq ronin à pied que nous allions affronter, mais sept cavaliers dont plusieurs pourvus d’arcs.
Le Crabe ne se démonta pas : empoignant son tetsubo, il abattit la monture du premier ronin, puis du deuxième, alors que nous entamions notre approche avec la carriole. Colombe n’eut pas autant de succès : dès le début de l’engagement, elle tomba, grièvement blessée par une flèche.
De notre côté, nous fûmes la proie d’un tir nourri et inattendu, sans qu’heureusement nous soyons blessés. Yoshiro choisit de charger ses assaillants sur le flanc droit – chose malaisée dans la forêt ; quant à moi, je m’étais joint à lui mais ma monture, blessée par un tir venu de la gauche, me jeta à terre. Ne souhaitant pas laisser ces nouveaux adversaires libres de leurs actions, j’entrepris de les charger à pied, lame au poing.
Ceux-ci choisirent de me contourner à cheval : même s’ils lâchèrent au passage une bordée de flèches, ils avaient une autre cible. Naishi inconsciente ne pouvait leur opposer aucune résistance.
Ayant abattu deux adversaires, le Crabe vit que son nouvel adversaire s’apprêtait à le charger à la lance ; il se plaça derrière un arbre, et attendit. Le ronin chargea… et le manqua. Aki, lui, ne le manqua pas. Renversé par un coup magistral en pleine poitrine, le ronin tomba de son cheval, mort sur le coup.
Le ronin suivant tenait Aki en joue avec son arc. Aucune personne sensée ne chargerait un adversaire pourvu d’un arc, n‘est-ce pas. Aucune… sauf un Crabe.
A la fin de l’affrontement, il y avait un Crabe avec deux flèches dans le flanc, et un ronin mort.
La charge de Yoshiro ne fut pas aussi fructueuse : il blessa légèrement son adversaire, et fut désarçonné, s’assommant contre une branche d’arbre.
En vérité, les ronin auraient pu nous exterminer : nous n’étions plus en état de leur résister. Mais ils avaient accompli leur principale mission, plusieurs d’entre eux avaient été blessés, et il y avait un Crabe indestructible caché dans la forêt : ils décidèrent de partir, en récupérant leurs blessés. Une nouvelle fois, on retrouvait la marque d’Insaisissable : il n’abandonnait pas ses hommes.
Quant à nous, nous fîmes le bilan de cette peu glorieuse échauffourée : nous étions tous blessés, Colombe, Aki et Yoshiro grièvement. Aki avait récupéré un pendentif en argent avec une tête de cheval sur un des morts, nous confortant dans notre hypothèse que les troupes de Kaeru comptaient de nombreux Licornes. Otaku Naishi était morte, deux flèches dans la poitrine.
Intérieurement, j’éprouvais un secret soulagement : la bouche de la Licorne était close – définitivement. Yoshiro et Colombe pouvaient avoir des doutes, mais aucune évidence. Seul Yoshiro essaya de m’extirper des informations, mais je n’avais rien à lui dire !
La semaine qui suivit fut consacrée à la visite des villages pour Moshibo, Musashi et le heimin Mori ; Matsu Aiko, quant à elle, partit pour les terres du Lion pour une courte visite.
A la fin de la semaine, le Phénix annonça à Yoshiro que son évaluation préliminaire des terres consacrées à la culture du pavot était terminée. Il allait maintenant procéder, dès le lendemain matin, à la phase suivante : annoncer aux villageois qu’à présent seulement un vingtième de ces terres devait être consacré à la culture du pavot ; le reste devrait être dorénavant voué à d’autres cultures. Faute de quoi, leurs terres seraient rendues infertiles…
Yoshiro-sama se montra fort agité à cette annonce : il était de son devoir d’informer le gouverneur de la démarche, n’était-il pas possible de surseoir pour une journée au début de cette action ?
