Publié : 07 sept. 2005, 11:51
Chapitre 19 – Visions de cauchemar
Un mystère a donc enfin été résolu : comme nous le soupçonnions depuis longtemps, Soshi Seiryoku s’est bien révélée être la maho-tsukai qui avait fait enlever Vigilante. Elle est maintenant morte. Il nous reste à boucler cette affaire et, pour cela, nous devons revenir au plus vite en ville. Avant de pouvoir nous mettre en route, il nous reste à déterminer ce que nous faisons des cadavres et de la tête de Vigilante. Après un court conciliabule, nous décidons de ne ramener à Ryoko Owari que les corps de Mesodsu-san et du yojimbo de Seiryoku, et les têtes de cette dernière et de l’oni. D’une part, ceci devrait nous permettre de convaincre définitivement le gouverneur et tous ceux qui pourraient douter, il suffira pour cela qu’ils contemplent les langues de ces deux… créatures ; d’autre part, nous ne possédons aucune assurance que le yojimbo de Seiryoku ait été dans la confidence de sa maîtresse, il n’y a donc pas de raison de s’aliéner inutilement sa famille.
Il n’est toutefois pas question de laisser traîner des cadavres : le prisonnier qu’avait Seiryoku est la preuve que nous ne pouvons être trop prudents de ce côté. Le seul eta qui nous ait accompagnés est un des assistants de Pitoyable. C’est donc lui qui est chargé de transporter les cadavres sur la barge, que nous allons incendier et couler. Cette dernière a été échouée sur la rive, et les gardes ont reçu l’ordre de rassembler autant de bois sec qu’ils peuvent en trouver, après quoi le combustible a été entassé a l’intérieur des cabines.
Cependant, Moshibo-san émet un doute sur ce qu’il adviendra de la tête de Vigilante si elle finit au fond de l’eau. Je vois l’hésitation de mes compagnons, et je devine qu’aucun d’entre eux n’aura le courage de faire ce qui doit être fait. Je sais aussi qu’il m’appartient de clore ce chapitre, et de tenir la promesse que j’ai faite à Vigilante, bien que nul hormis Moshibo-san n’en ait été le témoin. Aussi, sans un mot, je m’empare du lourd ono qui avait donné son nom à la chef des ronin tombée sous les coups d’Aiko-sama, et, pour la dernière fois, je descends dans la pièce où se sont déroulés tant de forfaits abominables. La jarre est toujours là - personne, bien sûr, n’a osé y toucher. Résolument, j’empoigne les longs cheveux emmêlés, noirs et froids comme des algues, attachés au croisillon, et je tire. Emergeant du liquide, la tête de la marchande apparaît, avec ces yeux hallucinés à l’expression indicible ; ses lèvres s’entrouvrent, mais je ne veux pas lire ce qu’elles me disent.
Je pose la tête sur le sol, à côté des branchages, la face vers la cloison ; puis je me carre, soulève la lourde hache, et l’abats de toutes mes forces. Sous l’impact massif du fer, la boite crânienne éclate comme un fruit trop mûr. Je lâche l’ono éclaboussé de sanies, vais chercher la lanterne laissée à l’entrée, et d’un geste vif la projette sur le tas de bois. Elle éclate, et l’huile enflammée se répand sur les branches. Avant de quitter les lieux, je me retourne une dernière fois, et je vois les cheveux épars, l’humeur sombre qui se répand au sol, noirs contre les flammes qui crépitent derrière. Si cela ne suffit pas à ce que l’esprit de la marchande quitte ces pauvres restes de son corps, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus.... A mon arrivée sur la berge, Yoshiro-sama m’adresse un signe de la tête alors que Moshibo-san appelle les kami du feu à venir se repaître du vaisseau qui a été le témoin de ces infamies. Je contemple les flammes qui montent, leur crépitement curieusement sonore dans la quiétude du petit matin, et un haiku me vient, qui est un vœu, et une prière.
Sombres maléfices
Flammes purificatrices
Ame délivrée
Notre retour à Ryoko Owari, pour triomphant qu’il fût, ne signifiait pas encore tout à fait la fin de cette affaire : il nous fallait encore investiguer la demeure de Seiryoku. Juste avant notre arrivée en ville, Musashi-sama a annoncé son intention de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu, et Aiko-sama nous a informé de son désir de faire de même. Après avoir traversé le village des tanneurs, où la tête de l’oni a fait sensation, nous nous sommes donc séparés à la porte de la ville : le Dragon et la Lionne ont pris le chemin du temple de la Déesse Soleil, Colombe et les gardes-tonnerre ont emmené les prisonniers vers l’Hôtel de Ville et la prison, enfin Yoshiro-sama, Aki-sama, Moshibo-san et moi-même nous sommes dirigés vers la résidence de Soshi Seiryoku sous le crachin qui agrémentait l’aube blafarde.
Les gardes à la porte du dragon nous ont confirmé que la demeure de Seiryoku a bien été isolée. En arrivant sur place, nous voyons que plusieurs corps dans la rue sont recouverts. L’officier qui commande le détachement nous informe que, conformément à nos ordres, une quinzaine d’hommes encercle les lieux. Lorsque le gouverneur les a envoyés sur place, et qu’ils ont ordonné aux habitants de sortir, quelques samurai Soshi se sont opposés à la manœuvre et ont dû être éliminés. Le reste des résidents a été évacué ; ses troupes n’ont pénétré que dans les premières pièces avant de se retirer en nous attendant. J’ai donc donné l’ordre au capitaine et à deux de ses hommes de nous suivre, et aux autres de redoubler de vigilance. Je n’ose prendre plus de gardes avec nous car déjà, douze hommes me semblent bien peu pour veiller à ce que personne ne s’échappe d’une demeure de cette taille. Lorsque j’ai posé une question à ce sujet, l’officier m’a répondu que les troubles en ville ne permettent pas au gouverneur de détacher plus de soldats pour notre tâche. Il ne ment pas, mais je crois aussi que Hyobu-sama ne souhaite sans doute pas s’aliéner outre mesure la famille Soshi, même si en l’occurrence aucun doute ne subsiste quant à la culpabilité de la shugenja.
Le silence qui règne ici est étrange, comme si nous avions changé de monde. Les bruits des activités de la cité qui nous entoure sont arrêtés par les murs, mais c’est plus que cela ; je croirais presque entendre l’écho des serviteurs et des gardes que Yoshiro-sama avait rencontrés lorsqu’il avait apporté à Seiryoku sa convocation au tribunal. Petit à petit, nous visitons les lieux, d’abord les parties extérieures, réservées aux serviteurs et aux gardes, puis nous traversons la cour pour accéder au cœur de la propriété. Apparemment, il n’y a vraiment personne à l’intérieur. Nous finissons par arriver en plein centre du bâtiment, ce qui doit être le sanctuaire de Seiryoku : une large pièce, dépourvue d’ouverture sur l’extérieur à l’exception d’une porte en bois – fermée par une serrure ! – sur laquelle le mon de la famille Soshi a été gravé. Les murs sont constitués de poutres épaisses, contrairement aux cloisons rencontrées ailleurs. En s’approchant, Moshibo-san nous alerte soudain : il a détecté la présence de magie, qui doit être sur la porte ou proche de celle-ci, mais à l’intérieur de la pièce. J’aurais tendance à penser qu’il s’agit de quelque chose de similaire à ce que nous avons rencontré sur la barge, mais Moshibo-san ne peut ni confirmer ni infirmer cette hypothèse. Pendant que nous discutons des risques encourus si nous ouvrons la porte en force, Aki-sama s’est approché d’une armure qui repose sur un mannequin. Il examine celle-ci avec attention, soulève le casque, et revient triomphalement vers nous une clef à la main. Celle-ci s’insère parfaitement dans la serrure, mais cela ne résout pas vraiment le problème. Finalement le Crabe s’empare du naginata d’un des gardes, accroche une lanterne à son extrémité, ouvre la porte et, restant sur le seuil, avance la lanterne pour éclairer l’intérieur.
Rien ne se passe et Aki-sama nous annonce qu’il ne voit rien de spécial : un autel semble se trouver au fond, des paravents sur la droite, et des étagères couvertes de rouleaux sur la gauche. Yoshiro-sama s’avance à son tour mais ne distingue pas de détail supplémentaire. Je jette un coup d’œil à mon tour ; alors que je m’apprête à me retirer, une ombre curieuse attire mon regard. Pendant un instant, je me demande pourquoi mon attention s’est fixée là. Soudain je comprends : l’ombre est positionnée sur le sol comme si la lumière venait de la direction du mur de gauche, éclairant une silhouette dissimulée derrière les étagères, et non de la lanterne suspendue.
Je me recule d’un pas et murmure mes observations à mes compagnons. Yoshiro-sama s’avance à nouveau dans l’encadrement de la porte, puis dégaine son wakizashi et le projette en direction de l’ombre suspecte. L’arme n’atteint pas sa cible, terminant sa course au milieu des rouleaux qui sont projetés au sol, mais l’ombre traverse brusquement la pièce et disparaît en direction des paravents : nous n’avons vu aucune forme humaine qui aurait pu la projeter ! Nous sommes indécis quant à ce que nous devons faire. Moshibo-san prend à son tour place dans l’embrasure et, un parchemin à la main, murmure une prière qui déclenche un tourbillon d’air familier. Tout vole dans la pièce, y compris les paravents qui nous masquaient une partie des lieux. Nous ne voyons toujours personne, mais Aki-sama nous dit qu’il a eu l’impression de voir quelque chose se glisser sous l’un des paravents qui pourtant repose maintenant au sol ! Nous hésitons : quelle nouvelle horreur la maho tsukai a-t-elle bien pu abandonner dans son antre ? De plus, nous n’avons toujours pas résolu le problème de la magie qui nous retient d’entrer. Moshibo-san a bien perçu que quelque chose était dissimulée sur le mur derrière la porte, sans que nous puissions identifier ce dont il s’agit. Comme aucune autre solution ne nous vient à l’esprit, Moshibo-san finit par invoquer un kami de l’air et, lui confiant un morceau de coton trempé dans un seau d’eau qu’un des gardes est allé chercher, lui ordonne d’effacer toute inscription qu’il pourra trouver à cet endroit. L’esprit s’exécute, revenant plusieurs fois pour prendre de nouvelles éponges, et au bout d’un moment disparaît. Moshibo-san se tourne alors vers nous, et nous annonce qu’il ne sent plus de magie : de nouveau, il semble que les symboles employés aient été peints, et non gravés.
La lanterne est redonnée à l’un des gardes, et tous trois restent dans l’antichambre pour prévenir la sortie de quiconque serait à l’intérieur et chercherait à s’enfuir. Aki-sama entre tranquillement dans la pièce, puis soudainement prend son élan et saute à pieds joints sur le paravent sous lequel l’ombre aurait disparu. Yoshiro-sama et moi-même, l’arme au clair, l’avons suivi d’un pas plus mesuré. Aucune cache secrète ne se révèle, le bushi en armure lourde crève le paravent et ne bouge pas. Brusquement, une ombre jaillit de sous le paravent ; l’épée de Yoshiro-sama fend l’air au-dessus d’elle, mais n’a pas plus d’effet que le coup que je porte au sol là où se dessine la silhouette. Celle-ci, zigzagant, se dirige à vive allure vers l’entrée, dessinant les formes que pourrait projeter un homme dans sa course. Alors qu’Aki-sama se retourne vers nous, Yoshiro-sama se précipite derrière moi à la poursuite de cette chose immatérielle qui échappe au bo de Moshibo-san qui nous avait suivi, sort de la pièce, puis se dirige vers une issue en ne tenant aucun compte du coup que lui porte l’officier de la garde-tonnerre devant ses hommes médusés. Derrière moi, j’entends Yoshiro-sama exiger sa lanterne du garde qui la portait, puis ses pas qui me suivent de près tandis que j’essaie de ne pas perdre l’ombre qui s’évade. Notre cavalcade nous entraîne à travers la demeure et, alors que nous perdons du terrain, Yoshiro-sama lance sa lanterne qui s’écrase sur l’ombre qui va disparaître. Sous nos yeux écarquillés, elle semble alors se rouler au sol comme un homme embrasé, puis se dissiper dans l’air. Nous examinons les lieux pendant plusieurs minutes, mais nous ne trouvons aucune trace de quoi que ce soit !
