Page 2 sur 2
Publié : 07 sept. 2005, 11:46
par Kitsuki Katsume
Chapitre 15 – Une promotion et des décès en cascade
Mon sensei serait sans doute déçu : je suis encore perturbé en me levant par les implications de nos dernières informations. Quoi qu’il en ressorte, nous devons tous nous retrouver ce matin pour faire le point avant le départ de Moshibo-san pour Otosan Uchi. C’est en effet lui qui se charge ce mois-ci du rapport que nous devons faire au Champion d’Emeraude. Nous avons avancé dans notre lutte contre les trafiquants d’opium et c’est heureux, car nos autres enquêtes, en particulier celle sur le meurtre de Naritoki-sama, sont, elles, restées quasiment au point mort. Enfin, pas tout à fait, mais compte tenu de la décision que j’ai poussé mes collègues à prendre concernant Vive, il ne serait pas très sage de mentionner la façon dont nous avons résolu le cas « Kaze ». Nous avons donc décidé ensemble que le mieux serait de mettre en avant nos résultats contre le second cartel de l’opium que nous avons mis à bas. Bien que nous ne puissions maintenant salir la mémoire de Korechika-sama, il est clair aussi que nous ne pouvons éviter de mentionner sa mort. Par ailleurs, nous souhaitons aussi que Moshibo-san fasse part des mesures que nous comptons prendre afin de pouvoir sevrer les opiomanes : nous savons que Moshibo-san voudrait voir la superficie des terres alentours consacrées à la culture du pavot fortement réduite, mais une telle décision ne nous appartient pas. Comme Moshibo-san nous a expliqué que la seule manière de « guérir » les drogués, à sa connaissances, serait le sevrage, j’ai suggéré que nous pourrions utiliser les richesses confisquées aux trafiquants, et en particulier à Incisif, afin de subventionner la construction d’un temple dans les environs de la ville ; les moines sur place seraient chargés de veiller à ce que les opiomanes qui leur seraient confiés ne reçoivent plus ce poison durant le temps nécessaire pour leur en faire passer l’envie puis pour réapprendre à vivre normalement. Le temple d’Amaterasu semble le plus approprié pour mener à bien une telle opération du fait de sa proéminence dans la ville, toutefois nous devrons essayer d’obtenir le soutien du gouverneur pour pouvoir procéder avec succès dans cette affaire.
Bien que je ne me sois pas étendu sur les détails, tout ceci nous a occupés toute la matinée. Après le repas de la mi-journée, nous avons souhaité une bonne route à Moshibo-san et à Mesodsu-san, puis nous nous sommes rendus à l’Hôtel de Ville. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvé face à un groupe de six membres du Clan du Crabe mené par un bushi en panoplie guerrière qui était en conversation avec l’officier de garde. A notre arrivée, ce dernier nous a désigné d’un geste et la délégation s’est retournée vers nous. Le porte-parole nous a regardé un instant et j’ai réalisé que cet homme est au moins aussi grand qu’Aki-san. Il est alors venu s’incliner devant Musashi-sama et s’est présenté comme Hida Kano, envoyé par son daimyo afin de signifier une promotion pour Aki-san. Lorsque Musashi-sama s’est enquis des détails, Kano-sama lui a remis un pli. Il a alors attendu que Musashi-sama lise ce courrier, puis a demandé sa permission avant de procéder à la cérémonie pour la lui accorder. C’est ainsi que d’une voix tonitruante Kano-sama, commandant de la police militaire du Clan du Crabe, rappelle les exploits d’Aki-sama et, au nom du daimyo de son Clan, le nomme capitaine de cette même police militaire en récompense de ses actes. La cérémonie a été à l’image du Clan du Crabe, dénuée de fioritures et directe. Lorsqu’elle se termine, Kano-sama se tourne de nouveau vers Musashi-sama : il l’informe alors que le grade ainsi conféré à Aki-sama est supérieur à celui de simple yoriki, même yoriki de magistrats d’Emeraude, et qu’il nous faudra en tenir compte ; toutefois il précise que son daimyo n’a pas donné d’ordre intimant à Aki-sama de quitter notre service.
Comme nous pensions en avoir fini ici, Kano-sama interrompt notre mouvement lorsqu’il déclare qu’un membre de sa délégation, l’honorable Yasuki Jigoro, a été chargé de remettre un paquet au magistrat Kitsuki Katsume. Ce dernier semble aussi surpris que moi de cette annonce publique, mais il n’y a désormais aucun moyen de procéder discrètement. Jigoro-san, le seul membre du groupe de Kano-sama à n’être pas en armure, s’approche et s’incline devant moi avant de me tendre un paquet enveloppé dans un papier huilé. Je le remercie bien évidemment mais je n’ouvre pas dans la cour ce paquet qui porte deux sceaux : le premier est celui de la magistrature d’Emeraude tandis que le second représente le mon de la famille Kuni. Cette fois-ci, il semble bien que Kano-sama en a terminé avec nous, aussi remercions une nouvelle fois et nous dirigeons vers le tribunal. Seul Aki-sama s’excuse auprès de nous et accompagne ses cousins.
Je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir le paquet quand un employé nous informe qu’Osako-sama souhaiterait pouvoir recevoir au plus tôt les magistrats. Nous voici donc tous en présence du premier magistrat local qui, dans un premier temps, s’informe des avancées de notre enquête pour la dernière affaire de trafic d’opium. Cependant, il apparaît rapidement que cette entrée en matière n’est qu’un prétexte pour introduire la véritable raison de cette entrevue, à savoir la répartition des biens confisqués aux trafiquants, et en particulier à Incisif. Comme Osako-sama s’est adressée à Musashi-sama, Aiko-sama s’excuse alors, arguant que sa présence n’est pas nécessaire à ces négociations ; il est clair qu’elle considère ses discussions financières au mieux comme sans grand intérêt, probablement comme du marchandage, et donc peu honorables. Malgré toute l’estime que je lui porte, Musashi-sama n’est pas un négociateur, et bien que Yoshiro-sama soit sans doute fort habile dans ce genre de situation, ma confiance en lui est ébranlée. Aussi n’ai-je aucune objection lorsque Musashi-sama me demande de rester, Yoshiro-sama ayant choisi d’être présent de son propre fait. La négociation a duré plusieurs heures car le montant des biens saisis est conséquent : l’estimation est de deux mille quatre cents koku, la quasi-totalité provenant de la confiscation de ce que possédait le marchand Incisif. Compte tenu du fait que nous savons qu’Incisif n’était en fait que la figure de proue dans ce trafic, et non son véritable instigateur, ceci laisse rêveur quant aux profits générés dans cette opération. Bien sûr, nous savions déjà que le trafic portait sur des sommes colossales suite aux informations livrées par Vigilante, mais nous n’avions pas vraiment touché leur ampleur du doigt jusqu’ici. Quoiqu’il en soit, la moitié de cette manne revient de fait à l’Empereur, et sera convoyée vers la capitale en même temps que les impôts qui doivent être envoyés à Otosan Uchi ces prochains jours. D’entrée, Osako-sama nous propose de partager en trois parts égales le restant, la première revenant à la justice locale et donc au gouverneur, la seconde à la garde-tonnerre qui a été en première ligne lors des dernières interventions, et donc à Jocho-sama, la dernière à la justice impériale, et donc aux magistrats d’Emeraude. Un tel partage nous semble inapproprié : non seulement ce sont nos actions qui ont conduit à ces saisies, mais si nous procédons ainsi, même en investissant la totalité de ce qui revient à notre office, nous estimons que nous n’aurons pas les fonds suffisants pour lancer notre projet de temple pour soigner les drogués. L’annonce de ce projet, et notre demande d’en informer au plus tôt le gouverneur, sont d’ailleurs manifestement une surprise pour Yogo Osako. Je suppose que vu l’attitude générale adoptée par Naritoki-sama, elle s’attendait peut-être à ce que nous cherchions à nous remplir les poches… Enfin, pour être bref et ne pas vous ennuyer avec ces détails, sachez simplement que nous avons réussi à obtenir une répartition beaucoup plus intéressante de notre point de vue : le gouverneur et son fils se partageront six cent quarante koku au nom de la justice locale et de la garde, les cinq cent soixante restants nous revenant. Osako-sama a bien proposé de s’occuper des désagréables détails de la vente des biens mais Yoshiro-sama a courtoisement refusé. Je ne peux m’empêcher de soupçonner l’un comme l’autre de vouloir profiter de la situation…
Cette question étant réglée, j’ai quitté mes collègues pour le calme de mon bureau. Bien que de nombreux rapports et pétitions m’attendent, je suis surtout intéressé et intrigué par ce fameux paquet dont les sceaux laissent supposer qu’il émanerait d’un magistrat d’Emeraude appartenant à la famille Kuni. Lorsque je l’ai ouvert, j’ai trouvé à l’intérieur deux choses : la première est un courrier, mais un courrier couvert d’un texte poétique sans grand sens ou valeur esthétique ; la seconde est une copie d’un recueil de règles du bushido dont un feuillet est corné. Il semble évident que la missive doit être codée et que la clé du code doit se trouver dans cette page marquée, mais je ne vois toujours pas qui, parmi les membres de la famille Kuni, pourrait vouloir m’envoyer un tel message. J’ai donc dû prendre mon mal en patience et attendre d’avoir réussi à déchiffrer ce curieux message. C’est ainsi que j’ai eu la surprise de découvrir que Meichozo Nisei, ce curieux Crabe issu de l’école des tsukai-sagasu Kuni que nous avions rencontré lors de notre premier séjour à Ryoko Owari, était lui aussi un magistrat d’Emeraude, et qu’en outre il travaillerait incognito. Toutefois, ce n’est pas pour m’apprendre ceci qu’il m’écrit, mais pour me mettre en garde contre une réapparition possible de sectateurs du Seigneur Lune dans notre ville. Ceci n’est guère réjouissant compte tenu de toutes les affaires que nous avions déjà à résoudre. Ceci ne m’empêche toutefois pas de brûler la missive originale et les papiers que j’ai utilisés pour casser son code, et d’éparpiller les cendres : Nisei-san semblait tenir à son incognito. Ma seule autre tâche marquante de l’après-midi aura été, suite à un mot d’Aiko-sama, d’envoyer l’ordre de faire porter à notre palais – dans une caisse fermée et par l’entrée de service, évidemment – les restes du corps que nous pensons être celui de la marchande Vigilante.
Nous nous sommes retrouvés pour le repas du soir. Aiko-sama nous informe qu’elle a rencontré Senshi-san, et que celle-ci a accepté une nouvelle fois de nous aider en essayant de contacter l’esprit de Vigilante. La présence probable à Ryoko Owari d’un maho-tsukai capable d’invoquer un oni tel que celui qui a enlevé la marchande en défaisant aussi aisément Mesodsu-san a été un argument suffisant pour convaincre Senshi-san de nous apporter son concours. Peut-être en apprendrons-nous un peu plus ce soir sur cet individu.
J’ai pour ma part communiqué à mes collègues le contenu du message de Nisei-san. Ils n’ont pas été plus heureux que moi de savoir que des suppôts du Seigneur Lune pourraient être revenus en ville. Nous avons demandé à Aki-sama d’essayer de se renseigner sur d’éventuelles allées et venues du côté de la demeure qu’ils avaient auparavant utilisées. Comme il n’était pas particulièrement intéressé pour assister au rituel que Senshi-san doit effectuer ce soir, Aki-sama a proposé de prendre contact dès ce soir avec Baraque, le chef des Avaleurs de Feu ; cette organisation de kajinin « contrôle » effectivement la zone où est située ladite demeure.
Après le départ d’Aki-san, nous avons attendu avec une certaine impatience l’arrivée de Senshi-san. Nous espérions tous pouvoir enfin en savoir un peu plus sur l’oni qui avait enlevé Vigilante et sur celui ou celle qui avait eu l’audace de le convoquer. Notre attente n’a pas été très longue et nous nous sommes donc rendu en compagnie du shugenja dans la pièce un peu à l’écart où les restes de la marchande avaient été amenés. Nous commencions à être familiers du rituel mis en œuvre par Senshi-san, mais nous ne nous attendions pas vraiment au résultat : nous l’avons soudain vue vaciller, devenir aussi pâle qu’un mort, et l’horreur s’est dessiné sur son visage. Nous aussi avons pu ressentir cette horreur lorsque Senshi-san nous a révélé que la tête du corps dont nous avons les morceaux était toujours en vie. Lorsque nous nous sommes enquis de la possibilité pour elle d’interroger les kami pour identifier le lieu où se trouverait ce reste macabre, elle a accepté d’essayer. Elle est restée un long moment concentrée puis, lorsque ses yeux ont cessé de fixer le vide, elle nous a expliqué que les esprits semblaient répugner à vouloir s’approcher de cette « chose », et qu’ils lui avaient simplement fait comprendre que la tête se trouverait près de l’eau. Comme nous ne pouvions en espérer plus, après une cérémonie du thé bien nécessaire pour nous rasséréner après ces révélations éprouvantes, nous avons solennellement remercié Senshi-san, puis nous l’avons laissée rentrer chez elle. Nul doute que sa nuit n’aura pas été meilleure que la nôtre après une telle découverte. Par contre, notre détermination à éliminer le maho-tsukai responsable, que nous pensons être Soshi Seryoku, est redoublée : un tel acte, outre sa barbarie, est un affront direct, en particulier pour Musashi-sama et Yoshiro-sama.
Lorsque je me suis levé le lendemain matin, je n’ai croisé aucun de mes collègues avant de me rendre brièvement à l’Hôtel de Ville, puis de me diriger vers le quartier des tanneurs. Comme d’habitude, deux gardes-tonnerre m’ont suivi sans enthousiasme lorsque j’ai traversé le pont du dragon, et sont restés de faction à l’extérieur de la morgue lorsque j’ai pénétré dans cette dernière. Il faut reconnaître que l’endroit est devenu encore plus déplaisant qu’il ne l’était déjà autrefois : le gouverneur n’exagère pas lorsqu’elle fait état d’une recrudescence des crimes de sang dans la ville depuis que nous avons commencé à éliminer les trafiquants d’opium. Prenant garde à éviter toute souillure, j’ai rejoint la pièce réservée à Sourcil et je l’ai fait mander. Il est arrivé promptement, mais ce matin je ne suis pas là pour l’écouter détourner la conversation : il sait quelque chose en rapport avec le meurtre de Naritoki-sama, et je veux cette information. Aussi, après l’avoir remercié pour les informations qu’il m’a livrées concernant les trafiquants, et lui avoir rappelé nos actions à leur encontre, je lui ai ordonné de me dire tout ce qu’il savait des porteurs de la chaise du magistrat, qui n’étaient pas les eta préposés habituellement à cette tâche. Il a commencé par essayer de me redire qu’ils avaient disparu et que personne ne savait ce qu’ils étaient devenus, mais je l’ai interrompu pour lui faire remarquer que je n’étais pas le seul magistrat d’Emeraude et que, si Moshibo-san et moi étions raisonnables et considérions les eta comme des hommes ordinaires, Moshibo-san était en ce moment absent et mes autres collègues n’avaient certainement la même considération que moi - le Clan du Lion, et la Famille Matsu en particulier, n’ayant notamment pas la réputation de tolérer que des gens de sa caste puisse se mettre en travers de la justice dans des affaires aussi graves. Puis j’ai ajouté que je ne pouvais protéger ceux qui ne coopéraient pas avec moi. Je me suis alors tu et le silence s’est installé. Alors qu’il avait tout d’abord montré des signes de terreur, le visage de Sourcil s’est peu à peu fermé, mais il n’a pas ajouté un mot. Voyant que je me trouvais pour l’instant dans l’impasse, je me suis levé et, après lui avoir rappelé qu’il savait où se trouvait mon bureau s’il souhaitait me parler, je m’apprêtais à sortir dans la pièce quand, soudain, un éclair m’a traversé l’esprit : son visage n’était pas celui d’un homme s’obstinant dans le silence et raffermissant intérieurement sa volonté, mais plutôt celui d’un homme résigné, comme peuvent en porter les samouraï qui se préparent au seppuku, qui savent qu’ils vont mourir et qui ont décidé de regarder la mort en face, sereins. Aussi, ai-je jeté par-dessus mon épaule en partant que la mort n’était pas une solution, car même les esprits des morts peuvent être interrogés grâce à l’art des shugenja comme Senshi-san. J’ai vu un instant la surprise et la terreur revenir sur le visage de Sourcil, et je suis parti. Je n’aime pas manipuler ainsi les gens mais je ne souhaite pas la mort du tanneur : mort, je ne suis pas certain de pouvoir obtenir les informations qu’il me cache, et de plus, sa capacité à analyser les causes précises d’une mort et à déterminer son heure est exceptionnelle et constitue une aide inestimable pour les magistrats en poste dans cette ville.
Le reste de la matinée s’est déroulée sans incident, mais aussi sans visite de Sourcil. Aussi est-ce seulement quand j’ai retrouvé les autres magistrats pour le déjeuner que j’ai appris la raison de leur absence ce matin lors de mon réveil : Aki-sama a été la victime d’une tentative d’empoisonnement et d’assassinat. Au retour de sa séance d’entraînement, un garde-tonnerre a informé Aiko-sama qu’Aki-sama se trouvait depuis la nuit dernière au temple d’Amaterasu ; des gardes l’avaient rencontré titubant alors qu’il venait de passer le pont des amants ivres, et il avait accepté leur offre de le raccompagner, mais il s’était effondré en chemin. Les gardes l’avaient alors porté jusqu’au temple car ils craignaient qu’il n’eût été victime d’une tentative d’empoisonnement. Après l’avoir examiné, les moines ont confirmé cette hypothèse mais ont affirmé que ses jours n’étaient pas en danger grâce à l’intervention d’un des shugenja du temple.
Aiko-sama, mais aussi Musashi-sama et Yoshiro-sama, se sont alors immédiatement rendus au temple, où un moine leur a confirmé les propos de la garde, ajoutant que la constitution exceptionnelle du yoriki l’avait probablement sauvé. Il a révélé que le poison utilisé était relativement commun et pouvait aisément être ajouté au saké dont il ne modifiait pratiquement pas le goût ; il les a ensuite autorisés à voir Aki-san. Ce dernier était encore affaibli, mais il serait sans doute remis dans la journée. Aki-sama leur a alors rapporté les faits : il avait passé la soirée avec Baraque, et avait quitté ce dernier peu après minuit. Lors de son départ, Baraque avait semblé enivré et avait du mal à se lever, aussi notre yoriki était sorti seul de la taverne où tous deux se trouvaient. En sortant, Aki-sama avait été pris de vertige et de crampes ; craignant alors d’avoir été empoisonné, il s’était dirigé avec difficulté vers la sortie du quartier des pêcheurs. Bien que sa vision se brouillât et que la douleur fouillât ses entrailles, il réussit malgré tout à se déplacer et il remarqua que quatre personnes qui dissimulaient leurs visages semblaient suivre ses déplacements. Alors qu’il arrivait au pont des amants ivres, il avait senti que ces individus risquaient de tenter de l’empêcher de le passer, et il avait tiré son katana et les avait apostrophés, usant de toute sa volonté pour se redresser et les intimider. Un seul de ses adversaires osa passer à l’acte, mais Aki-sama le blessa et cela suffit pour les effrayer ; Aki-sama put passer le pont et rencontra peu après une patrouille. La suite nous avait été rapportée. Quant à savoir comment le poison avait été mélangé à sa boisson, Aki-sama ne pouvait guère en dire plus : le seul indice réside dans le fait qu’une courte altercation semble avoir pris place dans la soirée entre ronin dans la salle commune de la taverne où il se trouvait en compagnie de Baraque. Il craint d’ailleurs que le chef des Avaleurs du Feu n’ait succombé au poison. Sinon, la seule chose qu’Aki-sama ajoute est qu’il semble que de nombreux ronin soient arrivés en ville ces derniers jours.
Rassurés sur la santé de notre yoriki, Musashi-sama et Yoshiro-sama ont alors décidé de se rendre à la taverne où a eu lieu ce crime. Seule leur qualité de magistrat leur a apparemment permis d’y entrer, car les kajinin de Baraque en gardaient les accès, et ils n’avaient pas l’air d’être là pour se détendre. A l’intérieur, le tenancier effrayé n’a pas pu leur en apprendre plus sur les circonstances de l’empoisonnement, mais les kajinin présents à l’intérieur les ont conduits à l’étage où un Baraque inconscient, au visage ravagé, et clairement en très mauvais état, reposait sur un futon. Son second n’a guère été aimable avec mes collègues et lui non plus n’avait aucune information complémentaire à apporter. Yoshiro-sama est persuadé qu’ils ont décidé de venger eux-mêmes l’attaque vicieuse contre leur chef.
Malgré leur hostilité, ils ont accepté de déléguer l’un des leurs pour conduire les magistrats jusqu’à la demeure qu’avaient occupée les sbires d’« O-sama » avant que nous ne démantelions le groupe l’an dernier. Celle-ci se situe à la limite des zones contrôlées par les Avaleurs de Feu et leurs concurrents du Fil de l’Instant ; de plus elle semble avoir une mauvaise réputation et les gens du quartier l’évitent. Connaissant la nature superstitieuse du peuple, Musashi-sama et Yoshiro-sama ne se sont pas laissé impressionner : ils ont pénétré dans cette maison à l’apparence abandonnée afin de savoir si des individus louches profiteraient des peurs des heimin pour exercer leurs desseins néfastes. Mais aucun n’indice n’est venu étayer cette thèse, ils n’ont découvert aucune trace d’activité ou de passage récente. Par contre, en ressortant, ils ont entendu des bruits de combat en provenance d’une rue voisine. Se rendant sur place, ils ont surpris deux groupes de ronin en train de s’affronter, deux corps jonchant déjà le sol. Musashi-sama a intimé l’ordre de cesser le combat mais le ronin le plus proche, qui s’était retourné à leur approche, dégaina et se rua sur lui… avec comme conséquence sans surprise d’être fauchée par la lame du Dragon. Pendant ce temps deux des combattants avaient perdu la vie, mais devant l’arrivée des magistrats, les survivants tournèrent les talons et s’enfuirent. Mes deux collègues se lancèrent alors à leur poursuite ; lors de cette dernière, l’un des fuyards en profita pour frapper mortellement dans le dos d’un de ses adversaires avant d’être rattrapé puis, lorsqu’il tenta de s’en prendre à Musashi-sama, blessé et fait prisonnier. Afin de le punir, mes collègues l’obligèrent à porter le corps de celui qu’il avait lâchement frappé par derrière. Alors qu’ils le conduisaient à la prison, le ronin finit par leur avouer s’appeler Itto et avoir été engagé pour retrouver un dénommé Jiren. La raison de la querelle était apparemment cette personne que l’autre groupe de ronin aurait aussi recherchée. Ce Jiren serait un alchimiste spécialisé dans le raffinage de l’opium. Itto a prétendu ne pas vraiment connaître les hommes qui l’accompagnaient, ceux-ci ayant été recrutés en même temps que lui. Celui qui l’a engagé serait lui aussi un ronin du nom de Furyo, et ils devaient lui faire leur rapport ce soir dans une taverne du quartier des pêcheurs appelée ‘Le saule agité’. Ils n’ont rien tiré de plus du prisonnier et, à moins qu’il ait réussi à mentir d’un bout à l’autre à Yoshiro-sama, je doute qu’il en sache beaucoup plus.
Cependant, ce n’est pas la seule révélation de la matinée : la colère d’Aiko-sama est à peine contenue quand elle nous informe que Bayushi Kaji, un officier de la garde-tonnerre, lui a communiqué la nouvelle du décès du marchand Incisif : ce dernier se serait suicidé la nuit dernière dans sa cellule en avalant sa langue, et personne ne s’en serait aperçu avant qu’il ne soit découvert ce matin par le geôlier chargé de distribuer le riz des prisonniers. Elle a aussitôt rendu visite à Pitoyable pour savoir si Incisif avait répondu aux nouvelles questions que nous avions pour lui, mais la réponse a été négative. Elle a alors convoqué le shugenja Yogo et l’a réprimandé publiquement pour son incompétence, avant d’aller faire part de celle-ci à son supérieur, Yogo Osako. Aiko-sama a ensuite quitté la prison dans un état de fureur à peine contenue.
Comme nous terminions notre repas, Musashi-sama nous a annoncé son intention de passer au temple d’Amaterasu et, si Aki-sama est à peu près remis, de se rendre en sa compagnie chez Kaiu Shinya, le forgeron Kaiu qui réside en ville. Nous n’avons pas eu de rapport avec ce personnage qui semblait mettre mal à l’aise Matsu Shigeko. La raison de cette visite n’est pas anodine : Kaiu-san est censé avoir perdu la jambe droite dans l’Outremonde, et il a la réputation d’un excellent forgeron, aussi mes collègues espèrent-ils qu’il aura peut-être connaissance d’armes efficaces contre les oni que nous avons rencontrés récemment. De plus, nous avons reçu un message du gouverneur qui souhaiterait voir les magistrats : Aiko-sama et Yoshiro-sama ont décidé de se rendre à cette convocation. J’ai pour ma part demandé à Ide Asamitsu de passer à mon bureau en début d’après-midi.
Commençons donc par cette visite qui n’a fait qu’accentuer mes frustrations : après les politesses d’usage, j’ai demandé à Asamitsu-san ce qu’il faisait avec son frère la nuit de la mort de ce dernier. Il a nié s’être trouvé à la ‘Maison des histoires étrangères’ cette nuit-là, et a affirmé avoir passé la soirée en compagnie de son père, Ide Baranato, et du poète Iuchi Michisuna. Comme il demandait à savoir qui colportait de tels mensonges, je me suis dérobé, puis je lui ai donné congé. J’ai alors aussitôt demandé à un garde de porter un message à Michisuna-sama. Celui-ci s’est présenté peu après et, lorsque je me suis enquis de son alibi pour la nuit de la mort de Michikane-sama, il m’a répété la même histoire qu’Asamitsu-san. Comme je ne voyais pas de moyen de poursuivre dans cette direction, nous avons ensuite devisé sur les avantages de telle ou telle forme de poésie et les mérites de poètes classiques, mais je l’ai assez vite laissé partir. Comme vous pouvez l’imaginer, mon humeur n’était pas exactement joyeuse ; aussi je me suis plongé dans les rouleaux de poésie saisis chez Incisif, et j’ai essayé de retrouver ma sérénité en revoyant nombre de ces textes et en essayant d’en comprendre de nouveau tout le sens.
Je ne suis pas le seul dont la patience a été mise à l’épreuve cet après-midi. La visite de Musashi-sama et Aki-sama s’est déroulée sans incident mais Aiko-sama était raide comme un bokken ce soir, suite à l’entrevue avec le gouverneur.
Commençons par la visite chez le forgeron. La première chose, bien que ce ne soit pas une surprise, est que Shinya-san est porteur de la Souillure de l’Outremonde ; Aki-sama en est persuadé, même s’il ne peut estimer vraiment à quel degré. Compte tenu de ce que le forgeron est en ville depuis un temps certain, nous pouvons espérer que le risque n’est pas trop grand. Sinon, malheureusement, le forgeron n’avait en sa possession aucune arme susceptible de convenir à nos souhaits, et il a avoué que ce que nous recherchons est en général près ou sur le Mur, et qu’il s’agit en général d’armes ancestrales, qu’on ne confie donc qu’à des descendants ou des membres de sa famille. Certaines des armes proposées par Shinya-san et essayées par mes collègues ont mis mal à l’aise Musashi-sama, mais il n’est pas clair si ce sont les armes ou le forgeron lui-même qui ont causé cet effet : Shinya-san a la réputation de se tenir à l’écart de la politique et des intrigues de la ville, aussi peut-être est-ce son attitude, si différente de celle des autres samouraï que nous côtoyons, qui a provoqué cette impression.
L’entrevue avec Hyobu-sama avait, semble-t-il, plutôt bien commencé : après avoir conforté Aiko-sama dans l’idée qu’elle avait bien fait de réprimander le shugenja Yogo, le gouverneur a affirmé à Aiko-sama et à Yoshiro-sama qu’elle supportait notre idée de dédier un temple pour s’occuper des opiomanes, et qu’elle comptait annoncer ce projet lors de la prochaine Fête de la générosité, offrant la possibilité à ceux qui le souhaiteraient de contribuer à cette œuvre. Une première discussion informelle quant à savoir qui serait responsable du projet et quelles seraient les modalités d’accueil des malades s’en est ensuivie. Si les discussions s’étaient limitées à ceci, il n’y aurait pas eu de problème. Il semble toutefois que le gouverneur ait enchaîné sur l’intérêt de faire un bon mariage pour s’assurer une carrière brillante, et sur les devoirs matrimoniaux des femmes des clans, et en particulier des samouraï-ko, qui se doivent de contribuer à la continuité de leur lignée. Ce discours à peine voilé s’est terminé par la question de l’opinion et des projets d’Aiko-sama à ce sujet. Nul doute que le rang d’Aiko-sama et ses ascendants familiaux font d’elle une candidate potentielle pour Jocho-sama lui-même. Et bien qu’Aiko-sama ait répondu qu’en cela sa volonté était celle de sa famille et de son daimyo, et que je ne doute pas de sa sincérité, je ne doute pas non plus qu’elle n’apprécierait guère de se retrouver épouse du fils du gouverneur, malgré toutes les particularités de la famille Matsu dans ce genre de cas.
Après leur visite à la forge de Kaiu Shinya, Musashi-sama et Aki-sama se sont rendus à la taverne du ‘Saule agité’. Mais il était dit que rien n’avancerait comme nous le souhaitions aujourd’hui : le tenancier a bien reconnu avoir vu un ronin répondant à la description du dénommé Furyo, mais ce ne serait pas un habitué et il a affirmé ne pas l’avoir vu ce jour.
Confronté à cette atmosphère maussade, aucun d’entre nous n’a été enclin à poursuivre nos discussions ce soir, et nous sommes tous rentrés prendre du repos. Si j’avais su ce que le lendemain allait apporter, j’aurai remercié les kami pour une journée somme toute plutôt bonne.
Ce nouveau jour a commencé de façon très ordinaire : après avoir pris mon riz du matin, je me suis rendu au tribunal à l’Hôtel de Ville. J’y étais en train de traiter diverses demandes de passeports lorsque j’ai été interrompu par l’officier de garde. Ce dernier m’a alors informé que la famille du tanneur Sourcil venait d’être retrouvée morte et que ce dernier avait disparu. J’espère avoir réussi à rester de marbre mais je ne peux exagérer le choc que cela m’a causé : j’avais hier après-midi envoyé Sandale voir sa famille, espérant que cela rappellerait de nouveau à Sourcil que je ne souhaitais que le bien de sa communauté. Je ne peux m’empêcher de penser que je suis responsable de la mort de toute sa famille, et que sa disparition est la conséquence de la dernière remarque que je lui ai adressée. Je me suis aussitôt rendu sur place, dans le quartier des tanneurs. Dans sa maison, je n’ai pu que constater la véracité de ses nouvelles : la femme de Sourcil et ses enfants gisaient sans vie et aucune trace du destin du tanneur n’apparaissait. Les décédés ont manifestement été empoisonnés, et ils sont morts apparemment sans douleur pendant leur sommeil. Ce ne sont que des eta qui sont morts, et je suis sûr que la plupart des autres samouraï de Rokugan ne comprendraient pas les émotions qui m’affectent, car ils ne verraient au mieux que la perte d’instruments utiles. Je ne peux me limiter à cela : ils nous sont certes inférieurs à l’intérieur de l’Ordre Céleste, mais ils n’en sont pas moins des hommes, avec leurs peines et leurs joies. Et plutôt que de me révéler ce qu’il savait, Sourcil a préféré exécuter toute sa famille, et son propre cadavre gît sans doute au fond de la rivière. Quelle information pouvait-il détenir qui puisse justifier un tel acte ? Oh, je ne peux dénier ma responsabilité dans cette chaîne d’événements, mais je sens monter en moi une sourde colère : en fin de compte, les vrais responsables de ces morts inutiles sont les assassins de Naritoki-sama. Je suis rentré déprimé au tribunal, et seuls mes devoirs envers l’empereur m’ont empêché de sombrer dans le désespoir, mais je me suis juré une chose : quels qu’ils soient, où qu’ils se cachent, je retrouverai les responsables ultimes de ces morts.
Si la journée s’était terminée ainsi, elle aurait déjà été passablement mauvaise, mais un événement lourd de conséquences est venu émailler l’après-midi. Je vais vous le conter dans l’ordre chronologique, encore que je n’ai été au courant de la plupart des événements que dans la soirée.