Le Phénix se montra intraitable. Il avait dit au Grue qu’il le préviendrait quand la phase d’inspection prendrait fin, et il avait tenu parole ; mais il n’était pas question de différer même d’une journée la suite des opérations. Sa résolution était prise.
De fait, dès le lendemain matin, il partait en compagnie de Mori, de Mirumoto Musashi et de Matsu Aiko. Yoshiro, le cœur lourd, se rendit de son côté chez le gouverneur Hyobu, avec le blanc-seing reçu du Champion d’Emeraude.
Bien évidemment, dès le lendemain matin, nous étions tous convoqués chez Hyobu-sama.
Le gouverneur était là, ainsi que Jocho-sama, Gobei-sama, et Osako-san ; ces derniers furent les témoins parfaitement silencieux de l’entretien. Tous les magistrats d’Emeraude étaient présents.
Le gouverneur nous demanda de confirmer que nous nous apprêtions à ordonner aux paysans de diminuer les surfaces cultivées en pavot ; elle souligna notre méconnaissance des conséquences économiques d’un tel acte, et que le maintien de l’ordre public nous incombait ; elle mentionna également que le document du champion d’Emeraude n’était guère précis quant aux limites de notre champ d’action, et qu’il lui paraissait impératif de vérifier celles-ci avant toute action ; elle indiqua enfin qu’agir maintenant, sans attendre la prochaine récolte, était risquer la famine pour une grande partie des paysans – non pas que la santé de ces derniers inquiétât de si nobles magistrats, naturellement.
En bref, elle nous fit bien sentir – s’adressant plus particulièrement à Moshibo, mais nous regardant chacun à tour de rôle - que nous étions des irresponsables ayant pris une décision criminelle.
Nous fîmes tous front, même Yoshiro, à ma grande surprise. Vu ses réticences de la veille, je m’attendais en effet à ce que le Grue nous désavouât. Le gouverneur nous regardait les uns et les autres, et bien qu’elle fût particulièrement impassible, il n’était pas difficile de deviner qu’elle devait être pour le moins irritée du tour des évènements.
Les choses en étaient là, lorsque je sentis soudain un liquide chaud dégouliner de ma gorge ; pris d’un soudain vertige, je vacillais, tandis que le sang dégoulinant de ma gorge se répandait sur mes vêtements. Les gardes se retournèrent de tous côtés pour voir d’où venait l’agresseur. La Lionne comprit aussitôt ce qui se passait : quelqu’un avait dû toucher au parchemin trouvé dans la crypte Shosuro, qui m’avait été confié par le fantôme ; et la plaie que celui-ci m’avait infligée à la gorge, garante de ma fiabilité de protecteur du parchemin, était en train de se rouvrir. Dans un souffle, je confiais à la Lionne l’endroit de la cachette du parchemin, tandis que Moshibo se penchait sur moi pour étancher le sang coulant à flot. Aiko s’excusa brièvement auprès du gouverneur, et partit au pas de course vers la résidence, Jocho lui emboîtant le pas à la demande du gouverneur.
Il s’avéra en fait que c’était une fausse alerte, le parchemin était toujours là ; mais quelqu’un était passé chez moi, et chez Yoshiro-san, fouillant nos appartements, quelqu’un masqué par des kami de l’Air, d’après ce que Moshibo apprit Je résolus à l’avenir de porter le parchemin sur ma personne. M’en séparer était courir un risque mortel.
Nous ne parlâmes guère en rentrant à la résidence. Notre résolution était intacte. Le Grue, lui, partit ostensiblement rendre visite aux Bayushi.
Yoshiro espérait avoir l’occasion, bien sûr, de voir la ravissante Tokiko ; mais, avec une habileté consommée, Bayushi Saigo le félicita d’avoir saisi l’occasion qu’il lui avait suggérée, et l’amena directement à Bayushi Saisho. La jeune amie Yogo de cette dernière était également présente. Ils partirent ensemble visiter la volière, qui se révéla à la hauteur de sa réputation, Yogo Kohime se plaçant - peut-être par discrétion - systématiquement derrière eux, ainsi que le constata Yoshiro.
