Publié : 09 nov. 2005, 14:11
Chapitre 20 – De l’autre côté de la nuit
Une nouvelle fois, j’ai entrevu un nouvel avatar de la vérité ; une nouvelle fois, le prix à payer a été terrible. Quelle malédiction me poursuit, que sans cesse le fardeau des secrets que je porte s’accroisse ainsi ? Quelle force me pousse à écarter les voiles, et à contempler l’indicible ?
Peut-être est-ce mon héritage Kitsuki, peut-être est-ce l’orgueil, peut-être est-ce, comme le murmurent certains de mes collègues, mon inextinguible curiosité. Quoi qu’il en soit, j’en sais plus, à présent, sur ce théâtre d’ombres que n’importe lequel d’entre eux.
Cela a commencé par les résultats de l’interrogatoire du prisonnier de Soshi Seiryoku, sectateur du Seigneur Lune et maho-tsukai présumé.
Yogo Chihiro m’a fait son rapport. Le prisonnier a été d’une surprenante résistance. Néanmoins, les supplices ont fini par le plonger dans un état de délire où il ne parvenait plus à distinguer la réalité du phantasme, et le shugenja en a profité – comme il me le fait savoir avec une moue à mi-chemin entre la satisfaction et l’excuse – pour se faire passer pour un de ses complices et ainsi lui extirper une partie de ses informations. Le procédé était bien peu honorable, mais c’était sa seule opportunité de remplir sa mission, le prisonnier étant à présent dans un coma profond. Bien évidemment, sa remarque m’a renvoyé immédiatement à l’entretien que j’avais eu avec Rauque, où j’avais usé du même subterfuge en me faisant passer pour Sourcil. Le miroir que me tend cet individu des plus vils rend la comparaison d’autant plus cruelle.
En tout état de cause, il a appris que le prisonnier et les autres sectateurs du seigneur Lune – dont un dénommé Aki - se réunissaient dans un certain bâtiment du quartier des pêcheurs. Je note soigneusement l’information. Vu l’endroit, situé dans ce dédale de petites rues typique du quartier des pêcheurs, investir l’endroit ne sera guère facile, si nous voulons éviter un fiasco du même ordre que celui de l’arrestation du chef des ninja.
Mirumoto Musashi est allé rendre visite à Shosuro Jocho. Celui-ci le reçut courtoisement, et l’interrogea sur Isawa Moshibo, qui semblait être un personnage redoutable. Musashi resta coi, et s’enquit poliment de la façon dont son collègue – auquel il avait pensé accoler bien des adjectifs mais pas celui-ci – méritait pareille réputation. Jocho l’informa qu’apparemment, les personnes qu’il n’appréciait guère avaient une fâcheuse tendance à tomber des ponts. Musashi resta perplexe, et en vint au motif principal de sa visite.
Il l’informa des révélations du défunt forgeron Kaiu ; le wakizashi que celui-ci lui avait offert était très certainement une arme Souillée, à l’égale du katana que lui-même avait reçu. Avec son honnêteté habituelle, le Dragon lui dit que lui-même avait été affecté par la Souillure en combattant l’oni et que le katana semblait avoir agi comme une sorte de conduit maléfique qui avait transmis la Souillure de la créature à son porteur. Le fils du gouverneur – qui ne portait pas l’arme en question – l’a remercié de sa franchise ; il lui a dit qu’il ne portait pas habituellement ce wakizashi, et qu’il ne l’avait jamais utilisé pour combattre. En ces conditions, n’est-ce pas, il était improbable que la Souillure l’ait affecté. Quand Musashi-sama nous rapporta cette conversation, je doutais en moi-même de la fiabilité des affirmations de Jocho-sama ; sa loyauté par rapport à son clan – au regard des futurs engagements avec Matsu Aiko – lui imposait de toutes façons de clamer l’absence de Souillure. Comment aurait-il pu en être autrement ?
De mon côté, au sujet de l’apparition du fantôme de Soshi Seiryoku, j’ai pu rencontrer Kitsu Senshi. La vénérable shugenja m’écoute attentivement – elle, au moins, ne doute pas de la véracité de mes dires. Non seulement elle m’écoute, mais elle m’incite également à la plus grande prudence. Il est tout à fait possible que cette rencontre se reproduise, et que la fois prochaine, cela se passe fort mal. Quelque chose a dû attirer l’attention du fantôme sur moi. Alors qu’elle parle, je me remémore la barque sur le fleuve dans la nuit, la tête de la maho-tsukai, roulant contre le bois, et articulant un mot muet en me regardant : Kolat.
Avec respect, je m’enquiers des précautions à prendre. Elle me conseille d’en parler à Isawa Moshibo, qui pourra prendre des précautions classiques, et me confie par ailleurs un pendentif en cristal, susceptible de me défendre contre l’apparition. Je la remercie et prends congé.
Pendant ma rencontre avec Kitsu Senshi, Rauque se rend au Palais de justice, et me demande. En mon absence, avec un peu de réticence il transmet l’information qu’il est venu apporter à Kakita Yoshiro : il a cherché à identifier quels pourraient être les sectateurs du Seigneurs Lune, et il croit avoir une piste. Des individus louches se rendent chez une eta dénommée Songe-Creux qui s’intéresse aux « serpents » et aurait des relations haut placées – qu’il ne peut bien évidemment pas nommer. Yoshiro lui ordonne de surveiller les suspects. J’apprendrais le détail de cette conversation par Rauque lui-même, lors de notre conversation subséquente. Ce que me confiera Rauque à cette occasion, c’est qu’en fait Songe-Creux voit quelqu’un que nous connaissons bien, quelqu’un que certains considèrent comme un historien avec d’étranges lubies, comme un herboriste excentrique, un original ou un fou, mais, avant tout, quelqu’un de parfaitement inoffensif : Asako Kinto. Ce développement imprévu me plonge dans l’embarras. Blâmer l’assassinat de Naritoki sur une secte mystérieuse et maléfique ayant des émules chez les eta est une chose ; impliquer des samouraï – de surcroît vraisemblablement innocents - en est une autre. J’ordonne à Rauque de cesser sa surveillance, de crainte qu’il ne se fasse repérer, et je vais parler de ce développement à Yoshiro-sama ; nous convenons que pour l’instant il vaut mieux étouffer l’affaire.
Je vais ensuite voir Michisuna, et entreprends de préparer en sa compagnie la soirée poétique qui va être la partie artistique du mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, prévu dans deux jours. En effet, la lune cette nuit-là sera la plus belle de l’année, et c’est donc une nuit tout spécialement dédiée aux poètes. Dans le même temps, mes collègues recherchent des cadeaux de mariage appropriés.