L’après-midi a débuté pour moi par une demande d’audience de la part de Baranato-sama. Comme nous avions envoyé une convocation pour Nakadata-san, et que nous sommes presque certains qu’il est mort, j’espérais bien que nous pourrions avancer dans cette affaire. Mais dès son arrivée, Baranato-sama m’a annoncé que son neveu avait disparu et que personne ne semblait savoir où il pouvait être : il m’est apparu complètement sincère ! Aussi lui ai-je demandé si le médaillon trouvé sur le corps brûlé appartiendrait bien à Nakatada-san, sans bien sûr mentionné d’où je le tenais. Après un bref examen, Baranato-sama a confirmé qu’il s’agissait bien d’une possession du jeune shugenja, et lorsque je me suis enquis de la possibilité qu’il en ait fait don, il a exprimé de forts doutes. Espérant, s’il m’avait menti, éliciter quelque réaction, je l’ai alors informé des circonstances de ma possession de cet objet. Mais le chef local de la famille Ide a semblé aussi surpris que moi lorsque Sourcil m’avait informé de sa découverte. Il a aussi clairement saisi très vite les conséquences que pourraient avoir une annonce de la présence d’Ide Nakatada parmi les assaillants de l’entrepôt incendié de Subtil, en particulier en ce qui concerne le futur mariage de son fils Asamitsu-san et de Kimi-sama. J’ai bien suggéré que certains faits pouvaient rester sans explication et essayé d’obtenir des informations concernant Insaisissable, mais Baranato-sama a affirmé ne pas posséder de telles informations et a insisté pour que la dépouille de son neveu soit transportée dans sa demeure, même lorsque je lui ai dit qu’une telle nouvelle ne pourrait être tue vis-à-vis du gouverneur. L’entrevue s’est donc terminée sur une impasse de mon point de vue, si ce n’est qu’elle a une fois de plus renforcé l’impression d’intégrité et d’honorabilité qui se dégage de Baranato-sama.
Pendant ce temps, Aki-san était pour sa part parti enquêter sur le dénommé Jiren dans le nord du quartier des marchands, non loin de la partie de la ville où se concentre la plupart des marchands gaijin. Il a alors été attiré par un attroupement autour d’une échoppe. Lorsqu’il s’est approché, les badauds se sont écartés craintivement et il a pu découvrir le corps d’un samouraï baignant dans le sang, et un marchand blessé derrière son étal. Lorsqu’il a pu voir le visage du mort, il a reconnu Bayushi Otado, le fils de Korechika-sama. Il s’est alors tourné vers le marchand, et celui-ci a balbutié qu’il n’avait pas frappé le samouraï, mais que celui-ci avait eu une altercation avec une samouraï-ko. L’altercation a dégénéré, des armes sont sorties de leurs saya, et le samouraï s’est effondré ; la samouraï-ko a donné l’ordre de prévenir la garde-tonnerre, puis a dit qu’elle serait chez elle après avoir affirmé s’appeler Otaku Naishi ! Lorsque les gardes sont arrivés peu après, Aki-sama leur a donné l’ordre de prévenir les magistrats d’Emeraude de l’incident, et de veiller à ce que le corps soit ramené dans la demeure de sa famille.
C’est Yoshiro-sama qui a reçu la nouvelle de l’incident au tribunal. Il s’est aussitôt rendu chez Naishi-san. Il a d’abord été reçu par sa sœur, Genshi-san, dont l’attitude était presque belligérante. Mais nous savons qu’elle méprise tous les Scorpions, aussi n’est-ce pas vraiment une surprise qu’elle se conduise ainsi. Malgré tout, Yoshiro-sama a réussi à voir Naishi-san, puis après l’avoir interrogé une première fois, il l’a convaincu de l’accompagner au tribunal. Il est clair que les Licornes se rendent compte du caractère explosif de cet incident, surtout après le décès si récent de Korechika-sama. Peu de gens appréciaient Otado-san, mais il paraît peu probable que la famille Bayushi laisse passer ceci sans réagir. Aussi, quatre bushi montés, dont Genshi-san, suivaient-ils de près Yoshiro-sama et Naishi-san lorsqu’ils se sont rendus au tribunal. Là, Yoshiro-sama a réinterrogé une nouvelle fois Naishi-san, sans succès. Il y avait des incohérences dans son récit, mais la Licorne refusait de s’expliquer plus avant. Aiko-sama l’a à son tour interrogée, et Naishi-san a affirmé avoir été en train de suivre la piste d’un certain Jiren, suite à la faveur que lui avait demandée Aiko-sama ; cette recherche l’aurait conduite vers un marchand du quartier nord, où elle serait tombée sur Otado-san en train de maltraiter ledit marchand. Elle l’aurait alors apostrophé mais le Scorpion se serait jeté sur elle l’arme à la main. Elle se serait alors défendue et n’aurait réalisé les conséquences de ce combat que lorsqu’Otado-san s’est effondré. Naishi-san, tout comme sa sœur, a suivi les enseignements de l’école de bushi de sa famille, mais d’après ce que nous savons d’elle, tant sur le plan physique que sur ses attitudes, il est difficile de l’imaginer provoquant une querelle et défaisant Otado-san en combat singulier. A vrai dire, si nous avions pu soupçonner quelqu’un d’un tel acte, ç’aurait été sa sœur ; mais je doute que Naishi-san se serait accusée pour la couvrir, surtout que si elle dit vrai, elle n’a rien à se reprocher. Lorsqu’elle en a terminé avec son interrogatoire, Aiko-sama a convaincu Naishi-san de répondre à mes questions, arguant qu’étant elle-même à l’origine de la quête qui l’avait menée chez ce marchand, il était important qu’un autre magistrat puisse rendre compte de sa sincérité. Aucun doute que ceci soit vrai, mais je crois qu’Aiko-sama pense aussi que je suis plus à même qu’elle de déceler un mensonge dans l’histoire de Naishi-san.
Mon interrogatoire ne m’a pas révélé de mensonge, mais je suis persuadé que Naishi-san ne m’a pas tout raconté en ce qui concerne son altercation avec Otado-san. Lorsque je l’ai laissée partir, les quatre bushi qui l’avaient suivie lors de sa venue l’attendaient pour l’escorter chez elle. Je lui ai d’ailleurs recommandé d’éviter de se promener pour le moment.
Tandis que je procédais à cette interview, Musashi-sama et Yoshiro-sama, apprenant que Naishi-san était à la recherche de Jiren, ils décidèrent d’aller interroger le marchand témoin du duel. Leur progression a cependant été interrompue par le retour d’Aki-sama, qui leur a affirmé maintenant savoir où se trouvait le dénommé Jiren et être revenu pour prendre avec lui des gardes afin de procéder à son arrestation. C’est ainsi que tous trois, accompagnés de gardes-tonnerre, se sont rendus dans le quartier des pêcheurs. J’aimerais pouvoir dire que nous avons pu arrêter cet homme qui provoque tant de troubles, mais lorsque mes collègues sont arrivés sur place, ils ont trouvé une porte défoncée, et les voisins ont affirmé que des ronin étaient passés peu de temps auparavant, et avaient enlevé l’alchimiste !
Publié : 07 sept. 2005, 11:46
par Kitsuki Katsume
Chapitre 16 – Le prix de la vérité
Les journées de la Générosité doivent aujourd’hui commencer par l’élection du roi de la Générosité. J’ai prié les Fortunes hier soir pour que les événements de cette journée funeste ne soient pas un avertissement de ce qui nous attend, ainsi que pour que nous puissions relancer nos enquêtes. Si j’avais su le prix à payer pour connaître la vérité, peut-être aurai-je été moins pressé de l’apprendre ; d’un autre côté, peut-être était-ce là une leçon que les kami souhaitaient m’enseigner ? Ou bien serait-ce la corruption qui touche tous et toutes dans cette ville qui m’a contaminé ? Je veux croire que je n’ai fait que mon devoir envers l’Empereur, mais le fardeau à porter est bien lourd…
Ma première action en arrivant ce matin au tribunal a été de commander à la Garde-Tonnerre de ramener immédiatement pour interrogatoire le marchand qui a assisté à l’altercation entre Naishi et Otado-san. Je veux pouvoir l’avoir en face de moi au plus tôt : Naishi m’a caché des choses et il me semble probable que cet homme détient des informations qui doivent me permettre d’y voir plus clair dans cette affaire. Toutefois, avant même que cet homme ne me soit amené, un garde est venu m’avertir qu’un eta, que les gardes ont retenu dans la cour, avait un message pour moi. Je suis donc sorti, et c’est ainsi que j’ai appris que Rauque, le chef de la communauté eta, était très malade, sans doute à la dernière extrémité. J’ai hésité un instant, puis, après avoir donné l’ordre que l’homme que j’avais convoqué devait être retenu jusqu’à mon retour, je me suis dirigé vers le quartier des tanneurs, suivi comme d’habitude quand je me rends en ces lieux par deux gardes-tonnerre. Sachant que ces samouraï sont toujours mal à l’aise dans ce quartier, je les ai laissés de garde à l’entrée de la demeure de Rauque, à leur grand soulagement. A l’intérieur, j’ai été accueilli par l’épouse de Rauque et elle m’a immédiatement conduit au chevet de son époux. Un seul regard m’a suffi pour confirmer que celui-ci semblait en effet sinon à l’article de la mort, au moins souffrant d’une forte fièvre. Compte tenu de son âge, l’homme était certainement en danger, et déjà il délirait. Ma dernière chance d’apprendre ce que les eta pouvaient savoir concernant l’assassinat de notre prédécesseur apparaissait donc sur le point de disparaître !
J’en était à me demander s’il se pût qu’une Fortune m’en veuille dans cette affaire quand soudain des paroles de Rauque me tirèrent de mon tourment intérieur : il venait de prononcer le nom de Sourcil et semblait croire que ce dernier l’écoutait. Ma curiosité a vite été la plus forte et j’ai demandé à l’épouse de Rauque de nous laisser seuls. Je sais bien que peu de samouraï considéreraient mes actions suivantes comme honorables, mais je n’ai pu m’empêcher d’essayer de jouer pour le moribond le rôle de Sourcil. Nul doute que ma performance n’a pas été d’une grande qualité, mais en face d’un homme délirant et à peine conscient, elle a été suffisante pour me convaincre d’une chose : ce sont les eta, ou du moins Sourcil et Rauque, qui sont les responsables de la mort de Naritoki-sama ! Cette révélation est à peine croyable pour moi, aussi je ne doute pas qu’elle semblera incroyable à la plupart des autres magistrats. Nul doute non plus que la réaction de la plupart des samouraï sera terrible : des eta, oser s’en prendre à l’Ordre Céleste d’une telle manière, la communauté eta de la ville toute entière risque fort d’être passée au fil de l’épée pour un tel acte. Le gouverneur se plaint déjà du désordre en ville, la conséquence du massacre des eta de la ville ne pourrait être que le chaos ! Et pourtant, ce ne serait que justice. Je savais que Sourcil détestait et probablement méprisait Naritoki-sama, et que sa position de successeur probable de Rauque était certainement le résultat de ses nombreux talents, mais je reconnais avoir du mal, malgré les révélations inconscientes de Rauque, à croire qu’il ait réussi à persuader Rauque, pour ne pas dire ses autres complices, d’accomplir un tel acte. Non pas que j’éprouve beaucoup de respect pour Naritoki-sama, je suis convaincu depuis un certain temps déjà qu’il était corrompu, et a surtout utilisé sa position à des fins d’enrichissement personnel, mais Rauque comme Sourcil devaient savoir quelles seraient les conséquences probables pour toute leur communauté lorsque leur crime serait mis à jour. Ou bien, comme me l’ont enseigné mes maîtres, espéraient-ils que l’énormité même de leur crime empêcherait les samouraï de simplement les penser responsables ?
Quoi qu’il en soit, j’ai aussi essayé, lors de ma supercherie, de persuader le malade que moi-même, le magistrat Kitsuki Katsume pourrait être capable de comprendre les raisons d’un tel crime et de protéger, sinon les criminels, du moins la communauté. Je ne crois pas avoir réellement réussi, mais si Rauque ne se présente pas de lui-même à moi, je n’aurai d’autre choix que de le convoquer et de le confronter. En attendant, il me faut réfléchir afin d’avoir une solution qui ne conduira pas à accentuer le désordre général en ville. Dans tous les cas, il me semble impératif que Rauque survive au moins quelque temps. Aussi, en quittant de la chambre, suis-je sorti de la maison et ai-je donné l’ordre à l’un des gardes de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu et d’en revenir impérativement et au plus vite avec un shugenja.
Je dois admettre que je ne m’attendais pas à une telle procession lorsque le garde ramena le shugenja : en effet, il était en compagnie non seulement de ce dernier, mais de Yoshiro-sama, d’Aki-sama et d’une vingtaine d’autres gardes. Bref, question discrétion… Apparemment, lorsque le garde est passé au tribunal, il a été interrogé par Yoshiro-sama et lui a répondu que je l’envoyais chercher un prêtre ; Yoshiro-sama et Aki-sama ont alors pensé que j’avais pu être blessé dans le quartier des tanneurs. Il n’en était rien comme ils s’en sont bien vite rendus compte, mais leur cavalcade a provoqué un certain émoi parmi les eta. Cela n’a pas non plus facilité ma tâche auprès du shugenja : je doute qu’il soit courant qu’un magistrat lui ordonne de faire son possible pour sauver un eta. Nul doute non plus que tout cela ne pourra que nuire à ma réputation auprès de mes pairs. Qu’importe, Rauque m’est indispensable ; de plus, sa mort, survenant aussi près de celle de Sourcil, qui était son successeur présomptif, aurait jeté le trouble dans la communauté eta et la cité n’a pas besoin de cela. Le shugenja m’a averti ensuite que les soins offerts par les kami seraient sans doute seulement temporaires mais n’a guère pu donner plus de précisions. Il faudra donc que mes affaires avec Rauque avancent assez rapidement, au cas où sa santé viendrait à décliner à nouveau ; il faudra d’ailleurs que j’évoque aussi avec lui la question de sa succession lorsque j’en aurai le temps.
Après cet épisode gênant, nous avons tous rejoint le tribunal où, entre-temps, les gardes avaient ramené le marchand que je souhaitais interroger. Il me reste peu de temps si je veux pouvoir procéder à cette corvée et être prêt à me rendre à l’élection du roi de la Générosité. De fait, si je veux avoir mes réponses, il faut que je les aie maintenant… ou attendre que les journées de la Générosité soient passées, car je serai bien trop occupé pendant les festivités.
Dès le départ, j’ai bien senti que ce marchand n’était pas très à l’aise, et pour des raisons dépassant le simple fait d’être convoqué par un magistrat impérial. J’ai dû reprendre avec lui pas à pas, et parfois à plusieurs reprises, le récit des événements de la veille, avant qu’une image claire en apparaisse enfin : il n’y a désormais pas l’ombre d’un doute dans mon esprit que Naishi a délibérément provoqué Otado-san, et que cela a conduit les deux samouraï à résoudre leur conflit sur place par un duel sans les autorisations de leurs daimyo respectifs. Je sens bien que cela va surprendre et surtout fortement décevoir Aiko-sama, qui avait fait confiance à Naishi. Malheureusement, je crains aussi que cela ne fasse qu’amplifier les troubles qui secouent la ville. De fait, je ne vois pas comment la famille Bayushi pourrait tolérer un tel affront. Sans compter que Genshi-san – la sœur de Naishi – et son attitude ne pourront que jeter de l’eau sur le feu. Une décision rapide de la magistrature devient impérative si nous ne voulons pas voir la situation dégénérer. Cela ne pourra se faire pendant les fêtes de la Générosité, mais nous devrons agir au plus vite aussitôt après.
J’ai juste eu le temps de rentrer au palais pour revêtir une tenue appropriée avant de me rendre dans les jardins de Daikoku pour l’élection du roi de la générosité. Quelques remarques de Musashi-sama m’incitent à penser que seule l’insistance de dame Amako a persuadé mon collègue de participer à ce qu’il considère comme une perte de temps. Je me demande parfois combien de temps il faudra pour que dame Amako réussisse à persuader son époux du bien-fondé de ces occasions sociales. Il est toutefois heureux que la persuasion de dame Amako ait porté ses fruits, car je n’ose imaginer le scandale qu’aurait provoqué le tirage de son nom en son absence. C’est donc Musashi-sama que la main du kami de la Fortune a désigné comme roi de la Générosité cette année. Je ne crois pas que mon collègue ait vu un véritable honneur à cette position mais il s’est soumis de bonne grâce ; dame Amako ne le lui aurait sans doute pas pardonné dans le cas contraire. Après l’excitation précédant la désignation du roi de la Générosité, la fin d’après-midi a consisté en une réception. Mais j’ai senti que l’ambiance était tendue ; la famille Bayushi n’était guère représentée, Soshi Seryoku et divers membres du Clan de la Licorne étaient eux aussi absents. Le seul événement notable a été l’annonce qu’a faite Hyobu-sama concernant notre projet de temple pour les opiomanes, et son soutien à une telle action.
Comme prévu, la journée du lendemain a été consacrée principalement à l’offrande de cadeaux. J’admets volontiers avoir attendu avec une certaine impatience ce moment, car j’ai passé de longs moments de réflexion pour essayer de déterminer quels seraient les cadeaux appropriés, mais aussi à obtenir ce que je souhaitais offrir. L’un dans l’autre, tout s’est plutôt bien passé pour moi, et j’espère n’avoir offensé involontairement personne. Voici un bref descriptif de ce que j’avais préparé :
- pour Aiko-sama, un tessen peint d’une scène de la bataille de l’Heure du Loup ;
- pour Musashi-sama, un katanakake, où son daisho pourra être présenté à son meilleur avantage lorsqu’il ne le porte pas à sa ceinture ;
- pour dame Amako, une broche d’argent représentant un bambou et une fleur de pêcher, symboles de prospérité et de féminité, que j’ai fait exécuter par les deux artisans de « L’étoile d’argent » ;
- pour Yoshiro-sama, le texte d’une pièce de kabuki (dont le personnage principal garde ses secrets aussi bien de ses amis que de ses ennemis) ;
- pour Moshibo-san, un casier à parfums ;
- pour Aki-sama, une tasse à saké et une bonne bouteille de saké (je n’ai pu résister connaissant les coutumes de la ville et les goûts d’Aki-sama, malgré la désapprobation que je m’attends à voir dans les yeux d’Aiko-sama);
- pour Hyobu-sama, un masque de kabuki ; vu la réputation des acteurs formés par la famille Shosuro, cela me semblait approprié, et grâce à quelques renseignements pris auprès d’Amako-sama, j’ai choisi un personnage traditionnel réputé pour sa capacité à cacher ses sentiments en bien autant qu’en mal ;
- pour Jocho-sama, j’avais fait sculpter une pipe à … tabac de personnages espiègles ;
- pour Yoshifusa-sama, un brûle-parfum en cuivre, frappé de scènes de légende attachées à la Déesse-Soleil ;
- pour Baranato-sama, une seconde broche d’argent a été réalisée à « L’étoile d’argent » ; celle-ci, un peu plus massive que la précédente, représente à son avers un cheval tête levée, cherchant quelque chose du regard, et à son revers, la même bête broutant paisiblement ;
- pour Yoriko-sama, une dernière broche avait été commandée, montrant un lion passant sous un torii ; j’espère que ces allusions à son Clan et à sa Famille, ainsi que les sens commun et mystique associés à cette scène, provoqueront en elle autant de questions qu’elle-même me pousse à me poser, tout en satisfaisant son sens de l’honneur ;
- pour Jotomon-sama, quelque chose de plus personnel me semblait nécessaire au vu de notre appartenance commune à la Famille Kitsuki, aussi ai-je calligraphié moi-même une bannière pour son dojo, portant ces paroles attribuées au grand Mirumoto lui-même : « Je ne crois pas que je vais vaincre, j’en suis certain » ;
- pour Kimi-sama, un artisan de la ville a réalisé pour moi une cuillère à gruau portant les empreintes de doigts d’un main, la gauche bien sûr (la seule condition que je lui avais imposée était de ne pas en exposer ou vendre d’autres avant la fin des journées de la Générosité) ;
- pour Kinto-san, je m’étais procuré des copies de textes sur les naga écrits par des auteurs du Clan du Dragon ;
- pour Senshi-san, ce sont cette fois des histoires de quelques ancêtres remarquables de ma Famille que j’avais préparé ;
- pour Sukemara-san, après maintes hésitations, mon choix s’était arrêté sur une de ces épées gaijin à double tranchant, espérant lui faire comprendre qu’il jouait un jeu dangereux, malgré l’appui de Yoshiro-sama ;
- pour Yogo Chihiro, le shugenja préposé par Osako-sama à la surveillance des interrogatoires effectués par les bourreaux du tribunal, j’ai remis des textes shintao sur la cruauté et ses conséquences (Aiko-sama est furieuse contre lui en raison de la mort de divers suspects, et en particulier celle du marchand Incisif, et j’ai cru remarquer que cet homme prenait un peu trop de plaisir à voir lesdits suspects souffrir) ;
- pour les enfants de feu Shosuro Toru, j’avais fait faire des kimono de cérémonie, et pour son fils aîné, j’avais compilé quelques extraits du bushido sur le service à l’Empereur ;
- enfin, pour le roi de la générosité, j’avais essayé de préparer un conte comique en vers dont la teneur variait suivant l’ordre dans lequel les feuillets étaient lus.
Bien sûr, je n’étais pas le seul à avoir soigneusement anticipé cette journée. Pour ne citer que quelques exemples et ne pas m’appesantir, je peux par exemple mentionner l’exquis jouet en forme de dragon et le recueil de poèmes épiques Ikoma qu’Aiko-sama a respectivement offert à Musashi-sama et à moi-même, ou encore le casque de la Garde-Tonnerre que Jocho-sama présenta à Aki-sama.
Je ne peux toutefois passer sous silence certains des présents offerts, vu leur nature ou la surprise qu’ils purent causer. Ainsi, Aki-sama me surprit-il – et je n’ai sûrement pas été le seul – par la justesse du cadeau qu’il fit à Yoshiro-sama en lui remettant un magnifique paravent ; dans le même esprit, Aiko-sama offrit au magistrat Grue un éventail inscrit – d’un seul côté – des sept valeurs du bushido. De fait, je suis chagriné de n’avoir pas eu autant de finesse à l’égard de mon collègue. Bizarrement, Shinya-san offrit à Musashi-sama un katana de superbe facture. Ce n’est pas tant l’objet en lui-même que l’auteur du cadeau qui est surprenant ; en effet, jusqu’à il y a à peine quelques jours, aucun d’entre nous n’avait même rencontré le forgeron Kaiu. Beaucoup plus embarrassant pour moi, alors même que j’offrais l’épée gaijin que j’avais acquise auprès d’un marchand du Clan de la Licorne pour Sukemara-san, Osako-sama offrit exactement le même objet à Yoshiro-sama, qui se trouvait juste à quelques pas. J’ai réussi à masquer mes émotions, mais je pense sincèrement qu’elle a délibérément cherché à se moquer à la fois de moi et de Yoshiro-sama.
Le plus impressionnant des présents a toutefois sans nul doute été celui que Jocho-sama a fait à Aiko-sama : il avait fait transformer un petit temple voisin abandonné en un superbe dojo qui lui serait réservé, afin qu’elle puisse s’entraîner en privé à quelque moment que ce soit. J’étais conscient depuis quelques temps déjà du fait que le gouverneur pourrait voir en Aiko-sama une épouse potentielle pour son héritier. Je me demande maintenant jusqu’à quel point Jocho-sama lui-même est favorable à ce projet ; le peu que nous connaissions de lui laissait entendre qu’il se comportait plutôt en hédoniste, appréciant pleinement la liberté que lui offrait son célibat, mais nous savons aussi qu’il est un bushi et un officier accompli. S’il s’est rangé aux arguments de sa mère ou y voit un avantage quelconque personnellement, je ne doute pas un instant qu’il dispose de nombreux atouts pour faire aboutir cette affaire. Aiko-sama a gardé son calme, l’a même gracieusement remercié, et elle fera son devoir comme l’exigeront sa Famille et son Clan, mais je sais bien qu’elle n’est pas du tout favorable à une telle union. Et plus égoïstement, je dois admettre que cela ne simplifierait nullement notre tâche à Ryoko Owari.
Ces journées se sont achevées sur la désignation par Musashi-sama de la personne la plus généreuse. A la surprise générale, et à l’embarras manifeste de l’intéressé, Musashi-sama a nommé Kinto-san. Le vieux shugenja n’avait pourtant seulement offert à diverses personnes, notamment des dames, que des sachets de plantes séchées, odoriférantes ou médicinales, ou des plantes bien vivantes. Même moi, je dois reconnaître ne pas réellement comprendre le choix de mon ami : a-t-il simplement voulu manifester ce qu’il pense en son for intérieur de ces journées, ou bien s’agit-il de quelque chose de plus subtil ? En tout cas, il semble que la plupart des personnes présentes aient vu une fois de plus en cela l’énigme du Dragon. Si je l’osais, j’aurais posé directement la question à Musashi-sama une fois que nous avons été seuls, mais je ne suis pas sûr qu’il m’aurait répondu, ni même qu’il ait fait un tel choix consciemment.
Le lendemain matin a tranché avec les festivités des deux derniers jours. Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même nous sommes réunis à ma demande afin de discuter du cas de Naishi. Aiko-sama a eu beau rester impassible, j’ai bien senti qu’elle n’appréciait guère qu’on ait tenté, sinon de l’abuser, en tout cas de la manipuler. Après une longue discussion, nous avons finalement décidé de convoquer pour l’après-midi du lendemain Yoshifusa-sama, Baranato-sama, Genshi-san et Naishi afin de procéder à des réprimandes publiques. A cet effet, j’ai quitté mes deux collègues afin d’aller au tribunal rédiger les ordres en ce sens et informer Osako-sama. Alors que je quittais le palais, j’ai justement rencontré cette dernière qui m’a présenté le samouraï qui l’accompagnait. Il s’agit de Bayushi Saigo et, alors même que je l’informais des convocations que nous souhaitions faire, elle m’a appris que Saigo-sama venait d’arriver d’Otosan Uchi le matin même, et qu’elle et lui venaient nous informer que le très honorable Saigo avait reçu de Bayushi Shoju-sama et de Shinjo Yokatsu-sama la permission de rencontrer Naishi en duel afin de laver l’affront qu’elle aurait fait à la famille Bayushi. Je l’ai bien entendu assurée de notre concours, et je les ai quittés alors qu’ils entraient au palais pour présenter Saigo-sama à mes collègues et pour les informer directement de ces événements à venir. Alors que j’étais en train de me dire que ceci allait sans nul doute à nouveau remettre de l’huile sur le feu, et que la situation en ville n’allait donc certainement pas se calmer, Aki-sama est venu à ma rencontre à mon arrivée au tribunal. Il m’a mentionné avoir vu Osako-san et son compagnon et, bien qu’il ne connaissait pas ce dernier, avoir remarqué qu’il portait son daisho à la manière des duellistes de l’Ecole Kakita. Je l’ai donc rapidement mis au courant de la situation, mais je me suis intérieurement mordu les doigts de n’avoir pas remarqué cela moi-même. De fait, la situation est encore plus complexe qu’il n’y paraît, car lorsque j’ai retrouvé Yoshiro-sama le soir, il a paru en savoir long sur Saigo-sama et … son épouse et son beau-père, qui est un courtisan Doji. Dame Amako a eu aussi l’air de connaître tout ce petit monde et a, pendant la soirée, aiguillonné Yoshiro-sama avec des sous-entendus qu’eux seuls comprenaient. J’ai alors aussi appris que Saigo-sama remplacerait, au moins temporairement, Korechika-sama, et qu’il était connu comme un duelliste ayant déjà abattu plusieurs adversaires. Il portait même des rubans de différentes couleurs attachés à son saya, qui correspondraient selon la rumeur à ses adversaires vaincus. Si celle-ci est exacte, cela montre bien peu de respect pour ceux-ci. Ajoutons aux rapports personnels que Yoshiro-sama peut entretenir avec ce samouraï ceux dont que je lui connais avec la famille Bayushi, et je ne peux que concevoir que de nouveaux orages prêts à éclater à l’horizon.
Au regard de tout ceci, je me suis dit que je ne pouvais attendre que Rauque se décide à venir me parler – si tant est qu’il en fasse jamais le choix. Je l’ai donc fait amener au tribunal après avoir rédigé les convocations pour demain. Cette fois, je n’ai pas envie de voir disparaître mon seul témoin, et j’avais décidé que je saurai toute la vérité dans l’affaire de l’assassinat de Naritoki-sama. Aussi n’y suis-je pas allé par quatre chemins, et je n’ai pas hésité à faire comprendre au chef de la communauté eta que c’était lui-même qui, dans son délire, m’avait appris un certain nombre de détails. J’avais cru voir le summum de la terreur lorsque j’avais interrogé Sourcil, mais la réaction de Rauque n’avait rien à lui envier. Il a bien essayé de biaiser, mais sans réelle conviction ; heureusement pour lui et les siens, il n’a pas tenté de me mentir et, lorsque j’ai insisté, m’a révélé un certain nombre de détails. Comme je l’avais compris, c’est bien Sourcil qui a été le moteur de cette affaire, même si cela n’exonère en rien Rauque. Quant aux fameux porteurs inhabituels de la chaise de Naritoki-sama ce funeste soir, ces porteurs qui m’ont convaincu que Sourcil en savait plus qu’il ne le disait, et dont la disparition m’intriguait tant, les deux chefs de la communauté se sont arrangés pour qu’ils soient éliminés par des eta en qui ils avaient confiance. Et à qui ils n’ont certainement pas donné trop de détails. Rauque est donc le dernier survivant parmi ces criminels. Ou suis-je moi-même maintenant un complice dans cette sordide affaire ? Ai-je réellement accompli mon devoir en essayant de préserver l’ordre dans la ville ? Quelle que soit la réponse à cette question, je ne pourrais clairement pas m’en ouvrir auprès de mes pairs, car je ne crois pas qu’ils comprendraient ; seul Yoshiro-sama est sans doute suffisamment pragmatique, mais autant que cela… Non, moins il y aura de personnes au courant, mieux cela vaudra, surtout dans cette ville. Pourquoi ces questions ? Voici la solution que j’ai proposée à Rauque : je sais, ou plutôt je soupçonne, grâce au courrier de Nisei-san, que les sectateurs du Seigneur Lune sont à nouveau présents en ville – l’ont-ils jamais quittée en fait ? – et je ne vois pas pourquoi je ne réglerai pas deux affaires d’un coup. Après tout, du fait de sa position à la morgue, Sourcil faisait un complice parfait pour ces ennemis de l’Empire ; comment aurait-il été plus aisé pour eux de se procurer des cadavres pour leur ignoble magie ? Aussi ai-je suggéré à Rauque que Sourcil aurait pu être en fait un agent, ou une dupe, de cette vermine ; il n’a pas été lent à saisir le sens de ma proposition, bien qu’il semble avoir une peur bleue de ces individus. Bien sûr, je lui ai clairement fait comprendre que pour que ceci devienne public, il fallait que les magistrats puissent mettre la main sur des sectateurs, et pas simplement d’individus supposés tels, comme il me le laissait sous-entendre. Il n’a pas eu l’air de comprendre pourquoi j’accepterais de me livrer à un subterfuge concernant l’assassinat de notre prédécesseur mais refuserais de faire accuser des gens innocents d’un crime équivalent ou pire. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il comprend aussi le danger que ces adorateurs d’Onnotangu posent à tous dans la ville. Heureusement, je n’ai pas à me justifier auprès de lui, et il est clairement conscient du nombre limité de choix qui lui sont encore offerts. Aussi m’a-t-il promis d’essayer d’identifier au plus vite les personnes, en particulier au sein de la communauté eta, qui pourraient être liées à ces pratiquants de la maho. Je me suis tout de même senti obligé de lui rappeler d’être prudent ; je ne peux trop exagérer combien ces personnes peuvent être dangereuses.