Intrigués et un peu mal à l’aise, nous retournons à l’étage et informons ceux qui y sont restés de l’issue de notre poursuite. Nos compagnons se sont procuré une nouvelle lanterne et ont commencé à examiner les lieux ; les gardes sont restés déployés autour de l’entrée. Moshibo-san a commencé à ramasser les parchemins qui ont volé à travers toute la pièce sous l’effet de la bourrasque qu’il a déclenchée plus tôt. Les lieux semblent typiques de ceux qu’un shugenja utiliserait pour y travailler. L’autel au fond semble être dédié aux ancêtres familiaux. Maintenant que nous pouvons examiner les lieux à loisir, nous constatons qu’un coffre est posé dans un coin, et Moshibo-san nous prévient qu’il discerne une magie inconnue à l’intérieur. Après avoir rassemblé tous les rouleaux et les avoir déposés auprès des gardes, Aki-sama ouvre le coffre, tandis que nous nous tenons à distance. Une nouvelle ombre, beaucoup plus petite que la précédente, s’échappe et cherche à sortir. Sans hésiter, le bushi projette sa lanterne sur la créature qui, comme la précédente, s’évanouit sous l’effet des flammes. A l’intérieur du meuble, de nouveaux parchemins et une fiole de verre. Les rouleaux n’ont pas grand sens à mes yeux dans l’ensemble : il s’agit probablement de textes de prières que seul un shugenja peut utiliser, ou de choses plus sombres ; seul Moshibo-san parmi nous pourra nous le dire. Aki-sama, qui s’était saisi de la fiole, me la tend. Après un long examen visuel, je l’entrouvre et renifle prudemment ; tout me porte à penser qu’il s’agit d’un poison violent mais qui doit être ingéré. Aki-sama, curieux, renifle à son tour mais, suivant mes conseils, évite tout de même d’aspirer à pleins poumons, et me redonne sans mot dire l’objet. Je le rebouche soigneusement et le glisse dans ma manche. Alors que je continue d’examiner soigneusement les lieux en compagnie d’Aki-sama et de Moshibo-san, Yoshiro-sama s’est isolé dans une pièce voisine, avec les parchemins initialement éparpillés dans la pièce, afin de se faire une idée de leur teneur et de leur valeur. Par précaution, je les ai comptés avant qu’il disparaisse avec eux.
Nous n’avons rien trouvé de plus : aucune cavité ou cache secrète n’a été découverte. Yoshiro-sama nous informe que si les papiers peuvent avoir une certaine valeur politique, et peuvent peut-être nous donner une idée des personnes liées au réseau de Seiryoku, leur intérêt juridique paraît faible sinon inexistant. Les autres parchemins sont entassés dans le coffre et Moshibo-san ordonne aux deux gardes de le porter chez lui où de longues recherches seront nécessaires pour déterminer leur contenu exact. Nous les suivons tous les trois vers la sortie, aucune trace de la maho ou de son usage n’a été décelée quoique l’affaire des ombres nous laisse perplexes.
Nous avons traversé la cour et nous allons quitter les lieux quand soudain je m’arrête et me retourne en fronçant les sourcils. Je ne saurai l’expliquer, mais quelque chose me chiffonne. Mes compagnons stoppent et me regardent, interrogateurs. Je scrute lentement la cour, puis la façade du bâtiment intérieur. Je m’apprête à bannir le sentiment de mes pensées quand un détail à la périphérie de ma vision me pousse à tourner la tête et à examiner attentivement une fenêtre à l’étage. Après un instant, je me tourne vers Yoshiro-sama et l’interpelle : le shoji placé devant la fenêtre semble déchiré dans un coin, et je serai prêt à jurer qu’il ne l’était pas quand nous sommes arrivés. Le magistrat Grue ne semble pas complètement convaincu, mais me fait confiance : nous remontons donc tous, à l’exception d’Aki-sama qui éprouve le besoin de jeter un œil dans certaines pièces du rez-de-chaussée ; il grommelle indistinctement et semble désappointé pour une raison qui m’échappe. Lorsque nous arrivons sur place, nous avons la confirmation que le papier de soie huilée du panneau qui protège des intempéries le couloir a bien été percé, comme si un doigt l’avait forcé. Je fais glisser le panneau ; une étude de plusieurs minutes finit par me révéler deux traces presque imperceptibles sous la fenêtre, comme si deux petits pieds s’étaient posés là. De plus, un arbre dans la cour obstrue la vue vers l’extérieur, de sorte que les gardes que nous y avons laissés n’auraient pas pu observer quelqu’un qui se serait tenu à cet endroit.
Je suis sûr maintenant qu’une personne est venue nous épier pendant notre fouille. Un tour rapide des pièces nous révèle que l’espion a même dû pénétrer à l’intérieur après notre départ : certains coussins semblent avoir changé de place et, surtout, un autre shoji à l’arrière a été découpé à l’aide d’une lame très fine et repoussé légèrement vers l’intérieur. L’intrus pourrait même être encore ici, caché dans quelque recoin sombre. Nous appelons Aki-sama et lui demandons d’alerter les gardes à l’extérieur, puis nous nous déployons pour passer au peigne fin l’étage tandis que le Crabe s’éloigne de son pas pesant. Malgré tous nos efforts, nous repartirons bredouilles. Après coup, je me suis même demandé si cet espion n’avait pas eu l’audace de se faufiler à notre insu juste derrière Aki-sama. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un des ninja et l’effronterie de ces individus commence à sérieusement m’échauffer.
De retour à l’Hôtel de Ville, Aki-sama est resté dans la cour en compagnie des gardes-tonnerre tandis que Moshibo-san s’est retiré avec tous ces documents dans son bureau. Yoshiro-sama et moi-même étions en train de discuter de toutes les formalités qu’il allait falloir régler lorsque Musashi-sama est réapparu et m’a demandé s’il pourrait s’entretenir un instant avec moi. Le pli qui barre son front, pour moi qui le connaît bien, trahit son trouble. Je prie Yoshiro-sama de nous excuser et, tandis que ce dernier s’éloigne, je tourne mon attention vers Musashi-sama et le suit vers son bureau.
Là, nous retrouvons Aiko-sama, qui paraît également soucieuse, et le Dragon m’explique son problème. Ses paroles répondent d’ailleurs justement aux interrogations que j’avais concernant l’attitude de l’oni sur la barge à son égard. Musashi-sama m’informe que les prêtres du temple d’Amaterasu, qu’il est allé voir et qui l’ont examiné, lui ont confirmé qu’il avait été Souillé, et que la lame qui lui avait été offerte par Kaiu Shinya était Souillée, et susceptible de transférer cette Souillure à son porteur ! Mes deux collègues veulent connaître mon opinion sur l’aspect juridique de l’interrogatoire et de l’éventuelle arrestation du forgeron Crabe.
Parler de mon choc est peu dire. Après avoir rallié mes esprits, je considérai la question du point de vue du droit. Divers arguments me venaient à l’esprit, mais j’ai fini par leur répondre que, pour être certain de n’avoir aucune contestation, l’autorisation du gouverneur, ou de sa représentante, en l’occurrence Osako-san, serait nécessaire s’ils voulaient arrêter le forgeron et le soumettre à la question. Par ailleurs, j’ai ajouté qu’ils devraient consulter Aki-sama : à l’heure actuelle, et en particulier vu sa position de capitaine de la police militaire du Crabe, il était probablement hiérarchiquement le plus élevé de son Clan à Ryoko Owari ; comme rien ne permet d’assurer que Shinya-san ait volontairement causé un tort quelconque, ne pas obtenir son accord avant d’agir pourrait être pris comme une insulte.
Mon conseil a été suivi et Aki-sama a été invité à nous rejoindre. Comme je m’y attendais un peu, le Crabe a refusé de considérer Shinya-san coupable sans plus de preuve. Il serait sans doute possible de passer outre à ses objections, mais cela ne me semble pas judicieux. Bientôt, à la demande d’Aki-sama et devant l’obstination compréhensible de Musashi-sama, Yoshiro-sama nous a à son tour rejoint. La discussion qui s’ensuit est houleuse, et la fatigue commune, puisque personne n’a pu prendre de repos depuis hier matin, rend les tempéraments… volatiles. Une bonne heure est nécessaire avant qu’un consensus soit atteint : Shinya-san sera convoqué et Aki-sama lui exposera la situation, puis Yoshiro-sama mènera l’interrogatoire ; les autres n’interviendront que pour obtenir des compléments d’information, et un messager est envoyé pour demander à Moshibo-san de nous rejoindre, sa seule présence, et les pouvoirs qu’il représente, pouvant s’avérer suffisante pour conduire un suspect à avouer.
Nous voici donc installés dans une des salles d’audience de l’Hôtel de Ville. Deux gardes-tonnerre sont placés en sentinelle à l’extérieur. Yoshiro-sama est assis entre Musashi-sama et Aiko-sama sur le dais ; tous ont un air grave, mais je sens bien la colère du Dragon, et celle de la Lionne n’est jamais bien loin de la surface. Aki-sama, sur la droite, est clairement prêt à tout faire pour soutenir son frère de Clan. Moshibo-san, un peu irrité d’avoir été tiré de son repos, mais également horrifié de ce qui est arrivé à Musashi-sama, est assis à ma droite, en face du bushi Crabe.
Bientôt, un des gardes fait glisser le shoji à l’entrée, laisse entrer Shinya-san, puis referme promptement le panneau. Le forgeron nous salue nerveusement, puis s’assied en face du dais à l’invite de Yoshiro-sama. D’une voix bourrue, Aki-sama lui résume très directement et concisément le problème puis laisse la parole au magistrat Grue. Bien que cela soit d’une certaine façon incivil, il commence par lui demander de nous conter les circonstances qui ont conduit le forgeron à venir s’installer à Ryoko Owari, les circonstances qui ont provoqué sa Souillure. Shinya-san, très nerveux et apparemment gêné, nous raconte que lors d’une sortie dans l’Outremonde, la patrouille à laquelle il participait a été attaquée, et que lui seul a survécu. Un ogre l’aurait gravement blessé et il aurait erré plusieurs jours avant de rejoindre, délirant, le Mur. Là, devant l’infection qui avait gagné sa jambe, les chirurgiens n’ont eu d’autre choix que de l’amputer. Il a survécu, mais à la suite de cela, il lui a été conseillé de se tenir à l’écart de la frontière. Comme de plus il ressentait une sorte de remord à avoir été le seul survivant, il a demandé et obtenu la permission de venir pratiquer son art ici. Le forgeron est très nerveux, un tic chronique agite le coin de sa bouche, et sa pomme d’Adam ne cesse de se mouvoir, comme s’il avalait sans arrêt sa salive. Il nous paraît clair qu’il cherche à éluder certains points mais il est difficile de déterminer s’il nous ment. Les questions s’orientent alors plus sur l’identité des shugenja qui l’ont examiné et qui suivent l’évolution de son cas. Quand il avoue qu’il n’a pas déclaré son état à un prêtre local – Musashi-sama avait déjà posé la question au temple d’Amaterasu – en prétextant qu’aucun des shugenja locaux n’a les talents nécessaires, et qu’il retourne soi-disant tous les ans se faire examiner en territoire Crabe, son cas ne s’améliore pas à nos yeux. Mais ceci ne suffit pas à établir sans ambiguïté une quelconque culpabilité. Yoshiro-sama cherche ensuite à savoir quelles sont les armes forgées par lui dont il est particulièrement fier, et à qui elles ont pu être offertes. Là, Shinya-san semble plus animé et une sorte de lueur brille dans ses yeux ; bien qu’il prétende modestement n’être qu’un humble artisan, c’est sa fierté et peut-être un plaisir pervers qui s’expriment quand il nous annonce avoir eu l’honneur de fournir un wakizashi à Jocho-sama, et un katana à Sukemara-san. Voilà qui va requérir de notre part une bonne dose de diplomatie ; Yoshiro-sama sera tout désigné pour s’adresser à Sukemara-san, mais qui pourrons-nous envoyer annoncer les faits au fils du gouverneur ? Aiko-sama ? Mais cette décision devra attendre un peu.