Je cherche l’inspiration, pour célébrer et honorer cette alliance ; elle met un peu de temps à se manifester mais grâce aux Fortunes je parviens à coucher sur le papier quelques poèmes dont je suis assez satisfait. Celui-ci reste mon préféré :
Rejoins mon jardin
Partageons les fruits d’automne
Echangeons nos coupes
Trois et trois et trois pour deux
Un court instant, une vie
Cet exercice plaisant me distrait de mes pressentiments quant à la nuit qui arrive. Je sais que le fantôme de Seiryoku ne me laissera pas en paix. Elle a un message à délivrer – et n’aura de cesse que lorsqu’elle se sera fait entendre.
La nuit tombe sur Ryoko Owari, avec la douceur d’un drap de soie sur le corps nu d’une courtisane ; mais je la sens porteuse de maléfices.
Moshibo, auquel j’ai fait part des recommandations de Kitsu Senshi, m’a assuré qu’il fera le nécessaire. J’ai placé le pendentif de la shugenja autour de mon cou. Je reste éveillé un long moment, tentant vainement de porter l’inspiration de cet après-midi vers de nouveaux sommets. Mais celle-ci me fuit, et je finis par aller me coucher.
Quelque chose me réveille – un pressentiment, ou peut-être un frisson – je vois ma respiration qui s’exhale, blanchâtre dans l’air subitement glacial de la chambre. « Elle » est là, toute proche. Saisissant mon pendentif à la main, je me lève silencieusement. J’entends une voix connue de l’autre côté du shoji – Moshibo, en train d’invoquer les kami, d’après le ton – quand le shoji s’ouvre à la volée, et une violente tornade s’engouffre dans la chambre, envoyant voler mes rouleaux dans tous les coins de la pièce, en un soudain automne littéraire. Je résiste au vent furieux et, entre les papiers épars, je vois la silhouette blanchâtre du fantôme de Soshi Seiryoku.
Le fantôme, insensible à la tempête, me tourne le dos, et glisse vers un adversaire hors de vue dont je devine l’identité : Isawa Moshibo. Je prends mon pendentif dans le creux de mon poing, et sors de la chambre pour aller frapper le fantôme de cette arme improvisée.
Dans le couloir, je vois le shugenja Phénix, qui s’est prudemment reculé, et le fantôme livide aux longs cheveux noirs ; puis dans ce même mouvement glissé, que ne pourrait avoir aucune créature humaine, alors même que je m’avance pour la frapper, elle se retourne et tend vers moi ses mains avides…
Je savais, bien sûr, ce qui allait advenir, même si j’ignorais qu’en sortant de ma chambre j’étais sorti du charme de protection qui avait été mis sur son seuil par Isawa Moshibo.
Comment pouvais-je céder à la tentation, sachant ce qu’il allait se passer ?
Comment pouvais-je ne pas y céder ?
Elle me toucha, je me sentis basculer dans un trou noir puis, sur les ailes de sa mémoire, je flottai à nouveau et revis la cellule où depuis plusieurs jours ses bourreaux la torturaient.
Ils l’avaient contrainte à donner son nom à un oni – ils l’avaient contrainte à devenir une maho-tsukai. Elle ignorait toujours pourquoi, ou qui ils étaient. Ils pensaient l’avoir vaincue, mais en fait, elle avait plus de connaissance de la maho qu’ils ne l’imaginaient. Elle saurait utiliser ces pouvoirs maléfiques contre ses geôliers et se venger d’eux ; ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Il lui fallait attendre, mais, au bon moment, quand elle aurait gagné leur confiance, quand ils penseraient l’avoir intégralement en leur pouvoir, elle frapperait.
Puis une nuit de plus se passa. Quand elle se réveilla, elle était chez elle, au milieu de ses serviteurs.
C'est alors que le véritable cauchemar commença. Il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que ses serviteurs ne gardaient aucun souvenir de sa disparition. Ils se rappelaient clairement l'avoir accompagnée depuis Shiro no Soshi, la nuit à l'auberge, sans incidents notables, l'arrivée à Ryoko Owari, puis la semaine sans histoire qui s'était écoulée depuis.
Seiryoku était terrorisée : était-elle en train de devenir folle ? Son corps ne portait aucune trace de torture - et pourtant le visage au bout de sa langue prouvait qu'elle avait bien remis son âme aux forces des ténèbres.
C'est à ce moment que son plus fidèle serviteur se tourna vers elle et lui parla d'une voix étrange.
« Vous avez compris, désormais ? »
Seiryoku le regarda, abasourdie.
« Je devine, à votre visage ahuri, que ce n'est toujours pas le cas. Bien, je vais donc vous expliquer. Nous vous avons kidnappée sous le nez de vos serviteurs, puis remplacée par un sosie si parfait que ceux qui vous servent depuis des années ne se sont rendus compte de rien. Puis, après votre "retour", nous avons remplacé l'un de vos serviteurs… et vous ne vous êtes rendue compte de rien. Nous pouvons faire ce genre de chose. Souvenez-vous en si vous décidez de nous trahir : toute personne à qui vous pourriez aller demander de l'aide, pourrait être l'un de nous.
- Qui êtes-vous ?
- Toujours perplexe ? Je vais vous donner un indice : les nœuds des législateurs triomphent. »
Les sourcils de Seiryoku s'arquèrent en signe d'incompréhension, puis se froncèrent brutalement sous l'effet de la peur, tandis qu'elle murmurait un mot : « Kolat…
- Parfait ; je savais que vous étiez suffisamment brillante pour faire un outil efficace. Voici une explication plus précise ; les nœuds - ce sont les liens des différentes manipulations que nous tissons les unes aux autres. Vous serez l'un de nos liens, alors n'oubliez pas qui tire vos ficelles. Les législateurs - nous édictons les règles, nous décidons du futur des nations, nous dictons le cours de l'histoire. Triomphent - nous ne connaissons pas l'échec. Si vous ne me croyez pas, essayez de raconter à quelqu'un ce qui vous est arrivé. Cela nous permettra de savoir combien de temps il faut à un shugenja du Clan du Phénix pour savoir à quelle créature vous avez donné votre nom...
- Qu'attendez-vous de moi ?
- Que tu sois notre esclave ; une obéissance absolue et inconditionnelle. Tâche de te faire à cette idée. »
Je repris conscience un peu avant l’aube. Les visages anxieux de mes amis étaient autour de moi. Je sentais dans ma poitrine un froid glacial, à l’endroit où le fantôme m’avait touché.
Et autre chose, aussi, alors que me revenait en mémoire ce que j’avais vu par les yeux de Seiryoku. Une ombre, et une peur, et peut-être les deux étaient-elles liées. Connaissant ce que je connaissais, je ne pourrais plus regarder le monde avec la même innocence. Et alors même qu’ils me regardaient avec inquiétude ou compassion, je me demandais lequel de ces visages familiers cachait en fait l’esprit froid et calculateur d’une de ces créatures maléfiques – Kolat.