Si j’avais cru que le prix de ma curiosité venait d’être payé, les Fortunes m’auraient sans doute ri au nez. Rauque avait quitté mon bureau, et j’avais retrouvé les autres magistrats pour le repas de la mi-journée. Rien de bien exceptionnel n’avait été évoqué sinon l’affaire concernant Bayushi Saigo et Naishi, mais Musashi-sama était resté bien silencieux. Sitôt notre repas terminé, il vint me demander à pouvoir s’entretenir en privé. Il m’apprit alors qu’alors que nos autres collègues et moi-même nous entretenions sur les suites à donner à la mort d’Otado-san, lui-même avait reçu un message de la part de Naishi l’invitant à se rendre à sa demeure. Jamais je n’aurai pu imaginer ce dont il retournait, encore moins les conséquences de cette invitation. Lorsque nous fûmes installés devant une tasse de thé, Musashi-sama entra dans le vif du sujet : la raison du message de Naishi était simple, elle lui avait proposé de lui révéler tout ce qu’elle savait des événements récents à Ryoko Owari s’il s’arrangeait pour qu’elle puisse avoir quitté la ville avant le surlendemain matin, donc avant l’heure prévue pour son duel contre Saigo-sama ! Je suis resté un instant sans voix. J’ai tout de suite compris que Musashi-sama avait toujours du mal à imaginer qu’une samouraï-ko ait même pu prononcer de telles paroles. Lorsque je lui ai finalement demandé ce qu’il avait alors fait, j’ai été presque soulagé d’apprendre qu’il ne lui avait pas immédiatement annoncé que, si par quelque accident dû aux kami elle survivait à sa confrontation à Saigo-sama, il espérait lui-même avoir l’honneur de pouvoir libérer Rokugan de sa vile présence. Je ne peux cacher moi-même mon effarement à son annonce, aussi puis-je aisément comprendre l’état d’esprit dans lequel Musashi-sama a pu se trouvé lors de cette scène ; mais je suis toujours aussi étonné qu’il n’ait pas ensuite réagi plus… violemment. D’après ce que j’ai compris, il a presque immédiatement quitté les lieux sans donner de réponse. En fait, sa réponse était maintenant là, car je comprenais qu’il venait me demander conseil, ou me demander d’intervenir pour faire cesser cette… impossibilité. En fait, ma première réaction a été plus violente que la sienne, et je lui ai immédiatement proposé de me rendre chez Naishi pour lui faire comprendre toute la gravité de ses paroles, toute la… vilénie de ce qu’elle avait osé proposer. Et Musashi-sama m’a été reconnaissant d’agir ainsi…
Je me suis donc rendu à la demeure des deux sœurs d’un pas ferme, bien décidé à faire entendre raison à Naishi. En arrivant aux abords des lieux, je remarquai que quelques bushi Bayushi semblaient se tenir aux alentours. A mon arrivée, Genshi-san s’est montrée hautaine, presque belliqueuse, et j’aurai sans doute eu grand’ mal à retenir mon courroux si sa sœur ne s’était pas presque aussitôt interposée, et ne m’avait pas immédiatement invité à la suivre. Nous nous sommes bien vite retrouvés seuls, et elle m’a aussitôt demandé si j’étais prêt à accéder à ses propositions. J’ai bien sûr avancé tous les arguments auxquels je pouvais penser, l’honneur de son clan et de sa famille, celui de sa sœur et le sien, en particulier après l’affaire ayant opposé son cousin Isas à Bayushi Tomaru, ce que son attitude pourrait causer pour le prochain mariage d’Ide Asamitsu-san et de Shosuro Kimi-san, même les règles qui régissent les affaires de duel. Rien n’y a fait ! Apparemment, Naishi était convaincue que rien ne pourrait sauver sa vie, et cette dernière semblait être la seule chose qui lui importât ! Et les bribes de ce qu’elle entendait me révéler si je l’aidais à s’enfuir, ces bribes… Comme quand j’essayais de lui montrer le déshonneur pour sa sœur, et qu’elle haussait les épaules en me répliquant que de toute façon, d’après mes propres règles, cette dernière n’était qu’une criminelle, et donc pourquoi devrait-elle se soucier de son honneur ?
Comment ai-je pu me laisser appâter par cela ? Suis-je donc moi aussi sans plus d’honneur que Naishi ? Ryoko Owari Toshi, cité née de l’ordure, m’a-t-elle finalement fait plonger dans la fange et fait croire que je ne suis rien d’autre moi-même ? Où me suis-je laissé entraîner par mes actions de la matinée ? Quoi qu’il en soit, ma curiosité et les parcelles d’informations qu’elle a paradées devant mes yeux m’ont poussé à lui offrir de la faire sortir de la ville si elle me rédigeait une confession entière. Et j’ai ensuite quitté cette demeure dans un état second, proche de la fièvre, après avoir dit à Naishi que je lui dirai bientôt comment procéder. Lorsque je suis rentré au palais, et que Musashi-sama s’est approché de moi, je lui ai dit que tout était réglé, et il est parti soulagé. Suis-je désormais maudit par les Fortunes, ou bien ai-je fait un pas de plus vers la compréhension qui me permettra de servir au mieux l’Empereur dans cette ville ? Je ne sais pas, et je reste encore troublé par cette affaire.
Troublé ou non, je suis allé ce matin dans le quartier des eta, afin de demander quelques précisions à Rauque et pour lui donner mes dernières instructions. Il m’a regardé bizarrement, et je suppose qu’il me prend pour un fou, mais il a acquiescé. Tout était donc prêt pour l’après-midi, et pour demain matin…
En début d’après-midi, Aiko-sama, Yoshiro-sama et moi-même avons donc pris place dans la pièce d’audience principale de l’hôtel de ville. Nous avions revêtu pour l’occasion nos atours les plus solennels, et nos visages n’exprimaient rien, sinon la gravité du jugement que nous nous apprêtions à rendre. Outre la principale intéressée, Naishi, sa trop volatile sœur, Genshi-san, et les dirigeants locaux du clan de la Licorne, Shinjo Yoshifusa-sama et Ide Baranato-sama, Osako-san et Saigo-sama ont tous les deux pris place dans l’espace réservé au public. Après avoir lu un rappel des actes reprochés à Naishi, j’ai laissé la parole à Aiko-sama. Celle-ci a bien masqué le désappointement qu’elle pouvait ressentir à l’égard de Naishi, et ni les supérieurs de cette dernière, ni l’intéressée, n’ont protesté lorsque Aiko-sama a annoncé que les magistrats ne la considéraient plus comme bienvenue en ville et souhaitaient qu’elle la quitte au plus vite, mais que, compte tenu du duel autorisé par les daimyo des clans respectifs impliqués, cette décision était suspendue jusqu’à l’issue de ce duel. En fait, Naishi est resté calme et a apparemment sans protester accepté les décisions annoncées ; elle a seulement lancé quelques regards en ma direction que j’espère personne n’a remarqués. Sa sœur ne l’a pas pris tout à fait aussi bien, mais comme ni Baranato-sama, ni Yoshifusa-sama ne l’ont soutenue, elle n’a pas plus insisté. Osako-san et Saigo-sama avaient plutôt l’air satisfait, mais ils se sont bien gardés de faire quelque commentaire.
Alors que nous raccompagnions les Licornes vers la sortie, j’ai pu glisser quelques mots à Naishi, lui intimant l’ordre de se trouver peu avant l’aube dans la cour où sont entassées les ordures et d’obéir à la personne qui l’y retrouverait, et d’avoir sa confession par écrit prête à être remise à ma jeune servante eta qui l’attendrait juste avant qu’elle quitte la ville. Lorsque nous sommes rentrés au palais, j’ai donné mes ordres à Sandale : elle devra demain matin à l’aube se rendre dans le quartier des tanneurs, là où les habitations s’approchent de la porte des paysans ; là quelqu’un lui remettra une missive pour moi, et elle devra me l’apporter et ne laisser personne voir ce qu’elle transporte.
Le lendemain matin, Sandale n’était pas encore revenue au palais lorsque nous l’avons tous quitté pour nous rendre dans les jardins du Scorpion. Des estrades avaient été installées en prévision du duel à venir et sur l’une d’entre elle, réservée au gouverneur, Osako-san se leva pour nous saluer à notre arrivée, et nous nous installâmes sur l’estrade voisine. Ce furent Baranato-sama et la délégation du clan de la Licorne qui se présentèrent ensuite et allèrent se positionner en face de l’estrade occupée par la magistrate principale de la ville. Peu après, Saigo-sama et plusieurs samouraï Bayushi firent leur apparition, et Hyobu-sama, Jocho-sama et des gardes les suivirent de près. Après avoir présenté ses respects au gouverneur et à son fils, nous avoir salués, et s’être sèchement incliné devant Baranato-sama, Saigo-sama s’installa au centre de l’espace réservé et se mit en devoir de patienter. Peu à peu, la tension commença à monter : Naishi n’était pas là ! Après quelques minutes, Hyobu-sama et Saigo-sama commencèrent tous deux à regarder en direction du chef de la famille Ide en ville. Celui-ci tourna légèrement la tête vers Genshi-san, celle-ci s’inclina très bas et partit en courant, suivie de plusieurs autres bushi de la famille Otaku… et de quelques samouraï de la famille Bayushi. Chacun reprit alors son attente, impassible, jusqu’au retour, une vingtaine de minutes plus tard, de Genshi-san. Celle-ci murmura quelques mots inaudibles à Baranato-sama, tandis qu’un samouraï Bayushi en faisait de même auprès de Saigo-sama. Puis, alors que le silence s’appesantissait encore, Baranato-sama se leva, se dirigea vers le gouverneur, s’inclina devant elle et, d’une voix neutre, déclara :
« Gouverneur-sama, Naishi-san semble avoir disparu ! »
Cette annonce provoqua quelques remous dans l’assistance, mais personne n’eut l’inconvenance de prononcer un mot avant que Hyobu-sama n’ait pu répliquer. Cette dernière, après un lourd silence à regarder son interlocuteur sans plus d’expression que lui, se tourna en direction de Saigo-sama. Ce dernier se rapprocha sans hâte, s’inclina, puis lui dit d’une voix douce :
« Personne n’a vu Naishi-san quitter sa demeure, que ce soit cette nuit ou ce matin. »
Cette affirmation fut clairement entendue de tous ceux qui se trouvaient à proximité et, cette fois, quelques commentaires furent échangés derrière les éventails des courtisans. Je sentis plus que je ne vis Aiko-sama se raidir près de moi. Après un dernier échange de regard entre Hyobu-sama, Baranato-sama et Saigo-sama, la première se tourna cette fois vers Musashi-sama :
« Musashi-sama, je regrette de devoir m’adresser à vous mais, étant donné l’implication de mon clan dans cette affaire, je vous prierai de vouloir éclaircir ceci.
- Haï, gouverneur-sama », se contenta de répondre mon ami, tout en me jetant un regard inquisiteur que je me contentais de lui rendre.
Tous les magistrats se levèrent alors pour se diriger vers la demeure qu’avaient occupée les deux sœurs Otaku. Une partie du public suivit à distance, mais déjà je pouvais imaginer les rumeurs en train de s’élever ; Baranato-sama, Saigo-sama, Osako-san et une Genshi-san visiblement furieuse étaient juste derrière nous, ainsi que plusieurs bushi des clans du Scorpion et de la Licorne. En arrivant devant la maison, Yoshiro-sama invita Osako-san à nous accompagner avant de demander courtoisement à Genshi-san de bien vouloir nous guider à l’intérieur. Cette dernière ne pouvait refuser sans perdre la face, mais si un regard avait pu tuer, celui qu’elle lança à la ronde aux Scorpions présents n’aurait pas laissé beaucoup de survivants. Le groupe tout entier la suivit, puis Yoshiro-sama et moi-même prirent la tête des recherches, dans les appartements de Naishi tout d’abord, puis dans l’ensemble de la maison. A mon soulagement, rien de remarquable ne fut mis à jour, et seuls le daisho de Naishi, quelques vêtements et des serviettes de bain semblaient avoir disparu. La monture de Naishi était toujours là ! Comme il était clairement apparu que la famille Bayushi devait avoir fait surveiller la maison, nous demandâmes à Saigo-sama l’autorisation de pouvoir interroger ces samouraï. Mais aucun d’eux ne put apporter le moindre élément, et tous affirmèrent n’avoir remarqué personne d’insolite entrer ou sortir. Osako-san se tourna alors vers Moshibo-san pour lui demander si un shugenja pourrait avoir aidé Naishi à s’enfuir sans que personne ne note leur passage. Avant que notre collègue ne puisse répondre, Genshi-san se laissa quelque peu emporter avant de signifier, en des termes peu flatteurs, qu’il était plus probable que les Bayushi aient fait enlever sa sœur pour lui faire porter ce déshonneur. Heureusement pour elle, Baranato-sama était là, et il s’arrangea pour calmer la situation et faire en sorte que Genshi-san soit escortée hors des lieux.
Après que nous ayons informé les intéressés que tout nous portait à croire que Naishi avait bel et bien disparu et qu’aucun signe de lutte ne pouvait être relevé, Baranato-sama s’adressa à Saigo-sama et, très formellement, déclara :
« Si la dénommée Otaku Naishi a bien fui ces responsabilités comme tout semble l’indiquer, je suis sûr que Yokatsu-sama sera d’accord avec moi pour dire qu’aucune personne de ce nom n’appartient à notre clan, et que quiconque rencontrant alors cette criminelle serait dans son droit de l’exécuter sur le champ. »
Il s’inclina légèrement une dernière fois devant Saigo-sama et Osako-san, un peu plus profondément devant les magistrats d’Emeraude, puis s’éloigna des lieux avec dignité, accompagnés des autres membres de son clan encore présents.
A ma grande honte, j’ai même dû mentir à Musashi-sama sur le chemin du retour et, lorsqu’il s’approcha de moi en haussant les sourcils, lui dire que je pensais l’affaire réglée après ma visite d’hier. Heureusement pour moi, il n’a pas pu imaginer que je puisse être tombé aussi bas et m’être fait complice de la fuite de Naishi. Aussi troublé que je le sois encore, force m’est aussi d’avouer que j’étais impatient de lire la confession de cette couarde. Je ne dirai pas que je me suis précipité sur Sandale, mais dès mon arrivée au palais, j’ai laissé les autres magistrats, je suis monté dans ma chambre, et j’ai demandé à Kage de trouver Sandale et de me l’envoyer. Il m’a obéi sans discuter et est revenu en sa compagnie avant de nous laisser seuls quand je l’ai remercié. Sandale m’a alors tendu un paquet enveloppé dans du papier de soie et légèrement nauséabond – pas étonnant connaissant le moyen utilisé par Naishi pour sortir sans être vue - vengeance peut-être mesquine de ma part … mais elle ne méritait pas plus et n’a clairement pas refusé d’agir de la sorte. Sandale a attendu pendant que j’ouvrais le paquet et jetais un coup d’œil aux parchemins couverts d’une fine écriture à l’intérieur. Et les quelques phrases que j’ai lues m’ont fait écarquiller les yeux. Puis je me suis aperçu que Sandale se dandinait sur place, et lorsque j’ai levé les yeux j’ai rapidement compris qu’elle souhaitait me dire quelque chose. Comme elle manifestait une telle impatience et semblait en même temps plutôt contente d’elle, je lui ai demandé ce qu’elle désirait. Voici ce qu’elle me répondit :
« Comme je passais le pont du Dragon, avec ses têtes qui font peur, j'ai vu qu'un monsieur me suivait. Il ressemblait à un tanneur, mais je ne le connaissais pas. Je suis rentrée dans la ville et il y avait des gardes que je connaissais : surtout Oku, qui me donne toujours des bonbons ! Alors je n'avais plus peur du monsieur, et je suis allée lui demander qui il était et pourquoi il me suivait. Je crois que Aiko-sama aurait fait pareil, même si elle n'avait pas eu de sabres, comme moi.
Je lui ai dit que j'étais de la Maison du Magistrat Katsume, pour que lui aussi il ait peur. Mais il a souri et dit que j'étais une courageuse petite fille, même si je ne suis plus si petite maintenant ! Il m'a dit que ce que je portais était important, et qu'il était là pour vérifier que tout se passait bien. Mais moi, je ne les aurais pas perdus, les parchemins.
Je lui ai demandé s'il travaillait pour le Magistrat Katsume lui aussi, mais je n'ai pas bien compris sa réponse. Je crois qu'il voulait dire oui. En tout cas, il a souri un peu bizarrement quand il a dit que des amis doivent se rendre des services. Je n'avais plus peur du tout, et le monsieur m'a dit de ne pas m'en faire et qu'il me suivrait de loin, qu'il était rassuré de voir que j'étais assez grande et sage pour porter des parchemins importants.
Moi je pensais qu'il ne pourrait pas passer la Porte du quartier noble à cette heure de la journée, de toute façon. Mais ce qui est bizarre, c'est qu'une fois dans la ville, le monsieur était habillé pareil et pourtant on aurait dit le commis d'un marchand. Et dans le quartier noble, il marchait en fronçant un peu les sourcils, comme un fonctionnaire du Tribunal. Les gardes l'ont laissé passer. En arrivant au Palais, il m'a fait un clin d'oeil et est parti.
Voilà. »
Au fil de son récit, mon cœur s’est mis à battre soudain plus vite, et lorsqu’à la fin je lui ai demandé de me décrire cet homme, elle a dû sentir que quelque chose n’allait pas. La description ne m’a clairement pas renseigné, mais voyant son trouble, j’ai essayé de lui expliquer qu’il est parfois important de laisser croire à ceux qui vous suivent que vous ne les avez pas remarqués. Je suppose que sa réaction n’aurait pas dû me surprendre, surtout au vu de ce qu’elle m’avait dit juste avant : elle m’a répété qu’elle croyait avoir agi comme aurait agi Aiko-sama, mais que si je n’avais plus besoin d’elle, elle irait lui demander comment elle devrait faire si cela se reproduit. La dernière chose que je souhaitais, bien évidemment, était qu’elle s’en allât voir Aiko-sama et lui parle du rôle qu’elle avait pu jouer pour moi ce matin ; compte tenu des capacités d’observation qu’elle venait de démontrer, elle était susceptible d’avoir parfaitement reconnu Naishi, quel que soit l’accoutrement que cette dernière ait pu adopter ! Aussi, j’ai pris le temps de lui expliquer qu’elle n’avait pas mal agi, bien au contraire, son acte était celui de quelqu’un de particulièrement courageux. Mais comme je sais qu’elle admire particulièrement Aiko-sama, j’ai ajouté que toutefois, il est souvent utile de ne pas laisser voir à ceux qu’on ne connaît pas – et qui peuvent s’avérer des ennemis, comme c’était le cas de cet homme - qu’on les a repérés ; de cette façon, on peut les observer et apprendre le plus de choses possible sur eux sans qu’ils le sachent et, s’ils pensent pouvoir vous surprendre, ce sont eux au contraire qui sont surpris. Je n’ai pas hésité à affirmer que c’est d’ailleurs une règle fondamentale pour un samouraï que d’observer l’adversaire avant de le confronter, ou de l’attaquer. Après ces explications, elle m’a dit mieux comprendre maintenant, et comme elle ne semblait plus si pressée d’aller tout raconter à Aiko-sama, je lui ai donné un zéni en lui disant qu’elle avait bien travaillé et pouvait aller s’acheter des friandises et les partager avec son amie Vive. J’espère qu’elle oubliera plus ou moins cet épisode, mais il faudra que je prépare mieux les choses si j’ai besoin d’un courrier secret une prochaine fois. Quant à cet homme mystérieux, je ne cacherai pas qu’il me donne des sueurs froides chaque fois que je pense à lui. Je donnerai beaucoup pour savoir qui il est, et surtout pour qui il peut bien travailler.
Je ne peux malgré tout me laisser paralyser par les actions d’un inconnu. De toute façon, qui qu’il soit, je ne peux l’empêcher d’agir ; il me faudra donc me contenter de réagir et vivre avec cela en attendant. La confession de Naishi, elle, est entre mes mains. Bien sûr, une telle confession, venant la criminelle qu’elle est désormais officiellement, n’a guère de valeur juridique, mais les choses qui y sont consignées, si elles sont vraies – et malheureusement, elles ont bien trop de sens au vu de ce que je sais déjà pour être fausses, m’apportent les dernières pièces de divers puzzles, et peut-être suffisamment d’informations pour pouvoir infléchir certains événements et amener au moins Baranato-sama à changer sa tactique. Oui, Baranato-sama est le responsable de bien des choses : c’est lui qui a déclenché la guerre entre les différents cartels de trafiquants d’opium. Il a ordonné à Naishi et à sa sœur d’attaquer, masquées et en utilisant une monture quasi-identique à celle d’Otado-san, l’entrepôt de la marchande Vigilante, et d’y laisser une broche appartenant au fils de Korechika-sama ; il a bien ordonné d’incendier l’entrepôt de Subtil, quoiqu’il ait apparemment ignoré que son neveu Nakatada avait participé et péri dans l’affaire ; il a aussi été à l’origine de nombreux incidents qui ne sont pas remontés jusqu’à nos oreilles, et il aurait eu, très indirectement, des contacts avec le bandit Kaeru. Il est clair qu’il n’était pas au courant de certains des plans de Naishi elle-même ; d’ailleurs, elle admet qu’elle ne s’en était encore confiée à personne, pas même à sa sœur. En effet, elle avoue que sa recherche des criminels du réseau de Vigilante qui nous avaient échappés, et du dénommé Jiren, n’était pas menée tant pour faire une faveur à Aiko-sama que pour son propre compte, car elle espérait bien pouvoir monter son propre réseau de trafic d’opium ! Quand j’ai lu ceci, je me demande quel pouvait être l’honneur de Naishi avant que Baranato-sama ne l’implique dans sa vengeance ; certainement pas très grand, ou alors je me trompe beaucoup.
Cela étant dit, je me trouve une nouvelle fois devant un dilemme en ce qui concerne Baranato-sama. De fait, je ne peux m’empêcher d’admirer comment il a berné les Scorpions à leur propre jeu afin de venger la mort de son fils Michikane ; cet homme est clairement redoutable, et devenir son ennemi, s’il devait rester en vie, n’est pas souhaitable. Mais il ne fait aucun doute que c’est un criminel, la loi et les précédents sont très clairs sur ce point. Et si j’arrive à l’exposer, ou même si mes informations devaient tomber dans les mains des Scorpions, il est peu probable qu’il survive, et le mariage prochain de son fils Asamitsu-san et de Kimi-san n’aurait pas lieu ; à moins que les Scorpions décident de les faire chanter tous les deux, lui et son fils… Dans ce dernier cas, le désordre ne serait peut-être pas immédiatement aussi grand en ville que si le rôle du chef de la famille Ide ici était révélé, mais les conséquences ne seraient-elles pas encore plus néfastes pour l’Empire à plus long terme ? Je vais devoir réfléchir rapidement à tout cela ; pour l’instant je n’ai rien qui me permette d’accuser Baranato-sama, mais mes informations pourraient suffire à convaincre le gouverneur de l’envoyer faire un tour chez Pitoyable, ou donner des armes aux Scorpions contre lui sans que je sache vraiment à quelles fins ils pourraient les utiliser.
Publié : 07 sept. 2005, 11:47
par Kitsuki Katsume
Chapitre 17 – Tel est pris qui croyait prendre
Après que nous eûmes pris la décision de demander à Genshi-san de quitter la ville, j’avais été voir Colombe pour lui demander si elle se sentirait capable de suivre la Licorne sans être remarquée, du moins quelques jours ou une semaine. J’avais déjà dans l’idée que cette dernière pourrait alors me conduire à Kaeru, si jamais il existe des liens entre ceux de son clan et le bandit. Colombe m’avait alors mentionné la présence en ville d’un chasseur de primes du clan de la Guêpe.
Les événements de ces derniers jours n’ont pu que me conforter dans l’idée que Genshi-san pourrait bien essayer de contacter Insaisissable : qu’elle croit que sa sœur se soit enfuie, ou bien qu’elle croit que cette dernière ait été enlevée par les Bayushi ou leurs alliés comme elle l’affecte, Kaeru serait un contact logique pour elle si elle cherche à la retrouver. Après avoir parlé de tout cela avec Yoshiro-sama le lendemain du jour prévu pour le duel, j’ai demandé à Colombe de nous arranger un rendez-vous dans une maison de thé de la ville avec ce bushi de la Guêpe, un dénommé Takeshi. Bien que nous soyons certains tous les deux qu’il ait des raisons ultérieures pour se charger de cette tâche, qui se différencie un peu de celles que les membres de son clan remplissent en général – Genshi-san n’est pour le moment en aucune façon accusée d’un quelconque crime, encore que la confession de sa sœur me donne la certitude qu’elle mériterait sans doute l’appellation de criminelle - ni l’un ni l’autre n’avons pu établir clairement quelles sont ces raisons. Takeshi-san semble intéressé par la possibilité de trouver Insaisissable, et certainement la prime placée sur la tête du bandit est conséquente. Je n’arrive pas à me persuader qu’il s’agisse là de sa seule raison. Peut-être ai-je tort et suis-je en train de devenir paranoïaque ? Enfin, malgré ces réserves, nous avons fini par l’engager pour suivre Genshi-san. Espérons que nous ne le regretterons pas.
Le surlendemain du scandale, se déroulèrent les obsèques de Bayushi Korechika et Bayushi Otado. Yoshiro-sama étant souffrant, Aiko-sama se proposa donc pour représenter les magistrats en cette occasion officielle, mais à la suite de quelques remarques judicieuses du magistrat Grue, qui avait réalisé ce que pourrait signifier la présence de la Lionne et son absence à lui pour le clan du Scorpion, elle décida de laisser Musashi-sama représenter la magistrature de façon adéquate ; il se devait de toute façon d’être présent aux côtés de son épouse. En fin de compte, Yoshiro-sama réussit à l’accompagner aux obsèques, qui se déroulèrent selon le rituel et sans incident particulier, les Fortunes en soient remerciées.
A ce stade, j’ai décidé de placer un pion, d’autant que plusieurs personnes, dont Aki-sama, semblaient s’impatienter que mes contacts parmi les eta ne semblent plus nous fournir d’informations depuis la mort de Sourcil, malgré mon intervention remarquée dans le quartier des tanneurs auprès de Rauque. J’ai donc annoncé à mes collègues et à Aki-sama que je soupçonnais que l'assassinat de Naritoki serait dû à des sectateurs du seigneur Lune, et que Sourcil aurait été en relation avec ceux-ci. Plusieurs d’entre eux ont eu l’air légèrement soupçonneux, tous ont exprimé une certaine surprise et m’ont demandé ce qui avait pu m’amener à cette conclusion. J’ai fait remarquer avoir eu de longues conversations avec Rauque depuis que j’avais sauvé sa vie. Avant la disparition de Sourcil, ce dernier était pratiquement mon seul interlocuteur dans cette communauté ; depuis celle-ci, j’avais pris le temps d’interroger en détail Rauque. Et certaines choses qu’a mentionnées le vieux chef des tanneurs m’ont mis la puce à l’oreille, d’autant que la missive de Nisei-san, arrivée récemment, a ravivé certains souvenirs. Lors de discussions avec d’autres membres de la communauté, Rauque avait appris qu’un ou des hommes qui portaient des tatouages auraient été vus avec Sourcil. Il n’y avait pas prêté d’attention particulière ; les individus qui fréquentent les basses castes et qui portent des tatouages sont relativement fréquents. Mais lorsque j’ai essayé de creuser, il a mentionné que le tatouage en question aurait été au poignet ; et j’ai rappelé alors à mes collègues ce que nous avions pu constater de nos propres yeux concernant les soi-disant serviteurs d’Onnotangu lors de notre première visite à Ryoko Owari Toshi. Comme je sentais que certains semblaient un peu dubitatifs, j’ai ajouté que, même si je me trompais quant à la connexion entre le meurtre de Naritoki-sama et ces développements, il n’aurait pas été illogique que les maho-tsukai cherchent à contacter Sourcil pour se procurer des cadavres si jamais ils avaient eu vent d’une façon ou d’une autre de sa désaffection grandissante envers le magistrat. Qui d’autre aurait pu leur fournir des cadavres sans risque excessif ? Se fournir auprès de Sourcil aurait sans doute été moins dangereux pour eux que d’essayer de violer des tombes ou de fouiller un champ de bataille. Ce serait en tous cas le premier indice confirmant la véracité de ce que m’annonçait Nisei-san à propos de cette secte. Même si cela ne nous mène pas aux assassins de notre prédécesseur, ces hommes sont très dangereux et sont indubitablement des criminels dont l’élimination est de notre ressort. Mes collègues ne sont peut-être pas convaincus par ces arguments, mais aucun ne peut nier que poursuivre des pratiquants de la maho ne fasse pas partie des attributions des magistrats d’Emeraude.
Toujours dans le cadre de notre lutte contre la maho, nous étions aussi toujours en recherche de l’endroit où pourrait se trouver la tête de la marchande Vigilante – le seul indice que nous avions étant que celle-ci se trouvait près de l’eau – et Aiko-sama avait chargé Raccourci et ses jeunes acolytes de repérer les bateaux qui, soit étaient une source de terreur pour leur voisinage, soit transportaient des samouraï Soshi ; en effet, nous soupçonnions toujours Soshi Seryoku d’être impliquée dans cette affaire. C’est ainsi que nous avions appris l’existence d’un mystérieux bateau qui partait chaque nuit du port, en remontant le courant vers le Nord, avec des passagers dont certains étaient des samouraï Soshi, pour y revenir à l’aube. Après une enquête discrète auprès de la capitainerie, effectuée par Akira, l’homme de confiance de Musashi-sama, nous avons appris que ce bateau était l’Araignée d’Eau du capitaine Anguille ; ce dernier est apparemment suspecté de se livrer à un peu de contrebande, mais n’est pas en cela très différent de nombreux marins de Ryoko Owari.
Le soir venu, nous résolûmes de mener une mission de reconnaissance : suivre le bateau par voie terrestre, en effectif réduit, afin de voir où il allait accoster. Les meilleurs pisteurs, Aki-san et Musashi-sama, accompagnés de Colombe, se postèrent donc en amont du fleuve, et attendirent de voir passer l’Araignée d’Eau.
La nuit était nuageuse et sombre, et le vent se mit bientôt à souffler violemment, annonçant une tempête. Le navire peinait contre le vent et le courant contraire, rendant la tâche des poursuivants facile, malgré les trombes d’eau qui s’abattirent bientôt, trempant hommes et bêtes. Le navire remonta le courant ainsi pendant une heure et demie environ, avant de se rapprocher de la berge. La masse imposante d’un autre navire se devinait, masse plus noire contre l’obscurité du ciel. Les trois cavaliers mirent pied à terrre et, attachant leurs bêtes à l’abri, se mirent à progresser avec prudence, Colombe en tête. A une question d’Aki-san lui demandant si elle avait accompagné autrefois les éclaireurs Hiruma, la ronin ne répondit pas ; mais, par sa capacité quasi-surnaturelle à progresser sans le moindre bruit, sa façon automatique d’être toujours consciente de tout son environnement, il était clair qu’elle savait ce que signifie faire une reconnaissance en terrain ennemi.
Tout à coup elle s’arrêta, et fit signe aux deux bushi de s’arrêter aussi. Tous s’immobilisèrent. Avec la plus grande prudence, Colombe recula, centimètre par centimètre, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Les deux bushi l’imitèrent. Ce n’est qu’après avoir mis une centaine de mètres entre eux et le point jusqu’où ils s’étaient avancés qu’elle se risqua à souffler : « Il y a des guetteurs. Ce n’est que grâce au mauvais temps qu’ils ne nous ont pas vus. » Restant à bonne distance, les trois compagnons se rapprochèrent de la berge, et purent constater que le deuxième bateau était une lourde barge, pouvant facilement héberger une vingtaine d’hommes.
Il y eut un bref débat ; en effet il aurait été possible, profitant de la tempête, d’aller faire une reconnaissance à la nage ; mais il avait été entendu que l’objectif de la mission était de faire une reconnaissance, pas de prendre des risques, et les trois éclaireurs décidèrent sagement de revenir à la ville pour nous informer de leurs découvertes.