Yoshiro raccompagna ensuite à sa demande Yogo Kohime, qui conversa avec lui avec coquetterie. Néanmoins, le Grue se rendit compte que cela n’était qu’artifice : la jeune femme n’était nullement intéressée par sa compagnie, voire même se moquait de lui à mots couverts.
Moshibo, avant de repartir vers les villages, trouva une lettre d’un certain Soshi Sumio, de l’école de shugenja Soshi, qui sollicitait une entrevue. Il lui répondit en lui fixant un rendez-vous au temple d’Amaterasu.
Le lendemain, le Soshi était là au rendez-vous. Quelle ne fut pas sa surprise quand Moshibo étala devant lui ces parchemins qu’il était venu chercher – et que toutes les demandes de son collègue, ni ses manœuvres, n’avaient pas réussi à obtenir - en lui demandant simplement de désigner ceux qui traitaient de maho, et en lui confiant les autres, sans demander aucune contrepartie…
Le Scorpion repartit, perplexe, avec l’impression confuse de s’être fait rouler, sans vraiment comprendre comment.
Hida Aki, de son côté, avait décidé d’aller se renseigner dans le quartier des pêcheurs au sujet de la maison supposée être le lieu de rendez-vous des sectateurs d’Onnotangu. Il nous rapporta que l’endroit était très mal famé, et difficile d’accès.
Il nous dit aussi avoir rencontré un curieux personnage. Il s’agissait d’un tsukai-sagasu – un chasseur de sorciers – un homme assez âgé nommé Kuni Visten. Il était en ville incognito, et ne souhaitait pas rencontrer les Magistrats d’Emeraude – en tout cas pas officiellement. Comme objectif de sa visite, il mentionna Asako Kinto, mais se montra également intéressé par la présence de sectateurs du seigneur Lune. Je comprenais son souci de discrétion, et confiais un message à Aki à son intention. Ce pouvait être un allié précieux.
Mirumoto Musashi reçut une lettre de sa famille, qui lui apprit l’arrivée de Mirumoto Netsuko, la yojimbo demandée pour protéger son épouse, une bushi de valeur ayant suivi l’école des kensai.
Amako-sama se réjouissait également, mais pour une autre raison : sa famille à elle devait arriver bientôt en prévision de la naissance, y compris une vieille sage-femme en qui elle avait toute confiance.
Le gouverneur, de son côté, avait décrété qu’un bon nombre des exécutions prévues devaient être faites cette semaine, et avait exigé qu’Isawa Moshibo ou Matsu Aiko y assistassent. La Lionne resta donc au Tribunal, tandis que Musashi, Moshibo et Mori repartaient pour une nouvelle journée dans les villages.
Ils étaient en train de sortir de la ville quand, quelques secondes après leur passage, un échafaudage chargé de pierres dégringola… et un homme s’écrasa au sol, visiblement tombé du toit d’une maison proche.
Musashi se rua dans l’escalier de la maison en question. Quand il arriva au dernier étage, la porte d’entrée était ouverte, et il constata qu’elle grinçait. L’homme qui était tombé devait être posté au niveau de la balustrade, où se trouvaient encore un arc et des flèches, qui s’avérèrent empoisonnées – aucune chance qu‘il s’agisse d’un accident. Autrement dit, il s’agissait d’un attentat mystérieusement interrompu – et interrompu par quelqu’un que le mort devait connaître. Sinon, il aurait réagi quand la porte s’était ouverte.
Sur le mort, aucun indice de clan ou d’appartenance. Musashi fit alerter Yogo Osako par un garde-tonnerre, puis repartit en compagnie de Moshibo et de Mori. Leur mission n’attendait pas.