Les questions continuent à fuser, mais il est clair que l’interrogatoire s’enlise. Finalement, Aiko-sama n’y tient plus ; profitant d’un instant de silence entre la dernière réponse de Shinya-san et la question à venir de Yoshiro-sama, elle jette sèchement :
« Soyons brefs : avez-vous volontairement fait cadeau à l’honorable magistrat Mirumoto Musashi d’une lame Souillée ? »
Le forgeron écarquille les yeux, commence à parler, bégaie quelques mots incompréhensibles, puis se reprend :
« Honorable magistrat, je vous assure que je ne suis qu’un humble artisan, pourquoi ferai-je une pareille chose ? J’ai toujours servi mon Clan avec honneur, je ne peux pas croire que vous mettiez ainsi en doute ma sincérité. »
Il semble se reprendre, et s’indigner, même si, depuis le début de cet entretien, quelque chose sonne faux en lui. Aki-sama aussi s’est redressé, et je crains qu’une querelle éclate entre lui et la Lionne mais il se contente de lui jeter un regard noir. De leur côté, Aiko-sama et Musashi-sama semblent eux aussi irrités. Le silence qui s’installe est chargé de tension. Aki-sama ouvre la bouche. Avant qu’il puisse s’exprimer, je me décide à intervenir, et je m’adresse d’une voix douce au forgeron :
« Shinya-san, avant qu’Aki-sama ne vous raccompagne, accepteriez-vous de faire un geste simple devant nous ? »
Mes compagnons, tout comme le forgeron, se tournent vers moi, de toute évidence légèrement surpris. Après un instant de réflexion, Shinya-san acquiesce. Je me lève alors et m’incline devant la Lionne, fixant le bijou de jade qu’elle porte au poignet :
« Aiko-sama, auriez-vous l’obligeance de me prêter votre bracelet, s’il vous plaît ? »
La Lionne me fixe droit dans les yeux, hoche la tête, retire le bijou et me le tend en silence. Je me retourne alors vers le forgeron et dépose l’objet devant lui en lui disant :
« Voudriez-vous prendre en main ce bijou, s’il vous plaît, Shinya-san ? »
Je me tiens juste à la droite de l’armurier et je le regarde tandis qu’il fixe sans un mot le bracelet. Il commence à tendre la main vers ce dernier en se raclant la gorge, et soudain tout s’emballe. Comme dans un ralenti, il tourne sa face vers moi ; ses joues sont gonflées… et il me crache au visage. Surpris, j’ai un mouvement de recul mais lorsque sa salive atteint mon visage, mon monde se dissout dans la douleur et je m’effondre avec un cri…
Lorsque je reviens à moi, je suis aveugle et je dois maîtriser ma panique. Une sensation de brûlure couvre mon visage. Au bout d’un moment, je me calme et je porte mes mains à mes yeux. Des compresses couvrent mon visage et une bande entoure ma tête : c’est elle qui coupe ma vision, mais je sens bien que mes yeux ont eux aussi été touchés. Un bruit, je tourne la tête et me redresse. La personne qui s’adresse à moi se présente comme un shugenja du temple d’Amaterasu. Il m’informe que les autres magistrats m’ont fait conduire il y a peu de temps au temple, mais que sans la présence de Moshibo-san sur les lieux de l’attaque, j’aurai perdu la vue. Je ne peux réprimer un frisson : sans mes yeux, que serai-je ? ‘Rien’ est la seule réponse qui se présente à mon esprit. La voix du shugenja me rappelle à la réalité. Il m’informe que mon visage restera marqué, mais que ma vue ne devrait pas être altérée, sauf dans les deux à trois prochains jours, pendant lesquels il me conseille de protéger mes yeux du soleil et de porter les compresses d’herbes qu’il me fournira. Il ajoute que je peux maintenant quitter le temple, les magistrats ayant fait prévenir mon valet, Kage, pour qu’il puisse s’occuper de moi. Deux gardes sont aussi dans une chambre voisine afin de m’escorter.
Lorsqu’il se tait, je prends une profonde inspiration, puis je le remercie et lui demande poliment de m’envoyer mon serviteur. Sans plus de façons, je sens qu’il s’incline devant moi, et qu’il s’éclipse. Peu de temps après, Kage pénètre dans la chambre en silence.
« Bonjour, maître, que souhaitez-vous de moi ? », me demande-t-il. Sa voix trahit son inquiétude, aussi je lui souris avant de lui demander de me conduire auprès des gardes qui patientent à côté. Sans un mot, il prend ma main, la pose sur son épaule et me mène dans une pièce voisine. Les bruits qui parviennent à mes oreilles m’indiquent qu’ils s’inclinent devant moi, puis l’un d’eux s’enquiert poliment de ma santé. Je les rassure – je ne doute pas que mes paroles reviendront aux oreilles du gouverneur. Ensuite, je leur ordonne de m’accompagner à l’Hôtel de Ville. Je sais que je devrais rentrer me reposer, mais je dois absolument savoir ce qui s’est passé. Même la douleur n’a pas fait taire ma soif de savoir.
Le trajet est difficile pour moi, je n’avais jamais imaginé que la cécité pouvait s’avérer un tel handicap : je trébuche sur le moindre obstacle non signalé, et je suis assez désorienté par l’absence de repères visuels. Les bruits et les voix autour de moi assument une proportion nouvelle…
Quand nous atteignons enfin le tribunal, je suis très vite amené en présence de Yoshiro-sama. Ce dernier, après s’être enquis de mon état, me raconte les événements que j’ai manqués :
« Sitôt après avoir commis son outrage sur vous, alors même que vous vous effondriez, le forgeron s’est redressé et enfui vers la porte. J’ai crié pour alerter les gardes alors que nos collègues bondissaient à la poursuite du Crabe, Musashi-san et Aiko-san tirant leurs épées. Alors que Shinya s’approchait de la sortie, ses bras… ses jambes… tout son corps en fait, ont semblé s’allonger. Il allait clairement défoncer le shoji quand Aki-san l’a rejoint et lui a asséné un terrible coup de poing sur la nuque. Le forgeron a commencé à s’effondrer. Musashi-san l’a alors atteint et frappé à deux reprises. Au second coup, qui l’a fendu de l’omoplate à l’estomac, un ichor verdâtre a giclé, et le corps a poursuivi sa course à travers le shoji pour s’effondrer devant les gardes. Alors que nous contemplions tous le cadavre, ce dernier s’est recroquevillé, puis il a paru se dissoudre. Lorsque ceci s’est achevé, il ne restait devant nous qu’une espèce d’araignée géante, morte, à nos pieds. Comme vous devez déjà le savoir, Moshibo-san s’était immédiatement penché sur vous pour vous prodiguer des soins. »
Après ce récit, il se tait, comme pour me laisser le digérer. Je finis par briser le silence et lui demander ce qui a été fait en ce qui concerne son épouse, son échoppe et les lames infectées qu’il aurait forgées et offertes. Yoshiro-sama pousse un léger soupir avant de reprendre, gardant sa voix la plus neutre possible malgré les horreurs qu’il doit encore me relater :
« Après avoir obtenu en urgence un palanquin, Moshibo-san vous a accompagné au temple d’Amaterasu, escorté par Aki-san. Pendant ce temps, nous nous sommes dirigés vers la demeure de Kaiu Shinya, ou plutôt de la créature qui l’avait remplacé. La boutique a été placée sous séquestre et ses comptes saisis, l’assistant heimin du forgeron a été arrêté, et Sakyo-san nous a reçus. Lui expliquer la situation a été… pénible, mais elle est apparue un peu soulagée. Je suis certain qu’elle n’était pas au courant de la nature de son époux. De toute manière, après avoir répondu à nos questions, elle nous a priés de bien vouloir informer sa famille, et nous a demandé l’autorisation de pouvoir se retirer.
Comme vous le savez, elle était enceinte et… son terme était proche. Musashi-san et moi-même… craignions les conséquences de l’acte qu’elle envisageait. Devant l’insistance d’Aiko-san, nous avons accepté de la laisser rejoindre sa chambre. Musashi-san est descendu pour surveiller la fenêtre. Un bruit de… J’ai bientôt entendu un bruit, comme celui d’un corps qui tomberait au sol. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, Sakyo-san gisait baignant dans son sang. Elle avait fait jigai.
Pendant que les eta que nous avions envoyé chercher arrivaient, nous avons inspecté plus en détail les lieux. Dans un coin du grenier, les restes d’une grande… d’une grande toile d’araignée pendaient. Enfin, au sous-sol, des lattes avaient été soulevées, découvrant la terre sur une surface voisine de celle d’une tombe. Nous pensons que la créature envisageait d’y faire disparaître la jeune femme, sans doute après la naissance.
Quand les eta sont arrivés, Aiko-san est partie interroger l’employé de la forge. Avec Musashi-san, nous avons suivi la charrette emportant le corps. Au village des tanneurs, nous avons donné l’ordre de procéder à la crémation. On nous a… expliqué que la cour était utilisée seulement par les eta qui avaient les moyens de payer pour le bois du bûcher. Nous avons malgré tout exigé que le combustible soit rassemblé au plus vite.
Alors que les eta entassaient les bûches, nous avons perçu des mouvements sous la couverture qui couvrait le corps. Nous avons dégainé alors que les tanneurs s’enfuyaient. Un nouveau-né… ce qui ressemblait à un nouveau-né du moins, est tombé au sol à l’arrière de la charrette. Musashi-san l’a pourfendu… Nous avons réussi à faire revenir les eta. Ils ont entassé du bois sur place et nous sommes restés sur place pour nous assurer que cette chose était bien détruite.
Les questions posées au heimin qui assistait la créature ne nous ont rien appris de plus.
Je verrai bientôt Sukemara-san, et je devrais pouvoir régler ce problème.
Nous sommes aussi persuadés que le wakizashi décrit par le forgeron est régulièrement porté par Jocho-sama. »
Yoshiro-sama s’est alors tu à nouveau, respirant profondément. Nous sommes tous les deux restés silencieux pendant plusieurs minutes, perdus dans nos pensées. Quand Yoshiro-sama a repris la parole, son ton est à nouveau composé, neutre comme pendant sa récitation des événements récents, mais d’une neutralité qui ne me donne pas l’effet de résulter de sa volonté de se distancier des faits qu’il raconte :
« Hyobu-sama et Jocho-sama m’ont informé de leur intention d’être présents tous les deux pour la cérémonie de remerciement, tout à l’heure. Il est de mon devoir de féliciter toutes les personnes qui nous ont permis de mettre hors d’état de nuire la maho tsukai Seiryoku. J’espère que votre état vous permettra d’être avec nous, Katsume-san. Nous commencerons juste avant le repas de la mi-journée. »
J’ai acquiescé gravement et l’ai assuré que je serai là, que les shugenja m’ont simplement conseillé de me reposer et d’éviter les lumières vives pour les prochains jours. Il m’a alors accordé la permission de me retirer et je suis allé méditer dans mon bureau en attendant le début de la cérémonie.
A ma demande, Kage est resté juste derrière moi lorsque je me suis installé dans la cour ; sa tâche était de me décrire ce que je ne pouvais voir de mes propres yeux. Des estrades avaient été installées dans la cour de l’Hôtel de Ville ; Yoshiro-sama était assis au centre du podium central, avec les autres magistrats à sa droite et à sa gauche. Le gouverneur et son fils étaient sur notre droite avec leurs yojimbo, comme nous assis sous des ombrelles. Fait intéressant à noter, Jocho-sama ne semblait pas porter le wakizashi que nous lui avions vu récemment, preuve que certaines nouvelles s’étaient, je l’espère, propagées jusqu’à lui. J’ose penser qu’il aura pris les précautions qui s’imposent au sujet de cette arme. Baranato-sama, Yoriko-sama et les gardes-tonnerre qui nous ont accompagnés lors de notre expédition le long de la rivière se tenaient face à nous.
Quand tous furent arrivés et se furent installés, Yoshiro-sama a commencé son discours :
« Depuis plusieurs mois, des preuves évidentes de violation des lois impériales dans Ryoko Owari Toshi par des individus sans honneur se sont manifestées aux yeux des magistrats d’Emeraude et de ceux qui les servent. Nos enquêtes n’ont progressé que grâce aux efforts de tous : la droiture et l’honneur qui guident Musashi-san nous ont montrés à tous la voie ; le sens du devoir et l’impartialité d’Aiko-san nous ont permis de ne pas nous égarer, tandis que l’honnêteté et la miséricorde de Moshibo-san garantissaient la justesse des sanctions infligées aux criminels ; l’œil et l’esprit acérés de Katsume-san nous ont assurés de réussir à percer les brumes des artifices déployés pour nous distraire et la force et la détermination du capitaine de la police militaire du Clan du Crabe Aki-san ont eu raison des nombreux obstacles jetés sur notre chemin.
Récemment, des indices des activités d’un dangereux maho tsukai ont fait surface. Nos recherches ont mis en lumière que cet individu était secondé par des personnes sans scrupule. Nos soupçons se sont précisés et nous avons repéré que ces criminels occupaient une barge amarrée en amont sur la rivière de l’or.