Le lendemain, je repartis voir Kitsu Senshi ; au regard que me jeta la Lionne, je compris qu’elle se demandait si je ne l’avais pas fait exprès ; en tous cas, elle me mit sévèrement en garde. Un nouveau contact avec le fantôme pouvait avoir des conséquences très graves. Je compris tout à fait son allusion quand elle me dit que je pourrais passer un seuil : le passage du fantôme avait laissé sa trace en moi. Elle me conseilla fortement de dormir sous de multiples protections, et je résolus de dormir la nuit suivante au temple d’Amaterasu, ce que je fis.
Pendant ce temps, Isawa Moshibo recevait la visite d’un certain Soshi Miyake. De ce que je compris, celui-ci était venu lui demander les parchemins récupérés dans la demeure de Soshi Seiryoku. Ces parchemins, en effet, correspondaient à des parchemins appartenant de droit à l’école de shugenja Soshi, et il ne souhaitait pas qu’ils tombent en de mauvaises mains.
Le Phénix lui fit savoir que d’une part, ces parchemins étaient des pièces à conviction appartenant à la Magistrature d’Emeraude, et d’autre part, certains de ces parchemins étaient vraisemblablement des parchemins de maho, même si lui-même était incapable de faire la différence. Il voulait bien lui remettre les autres parchemins, ceux dont l’innocuité était assurée – ce qu’il fit en lui remettant la correspondance de Seiryoku. Il avait confié les autres parchemins à la garde de Matsu Aiko, qui les avait acceptés sans plus de questions.
Le Soshi avait bien sûr conscience de la rivalité qui opposait les écoles de shugenja Isawa et Soshi. Il tenta de manœuvrer pour que la garde des parchemins restants lui soit confiée, mais dut repartir bredouille.
Cette visite n’allait pas être sans conséquences, comme mes collègues purent s’en apercevoir le soir même.
Le soir arriva. Malgré les assurances de Musashi, Amako-sama avait du mal à s’endormir. Elle s’inquiétait des évènements récents. Elle se pressa contre le corps endormi de son époux, qui l’entoura d’un bras protecteur. Tant qu’il serait là , rien ne pourrait lui arriver, à elle ou à la vie qu’elle portait dans son ventre.
Dans le couloir, Hida Aki et Isawa Moshibo montaient la garde. Le Phénix avait réinscrit sur les montants du shoji ses kanji de protection. Patiemment, ils attendaient.
Vers minuit, une odeur de brûlé les alerta : les montants du shoji étaient en train de noircir. Une légère fumée montait du bois en train de se calciner. Quelque chose tentait de forcer le rituel de protection.
Le Crabe sortit sa dague de cristal.
Au bout du couloir, il vit une silhouette blanche, et se précipita vers elle. Une ombre noire apparut dans son dos. Prévenu par un cri du Phénix, le Crabe se plaqua contre le mur, et d’un réflexe fulgurant frappa la chose de sa dague de cristal. Il entendit un cri suraigu – douleur ? colère ? – dans sa tête, puis, comme un raz de marée, il sentit une volonté hostile assaillir son esprit. Des voix multiples s’élevaient, lui murmurant des messages à demi intelligibles de douleur et de désespoir ; il sentit des émotions inconnues l’envahir et menacer de l’entraîner dans un maelström d’une violence inouïe. Face à cette tornade mentale, le Crabe fit comme il faisait d’habitude : il encaissa, et tint bon.
La totalité de l’attaque ne dura en fait que quelques secondes ; aussi rapidement qu’elle était venue, la nuée sombre se dissipa. Le fantôme, au bout du couloir, avait également disparu.
Au même moment, Aiko se réveillait en sursaut ; quelque chose n’était pas normal. Instinctivement elle dégaina le katana situé à la tête du lit, et fouetta l’air, sans rencontrer de résistance. Accroupie, tous les sens en éveil, elle n’entendit rien, sauf un très léger bruit d’aspiration en provenance du shoji. Elle cria pour donner l’alerte, et resta sur ses gardes.
Aki, puis Yoshiro arrivèrent au pas de course : aucun bruit, aucune trace. Aki se rua dans le jardin, et réussit à voir une petite silhouette translucide – un kami de l’air – se glisser au-dessus de la clôture du jardin. Il escalada agilement celui-ci et eut le temps de voir une silhouette humaine – un homme de petite taille - tourner les talons. Il se lança à sa poursuite.
Il réussit à le suivre au début, puis le perdit en tournant le coin d’un bâtiment : personne en vue, aucune trace de pas. Aki était néanmoins familier du sortilège utilisé par Moshibo, et entreprit de balayer méthodiquement l’air de son katana. Il heurta effectivement à un moment un obstacle invisible, mais ne réussit pas à atteindre le shugenja, et revint avec l’information qu’il devait s’agir d’un spécialiste de l’Air.
Aiko, après avoir vérifié que les parchemins confiés à sa garde étaient toujours en place, demanda alors au Phénix si elle devait savoir quelque chose au sujet de ces parchemins – c’est alors que Moshibo lui relata sa conversation avec le Soshi – ce même Soshi qui, de toute évidence, venait de faire une première tentative pour les récupérer. Ceci devait être confirmé par la tentative de Moshibo de situer magiquement ledit Soshi sur la carte de Ryoko Owari : non seulement le shugenja se sentit observé, mais il était déjà en train de quitter le quartier au moment où le sort avait été lancé.
Le lendemain matin, après cette nuit fort brève, Isawa Moshibo, Mirumoto Musashi, Mori – le heimin nommé par le Champion d’Emeraude pour aider Moshibo à résoudre ses problèmes d’agriculture – et Colombe partirent ensemble pour faire un diagnostic plus fin des surfaces cultivables et de celles à prévoir dans la répartition future entre pavot et cultures vivrières.
Musashi et Moshibo prévoyaient bien sûr d’être de retour pour la soirée, puisque c’était ce jour-là que se déroulait le mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, auquel nous étions tous invités ; l’exception notable était Aiko, la seule d’entre nous à être invitée en plus à la cérémonie privée, à laquelle n’assistaient en principe que les intimes de la famille.