Le lendemain, nous fîmes appel aux bons services du capitaine Crevette, que nous avions déjà sollicité lors de l’attaque contre le bateau affrété par le marchand Incisif, et les éclaireurs de la veille remontèrent avec lui le fleuve, pour repérer clairement là où la barge était accostée. Ils la repérèrent sans difficulté ; sur le pont il n’y avait que trois ou quatre ronin au regard vigilant ; mais la barge, visiblement amarrée de façon plus ou moins permanente à quelque distance de la rive, nécessitait une chaloupe pour pouvoir y accéder, et ils n’avaient pas oublié l’anneau de guetteurs signalé par Colombe. De surcroît, l’endroit était situé en dehors de notre juridiction. Le soir venu, Raccourci nous signala qu’il avait vu une (et peut-être deux) silhouettes féminines s'embarquer. Nos soupçons se précisaient…
Pendant ce temps, Aiko-sama a rendu visite à Baranato-sama ; comme nous en avions discuté précédemment, je sais qu’elle a voulu lui demander une dénégation formelle de la connaissance des agissements de son neveu, et qu’elle lui a indiqué que la priorité était à présent de rétablir la paix en ville ; je crains néanmoins que, même si Aiko-sama ne cache pas son estime pour Baranato-sama, celui-ci n’ait pris une telle démarche comme une tentative de protéger les intérêts de sa potentielle belle-famille…
Yoshiro-sama a lui aussi rendu visite au daimyo Licorne, indépendamment de la Lionne. Je sais qu’il souhaite obtenir la même chose qu’elle en l’occurrence. Ces arguments ne seront sans doute guère plus efficaces toutefois, car Baranato-sama doit lui aussi être au courant que Doji Sukemara vient d’obtenir une licence pour pratiquer le commerce d’opium médicinal. Vu les antécédents des personnes qui possédaient de tels permis, le fait que Yoshiro-sama ait eu des relations privilégiées avec Sukemara-san (ce qui serait en principe normal puisqu’ils appartiennent au même clan) et les appuis nécessaires pour pouvoir obtenir ces papiers, je crains qu’il ne suspecte cette fois Yoshiro-sama de vouloir protéger les intérêts de son clan, et en l’instance pas forcément les intérêts légaux. Compte tenu de la position de Baranato-sama sur l’opium et son trafic, les chances qu’il considère sérieusement les arguments de Yoshiro-sama sont faibles, pour le moins.
Je sais malheureusement à quoi m’en tenir sur Baranato-sama, et donc je sais qu’il m’appartient d’obtenir de lui sa coopération, parce que je suis le seul, parmi les magistrats d’Emeraude, à connaître certains secrets des Licornes, connaissance que j’ai payée très cher.
Aussi, quand je lui rends visite, après les salutations d’usage, je tranche dans le vif. Baranato-sama a la réputation d’être un homme direct, je lui parle donc d’entrée des incendies dont il est, au final, responsable, de l’attaque sur l’entrepôt de Vigilante, de la connaissance qu’il a de l’existence de Kaeru, des ordres qu’il a donnés à Otaku Naishi avant sa fuite ignominieuse et, d’une façon générale, de son peu de transparence et de coopération avec la Justice Impériale.
A chaque chose que je lui ai assénée, il est resté calme et composé. Mais lorsque je termine en lui parlant des plans de Naishi pour l’opium, je le sens tressaillir. Il se reprend pour me demander d’où je peux tenir de telles informations – et, au ton qu’il emploie, il aurait pu dire calomnies. Je lui fais alors remarquer qu’il doit être au courant de ma visite à Naishi la veille du duel, et qu’elle a alors confessé bien des choses. Alors que je me tais en le foudroyant du regard, il me dévisage, et me répond, le regard à nouveau serein : « J’avais entendu parler des capacités de votre famille... mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en être le témoin. Surtout un témoin… aussi direct » ajoute-t-il avec délicatesse. Dans son attitude, je sens un respect nouveau. Baranato-sama reconnaît ensuite avoir caché des choses aux magistrats – le contact avec notre prédécesseur l’avait semble-t-il peu encouragé à faire confiance à la Magistrature Impériale – et avoir eu des contacts indirects avec Kaeru. Tout aussi clairement, il n’a aucun regret de ses actes en eux-mêmes – et je serai le premier à lui reconnaître le droit à la vengeance si j’étais complètement certain des circonstances de la mort de son fils – et il comprend tout à fait le prix à payer s’ils viennent à être exposés. Nous sommes tous deux conscients du peu de valeur juridique de la confession de Naishi, et de l’effet qu’elle pourrait avoir si je la transmettais au gouverneur ou à Bayushi Saigo. Et je n’ai pas besoin d’exprimer à haute voix ce qu’une telle révélation pourrait signifier pour l’ordre public à Ryoko Owari. J’en suis à me demander ce que nous pourrions nous dire de plus quand il reprend la parole pour me dire qu’il a entendu des rumeurs concernant notre recherche du maho-tsukai qui aurait invoqué l’oni responsable de l’attaque sur Mesodsu-san. Il me dit alors qu’il pourrait peut-être nous aider, du moins indirectement, à défaire cette personne en cas de confrontation, et il me propose de mettre à ma disposition un objet permettant de perturber localement les kamis de l'air, objet qui lui a été bien utile dans le passé… et qui pourrait bien sûr aider contre un shugenja de l’air... Je l’ai fixé un moment sans répondre, puis je me suis incliné, et lui ai dit que les magistrats le remerciaient par avance de toute aide qu’il pourrait leur apporter pour lutter contre les adeptes de la maho, ou tout autre criminel. Avant de le quitter, j’ai tout de même ajouté qu’il serait bon qu’une certaine sérénité revienne en ville, car il serait dommage que la cérémonie de mariage entre Asamitsu-san et Kimi-san soit entachée d’un scandale elle aussi.
J’ose espérer que Baranato-sama collaborera désormais avec nous plutôt que d’agir dans notre dos, même si certaines de ses actions nous ont sans nul doute permis d’avancer plus et plus vite que nos prédécesseurs dans la lutte contre le trafic d’opium.
Il me faut à présent relater une affaire pénible concernant les pseudo-ninja, affaire qui a somme toute été menée bien maladroitement.
Usant de l’audace qui lui avait jusqu’à présent fort bien réussie, Aki-san s’est rendu tout droit au « Coup de bambou », le quartier général de la « Voix », le chef des ninja, accompagné d’un Yoshiro-sama réticent. Inutile de dire que le débarquement de deux magistrats d’Emeraude a provoqué un certain émoi dans la population locale. La silhouette imposante du bushi Hida, l’élégance un peu précieuse du magistrat Grue, passent difficilement inaperçue, même avec des efforts de discrétion.
Nos deux amis sont allés tout de go s’entretenir avec l’aubergiste Carafe, suant à grosses gouttes à l’idée de s’entretenir avec de si augustes personnages, et l’ont interrogé en privé. Alternant insinuations, chantage et menaces, ils ont ainsi appris qu’une des salles du fond était effectivement réservée en permanence depuis plusieurs mois, que des gens au visage dissimulé s’y rendaient directement, y restaient un quart d’heure, puis ressortaient, et que personne d’autre n’y rentrait et n’en sortait. Cette salle est pourvue d’un paravent, que les servantes de l’auberge ont interdiction de toucher, ainsi que d’une lanterne placée de façon à éclairer le visiteur. Elle n’est pas accolée à une maison voisine, et sa location est payée de façon anonyme une fois par mois - l’aubergiste n’a jamais rencontré le mystérieux loueur. Les visiteurs réguliers étaient au nombre d’une douzaine, dont deux femmes, venant tous les deux à trois jours. Quand il est apparu que l’aubergiste n’avait plus d’informations à fournir, Aki-san et Yoshiro-sama ont entrepris d’user de leur persuasion respective pour le convaincre de coopérer avec la magistrature et de ne pas mentionner leur visite aux ninja. Quand ils ont commencé à parler de sa famille, l’aubergiste était terrifié, mais pas simplement par les menaces émises….
Puis, sur ces entrefaites, Aki-san et Yoshiro-sama sont repartis et nous ont mis au courant du résultat de leurs investigations.
Le mystère du paravent, et de la façon dont la mystérieuse « Voix » communiquait avec ses hommes, a suscité nombre d’interrogations. L’intervention de la magie nous a semblé une hypothèse possible, surtout que nous avons appris au temple d’Amaterasu qu’un des sortilèges les plus courants permettait de se rendre intangible… et donc de traverser les murs.
Comprenant que l’alerte serait certainement donnée rapidement, nous décidâmes de monter une embuscade le lendemain soir, date prévue pour les prochaines probables rencontres avec la « Voix ». Tout débarquement de gardes-tonnerre dans le secteur ayant pour conséquence immédiate de donner l’alerte générale, nous résolûmes d’embaucher cinq ronin pour la soirée, ce qui aurait dû être en principe suffisant pour nous donner une supériorité numérique en cas d’incident, en sachant que les « ninja » précédemment combattus par Aki s’étaient révélés être de piètres combattants. Aki-san se chargea du recrutement des ronin, et à vrai dire à mon avis il n’embaucha pas les meilleurs ; l’avantage étant qu’ils ne dépareraient pas dans ce quartier peuplé de tripots, de bouges mal famés, de bordels et de fumeries d’opium.
Le lendemain, conformément au plan décidé par Aki-san et Aiko-sama, et après avoir reçus les directives d’Aki-san, quatre ronin se disposèrent en observation et en soutien tout autour de l’auberge, prêts à intercepter toute personne au comportement suspect, et un s’installa dans la salle, tandis que les magistrats, arrivés plus tard, se postaient à l’intérieur, Musashi-sama et Aki-san dissimulés derrière le paravent, Aiko-sama et moi-même patientant dans la salle voisine, prêts à intervenir au moindre bruit de lutte. C’est à cet instant que j’ai vraiment été coupable : je ne suis pas allé inspecter la pièce au paravent. Peut-être n’aurai-je rien retiré d’une telle inspection, mais je pourrais au moins dire que je n’ai pas été stupide.
Nous ne nous doutions pas que les rôles avaient été inversés, et que notre proie, loin de chercher à esquiver l’embuscade, nous avait en fait tendu un piège bien étudié…
L’attente commença, interminable.
Combattants aguerris, le Dragon et le Crabe étaient l’un et l’autre dans cet état de concentration intense qui précède un combat ; les membre souples, détendus, totalement conscients de leur environnement, c’est sans nul doute cette acuité des sens qui leur permit de percevoir un ‘pop’ très léger et une infime vibration au niveau du sol. Dans un réflexe fulgurant, le Crabe dégaina son katana, et le planta tout droit dans le sol, traversant tatami et plancher du même coup. Les Fortunes et son talent au sabre lui permirent d’atteindre… quelque chose, comme en témoigna le cri perçant qui s’éleva du sol. Dans le même instant, les deux bushis furent pris de vertiges et de nausées. Le Crabe, avec sa constitution de fer, ne s’en soucia guère, et souleva son katana pour frapper à nouveau. Mais le Dragon, plié en deux par la douleur, se mit à vomir, s’apercevant avec horreur que les humeurs nauséabondes déversées sur le tatami étaient mêlées de sang.
Alertés par le cri et les bruits de lutte, la Lionne se précipita dans la pièce voisine, juste à temps pour voir l’étroit shoji latéral se déchirer sous l’impact de trois bombes incendiaires, tandis que je me hâtais vers la salle principale de l’auberge afin de prévenir nos forces. Frappée de plein fouet par l’une des bombes, et luttant à son tour contre le poison qui avait induit les nausées de Musashi-sama, la Lionne cependant n’hésita pas un instant, et chargea le Dragon sur son épaule comme un vulgaire sac de riz avant de sortir, évitant de justesse une deuxième volée de projectiles incendiaires. Le Crabe, au lieu de lui emboîter le pas, se mit, au milieu des flammes et des vapeurs empoisonnées toujours présentes, à défoncer la paroi de planches. Sa force légendaire et sa détermination eurent raison des solides planches, et la paroi explosa en fragments de bois tandis qu’il jaillissait comme un démon de Jigoku hors de la pièce fatale. Le visage noirci de fumée, le sabre à la main, il devait assurément être une vision d’épouvante pour ses assaillants, persuadés qu’il avait péri depuis longtemps, et quand il se hissa à la force du poignet sur le toit avoisinant pour poursuivre les minces silhouettes habillées de noir, il y eut un recul général des agresseurs.
Pendant ce temps, dans la salle principale, je m’étais aperçu que le piège avait été refermé : la porte principale avait été bloquée par un brasier, les volets de même ; les cris d’effrois retentissant à l’étage et les cris d’alarmes « au feu ! » me firent comprendre que nos assaillants s’étaient visiblement rendus maîtres du toit, et aspergeaient de projectiles incendiaires ceux qui tentaient de sortir par là. Les clients paniqués refluaient en désordre, et tentaient désespérément d’échapper au piège qui était en train de se refermer sur eux.
Avec l’aide du ronin resté dans la salle, j’entrepris de défoncer un des volets à l’aide d’un banc, et nous réussîmes à créer une petite ouverture, alors qu’Aiko-sama arrivait à son tour dans la salle et déposait avec précaution le Dragon mal en point. Après avoir dégagé l’ouverture, nous sortîmes un par un sous une pluie de projectiles, incendiaires et autres. Bien que blessé, j’entrepris de pourchasser moi aussi nos agresseurs sur les toits, tandis qu’Aiko-sama, avec l’aide des trois ronin, entreprenait de renverser la charrette enflammée amenée devant la porte, libérant ainsi le passage et permettant la sortie de la foule paniquée.
Blessés, roussis, malgré notre fureur nous n’étions pas à même de pourchasser adéquatement nos adversaires, et ce n’est que grâce à l’endurance d’Aki-san que nous avons fait deux prisonniers.
Prévenus par la fumée de l’incendie, gardes-tonnerre et kaijinin ont fini par arriver. Malgré sa fureur, et son outrage que des bandits aient osé s’en prendre aux représentants de la Justice Impériale, Aiko-sama n’a pu que se résigner à l’évidence : nous n’avions aucune chance de capturer plus de fugitifs. Elle s’est donc limitée à faire établir un cordon sanitaire et à faire arrêter l’aubergiste, qui a été mené sous bonne garde à la prison. Les gardes-tonnerre ont obéi à ses ordres avec un remarquable empressement.
Les interrogatoires qui ont suivi ne nous ont pas appris grand’chose : une nouvelle fois, nous n’avions capturé que du menu fretin. Il est également apparu que, vraiment, ces gredins n’avaient de ninja que le nom : bien que cagoulés et porteurs de shuriken, ils n’avaient pas une fois utilisé ceux-ci, mais plutôt des tanto beaucoup plus communs. En revanche, le poison utilisé, et l’audace de l’embuscade, montrent que la « Voix » est d’une autre trempe. Les autres indices, je devais les découvrir le lendemain, dans les ruines fumantes de l’auberge…
Nous avons bien sûr dès notre retour au Palais de Justice relaté l’affaire à Yogo Osako, et celle-ci a longuement questionné Musashi-sama et Aki-san sur le poison dont ils ont été victimes – les mêmes questions, en fait, que je leur avais posées. Elle nous a aussi fait part de son sentiment comme quoi, à l’exception du poison, cette attaque était l’œuvre d’amateurs : quelques archers sur les toits auraient rendu notre position intenable. Elle a paru émue en apprenant qu’Aiko-sama avait été blessée. Assurément, même si la Lionne se réjouit peu de ce mariage éventuel, dans l’immédiat cela nous facilite les choses…
Le lendemain, avec l’aide d’une petite troupe de heimin et d’eta, j’ai fait déblayer les décombres de l’auberge avec le plus grand soin. Je veux comprendre. Une fois le déblayage effectué, pas de pièce souterraine, pas de passage ménagé dans le plancher. Mais une petite tâche de sang attire mon regard… et il existe un espace entre la terre et le plancher, tout juste suffisant pour laisser passer un enfant. Cet espace existe évidemment aussi en dessous de ce qui était la pièce au paravent ; on peut imaginer qu’un mince conduit vertical (suffisant pour y introduire une sarbacane ?) aurait pu permettre à la « Voix » de discuter avec ses troupes ; mais comment aurait-il pu s’introduire jusqu’ici ? En traversant la ruelle, j’examine les murs des maisons voisines, et je trouve une empreinte sanglante, qui pourrait être une portion de la paume, située très bas, et à nouveau, l’espace situé en dessous de la maison permet éventuellement un passage pour quelqu’un de petite taille. L’empreinte, à nouveau, est petite ; telle que pourrait l’être celle d’un enfant, ou d’une femme vraiment particulièrement menue.
La piste, malgré mes efforts, s’arrête là, ajoutant un nouvel élément de mystère à cette affaire. Quelle manière de créature est donc la « Voix » ?
Publié : 07 sept. 2005, 11:50
par Kitsuki Katsume
Chapitre 18 – Il faut toujours frapper à la tête
Moshibo-san est revenu ce matin ! Il me faut donc pour commencer relater les aventures de notre shugenja, parti vaillamment à la Cour afin d’y obtenir du Champion d’Emeraude l’autorisation de limiter la culture du pavot sur les territoires autour de Ryoko Owari. Voici donc ce que notre collègue nous conta.
Moshibo-san s’est d’abord arrêté dans les Terres du Lion, et il a rendu visite aux parents d’Aiko-sama. Ces derniers, et en particulier Jinsei-sama, l’ont questionné sur Hyobu-sama et Jocho-sama. Il a répondu diplomatiquement, étant dans l’ignorance des évènements de la fête de la générosité et notamment du somptueux cadeau offert par le fils du gouverneur à notre collègue du Lion. Cette visite de courtoisie dans la splendeur spartiate de la famille d’Aiko-sama a toutefois été de courte durée : il n’est pas question de retarder notre rapport à Satsume-sama.
Le Phénix a ensuite rejoint Otosan Uchi, où il s’est tout d’abord rendu au palais de la magistrature impériale afin de signaler aux fonctionnaires en place sa arrivée dans la capitale. Il s’est ensuite dirigé vers la demeure d’un des représentants de son clan en ville, Isawa Ichibei-sama, un spécialiste de la Terre réputé dans sa famille. En réponse aux interrogations de Moshibo-san, celui-ci l’a informé qu’il existe certaines méthodes, assez radicales, pour limiter les cultures, méthodes qui peuvent être mises à sa disposition. Néanmoins, il lui a expliqué que de telles prières ne sont en général pas employées, ni même leur existence rendue publique. De plus, toutes les cultures sont généralement affectées par les kami auxquels on s’adresse. Bien sûr, si des informations plus spécifiques sont fournies aux kami, et surtout si des esprits bien précis sont sollicités, l’effet des demandes peut être limité à certaines cultures. En l’occurrence, Ichibei-sama savait où trouver de telles indications pour le cas concerné, bien qu’il n’en soit pas lui-même dépositaire : elles sont disponibles dans une bibliothèque qui appartenait jadis aux Isawa… mais qui est actuellement la propriété de la famille Ikoma. Mais pour des raisons qu’il n’explicite pas, le diplomate a avoué que les relations ne sont pas au beau fixe entre les Phénix et la famille Ikoma…
Moshibo a poliment décliné pour le moment l’aide « radicale » qui lui est proposée, du moins tant qu’il ne dispose pas des informations qui lui permettraient de ne cibler que la culture du pavot. Sur la base de la recommandation du père d’Aiko-sama, il a choisi de rencontrer, avant de demander audience pour faire son rapport à Satsume-sama, des représentants de la famille Matsu. Ces derniers l’ont reçu cordialement, mais ont admis ne pas bien savoir comment ils pourraient le soutenir dans sa démarche auprès du Champion d’Emeraude. Pour une raison qui m’échappe, Moshibo-san n’a pas essayé d’obtenir leur aide pour accéder à la bibliothèque mentionnée par Ichibei-sama.
C’est d’autant plus surprenant qu’il est ensuite directement allé toquer à la porte d’Ikoma Juno, le maître de la fameuse bibliothèque. Incroyablement, ce dernier a accepté de le recevoir sur le champ. Ici l’atmosphère est très différente de la simplicité d’accueil de la famille Matsu : les conversations sont feutrées, les samurai arborent un léger maquillage, à la façon des courtisans de la Grue… Moshibo-san a demandé avec une étiquette impeccable s’il pourrait requérir l’aide de la famille Ikoma pour la résolution d’un délicat problème, et a exposé l’objet de sa recherche. De façon tout aussi polie et raffinée, Ikoma Juno lui a expliqué que cela allait être difficile et long mais que, s’il renouvelait sa demande dans deux mois, il serait assurément dans une meilleure position pour donner suite à celle-ci. Et il l’a sur ce raccompagné courtoisement à la porte.
Quelque peu déçu, après avoir informé son collègue Isawa des résultats de l’entrevue, le Phénix était convoqué le lendemain par Doji Satsume-sama. Il a alors pu lui exposer les récents évènements. Le Champion d’Emeraude a eu visiblement l’occasion de se convaincre de la véracité du journal de notre prédécesseur et, lorsqu’on lui a posé la question, Moshibo-san n’a pas hésité un instant à affirmer que le défunt Bayushi Korechika était effectivement impliqué dans le trafic d’opium. Je n’aurai sans doute pas osé être aussi direct en si illustre compagnie. Satsume-sama est resté silencieux quelques instants, peut-être lui aussi interloqué par une réponse aussi franche, puis a demandé à notre ami quelles étaient nos intentions. Celui-ci lui a alors demandé l’autorisation de pouvoir intervenir sur les terres cultivées autour de Ryoko Owari, au-delà de notre juridiction, pour limiter les surfaces cultivées en pavot. Satsume-sama, quelque peu soulagé semble-t-il, a mentionné qu’il avait envisagé des actions plus radicales ; mais puisque les magistrats présents sur place préfèraient la voie de la modération, il l’en a félicité, même s’il a exprimé un doute au regard du succès mitigé d’essais similaires effectués par le passé. Il lui a accordé l’autorisation de légiférer en ce qui concerne les cultures sur toute la région avoisinante, tout en lui conseillant de consulter les archives relatives à ce problème. Lorsqu’il eut demandé à Moshibo-san s’il requérait autre chose pour traiter ce fléau, et que notre collègue lui eut énoncé ses souhaits, il a offert également de lui prêter l’assistance d’un expert des cultures, un paysan nommé Mori. Moshibo l’a remercié respectueusement.
Moshibo-san était alors tout prêt à se retirer. Mais Satsume-sama lui a alors demandé où en étaient nos autres enquêtes. Moshibo-san m’a regardé d’un air un peu gêné lorsqu’il évoqua cette partie de l’entretien. Il y a de quoi. Il a annoncé de but en blanc au Champion d’Emeraude que le voleur Kaze était désormais hors d’état de nuire. Lorsque Satsume-sama lui a évidemment demandé qui était le coupable et si nous l’avions exécuté, Moshibo-san lui a révélé la vérité toute nue. Bien qu’initialement choqué par cette révélation, Satsume-sama a apparemment toutefois semblé comprendre et admettre que nous puissions vouloir laisser Kaze en vie pour l’utiliser comme informateur. Je doute qu’il approuve notre choix mais il n’a pas non plus donné d’ordres spécifiques en la matière. Peut-être suis-je en train de devenir trop sensible à la révélation de nos informations. Et Satsume-sama est notre supérieur, c’est lui et lui seul notre lien avec l’Empereur. Je ne dois pas sous-estimer sa grande expérience ; en fait, qui suis-je, même, pour oser le juger ! Trêve d’introspection, revenons au récit de Moshibo-san. Le Champion d’Emeraude lui a alors donné congé. Encore une fois, je ne comprends pas Moshibo-san : une fois de plus, il n’a pas parlé de son souhait de pouvoir utiliser la bibliothèque Ikoma pour l’aider dans sa tâche. Serait-ce qu’il n’a pas voulu révélé que les kami pouvaient aussi être utilisés ainsi ? Mais si quelqu’un dispose des ressources et du droit de savoir cela, ne serait-ce pas le Champion d’Emeraude.
Quoi qu’il en soit, le Phénix s’apprêtait le lendemain à repartir pour Ryoko Owari quand un messager vint le trouver : Ikoma Juno-sama lui demandait instamment de bien vouloir repasser le voir.
Intrigué, Moshibo-san s’est rendu à l’invitation ; Juno-sama l’a reçu avec un empressement très différent de la politesse distante de la veille. En fait, il y avait dans son attitude une émotion assurément étonnante : la peur. Juno a tendu à notre collègue, avec nombre d’explications alambiquées et d’excuses, une copie des parchemins qu’il avait exprimé le désir de consulter, et l’a assuré de son aide – et je cite « si jamais l’estimé magistrat avait quelque besoin supplémentaire ». Mystifié mais ravi, Moshibo-san a pris congé et est rentré relater à son collègue Isawa cette étonnante volte-face. Ce dernier, d’un ton neutre, lui a alors appris que le fils d’Ikoma Juno avait eu un petit accident la veille… Ivre, il aurait basculé au-dessus de la rambarde d’un pont. « Sans aucun doute cette malheureuse coïncidence aura-t-elle influé sur les dispositions de Juno-sama », aurait ajouté Ichibei-sama sans faire de commentaires supplémentaires. Moshibo-san n’a toujours pas l’air de vraiment comprendre ce qui a pu se passer. Est-il vraiment aussi naïf ? Personnellement, je serais curieux de savoir qui a été à l’origine de cet ‘accident’.
Avec la satisfaction d’une mission couronnée de succès, le Phénix a donc pris le chemin du retour, accompagné du dénommé Mori. A partir du simple aperçu obtenu alors qu’ils arrivaient à Ryoko Owari, ce dernier – qui se serait ébahi maintes fois au cours du voyage d’avoir été choisi par le Champion d’Emeraude lui-même – a indiqué que la surface plantée en pavot est très largement excédentaire : elle pourrait certainement être vingt fois plus petite sans que les besoins en opium médicinal soient affectés !
Je ne sais pas encore comment nous allons utiliser les nouveaux pouvoirs accordés par Satsume-sama, mais cela requerra des trésors de diplomatie, sans parler que je ne vois pas encore exactement comment nous ferons respecter les décrets envisagés. Je ne vois en effet pas Moshibo-san utiliser ses capacités pour convaincre les kami de tous les champs aux environs de Ryoko Owari ; sans compter que même dans ce cas, il suffirait aux trafiquants de transférer leur activité agricole un peu au-delà, juste en dehors de notre juridiction ! Enfin, nous verrons bien. En attendant, une affaire plus grave nous concernait.
Pendant ces derniers jours, nous avons continué à faire surveiller les allées et venues de l’Araignée d’Eau. Nous pensions faire un repérage approfondi avec l’aide de Colombe, quand Aiko-sama nous a informé que le convoi de la veille avait comporté un tapis semblant fort lourd – très certainement un prisonnier. Les évènements se précipitaient, il fallait intervenir sans plus attendre.
Plutôt que d’affronter simultanément un maho-tsukai et les ronin de la barge, nous décidâmes, après d’âpres débats, de nous attaquer en premier à la barge, puis d’attendre l’arrivée de l’Araignée d’Eau, dans l’espoir d’en surprendre les passagers. Néanmoins vu l’estimation des forces de l’adversaire, des troupes supplémentaires étaient indispensables. En compagnie de Yoshiro-sama, j’allais solliciter le gouverneur pour lui demander de bien vouloir nous accorder vingt gardes-tonnerre afin de capturer ce que nous soupçonnions être un dangereux maho-tsukai et les bandits à son service. Hyobu-sama s’enquit de la présence d’Aiko-sama et, quand nous lui répondîmes par l’affirmative, nous donna son accord, en précisant qu’elle apporterait un soin tout particulier au choix des troupes qui nous seraient affectées. De son côté, la Lionne a demandé à sa compatriote Ikoma Yoriko si elle accepterait de nous accompagner.
Nous aurions probablement pu solliciter directement l’aide de Jocho-sama et de ses troupes d’élite, mais il aurait alors pris la tête de l’expédition, ce qu’aucun de nous ne souhaitait vraiment. En particulier, Yoshiro-sama et Musashi-sama avaient un compte personnel à régler avec le maho-tsukai, que nous soupçonnions être Soshi Seiryoku, en raison de la promesse de protection qu’ils avaient faite à la marchande Vigilante.
Comme par ailleurs la barge disposait de guetteurs à terre, il nous fallait mener une attaque plus ou moins simultanée par voie terrestre et voie maritime : nous avons donc à nouveau requis les services de Crevette, et séparé nos forces en deux : Yoriko-sama, Moshibo-san et son yojimbo, Colombe, quinze gardes-tonnerre et moi attaquerions par voie terrestre ; le reste des magistrats et les cinq gardes-tonnerre restants embarqueraient avec Crevette, et se posteraient en amont de la barge. Il était prévu que Moshibo-san serait l’initiateur de l’attaque ; nous ne nous doutions pas qu’avec cette tactique reposant sur un seul homme, nous allions frôler le désastre…
En arrivant sur les lieux, nous nous arrêtâmes à bonne distance ; en effet, Colombe avait repéré un guetteur sur la colline, et Yoriko-san se proposa pour l’éliminer, ce qu’elle fit sans coup férir. Le bateau de Crevette était déjà posté en amont, dissimulé par un coude du fleuve, prêt à intervenir ; de mon côté je fis disposer tous les gardes-tonnerre en arc de cercle, de façon à cerner les autres guetteurs.
Dès que Colombe et Yoriko-sama furent arrivées, nous faisant signe que tout allait bien, Moshibo-san s’en fut. Quelques minutes s’écoulèrent… puis nous entendîmes un cri d’alerte – qui ne provenait pas du shugenja. Mesodsu-san se rua en avant, suivi de quelques gardes-tonnerre. Simultanément, je demandais à Yoriko-san de tirer une flèche sifflante, pour prévenir le bateau de Crevette, et je fis avancer les gardes-tonnerre en bon ordre. Quand nous rejoignîmes Moshibo-san, il était adossé à un arbre, grièvement blessé, le yojimbo à son côté.
Voici ce qui s’était passé.
Moshibo-san pouvait faire appel aux kami de l’air pour dissimuler sa présence et passer ainsi les lignes ennemies ; mais il choisit de ne pas le faire tout de suite… et de se fier à sa discrétion naturelle - toute relative vu son embonpoint et son manque d’entraînement en la matière. Ce qui devait arriver arriva : alors qu’il avançait précautionneusement dans le sous-bois, il se fit repérer et reçut une flèche dans l’épaule, qui le blessa grièvement. Il tomba à terre, feignant d’être inconscient ; et quand son adversaire se rapprocha, il invoqua sur lui la colère des kami de l’air. Surpris, le ronin réussit néanmoins à ne pas être balayé par la tornade furieuse qui émanait de la main levée du shugenja et, pied à pied, luttant contre le vent déchaîné, entreprit d’avancer, le sabre à la main, et des intentions meurtrières en tête. Le voyant se rapprocher, le Phénix jugea plus prudent de s’enfuir vers la rive – c’est alors que le ronin donna l’alarme. Le shugenja n’alla pas bien loin : épuisé, il ne vit pas la corde qui lui coupait la route, et tomba en avant, s’assommant à moitié contre un tronc d’arbre. Seule la promptitude de son yojimbo et l’arrivée des gardes-tonnerre lui épargnèrent une mort ignominieuse. Entendant les bruits de cavalcade, le ronin qui s’approchait pour l’achever jugea plus prudent de s’éclipser. Les gardes-tonnerre se ruant à sa poursuite découvrirent à leurs dépends les chausses-trappes, pieux, filets, et autres cordes destinés à faire trébucher et blesser hommes et bêtes. Les autres engagèrent les autres bandits, tandis qu’Ikoma Yoriko enchaînait flèche sur flèche, faisant mouche à chaque fois. Profitant que cette dernière avait le dos tourné, l’un des bandits l’attaqua. Heureusement, Shiba Mesodsu veillait, et cria pour alerter la Lionne. Ikoma Yoriko laissa tomber son arc, et se tourna vers son agresseur en dégainant son katana dans le même mouvement … mais ce fut la tsuka de celui-ci qu’elle enfonça avec violence dans l’orbite de son adversaire, lui défonçant la boite crânienne. Le ronin s’écroula, mort sur le coup. La Lionne rengaina, sans un mot, sans nettoyer son arme, ramassa son arc et se dirigea à grandes enjambées vers la plage, où elle entreprit méthodiquement d’éliminer les survivants. Je ne fus pas directement témoin de cela, mais le cadavre éborgné et les traces de l’œil éclaté que j’observais sur la tsuka de son arme étaient suffisamment éloquents, rajoutant un chapitre aux multiples questions que je me posais déjà au sujet de Yoriko-sama.
Du côté du fleuve, le bateau de Crevette, alerté par la flèche sifflante, se mit à descendre le fleuve. Cependant, dans les quelques minutes nécessaires pour atteindre la barge, les occupants de cette dernière avaient évidemment été alertés et avaient récupéré à son bord les quelques rescapés de l’échauffourée dans la forêt et avaient coupé les amarres.