En chemin, le Dragon regardait néanmoins le shugenja Phénix bizarrement : « les personnes qu’il n’apprécie pas ont tendance à tomber des ponts » se rappela-t-il…
Sans nous être concertés, Hida Aki et moi nous retrouvons dans l’écurie de la résidence très tôt le matin juste après le mariage de Shosuro Kimi et Ide Asamitsu. Un simple regard suffit : nous savons l’un et l’autre l’urgence de la situation. Nous sellons nos chevaux et nous apprêtons à sortir de la résidence quand nous voyons arriver Kakita Yoshiro. Le Grue porte toujours ses habits de cérémonie. Très digne, il nous demande de bien vouloir lui accorder le temps de se changer pour se joindre à nous. Il ne fait aucun commentaire sur la nuit qui vient de s’écouler, bien que son teint blême révèle qu’il n’est pas au mieux de sa forme.
Nous partons donc de concert vers le village où gît, blessée, Otaku Naishi, sous la garde de Colombe : Naishi, notre clef d’accès à Kaeru ; Naishi, la Licorne couarde, que j’ai aidée à fuir en rançon de la vérité ; Naishi, qui tient ma réputation et ma destinée entre ses mains.
Nous chevauchons sans mot dire. Quelques heures plus tard, nous arrivons au village.
Nous entrons dans l’auberge. Avant d’ouvrir le shoji de la chambre, Yoshiro et moi nous annonçons – ce qui est une bonne idée : Colombe est juste derrière, un genou à terre, la main sur la garde de son épée. Derrière elle, Naishi est allongée, la poitrine bandée, et – grâce soit rendue aux Fortunes – apparemment inconsciente.
Nous interrogeons l’aubergiste, qui nous a accompagnés : c’est le samouraï Guêpe qui l’a amenée ici, elle était déjà dans cet état.
Nous autorisons Colombe à aller se restaurer – en effet, fidèle à la mission que nous lui avons confiée, elle n’a pas quitté le chevet de Naishi. Yoshiro s’éclipse également, soi-disant pour aller interroger l’aubergiste. En fait, bien évidemment, il interroge Colombe… et Naishi a déliré, cette nuit…
Aki est resté en bas – comme d’habitude, en arrivant, sa priorité était d’aller rafraîchir son gosier. En l’occurrence, son goût pour le saké ne l’empêche pas d’observer deux ronin armés d’arcs qui décident de partir subitement peu de temps après notre arrivée. Saisi d’une intuition, il décide de leur emboîter discrètement le pas.
Bien lui en prend. Les ronin se dirigent vers la forêt, et s’installent dans un bosquet… qui surplombe la route de Ryoko Owari. Un endroit idéal pour une embuscade.
Il revient à pas de loup et nous informe de ses observations. Il y a toutes les chances que ce soit des hommes de Kaeru.
Nous mettons un plan au point : Yoshiro et moi partirons en carriole avec la blessée, afin d’attirer l’attention des assaillants, tandis qu’Aki et Colombe les prendront à revers. La synchronisation de l’attaque a besoin d’être parfaite.
Une nouvelle fois, nous avions sous-estimé notre adversaire. Seules les Fortunes, et la valeur de Hida Aki, ont permis que nous nous en tirions la vie sauve.
Ce dont se sont aperçus Aki et Colombe, en approchant prudemment à pied, c’est que leurs adversaires, eux, étaient montés – hypothèse que nous n’avions nullement envisagée, et qui changeait considérablement la donne.
L’autre chose imprévue, que nous allions découvrir à nos dépens, c’est que les cinq ronin avaient deux comparses de l’autre côté de la route – également montés et pourvus d’arcs. Ce n’étaient pas cinq ronin à pied que nous allions affronter, mais sept cavaliers dont plusieurs pourvus d’arcs.