Nous étions tous en train de nous préparer avec l’aide des conseils avisés de dame Amako, quand un heimin se présenta. Il avait un message à transmettre au magistrat d’Emeraude Kitsuki Katsume. Mais j’étais absent de notre résidence, étant parti récupérer le masque que j’avais commandé auprès de l’artisan qu’Osako-san m’avait recommandé. Après un bref intermède avec Aiko, le messager apporta le message à Musashi, puis à Yoshiro : Takeshi, le samouraï Guêpe missionné pour retrouver Otaku Naishi, l’avait retrouvée grièvement blessée dans un village dont il donnait le nom – celui-là même dont venait le heimin. Apparemment, sa sœur Otaku Genshi l’avait retrouvée, défiée en duel, et, ayant lavé l’honneur de sa famille, l’avait laissée pour morte. Le Guêpe demandait à ce qu’un représentant de la magistrature d’Emeraude accompagne le messager pour qu’il puisse continuer sa quête – celle de Kaeru.
Nous étions tous pris par la réception officielle ; aussi ce fut la ronin Colombe qui fut chargée de suivre le messager et de veiller sur Naishi jusqu’à notre arrivée.
Bien qu’Aiko ait été invitée en tant que représentante officielle de la magistrature à la cérémonie privée, sa présence fut fort remarquée – surtout qu’elle avait été placée juste à côté du fils du gouverneur. Les regards de l’assistance allaient presque autant de ce côté que du côté des mariés, et les commentaires allaient bon train.
Une certaine tension était perceptible chez la Lionne lorsqu’elle nous rejoignit à la réception officielle, bien qu’elle se montrât impassible. Nul doute que cette cérémonie lui soit apparue comme une funeste répétition.
La réception elle-même fut moins intime mais très animée. Comme à mon habitude, j’observais.
Bayushi Saigo fit son entrée, suivi à distance respectueuse par sa ravissante épouse, Bayushi Tokiko. Derrière lui, le visage triste de Bayushi Saisho, la veuve du défunt Korechika. Comme un aimant, le regard de Yoshiro se porta sur Tokiko, et s’y arrêta. Il buvait littéralement sa présence. Au bout d’un moment, il s’avança vers le trio. Dans la conversation qui suivit, Saigo s’arrangea pour s’interposer systématiquement entre lui et Tokiko, tout en lui suggérant qu’un rapprochement avec Saisho serait opportun. Yoshiro se retrouva donc à deviser avec Bayushi Saisho tandis que Saigo et son épouse s’éloignaient. A moins de passer pour un rustre, il ne pouvait s’éclipser, et entreprit donc d’égayer la veuve par ses propos.
Bayushi Saisho avait un visage hanté, d’une invincible tristesse. Elle semblait terrifiée par l’avenir, et peut-être par quelque chose d’autre, peut-être en rapport avec un chant poignant entendu près de sa volière d’oiseaux exotiques.
Mirumoto Amako, en dépit de sa grossesse bien avancée, tint à accompagner personnellement son époux à cette réception qui réunissait toute la bonne société de Ryoko Owari.
Abandonnant temporairement son épouse, Musashi s’isola quelques instants en ma compagnie pour m’informer du message reçu à notre résidence en provenance de Takeshi-san. Je ressentis un pincement au cœur en apprenant les conséquences de mon absence. Bien que j’eusse réussi à masquer ma consternation à Musashi, je suppose que cette affaire et les affres où elle me plongea furent responsables de ma piètre prestation lorsque j’entrepris un peu plus tard de participer à l’exhibition poétique aux côtés de Michisuna-san.
Musashi rejoignit ensuite Yoshiro, et son attention fut attirée par la jeune femme discrète qui accompagnait Saisho, et dont le kimono portait le mon de la famille Yogo. Il émanait d’elle comme une tension – pas un danger, non, mais quelque chose qui éveillait en lui son « sens du Dragon ». Depuis qu’il suivait l’enseignement de Kitsuki Jotomon, il avait de temps à autre ces intuitions, sans pouvoir en expliquer la nature ou la signification. Cette jeune femme, qui se présenta modestement comme Yogo Kohime, une amie de Bayushi Saigo, était probablement plus que ce qu’elle apparaissait être au premier abord.
Jocho, lui, ne quittait pas Aiko d’une semelle. Yogo Osako, qui observait Jocho avec la même attention soutenue que Yoshiro pouvait apporter à Bayushi Tokiko, regardait la scène avec amusement. Ce ne serait assurément pas un mariage heureux.
Aiko finit par abandonner son soupirant, et s’entretint un moment en privé avec Ikoma Yoriko. Je vis son visage se décomposer. Yoriko lui avait appris que les fiançailles avec Jocho auraient lieu dans deux mois.
Aiko attendit suffisamment longtemps pour ne pas paraître impolie, puis repartit à la résidence, très abattue, en compagnie de Moshibo.
Après le départ d’Aiko, Jocho entreprit de vider quelques coupes de saké avec Aki, tout en l’interrogeant sur Moshibo et d’autres sujets. Puis il entreprit de discuter de même avec Yoshiro, avec lequel il convint finalement de terminer la soirée sur l’Ile de la Larme.
Moshibo était parti initialement en compagnie d’Aiko, mais s’aperçut rapidement que son ombre avait un comportement étrange. Après avoir tenté de circonvenir le problème – il se souvenait fort bien des ombres qui défendaient les biens de Seiryoku – il décida finalement de discuter avec elle. Son ombre avait reçu pour mission de le suivre – encore un tour, probablement, du shugenja Soshi. Le Phénix entreprit de négocier avec l’ombre, et eut gain de cause.
Mais certains racontent qu’on aurait surpris un fort respectable samouraï Phénix à faire un spectacle légèrement incongru d’ombres chinoises sur l’Ile de la Larme…
Un dernier chapitre de l’histoire de Seiryoku reste à écrire. Je n’ai pas vu ces évènements puisque cette nuit-là comme la précédente, j’étais réfugié au temple d’Amaterasu. Mais Musashi et Aki, qui s’étaient installés derrière un paravent de ma chambre à la résidence, en furent les témoins directs.
Pour la dernière fois, à l’heure la plus sombre, le fantôme blafard de Seiryoku apparut ; tendant ses bras livides vers ma chambre, il tenta vainement d’y pénétrer. Alors qu’il s’obstinait dans sa lutte vaine, la nuée sombre de la veille apparut – obscurité encore plus noire contre la pénombre du couloir. La bouche du fantôme s’arrondit dans un O muet, tandis que de grandes striures sombres apparaissaient dans sa silhouette blafarde. Déchirée, lacérée, dévorée, sa silhouette s’effilocha progressivement, jusqu’à ce qu’elle ait disparu sans laisser de traces.
D’un seul coup, l’air se fit moins oppressant, la nuit moins menaçante. Les dormeurs respirèrent plus librement.
Amako-sama, qui s’était recroquevillée sur un côté, sa main cherchant à tâtons son époux absent, se détendit, et son souffle redevint égal. Dans son ventre, le bébé se retourna, et décocha un coup de pied qui fit une petite bosse momentanée sur le ventre lisse.