Les magistrats accompagnant Crevette avaient également pu constater que le plan ne s’était pas déroulé comme prévu : l’absence de ronin visibles sur la barge, les cadavres empennés flottant au fil de l’eau… Cela n’affecta pas pour autant leur détermination à monter à l’abordage, bien au contraire.
Devant, le Crabe, le Dragon et la Lionne ; derrière, le Grue et les gardes-tonnerre. La bataille commence.
Les trois bushis se lancent à l’assaut et se hissent le long du bastingage ; les ronin qui s’étaient dissimulés derrière le plat bord pour échapper aux flèches meurtrières de Yoriko-sama tentent bien sûr de les frapper par surprise et de les repousser. Mais nos trois amis réussissent à prendre pied sur le pont, et se défendent farouchement. Musashi-sama et Aiko-sama abattent chacun leur adversaire, tandis qu’Aki-sama est aux prises avec deux adversaires. Nouvel affrontement, à nouveau le Dragon et la Lionne abattent leur adversaire. Un ronin à la carrure impressionnante saute sur Aki-sama, et le combat dégénère en un furieux corps à corps. Aki-sama tente de le projeter pardessus bord, mais l’homme a une puissance comparable à la sienne, et le corps à corps se poursuit.
J’avais oublié de vous dire qu’alors qu’ils dépassaient la barge pour aller se mettre en embuscade, les membres de l’équipage de Crevette avaient pu observer trois ronin sur le pont de notre cible. Ils avaient en particulier noté la présence d’une femme de forte carrure portant une hache sur l’épaule. Lorsqu’ils avaient rapporté cette information à mes collègues dissimulés au regard dans une cabine, Aki-sama les avaient informés qu’une renégate de son clan était connue pour diriger sa bande d’hommes sans maître et être experte dans cette arme redoutable qu’est l’ono. Au point d’ailleurs de prendre ce nom après son expulsion du clan.
Voyant la facilité avec laquelle ses troupes se font décimer, la supposée Ono, la capitaine des ronin, se rue avec une promptitude incroyable vers Aiko-sama en poussant un hurlement de rage. Un instant, il semble que la Lionne va être coupée en deux par cet assaut fulgurant, mais au dernier moment, elle se fend, et son katana trouve le défaut de l’armure, blessant grièvement l’ancienne bushi du Crabe, et frappe en revers, cette fois sur le flanc, un coup puissant qui éventre son adversaire. Continuant sur sa lancée, la capitaine des ronin s’écroule comme une masse, la tête cognant contre le plat-bord, baignant dans son sang.
De son côté, Musashi-sama s’est attaqué aux ronin survivants ; un, puis deux adversaires tombent à terre, et l’on entend bientôt le Dragon se plaindre du manque d’adversaires à sa disposition…
Quand Kakita Yoshiro monte à son tour à bord, nous sommes maîtres du pont, avec deux prisonniers, un ronin et le capitaine du bateau, qui avait tenté de s’enfuir à la nage mais que nous avons capturé.
Après que nous soyons tous rassemblés, nous faisons un bilan des forces : Moshibo-san est grièvement blessé, au point de ne pas pouvoir se soigner lui-même ; et son aide nous est indispensable pour contrebalancer tout sortilège de maho éventuel. Aiko-sama est également légèrement blessée, l’un des ronin ayant profité de l’assaut d’Ono pour lui asséner un coup de sabre, ce qui semble provoquer un léger malaise parmi les gardes-tonnerre.
Nous n’avons pas le choix, il faut que le Phénix se fasse soigner. Il part en compagnie de Colombe, d’Aiko-sama et de deux gardes-tonnerre – qui ont visiblement été affectés par le gouverneur à la protection de cette dernière. Ils s’arrêteront à proximité de la ville, dans un lieu discret ; Colombe ira quérir un shugenja au temple d’Amaterasu, pour soigner les blessés.
En attendant leur retour, nous interrogeons les prisonniers. Ils ont été embauchés il y a trois semaines par Ono et ne connaissent pas les activités de leur employeur, même s’ils se doutent que c’est louche ; il leur était interdit de descendre dans la cale, et donc ils ignorent tout de ce qui peut se trouver dessous. La seule chose que nous apprenons, c’est que l’Araignée d’Eau doit revenir ce soir.
Quand Moshibo-san revient, dûment guéri, nous ouvrons la trappe. Musashi-sama ouvre la marche, suivi du shugenja, puis je les suis, puis Yoshiro-sama et des gardes-tonnerres. Les deux Lionnes sont restées sur le pont. Nous voyons un étroit escalier de bois, une échelle plutôt, qui donne sur un couloir aussi peu spacieux, et deux portes, une de chaque côté. Dès que nous descendons, l’atmosphère lourde nous oppresse. Malgré la lanterne que je tiens à la main, j’ai l’impression de respirer les ténèbres mêmes. Quelque chose de vicié, de malsain, est à l’œuvre ici. De par son expression, Moshibo-san ressent la même chose… et en effet il nous prévient doucement qu’il y a des émanations de magie corrompue venant de la porte de droite. Nous commençons donc par celle de gauche. C’est une cabine sordide pourvue de quelques tatamis, d’un service à thé ébréché et sale, et de tout un bric-à-brac entassé pêle-mêle dans le fond. Aki-sama remarque l’empreinte du manche d’un ono dans les planches, quant à moi je constate que l’une des tasses porte deux fines éraflures parallèles, comme pourrait en laisser les crocs d’un masque grimaçant similaire à celui que Soshi Seiryoku porte habituellement. A part cela, il n’y a rien de remarquable dans cet intérieur crasseux plus sale que certaines demeures d’eta que je connais. Mon compatriote Dragon a peine à croire qu’un samurai accepte de poser le pied ici. Nous sortons, et nous trouvons face à l’autre porte. Moshibo-san interroge les kami, et parvient à déterminer que la pièce voisine est protégée par un puissant sortilège de protection. Il y a une chance, faible mais réelle, pour que l’auteur du sort soit prévenu si celui-ci est déclenché, et une controverse s’engage.
Le magistrat Grue s’oppose fermement à ce que nous y pénétrions ; nous ne pouvons prendre, dit-il, la moindre chance de prévenir Soshi Seiryoku. Tout aussi fermement, j’ai bien l’intention d’ouvrir cette porte, et joins le geste à la parole. Yoshiro-sama me saisit par la manche. Cet acte me frappe d’étonnement venant de Yoshiro-sama, mais je me restreins et essaie d’évaluer ses arguments. Je sens toutefois la rage monter en moi. Certes nous n’avons aucun moyen de savoir si ouvrir risque d’alerter la proie que nous recherchons. Mais de toute façon, avec la mort d’Ono, qui était la seule à descendre ici et donc la plus dans la confiance du maho-tsukai ici, nous ne pouvons pas exclure qu’il n’y avait pas d’autres précautions prises par nos adversaires, et dont nous ne saurons rien avant le moment fatidique. De plus, rien ne dit que la barge ne sera pas détruite lors de notre confrontation avec le maho-tsukai. Finalement, les autres finissent par se rendre à ces mêmes évidences, et Aki-sama est chargé d’ouvrir la porte, étant d’après Moshibo-san le plus à même de ne pas être affecté par les kami de l’air qui garderaient la pièce. Il s’exécute et… rien ne se passe, pas de tonnerre, pas d’éclairs ou autre manifestation hostile. Mais rien n’est visible dans l’obscurité. Je demande alors sèchement à Yoshiro-sama d’approcher la lanterne qu’il tient à la main. Il me jette un regard froid, puis s’avance et me pousse de l’entrée de la pièce avant de me tourner le dos. A cette seconde rupture flagrante de l’étiquette la fureur me gagne, et je porte la main à mon katana, libérant la lame de son saya. Puis je réalise ce que je m’apprêtais à faire, et sors en trombe, sans répondre aux commentaires de mes compagnons ni aux questions d’Aiko-sama sur le pont ; je descends dans la chaloupe, m’empare des rames, et ne desserre les dents que pour répondre « non » à sa question me demandant si j’ai besoin d’un second. Je rame jusqu’à la berge, et m’enfonce dans les bois.
Pendant que je rumine de sombres pensées, et que les gardes-tonnerre qu’Aiko-sama a chargés de me protéger battent vainement les bois, Moshibo-san parvient à déterminer que le sortilège est inscrit sur le plafond – sans entrer dans la pièce. C’est Aki-sama qui, pourvu d’un chiffon au bout d’une lance, se met en devoir de l’effacer. Le stratagème réussit, Moshibo-san informe les magistrats que le sortilège est à présent dissipé, et pénètre d’un pas assuré dans la pièce fatidique.
Celle-ci est étonnamment vide ; sur le côté gauche, un tapis, d’où émerge une touffe de cheveux ; au centre, un étrange piédestal muni d’un tuyau et d’un soufflet ; à droite, une grande jarre en terre cuite, du type de celles utilisées pour les condiments. Le shugenja se dirige tout droit vers le tapis, et en extirpe un homme d’âge mûr, attaché et bâillonné, habillé de façon modeste, qui porte un pansement taché de sang autour du poignet et qui reprend à peine conscience quand Moshibo-san le libère. Les autres inspectent l’étrange dispositif, ne comprenant pas vraiment son but ; la jarre, quant à elle, est pourvue d’un croisillon, comme ceux que l’on utilise pour mettre des denrées à macérer, et au milieu de ce croisillon, en lieu et place d’une cordelette, il y a des mèches de longs cheveux noirs nouées… Aucun n’ose le soulever, mais tous savent que nous avons retrouvé la tête de Vigilante. C’est à moi qu’il appartiendra d’aller jusqu’au bout, et de découvrir l’horreur indicible.
En attendant, je m’étais donc éloigné dans les bois. Un rocher dans une petite clairière me servait de banc et j’essayais d’analyser mes pensées. Malgré tous mes efforts, le calme ne revenait pas : plus je réfléchissais, plus je m’éloignais du détachement que Matsugame-sensei m’avait encouragé à atteindre pour considérer impartialement les événements. Pourquoi me suis-je emporté ainsi ? Le comportement de Yoshiro-sama est contraire à toutes les règles, certes, mais ma réaction est celle d’un enfant gâté à qui on vient de refuser son dernier caprice. Au bout d’un moment, je signale ma présence aux gardes-tonnerre qui me cherchaient. Peu de temps après d’ailleurs, Musashi-sama vient me trouver au milieu de la forêt; il s’assoit silencieux à mes côtés, et attend patiemment que j’accepte de lui parler. C’est ce que je finis par faire, parce que je sais qu’il est et reste mon ami. Peut-être pense-t-il me réconforter quand il me dit que Yoshiro-sama n’aurait pas dû agir ainsi et que lui aussi regrette son geste. Mes mots sont brusques, mais il a tort, ce ne sont pas tant les actions du magistrat Grue qui me tourmentent, mais bien les miennes : Yoshiro-sama est mon supérieur, et quelles que puissent avoir été ses raisons, je lui dois obéissance, mais plus encore, je me dois à moi-même, à mes sensei, et à mes ancêtres, de toujours garder la tête froide. J’ai perdu la face là-bas sur la barge. Et il n’y a qu’une seule solution pour mitiger mon écart. Résolu, mais enfin serein, je me lève et, suivi de Musashi-sama, je rejoins le petit groupe des magistrats. Je m’incline alors très bas devant le magistrat Grue, et à forte et intelligible voix, lui fais mes plus sincères excuses. Les autres restent silencieux autour de nous, mais Yoshiro-sama ne laisse pas mon agonie intérieure s’éterniser : en quelques mots, dignement, il accepte mes excuses, puis m’invite à me joindre aux autres pour questionner l’homme qui était enveloppé dans le tapis.
Après cet épisode, nous interrogeons le prisonnier libéré. Il prétend tout d’abord être un innocent marchand, enlevé par Soshi Seiryoku - le pansement qu’il porte au poignet recouvre une plaie récente, ce qui accrédite son histoire d’innocente victime ; puis, devant notre insistance, il admet avoir sollicité son parrainage ; puis il avoue se livrer au trafic d’opium ; mais je sais qu’il ne dit pas toute la vérité, et que celle-ci doit être bien pire.
Nous lui demandons de se déshabiller, et nous découvrons deux choses : sur son poignet gauche, le croissant bleu, symbole des sectateurs d’Onnotangu ; et sous ses aisselles, des scarifications plus anciennes… ainsi qu’aurait pu en faire un maho-tsukai.
Aiko-sama rappelle que lors de notre dernière rencontre avec un sectateur du seigneur Lune, nous avions été aidés par la puissance d’Amaterasu – sous la forme du soleil de jade qu’elle porte encore aujourd’hui, et qui a le pouvoir de ramener une âme perdue.
Par souci de discrétion, nous allons tous sur la berge, et Aiko-sama applique le médaillon contre le poignet de l’homme. Une lumière aveuglante jaillit, l’homme crie, et tombe inconscient. La marque s’est effacée. Comme l’homme ne semble pas reprendre conscience, nous débattons de ce qu’il convient de faire de lui. Une chose est sûre, ce lascar n’a rien d’une victime innocente. Nous résolvons de le laisser attaché et bâillonné sous la surveillance des gardes-tonnerre, mais je vais apporter un soin tout particulier à son interrogatoire. Cet individu va certainement pouvoir nous éclairer sur les pistes indiquées par Nisei-san…
Il me reste une dernière chose à faire. Avec Moshibo-san, je descends dans la cale, je me dirige vers la jarre, et soulève le croisillon. La figure de Vigilante émerge du liquide, ses yeux clos s’ouvrent, et leur expression hantée… est au-delà des mots. Ses lèvres muettes s’ouvrent sur une prière, que je devine : « Tuez-moi… Par pitié, tuez-moi… » Solennellement, je lui promets qu’avant ce soir, son vœu sera exaucé. L’utilité du sinistre piédestal pourvu d’un soufflet est à présent claire : il permet à Soshi Seiryoku de s’entretenir avec son ancienne servante… Une fois ma promesse faite, je ne lui pose qu’une seule question : je veux savoir qui est la femme qui accompagne Seryoku. J’aurais dû me douter de la réponse, il s’agit de celle que Seryoku a choisie pour remplacer Vigilante à la tête de son sordide commerce d’opium. Je suppose que la contemplation du sort de son prédécesseur est un bon moyen d’intimidation. Même si du coup je me demande si Vigilante elle-même a succédé à quelqu’un de la même façon, je ne peux m’empêcher de frissonner et d’éprouver une certaine pitié pour son sort. Personne ne devrait avoir à subir une telle torture, et je jure qu’autant que je le pourrais, Seryoku ne survivra pas à cette nuit pour recommencer ailleurs à pratiquer de telles horreurs.
Mais le soir tombe, et il nous faut nous apprêter à l’arrivée de l’Araignée d’Eau et de sa passagère, Soshi Seiryoku, et que la barge apparaisse aussi normale que possible. Le bateau de Crevette se met comme précédemment à couvert en amont. Nous avons appris de nos deux prisonniers qu’habituellement, Ono et le capitaine sont ceux qui accueillent Soshi Seiryoku. Convaincre le capitaine de nous aider est chose aisée : je le fais descendre dans la cale, et, soulevant à moitié le croisillon, lui montre le contenu de la jarre. L’homme s’évanouit sous le choc, mais quand il reprend ses esprits, il est tout à fait coopératif. Nous demandons par ailleurs à quelques gardes-tonnerre de revêtir les armures de ronin. Pour remplacer Ono… eh bien, il y a quelqu’un dont la silhouette convient parfaitement, et qui a la force nécessaire pour soulever sans broncher la monstrueuse hache de guerre de la capitaine des ronin : Matsu Aiko.
Convaincre Aiko-sama de se prêter à cette mascarade n’est pas chose facile, d’autant qu’il lui faudrait se départir de son katana familial. Mais nous trouvons une alliée inattendue en la personne d’Ikoma Yoriko, qui lui vante de façon lyrique les stratagèmes ayant permis dans le passé aux Lions d’emporter la victoire, et qui lui propose de prendre soin de son katana, en le lui tendant dès le début des combats. Convaincue par ses arguments, la Lionne accepte, et après avoir fait nettoyer soigneusement hache et armure, endosse l’équipement d’Ono, plaçant la lanterne sourde derrière elle afin de laisser son visage dans l’obscurité. Les autres magistrats se dissimulent sous le plat bord.
Le soir tombe enfin… et la silhouette d’une embarcation se profile. A bord, quelques marins, quelques individus d’allure martiale, et deux silhouettes féminines.
L’embarcation approche, et elle n’est plus à présent qu’à quelques mètres, quand une voix métallique – que je reconnais comme étant celle de Seiryoku – retentit : « Dégagez ! ». C’est le moment que je choisis pour envoyer la fiole métallique, présent d’Ide Baranato, débouchée dans le bateau, alors que dans le même temps Yoshiro-sama et Aiko-sama bondissent sur l’embarcation ; celle-ci se met à pencher dangereusement… mais du côté opposé, comme si un poids très lourd la déséquilibrait. Et de fait, dans l’obscurité apparaît une silhouette immense aux gigantesques ailes gainées de cuir, perchée sur l’extrémité de l’Araignée d’Eau : un oni, aux yeux flamboyant de malveillance. Les grandes ailes brassent fortement l’air nocturne, Soshi Seiryoku s’agrippe à ses membres puissants, et l’oni prend son vol, transportant sa maîtresse, alors que Yoshiro-sama éclate de rire – de façon incompréhensible, ou est-ce un des effets secondaires que m’a mentionné Baranato-sama ? – bien que cerné par un groupe d’ennemis, et que la Lionne s’empale sur le sabre du yojimbo Soshi.
L’oni et son fardeau font l’objet d’un tir nourri, notamment de la part de Moshibo-san et de Yoriko-sama… et les flèches font mouche. Avec un cri étranglé, la maho-tsukai lâche prise, tombant dans le fleuve en une gerbe d’eau noire. L’oni, décontenancé, hésite un instant, puis vient se poser sur la barge, face à Shiba Mesodsu et à moi-même.
Le yojimbo se met en défense, utilisant remarquablement les techniques de l’école Shiba, mais ce n’est hélas pas suffisant ; la large main griffue de l’oni le happe et, presque nonchalamment, l’éventre, dispersant de façon languide ses entrailles en plein ciel.
Je sais que je n’ai pas l’ombre d’une chance contre ce monstre ; mais, résolu à ce que le sacrifice de Mesodsu-san ne soit pas vain, je me rue sur l’oni, frappant de toutes mes forces, et le blesse légèrement. Je m’apprête à lui opposer une défense désespérée quand l’oni lève la tête, semblant chercher quelque chose du regard ; et du coin de l’œil je vois Musashi-sama qui s’avance, la lame du forgeron Kaiu à la main. L’épée émet une vibration sourde, et est parcourue de lueurs vertes. L’oni semble avoir trouvé ce qu’il cherche, a un rictus, et apostrophe mon ami en ces termes : « Occupe-toi du shugenja, je me charge des autres », avant de retourner son attention vers moi. C’est à ce moment que j’entends un « tchac », et un hurlement inhumain manque de me rendre sourd : levant les yeux, je vois une flèche, encore vibrante, dans l’œil de l’oni. Ikoma Yoriko – car c’est bien sûr elle qui vient de réaliser cet exploit – bande à nouveau son arc, et une deuxième flèche vient se planter près de sa jumelle, aveuglant l’oni. Ce dernier pousse un beuglement et tombe à genoux, ses grandes ailes battant l’air désespérément ; Musashi-sama arrive, lui assène le coup de grâce, puis lâche l’épée du forgeron Kaiu.
Pendant ce temps, en contrebas, une lutte sanglante est en train de se terminer. Yoshiro-sama a abattu les deux ronin, et la Lionne, le sabre du samourai Soshi toujours fiché dans l’épaule, a réussi à enfoncer la lame de son katana dans la gorge de celui-ci. Eclaboussée de sang, tant le sien que celui de son ennemi, elle tente de faire pivoter la lame tandis que le Scorpion s’efforce de lui faire lâcher prise. C’est une lutte silencieuse et mortelle, seulement ponctuée par les halètements des deux adversaires. Petit à petit, la Lionne réussit à déplacer la lame, déclenchant de nouveaux flots de sang ; le magistrat Grue, arrivé à proximité, porte une attaque de dos qui blesse à nouveau le samourai Soshi. Il n’en faut pas plus pour que la Lionne achève irrésistiblement son mouvement, achevant ainsi son adversaire dans un ultime jet écarlate. Ensanglantée des pieds à la tête, tremblant sous l’effort, elle se dégage de la lame de son ennemi vaincu et trouve encore la force de jeter vers le ciel un cri de victoire rauque, en l’honneur de ses ancêtres Matsu.
Sur la barge, la préoccupation première est bien sûr de repérer Soshi Seiryoku, qui n’a pas reparu depuis sa chute dans la rivière. Un cri d’un garde-tonnerre nous alerte : « Elle est là ! », désignant un point en contrebas. Nous mettons aussitôt une chaloupe à l’eau, et j’y embarque en compagnie de Musashi-sama, Yoshiro-sama, Yoriko-sama et un marin. C’est Yoriko-sama qui repère la première la maho-tsukai, en train de faiblement battre des pieds en essayant de surnager. Elle bande son arc, me regarde ; d’un signe de tête je lui donne mon accord. Elle décoche alors une flèche, le corps s’immobilise, puis deux autres, alors que nous nous rapprochons. Nous hissons enfin à bord le corps inerte de cette ennemie tant haïe. J’arrache son masque, et à ce moment ses yeux clos s’ouvrent soudain, sa bouche s’ouvre sur une langue tatouée ; aussitôt je lui saute à la gorge afin de l’empêcher de parler, tandis que Yoshiro-sama lui plante sauvagement son katana dans le cœur. Derrière moi j’entends un feulement métallique, puis l’air siffle juste devant moi : je ne tiens plus qu’un torse sans tête. Telle une acrobate, Yoriko-san s’est penchée au-dessus de moi, et a proprement décapité le cadavre juste au-dessus de mes mains. La tête roule dans le fond de la chaloupe ; ses traits révulsés s’apaisent enfin, et ses lèvres qui bougent encore prononcent un mot muet que je devine – et qui est une énigme de plus – : « Kolat ».
Il me reste une dernière chose à faire. Tandis que mes compagnons rassemblent les prisonniers – les marins, quelques ronin, et la femme qui accompagnait Seiryoku, qui est en fait la remplaçante de Vigilante, je dépêche un garde-tonnerre afin de faire prévenir le gouverneur pour faire mettre sous scellés la demeure de la maho-tsukai. Qui sait quelles horreurs peuvent encore se cacher dans ses entrailles…
Publié : 07 sept. 2005, 11:51
par Kitsuki Katsume
Chapitre 19 – Visions de cauchemar
Un mystère a donc enfin été résolu : comme nous le soupçonnions depuis longtemps, Soshi Seiryoku s’est bien révélée être la maho-tsukai qui avait fait enlever Vigilante. Elle est maintenant morte. Il nous reste à boucler cette affaire et, pour cela, nous devons revenir au plus vite en ville. Avant de pouvoir nous mettre en route, il nous reste à déterminer ce que nous faisons des cadavres et de la tête de Vigilante. Après un court conciliabule, nous décidons de ne ramener à Ryoko Owari que les corps de Mesodsu-san et du yojimbo de Seiryoku, et les têtes de cette dernière et de l’oni. D’une part, ceci devrait nous permettre de convaincre définitivement le gouverneur et tous ceux qui pourraient douter, il suffira pour cela qu’ils contemplent les langues de ces deux… créatures ; d’autre part, nous ne possédons aucune assurance que le yojimbo de Seiryoku ait été dans la confidence de sa maîtresse, il n’y a donc pas de raison de s’aliéner inutilement sa famille.
Il n’est toutefois pas question de laisser traîner des cadavres : le prisonnier qu’avait Seiryoku est la preuve que nous ne pouvons être trop prudents de ce côté. Le seul eta qui nous ait accompagnés est un des assistants de Pitoyable. C’est donc lui qui est chargé de transporter les cadavres sur la barge, que nous allons incendier et couler. Cette dernière a été échouée sur la rive, et les gardes ont reçu l’ordre de rassembler autant de bois sec qu’ils peuvent en trouver, après quoi le combustible a été entassé a l’intérieur des cabines.
Cependant, Moshibo-san émet un doute sur ce qu’il adviendra de la tête de Vigilante si elle finit au fond de l’eau. Je vois l’hésitation de mes compagnons, et je devine qu’aucun d’entre eux n’aura le courage de faire ce qui doit être fait. Je sais aussi qu’il m’appartient de clore ce chapitre, et de tenir la promesse que j’ai faite à Vigilante, bien que nul hormis Moshibo-san n’en ait été le témoin. Aussi, sans un mot, je m’empare du lourd ono qui avait donné son nom à la chef des ronin tombée sous les coups d’Aiko-sama, et, pour la dernière fois, je descends dans la pièce où se sont déroulés tant de forfaits abominables. La jarre est toujours là - personne, bien sûr, n’a osé y toucher. Résolument, j’empoigne les longs cheveux emmêlés, noirs et froids comme des algues, attachés au croisillon, et je tire. Emergeant du liquide, la tête de la marchande apparaît, avec ces yeux hallucinés à l’expression indicible ; ses lèvres s’entrouvrent, mais je ne veux pas lire ce qu’elles me disent.
Je pose la tête sur le sol, à côté des branchages, la face vers la cloison ; puis je me carre, soulève la lourde hache, et l’abats de toutes mes forces. Sous l’impact massif du fer, la boite crânienne éclate comme un fruit trop mûr. Je lâche l’ono éclaboussé de sanies, vais chercher la lanterne laissée à l’entrée, et d’un geste vif la projette sur le tas de bois. Elle éclate, et l’huile enflammée se répand sur les branches. Avant de quitter les lieux, je me retourne une dernière fois, et je vois les cheveux épars, l’humeur sombre qui se répand au sol, noirs contre les flammes qui crépitent derrière. Si cela ne suffit pas à ce que l’esprit de la marchande quitte ces pauvres restes de son corps, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus.... A mon arrivée sur la berge, Yoshiro-sama m’adresse un signe de la tête alors que Moshibo-san appelle les kami du feu à venir se repaître du vaisseau qui a été le témoin de ces infamies. Je contemple les flammes qui montent, leur crépitement curieusement sonore dans la quiétude du petit matin, et un haiku me vient, qui est un vœu, et une prière.
Sombres maléfices
Flammes purificatrices
Ame délivrée
Notre retour à Ryoko Owari, pour triomphant qu’il fût, ne signifiait pas encore tout à fait la fin de cette affaire : il nous fallait encore investiguer la demeure de Seiryoku. Juste avant notre arrivée en ville, Musashi-sama a annoncé son intention de se rendre immédiatement au temple d’Amaterasu, et Aiko-sama nous a informé de son désir de faire de même. Après avoir traversé le village des tanneurs, où la tête de l’oni a fait sensation, nous nous sommes donc séparés à la porte de la ville : le Dragon et la Lionne ont pris le chemin du temple de la Déesse Soleil, Colombe et les gardes-tonnerre ont emmené les prisonniers vers l’Hôtel de Ville et la prison, enfin Yoshiro-sama, Aki-sama, Moshibo-san et moi-même nous sommes dirigés vers la résidence de Soshi Seiryoku sous le crachin qui agrémentait l’aube blafarde.
Les gardes à la porte du dragon nous ont confirmé que la demeure de Seiryoku a bien été isolée. En arrivant sur place, nous voyons que plusieurs corps dans la rue sont recouverts. L’officier qui commande le détachement nous informe que, conformément à nos ordres, une quinzaine d’hommes encercle les lieux. Lorsque le gouverneur les a envoyés sur place, et qu’ils ont ordonné aux habitants de sortir, quelques samurai Soshi se sont opposés à la manœuvre et ont dû être éliminés. Le reste des résidents a été évacué ; ses troupes n’ont pénétré que dans les premières pièces avant de se retirer en nous attendant. J’ai donc donné l’ordre au capitaine et à deux de ses hommes de nous suivre, et aux autres de redoubler de vigilance. Je n’ose prendre plus de gardes avec nous car déjà, douze hommes me semblent bien peu pour veiller à ce que personne ne s’échappe d’une demeure de cette taille. Lorsque j’ai posé une question à ce sujet, l’officier m’a répondu que les troubles en ville ne permettent pas au gouverneur de détacher plus de soldats pour notre tâche. Il ne ment pas, mais je crois aussi que Hyobu-sama ne souhaite sans doute pas s’aliéner outre mesure la famille Soshi, même si en l’occurrence aucun doute ne subsiste quant à la culpabilité de la shugenja.
Le silence qui règne ici est étrange, comme si nous avions changé de monde. Les bruits des activités de la cité qui nous entoure sont arrêtés par les murs, mais c’est plus que cela ; je croirais presque entendre l’écho des serviteurs et des gardes que Yoshiro-sama avait rencontrés lorsqu’il avait apporté à Seiryoku sa convocation au tribunal. Petit à petit, nous visitons les lieux, d’abord les parties extérieures, réservées aux serviteurs et aux gardes, puis nous traversons la cour pour accéder au cœur de la propriété. Apparemment, il n’y a vraiment personne à l’intérieur. Nous finissons par arriver en plein centre du bâtiment, ce qui doit être le sanctuaire de Seiryoku : une large pièce, dépourvue d’ouverture sur l’extérieur à l’exception d’une porte en bois – fermée par une serrure ! – sur laquelle le mon de la famille Soshi a été gravé. Les murs sont constitués de poutres épaisses, contrairement aux cloisons rencontrées ailleurs. En s’approchant, Moshibo-san nous alerte soudain : il a détecté la présence de magie, qui doit être sur la porte ou proche de celle-ci, mais à l’intérieur de la pièce. J’aurais tendance à penser qu’il s’agit de quelque chose de similaire à ce que nous avons rencontré sur la barge, mais Moshibo-san ne peut ni confirmer ni infirmer cette hypothèse. Pendant que nous discutons des risques encourus si nous ouvrons la porte en force, Aki-sama s’est approché d’une armure qui repose sur un mannequin. Il examine celle-ci avec attention, soulève le casque, et revient triomphalement vers nous une clef à la main. Celle-ci s’insère parfaitement dans la serrure, mais cela ne résout pas vraiment le problème. Finalement le Crabe s’empare du naginata d’un des gardes, accroche une lanterne à son extrémité, ouvre la porte et, restant sur le seuil, avance la lanterne pour éclairer l’intérieur.
Rien ne se passe et Aki-sama nous annonce qu’il ne voit rien de spécial : un autel semble se trouver au fond, des paravents sur la droite, et des étagères couvertes de rouleaux sur la gauche. Yoshiro-sama s’avance à son tour mais ne distingue pas de détail supplémentaire. Je jette un coup d’œil à mon tour ; alors que je m’apprête à me retirer, une ombre curieuse attire mon regard. Pendant un instant, je me demande pourquoi mon attention s’est fixée là. Soudain je comprends : l’ombre est positionnée sur le sol comme si la lumière venait de la direction du mur de gauche, éclairant une silhouette dissimulée derrière les étagères, et non de la lanterne suspendue.
Je me recule d’un pas et murmure mes observations à mes compagnons. Yoshiro-sama s’avance à nouveau dans l’encadrement de la porte, puis dégaine son wakizashi et le projette en direction de l’ombre suspecte. L’arme n’atteint pas sa cible, terminant sa course au milieu des rouleaux qui sont projetés au sol, mais l’ombre traverse brusquement la pièce et disparaît en direction des paravents : nous n’avons vu aucune forme humaine qui aurait pu la projeter ! Nous sommes indécis quant à ce que nous devons faire. Moshibo-san prend à son tour place dans l’embrasure et, un parchemin à la main, murmure une prière qui déclenche un tourbillon d’air familier. Tout vole dans la pièce, y compris les paravents qui nous masquaient une partie des lieux. Nous ne voyons toujours personne, mais Aki-sama nous dit qu’il a eu l’impression de voir quelque chose se glisser sous l’un des paravents qui pourtant repose maintenant au sol ! Nous hésitons : quelle nouvelle horreur la maho tsukai a-t-elle bien pu abandonner dans son antre ? De plus, nous n’avons toujours pas résolu le problème de la magie qui nous retient d’entrer. Moshibo-san a bien perçu que quelque chose était dissimulée sur le mur derrière la porte, sans que nous puissions identifier ce dont il s’agit. Comme aucune autre solution ne nous vient à l’esprit, Moshibo-san finit par invoquer un kami de l’air et, lui confiant un morceau de coton trempé dans un seau d’eau qu’un des gardes est allé chercher, lui ordonne d’effacer toute inscription qu’il pourra trouver à cet endroit. L’esprit s’exécute, revenant plusieurs fois pour prendre de nouvelles éponges, et au bout d’un moment disparaît. Moshibo-san se tourne alors vers nous, et nous annonce qu’il ne sent plus de magie : de nouveau, il semble que les symboles employés aient été peints, et non gravés.