Je suis heureux de pouvoir dire aujourd’hui que ces bandits ne menaceront plus jamais la sécurité de l’Empire. Si nous pouvons annoncer un tel résultat, nous le devons certes au travail de la magistrature impériale, mais aussi de ceux qui ont aidé et secondé les honorables juges dans leur action. »
A l’appel de leurs noms et à l’énonciation de leurs actes, les samurai félicités se sont un à un approchés et inclinés devant le magistrat Grue tandis que ce dernier clamait d’une voix claire :
« Ikoma Yoriko-san, sans vous, nulle surprise n’aurait été permise, et votre maîtrise de l’arc et de l’épée a été cruciale dans l’élimination de la sorcière et du démon qu’elle avait appelé. Puissent les Fortunes toujours guider votre bras !
Ide Baranato-sama, votre assistance et vos conseils nous ont assurés de pouvoir vaincre la maho tsukai, et nous sommes tous honorés par l’aide que vous nous avez offerte dans cette délicate et dangereuse opération. Votre sens de la justice et du devoir constitue un exemple pour tous.
Lieutenant Shosuro Sadatake-san, vous, et tous vos hommes, avez apporté votre concours à l’élimination et à l’arrestation d’une dangereuse maho tsukai et de ses complices. Votre obéissance et votre détermination ont conduit à l’éradication d’un grave danger pour l’Empire et vous font honneur, à vous et à vos ancêtres. Puissiez-vous tous toujours faire preuve d’un tel courage et d’une telle abnégation. »
Puis, s’inclinant en direction de Hyobu-sama et de Jocho-sama :
« Gouverneur-sama, Commandant-sama, nous vous sommes reconnaissants de nous avoir prêté votre concours et d’avoir mis à notre disposition ces hommes qui sont un crédit à votre maison et à votre charge. »
Après une courte pause, Yoshiro-sama s’est alors adressé à tous :
« La sûreté de l’Empire et la sécurité de ses citoyens sont une tâche de tous les instants, et seule la volonté et le courage sans faille des hommes d’honneur qui servent le Fils du Ciel les garantissent. Nous avons été honorés aujourd’hui que de tels hommes existent à Ryoko Owari Toshi, et qu’ils nous apportent leur concours. Puissent les Fortunes et les kami toujours accorder à l’Empire de tels serviteurs. »
Alors que nous nous retirons à la suite du gouverneur et de sa suite, je ne peux m’empêcher de trouver les paroles de Yoshiro-sama quelque peu pompeuses. A sa décharge, tous les discours me font cet effet et je ne suis pas en ce jour au mieux de ma forme, donc je lui fais peut-être une injustice. Sa maîtrise de la rhétorique ne fait aucun doute, et l’assemblée a semblé satisfaite par les sentiments exprimés. Je sais que Crevette-san a préféré rester discret une nouvelle fois, mais maintenant à deux reprises nos actions n’auraient pu être menées à bien sans son assistance ; il faudra que je lui exprime notre reconnaissance en privé à la première opportunité.
Je me suis excusé auprès des autres magistrats avant de rentrer prendre un peu de repos à notre résidence. Je sais qu’Aiko-sama et Yoshiro-sama envisagent de confier en priorité à Pitoyable le soin d’interroger le sectateur capturé. Lorsque la Lionne est passée en fin de matinée à la prison, ce dernier était encore inconscient, ou plus exactement il simulait cet état. Aiko-sama a informé le bourreau des questions auxquelles elle attend des réponses. La femme censée succéder à Vigilante fait aussi partie des criminels à interroger rapidement. Aiko-sama a une nouvelle fois signifié à Chihiro-san qu’elle le considérerait comme personnellement responsable de la santé de ces prisonniers tant qu’ils ne nous auront pas livré leurs témoignages. Espérons que ceci ne conduira pas à un nouvel incident…
Malgré ma fatigue, mon repos a été troublé par la douleur et les souvenirs de ces instants fatidiques où j’ai failli perdre la vue. Au début de la soirée, Kage m’a apporté un repas frugal. Lorsque je lui ai demandé s’il avait quoi que ce soit à me dire, il m’a informé que Odorant, et surtout Sandale, s’étaient enquis de mon état. Aussi lui ai-je donné l’ordre de les rassurer à ce propos. Il faudra que je veille demain à voir cette gamine moi-même pour la persuader qu’il s’agit bien de la vérité. Mon valet a ensuite procédé au remplacement des compresses que les prêtres d’Amaterasu m’ont conseillé de porter sur le visage et les yeux si je voulais garder le moins de séquelles possibles de cette agression. Après son départ, je me suis recouché.
Mon sommeil a continué d’être intermittent. Au milieu de la nuit, je me suis soudain réveillé en sentant un souffle froid sur mon visage, comme si le panneau fermant m’a fenêtre avait été ouvert et qu’un courant d’air nocturne frôlait mon visage. J’ai appelé Kage qui dort dans la petite pièce juste à côté de ma chambre puis, comme le froid que je ressentais s’intensifiait, j’ai finalement retiré le bandage qui entravait ma vue. Malgré la nuit et les picotements aux yeux, un rapide regard m’a permis de voir que ma fenêtre était toujours close. Immédiatement après toutefois, une forme blanchâtre, translucide, a commencé à se former devant moi ; malgré les circonstances, j’ai bientôt pu distinguer les traits de Seiryoku sur le… le fantôme, je ne vois pas d’autre terme pour décrire cette apparition. Le spectre a relevé la tête, comme s’il humait l’air, puis il s’est lentement tourné vers moi. Une sueur froide a mouillé mon dos tandis que ses mains se tendaient vers moi. J’ai bien pensé me saisir de mon katana ou du symbole de jade de ma fonction, mais j’étais un peu désorienté et l’un et l’autre étaient hors d’atteinte si je voulais éviter de tourner le dos au fantôme. Il se rapprochait sans bruit, flottant dans l’air. J’ai esquivé son toucher et cherché à m’éloigner, mais il a changé de direction et s’est de nouveau mu vers moi les mains en avant. J’ai reculé et j’ai déchiré le papier à l’entrée de mes appartements, trébuchant et essayant toujours de rester hors de portée. Des pas ont retenti dans mon dos. Assumant qu’il s’agissait de mon valet, accourant à l’appel de son nom, je lui ai lancé sans quitter du regard le spectre l’ordre d’aller chercher Moshibo-san, car un fantôme était présent. Aussitôt après, j’ai entendu les pas s’éloigner en courant alors que l’apparition continuait à se rapprocher. Je me suis alors dirigé d’un pas vif vers l’extrémité du corridor, jetant un ou deux coups d’œil vers mon poursuivant qui perdait du terrain. Après avoir tourné le coin sur la droite et m’être éloigné un peu, je me suis retourné et j’ai attendu. Comme le fantôme n’apparaissait pas, je me suis plaqué sur le mur droit et j’ai commencé à me rapprocher prudemment de mes appartements. J’étais pratiquement arrivé au coude du couloir quand j’ai soudain senti un froid intense dans mon dos. Je me suis jeté vers la cloison opposée avant de me retourner : deux bras blafards émergeaient déjà du mur que je venais de quitter et ils furent bientôt rejoints par le reste de la créature qui s’extirpa du bois comme s’il n’existait pas. Cette fois, j’ai tourné rapidement le coin du corridor puis je me suis mis à courir vers l’autre bout en priant de toutes mes forces mes ancêtres et les Fortunes de me soutenir et de m’aider. Alors que je m’apprêtais à tourner à gauche, un pressentiment m’a saisi et j’ai ralenti. Mais cela n’a pas été suffisant : alors que je jetais un œil par-delà le tournant, le fantôme a de nouveau surgi et s’est précipité sur moi. Cette fois, je n’ai pas réussi à lui échapper. Ces mains livides se sont enfoncées dans ma poitrine, le froid que j’avais ressenti à son approche a envahi mon corps, comme si je plongeais brutalement dans de l’eau glacée, et j’ai perdu conscience…
… J’étais ailleurs, comme prisonnier à l’intérieur du corps de Seiryoku, une Seiryoku plus jeune, fière et sûre d’elle alors qu’elle regardait un petit miroir portable avant de se redresser pour regarder une auberge dans la plaine, à la tombée de la nuit, entourée de bushi Soshi qui l’escortaient. Puis cette vision a disparu…
… J’étais toujours avec elle. Elle se réveillait, désorientée, dans le noir. Elle se relevait du sol froid où elle reposait ; quelques pas, et un mur de pierre qu’elle suivait en le touchant de la main. Elle constatait qu’elle était enfermée dans une oubliette mais, malgré sa frayeur et son incompréhension, la colère et la détermination la gagnaient : les kami auraient tôt fait de répondre à ses prières, elle serait bientôt libre et les coupables devraient répondre de leur outrage. Puis le noir…
… Elle est toujours dans cette prison. Mais cette fois le désespoir l’a gagnée : trois jours, et malgré toute ses connaissances et tous ses efforts, rien n’y a fait. Les kamis n’écoutent pas ses prières et personne ne s’est manifesté. A nouveau une dislocation…
… Elle est dans une autre chambre, à genoux. Une main brutale force sa tête sous l’eau malgré sa résistance. La torture dure maintenant depuis plusieurs heures mais aucun de ceux qui l’ont tirée de son trou n’a prononcé un seul mot. Alors qu’elle pense qu’elle ne pourra plus tenir, la main sur sa nuque la redresse. Elle aspire désespérément. Alors qu’elle pense avoir suffisamment repris son souffle pour demander à ses bourreaux ce qu’ils veulent, la pression revient et son visage est de nouveau submergé. Elle n’a reconnu personne, ses geôliers sont tous masqués…
Doucement, je reprends mes esprits. Mes yeux se brouillent lorsque je les rouvre, agressés par la lumière de la lanterne posée non loin de là. Malgré cela, je reconnais Moshibo-san penché sur moi qui dit d’une voix calme :
« Il revient à lui… Comment vous sentez-vous, Katsume-san ? »
Je me redresse lentement, portant ma main à mon visage pour essuyer les larmes qui coulent indépendamment de ma volonté et détournant la tête pour protéger mes yeux de la lumière qui les blesse. Après un moment, je lui ai répondu sur un ton moins assuré que d’habitude :
« Je vais bien… Maintenant, je vais bien… Le fantôme de Seiryoku était là, et il m’a assailli. »
Lorsque je lève mes yeux larmoyants vers lui, je constate que tous les magistrats sont présents ; Kage se tient derrière. Je sens leur nervosité : les doigts de Musashi-sama caressent sa tsuka et la main d’Aiko-sama a empoigné la sienne. Très vite, quand Yoshiro-sama s’adresse à moi, je comprends aussi qu’ils se demandent si je n’ai pas perdu l’esprit, même s’ils ne remettent pas ma parole directement en doute :
« Vous êtes certains qu’il s’agissait bien de l’esprit de Seiryoku, Katsume-san…
Personne d’autre n’a rien vu, et vos yeux sont blessés », ajoute-t-il comme pour se défendre de douter de moi.
Je le regarde en plissant imperceptiblement les yeux puis, avec le support de Moshibo-san, je me relève avant de m’exprimer à nouveau. Je confirme alors être bien certain de moi, et j’enchaîne en décrivant les visions que j’ai eues pendant ma période d’inconscience.
Le silence s’installe. Tous se regardent et me regardent, et leur malaise est visible. Comme personne ne semble vouloir commenter, je me tourne vers Aiko-sama et m’incline légèrement devant elle :
« Aiko-sama, il me semble que la personne la plus à même de m’apporter de l’aide dans ces circonstances est Senshi-san. Accepteriez-vous de solliciter demain matin une audience en mon nom auprès de l’honorable sodan senzo ? »
– Hai. Sitôt que Yoshiro-san et moi-même en aurons terminé avec Sukemara-san, je me rendrais chez elle », me répond-elle sans hésiter puis, s’adressant à la ronde, « l’incident semble clos pour le moment. Aucun d’entre nous n’a dormi la nuit dernière, et la journée a été mouvementée, je suggère donc que nous retournions tous à nos appartements et que nous essayions de prendre du repos. »
Son ton est définitif, aucun d’entre nous n’est enclin à contester. Après quelques courbettes, nous regagnons donc chacun nos chambres respectives. Kage m’a suivi. Il refait le bandage sur mes yeux puis, après s’être assuré que je ne souhaitais rien de plus, il m’a quitté. Recouché sur mon futon, sous la couverture de coton, le sommeil m’a longtemps éludé ; quand je l’ai enfin trouvé, des rêves bizarres et troublants l’ont agité, mais aucun souvenir clair ne m’en est resté. Juste quelques mots s’offrent à moi, maigre consolation :
Nocturne fantôme
L’étreinte de tes bras froids
Vision vengeresse
Un mystère a donc enfin été résolu : comme nous le soupçonnions depuis longtemps, Soshi Seiryoku s’est bien révélée être la maho-tsukai qui avait fait enlever Vigilante. Elle est maintenant morte. Il nous reste à boucler cette affaire et, pour cela, nous devons revenir au plus vite en ville. Avant de pouvoir nous mettre en route, il nous reste à déterminer ce que nous faisons des cadavres et de la tête de Vigilante. Après un court conciliabule, nous décidons de ne ramener à Ryoko Owari que les corps de Mesodsu-san et du yojimbo de Seiryoku, et les têtes de cette dernière et de l’oni. D’une part, ceci devrait nous permettre de convaincre définitivement le gouverneur et tous ceux qui pourraient douter, il suffira pour cela qu’ils contemplent les langues de ces deux… créatures ; d’autre part, nous ne possédons aucune assurance que le yojimbo de Seiryoku ait été dans la confidence de sa maîtresse, il n’y a donc pas de raison de s’aliéner inutilement sa famille.