Aux âmes perdues
Dans les ténèbres errantes
Un mot, un espoir
Une nouvelle fois, j’ai entrevu un nouvel avatar de la vérité ; une nouvelle fois, le prix à payer a été terrible. Quelle malédiction me poursuit, que sans cesse le fardeau des secrets que je porte s’accroisse ainsi ? Quelle force me pousse à écarter les voiles, et à contempler l’indicible ?
Peut-être est-ce mon héritage Kitsuki, peut-être est-ce l’orgueil, peut-être est-ce, comme le murmurent certains de mes collègues, mon inextinguible curiosité. Quoi qu’il en soit, j’en sais plus, à présent, sur ce théâtre d’ombres que n’importe lequel d’entre eux.
Cela a commencé par les résultats de l’interrogatoire du prisonnier de Soshi Seiryoku, sectateur du Seigneur Lune et maho-tsukai présumé.
Yogo Chihiro m’a fait son rapport. Le prisonnier a été d’une surprenante résistance. Néanmoins, les supplices ont fini par le plonger dans un état de délire où il ne parvenait plus à distinguer la réalité du phantasme, et le shugenja en a profité – comme il me le fait savoir avec une moue à mi-chemin entre la satisfaction et l’excuse – pour se faire passer pour un de ses complices et ainsi lui extirper une partie de ses informations. Le procédé était bien peu honorable, mais c’était sa seule opportunité de remplir sa mission, le prisonnier étant à présent dans un coma profond. Bien évidemment, sa remarque m’a renvoyé immédiatement à l’entretien que j’avais eu avec Rauque, où j’avais usé du même subterfuge en me faisant passer pour Sourcil. Le miroir que me tend cet individu des plus vils rend la comparaison d’autant plus cruelle.
En tout état de cause, il a appris que le prisonnier et les autres sectateurs du seigneur Lune – dont un dénommé Aki - se réunissaient dans un certain bâtiment du quartier des pêcheurs. Je note soigneusement l’information. Vu l’endroit, situé dans ce dédale de petites rues typique du quartier des pêcheurs, investir l’endroit ne sera guère facile, si nous voulons éviter un fiasco du même ordre que celui de l’arrestation du chef des ninja.
Mirumoto Musashi est allé rendre visite à Shosuro Jocho. Celui-ci le reçut courtoisement, et l’interrogea sur Isawa Moshibo, qui semblait être un personnage redoutable. Musashi resta coi, et s’enquit poliment de la façon dont son collègue – auquel il avait pensé accoler bien des adjectifs mais pas celui-ci – méritait pareille réputation. Jocho l’informa qu’apparemment, les personnes qu’il n’appréciait guère avaient une fâcheuse tendance à tomber des ponts. Musashi resta perplexe, et en vint au motif principal de sa visite.
Il l’informa des révélations du défunt forgeron Kaiu ; le wakizashi que celui-ci lui avait offert était très certainement une arme Souillée, à l’égale du katana que lui-même avait reçu. Avec son honnêteté habituelle, le Dragon lui dit que lui-même avait été affecté par la Souillure en combattant l’oni et que le katana semblait avoir agi comme une sorte de conduit maléfique qui avait transmis la Souillure de la créature à son porteur. Le fils du gouverneur – qui ne portait pas l’arme en question – l’a remercié de sa franchise ; il lui a dit qu’il ne portait pas habituellement ce wakizashi, et qu’il ne l’avait jamais utilisé pour combattre. En ces conditions, n’est-ce pas, il était improbable que la Souillure l’ait affecté. Quand Musashi-sama nous rapporta cette conversation, je doutais en moi-même de la fiabilité des affirmations de Jocho-sama ; sa loyauté par rapport à son clan – au regard des futurs engagements avec Matsu Aiko – lui imposait de toutes façons de clamer l’absence de Souillure. Comment aurait-il pu en être autrement ?
De mon côté, au sujet de l’apparition du fantôme de Soshi Seiryoku, j’ai pu rencontrer Kitsu Senshi. La vénérable shugenja m’écoute attentivement – elle, au moins, ne doute pas de la véracité de mes dires. Non seulement elle m’écoute, mais elle m’incite également à la plus grande prudence. Il est tout à fait possible que cette rencontre se reproduise, et que la fois prochaine, cela se passe fort mal. Quelque chose a dû attirer l’attention du fantôme sur moi. Alors qu’elle parle, je me remémore la barque sur le fleuve dans la nuit, la tête de la maho-tsukai, roulant contre le bois, et articulant un mot muet en me regardant : Kolat.
Avec respect, je m’enquiers des précautions à prendre. Elle me conseille d’en parler à Isawa Moshibo, qui pourra prendre des précautions classiques, et me confie par ailleurs un pendentif en cristal, susceptible de me défendre contre l’apparition. Je la remercie et prends congé.
Pendant ma rencontre avec Kitsu Senshi, Rauque se rend au Palais de justice, et me demande. En mon absence, avec un peu de réticence il transmet l’information qu’il est venu apporter à Kakita Yoshiro : il a cherché à identifier quels pourraient être les sectateurs du Seigneurs Lune, et il croit avoir une piste. Des individus louches se rendent chez une eta dénommée Songe-Creux qui s’intéresse aux « serpents » et aurait des relations haut placées – qu’il ne peut bien évidemment pas nommer. Yoshiro lui ordonne de surveiller les suspects. J’apprendrais le détail de cette conversation par Rauque lui-même, lors de notre conversation subséquente. Ce que me confiera Rauque à cette occasion, c’est qu’en fait Songe-Creux voit quelqu’un que nous connaissons bien, quelqu’un que certains considèrent comme un historien avec d’étranges lubies, comme un herboriste excentrique, un original ou un fou, mais, avant tout, quelqu’un de parfaitement inoffensif : Asako Kinto. Ce développement imprévu me plonge dans l’embarras. Blâmer l’assassinat de Naritoki sur une secte mystérieuse et maléfique ayant des émules chez les eta est une chose ; impliquer des samouraï – de surcroît vraisemblablement innocents - en est une autre. J’ordonne à Rauque de cesser sa surveillance, de crainte qu’il ne se fasse repérer, et je vais parler de ce développement à Yoshiro-sama ; nous convenons que pour l’instant il vaut mieux étouffer l’affaire.
Je vais ensuite voir Michisuna, et entreprends de préparer en sa compagnie la soirée poétique qui va être la partie artistique du mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, prévu dans deux jours. En effet, la lune cette nuit-là sera la plus belle de l’année, et c’est donc une nuit tout spécialement dédiée aux poètes. Dans le même temps, mes collègues recherchent des cadeaux de mariage appropriés.