Le Crabe ne se démonta pas : empoignant son tetsubo, il abattit la monture du premier ronin, puis du deuxième, alors que nous entamions notre approche avec la carriole. Colombe n’eut pas autant de succès : dès le début de l’engagement, elle tomba, grièvement blessée par une flèche.
De notre côté, nous fûmes la proie d’un tir nourri et inattendu, sans qu’heureusement nous soyons blessés. Yoshiro choisit de charger ses assaillants sur le flanc droit – chose malaisée dans la forêt ; quant à moi, je m’étais joint à lui mais ma monture, blessée par un tir venu de la gauche, me jeta à terre. Ne souhaitant pas laisser ces nouveaux adversaires libres de leurs actions, j’entrepris de les charger à pied, lame au poing.
Ceux-ci choisirent de me contourner à cheval : même s’ils lâchèrent au passage une bordée de flèches, ils avaient une autre cible. Naishi inconsciente ne pouvait leur opposer aucune résistance.
Ayant abattu deux adversaires, le Crabe vit que son nouvel adversaire s’apprêtait à le charger à la lance ; il se plaça derrière un arbre, et attendit. Le ronin chargea… et le manqua. Aki, lui, ne le manqua pas. Renversé par un coup magistral en pleine poitrine, le ronin tomba de son cheval, mort sur le coup.
Le ronin suivant tenait Aki en joue avec son arc. Aucune personne sensée ne chargerait un adversaire pourvu d’un arc, n‘est-ce pas. Aucune… sauf un Crabe.
A la fin de l’affrontement, il y avait un Crabe avec deux flèches dans le flanc, et un ronin mort.
La charge de Yoshiro ne fut pas aussi fructueuse : il blessa légèrement son adversaire, et fut désarçonné, s’assommant contre une branche d’arbre.
En vérité, les ronin auraient pu nous exterminer : nous n’étions plus en état de leur résister. Mais ils avaient accompli leur principale mission, plusieurs d’entre eux avaient été blessés, et il y avait un Crabe indestructible caché dans la forêt : ils décidèrent de partir, en récupérant leurs blessés. Une nouvelle fois, on retrouvait la marque d’Insaisissable : il n’abandonnait pas ses hommes.
Quant à nous, nous fîmes le bilan de cette peu glorieuse échauffourée : nous étions tous blessés, Colombe, Aki et Yoshiro grièvement. Aki avait récupéré un pendentif en argent avec une tête de cheval sur un des morts, nous confortant dans notre hypothèse que les troupes de Kaeru comptaient de nombreux Licornes. Otaku Naishi était morte, deux flèches dans la poitrine.
Intérieurement, j’éprouvais un secret soulagement : la bouche de la Licorne était close – définitivement. Yoshiro et Colombe pouvaient avoir des doutes, mais aucune évidence. Seul Yoshiro essaya de m’extirper des informations, mais je n’avais rien à lui dire !
La semaine qui suivit fut consacrée à la visite des villages pour Moshibo, Musashi et le heimin Mori ; Matsu Aiko, quant à elle, partit pour les terres du Lion pour une courte visite.
A la fin de la semaine, le Phénix annonça à Yoshiro que son évaluation préliminaire des terres consacrées à la culture du pavot était terminée. Il allait maintenant procéder, dès le lendemain matin, à la phase suivante : annoncer aux villageois qu’à présent seulement un vingtième de ces terres devait être consacré à la culture du pavot ; le reste devrait être dorénavant voué à d’autres cultures. Faute de quoi, leurs terres seraient rendues infertiles…
Yoshiro-sama se montra fort agité à cette annonce : il était de son devoir d’informer le gouverneur de la démarche, n’était-il pas possible de surseoir pour une journée au début de cette action ?
Le Phénix se montra intraitable. Il avait dit au Grue qu’il le préviendrait quand la phase d’inspection prendrait fin, et il avait tenu parole ; mais il n’était pas question de différer même d’une journée la suite des opérations. Sa résolution était prise.