La lanterne est redonnée à l’un des gardes, et tous trois restent dans l’antichambre pour prévenir la sortie de quiconque serait à l’intérieur et chercherait à s’enfuir. Aki-sama entre tranquillement dans la pièce, puis soudainement prend son élan et saute à pieds joints sur le paravent sous lequel l’ombre aurait disparu. Yoshiro-sama et moi-même, l’arme au clair, l’avons suivi d’un pas plus mesuré. Aucune cache secrète ne se révèle, le bushi en armure lourde crève le paravent et ne bouge pas. Brusquement, une ombre jaillit de sous le paravent ; l’épée de Yoshiro-sama fend l’air au-dessus d’elle, mais n’a pas plus d’effet que le coup que je porte au sol là où se dessine la silhouette. Celle-ci, zigzagant, se dirige à vive allure vers l’entrée, dessinant les formes que pourrait projeter un homme dans sa course. Alors qu’Aki-sama se retourne vers nous, Yoshiro-sama se précipite derrière moi à la poursuite de cette chose immatérielle qui échappe au bo de Moshibo-san qui nous avait suivi, sort de la pièce, puis se dirige vers une issue en ne tenant aucun compte du coup que lui porte l’officier de la garde-tonnerre devant ses hommes médusés. Derrière moi, j’entends Yoshiro-sama exiger sa lanterne du garde qui la portait, puis ses pas qui me suivent de près tandis que j’essaie de ne pas perdre l’ombre qui s’évade. Notre cavalcade nous entraîne à travers la demeure et, alors que nous perdons du terrain, Yoshiro-sama lance sa lanterne qui s’écrase sur l’ombre qui va disparaître. Sous nos yeux écarquillés, elle semble alors se rouler au sol comme un homme embrasé, puis se dissiper dans l’air. Nous examinons les lieux pendant plusieurs minutes, mais nous ne trouvons aucune trace de quoi que ce soit !
Intrigués et un peu mal à l’aise, nous retournons à l’étage et informons ceux qui y sont restés de l’issue de notre poursuite. Nos compagnons se sont procuré une nouvelle lanterne et ont commencé à examiner les lieux ; les gardes sont restés déployés autour de l’entrée. Moshibo-san a commencé à ramasser les parchemins qui ont volé à travers toute la pièce sous l’effet de la bourrasque qu’il a déclenchée plus tôt. Les lieux semblent typiques de ceux qu’un shugenja utiliserait pour y travailler. L’autel au fond semble être dédié aux ancêtres familiaux. Maintenant que nous pouvons examiner les lieux à loisir, nous constatons qu’un coffre est posé dans un coin, et Moshibo-san nous prévient qu’il discerne une magie inconnue à l’intérieur. Après avoir rassemblé tous les rouleaux et les avoir déposés auprès des gardes, Aki-sama ouvre le coffre, tandis que nous nous tenons à distance. Une nouvelle ombre, beaucoup plus petite que la précédente, s’échappe et cherche à sortir. Sans hésiter, le bushi projette sa lanterne sur la créature qui, comme la précédente, s’évanouit sous l’effet des flammes. A l’intérieur du meuble, de nouveaux parchemins et une fiole de verre. Les rouleaux n’ont pas grand sens à mes yeux dans l’ensemble : il s’agit probablement de textes de prières que seul un shugenja peut utiliser, ou de choses plus sombres ; seul Moshibo-san parmi nous pourra nous le dire. Aki-sama, qui s’était saisi de la fiole, me la tend. Après un long examen visuel, je l’entrouvre et renifle prudemment ; tout me porte à penser qu’il s’agit d’un poison violent mais qui doit être ingéré. Aki-sama, curieux, renifle à son tour mais, suivant mes conseils, évite tout de même d’aspirer à pleins poumons, et me redonne sans mot dire l’objet. Je le rebouche soigneusement et le glisse dans ma manche. Alors que je continue d’examiner soigneusement les lieux en compagnie d’Aki-sama et de Moshibo-san, Yoshiro-sama s’est isolé dans une pièce voisine, avec les parchemins initialement éparpillés dans la pièce, afin de se faire une idée de leur teneur et de leur valeur. Par précaution, je les ai comptés avant qu’il disparaisse avec eux.
Nous n’avons rien trouvé de plus : aucune cavité ou cache secrète n’a été découverte. Yoshiro-sama nous informe que si les papiers peuvent avoir une certaine valeur politique, et peuvent peut-être nous donner une idée des personnes liées au réseau de Seiryoku, leur intérêt juridique paraît faible sinon inexistant. Les autres parchemins sont entassés dans le coffre et Moshibo-san ordonne aux deux gardes de le porter chez lui où de longues recherches seront nécessaires pour déterminer leur contenu exact. Nous les suivons tous les trois vers la sortie, aucune trace de la maho ou de son usage n’a été décelée quoique l’affaire des ombres nous laisse perplexes.
Nous avons traversé la cour et nous allons quitter les lieux quand soudain je m’arrête et me retourne en fronçant les sourcils. Je ne saurai l’expliquer, mais quelque chose me chiffonne. Mes compagnons stoppent et me regardent, interrogateurs. Je scrute lentement la cour, puis la façade du bâtiment intérieur. Je m’apprête à bannir le sentiment de mes pensées quand un détail à la périphérie de ma vision me pousse à tourner la tête et à examiner attentivement une fenêtre à l’étage. Après un instant, je me tourne vers Yoshiro-sama et l’interpelle : le shoji placé devant la fenêtre semble déchiré dans un coin, et je serai prêt à jurer qu’il ne l’était pas quand nous sommes arrivés. Le magistrat Grue ne semble pas complètement convaincu, mais me fait confiance : nous remontons donc tous, à l’exception d’Aki-sama qui éprouve le besoin de jeter un œil dans certaines pièces du rez-de-chaussée ; il grommelle indistinctement et semble désappointé pour une raison qui m’échappe. Lorsque nous arrivons sur place, nous avons la confirmation que le papier de soie huilée du panneau qui protège des intempéries le couloir a bien été percé, comme si un doigt l’avait forcé. Je fais glisser le panneau ; une étude de plusieurs minutes finit par me révéler deux traces presque imperceptibles sous la fenêtre, comme si deux petits pieds s’étaient posés là. De plus, un arbre dans la cour obstrue la vue vers l’extérieur, de sorte que les gardes que nous y avons laissés n’auraient pas pu observer quelqu’un qui se serait tenu à cet endroit.
Je suis sûr maintenant qu’une personne est venue nous épier pendant notre fouille. Un tour rapide des pièces nous révèle que l’espion a même dû pénétrer à l’intérieur après notre départ : certains coussins semblent avoir changé de place et, surtout, un autre shoji à l’arrière a été découpé à l’aide d’une lame très fine et repoussé légèrement vers l’intérieur. L’intrus pourrait même être encore ici, caché dans quelque recoin sombre. Nous appelons Aki-sama et lui demandons d’alerter les gardes à l’extérieur, puis nous nous déployons pour passer au peigne fin l’étage tandis que le Crabe s’éloigne de son pas pesant. Malgré tous nos efforts, nous repartirons bredouilles. Après coup, je me suis même demandé si cet espion n’avait pas eu l’audace de se faufiler à notre insu juste derrière Aki-sama. Je suis convaincu qu’il s’agit d’un des ninja et l’effronterie de ces individus commence à sérieusement m’échauffer.
De retour à l’Hôtel de Ville, Aki-sama est resté dans la cour en compagnie des gardes-tonnerre tandis que Moshibo-san s’est retiré avec tous ces documents dans son bureau. Yoshiro-sama et moi-même étions en train de discuter de toutes les formalités qu’il allait falloir régler lorsque Musashi-sama est réapparu et m’a demandé s’il pourrait s’entretenir un instant avec moi. Le pli qui barre son front, pour moi qui le connaît bien, trahit son trouble. Je prie Yoshiro-sama de nous excuser et, tandis que ce dernier s’éloigne, je tourne mon attention vers Musashi-sama et le suit vers son bureau.
Là, nous retrouvons Aiko-sama, qui paraît également soucieuse, et le Dragon m’explique son problème. Ses paroles répondent d’ailleurs justement aux interrogations que j’avais concernant l’attitude de l’oni sur la barge à son égard. Musashi-sama m’informe que les prêtres du temple d’Amaterasu, qu’il est allé voir et qui l’ont examiné, lui ont confirmé qu’il avait été Souillé, et que la lame qui lui avait été offerte par Kaiu Shinya était Souillée, et susceptible de transférer cette Souillure à son porteur ! Mes deux collègues veulent connaître mon opinion sur l’aspect juridique de l’interrogatoire et de l’éventuelle arrestation du forgeron Crabe.
Parler de mon choc est peu dire. Après avoir rallié mes esprits, je considérai la question du point de vue du droit. Divers arguments me venaient à l’esprit, mais j’ai fini par leur répondre que, pour être certain de n’avoir aucune contestation, l’autorisation du gouverneur, ou de sa représentante, en l’occurrence Osako-san, serait nécessaire s’ils voulaient arrêter le forgeron et le soumettre à la question. Par ailleurs, j’ai ajouté qu’ils devraient consulter Aki-sama : à l’heure actuelle, et en particulier vu sa position de capitaine de la police militaire du Crabe, il était probablement hiérarchiquement le plus élevé de son Clan à Ryoko Owari ; comme rien ne permet d’assurer que Shinya-san ait volontairement causé un tort quelconque, ne pas obtenir son accord avant d’agir pourrait être pris comme une insulte.
Mon conseil a été suivi et Aki-sama a été invité à nous rejoindre. Comme je m’y attendais un peu, le Crabe a refusé de considérer Shinya-san coupable sans plus de preuve. Il serait sans doute possible de passer outre à ses objections, mais cela ne me semble pas judicieux. Bientôt, à la demande d’Aki-sama et devant l’obstination compréhensible de Musashi-sama, Yoshiro-sama nous a à son tour rejoint. La discussion qui s’ensuit est houleuse, et la fatigue commune, puisque personne n’a pu prendre de repos depuis hier matin, rend les tempéraments… volatiles. Une bonne heure est nécessaire avant qu’un consensus soit atteint : Shinya-san sera convoqué et Aki-sama lui exposera la situation, puis Yoshiro-sama mènera l’interrogatoire ; les autres n’interviendront que pour obtenir des compléments d’information, et un messager est envoyé pour demander à Moshibo-san de nous rejoindre, sa seule présence, et les pouvoirs qu’il représente, pouvant s’avérer suffisante pour conduire un suspect à avouer.
Nous voici donc installés dans une des salles d’audience de l’Hôtel de Ville. Deux gardes-tonnerre sont placés en sentinelle à l’extérieur. Yoshiro-sama est assis entre Musashi-sama et Aiko-sama sur le dais ; tous ont un air grave, mais je sens bien la colère du Dragon, et celle de la Lionne n’est jamais bien loin de la surface. Aki-sama, sur la droite, est clairement prêt à tout faire pour soutenir son frère de Clan. Moshibo-san, un peu irrité d’avoir été tiré de son repos, mais également horrifié de ce qui est arrivé à Musashi-sama, est assis à ma droite, en face du bushi Crabe.
Bientôt, un des gardes fait glisser le shoji à l’entrée, laisse entrer Shinya-san, puis referme promptement le panneau. Le forgeron nous salue nerveusement, puis s’assied en face du dais à l’invite de Yoshiro-sama. D’une voix bourrue, Aki-sama lui résume très directement et concisément le problème puis laisse la parole au magistrat Grue. Bien que cela soit d’une certaine façon incivil, il commence par lui demander de nous conter les circonstances qui ont conduit le forgeron à venir s’installer à Ryoko Owari, les circonstances qui ont provoqué sa Souillure. Shinya-san, très nerveux et apparemment gêné, nous raconte que lors d’une sortie dans l’Outremonde, la patrouille à laquelle il participait a été attaquée, et que lui seul a survécu. Un ogre l’aurait gravement blessé et il aurait erré plusieurs jours avant de rejoindre, délirant, le Mur. Là, devant l’infection qui avait gagné sa jambe, les chirurgiens n’ont eu d’autre choix que de l’amputer. Il a survécu, mais à la suite de cela, il lui a été conseillé de se tenir à l’écart de la frontière. Comme de plus il ressentait une sorte de remord à avoir été le seul survivant, il a demandé et obtenu la permission de venir pratiquer son art ici. Le forgeron est très nerveux, un tic chronique agite le coin de sa bouche, et sa pomme d’Adam ne cesse de se mouvoir, comme s’il avalait sans arrêt sa salive. Il nous paraît clair qu’il cherche à éluder certains points mais il est difficile de déterminer s’il nous ment. Les questions s’orientent alors plus sur l’identité des shugenja qui l’ont examiné et qui suivent l’évolution de son cas. Quand il avoue qu’il n’a pas déclaré son état à un prêtre local – Musashi-sama avait déjà posé la question au temple d’Amaterasu – en prétextant qu’aucun des shugenja locaux n’a les talents nécessaires, et qu’il retourne soi-disant tous les ans se faire examiner en territoire Crabe, son cas ne s’améliore pas à nos yeux. Mais ceci ne suffit pas à établir sans ambiguïté une quelconque culpabilité. Yoshiro-sama cherche ensuite à savoir quelles sont les armes forgées par lui dont il est particulièrement fier, et à qui elles ont pu être offertes. Là, Shinya-san semble plus animé et une sorte de lueur brille dans ses yeux ; bien qu’il prétende modestement n’être qu’un humble artisan, c’est sa fierté et peut-être un plaisir pervers qui s’expriment quand il nous annonce avoir eu l’honneur de fournir un wakizashi à Jocho-sama, et un katana à Sukemara-san. Voilà qui va requérir de notre part une bonne dose de diplomatie ; Yoshiro-sama sera tout désigné pour s’adresser à Sukemara-san, mais qui pourrons-nous envoyer annoncer les faits au fils du gouverneur ? Aiko-sama ? Mais cette décision devra attendre un peu.
Les questions continuent à fuser, mais il est clair que l’interrogatoire s’enlise. Finalement, Aiko-sama n’y tient plus ; profitant d’un instant de silence entre la dernière réponse de Shinya-san et la question à venir de Yoshiro-sama, elle jette sèchement :
« Soyons brefs : avez-vous volontairement fait cadeau à l’honorable magistrat Mirumoto Musashi d’une lame Souillée ? »
Le forgeron écarquille les yeux, commence à parler, bégaie quelques mots incompréhensibles, puis se reprend :
« Honorable magistrat, je vous assure que je ne suis qu’un humble artisan, pourquoi ferai-je une pareille chose ? J’ai toujours servi mon Clan avec honneur, je ne peux pas croire que vous mettiez ainsi en doute ma sincérité. »
Il semble se reprendre, et s’indigner, même si, depuis le début de cet entretien, quelque chose sonne faux en lui. Aki-sama aussi s’est redressé, et je crains qu’une querelle éclate entre lui et la Lionne mais il se contente de lui jeter un regard noir. De leur côté, Aiko-sama et Musashi-sama semblent eux aussi irrités. Le silence qui s’installe est chargé de tension. Aki-sama ouvre la bouche. Avant qu’il puisse s’exprimer, je me décide à intervenir, et je m’adresse d’une voix douce au forgeron :
« Shinya-san, avant qu’Aki-sama ne vous raccompagne, accepteriez-vous de faire un geste simple devant nous ? »
Mes compagnons, tout comme le forgeron, se tournent vers moi, de toute évidence légèrement surpris. Après un instant de réflexion, Shinya-san acquiesce. Je me lève alors et m’incline devant la Lionne, fixant le bijou de jade qu’elle porte au poignet :
« Aiko-sama, auriez-vous l’obligeance de me prêter votre bracelet, s’il vous plaît ? »
La Lionne me fixe droit dans les yeux, hoche la tête, retire le bijou et me le tend en silence. Je me retourne alors vers le forgeron et dépose l’objet devant lui en lui disant :
« Voudriez-vous prendre en main ce bijou, s’il vous plaît, Shinya-san ? »
Je me tiens juste à la droite de l’armurier et je le regarde tandis qu’il fixe sans un mot le bracelet. Il commence à tendre la main vers ce dernier en se raclant la gorge, et soudain tout s’emballe. Comme dans un ralenti, il tourne sa face vers moi ; ses joues sont gonflées… et il me crache au visage. Surpris, j’ai un mouvement de recul mais lorsque sa salive atteint mon visage, mon monde se dissout dans la douleur et je m’effondre avec un cri…
Lorsque je reviens à moi, je suis aveugle et je dois maîtriser ma panique. Une sensation de brûlure couvre mon visage. Au bout d’un moment, je me calme et je porte mes mains à mes yeux. Des compresses couvrent mon visage et une bande entoure ma tête : c’est elle qui coupe ma vision, mais je sens bien que mes yeux ont eux aussi été touchés. Un bruit, je tourne la tête et me redresse. La personne qui s’adresse à moi se présente comme un shugenja du temple d’Amaterasu. Il m’informe que les autres magistrats m’ont fait conduire il y a peu de temps au temple, mais que sans la présence de Moshibo-san sur les lieux de l’attaque, j’aurai perdu la vue. Je ne peux réprimer un frisson : sans mes yeux, que serai-je ? ‘Rien’ est la seule réponse qui se présente à mon esprit. La voix du shugenja me rappelle à la réalité. Il m’informe que mon visage restera marqué, mais que ma vue ne devrait pas être altérée, sauf dans les deux à trois prochains jours, pendant lesquels il me conseille de protéger mes yeux du soleil et de porter les compresses d’herbes qu’il me fournira. Il ajoute que je peux maintenant quitter le temple, les magistrats ayant fait prévenir mon valet, Kage, pour qu’il puisse s’occuper de moi. Deux gardes sont aussi dans une chambre voisine afin de m’escorter.
Lorsqu’il se tait, je prends une profonde inspiration, puis je le remercie et lui demande poliment de m’envoyer mon serviteur. Sans plus de façons, je sens qu’il s’incline devant moi, et qu’il s’éclipse. Peu de temps après, Kage pénètre dans la chambre en silence.
« Bonjour, maître, que souhaitez-vous de moi ? », me demande-t-il. Sa voix trahit son inquiétude, aussi je lui souris avant de lui demander de me conduire auprès des gardes qui patientent à côté. Sans un mot, il prend ma main, la pose sur son épaule et me mène dans une pièce voisine. Les bruits qui parviennent à mes oreilles m’indiquent qu’ils s’inclinent devant moi, puis l’un d’eux s’enquiert poliment de ma santé. Je les rassure – je ne doute pas que mes paroles reviendront aux oreilles du gouverneur. Ensuite, je leur ordonne de m’accompagner à l’Hôtel de Ville. Je sais que je devrais rentrer me reposer, mais je dois absolument savoir ce qui s’est passé. Même la douleur n’a pas fait taire ma soif de savoir.
Le trajet est difficile pour moi, je n’avais jamais imaginé que la cécité pouvait s’avérer un tel handicap : je trébuche sur le moindre obstacle non signalé, et je suis assez désorienté par l’absence de repères visuels. Les bruits et les voix autour de moi assument une proportion nouvelle…
Quand nous atteignons enfin le tribunal, je suis très vite amené en présence de Yoshiro-sama. Ce dernier, après s’être enquis de mon état, me raconte les événements que j’ai manqués :
« Sitôt après avoir commis son outrage sur vous, alors même que vous vous effondriez, le forgeron s’est redressé et enfui vers la porte. J’ai crié pour alerter les gardes alors que nos collègues bondissaient à la poursuite du Crabe, Musashi-san et Aiko-san tirant leurs épées. Alors que Shinya s’approchait de la sortie, ses bras… ses jambes… tout son corps en fait, ont semblé s’allonger. Il allait clairement défoncer le shoji quand Aki-san l’a rejoint et lui a asséné un terrible coup de poing sur la nuque. Le forgeron a commencé à s’effondrer. Musashi-san l’a alors atteint et frappé à deux reprises. Au second coup, qui l’a fendu de l’omoplate à l’estomac, un ichor verdâtre a giclé, et le corps a poursuivi sa course à travers le shoji pour s’effondrer devant les gardes. Alors que nous contemplions tous le cadavre, ce dernier s’est recroquevillé, puis il a paru se dissoudre. Lorsque ceci s’est achevé, il ne restait devant nous qu’une espèce d’araignée géante, morte, à nos pieds. Comme vous devez déjà le savoir, Moshibo-san s’était immédiatement penché sur vous pour vous prodiguer des soins. »
Après ce récit, il se tait, comme pour me laisser le digérer. Je finis par briser le silence et lui demander ce qui a été fait en ce qui concerne son épouse, son échoppe et les lames infectées qu’il aurait forgées et offertes. Yoshiro-sama pousse un léger soupir avant de reprendre, gardant sa voix la plus neutre possible malgré les horreurs qu’il doit encore me relater :
« Après avoir obtenu en urgence un palanquin, Moshibo-san vous a accompagné au temple d’Amaterasu, escorté par Aki-san. Pendant ce temps, nous nous sommes dirigés vers la demeure de Kaiu Shinya, ou plutôt de la créature qui l’avait remplacé. La boutique a été placée sous séquestre et ses comptes saisis, l’assistant heimin du forgeron a été arrêté, et Sakyo-san nous a reçus. Lui expliquer la situation a été… pénible, mais elle est apparue un peu soulagée. Je suis certain qu’elle n’était pas au courant de la nature de son époux. De toute manière, après avoir répondu à nos questions, elle nous a priés de bien vouloir informer sa famille, et nous a demandé l’autorisation de pouvoir se retirer.
Comme vous le savez, elle était enceinte et… son terme était proche. Musashi-san et moi-même… craignions les conséquences de l’acte qu’elle envisageait. Devant l’insistance d’Aiko-san, nous avons accepté de la laisser rejoindre sa chambre. Musashi-san est descendu pour surveiller la fenêtre. Un bruit de… J’ai bientôt entendu un bruit, comme celui d’un corps qui tomberait au sol. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, Sakyo-san gisait baignant dans son sang. Elle avait fait jigai.
Pendant que les eta que nous avions envoyé chercher arrivaient, nous avons inspecté plus en détail les lieux. Dans un coin du grenier, les restes d’une grande… d’une grande toile d’araignée pendaient. Enfin, au sous-sol, des lattes avaient été soulevées, découvrant la terre sur une surface voisine de celle d’une tombe. Nous pensons que la créature envisageait d’y faire disparaître la jeune femme, sans doute après la naissance.
Quand les eta sont arrivés, Aiko-san est partie interroger l’employé de la forge. Avec Musashi-san, nous avons suivi la charrette emportant le corps. Au village des tanneurs, nous avons donné l’ordre de procéder à la crémation. On nous a… expliqué que la cour était utilisée seulement par les eta qui avaient les moyens de payer pour le bois du bûcher. Nous avons malgré tout exigé que le combustible soit rassemblé au plus vite.
Alors que les eta entassaient les bûches, nous avons perçu des mouvements sous la couverture qui couvrait le corps. Nous avons dégainé alors que les tanneurs s’enfuyaient. Un nouveau-né… ce qui ressemblait à un nouveau-né du moins, est tombé au sol à l’arrière de la charrette. Musashi-san l’a pourfendu… Nous avons réussi à faire revenir les eta. Ils ont entassé du bois sur place et nous sommes restés sur place pour nous assurer que cette chose était bien détruite.
Les questions posées au heimin qui assistait la créature ne nous ont rien appris de plus.
Je verrai bientôt Sukemara-san, et je devrais pouvoir régler ce problème.
Nous sommes aussi persuadés que le wakizashi décrit par le forgeron est régulièrement porté par Jocho-sama. »
Yoshiro-sama s’est alors tu à nouveau, respirant profondément. Nous sommes tous les deux restés silencieux pendant plusieurs minutes, perdus dans nos pensées. Quand Yoshiro-sama a repris la parole, son ton est à nouveau composé, neutre comme pendant sa récitation des événements récents, mais d’une neutralité qui ne me donne pas l’effet de résulter de sa volonté de se distancier des faits qu’il raconte :
« Hyobu-sama et Jocho-sama m’ont informé de leur intention d’être présents tous les deux pour la cérémonie de remerciement, tout à l’heure. Il est de mon devoir de féliciter toutes les personnes qui nous ont permis de mettre hors d’état de nuire la maho tsukai Seiryoku. J’espère que votre état vous permettra d’être avec nous, Katsume-san. Nous commencerons juste avant le repas de la mi-journée. »
J’ai acquiescé gravement et l’ai assuré que je serai là, que les shugenja m’ont simplement conseillé de me reposer et d’éviter les lumières vives pour les prochains jours. Il m’a alors accordé la permission de me retirer et je suis allé méditer dans mon bureau en attendant le début de la cérémonie.
A ma demande, Kage est resté juste derrière moi lorsque je me suis installé dans la cour ; sa tâche était de me décrire ce que je ne pouvais voir de mes propres yeux. Des estrades avaient été installées dans la cour de l’Hôtel de Ville ; Yoshiro-sama était assis au centre du podium central, avec les autres magistrats à sa droite et à sa gauche. Le gouverneur et son fils étaient sur notre droite avec leurs yojimbo, comme nous assis sous des ombrelles. Fait intéressant à noter, Jocho-sama ne semblait pas porter le wakizashi que nous lui avions vu récemment, preuve que certaines nouvelles s’étaient, je l’espère, propagées jusqu’à lui. J’ose penser qu’il aura pris les précautions qui s’imposent au sujet de cette arme. Baranato-sama, Yoriko-sama et les gardes-tonnerre qui nous ont accompagnés lors de notre expédition le long de la rivière se tenaient face à nous.
Quand tous furent arrivés et se furent installés, Yoshiro-sama a commencé son discours :
« Depuis plusieurs mois, des preuves évidentes de violation des lois impériales dans Ryoko Owari Toshi par des individus sans honneur se sont manifestées aux yeux des magistrats d’Emeraude et de ceux qui les servent. Nos enquêtes n’ont progressé que grâce aux efforts de tous : la droiture et l’honneur qui guident Musashi-san nous ont montrés à tous la voie ; le sens du devoir et l’impartialité d’Aiko-san nous ont permis de ne pas nous égarer, tandis que l’honnêteté et la miséricorde de Moshibo-san garantissaient la justesse des sanctions infligées aux criminels ; l’œil et l’esprit acérés de Katsume-san nous ont assurés de réussir à percer les brumes des artifices déployés pour nous distraire et la force et la détermination du capitaine de la police militaire du Clan du Crabe Aki-san ont eu raison des nombreux obstacles jetés sur notre chemin.
Récemment, des indices des activités d’un dangereux maho tsukai ont fait surface. Nos recherches ont mis en lumière que cet individu était secondé par des personnes sans scrupule. Nos soupçons se sont précisés et nous avons repéré que ces criminels occupaient une barge amarrée en amont sur la rivière de l’or.
Je suis heureux de pouvoir dire aujourd’hui que ces bandits ne menaceront plus jamais la sécurité de l’Empire. Si nous pouvons annoncer un tel résultat, nous le devons certes au travail de la magistrature impériale, mais aussi de ceux qui ont aidé et secondé les honorables juges dans leur action. »
A l’appel de leurs noms et à l’énonciation de leurs actes, les samurai félicités se sont un à un approchés et inclinés devant le magistrat Grue tandis que ce dernier clamait d’une voix claire :
« Ikoma Yoriko-san, sans vous, nulle surprise n’aurait été permise, et votre maîtrise de l’arc et de l’épée a été cruciale dans l’élimination de la sorcière et du démon qu’elle avait appelé. Puissent les Fortunes toujours guider votre bras !
Ide Baranato-sama, votre assistance et vos conseils nous ont assurés de pouvoir vaincre la maho tsukai, et nous sommes tous honorés par l’aide que vous nous avez offerte dans cette délicate et dangereuse opération. Votre sens de la justice et du devoir constitue un exemple pour tous.
Lieutenant Shosuro Sadatake-san, vous, et tous vos hommes, avez apporté votre concours à l’élimination et à l’arrestation d’une dangereuse maho tsukai et de ses complices. Votre obéissance et votre détermination ont conduit à l’éradication d’un grave danger pour l’Empire et vous font honneur, à vous et à vos ancêtres. Puissiez-vous tous toujours faire preuve d’un tel courage et d’une telle abnégation. »
Puis, s’inclinant en direction de Hyobu-sama et de Jocho-sama :
« Gouverneur-sama, Commandant-sama, nous vous sommes reconnaissants de nous avoir prêté votre concours et d’avoir mis à notre disposition ces hommes qui sont un crédit à votre maison et à votre charge. »
Après une courte pause, Yoshiro-sama s’est alors adressé à tous :
« La sûreté de l’Empire et la sécurité de ses citoyens sont une tâche de tous les instants, et seule la volonté et le courage sans faille des hommes d’honneur qui servent le Fils du Ciel les garantissent. Nous avons été honorés aujourd’hui que de tels hommes existent à Ryoko Owari Toshi, et qu’ils nous apportent leur concours. Puissent les Fortunes et les kami toujours accorder à l’Empire de tels serviteurs. »
Alors que nous nous retirons à la suite du gouverneur et de sa suite, je ne peux m’empêcher de trouver les paroles de Yoshiro-sama quelque peu pompeuses. A sa décharge, tous les discours me font cet effet et je ne suis pas en ce jour au mieux de ma forme, donc je lui fais peut-être une injustice. Sa maîtrise de la rhétorique ne fait aucun doute, et l’assemblée a semblé satisfaite par les sentiments exprimés. Je sais que Crevette-san a préféré rester discret une nouvelle fois, mais maintenant à deux reprises nos actions n’auraient pu être menées à bien sans son assistance ; il faudra que je lui exprime notre reconnaissance en privé à la première opportunité.
Je me suis excusé auprès des autres magistrats avant de rentrer prendre un peu de repos à notre résidence. Je sais qu’Aiko-sama et Yoshiro-sama envisagent de confier en priorité à Pitoyable le soin d’interroger le sectateur capturé. Lorsque la Lionne est passée en fin de matinée à la prison, ce dernier était encore inconscient, ou plus exactement il simulait cet état. Aiko-sama a informé le bourreau des questions auxquelles elle attend des réponses. La femme censée succéder à Vigilante fait aussi partie des criminels à interroger rapidement. Aiko-sama a une nouvelle fois signifié à Chihiro-san qu’elle le considérerait comme personnellement responsable de la santé de ces prisonniers tant qu’ils ne nous auront pas livré leurs témoignages. Espérons que ceci ne conduira pas à un nouvel incident…
Malgré ma fatigue, mon repos a été troublé par la douleur et les souvenirs de ces instants fatidiques où j’ai failli perdre la vue. Au début de la soirée, Kage m’a apporté un repas frugal. Lorsque je lui ai demandé s’il avait quoi que ce soit à me dire, il m’a informé que Odorant, et surtout Sandale, s’étaient enquis de mon état. Aussi lui ai-je donné l’ordre de les rassurer à ce propos. Il faudra que je veille demain à voir cette gamine moi-même pour la persuader qu’il s’agit bien de la vérité. Mon valet a ensuite procédé au remplacement des compresses que les prêtres d’Amaterasu m’ont conseillé de porter sur le visage et les yeux si je voulais garder le moins de séquelles possibles de cette agression. Après son départ, je me suis recouché.