Je cherche l’inspiration, pour célébrer et honorer cette alliance ; elle met un peu de temps à se manifester mais grâce aux Fortunes je parviens à coucher sur le papier quelques poèmes dont je suis assez satisfait. Celui-ci reste mon préféré :
Rejoins mon jardin
Partageons les fruits d’automne
Echangeons nos coupes
Trois et trois et trois pour deux
Un court instant, une vie
Cet exercice plaisant me distrait de mes pressentiments quant à la nuit qui arrive. Je sais que le fantôme de Seiryoku ne me laissera pas en paix. Elle a un message à délivrer – et n’aura de cesse que lorsqu’elle se sera fait entendre.
La nuit tombe sur Ryoko Owari, avec la douceur d’un drap de soie sur le corps nu d’une courtisane ; mais je la sens porteuse de maléfices.
Moshibo, auquel j’ai fait part des recommandations de Kitsu Senshi, m’a assuré qu’il fera le nécessaire. J’ai placé le pendentif de la shugenja autour de mon cou. Je reste éveillé un long moment, tentant vainement de porter l’inspiration de cet après-midi vers de nouveaux sommets. Mais celle-ci me fuit, et je finis par aller me coucher.
Quelque chose me réveille – un pressentiment, ou peut-être un frisson – je vois ma respiration qui s’exhale, blanchâtre dans l’air subitement glacial de la chambre. « Elle » est là, toute proche. Saisissant mon pendentif à la main, je me lève silencieusement. J’entends une voix connue de l’autre côté du shoji – Moshibo, en train d’invoquer les kami, d’après le ton – quand le shoji s’ouvre à la volée, et une violente tornade s’engouffre dans la chambre, envoyant voler mes rouleaux dans tous les coins de la pièce, en un soudain automne littéraire. Je résiste au vent furieux et, entre les papiers épars, je vois la silhouette blanchâtre du fantôme de Soshi Seiryoku.
Le fantôme, insensible à la tempête, me tourne le dos, et glisse vers un adversaire hors de vue dont je devine l’identité : Isawa Moshibo. Je prends mon pendentif dans le creux de mon poing, et sors de la chambre pour aller frapper le fantôme de cette arme improvisée.
Dans le couloir, je vois le shugenja Phénix, qui s’est prudemment reculé, et le fantôme livide aux longs cheveux noirs ; puis dans ce même mouvement glissé, que ne pourrait avoir aucune créature humaine, alors même que je m’avance pour la frapper, elle se retourne et tend vers moi ses mains avides…
Je savais, bien sûr, ce qui allait advenir, même si j’ignorais qu’en sortant de ma chambre j’étais sorti du charme de protection qui avait été mis sur son seuil par Isawa Moshibo.
Comment pouvais-je céder à la tentation, sachant ce qu’il allait se passer ?
Comment pouvais-je ne pas y céder ?
Elle me toucha, je me sentis basculer dans un trou noir puis, sur les ailes de sa mémoire, je flottai à nouveau et revis la cellule où depuis plusieurs jours ses bourreaux la torturaient.
Ils l’avaient contrainte à donner son nom à un oni – ils l’avaient contrainte à devenir une maho-tsukai. Elle ignorait toujours pourquoi, ou qui ils étaient. Ils pensaient l’avoir vaincue, mais en fait, elle avait plus de connaissance de la maho qu’ils ne l’imaginaient. Elle saurait utiliser ces pouvoirs maléfiques contre ses geôliers et se venger d’eux ; ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Il lui fallait attendre, mais, au bon moment, quand elle aurait gagné leur confiance, quand ils penseraient l’avoir intégralement en leur pouvoir, elle frapperait.
Puis une nuit de plus se passa. Quand elle se réveilla, elle était chez elle, au milieu de ses serviteurs.
C'est alors que le véritable cauchemar commença. Il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que ses serviteurs ne gardaient aucun souvenir de sa disparition. Ils se rappelaient clairement l'avoir accompagnée depuis Shiro no Soshi, la nuit à l'auberge, sans incidents notables, l'arrivée à Ryoko Owari, puis la semaine sans histoire qui s'était écoulée depuis.
Seiryoku était terrorisée : était-elle en train de devenir folle ? Son corps ne portait aucune trace de torture - et pourtant le visage au bout de sa langue prouvait qu'elle avait bien remis son âme aux forces des ténèbres.
C'est à ce moment que son plus fidèle serviteur se tourna vers elle et lui parla d'une voix étrange.
« Vous avez compris, désormais ? »
Seiryoku le regarda, abasourdie.
« Je devine, à votre visage ahuri, que ce n'est toujours pas le cas. Bien, je vais donc vous expliquer. Nous vous avons kidnappée sous le nez de vos serviteurs, puis remplacée par un sosie si parfait que ceux qui vous servent depuis des années ne se sont rendus compte de rien. Puis, après votre "retour", nous avons remplacé l'un de vos serviteurs… et vous ne vous êtes rendue compte de rien. Nous pouvons faire ce genre de chose. Souvenez-vous en si vous décidez de nous trahir : toute personne à qui vous pourriez aller demander de l'aide, pourrait être l'un de nous.
- Qui êtes-vous ?
- Toujours perplexe ? Je vais vous donner un indice : les nœuds des législateurs triomphent. »
Les sourcils de Seiryoku s'arquèrent en signe d'incompréhension, puis se froncèrent brutalement sous l'effet de la peur, tandis qu'elle murmurait un mot : « Kolat…
- Parfait ; je savais que vous étiez suffisamment brillante pour faire un outil efficace. Voici une explication plus précise ; les nœuds - ce sont les liens des différentes manipulations que nous tissons les unes aux autres. Vous serez l'un de nos liens, alors n'oubliez pas qui tire vos ficelles. Les législateurs - nous édictons les règles, nous décidons du futur des nations, nous dictons le cours de l'histoire. Triomphent - nous ne connaissons pas l'échec. Si vous ne me croyez pas, essayez de raconter à quelqu'un ce qui vous est arrivé. Cela nous permettra de savoir combien de temps il faut à un shugenja du Clan du Phénix pour savoir à quelle créature vous avez donné votre nom...
- Qu'attendez-vous de moi ?
- Que tu sois notre esclave ; une obéissance absolue et inconditionnelle. Tâche de te faire à cette idée. »
Je repris conscience un peu avant l’aube. Les visages anxieux de mes amis étaient autour de moi. Je sentais dans ma poitrine un froid glacial, à l’endroit où le fantôme m’avait touché.
Et autre chose, aussi, alors que me revenait en mémoire ce que j’avais vu par les yeux de Seiryoku. Une ombre, et une peur, et peut-être les deux étaient-elles liées. Connaissant ce que je connaissais, je ne pourrais plus regarder le monde avec la même innocence. Et alors même qu’ils me regardaient avec inquiétude ou compassion, je me demandais lequel de ces visages familiers cachait en fait l’esprit froid et calculateur d’une de ces créatures maléfiques – Kolat.