De fait, dès le lendemain matin, il partait en compagnie de Mori, de Mirumoto Musashi et de Matsu Aiko. Yoshiro, le cœur lourd, se rendit de son côté chez le gouverneur Hyobu, avec le blanc-seing reçu du Champion d’Emeraude.
Bien évidemment, dès le lendemain matin, nous étions tous convoqués chez Hyobu-sama.
Le gouverneur était là, ainsi que Jocho-sama, Gobei-sama, et Osako-san ; ces derniers furent les témoins parfaitement silencieux de l’entretien. Tous les magistrats d’Emeraude étaient présents.
Le gouverneur nous demanda de confirmer que nous nous apprêtions à ordonner aux paysans de diminuer les surfaces cultivées en pavot ; elle souligna notre méconnaissance des conséquences économiques d’un tel acte, et que le maintien de l’ordre public nous incombait ; elle mentionna également que le document du champion d’Emeraude n’était guère précis quant aux limites de notre champ d’action, et qu’il lui paraissait impératif de vérifier celles-ci avant toute action ; elle indiqua enfin qu’agir maintenant, sans attendre la prochaine récolte, était risquer la famine pour une grande partie des paysans – non pas que la santé de ces derniers inquiétât de si nobles magistrats, naturellement.
En bref, elle nous fit bien sentir – s’adressant plus particulièrement à Moshibo, mais nous regardant chacun à tour de rôle - que nous étions des irresponsables ayant pris une décision criminelle.
Nous fîmes tous front, même Yoshiro, à ma grande surprise. Vu ses réticences de la veille, je m’attendais en effet à ce que le Grue nous désavouât. Le gouverneur nous regardait les uns et les autres, et bien qu’elle fût particulièrement impassible, il n’était pas difficile de deviner qu’elle devait être pour le moins irritée du tour des évènements.
Les choses en étaient là, lorsque je sentis soudain un liquide chaud dégouliner de ma gorge ; pris d’un soudain vertige, je vacillais, tandis que le sang dégoulinant de ma gorge se répandait sur mes vêtements. Les gardes se retournèrent de tous côtés pour voir d’où venait l’agresseur. La Lionne comprit aussitôt ce qui se passait : quelqu’un avait dû toucher au parchemin trouvé dans la crypte Shosuro, qui m’avait été confié par le fantôme ; et la plaie que celui-ci m’avait infligée à la gorge, garante de ma fiabilité de protecteur du parchemin, était en train de se rouvrir. Dans un souffle, je confiais à la Lionne l’endroit de la cachette du parchemin, tandis que Moshibo se penchait sur moi pour étancher le sang coulant à flot. Aiko s’excusa brièvement auprès du gouverneur, et partit au pas de course vers la résidence, Jocho lui emboîtant le pas à la demande du gouverneur.
Il s’avéra en fait que c’était une fausse alerte, le parchemin était toujours là ; mais quelqu’un était passé chez moi, et chez Yoshiro-san, fouillant nos appartements, quelqu’un masqué par des kami de l’Air, d’après ce que Moshibo apprit Je résolus à l’avenir de porter le parchemin sur ma personne. M’en séparer était courir un risque mortel.
Nous ne parlâmes guère en rentrant à la résidence. Notre résolution était intacte. Le Grue, lui, partit ostensiblement rendre visite aux Bayushi.
Yoshiro espérait avoir l’occasion, bien sûr, de voir la ravissante Tokiko ; mais, avec une habileté consommée, Bayushi Saigo le félicita d’avoir saisi l’occasion qu’il lui avait suggérée, et l’amena directement à Bayushi Saisho. La jeune amie Yogo de cette dernière était également présente. Ils partirent ensemble visiter la volière, qui se révéla à la hauteur de sa réputation, Yogo Kohime se plaçant - peut-être par discrétion - systématiquement derrière eux, ainsi que le constata Yoshiro.