Il n’est toutefois pas question de laisser traîner des cadavres : le prisonnier qu’avait Seiryoku est la preuve que nous ne pouvons être trop prudents de ce côté. Le seul eta qui nous ait accompagnés est un des assistants de Pitoyable. C’est donc lui qui est chargé de transporter les cadavres sur la barge, que nous allons incendier et couler. Cette dernière a été échouée sur la rive, et les gardes ont reçu l’ordre de rassembler autant de bois sec qu’ils peuvent en trouver, après quoi le combustible a été entassé a l’intérieur des cabines.
Cependant, Moshibo-san émet un doute sur ce qu’il adviendra de la tête de Vigilante si elle finit au fond de l’eau. Je vois l’hésitation de mes compagnons, et je devine qu’aucun d’entre eux n’aura le courage de faire ce qui doit être fait. Je sais aussi qu’il m’appartient de clore ce chapitre, et de tenir la promesse que j’ai faite à Vigilante, bien que nul hormis Moshibo-san n’en ait été le témoin. Aussi, sans un mot, je m’empare du lourd ono qui avait donné son nom à la chef des ronin tombée sous les coups d’Aiko-sama, et, pour la dernière fois, je descends dans la pièce où se sont déroulés tant de forfaits abominables. La jarre est toujours là - personne, bien sûr, n’a osé y toucher. Résolument, j’empoigne les longs cheveux emmêlés, noirs et froids comme des algues, attachés au croisillon, et je tire. Emergeant du liquide, la tête de la marchande apparaît, avec ces yeux hallucinés à l’expression indicible ; ses lèvres s’entrouvrent, mais je ne veux pas lire ce qu’elles me disent.
Je pose la tête sur le sol, à côté des branchages, la face vers la cloison ; puis je me carre, soulève la lourde hache, et l’abats de toutes mes forces. Sous l’impact massif du fer, la boite crânienne éclate comme un fruit trop mûr. Je lâche l’ono éclaboussé de sanies, vais chercher la lanterne laissée à l’entrée, et d’un geste vif la projette sur le tas de bois. Elle éclate, et l’huile enflammée se répand sur les branches. Avant de quitter les lieux, je me retourne une dernière fois, et je vois les cheveux épars, l’humeur sombre qui se répand au sol, noirs contre les flammes qui crépitent derrière. Si cela ne suffit pas à ce que l’esprit de la marchande quitte ces pauvres restes de son corps, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus.... A mon arrivée sur la berge, Yoshiro-sama m’adresse un signe de la tête alors que Moshibo-san appelle les kami du feu à venir se repaître du vaisseau qui a été le témoin de ces infamies. Je contemple les flammes qui montent, leur crépitement curieusement sonore dans la quiétude du petit matin, et un haiku me vient, qui est un vœu, et une prière.
Sombres maléfices
Flammes purificatrices
Ame délivrée
Notre retour à Ryoko Owari, pour triomphant qu’il fût, ne signifiait pas encore tout à fait la fin de cette affaire : il nous fallait encore investiguer la demeure de Seiryoku. Juste avant notre arrivée en ville, Musashi-sama a annoncé son intention de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu, et Aiko-sama nous a informé de son désir de faire de même. Après avoir traversé le village des tanneurs, où la tête de l’oni a fait sensation, nous nous sommes donc séparés à la porte de la ville : le Dragon et la Lionne ont pris le chemin du temple de la Déesse Soleil, Colombe et les gardes-tonnerre ont emmené les prisonniers vers l’Hôtel de Ville et la prison, enfin Yoshiro-sama, Aki-sama, Moshibo-san et moi-même nous sommes dirigés vers la résidence de Soshi Seiryoku sous le crachin qui agrémentait l’aube blafarde.
Les gardes à la porte du dragon nous ont confirmé que la demeure de Seiryoku a bien été isolée. En arrivant sur place, nous voyons que plusieurs corps dans la rue sont recouverts. L’officier qui commande le détachement nous informe que, conformément à nos ordres, une quinzaine d’hommes encercle les lieux. Lorsque le gouverneur les a envoyés sur place, et qu’ils ont ordonné aux habitants de sortir, quelques samurai Soshi se sont opposés à la manœuvre et ont dû être éliminés. Le reste des résidents a été évacué ; ses troupes n’ont pénétré que dans les premières pièces avant de se retirer en nous attendant. J’ai donc donné l’ordre au capitaine et à deux de ses hommes de nous suivre, et aux autres de redoubler de vigilance. Je n’ose prendre plus de gardes avec nous car déjà, douze hommes me semblent bien peu pour veiller à ce que personne ne s’échappe d’une demeure de cette taille. Lorsque j’ai posé une question à ce sujet, l’officier m’a répondu que les troubles en ville ne permettent pas au gouverneur de détacher plus de soldats pour notre tâche. Il ne ment pas, mais je crois aussi que Hyobu-sama ne souhaite sans doute pas s’aliéner outre mesure la famille Soshi, même si en l’occurrence aucun doute ne subsiste quant à la culpabilité de la shugenja.
Le silence qui règne ici est étrange, comme si nous avions changé de monde. Les bruits des activités de la cité qui nous entoure sont arrêtés par les murs, mais c’est plus que cela ; je croirais presque entendre l’écho des serviteurs et des gardes que Yoshiro-sama avait rencontrés lorsqu’il avait apporté à Seiryoku sa convocation au tribunal. Petit à petit, nous visitons les lieux, d’abord les parties extérieures, réservées aux serviteurs et aux gardes, puis nous traversons la cour pour accéder au cœur de la propriété. Apparemment, il n’y a vraiment personne à l’intérieur. Nous finissons par arriver en plein centre du bâtiment, ce qui doit être le sanctuaire de Seiryoku : une large pièce, dépourvue d’ouverture sur l’extérieur à l’exception d’une porte en bois – fermée par une serrure ! – sur laquelle le mon de la famille Soshi a été gravé. Les murs sont constitués de poutres épaisses, contrairement aux cloisons rencontrées ailleurs. En s’approchant, Moshibo-san nous alerte soudain : il a détecté la présence de magie, qui doit être sur la porte ou proche de celle-ci, mais à l’intérieur de la pièce. J’aurais tendance à penser qu’il s’agit de quelque chose de similaire à ce que nous avons rencontré sur la barge, mais Moshibo-san ne peut ni confirmer ni infirmer cette hypothèse. Pendant que nous discutons des risques encourus si nous ouvrons la porte en force, Aki-sama s’est approché d’une armure qui repose sur un mannequin. Il examine celle-ci avec attention, soulève le casque, et revient triomphalement vers nous une clef à la main. Celle-ci s’insère parfaitement dans la serrure, mais cela ne résout pas vraiment le problème. Finalement le Crabe s’empare du naginata d’un des gardes, accroche une lanterne à son extrémité, ouvre la porte et, restant sur le seuil, avance la lanterne pour éclairer l’intérieur.
Rien ne se passe et Aki-sama nous annonce qu’il ne voit rien de spécial : un autel semble se trouver au fond, des paravents sur la droite, et des étagères couvertes de rouleaux sur la gauche. Yoshiro-sama s’avance à son tour mais ne distingue pas de détail supplémentaire. Je jette un coup d’œil à mon tour ; alors que je m’apprête à me retirer, une ombre curieuse attire mon regard. Pendant un instant, je me demande pourquoi mon attention s’est fixée là. Soudain je comprends : l’ombre est positionnée sur le sol comme si la lumière venait de la direction du mur de gauche, éclairant une silhouette dissimulée derrière les étagères, et non de la lanterne suspendue.
Je me recule d’un pas et murmure mes observations à mes compagnons. Yoshiro-sama s’avance à nouveau dans l’encadrement de la porte, puis dégaine son wakizashi et le projette en direction de l’ombre suspecte. L’arme n’atteint pas sa cible, terminant sa course au milieu des rouleaux qui sont projetés au sol, mais l’ombre traverse brusquement la pièce et disparaît en direction des paravents : nous n’avons vu aucune forme humaine qui aurait pu la projeter ! Nous sommes indécis quant à ce que nous devons faire. Moshibo-san prend à son tour place dans l’embrasure et, un parchemin à la main, murmure une prière qui déclenche un tourbillon d’air familier. Tout vole dans la pièce, y compris les paravents qui nous masquaient une partie des lieux. Nous ne voyons toujours personne, mais Aki-sama nous dit qu’il a eu l’impression de voir quelque chose se glisser sous l’un des paravents qui pourtant repose maintenant au sol ! Nous hésitons : quelle nouvelle horreur la maho tsukai a-t-elle bien pu abandonner dans son antre ? De plus, nous n’avons toujours pas résolu le problème de la magie qui nous retient d’entrer. Moshibo-san a bien perçu que quelque chose était dissimulée sur le mur derrière la porte, sans que nous puissions identifier ce dont il s’agit. Comme aucune autre solution ne nous vient à l’esprit, Moshibo-san finit par invoquer un kami de l’air et, lui confiant un morceau de coton trempé dans un seau d’eau qu’un des gardes est allé chercher, lui ordonne d’effacer toute inscription qu’il pourra trouver à cet endroit. L’esprit s’exécute, revenant plusieurs fois pour prendre de nouvelles éponges, et au bout d’un moment disparaît. Moshibo-san se tourne alors vers nous, et nous annonce qu’il ne sent plus de magie : de nouveau, il semble que les symboles employés aient été peints, et non gravés.
La lanterne est redonnée à l’un des gardes, et tous trois restent dans l’antichambre pour prévenir la sortie de quiconque serait à l’intérieur et chercherait à s’enfuir. Aki-sama entre tranquillement dans la pièce, puis soudainement prend son élan et saute à pieds joints sur le paravent sous lequel l’ombre aurait disparu. Yoshiro-sama et moi-même, l’arme au clair, l’avons suivi d’un pas plus mesuré. Aucune cache secrète ne se révèle, le bushi en armure lourde crève le paravent et ne bouge pas. Brusquement, une ombre jaillit de sous le paravent ; l’épée de Yoshiro-sama fend l’air au-dessus d’elle, mais n’a pas plus d’effet que le coup que je porte au sol là où se dessine la silhouette. Celle-ci, zigzagant, se dirige à vive allure vers l’entrée, dessinant les formes que pourrait projeter un homme dans sa course. Alors qu’Aki-sama se retourne vers nous, Yoshiro-sama se précipite derrière moi à la poursuite de cette chose immatérielle qui échappe au bo de Moshibo-san qui nous avait suivi, sort de la pièce, puis se dirige vers une issue en ne tenant aucun compte du coup que lui porte l’officier de la garde-tonnerre devant ses hommes médusés. Derrière moi, j’entends Yoshiro-sama exiger sa lanterne du garde qui la portait, puis ses pas qui me suivent de près tandis que j’essaie de ne pas perdre l’ombre qui s’évade. Notre cavalcade nous entraîne à travers la demeure et, alors que nous perdons du terrain, Yoshiro-sama lance sa lanterne qui s’écrase sur l’ombre qui va disparaître. Sous nos yeux écarquillés, elle semble alors se rouler au sol comme un homme embrasé, puis se dissiper dans l’air. Nous examinons les lieux pendant plusieurs minutes, mais nous ne trouvons aucune trace de quoi que ce soit !