Mon sommeil a continué d’être intermittent. Au milieu de la nuit, je me suis soudain réveillé en sentant un souffle froid sur mon visage, comme si le panneau fermant m’a fenêtre avait été ouvert et qu’un courant d’air nocturne frôlait mon visage. J’ai appelé Kage qui dort dans la petite pièce juste à côté de ma chambre puis, comme le froid que je ressentais s’intensifiait, j’ai finalement retiré le bandage qui entravait ma vue. Malgré la nuit et les picotements aux yeux, un rapide regard m’a permis de voir que ma fenêtre était toujours close. Immédiatement après toutefois, une forme blanchâtre, translucide, a commencé à se former devant moi ; malgré les circonstances, j’ai bientôt pu distinguer les traits de Seiryoku sur le… le fantôme, je ne vois pas d’autre terme pour décrire cette apparition. Le spectre a relevé la tête, comme s’il humait l’air, puis il s’est lentement tourné vers moi. Une sueur froide a mouillé mon dos tandis que ses mains se tendaient vers moi. J’ai bien pensé me saisir de mon katana ou du symbole de jade de ma fonction, mais j’étais un peu désorienté et l’un et l’autre étaient hors d’atteinte si je voulais éviter de tourner le dos au fantôme. Il se rapprochait sans bruit, flottant dans l’air. J’ai esquivé son toucher et cherché à m’éloigner, mais il a changé de direction et s’est de nouveau mu vers moi les mains en avant. J’ai reculé et j’ai déchiré le papier à l’entrée de mes appartements, trébuchant et essayant toujours de rester hors de portée. Des pas ont retenti dans mon dos. Assumant qu’il s’agissait de mon valet, accourant à l’appel de son nom, je lui ai lancé sans quitter du regard le spectre l’ordre d’aller chercher Moshibo-san, car un fantôme était présent. Aussitôt après, j’ai entendu les pas s’éloigner en courant alors que l’apparition continuait à se rapprocher. Je me suis alors dirigé d’un pas vif vers l’extrémité du corridor, jetant un ou deux coups d’œil vers mon poursuivant qui perdait du terrain. Après avoir tourné le coin sur la droite et m’être éloigné un peu, je me suis retourné et j’ai attendu. Comme le fantôme n’apparaissait pas, je me suis plaqué sur le mur droit et j’ai commencé à me rapprocher prudemment de mes appartements. J’étais pratiquement arrivé au coude du couloir quand j’ai soudain senti un froid intense dans mon dos. Je me suis jeté vers la cloison opposée avant de me retourner : deux bras blafards émergeaient déjà du mur que je venais de quitter et ils furent bientôt rejoints par le reste de la créature qui s’extirpa du bois comme s’il n’existait pas. Cette fois, j’ai tourné rapidement le coin du corridor puis je me suis mis à courir vers l’autre bout en priant de toutes mes forces mes ancêtres et les Fortunes de me soutenir et de m’aider. Alors que je m’apprêtais à tourner à gauche, un pressentiment m’a saisi et j’ai ralenti. Mais cela n’a pas été suffisant : alors que je jetais un œil par-delà le tournant, le fantôme a de nouveau surgi et s’est précipité sur moi. Cette fois, je n’ai pas réussi à lui échapper. Ces mains livides se sont enfoncées dans ma poitrine, le froid que j’avais ressenti à son approche a envahi mon corps, comme si je plongeais brutalement dans de l’eau glacée, et j’ai perdu conscience…
… J’étais ailleurs, comme prisonnier à l’intérieur du corps de Seiryoku, une Seiryoku plus jeune, fière et sûre d’elle alors qu’elle regardait un petit miroir portable avant de se redresser pour regarder une auberge dans la plaine, à la tombée de la nuit, entourée de bushi Soshi qui l’escortaient. Puis cette vision a disparu…
… J’étais toujours avec elle. Elle se réveillait, désorientée, dans le noir. Elle se relevait du sol froid où elle reposait ; quelques pas, et un mur de pierre qu’elle suivait en le touchant de la main. Elle constatait qu’elle était enfermée dans une oubliette mais, malgré sa frayeur et son incompréhension, la colère et la détermination la gagnaient : les kami auraient tôt fait de répondre à ses prières, elle serait bientôt libre et les coupables devraient répondre de leur outrage. Puis le noir…
… Elle est toujours dans cette prison. Mais cette fois le désespoir l’a gagnée : trois jours, et malgré toute ses connaissances et tous ses efforts, rien n’y a fait. Les kamis n’écoutent pas ses prières et personne ne s’est manifesté. A nouveau une dislocation…
… Elle est dans une autre chambre, à genoux. Une main brutale force sa tête sous l’eau malgré sa résistance. La torture dure maintenant depuis plusieurs heures mais aucun de ceux qui l’ont tirée de son trou n’a prononcé un seul mot. Alors qu’elle pense qu’elle ne pourra plus tenir, la main sur sa nuque la redresse. Elle aspire désespérément. Alors qu’elle pense avoir suffisamment repris son souffle pour demander à ses bourreaux ce qu’ils veulent, la pression revient et son visage est de nouveau submergé. Elle n’a reconnu personne, ses geôliers sont tous masqués…
Doucement, je reprends mes esprits. Mes yeux se brouillent lorsque je les rouvre, agressés par la lumière de la lanterne posée non loin de là. Malgré cela, je reconnais Moshibo-san penché sur moi qui dit d’une voix calme :
« Il revient à lui… Comment vous sentez-vous, Katsume-san ? »
Je me redresse lentement, portant ma main à mon visage pour essuyer les larmes qui coulent indépendamment de ma volonté et détournant la tête pour protéger mes yeux de la lumière qui les blesse. Après un moment, je lui ai répondu sur un ton moins assuré que d’habitude :
« Je vais bien… Maintenant, je vais bien… Le fantôme de Seiryoku était là, et il m’a assailli. »
Lorsque je lève mes yeux larmoyants vers lui, je constate que tous les magistrats sont présents ; Kage se tient derrière. Je sens leur nervosité : les doigts de Musashi-sama caressent sa tsuka et la main d’Aiko-sama a empoigné la sienne. Très vite, quand Yoshiro-sama s’adresse à moi, je comprends aussi qu’ils se demandent si je n’ai pas perdu l’esprit, même s’ils ne remettent pas ma parole directement en doute :
« Vous êtes certains qu’il s’agissait bien de l’esprit de Seiryoku, Katsume-san…
Personne d’autre n’a rien vu, et vos yeux sont blessés », ajoute-t-il comme pour se défendre de douter de moi.
Je le regarde en plissant imperceptiblement les yeux puis, avec le support de Moshibo-san, je me relève avant de m’exprimer à nouveau. Je confirme alors être bien certain de moi, et j’enchaîne en décrivant les visions que j’ai eues pendant ma période d’inconscience.
Le silence s’installe. Tous se regardent et me regardent, et leur malaise est visible. Comme personne ne semble vouloir commenter, je me tourne vers Aiko-sama et m’incline légèrement devant elle :
« Aiko-sama, il me semble que la personne la plus à même de m’apporter de l’aide dans ces circonstances est Senshi-san. Accepteriez-vous de solliciter demain matin une audience en mon nom auprès de l’honorable sodan senzo ? »
– Hai. Sitôt que Yoshiro-san et moi-même en aurons terminé avec Sukemara-san, je me rendrais chez elle », me répond-elle sans hésiter puis, s’adressant à la ronde, « l’incident semble clos pour le moment. Aucun d’entre nous n’a dormi la nuit dernière, et la journée a été mouvementée, je suggère donc que nous retournions tous à nos appartements et que nous essayions de prendre du repos. »
Son ton est définitif, aucun d’entre nous n’est enclin à contester. Après quelques courbettes, nous regagnons donc chacun nos chambres respectives. Kage m’a suivi. Il refait le bandage sur mes yeux puis, après s’être assuré que je ne souhaitais rien de plus, il m’a quitté. Recouché sur mon futon, sous la couverture de coton, le sommeil m’a longtemps éludé ; quand je l’ai enfin trouvé, des rêves bizarres et troublants l’ont agité, mais aucun souvenir clair ne m’en est resté. Juste quelques mots s’offrent à moi, maigre consolation :
Nocturne fantôme
L’étreinte de tes bras froids
Vision vengeresse
Publié : 09 nov. 2005, 14:11
par Kitsuki Katsume
Chapitre 20 – De l’autre côté de la nuit
Une nouvelle fois, j’ai entrevu un nouvel avatar de la vérité ; une nouvelle fois, le prix à payer a été terrible. Quelle malédiction me poursuit, que sans cesse le fardeau des secrets que je porte s’accroisse ainsi ? Quelle force me pousse à écarter les voiles, et à contempler l’indicible ?
Peut-être est-ce mon héritage Kitsuki, peut-être est-ce l’orgueil, peut-être est-ce, comme le murmurent certains de mes collègues, mon inextinguible curiosité. Quoi qu’il en soit, j’en sais plus, à présent, sur ce théâtre d’ombres que n’importe lequel d’entre eux.
Cela a commencé par les résultats de l’interrogatoire du prisonnier de Soshi Seiryoku, sectateur du Seigneur Lune et maho-tsukai présumé.
Yogo Chihiro m’a fait son rapport. Le prisonnier a été d’une surprenante résistance. Néanmoins, les supplices ont fini par le plonger dans un état de délire où il ne parvenait plus à distinguer la réalité du phantasme, et le shugenja en a profité – comme il me le fait savoir avec une moue à mi-chemin entre la satisfaction et l’excuse – pour se faire passer pour un de ses complices et ainsi lui extirper une partie de ses informations. Le procédé était bien peu honorable, mais c’était sa seule opportunité de remplir sa mission, le prisonnier étant à présent dans un coma profond. Bien évidemment, sa remarque m’a renvoyé immédiatement à l’entretien que j’avais eu avec Rauque, où j’avais usé du même subterfuge en me faisant passer pour Sourcil. Le miroir que me tend cet individu des plus vils rend la comparaison d’autant plus cruelle.
En tout état de cause, il a appris que le prisonnier et les autres sectateurs du seigneur Lune – dont un dénommé Aki - se réunissaient dans un certain bâtiment du quartier des pêcheurs. Je note soigneusement l’information. Vu l’endroit, situé dans ce dédale de petites rues typique du quartier des pêcheurs, investir l’endroit ne sera guère facile, si nous voulons éviter un fiasco du même ordre que celui de l’arrestation du chef des ninja.
Mirumoto Musashi est allé rendre visite à Shosuro Jocho. Celui-ci le reçut courtoisement, et l’interrogea sur Isawa Moshibo, qui semblait être un personnage redoutable. Musashi resta coi, et s’enquit poliment de la façon dont son collègue – auquel il avait pensé accoler bien des adjectifs mais pas celui-ci – méritait pareille réputation. Jocho l’informa qu’apparemment, les personnes qu’il n’appréciait guère avaient une fâcheuse tendance à tomber des ponts. Musashi resta perplexe, et en vint au motif principal de sa visite.
Il l’informa des révélations du défunt forgeron Kaiu ; le wakizashi que celui-ci lui avait offert était très certainement une arme Souillée, à l’égale du katana que lui-même avait reçu. Avec son honnêteté habituelle, le Dragon lui dit que lui-même avait été affecté par la Souillure en combattant l’oni et que le katana semblait avoir agi comme une sorte de conduit maléfique qui avait transmis la Souillure de la créature à son porteur. Le fils du gouverneur – qui ne portait pas l’arme en question – l’a remercié de sa franchise ; il lui a dit qu’il ne portait pas habituellement ce wakizashi, et qu’il ne l’avait jamais utilisé pour combattre. En ces conditions, n’est-ce pas, il était improbable que la Souillure l’ait affecté. Quand Musashi-sama nous rapporta cette conversation, je doutais en moi-même de la fiabilité des affirmations de Jocho-sama ; sa loyauté par rapport à son clan – au regard des futurs engagements avec Matsu Aiko – lui imposait de toutes façons de clamer l’absence de Souillure. Comment aurait-il pu en être autrement ?
De mon côté, au sujet de l’apparition du fantôme de Soshi Seiryoku, j’ai pu rencontrer Kitsu Senshi. La vénérable shugenja m’écoute attentivement – elle, au moins, ne doute pas de la véracité de mes dires. Non seulement elle m’écoute, mais elle m’incite également à la plus grande prudence. Il est tout à fait possible que cette rencontre se reproduise, et que la fois prochaine, cela se passe fort mal. Quelque chose a dû attirer l’attention du fantôme sur moi. Alors qu’elle parle, je me remémore la barque sur le fleuve dans la nuit, la tête de la maho-tsukai, roulant contre le bois, et articulant un mot muet en me regardant : Kolat.
Avec respect, je m’enquiers des précautions à prendre. Elle me conseille d’en parler à Isawa Moshibo, qui pourra prendre des précautions classiques, et me confie par ailleurs un pendentif en cristal, susceptible de me défendre contre l’apparition. Je la remercie et prends congé.
Pendant ma rencontre avec Kitsu Senshi, Rauque se rend au Palais de justice, et me demande. En mon absence, avec un peu de réticence il transmet l’information qu’il est venu apporter à Kakita Yoshiro : il a cherché à identifier quels pourraient être les sectateurs du Seigneurs Lune, et il croit avoir une piste. Des individus louches se rendent chez une eta dénommée Songe-Creux qui s’intéresse aux « serpents » et aurait des relations haut placées – qu’il ne peut bien évidemment pas nommer. Yoshiro lui ordonne de surveiller les suspects. J’apprendrais le détail de cette conversation par Rauque lui-même, lors de notre conversation subséquente. Ce que me confiera Rauque à cette occasion, c’est qu’en fait Songe-Creux voit quelqu’un que nous connaissons bien, quelqu’un que certains considèrent comme un historien avec d’étranges lubies, comme un herboriste excentrique, un original ou un fou, mais, avant tout, quelqu’un de parfaitement inoffensif : Asako Kinto. Ce développement imprévu me plonge dans l’embarras. Blâmer l’assassinat de Naritoki sur une secte mystérieuse et maléfique ayant des émules chez les eta est une chose ; impliquer des samouraï – de surcroît vraisemblablement innocents - en est une autre. J’ordonne à Rauque de cesser sa surveillance, de crainte qu’il ne se fasse repérer, et je vais parler de ce développement à Yoshiro-sama ; nous convenons que pour l’instant il vaut mieux étouffer l’affaire.
Je vais ensuite voir Michisuna, et entreprends de préparer en sa compagnie la soirée poétique qui va être la partie artistique du mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, prévu dans deux jours. En effet, la lune cette nuit-là sera la plus belle de l’année, et c’est donc une nuit tout spécialement dédiée aux poètes. Dans le même temps, mes collègues recherchent des cadeaux de mariage appropriés.
Je cherche l’inspiration, pour célébrer et honorer cette alliance ; elle met un peu de temps à se manifester mais grâce aux Fortunes je parviens à coucher sur le papier quelques poèmes dont je suis assez satisfait. Celui-ci reste mon préféré :
Rejoins mon jardin
Partageons les fruits d’automne
Echangeons nos coupes
Trois et trois et trois pour deux
Un court instant, une vie
Cet exercice plaisant me distrait de mes pressentiments quant à la nuit qui arrive. Je sais que le fantôme de Seiryoku ne me laissera pas en paix. Elle a un message à délivrer – et n’aura de cesse que lorsqu’elle se sera fait entendre.
La nuit tombe sur Ryoko Owari, avec la douceur d’un drap de soie sur le corps nu d’une courtisane ; mais je la sens porteuse de maléfices.
Moshibo, auquel j’ai fait part des recommandations de Kitsu Senshi, m’a assuré qu’il fera le nécessaire. J’ai placé le pendentif de la shugenja autour de mon cou. Je reste éveillé un long moment, tentant vainement de porter l’inspiration de cet après-midi vers de nouveaux sommets. Mais celle-ci me fuit, et je finis par aller me coucher.
Quelque chose me réveille – un pressentiment, ou peut-être un frisson – je vois ma respiration qui s’exhale, blanchâtre dans l’air subitement glacial de la chambre. « Elle » est là, toute proche. Saisissant mon pendentif à la main, je me lève silencieusement. J’entends une voix connue de l’autre côté du shoji – Moshibo, en train d’invoquer les kami, d’après le ton – quand le shoji s’ouvre à la volée, et une violente tornade s’engouffre dans la chambre, envoyant voler mes rouleaux dans tous les coins de la pièce, en un soudain automne littéraire. Je résiste au vent furieux et, entre les papiers épars, je vois la silhouette blanchâtre du fantôme de Soshi Seiryoku.
Le fantôme, insensible à la tempête, me tourne le dos, et glisse vers un adversaire hors de vue dont je devine l’identité : Isawa Moshibo. Je prends mon pendentif dans le creux de mon poing, et sors de la chambre pour aller frapper le fantôme de cette arme improvisée.
Dans le couloir, je vois le shugenja Phénix, qui s’est prudemment reculé, et le fantôme livide aux longs cheveux noirs ; puis dans ce même mouvement glissé, que ne pourrait avoir aucune créature humaine, alors même que je m’avance pour la frapper, elle se retourne et tend vers moi ses mains avides…
Je savais, bien sûr, ce qui allait advenir, même si j’ignorais qu’en sortant de ma chambre j’étais sorti du charme de protection qui avait été mis sur son seuil par Isawa Moshibo.
Comment pouvais-je céder à la tentation, sachant ce qu’il allait se passer ?
Comment pouvais-je ne pas y céder ?
Elle me toucha, je me sentis basculer dans un trou noir puis, sur les ailes de sa mémoire, je flottai à nouveau et revis la cellule où depuis plusieurs jours ses bourreaux la torturaient.
Ils l’avaient contrainte à donner son nom à un oni – ils l’avaient contrainte à devenir une maho-tsukai. Elle ignorait toujours pourquoi, ou qui ils étaient. Ils pensaient l’avoir vaincue, mais en fait, elle avait plus de connaissance de la maho qu’ils ne l’imaginaient. Elle saurait utiliser ces pouvoirs maléfiques contre ses geôliers et se venger d’eux ; ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Il lui fallait attendre, mais, au bon moment, quand elle aurait gagné leur confiance, quand ils penseraient l’avoir intégralement en leur pouvoir, elle frapperait.
Puis une nuit de plus se passa. Quand elle se réveilla, elle était chez elle, au milieu de ses serviteurs.
C'est alors que le véritable cauchemar commença. Il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que ses serviteurs ne gardaient aucun souvenir de sa disparition. Ils se rappelaient clairement l'avoir accompagnée depuis Shiro no Soshi, la nuit à l'auberge, sans incidents notables, l'arrivée à Ryoko Owari, puis la semaine sans histoire qui s'était écoulée depuis.
Seiryoku était terrorisée : était-elle en train de devenir folle ? Son corps ne portait aucune trace de torture - et pourtant le visage au bout de sa langue prouvait qu'elle avait bien remis son âme aux forces des ténèbres.
C'est à ce moment que son plus fidèle serviteur se tourna vers elle et lui parla d'une voix étrange.
« Vous avez compris, désormais ? »
Seiryoku le regarda, abasourdie.
« Je devine, à votre visage ahuri, que ce n'est toujours pas le cas. Bien, je vais donc vous expliquer. Nous vous avons kidnappée sous le nez de vos serviteurs, puis remplacée par un sosie si parfait que ceux qui vous servent depuis des années ne se sont rendus compte de rien. Puis, après votre "retour", nous avons remplacé l'un de vos serviteurs… et vous ne vous êtes rendue compte de rien. Nous pouvons faire ce genre de chose. Souvenez-vous en si vous décidez de nous trahir : toute personne à qui vous pourriez aller demander de l'aide, pourrait être l'un de nous.
- Qui êtes-vous ?
- Toujours perplexe ? Je vais vous donner un indice : les nœuds des législateurs triomphent. »
Les sourcils de Seiryoku s'arquèrent en signe d'incompréhension, puis se froncèrent brutalement sous l'effet de la peur, tandis qu'elle murmurait un mot : « Kolat…
- Parfait ; je savais que vous étiez suffisamment brillante pour faire un outil efficace. Voici une explication plus précise ; les nœuds - ce sont les liens des différentes manipulations que nous tissons les unes aux autres. Vous serez l'un de nos liens, alors n'oubliez pas qui tire vos ficelles. Les législateurs - nous édictons les règles, nous décidons du futur des nations, nous dictons le cours de l'histoire. Triomphent - nous ne connaissons pas l'échec. Si vous ne me croyez pas, essayez de raconter à quelqu'un ce qui vous est arrivé. Cela nous permettra de savoir combien de temps il faut à un shugenja du Clan du Phénix pour savoir à quelle créature vous avez donné votre nom...
- Qu'attendez-vous de moi ?
- Que tu sois notre esclave ; une obéissance absolue et inconditionnelle. Tâche de te faire à cette idée. »
Je repris conscience un peu avant l’aube. Les visages anxieux de mes amis étaient autour de moi. Je sentais dans ma poitrine un froid glacial, à l’endroit où le fantôme m’avait touché.
Et autre chose, aussi, alors que me revenait en mémoire ce que j’avais vu par les yeux de Seiryoku. Une ombre, et une peur, et peut-être les deux étaient-elles liées. Connaissant ce que je connaissais, je ne pourrais plus regarder le monde avec la même innocence. Et alors même qu’ils me regardaient avec inquiétude ou compassion, je me demandais lequel de ces visages familiers cachait en fait l’esprit froid et calculateur d’une de ces créatures maléfiques – Kolat.
Le lendemain, je repartis voir Kitsu Senshi ; au regard que me jeta la Lionne, je compris qu’elle se demandait si je ne l’avais pas fait exprès ; en tous cas, elle me mit sévèrement en garde. Un nouveau contact avec le fantôme pouvait avoir des conséquences très graves. Je compris tout à fait son allusion quand elle me dit que je pourrais passer un seuil : le passage du fantôme avait laissé sa trace en moi. Elle me conseilla fortement de dormir sous de multiples protections, et je résolus de dormir la nuit suivante au temple d’Amaterasu, ce que je fis.
Pendant ce temps, Isawa Moshibo recevait la visite d’un certain Soshi Miyake. De ce que je compris, celui-ci était venu lui demander les parchemins récupérés dans la demeure de Soshi Seiryoku. Ces parchemins, en effet, correspondaient à des parchemins appartenant de droit à l’école de shugenja Soshi, et il ne souhaitait pas qu’ils tombent en de mauvaises mains.
Le Phénix lui fit savoir que d’une part, ces parchemins étaient des pièces à conviction appartenant à la Magistrature d’Emeraude, et d’autre part, certains de ces parchemins étaient vraisemblablement des parchemins de maho, même si lui-même était incapable de faire la différence. Il voulait bien lui remettre les autres parchemins, ceux dont l’innocuité était assurée – ce qu’il fit en lui remettant la correspondance de Seiryoku. Il avait confié les autres parchemins à la garde de Matsu Aiko, qui les avait acceptés sans plus de questions.
Le Soshi avait bien sûr conscience de la rivalité qui opposait les écoles de shugenja Isawa et Soshi. Il tenta de manœuvrer pour que la garde des parchemins restants lui soit confiée, mais dut repartir bredouille.
Cette visite n’allait pas être sans conséquences, comme mes collègues purent s’en apercevoir le soir même.
Le soir arriva. Malgré les assurances de Musashi, Amako-sama avait du mal à s’endormir. Elle s’inquiétait des évènements récents. Elle se pressa contre le corps endormi de son époux, qui l’entoura d’un bras protecteur. Tant qu’il serait là , rien ne pourrait lui arriver, à elle ou à la vie qu’elle portait dans son ventre.
Dans le couloir, Hida Aki et Isawa Moshibo montaient la garde. Le Phénix avait réinscrit sur les montants du shoji ses kanji de protection. Patiemment, ils attendaient.
Vers minuit, une odeur de brûlé les alerta : les montants du shoji étaient en train de noircir. Une légère fumée montait du bois en train de se calciner. Quelque chose tentait de forcer le rituel de protection.
Le Crabe sortit sa dague de cristal.
Au bout du couloir, il vit une silhouette blanche, et se précipita vers elle. Une ombre noire apparut dans son dos. Prévenu par un cri du Phénix, le Crabe se plaqua contre le mur, et d’un réflexe fulgurant frappa la chose de sa dague de cristal. Il entendit un cri suraigu – douleur ? colère ? – dans sa tête, puis, comme un raz de marée, il sentit une volonté hostile assaillir son esprit. Des voix multiples s’élevaient, lui murmurant des messages à demi intelligibles de douleur et de désespoir ; il sentit des émotions inconnues l’envahir et menacer de l’entraîner dans un maelström d’une violence inouïe. Face à cette tornade mentale, le Crabe fit comme il faisait d’habitude : il encaissa, et tint bon.
La totalité de l’attaque ne dura en fait que quelques secondes ; aussi rapidement qu’elle était venue, la nuée sombre se dissipa. Le fantôme, au bout du couloir, avait également disparu.
Au même moment, Aiko se réveillait en sursaut ; quelque chose n’était pas normal. Instinctivement elle dégaina le katana situé à la tête du lit, et fouetta l’air, sans rencontrer de résistance. Accroupie, tous les sens en éveil, elle n’entendit rien, sauf un très léger bruit d’aspiration en provenance du shoji. Elle cria pour donner l’alerte, et resta sur ses gardes.
Aki, puis Yoshiro arrivèrent au pas de course : aucun bruit, aucune trace. Aki se rua dans le jardin, et réussit à voir une petite silhouette translucide – un kami de l’air – se glisser au-dessus de la clôture du jardin. Il escalada agilement celui-ci et eut le temps de voir une silhouette humaine – un homme de petite taille - tourner les talons. Il se lança à sa poursuite.
Il réussit à le suivre au début, puis le perdit en tournant le coin d’un bâtiment : personne en vue, aucune trace de pas. Aki était néanmoins familier du sortilège utilisé par Moshibo, et entreprit de balayer méthodiquement l’air de son katana. Il heurta effectivement à un moment un obstacle invisible, mais ne réussit pas à atteindre le shugenja, et revint avec l’information qu’il devait s’agir d’un spécialiste de l’Air.
Aiko, après avoir vérifié que les parchemins confiés à sa garde étaient toujours en place, demanda alors au Phénix si elle devait savoir quelque chose au sujet de ces parchemins – c’est alors que Moshibo lui relata sa conversation avec le Soshi – ce même Soshi qui, de toute évidence, venait de faire une première tentative pour les récupérer. Ceci devait être confirmé par la tentative de Moshibo de situer magiquement ledit Soshi sur la carte de Ryoko Owari : non seulement le shugenja se sentit observé, mais il était déjà en train de quitter le quartier au moment où le sort avait été lancé.
Le lendemain matin, après cette nuit fort brève, Isawa Moshibo, Mirumoto Musashi, Mori – le heimin nommé par le Champion d’Emeraude pour aider Moshibo à résoudre ses problèmes d’agriculture – et Colombe partirent ensemble pour faire un diagnostic plus fin des surfaces cultivables et de celles à prévoir dans la répartition future entre pavot et cultures vivrières.
Musashi et Moshibo prévoyaient bien sûr d’être de retour pour la soirée, puisque c’était ce jour-là que se déroulait le mariage d’Ide Asamitsu et Shosuro Kimi, auquel nous étions tous invités ; l’exception notable était Aiko, la seule d’entre nous à être invitée en plus à la cérémonie privée, à laquelle n’assistaient en principe que les intimes de la famille.
Nous étions tous en train de nous préparer avec l’aide des conseils avisés de dame Amako, quand un heimin se présenta. Il avait un message à transmettre au magistrat d’Emeraude Kitsuki Katsume. Mais j’étais absent de notre résidence, étant parti récupérer le masque que j’avais commandé auprès de l’artisan qu’Osako-san m’avait recommandé. Après un bref intermède avec Aiko, le messager apporta le message à Musashi, puis à Yoshiro : Takeshi, le samouraï Guêpe missionné pour retrouver Otaku Naishi, l’avait retrouvée grièvement blessée dans un village dont il donnait le nom – celui-là même dont venait le heimin. Apparemment, sa sœur Otaku Genshi l’avait retrouvée, défiée en duel, et, ayant lavé l’honneur de sa famille, l’avait laissée pour morte. Le Guêpe demandait à ce qu’un représentant de la magistrature d’Emeraude accompagne le messager pour qu’il puisse continuer sa quête – celle de Kaeru.
Nous étions tous pris par la réception officielle ; aussi ce fut la ronin Colombe qui fut chargée de suivre le messager et de veiller sur Naishi jusqu’à notre arrivée.
Bien qu’Aiko ait été invitée en tant que représentante officielle de la magistrature à la cérémonie privée, sa présence fut fort remarquée – surtout qu’elle avait été placée juste à côté du fils du gouverneur. Les regards de l’assistance allaient presque autant de ce côté que du côté des mariés, et les commentaires allaient bon train.
Une certaine tension était perceptible chez la Lionne lorsqu’elle nous rejoignit à la réception officielle, bien qu’elle se montrât impassible. Nul doute que cette cérémonie lui soit apparue comme une funeste répétition.
La réception elle-même fut moins intime mais très animée. Comme à mon habitude, j’observais.
Bayushi Saigo fit son entrée, suivi à distance respectueuse par sa ravissante épouse, Bayushi Tokiko. Derrière lui, le visage triste de Bayushi Saisho, la veuve du défunt Korechika. Comme un aimant, le regard de Yoshiro se porta sur Tokiko, et s’y arrêta. Il buvait littéralement sa présence. Au bout d’un moment, il s’avança vers le trio. Dans la conversation qui suivit, Saigo s’arrangea pour s’interposer systématiquement entre lui et Tokiko, tout en lui suggérant qu’un rapprochement avec Saisho serait opportun. Yoshiro se retrouva donc à deviser avec Bayushi Saisho tandis que Saigo et son épouse s’éloignaient. A moins de passer pour un rustre, il ne pouvait s’éclipser, et entreprit donc d’égayer la veuve par ses propos.
Bayushi Saisho avait un visage hanté, d’une invincible tristesse. Elle semblait terrifiée par l’avenir, et peut-être par quelque chose d’autre, peut-être en rapport avec un chant poignant entendu près de sa volière d’oiseaux exotiques.
Mirumoto Amako, en dépit de sa grossesse bien avancée, tint à accompagner personnellement son époux à cette réception qui réunissait toute la bonne société de Ryoko Owari.
Abandonnant temporairement son épouse, Musashi s’isola quelques instants en ma compagnie pour m’informer du message reçu à notre résidence en provenance de Takeshi-san. Je ressentis un pincement au cœur en apprenant les conséquences de mon absence. Bien que j’eusse réussi à masquer ma consternation à Musashi, je suppose que cette affaire et les affres où elle me plongea furent responsables de ma piètre prestation lorsque j’entrepris un peu plus tard de participer à l’exhibition poétique aux côtés de Michisuna-san.
Musashi rejoignit ensuite Yoshiro, et son attention fut attirée par la jeune femme discrète qui accompagnait Saisho, et dont le kimono portait le mon de la famille Yogo. Il émanait d’elle comme une tension – pas un danger, non, mais quelque chose qui éveillait en lui son « sens du Dragon ». Depuis qu’il suivait l’enseignement de Kitsuki Jotomon, il avait de temps à autre ces intuitions, sans pouvoir en expliquer la nature ou la signification. Cette jeune femme, qui se présenta modestement comme Yogo Kohime, une amie de Bayushi Saigo, était probablement plus que ce qu’elle apparaissait être au premier abord.
Jocho, lui, ne quittait pas Aiko d’une semelle. Yogo Osako, qui observait Jocho avec la même attention soutenue que Yoshiro pouvait apporter à Bayushi Tokiko, regardait la scène avec amusement. Ce ne serait assurément pas un mariage heureux.
Aiko finit par abandonner son soupirant, et s’entretint un moment en privé avec Ikoma Yoriko. Je vis son visage se décomposer. Yoriko lui avait appris que les fiançailles avec Jocho auraient lieu dans deux mois.
Aiko attendit suffisamment longtemps pour ne pas paraître impolie, puis repartit à la résidence, très abattue, en compagnie de Moshibo.
Après le départ d’Aiko, Jocho entreprit de vider quelques coupes de saké avec Aki, tout en l’interrogeant sur Moshibo et d’autres sujets. Puis il entreprit de discuter de même avec Yoshiro, avec lequel il convint finalement de terminer la soirée sur l’Ile de la Larme.
Moshibo était parti initialement en compagnie d’Aiko, mais s’aperçut rapidement que son ombre avait un comportement étrange. Après avoir tenté de circonvenir le problème – il se souvenait fort bien des ombres qui défendaient les biens de Seiryoku – il décida finalement de discuter avec elle. Son ombre avait reçu pour mission de le suivre – encore un tour, probablement, du shugenja Soshi. Le Phénix entreprit de négocier avec l’ombre, et eut gain de cause.
Mais certains racontent qu’on aurait surpris un fort respectable samouraï Phénix à faire un spectacle légèrement incongru d’ombres chinoises sur l’Ile de la Larme…
Un dernier chapitre de l’histoire de Seiryoku reste à écrire. Je n’ai pas vu ces évènements puisque cette nuit-là comme la précédente, j’étais réfugié au temple d’Amaterasu. Mais Musashi et Aki, qui s’étaient installés derrière un paravent de ma chambre à la résidence, en furent les témoins directs.