Yoshiro raccompagna ensuite à sa demande Yogo Kohime, qui conversa avec lui avec coquetterie. Néanmoins, le Grue se rendit compte que cela n’était qu’artifice : la jeune femme n’était nullement intéressée par sa compagnie, voire même se moquait de lui à mots couverts.
Moshibo, avant de repartir vers les villages, trouva une lettre d’un certain Soshi Sumio, de l’école de shugenja Soshi, qui sollicitait une entrevue. Il lui répondit en lui fixant un rendez-vous au temple d’Amaterasu.
Le lendemain, le Soshi était là au rendez-vous. Quelle ne fut pas sa surprise quand Moshibo étala devant lui ces parchemins qu’il était venu chercher – et que toutes les demandes de son collègue, ni ses manœuvres, n’avaient pas réussi à obtenir - en lui demandant simplement de désigner ceux qui traitaient de maho, et en lui confiant les autres, sans demander aucune contrepartie…
Le Scorpion repartit, perplexe, avec l’impression confuse de s’être fait rouler, sans vraiment comprendre comment.
Hida Aki, de son côté, avait décidé d’aller se renseigner dans le quartier des pêcheurs au sujet de la maison supposée être le lieu de rendez-vous des sectateurs d’Onnotangu. Il nous rapporta que l’endroit était très mal famé, et difficile d’accès.
Il nous dit aussi avoir rencontré un curieux personnage. Il s’agissait d’un tsukai-sagasu – un chasseur de sorciers – un homme assez âgé nommé Kuni Visten. Il était en ville incognito, et ne souhaitait pas rencontrer les Magistrats d’Emeraude – en tout cas pas officiellement. Comme objectif de sa visite, il mentionna Asako Kinto, mais se montra également intéressé par la présence de sectateurs du seigneur Lune. Je comprenais son souci de discrétion, et confiais un message à Aki à son intention. Ce pouvait être un allié précieux.
Mirumoto Musashi reçut une lettre de sa famille, qui lui apprit l’arrivée de Mirumoto Netsuko, la yojimbo demandée pour protéger son épouse, une bushi de valeur ayant suivi l’école des kensai.
Amako-sama se réjouissait également, mais pour une autre raison : sa famille à elle devait arriver bientôt en prévision de la naissance, y compris une vieille sage-femme en qui elle avait toute confiance.
Le gouverneur, de son côté, avait décrété qu’un bon nombre des exécutions prévues devaient être faites cette semaine, et avait exigé qu’Isawa Moshibo ou Matsu Aiko y assistassent. La Lionne resta donc au Tribunal, tandis que Musashi, Moshibo et Mori repartaient pour une nouvelle journée dans les villages.
Ils étaient en train de sortir de la ville quand, quelques secondes après leur passage, un échafaudage chargé de pierres dégringola… et un homme s’écrasa au sol, visiblement tombé du toit d’une maison proche.
Musashi se rua dans l’escalier de la maison en question. Quand il arriva au dernier étage, la porte d’entrée était ouverte, et il constata qu’elle grinçait. L’homme qui était tombé devait être posté au niveau de la balustrade, où se trouvaient encore un arc et des flèches, qui s’avérèrent empoisonnées – aucune chance qu‘il s’agisse d’un accident. Autrement dit, il s’agissait d’un attentat mystérieusement interrompu – et interrompu par quelqu’un que le mort devait connaître. Sinon, il aurait réagi quand la porte s’était ouverte.
Sur le mort, aucun indice de clan ou d’appartenance. Musashi fit alerter Yogo Osako par un garde-tonnerre, puis repartit en compagnie de Moshibo et de Mori. Leur mission n’attendait pas.
En chemin, le Dragon regardait néanmoins le shugenja Phénix bizarrement : « les personnes qu’il n’apprécie pas ont tendance à tomber des ponts » se rappela-t-il…