Intrigués et un peu mal à l’aise, nous retournons à l’étage et informons ceux qui y sont restés de l’issue de notre poursuite. Nos compagnons se sont procuré une nouvelle lanterne et ont commencé à examiner les lieux ; les gardes sont restés déployés autour de l’entrée. Moshibo-san a commencé à ramasser les parchemins qui ont volé à travers toute la pièce sous l’effet de la bourrasque qu’il a déclenchée plus tôt. Les lieux semblent typiques de ceux qu’un shugenja utiliserait pour y travailler. L’autel au fond semble être dédié aux ancêtres familiaux. Maintenant que nous pouvons examiner les lieux à loisir, nous constatons qu’un coffre est posé dans un coin, et Moshibo-san nous prévient qu’il discerne une magie inconnue à l’intérieur. Après avoir rassemblé tous les rouleaux et les avoir déposés auprès des gardes, Aki-sama ouvre le coffre, tandis que nous nous tenons à distance. Une nouvelle ombre, beaucoup plus petite que la précédente, s’échappe et cherche à sortir. Sans hésiter, le bushi projette sa lanterne sur la créature qui, comme la précédente, s’évanouit sous l’effet des flammes. A l’intérieur du meuble, de nouveaux parchemins et une fiole de verre. Les rouleaux n’ont pas grand sens à mes yeux dans l’ensemble : il s’agit probablement de textes de prières que seul un shugenja peut utiliser, ou de choses plus sombres ; seul Moshibo-san parmi nous pourra nous le dire. Aki-sama, qui s’était saisi de la fiole, me la tend. Après un long examen visuel, je l’entrouvre et renifle prudemment ; tout me porte à penser qu’il s’agit d’un poison violent mais qui doit être ingéré. Aki-sama, curieux, renifle à son tour mais, suivant mes conseils, évite tout de même d’aspirer à pleins poumons, et me redonne sans mot dire l’objet. Je le rebouche soigneusement et le glisse dans ma manche. Alors que je continue d’examiner soigneusement les lieux en compagnie d’Aki-sama et de Moshibo-san, Yoshiro-sama s’est isolé dans une pièce voisine, avec les parchemins initialement éparpillés dans la pièce, afin de se faire une idée de leur teneur et de leur valeur. Par précaution, je les ai comptés avant qu’il disparaisse avec eux.
Nous n’avons rien trouvé de plus : aucune cavité ou cache secrète n’a été découverte. Yoshiro-sama nous informe que si les papiers peuvent avoir une certaine valeur politique, et peuvent peut-être nous donner une idée des personnes liées au réseau de Seiryoku, leur intérêt juridique paraît faible sinon inexistant. Les autres parchemins sont entassés dans le coffre et Moshibo-san ordonne aux deux gardes de le porter chez lui où de longues recherches seront nécessaires pour déterminer leur contenu exact. Nous les suivons tous les trois vers la sortie, aucune trace de la maho ou de son usage n’a été décelée quoique l’affaire des ombres nous laisse perplexes.
Nous avons traversé la cour et nous allons quitter les lieux quand soudain je m’arrête et me retourne en fronçant les sourcils. Je ne saurai l’expliquer, mais quelque chose me chiffonne. Mes compagnons stoppent et me regardent, interrogateurs. Je scrute lentement la cour, puis la façade du bâtiment intérieur. Je m’apprête à bannir le sentiment de mes pensées quand un détail à la périphérie de ma vision me pousse à tourner la tête et à examiner attentivement une fenêtre à l’étage. Après un instant, je me tourne vers Yoshiro-sama et l’interpelle : le shoji placé devant la fenêtre semble déchiré dans un coin, et je serai prêt à jurer qu’il ne l’était pas quand nous sommes arrivés. Le magistrat Grue ne semble pas complètement convaincu, mais me fait confiance : nous remontons donc tous, à l’exception d’Aki-sama qui éprouve le besoin de jeter un œil dans certaines pièces du rez-de-chaussée ; il grommelle indistinctement et semble désappointé pour une raison qui m’échappe. Lorsque nous arrivons sur place, nous avons la confirmation que le papier de soie huilée du panneau qui protège des intempéries le couloir a bien été percé, comme si un doigt l’avait forcé. Je fais glisser le panneau ; une étude de plusieurs minutes finit par me révéler deux traces presque imperceptibles sous la fenêtre, comme si deux petits pieds s’étaient posés là. De plus, un arbre dans la cour obstrue la vue vers l’extérieur, de sorte que les gardes que nous y avons laissés n’auraient pas pu observer quelqu’un qui se serait tenu à cet endroit.
Je suis sûr maintenant qu’une personne est venue nous épier pendant notre fouille. Un tour rapide des pièces nous révèle que l’espion a même dû pénétrer à l’intérieur après notre départ : certains coussins semblent avoir changé de place et, surtout, un autre shoji à l’arrière a été découpé à l’aide d’une lame très fine et repoussé légèrement vers l’intérieur. L’intrus pourrait même être encore ici, caché dans quelque recoin sombre. Nous appelons Aki-sama et lui demandons d’alerter les gardes à l’extérieur, puis nous nous déployons pour passer au peigne fin l’étage tandis que le Crabe s’éloigne de son pas pesant. Malgré tous nos efforts, nous repartirons bredouilles. Après coup, je me suis même demandé si cet espion n’avait pas eu l’audace de se faufiler à notre insu juste derrière Aki-sama. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un des ninja et l’effronterie de ces individus commence à sérieusement m’échauffer.
De retour à l’Hôtel de Ville, Aki-sama est resté dans la cour en compagnie des gardes-tonnerre tandis que Moshibo-san s’est retiré avec tous ces documents dans son bureau. Yoshiro-sama et moi-même étions en train de discuter de toutes les formalités qu’il allait falloir régler lorsque Musashi-sama est réapparu et m’a demandé s’il pourrait s’entretenir un instant avec moi. Le pli qui barre son front, pour moi qui le connaît bien, trahit son trouble. Je prie Yoshiro-sama de nous excuser et, tandis que ce dernier s’éloigne, je tourne mon attention vers Musashi-sama et le suit vers son bureau.
Là, nous retrouvons Aiko-sama, qui paraît également soucieuse, et le Dragon m’explique son problème. Ses paroles répondent d’ailleurs justement aux interrogations que j’avais concernant l’attitude de l’oni sur la barge à son égard. Musashi-sama m’informe que les prêtres du temple d’Amaterasu, qu’il est allé voir et qui l’ont examiné, lui ont confirmé qu’il avait été Souillé, et que la lame qui lui avait été offerte par Kaiu Shinya était Souillée, et susceptible de transférer cette Souillure à son porteur ! Mes deux collègues veulent connaître mon opinion sur l’aspect juridique de l’interrogatoire et de l’éventuelle arrestation du forgeron Crabe.
Parler de mon choc est peu dire. Après avoir rallié mes esprits, je considérai la question du point de vue du droit. Divers arguments me venaient à l’esprit, mais j’ai fini par leur répondre que, pour être certain de n’avoir aucune contestation, l’autorisation du gouverneur, ou de sa représentante, en l’occurrence Osako-san, serait nécessaire s’ils voulaient arrêter le forgeron et le soumettre à la question. Par ailleurs, j’ai ajouté qu’ils devraient consulter Aki-sama : à l’heure actuelle, et en particulier vu sa position de capitaine de la police militaire du Crabe, il était probablement hiérarchiquement le plus élevé de son Clan à Ryoko Owari ; comme rien ne permet d’assurer que Shinya-san ait volontairement causé un tort quelconque, ne pas obtenir son accord avant d’agir pourrait être pris comme une insulte.
Mon conseil a été suivi et Aki-sama a été invité à nous rejoindre. Comme je m’y attendais un peu, le Crabe a refusé de considérer Shinya-san coupable sans plus de preuve. Il serait sans doute possible de passer outre à ses objections, mais cela ne me semble pas judicieux. Bientôt, à la demande d’Aki-sama et devant l’obstination compréhensible de Musashi-sama, Yoshiro-sama nous a à son tour rejoint. La discussion qui s’ensuit est houleuse, et la fatigue commune, puisque personne n’a pu prendre de repos depuis hier matin, rend les tempéraments… volatiles. Une bonne heure est nécessaire avant qu’un consensus soit atteint : Shinya-san sera convoqué et Aki-sama lui exposera la situation, puis Yoshiro-sama mènera l’interrogatoire ; les autres n’interviendront que pour obtenir des compléments d’information, et un messager est envoyé pour demander à Moshibo-san de nous rejoindre, sa seule présence, et les pouvoirs qu’il représente, pouvant s’avérer suffisante pour conduire un suspect à avouer.
Nous voici donc installés dans une des salles d’audience de l’Hôtel de Ville. Deux gardes-tonnerre sont placés en sentinelle à l’extérieur. Yoshiro-sama est assis entre Musashi-sama et Aiko-sama sur le dais ; tous ont un air grave, mais je sens bien la colère du Dragon, et celle de la Lionne n’est jamais bien loin de la surface. Aki-sama, sur la droite, est clairement prêt à tout faire pour soutenir son frère de Clan. Moshibo-san, un peu irrité d’avoir été tiré de son repos, mais également horrifié de ce qui est arrivé à Musashi-sama, est assis à ma droite, en face du bushi Crabe.
Bientôt, un des gardes fait glisser le shoji à l’entrée, laisse entrer Shinya-san, puis referme promptement le panneau. Le forgeron nous salue nerveusement, puis s’assied en face du dais à l’invite de Yoshiro-sama. D’une voix bourrue, Aki-sama lui résume très directement et concisément le problème puis laisse la parole au magistrat Grue. Bien que cela soit d’une certaine façon incivil, il commence par lui demander de nous conter les circonstances qui ont conduit le forgeron à venir s’installer à Ryoko Owari, les circonstances qui ont provoqué sa Souillure. Shinya-san, très nerveux et apparemment gêné, nous raconte que lors d’une sortie dans l’Outremonde, la patrouille à laquelle il participait a été attaquée, et que lui seul a survécu. Un ogre l’aurait gravement blessé et il aurait erré plusieurs jours avant de rejoindre, délirant, le Mur. Là, devant l’infection qui avait gagné sa jambe, les chirurgiens n’ont eu d’autre choix que de l’amputer. Il a survécu, mais à la suite de cela, il lui a été conseillé de se tenir à l’écart de la frontière. Comme de plus il ressentait une sorte de remord à avoir été le seul survivant, il a demandé et obtenu la permission de venir pratiquer son art ici. Le forgeron est très nerveux, un tic chronique agite le coin de sa bouche, et sa pomme d’Adam ne cesse de se mouvoir, comme s’il avalait sans arrêt sa salive. Il nous paraît clair qu’il cherche à éluder certains points mais il est difficile de déterminer s’il nous ment. Les questions s’orientent alors plus sur l’identité des shugenja qui l’ont examiné et qui suivent l’évolution de son cas. Quand il avoue qu’il n’a pas déclaré son état à un prêtre local – Musashi-sama avait déjà posé la question au temple d’Amaterasu – en prétextant qu’aucun des shugenja locaux n’a les talents nécessaires, et qu’il retourne soi-disant tous les ans se faire examiner en territoire Crabe, son cas ne s’améliore pas à nos yeux. Mais ceci ne suffit pas à établir sans ambiguïté une quelconque culpabilité. Yoshiro-sama cherche ensuite à savoir quelles sont les armes forgées par lui dont il est particulièrement fier, et à qui elles ont pu être offertes. Là, Shinya-san semble plus animé et une sorte de lueur brille dans ses yeux ; bien qu’il prétende modestement n’être qu’un humble artisan, c’est sa fierté et peut-être un plaisir pervers qui s’expriment quand il nous annonce avoir eu l’honneur de fournir un wakizashi à Jocho-sama, et un katana à Sukemara-san. Voilà qui va requérir de notre part une bonne dose de diplomatie ; Yoshiro-sama sera tout désigné pour s’adresser à Sukemara-san, mais qui pourrons-nous envoyer annoncer les faits au fils du gouverneur ? Aiko-sama ? Mais cette décision devra attendre un peu.