Le lendemain, je repartis voir Kitsu Senshi ; au regard que me jeta la Lionne, je compris qu’elle se demandait si je ne l’avais pas fait exprès ; en tous cas, elle me mit sévèrement en garde. Un nouveau contact avec le fantôme pouvait avoir des conséquences très graves. Je compris tout à fait son allusion quand elle me dit que je pourrais passer un seuil : le passage du fantôme avait laissé sa trace en moi. Elle me conseilla fortement de dormir sous de multiples protections, et je résolus de dormir la nuit suivante au temple d’Amaterasu, ce que je fis.
Pendant ce temps, Isawa Moshibo recevait la visite d’un certain Soshi Miyake. De ce que je compris, celui-ci était venu lui demander les parchemins récupérés dans la demeure de Soshi Seiryoku. Ces parchemins, en effet, correspondaient à des parchemins appartenant de droit à l’école de shugenja Soshi, et il ne souhaitait pas qu’ils tombent en de mauvaises mains.
Le Phénix lui fit savoir que d’une part, ces parchemins étaient des pièces à conviction appartenant à la Magistrature d’Emeraude, et d’autre part, certains de ces parchemins étaient vraisemblablement des parchemins de maho, même si lui-même était incapable de faire la différence. Il voulait bien lui remettre les autres parchemins, ceux dont l’innocuité était assurée – ce qu’il fit en lui remettant la correspondance de Seiryoku. Il avait confié les autres parchemins à la garde de Matsu Aiko, qui les avait acceptés sans plus de questions.
Le Soshi avait bien sûr conscience de la rivalité qui opposait les écoles de shugenja Isawa et Soshi. Il tenta de manœuvrer pour que la garde des parchemins restants lui soit confiée, mais dut repartir bredouille.
Cette visite n’allait pas être sans conséquences, comme mes collègues purent s’en apercevoir le soir même.
Le soir arriva. Malgré les assurances de Musashi, Amako-sama avait du mal à s’endormir. Elle s’inquiétait des évènements récents. Elle se pressa contre le corps endormi de son époux, qui l’entoura d’un bras protecteur. Tant qu’il serait là , rien ne pourrait lui arriver, à elle ou à la vie qu’elle portait dans son ventre.
Dans le couloir, Hida Aki et Isawa Moshibo montaient la garde. Le Phénix avait réinscrit sur les montants du shoji ses kanji de protection. Patiemment, ils attendaient.
Vers minuit, une odeur de brûlé les alerta : les montants du shoji étaient en train de noircir. Une légère fumée montait du bois en train de se calciner. Quelque chose tentait de forcer le rituel de protection.
Le Crabe sortit sa dague de cristal.
Au bout du couloir, il vit une silhouette blanche, et se précipita vers elle. Une ombre noire apparut dans son dos. Prévenu par un cri du Phénix, le Crabe se plaqua contre le mur, et d’un réflexe fulgurant frappa la chose de sa dague de cristal. Il entendit un cri suraigu – douleur ? colère ? – dans sa tête, puis, comme un raz de marée, il sentit une volonté hostile assaillir son esprit. Des voix multiples s’élevaient, lui murmurant des messages à demi intelligibles de douleur et de désespoir ; il sentit des émotions inconnues l’envahir et menacer de l’entraîner dans un maelström d’une violence inouïe. Face à cette tornade mentale, le Crabe fit comme il faisait d’habitude : il encaissa, et tint bon.
La totalité de l’attaque ne dura en fait que quelques secondes ; aussi rapidement qu’elle était venue, la nuée sombre se dissipa. Le fantôme, au bout du couloir, avait également disparu.
Au même moment, Aiko se réveillait en sursaut ; quelque chose n’était pas normal. Instinctivement elle dégaina le katana situé à la tête du lit, et fouetta l’air, sans rencontrer de résistance. Accroupie, tous les sens en éveil, elle n’entendit rien, sauf un très léger bruit d’aspiration en provenance du shoji. Elle cria pour donner l’alerte, et resta sur ses gardes.
Aki, puis Yoshiro arrivèrent au pas de course : aucun bruit, aucune trace. Aki se rua dans le jardin, et réussit à voir une petite silhouette translucide – un kami de l’air – se glisser au-dessus de la clôture du jardin. Il escalada agilement celui-ci et eut le temps de voir une silhouette humaine – un homme de petite taille - tourner les talons. Il se lança à sa poursuite.
Il réussit à le suivre au début, puis le perdit en tournant le coin d’un bâtiment : personne en vue, aucune trace de pas. Aki était néanmoins familier du sortilège utilisé par Moshibo, et entreprit de balayer méthodiquement l’air de son katana. Il heurta effectivement à un moment un obstacle invisible, mais ne réussit pas à atteindre le shugenja, et revint avec l’information qu’il devait s’agir d’un spécialiste de l’Air.
Aiko, après avoir vérifié que les parchemins confiés à sa garde étaient toujours en place, demanda alors au Phénix si elle devait savoir quelque chose au sujet de ces parchemins – c’est alors que Moshibo lui relata sa conversation avec le Soshi – ce même Soshi qui, de toute évidence, venait de faire une première tentative pour les récupérer. Ceci devait être confirmé par la tentative de Moshibo de situer magiquement ledit Soshi sur la carte de Ryoko Owari : non seulement le shugenja se sentit observé, mais il était déjà en train de quitter le quartier au moment où le sort avait été lancé.
Le lendemain matin, après cette nuit fort brève, Isawa Moshibo, Mirumoto Musashi, Mori – le heimin nommé par le Champion d’Emeraude pour aider Moshibo à résoudre ses problèmes d’agriculture – et Colombe partirent ensemble pour faire un diagnostic plus fin des surfaces cultivables et de celles à prévoir dans la répartition future entre pavot et cultures vivrières.
Musashi et Moshibo prévoyaient bien sûr d’être de retour pour la soirée, puisque c’était ce jour-là que se déroulait le mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, auquel nous étions tous invités ; l’exception notable était Aiko, la seule d’entre nous à être invitée en plus à la cérémonie privée, à laquelle n’assistaient en principe que les intimes de la famille.
Nous étions tous en train de nous préparer avec l’aide des conseils avisés de dame Amako, quand un heimin se présenta. Il avait un message à transmettre au magistrat d’Emeraude Kitsuki Katsume. Mais j’étais absent de notre résidence, étant parti récupérer le masque que j’avais commandé auprès de l’artisan qu’Osako-san m’avait recommandé. Après un bref intermède avec Aiko, le messager apporta le message à Musashi, puis à Yoshiro : Takeshi, le samouraï Guêpe missionné pour retrouver Otaku Naishi, l’avait retrouvée grièvement blessée dans un village dont il donnait le nom – celui-là même dont venait le heimin. Apparemment, sa sœur Otaku Genshi l’avait retrouvée, défiée en duel, et, ayant lavé l’honneur de sa famille, l’avait laissée pour morte. Le Guêpe demandait à ce qu’un représentant de la magistrature d’Emeraude accompagne le messager pour qu’il puisse continuer sa quête – celle de Kaeru.