Les questions continuent à fuser, mais il est clair que l’interrogatoire s’enlise. Finalement, Aiko-sama n’y tient plus ; profitant d’un instant de silence entre la dernière réponse de Shinya-san et la question à venir de Yoshiro-sama, elle jette sèchement :
« Soyons brefs : avez-vous volontairement fait cadeau à l’honorable magistrat Mirumoto Musashi d’une lame Souillée ? »
Le forgeron écarquille les yeux, commence à parler, bégaie quelques mots incompréhensibles, puis se reprend :
« Honorable magistrat, je vous assure que je ne suis qu’un humble artisan, pourquoi ferai-je une pareille chose ? J’ai toujours servi mon Clan avec honneur, je ne peux pas croire que vous mettiez ainsi en doute ma sincérité. »
Il semble se reprendre, et s’indigner, même si, depuis le début de cet entretien, quelque chose sonne faux en lui. Aki-sama aussi s’est redressé, et je crains qu’une querelle éclate entre lui et la Lionne mais il se contente de lui jeter un regard noir. De leur côté, Aiko-sama et Musashi-sama semblent eux aussi irrités. Le silence qui s’installe est chargé de tension. Aki-sama ouvre la bouche. Avant qu’il puisse s’exprimer, je me décide à intervenir, et je m’adresse d’une voix douce au forgeron :
« Shinya-san, avant qu’Aki-sama ne vous raccompagne, accepteriez-vous de faire un geste simple devant nous ? »
Mes compagnons, tout comme le forgeron, se tournent vers moi, de toute évidence légèrement surpris. Après un instant de réflexion, Shinya-san acquiesce. Je me lève alors et m’incline devant la Lionne, fixant le bijou de jade qu’elle porte au poignet :
« Aiko-sama, auriez-vous l’obligeance de me prêter votre bracelet, s’il vous plaît ? »
La Lionne me fixe droit dans les yeux, hoche la tête, retire le bijou et me le tend en silence. Je me retourne alors vers le forgeron et dépose l’objet devant lui en lui disant :
« Voudriez-vous prendre en main ce bijou, s’il vous plaît, Shinya-san ? »
Je me tiens juste à la droite de l’armurier et je le regarde tandis qu’il fixe sans un mot le bracelet. Il commence à tendre la main vers ce dernier en se raclant la gorge, et soudain tout s’emballe. Comme dans un ralenti, il tourne sa face vers moi ; ses joues sont gonflées… et il me crache au visage. Surpris, j’ai un mouvement de recul mais lorsque sa salive atteint mon visage, mon monde se dissout dans la douleur et je m’effondre avec un cri…
Lorsque je reviens à moi, je suis aveugle et je dois maîtriser ma panique. Une sensation de brûlure couvre mon visage. Au bout d’un moment, je me calme et je porte mes mains à mes yeux. Des compresses couvrent mon visage et une bande entoure ma tête : c’est elle qui coupe ma vision, mais je sens bien que mes yeux ont eux aussi été touchés. Un bruit, je tourne la tête et me redresse. La personne qui s’adresse à moi se présente comme un shugenja du temple d’Amaterasu. Il m’informe que les autres magistrats m’ont fait conduire il y a peu de temps au temple, mais que sans la présence de Moshibo-san sur les lieux de l’attaque, j’aurai perdu la vue. Je ne peux réprimer un frisson : sans mes yeux, que serai-je ? ‘Rien’ est la seule réponse qui se présente à mon esprit. La voix du shugenja me rappelle à la réalité. Il m’informe que mon visage restera marqué, mais que ma vue ne devrait pas être altérée, sauf dans les deux à trois prochains jours, pendant lesquels il me conseille de protéger mes yeux du soleil et de porter les compresses d’herbes qu’il me fournira. Il ajoute que je peux maintenant quitter le temple, les magistrats ayant fait prévenir mon valet, Kage, pour qu’il puisse s’occuper de moi. Deux gardes sont aussi dans une chambre voisine afin de m’escorter.
Lorsqu’il se tait, je prends une profonde inspiration, puis je le remercie et lui demande poliment de m’envoyer mon serviteur. Sans plus de façons, je sens qu’il s’incline devant moi, et qu’il s’éclipse. Peu de temps après, Kage pénètre dans la chambre en silence.
« Bonjour, maître, que souhaitez-vous de moi ? », me demande-t-il. Sa voix trahit son inquiétude, aussi je lui souris avant de lui demander de me conduire auprès des gardes qui patientent à côté. Sans un mot, il prend ma main, la pose sur son épaule et me mène dans une pièce voisine. Les bruits qui parviennent à mes oreilles m’indiquent qu’ils s’inclinent devant moi, puis l’un d’eux s’enquiert poliment de ma santé. Je les rassure – je ne doute pas que mes paroles reviendront aux oreilles du gouverneur. Ensuite, je leur ordonne de m’accompagner à l’Hôtel de Ville. Je sais que je devrais rentrer me reposer, mais je dois absolument savoir ce qui s’est passé. Même la douleur n’a pas fait taire ma soif de savoir.
Le trajet est difficile pour moi, je n’avais jamais imaginé que la cécité pouvait s’avérer un tel handicap : je trébuche sur le moindre obstacle non signalé, et je suis assez désorienté par l’absence de repères visuels. Les bruits et les voix autour de moi assument une proportion nouvelle…
Quand nous atteignons enfin le tribunal, je suis très vite amené en présence de Yoshiro-sama. Ce dernier, après s’être enquis de mon état, me raconte les événements que j’ai manqués :
« Sitôt après avoir commis son outrage sur vous, alors même que vous vous effondriez, le forgeron s’est redressé et enfui vers la porte. J’ai crié pour alerter les gardes alors que nos collègues bondissaient à la poursuite du Crabe, Musashi-san et Aiko-san tirant leurs épées. Alors que Shinya s’approchait de la sortie, ses bras… ses jambes… tout son corps en fait, ont semblé s’allonger. Il allait clairement défoncer le shoji quand Aki-san l’a rejoint et lui a asséné un terrible coup de poing sur la nuque. Le forgeron a commencé à s’effondrer. Musashi-san l’a alors atteint et frappé à deux reprises. Au second coup, qui l’a fendu de l’omoplate à l’estomac, un ichor verdâtre a giclé, et le corps a poursuivi sa course à travers le shoji pour s’effondrer devant les gardes. Alors que nous contemplions tous le cadavre, ce dernier s’est recroquevillé, puis il a paru se dissoudre. Lorsque ceci s’est achevé, il ne restait devant nous qu’une espèce d’araignée géante, morte, à nos pieds. Comme vous devez déjà le savoir, Moshibo-san s’était immédiatement penché sur vous pour vous prodiguer des soins. »
Après ce récit, il se tait, comme pour me laisser le digérer. Je finis par briser le silence et lui demander ce qui a été fait en ce qui concerne son épouse, son échoppe et les lames infectées qu’il aurait forgées et offertes. Yoshiro-sama pousse un léger soupir avant de reprendre, gardant sa voix la plus neutre possible malgré les horreurs qu’il doit encore me relater :
« Après avoir obtenu en urgence un palanquin, Moshibo-san vous a accompagné au temple d’Amaterasu, escorté par Aki-san. Pendant ce temps, nous nous sommes dirigés vers la demeure de Kaiu Shinya, ou plutôt de la créature qui l’avait remplacé. La boutique a été placée sous séquestre et ses comptes saisis, l’assistant heimin du forgeron a été arrêté, et Sakyo-san nous a reçus. Lui expliquer la situation a été… pénible, mais elle est apparue un peu soulagée. Je suis certain qu’elle n’était pas au courant de la nature de son époux. De toute manière, après avoir répondu à nos questions, elle nous a priés de bien vouloir informer sa famille, et nous a demandé l’autorisation de pouvoir se retirer.
Comme vous le savez, elle était enceinte et… son terme était proche. Musashi-san et moi-même… craignions les conséquences de l’acte qu’elle envisageait. Devant l’insistance d’Aiko-san, nous avons accepté de la laisser rejoindre sa chambre. Musashi-san est descendu pour surveiller la fenêtre. Un bruit de… J’ai bientôt entendu un bruit, comme celui d’un corps qui tomberait au sol. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, Sakyo-san gisait baignant dans son sang. Elle avait fait jigai.
Pendant que les eta que nous avions envoyé chercher arrivaient, nous avons inspecté plus en détail les lieux. Dans un coin du grenier, les restes d’une grande… d’une grande toile d’araignée pendaient. Enfin, au sous-sol, des lattes avaient été soulevées, découvrant la terre sur une surface voisine de celle d’une tombe. Nous pensons que la créature envisageait d’y faire disparaître la jeune femme, sans doute après la naissance.
Quand les eta sont arrivés, Aiko-san est partie interroger l’employé de la forge. Avec Musashi-san, nous avons suivi la charrette emportant le corps. Au village des tanneurs, nous avons donné l’ordre de procéder à la crémation. On nous a… expliqué que la cour était utilisée seulement par les eta qui avaient les moyens de payer pour le bois du bûcher. Nous avons malgré tout exigé que le combustible soit rassemblé au plus vite.
Alors que les eta entassaient les bûches, nous avons perçu des mouvements sous la couverture qui couvrait le corps. Nous avons dégainé alors que les tanneurs s’enfuyaient. Un nouveau-né… ce qui ressemblait à un nouveau-né du moins, est tombé au sol à l’arrière de la charrette. Musashi-san l’a pourfendu… Nous avons réussi à faire revenir les eta. Ils ont entassé du bois sur place et nous sommes restés sur place pour nous assurer que cette chose était bien détruite.
Les questions posées au heimin qui assistait la créature ne nous ont rien appris de plus.
Je verrai bientôt Sukemara-san, et je devrais pouvoir régler ce problème.
Nous sommes aussi persuadés que le wakizashi décrit par le forgeron est régulièrement porté par Jocho-sama. »
Yoshiro-sama s’est alors tu à nouveau, respirant profondément. Nous sommes tous les deux restés silencieux pendant plusieurs minutes, perdus dans nos pensées. Quand Yoshiro-sama a repris la parole, son ton est à nouveau composé, neutre comme pendant sa récitation des événements récents, mais d’une neutralité qui ne me donne pas l’effet de résulter de sa volonté de se distancier des faits qu’il raconte :
« Hyobu-sama et Jocho-sama m’ont informé de leur intention d’être présents tous les deux pour la cérémonie de remerciement, tout à l’heure. Il est de mon devoir de féliciter toutes les personnes qui nous ont permis de mettre hors d’état de nuire la maho tsukai Seiryoku. J’espère que votre état vous permettra d’être avec nous, Katsume-san. Nous commencerons juste avant le repas de la mi-journée. »
J’ai acquiescé gravement et l’ai assuré que je serai là, que les shugenja m’ont simplement conseillé de me reposer et d’éviter les lumières vives pour les prochains jours. Il m’a alors accordé la permission de me retirer et je suis allé méditer dans mon bureau en attendant le début de la cérémonie.
A ma demande, Kage est resté juste derrière moi lorsque je me suis installé dans la cour ; sa tâche était de me décrire ce que je ne pouvais voir de mes propres yeux. Des estrades avaient été installées dans la cour de l’Hôtel de Ville ; Yoshiro-sama était assis au centre du podium central, avec les autres magistrats à sa droite et à sa gauche. Le gouverneur et son fils étaient sur notre droite avec leurs yojimbo, comme nous assis sous des ombrelles. Fait intéressant à noter, Jocho-sama ne semblait pas porter le wakizashi que nous lui avions vu récemment, preuve que certaines nouvelles s’étaient, je l’espère, propagées jusqu’à lui. J’ose penser qu’il aura pris les précautions qui s’imposent au sujet de cette arme. Baranato-sama, Yoriko-sama et les gardes-tonnerre qui nous ont accompagnés lors de notre expédition le long de la rivière se tenaient face à nous.
Quand tous furent arrivés et se furent installés, Yoshiro-sama a commencé son discours :
« Depuis plusieurs mois, des preuves évidentes de violation des lois impériales dans Ryoko Owari Toshi par des individus sans honneur se sont manifestées aux yeux des magistrats d’Emeraude et de ceux qui les servent. Nos enquêtes n’ont progressé que grâce aux efforts de tous : la droiture et l’honneur qui guident Musashi-san nous ont montrés à tous la voie ; le sens du devoir et l’impartialité d’Aiko-san nous ont permis de ne pas nous égarer, tandis que l’honnêteté et la miséricorde de Moshibo-san garantissaient la justesse des sanctions infligées aux criminels ; l’œil et l’esprit acérés de Katsume-san nous ont assurés de réussir à percer les brumes des artifices déployés pour nous distraire et la force et la détermination du capitaine de la police militaire du Clan du Crabe Aki-san ont eu raison des nombreux obstacles jetés sur notre chemin.
Récemment, des indices des activités d’un dangereux maho tsukai ont fait surface. Nos recherches ont mis en lumière que cet individu était secondé par des personnes sans scrupule. Nos soupçons se sont précisés et nous avons repéré que ces criminels occupaient une barge amarrée en amont sur la rivière de l’or.
Je suis heureux de pouvoir dire aujourd’hui que ces bandits ne menaceront plus jamais la sécurité de l’Empire. Si nous pouvons annoncer un tel résultat, nous le devons certes au travail de la magistrature impériale, mais aussi de ceux qui ont aidé et secondé les honorables juges dans leur action. »
A l’appel de leurs noms et à l’énonciation de leurs actes, les samurai félicités se sont un à un approchés et inclinés devant le magistrat Grue tandis que ce dernier clamait d’une voix claire :
« Ikoma Yoriko-san, sans vous, nulle surprise n’aurait été permise, et votre maîtrise de l’arc et de l’épée a été cruciale dans l’élimination de la sorcière et du démon qu’elle avait appelé. Puissent les Fortunes toujours guider votre bras !
Ide Baranato-sama, votre assistance et vos conseils nous ont assurés de pouvoir vaincre la maho tsukai, et nous sommes tous honorés par l’aide que vous nous avez offerte dans cette délicate et dangereuse opération. Votre sens de la justice et du devoir constitue un exemple pour tous.
Lieutenant Shosuro Sadatake-san, vous, et tous vos hommes, avez apporté votre concours à l’élimination et à l’arrestation d’une dangereuse maho tsukai et de ses complices. Votre obéissance et votre détermination ont conduit à l’éradication d’un grave danger pour l’Empire et vous font honneur, à vous et à vos ancêtres. Puissiez-vous tous toujours faire preuve d’un tel courage et d’une telle abnégation. »
Puis, s’inclinant en direction de Hyobu-sama et de Jocho-sama :
« Gouverneur-sama, Commandant-sama, nous vous sommes reconnaissants de nous avoir prêté votre concours et d’avoir mis à notre disposition ces hommes qui sont un crédit à votre maison et à votre charge. »
Après une courte pause, Yoshiro-sama s’est alors adressé à tous :
« La sûreté de l’Empire et la sécurité de ses citoyens sont une tâche de tous les instants, et seule la volonté et le courage sans faille des hommes d’honneur qui servent le Fils du Ciel les garantissent. Nous avons été honorés aujourd’hui que de tels hommes existent à Ryoko Owari Toshi, et qu’ils nous apportent leur concours. Puissent les Fortunes et les kami toujours accorder à l’Empire de tels serviteurs. »
Alors que nous nous retirons à la suite du gouverneur et de sa suite, je ne peux m’empêcher de trouver les paroles de Yoshiro-sama quelque peu pompeuses. A sa décharge, tous les discours me font cet effet et je ne suis pas en ce jour au mieux de ma forme, donc je lui fais peut-être une injustice. Sa maîtrise de la rhétorique ne fait aucun doute, et l’assemblée a semblé satisfaite par les sentiments exprimés. Je sais que Crevette-san a préféré rester discret une nouvelle fois, mais maintenant à deux reprises nos actions n’auraient pu être menées à bien sans son assistance ; il faudra que je lui exprime notre reconnaissance en privé à la première opportunité.
Je me suis excusé auprès des autres magistrats avant de rentrer prendre un peu de repos à notre résidence. Je sais qu’Aiko-sama et Yoshiro-sama envisagent de confier en priorité à Pitoyable le soin d’interroger le sectateur capturé. Lorsque la Lionne est passée en fin de matinée à la prison, ce dernier était encore inconscient, ou plus exactement il simulait cet état. Aiko-sama a informé le bourreau des questions auxquelles elle attend des réponses. La femme censée succéder à Vigilante fait aussi partie des criminels à interroger rapidement. Aiko-sama a une nouvelle fois signifié à Chihiro-san qu’elle le considérerait comme personnellement responsable de la santé de ces prisonniers tant qu’ils ne nous auront pas livré leurs témoignages. Espérons que ceci ne conduira pas à un nouvel incident…
Malgré ma fatigue, mon repos a été troublé par la douleur et les souvenirs de ces instants fatidiques où j’ai failli perdre la vue. Au début de la soirée, Kage m’a apporté un repas frugal. Lorsque je lui ai demandé s’il avait quoi que ce soit à me dire, il m’a informé que Odorant, et surtout Sandale, s’étaient enquis de mon état. Aussi lui ai-je donné l’ordre de les rassurer à ce propos. Il faudra que je veille demain à voir cette gamine moi-même pour la persuader qu’il s’agit bien de la vérité. Mon valet a ensuite procédé au remplacement des compresses que les prêtres d’Amaterasu m’ont conseillé de porter sur le visage et les yeux si je voulais garder le moins de séquelles possibles de cette agression. Après son départ, je me suis recouché.
Mon sommeil a continué d’être intermittent. Au milieu de la nuit, je me suis soudain réveillé en sentant un souffle froid sur mon visage, comme si le panneau fermant m’a fenêtre avait été ouvert et qu’un courant d’air nocturne frôlait mon visage. J’ai appelé Kage qui dort dans la petite pièce juste à côté de ma chambre puis, comme le froid que je ressentais s’intensifiait, j’ai finalement retiré le bandage qui entravait ma vue. Malgré la nuit et les picotements aux yeux, un rapide regard m’a permis de voir que ma fenêtre était toujours close. Immédiatement après toutefois, une forme blanchâtre, translucide, a commencé à se former devant moi ; malgré les circonstances, j’ai bientôt pu distinguer les traits de Seiryoku sur le… le fantôme, je ne vois pas d’autre terme pour décrire cette apparition. Le spectre a relevé la tête, comme s’il humait l’air, puis il s’est lentement tourné vers moi. Une sueur froide a mouillé mon dos tandis que ses mains se tendaient vers moi. J’ai bien pensé me saisir de mon katana ou du symbole de jade de ma fonction, mais j’étais un peu désorienté et l’un et l’autre étaient hors d’atteinte si je voulais éviter de tourner le dos au fantôme. Il se rapprochait sans bruit, flottant dans l’air. J’ai esquivé son toucher et cherché à m’éloigner, mais il a changé de direction et s’est de nouveau mu vers moi les mains en avant. J’ai reculé et j’ai déchiré le papier à l’entrée de mes appartements, trébuchant et essayant toujours de rester hors de portée. Des pas ont retenti dans mon dos. Assumant qu’il s’agissait de mon valet, accourant à l’appel de son nom, je lui ai lancé sans quitter du regard le spectre l’ordre d’aller chercher Moshibo-san, car un fantôme était présent. Aussitôt après, j’ai entendu les pas s’éloigner en courant alors que l’apparition continuait à se rapprocher. Je me suis alors dirigé d’un pas vif vers l’extrémité du corridor, jetant un ou deux coups d’œil vers mon poursuivant qui perdait du terrain. Après avoir tourné le coin sur la droite et m’être éloigné un peu, je me suis retourné et j’ai attendu. Comme le fantôme n’apparaissait pas, je me suis plaqué sur le mur droit et j’ai commencé à me rapprocher prudemment de mes appartements. J’étais pratiquement arrivé au coude du couloir quand j’ai soudain senti un froid intense dans mon dos. Je me suis jeté vers la cloison opposée avant de me retourner : deux bras blafards émergeaient déjà du mur que je venais de quitter et ils furent bientôt rejoints par le reste de la créature qui s’extirpa du bois comme s’il n’existait pas. Cette fois, j’ai tourné rapidement le coin du corridor puis je me suis mis à courir vers l’autre bout en priant de toutes mes forces mes ancêtres et les Fortunes de me soutenir et de m’aider. Alors que je m’apprêtais à tourner à gauche, un pressentiment m’a saisi et j’ai ralenti. Mais cela n’a pas été suffisant : alors que je jetais un œil par-delà le tournant, le fantôme a de nouveau surgi et s’est précipité sur moi. Cette fois, je n’ai pas réussi à lui échapper. Ces mains livides se sont enfoncées dans ma poitrine, le froid que j’avais ressenti à son approche a envahi mon corps, comme si je plongeais brutalement dans de l’eau glacée, et j’ai perdu conscience…
… J’étais ailleurs, comme prisonnier à l’intérieur du corps de Seiryoku, une Seiryoku plus jeune, fière et sûre d’elle alors qu’elle regardait un petit miroir portable avant de se redresser pour regarder une auberge dans la plaine, à la tombée de la nuit, entourée de bushi Soshi qui l’escortaient. Puis cette vision a disparu…
… J’étais toujours avec elle. Elle se réveillait, désorientée, dans le noir. Elle se relevait du sol froid où elle reposait ; quelques pas, et un mur de pierre qu’elle suivait en le touchant de la main. Elle constatait qu’elle était enfermée dans une oubliette mais, malgré sa frayeur et son incompréhension, la colère et la détermination la gagnaient : les kami auraient tôt fait de répondre à ses prières, elle serait bientôt libre et les coupables devraient répondre de leur outrage. Puis le noir…
… Elle est toujours dans cette prison. Mais cette fois le désespoir l’a gagnée : trois jours, et malgré toute ses connaissances et tous ses efforts, rien n’y a fait. Les kamis n’écoutent pas ses prières et personne ne s’est manifesté. A nouveau une dislocation…
… Elle est dans une autre chambre, à genoux. Une main brutale force sa tête sous l’eau malgré sa résistance. La torture dure maintenant depuis plusieurs heures mais aucun de ceux qui l’ont tirée de son trou n’a prononcé un seul mot. Alors qu’elle pense qu’elle ne pourra plus tenir, la main sur sa nuque la redresse. Elle aspire désespérément. Alors qu’elle pense avoir suffisamment repris son souffle pour demander à ses bourreaux ce qu’ils veulent, la pression revient et son visage est de nouveau submergé. Elle n’a reconnu personne, ses geôliers sont tous masqués…
Doucement, je reprends mes esprits. Mes yeux se brouillent lorsque je les rouvre, agressés par la lumière de la lanterne posée non loin de là. Malgré cela, je reconnais Moshibo-san penché sur moi qui dit d’une voix calme :
« Il revient à lui… Comment vous sentez-vous, Katsume-san ? »
Je me redresse lentement, portant ma main à mon visage pour essuyer les larmes qui coulent indépendamment de ma volonté et détournant la tête pour protéger mes yeux de la lumière qui les blesse. Après un moment, je lui ai répondu sur un ton moins assuré que d’habitude :
« Je vais bien… Maintenant, je vais bien… Le fantôme de Seiryoku était là, et il m’a assailli. »
Lorsque je lève mes yeux larmoyants vers lui, je constate que tous les magistrats sont présents ; Kage se tient derrière. Je sens leur nervosité : les doigts de Musashi-sama caressent sa tsuka et la main d’Aiko-sama a empoigné la sienne. Très vite, quand Yoshiro-sama s’adresse à moi, je comprends aussi qu’ils se demandent si je n’ai pas perdu l’esprit, même s’ils ne remettent pas ma parole directement en doute :
« Vous êtes certains qu’il s’agissait bien de l’esprit de Seiryoku, Katsume-san…
Personne d’autre n’a rien vu, et vos yeux sont blessés », ajoute-t-il comme pour se défendre de douter de moi.
Je le regarde en plissant imperceptiblement les yeux puis, avec le support de Moshibo-san, je me relève avant de m’exprimer à nouveau. Je confirme alors être bien certain de moi, et j’enchaîne en décrivant les visions que j’ai eues pendant ma période d’inconscience.
Le silence s’installe. Tous se regardent et me regardent, et leur malaise est visible. Comme personne ne semble vouloir commenter, je me tourne vers Aiko-sama et m’incline légèrement devant elle :
« Aiko-sama, il me semble que la personne la plus à même de m’apporter de l’aide dans ces circonstances est Senshi-san. Accepteriez-vous de solliciter demain matin une audience en mon nom auprès de l’honorable sodan senzo ? »
– Hai. Sitôt que Yoshiro-san et moi-même en aurons terminé avec Sukemara-san, je me rendrais chez elle », me répond-elle sans hésiter puis, s’adressant à la ronde, « l’incident semble clos pour le moment. Aucun d’entre nous n’a dormi la nuit dernière, et la journée a été mouvementée, je suggère donc que nous retournions tous à nos appartements et que nous essayions de prendre du repos. »
Son ton est définitif, aucun d’entre nous n’est enclin à contester. Après quelques courbettes, nous regagnons donc chacun nos chambres respectives. Kage m’a suivi. Il refait le bandage sur mes yeux puis, après s’être assuré que je ne souhaitais rien de plus, il m’a quitté. Recouché sur mon futon, sous la couverture de coton, le sommeil m’a longtemps éludé ; quand je l’ai enfin trouvé, des rêves bizarres et troublants l’ont agité, mais aucun souvenir clair ne m’en est resté. Juste quelques mots s’offrent à moi, maigre consolation :
Nocturne fantôme
L’étreinte de tes bras froids
Vision vengeresse