Nous étions tous pris par la réception officielle ; aussi ce fut la ronin Colombe qui fut chargée de suivre le messager et de veiller sur Naishi jusqu’à notre arrivée.
Bien qu’Aiko ait été invitée en tant que représentante officielle de la magistrature à la cérémonie privée, sa présence fut fort remarquée – surtout qu’elle avait été placée juste à côté du fils du gouverneur. Les regards de l’assistance allaient presque autant de ce côté que du côté des mariés, et les commentaires allaient bon train.
Une certaine tension était perceptible chez la Lionne lorsqu’elle nous rejoignit à la réception officielle, bien qu’elle se montrât impassible. Nul doute que cette cérémonie lui soit apparue comme une funeste répétition.
La réception elle-même fut moins intime mais très animée. Comme à mon habitude, j’observais.
Bayushi Saigo fit son entrée, suivi à distance respectueuse par sa ravissante épouse, Bayushi Tokiko. Derrière lui, le visage triste de Bayushi Saisho, la veuve du défunt Korechika. Comme un aimant, le regard de Yoshiro se porta sur Tokiko, et s’y arrêta. Il buvait littéralement sa présence. Au bout d’un moment, il s’avança vers le trio. Dans la conversation qui suivit, Saigo s’arrangea pour s’interposer systématiquement entre lui et Tokiko, tout en lui suggérant qu’un rapprochement avec Saisho serait opportun. Yoshiro se retrouva donc à deviser avec Bayushi Saisho tandis que Saigo et son épouse s’éloignaient. A moins de passer pour un rustre, il ne pouvait s’éclipser, et entreprit donc d’égayer la veuve par ses propos.
Bayushi Saisho avait un visage hanté, d’une invincible tristesse. Elle semblait terrifiée par l’avenir, et peut-être par quelque chose d’autre, peut-être en rapport avec un chant poignant entendu près de sa volière d’oiseaux exotiques.
Mirumoto Amako, en dépit de sa grossesse bien avancée, tint à accompagner personnellement son époux à cette réception qui réunissait toute la bonne société de Ryoko Owari.
Abandonnant temporairement son épouse, Musashi s’isola quelques instants en ma compagnie pour m’informer du message reçu à notre résidence en provenance de Takeshi-san. Je ressentis un pincement au cœur en apprenant les conséquences de mon absence. Bien que j’eusse réussi à masquer ma consternation à Musashi, je suppose que cette affaire et les affres où elle me plongea furent responsables de ma piètre prestation lorsque j’entrepris un peu plus tard de participer à l’exhibition poétique aux côtés de Michisuna-san.
Musashi rejoignit ensuite Yoshiro, et son attention fut attirée par la jeune femme discrète qui accompagnait Saisho, et dont le kimono portait le mon de la famille Yogo. Il émanait d’elle comme une tension – pas un danger, non, mais quelque chose qui éveillait en lui son « sens du Dragon ». Depuis qu’il suivait l’enseignement de Kitsuki Jotomon, il avait de temps à autre ces intuitions, sans pouvoir en expliquer la nature ou la signification. Cette jeune femme, qui se présenta modestement comme Yogo Kohime, une amie de Bayushi Saigo, était probablement plus que ce qu’elle apparaissait être au premier abord.
Jocho, lui, ne quittait pas Aiko d’une semelle. Yogo Osako, qui observait Jocho avec la même attention soutenue que Yoshiro pouvait apporter à Bayushi Tokiko, regardait la scène avec amusement. Ce ne serait assurément pas un mariage heureux.
Aiko finit par abandonner son soupirant, et s’entretint un moment en privé avec Ikoma Yoriko. Je vis son visage se décomposer. Yoriko lui avait appris que les fiançailles avec Jocho auraient lieu dans deux mois.
Aiko attendit suffisamment longtemps pour ne pas paraître impolie, puis repartit à la résidence, très abattue, en compagnie de Moshibo.
Après le départ d’Aiko, Jocho entreprit de vider quelques coupes de saké avec Aki, tout en l’interrogeant sur Moshibo et d’autres sujets. Puis il entreprit de discuter de même avec Yoshiro, avec lequel il convint finalement de terminer la soirée sur l’Ile de la Larme.
Moshibo était parti initialement en compagnie d’Aiko, mais s’aperçut rapidement que son ombre avait un comportement étrange. Après avoir tenté de circonvenir le problème – il se souvenait fort bien des ombres qui défendaient les biens de Seiryoku – il décida finalement de discuter avec elle. Son ombre avait reçu pour mission de le suivre – encore un tour, probablement, du shugenja Soshi. Le Phénix entreprit de négocier avec l’ombre, et eut gain de cause.
Mais certains racontent qu’on aurait surpris un fort respectable samouraï Phénix à faire un spectacle légèrement incongru d’ombres chinoises sur l’Ile de la Larme…
Un dernier chapitre de l’histoire de Seiryoku reste à écrire. Je n’ai pas vu ces évènements puisque cette nuit-là comme la précédente, j’étais réfugié au temple d’Amaterasu. Mais Musashi et Aki, qui s’étaient installés derrière un paravent de ma chambre à la résidence, en furent les témoins directs.
Pour la dernière fois, à l’heure la plus sombre, le fantôme blafard de Seiryoku apparut ; tendant ses bras livides vers ma chambre, il tenta vainement d’y pénétrer. Alors qu’il s’obstinait dans sa lutte vaine, la nuée sombre de la veille apparut – obscurité encore plus noire contre la pénombre du couloir. La bouche du fantôme s’arrondit dans un O muet, tandis que de grandes striures sombres apparaissaient dans sa silhouette blafarde. Déchirée, lacérée, dévorée, sa silhouette s’effilocha progressivement, jusqu’à ce qu’elle ait disparu sans laisser de traces.
D’un seul coup, l’air se fit moins oppressant, la nuit moins menaçante. Les dormeurs respirèrent plus librement.
Amako-sama, qui s’était recroquevillée sur un côté, sa main cherchant à tâtons son époux absent, se détendit, et son souffle redevint égal. Dans son ventre, le bébé se retourna, et décocha un coup de pied qui fit une petite bosse momentanée sur le ventre lisse.
Aux âmes perdues
Dans les ténèbres errantes
Un mot, un espoir