Pour la dernière fois, à l’heure la plus sombre, le fantôme blafard de Seiryoku apparut ; tendant ses bras livides vers ma chambre, il tenta vainement d’y pénétrer. Alors qu’il s’obstinait dans sa lutte vaine, la nuée sombre de la veille apparut – obscurité encore plus noire contre la pénombre du couloir. La bouche du fantôme s’arrondit dans un O muet, tandis que de grandes striures sombres apparaissaient dans sa silhouette blafarde. Déchirée, lacérée, dévorée, sa silhouette s’effilocha progressivement, jusqu’à ce qu’elle ait disparu sans laisser de traces.
D’un seul coup, l’air se fit moins oppressant, la nuit moins menaçante. Les dormeurs respirèrent plus librement.
Amako-sama, qui s’était recroquevillée sur un côté, sa main cherchant à tâtons son époux absent, se détendit, et son souffle redevint égal. Dans son ventre, le bébé se retourna, et décocha un coup de pied qui fit une petite bosse momentanée sur le ventre lisse.
Aux âmes perdues
Dans les ténèbres errantes
Un mot, un espoir
Publié : 10 nov. 2005, 14:09
par Kitsuki Katsume
Chapitre 21 – Un souci de moins
Sans nous être concertés, Hida Aki et moi nous retrouvons dans l’écurie de la résidence très tôt le matin juste après le mariage de Shosuro Kimi et Ide Asamitsu. Un simple regard suffit : nous savons l’un et l’autre l’urgence de la situation. Nous sellons nos chevaux et nous apprêtons à sortir de la résidence quand nous voyons arriver Kakita Yoshiro. Le Grue porte toujours ses habits de cérémonie. Très digne, il nous demande de bien vouloir lui accorder le temps de se changer pour se joindre à nous. Il ne fait aucun commentaire sur la nuit qui vient de s’écouler, bien que son teint blême révèle qu’il n’est pas au mieux de sa forme.
Nous partons donc de concert vers le village où gît, blessée, Otaku Naishi, sous la garde de Colombe : Naishi, notre clef d’accès à Kaeru ; Naishi, la Licorne couarde, que j’ai aidée à fuir en rançon de la vérité ; Naishi, qui tient ma réputation et ma destinée entre ses mains.
Nous chevauchons sans mot dire. Quelques heures plus tard, nous arrivons au village.
Nous entrons dans l’auberge. Avant d’ouvrir le shoji de la chambre, Yoshiro et moi nous annonçons – ce qui est une bonne idée : Colombe est juste derrière, un genou à terre, la main sur la garde de son épée. Derrière elle, Naishi est allongée, la poitrine bandée, et – grâce soit rendue aux Fortunes – apparemment inconsciente.
Nous interrogeons l’aubergiste, qui nous a accompagnés : c’est le samouraï Guêpe qui l’a amenée ici, elle était déjà dans cet état.
Nous autorisons Colombe à aller se restaurer – en effet, fidèle à la mission que nous lui avons confiée, elle n’a pas quitté le chevet de Naishi. Yoshiro s’éclipse également, soi-disant pour aller interroger l’aubergiste. En fait, bien évidemment, il interroge Colombe… et Naishi a déliré, cette nuit…
Aki est resté en bas – comme d’habitude, en arrivant, sa priorité était d’aller rafraîchir son gosier. En l’occurrence, son goût pour le saké ne l’empêche pas d’observer deux ronin armés d’arcs qui décident de partir subitement peu de temps après notre arrivée. Saisi d’une intuition, il décide de leur emboîter discrètement le pas.
Bien lui en prend. Les ronin se dirigent vers la forêt, et s’installent dans un bosquet… qui surplombe la route de Ryoko Owari. Un endroit idéal pour une embuscade.
Il revient à pas de loup et nous informe de ses observations. Il y a toutes les chances que ce soit des hommes de Kaeru.
Nous mettons un plan au point : Yoshiro et moi partirons en carriole avec la blessée, afin d’attirer l’attention des assaillants, tandis qu’Aki et Colombe les prendront à revers. La synchronisation de l’attaque a besoin d’être parfaite.
Une nouvelle fois, nous avions sous-estimé notre adversaire. Seules les Fortunes, et la valeur de Hida Aki, ont permis que nous nous en tirions la vie sauve.
Ce dont se sont aperçus Aki et Colombe, en approchant prudemment à pied, c’est que leurs adversaires, eux, étaient montés – hypothèse que nous n’avions nullement envisagée, et qui changeait considérablement la donne.
L’autre chose imprévue, que nous allions découvrir à nos dépens, c’est que les cinq ronin avaient deux comparses de l’autre côté de la route – également montés et pourvus d’arcs. Ce n’étaient pas cinq ronin à pied que nous allions affronter, mais sept cavaliers dont plusieurs pourvus d’arcs.
Le Crabe ne se démonta pas : empoignant son tetsubo, il abattit la monture du premier ronin, puis du deuxième, alors que nous entamions notre approche avec la carriole. Colombe n’eut pas autant de succès : dès le début de l’engagement, elle tomba, grièvement blessée par une flèche.
De notre côté, nous fûmes la proie d’un tir nourri et inattendu, sans qu’heureusement nous soyons blessés. Yoshiro choisit de charger ses assaillants sur le flanc droit – chose malaisée dans la forêt ; quant à moi, je m’étais joint à lui mais ma monture, blessée par un tir venu de la gauche, me jeta à terre. Ne souhaitant pas laisser ces nouveaux adversaires libres de leurs actions, j’entrepris de les charger à pied, lame au poing.
Ceux-ci choisirent de me contourner à cheval : même s’ils lâchèrent au passage une bordée de flèches, ils avaient une autre cible. Naishi inconsciente ne pouvait leur opposer aucune résistance.
Ayant abattu deux adversaires, le Crabe vit que son nouvel adversaire s’apprêtait à le charger à la lance ; il se plaça derrière un arbre, et attendit. Le ronin chargea… et le manqua. Aki, lui, ne le manqua pas. Renversé par un coup magistral en pleine poitrine, le ronin tomba de son cheval, mort sur le coup.
Le ronin suivant tenait Aki en joue avec son arc. Aucune personne sensée ne chargerait un adversaire pourvu d’un arc, n‘est-ce pas. Aucune… sauf un Crabe.
A la fin de l’affrontement, il y avait un Crabe avec deux flèches dans le flanc, et un ronin mort.
La charge de Yoshiro ne fut pas aussi fructueuse : il blessa légèrement son adversaire, et fut désarçonné, s’assommant contre une branche d’arbre.
En vérité, les ronin auraient pu nous exterminer : nous n’étions plus en état de leur résister. Mais ils avaient accompli leur principale mission, plusieurs d’entre eux avaient été blessés, et il y avait un Crabe indestructible caché dans la forêt : ils décidèrent de partir, en récupérant leurs blessés. Une nouvelle fois, on retrouvait la marque d’Insaisissable : il n’abandonnait pas ses hommes.
Quant à nous, nous fîmes le bilan de cette peu glorieuse échauffourée : nous étions tous blessés, Colombe, Aki et Yoshiro grièvement. Aki avait récupéré un pendentif en argent avec une tête de cheval sur un des morts, nous confortant dans notre hypothèse que les troupes de Kaeru comptaient de nombreux Licornes. Otaku Naishi était morte, deux flèches dans la poitrine.
Intérieurement, j’éprouvais un secret soulagement : la bouche de la Licorne était close – définitivement. Yoshiro et Colombe pouvaient avoir des doutes, mais aucune évidence. Seul Yoshiro essaya de m’extirper des informations, mais je n’avais rien à lui dire !
La semaine qui suivit fut consacrée à la visite des villages pour Moshibo, Musashi et le heimin Mori ; Matsu Aiko, quant à elle, partit pour les terres du Lion pour une courte visite.
A la fin de la semaine, le Phénix annonça à Yoshiro que son évaluation préliminaire des terres consacrées à la culture du pavot était terminée. Il allait maintenant procéder, dès le lendemain matin, à la phase suivante : annoncer aux villageois qu’à présent seulement un vingtième de ces terres devait être consacré à la culture du pavot ; le reste devrait être dorénavant voué à d’autres cultures. Faute de quoi, leurs terres seraient rendues infertiles…
Yoshiro-sama se montra fort agité à cette annonce : il était de son devoir d’informer le gouverneur de la démarche, n’était-il pas possible de surseoir pour une journée au début de cette action ?
Le Phénix se montra intraitable. Il avait dit au Grue qu’il le préviendrait quand la phase d’inspection prendrait fin, et il avait tenu parole ; mais il n’était pas question de différer même d’une journée la suite des opérations. Sa résolution était prise.
De fait, dès le lendemain matin, il partait en compagnie de Mori, de Mirumoto Musashi et de Matsu Aiko. Yoshiro, le cœur lourd, se rendit de son côté chez le gouverneur Hyobu, avec le blanc-seing reçu du Champion d’Emeraude.
Bien évidemment, dès le lendemain matin, nous étions tous convoqués chez Hyobu-sama.
Le gouverneur était là, ainsi que Jocho-sama, Gobei-sama, et Osako-san ; ces derniers furent les témoins parfaitement silencieux de l’entretien. Tous les magistrats d’Emeraude étaient présents.
Le gouverneur nous demanda de confirmer que nous nous apprêtions à ordonner aux paysans de diminuer les surfaces cultivées en pavot ; elle souligna notre méconnaissance des conséquences économiques d’un tel acte, et que le maintien de l’ordre public nous incombait ; elle mentionna également que le document du champion d’Emeraude n’était guère précis quant aux limites de notre champ d’action, et qu’il lui paraissait impératif de vérifier celles-ci avant toute action ; elle indiqua enfin qu’agir maintenant, sans attendre la prochaine récolte, était risquer la famine pour une grande partie des paysans – non pas que la santé de ces derniers inquiétât de si nobles magistrats, naturellement.
En bref, elle nous fit bien sentir – s’adressant plus particulièrement à Moshibo, mais nous regardant chacun à tour de rôle - que nous étions des irresponsables ayant pris une décision criminelle.
Nous fîmes tous front, même Yoshiro, à ma grande surprise. Vu ses réticences de la veille, je m’attendais en effet à ce que le Grue nous désavouât. Le gouverneur nous regardait les uns et les autres, et bien qu’elle fût particulièrement impassible, il n’était pas difficile de deviner qu’elle devait être pour le moins irritée du tour des évènements.
Les choses en étaient là, lorsque je sentis soudain un liquide chaud dégouliner de ma gorge ; pris d’un soudain vertige, je vacillais, tandis que le sang dégoulinant de ma gorge se répandait sur mes vêtements. Les gardes se retournèrent de tous côtés pour voir d’où venait l’agresseur. La Lionne comprit aussitôt ce qui se passait : quelqu’un avait dû toucher au parchemin trouvé dans la crypte Shosuro, qui m’avait été confié par le fantôme ; et la plaie que celui-ci m’avait infligée à la gorge, garante de ma fiabilité de protecteur du parchemin, était en train de se rouvrir. Dans un souffle, je confiais à la Lionne l’endroit de la cachette du parchemin, tandis que Moshibo se penchait sur moi pour étancher le sang coulant à flot. Aiko s’excusa brièvement auprès du gouverneur, et partit au pas de course vers la résidence, Jocho lui emboîtant le pas à la demande du gouverneur.
Il s’avéra en fait que c’était une fausse alerte, le parchemin était toujours là ; mais quelqu’un était passé chez moi, et chez Yoshiro-san, fouillant nos appartements, quelqu’un masqué par des kami de l’Air, d’après ce que Moshibo apprit Je résolus à l’avenir de porter le parchemin sur ma personne. M’en séparer était courir un risque mortel.
Nous ne parlâmes guère en rentrant à la résidence. Notre résolution était intacte. Le Grue, lui, partit ostensiblement rendre visite aux Bayushi.
Yoshiro espérait avoir l’occasion, bien sûr, de voir la ravissante Tokiko ; mais, avec une habileté consommée, Bayushi Saigo le félicita d’avoir saisi l’occasion qu’il lui avait suggérée, et l’amena directement à Bayushi Saisho. La jeune amie Yogo de cette dernière était également présente. Ils partirent ensemble visiter la volière, qui se révéla à la hauteur de sa réputation, Yogo Kohime se plaçant - peut-être par discrétion - systématiquement derrière eux, ainsi que le constata Yoshiro.
Yoshiro raccompagna ensuite à sa demande Yogo Kohime, qui conversa avec lui avec coquetterie. Néanmoins, le Grue se rendit compte que cela n’était qu’artifice : la jeune femme n’était nullement intéressée par sa compagnie, voire même se moquait de lui à mots couverts.
Moshibo, avant de repartir vers les villages, trouva une lettre d’un certain Soshi Sumio, de l’école de shugenja Soshi, qui sollicitait une entrevue. Il lui répondit en lui fixant un rendez-vous au temple d’Amaterasu.
Le lendemain, le Soshi était là au rendez-vous. Quelle ne fut pas sa surprise quand Moshibo étala devant lui ces parchemins qu’il était venu chercher – et que toutes les demandes de son collègue, ni ses manœuvres, n’avaient pas réussi à obtenir - en lui demandant simplement de désigner ceux qui traitaient de maho, et en lui confiant les autres, sans demander aucune contrepartie…
Le Scorpion repartit, perplexe, avec l’impression confuse de s’être fait rouler, sans vraiment comprendre comment.
Hida Aki, de son côté, avait décidé d’aller se renseigner dans le quartier des pêcheurs au sujet de la maison supposée être le lieu de rendez-vous des sectateurs d’Onnotangu. Il nous rapporta que l’endroit était très mal famé, et difficile d’accès.
Il nous dit aussi avoir rencontré un curieux personnage. Il s’agissait d’un tsukai-sagasu – un chasseur de sorciers – un homme assez âgé nommé Kuni Visten. Il était en ville incognito, et ne souhaitait pas rencontrer les Magistrats d’Emeraude – en tout cas pas officiellement. Comme objectif de sa visite, il mentionna Asako Kinto, mais se montra également intéressé par la présence de sectateurs du seigneur Lune. Je comprenais son souci de discrétion, et confiais un message à Aki à son intention. Ce pouvait être un allié précieux.
Mirumoto Musashi reçut une lettre de sa famille, qui lui apprit l’arrivée de Mirumoto Netsuko, la yojimbo demandée pour protéger son épouse, une bushi de valeur ayant suivi l’école des kensai.
Amako-sama se réjouissait également, mais pour une autre raison : sa famille à elle devait arriver bientôt en prévision de la naissance, y compris une vieille sage-femme en qui elle avait toute confiance.
Le gouverneur, de son côté, avait décrété qu’un bon nombre des exécutions prévues devaient être faites cette semaine, et avait exigé qu’Isawa Moshibo ou Matsu Aiko y assistassent. La Lionne resta donc au Tribunal, tandis que Musashi, Moshibo et Mori repartaient pour une nouvelle journée dans les villages.
Ils étaient en train de sortir de la ville quand, quelques secondes après leur passage, un échafaudage chargé de pierres dégringola… et un homme s’écrasa au sol, visiblement tombé du toit d’une maison proche.
Musashi se rua dans l’escalier de la maison en question. Quand il arriva au dernier étage, la porte d’entrée était ouverte, et il constata qu’elle grinçait. L’homme qui était tombé devait être posté au niveau de la balustrade, où se trouvaient encore un arc et des flèches, qui s’avérèrent empoisonnées – aucune chance qu‘il s’agisse d’un accident. Autrement dit, il s’agissait d’un attentat mystérieusement interrompu – et interrompu par quelqu’un que le mort devait connaître. Sinon, il aurait réagi quand la porte s’était ouverte.
Sur le mort, aucun indice de clan ou d’appartenance. Musashi fit alerter Yogo Osako par un garde-tonnerre, puis repartit en compagnie de Moshibo et de Mori. Leur mission n’attendait pas.
En chemin, le Dragon regardait néanmoins le shugenja Phénix bizarrement : « les personnes qu’il n’apprécie pas ont tendance à tomber des ponts » se rappela-t-il…
Publié : 09 déc. 2005, 19:42
par Kitsuki Katsume
Chapitre 22 – 失面 Shitsumen et 熱血 nekketsu (perte de face et "sang chaud")
Malgré la réception glaciale du gouverneur à l’annonce de la réduction de la surface autorisée à la culture du pavot, et surtout malgré la probable tentative d’assassinat avortée contre eux, Musashi-sama et Moshibo-san, accompagnés de Colombe et de Mori, ont continué leur tournée des villages pour annoncer aux paysans cette décision des magistrats.
De leur bord, suivant en cela une idée d’Aki-sama, Aiko-sama, Yoshiro-sama et le Crabe, accompagnés de la petite troupe de ronin recrutés sur notre ordre par Aki-sama, ont entrepris d’essayer de retrouver Kaeru en relâchant la monture capturée à la suite de l’embuscade dont nous avons été victime et qui a coûté la vie à Naishi. La première journée occupée à cette activité n’a pas été un franc succès. Après avoir amené le cheval sur les lieux de l’embuscade, ils lui ont donc rendu sa liberté. Mais bien que la bête les ait menés à travers les collines et les bois, elle avait régulièrement tendance à rejoindre le groupe formé par leurs montures et, une fois le soir arrivé, elle s’est définitivement jointe à eux et a refusé de les quitter.
En fin de compte, Aki-sama s’est rendu compte que vouloir appliquer cette tactique en groupe n’était sans doute pas la meilleure solution. Il a d’ailleurs été seul à vouloir persévérer sur cette voie, Yoshiro-sama, en particulier, estimant qu’il avait mieux à faire que de perdre son temps à arpenter la campagne à la suite d’un animal. Le Crabe est donc reparti seul les jours suivants, avec toute l’obstination qu’on peut attendre de ceux de son Clan.
En forme d’avertissement déguisé, le gouverneur ayant exigé sa présence pour cette démonstration sans gloire, Aiko-sama a dû assister à la séance d’exécutions publiques lors de laquelle une quarantaine de criminels arrêtés suite à nos interventions contre les trafiquants d’opium ont été décapités. Je l’ai accompagnée à cette occasion, où force m’a été donnée de constater que les hommes de la Garde-Tonnerre ne gâche pas certaines opportunités : la séance d’exécution a permis aux derniers engagés de faire la démonstration de leurs capacités à couper des têtes proprement, et les corps de certains criminels, au lieu d’être envoyés vers la morgue, étaient mis de côté afin de servir à des tests sur la qualité des armes de la garde.
Pour sa part, Yoshiro-san a alors repris des activités plus mondaines. Après une visite auprès de Sukemara-san, au sujet de laquelle je préfère ne pas me perdre en conjectures en dépit de mes soupçons, des opportunités nouvelles de satisfaire ses goûts en la matière se sont d’ailleurs présentées. En effet, comme Musashi-sama nous l’avait annoncé, une petite troupe de représentants de la Grue apparentés à son épouse est arrivée en ville à l’approche de l’accouchement de Dame Amako. Mené par Kenzo-san, le beau-frère du Dragon, et accompagné de serviteurs et servantes variés, ce petit groupe comprenait en outre Kakita Oshio-sama, cousine de Dame Amako et fille d’un daimyō de la Grue, ainsi que son chaperon, Doji Eri, une femme plus âgée et très digne, et enfin la sage-femme promise par sa mère à Dame Amako.
Je me suis senti exclus dans cette affaire : ma piètre prestation lors du mariage de la fille du gouverneur est-elle en cause ou est-ce quelque chose de plus profond ? Je ne sais, mais j’ai bien compris que je n’étais pas le bienvenu pour tenir compagnie à ce petit monde et guider les nouveaux arrivants dans la ville. Certains regards et remarques tout juste polis m’ont incité à m’éclipser rapidement et à laisser tout ce petit monde entre les mains de Yoshiro-sama, lequel s’est fait un plaisir de leur faire découvrir (ou redécouvrir ?) les meilleurs endroits de Ryoko Owari. Mon exclusion n’a jamais été aussi évidente que lors de la soirée organisée pour les nouveaux arrivants à laquelle le magistrat de la Grue fut invité mais pas moi. Yoshiro-sama et nos trois nobles visiteurs ont donc passé la nuit dans la meilleure maison de l’Ile de la Larme en compagnie du fils du gouverneur, de Bayushi Saigo et de sa délicieuse épouse, et de la veuve de Bayushi Korechika.
Diverses remarques et bribes de conversations entendues par la suite m’ont fait comprendre pourquoi Yoshiro-sama n’est pas revenu aussi heureux de cette soirée qu’il aurait pu l’être. Eri-sama possède apparemment une solide réputation d’entremetteuse dans son Clan et elle semble être venue en compagnie de Oshio-sama pour explorer les possibilités d’alliance entre cette dernière et Jocho-sama. Mais cela ne serait pas la seule raison : des discussions seraient aussi en cours visant à joindre le magistrat Grue et Bayushi Saisho. Quand on sait les… relations plutôt ambiguës que Yoshiro-sama a entretenu avec feu Korechika-sama, il n’est pas possible de ne pas sourire – intérieurement du moins – à cette perspective à la si délicieuse ironie. Surtout au vu de l’implication de Saigo-sama dans cette affaire !
Je n’ai aucune idée des positions que peuvent avoir le gouverneur et son fils sur ces sujets, mais il m’est aussi revenu que notre collègue Grue n’est pas le seul à ne pas apprécier certaines initiatives des Grues. Ikoma Yoriko serait fortement irritée de ces manœuvres qui viseraient à écarter la possibilité d’une alliance entre Jocho-sama et Aiko-sama. Compte tenu du peu d’enthousiasme que cette dernière semblait éprouver à l’idée de son union prochaine, j’aurais donné beaucoup pour assister à l’entrevue entre les deux Lionnes !
Pendant tout ce temps, écarté des mondanités pour des raisons qui m’apparaissent de plus en plus politiques, j’ai commencé à explorer les archives du tribunal à la recherche d’indices, aussi obscurs soient-ils, concernant les fameux Kolats. Ces gens me semblent des plus dangereux et je n’arrive pas à me décider à révéler leur possible existence à mes collègues. Certains diront que je me suis laissé gagner par la paranoïa et qu’une telle organisation aurait été découverte depuis longtemps si elle existait vraiment. Le problème est que ceux qui auraient les meilleures chances d’être au courant sont les membres du Clan du Scorpion ; mais, outre leur propension à ne pas dévoiler les secrets dont ils sont détenteurs sans une bonne raison, je ne peux me résoudre à leur faire confiance, car trop de choses ici à Ryoko Owari nous ont montré que nous ne pouvions pas leur faire confiance. Malheureusement, tous mes efforts se sont révélés infructueux et cette affaire me rend nerveux et maussade : comme si nous n’avions pas assez de problèmes à résoudre dans cette ville !
L’autre tâche dont je me suis occupé ne m’apportera sûrement pas de gloire. Tandis que Moshibo-san visite les paysages pour les mettre au courant des dernières mesures à propos de la culture du pavot, je me suis chargé de revoir l’organisation logistique de l’approvisionnement en graines et autres semences destinées à permettre le remplacement de cette plante par des cultures vivrières certainement moins avantageuses financièrement parlant, mais qui ont le mérite de ne pas conduire à la fabrication d’une drogue pernicieuse. La saison bien avancée n’est pas très propice à cette activité mais j’ai fait de mon mieux à partir des données collectées par Moshibo-san. Espérons que ce sera suffisant. Comme les événements à venir allaient nous le démontrer, malheureusement, plus que cela allait s’avérer nécessaire.
De façon presque anecdotique, je dois aussi mentionner que Moshibo-san a aussi été invité à une nouvelle entrevue avec le gouverneur, et que cette dernière lui a offert de le faire protéger discrètement en ville par deux gardes du corps. Je ne me hasarderais pas à essayer de comprendre les raisons profondes de son geste ; peut-être craint-elle que l’assassinat d’un second magistrat n’entraîne la prise de mesures beaucoup plus draconiennes – sans mauvais jeux de mots – par le Champion d’Emeraude.
Alors que j’étais immergé dans les archives, deux incidents mineurs m’ont momentanément distrait. Tout d’abord, contre toute attente, deux ou trois jours après avoir commencé à suivre seul la monture qui avait appartenu aux hommes de Kaeru, Aki-sama m’a un soir informé qu’il avait ramené un prisonnier et qu’il souhaitait savoir ce que mon interrogatoire donnerait. L’homme était le chef d’un petit village dont son ‘guide’ s’était approché un soir. Il l’avait bien un peu « secoué », selon ses propres termes, mais l’individu aurait seulement avoué que le bandit serait bien passé par son village il y a quelques semaines de cela et aurait protesté de son innocence, arguant que de pauvres paysans ne pouvaient rien contre des samurai en armes. Bien sûr, il prétend ne pas avoir revu les bandits depuis et n’avoir aucune idée de l’endroit où notre cible pourrait bien se terrer en ce moment. Après avoir interrogé l’homme, je suis convaincu qu’il n’en sait pas plus et je l’ai fait remettre en liberté en lui essayant de lui faire comprendre ce qu’il encourt à ne pas prévenir la justice à l’avenir. Pourquoi donc personne dans cette région ne fait-il confiance aux magistrats ? Je ne me suis pas étendu auprès de Aki-sama quant à cette libération ; j’espère que ce paysan se montrera plus coopératif à l’avenir, mais je ne crois pas que le Crabe comprendrait vraiment ma motivation. Je voudrais bien recevoir des nouvelles de Takeshi-san, mais le samurai de la Guêpe semble avoir disparu depuis l’épisode entre Naishi et sa sœur à la veille du mariage de Kimi-sama et Asamitsu-sama.
La nouvelle du second incident m’est arrivée par l’intermédiaire de Aiko-sama. Apparemment, un affrontement a eu lieu près d’une des portes de la ville menant aux quartiers des pêcheurs. Le combat aurait pris place aux environs de l’aube et aurait fait plusieurs victimes, m’apprit-elle. Tandis qu’elle se dirigeait directement vers les lieux, j’ai fait un détour par le quartier des tanneurs. J’ai réussi à voir Rauque et j’ai donc pu, comme je le pensais, obtenir quelques informations complémentaires. Apparemment, le combat n’a même pas duré une minute et a opposé un ronin seul, maniant katana et wakizashi, à une dizaine d’autres ronin ; à la fin des hostilités, le premier a disparu, laissant au sol les cadavres de ses adversaires ! D’après le chef des eta, le groupe qui a mal fini appartiendrait à des hommes obéissant à un des cartels de l’opium et, à ces allusions, je devine qu’il s’agirait de celui lié à la famille Shosuro. Un certain nombre de ces informations seront confirmées lorsque je me rends sur les lieux du massacre. Osako-san est elle aussi présente, mais elle maintient malgré son visible ennui qu’il s’agit d’une altercation sans importance entre ronin. Aiko-sama a, quant à elle, eu l’occasion de voir les corps et est déjà persuadée qu’un seul assaillant est responsable et il lui semble probable qu’un combattant utilisant des techniques favorisées par les samurai du Dragon est responsable de ce sanglant épisode. Mes informations la confortent dans cette opinion bien que je me garde de lui révéler le lien qu’il y aurait entre les défunts et la famille du gouverneur. Je n’ai de toute façon aucun témoignage digne de ce nom mais je ne vois aucune raison de provoquer un problème supplémentaire. Le gouverneur va déjà probablement être suffisamment énervée par cette affaire.
Les évènements se sont précipités quelques jours plus tard. Alors que je me trouve au tribunal avec Yoshiro-sama, Aki-sama vient nous prévenir qu’un garde l’a alerté d’un rassemblement hors de la ville : un groupe important de paysans, plusieurs centaines d’après l’information qui nous est livrée, portant des bâtons et des outils agricoles variés, se dirigerait vers la porte de la Fortune Croissante par la Route Autrefois Oubliée. Conscient que chaque minute pouvait s’avérer cruciale dans une telle affaire, Yoshiro-sama et moi-même nous sommes immédiatement dirigés vers la porte, ordonnant au Crabe de rassembler les ronin sous ses ordres et de nous suivre. Nous avons aussi envoyé un garde-tonnerre prévenir nos collègues restés au palais.
En approchant de notre destination, Aki-sama nous a fait remarquer que l’atmosphère à l’intérieur de la ville-même lui paraissait tendue et il nous sembla possible que l’émeute puisse prendre place non seulement hors des murs, mais aussi à l’extérieur.
Arrivant enfin à la porte, nous trouvons cette dernière fermée, mesure inhabituelle s’il en est durant la journée. Tandis que les ronin à notre service s’activent sur mon ordre pour l’ouvrir, Yoshiro-sama remarque la présence non loin de Bayushi Saigo et de samurai de sa Famille et il va s’entretenir avec lui. Je n’ai pas le temps de savoir exactement de quoi il retourne ; alors que la porte achève de s’ouvrir et que je donne l’ordre au Crabe de déployer ses hommes juste à l’intérieur et de se tenir prêt à la refermer le plus rapidement possible, nous sommes rejoints par Moshibo-san et nous sortons. Yoshiro-sama aurait visiblement bien tergiversé un peu en espérant voir arriver Aiko-sama et Musashi-sama, mais si nous voulons éviter que la situation ne dégénère encore plus, j’estime qu’il nous faut intercepter les paysans le plus loin possible hors des murs et je m’engage donc sans attendre ni discuter sur la route. Yoshiro-sama et Moshibo-san m’ont emboîté le pas et c’est côte à côte, la main sur la tsuba mais l’arme restée dans son saya que nous allons faire face à la foule en colère à plusieurs centaines de mètres de l’enceinte.
La situation est extrêmement tendue car le rassemblement est nettement plus important qu’annoncé initialement : plus d’un millier de paysans sont là, devant nous, et il en arrive de nouveaux d’instant en instant. Le seul point positif à ce moment-là est que la colonne sur la route s’est arrêtée en nous voyant arriver. Sa position étant supérieure à la nôtre, Moshibo-san et moi-même laissons la parole au magistrat de la Grue.
D’entrée de jeu, je me demande si je n’aurais pas dû prendre la parole ; je ne peux absolument pas nier la qualité de la rhétorique du discours de Yoshiro-sama, ni ses facultés oratoires, mais je crains que ses paroles soient difficiles à comprendre pour les simples heimin qui nous font face. Son discours serait peut-être du meilleur effet à la cour, mais ici ?! Mais mes craintes vont se révéler vaines et je revois à la hausse les capacités de mon collègue à manipuler ses interlocuteurs. Certes, il nous a fallu du temps, certes, nous avons dû faire des concessions, promettre une réduction des impôts et même une compensation non négligeable cette année – je me demande d’ailleurs comment nous pourrons trouver ces deux cents koku, mais finalement nous avons averti le massacre. Notre mort probable en cas d’échec m’aurait moins troublé que la perte de face et le déshonneur pour ma famille de finir aussi misérablement.
Malheureusement, notre action avait laissé seuls à l’intérieur, face aux citadins en colère eux aussi, les trois bushi parmi nous. D’après les informations que j’ai pu recueillir par la suite, Aiko-sama et Musashi-sama ne nous ont pas rejoints en même temps que le Phénix car ils avaient pris le temps de revêtir leurs armures. Arrivés alors que nous nous efforcions de convaincre les paysans de repartir sans violence, ce sont eux qui ont dû faire face aux artisans et petits marchands de Ryoko Owari rassemblés intra muros face à cette même porte de la Fortune Croissante. Je ne peux voir maintenant ce nom que comme un mauvais augure ! Le Dragon et la Lionne ont tenté d’ordonner à la foule de rentrer dans ses foyers, mais leur éloquence n’est pas celle d’un courtisan, seulement celle d’un guerrier. Malgré la menace de combattants en armes, la foule a refusé de se disperser ; pire, des ustensiles divers et des cruches ont été lancés dans leur direction, quoique sans les atteindre. Ce qui devait alors arriver… Aiko-sama a donné l’ordre à Aki-sama et à ses hommes de charger la foule, et les samurai de Bayushi Saigo, plus nombreux même que nous n’avions pu le constater en arrivant, leur ont prêté main-forte sans remords. Je ne peux pas parler de combat : aucun samurai n’a seulement été blessé ! Mais le sang a bien coulé, celui de ces artisans rassemblés pour nous faire part de leur inquiétude quant à leur avenir, et ce sang macule maintenant les mains de tous les magistrats, que nous ayons participé au massacre en personne ou non. Je doute fort que nous puissions désormais obtenir quelque aide que ce soit de la majorité de la population de la ville ; tout le capital de bonne volonté qu’avait pu nous obtenir notre intervention de l’an passé au temple d’Amaterasu est épuisé…
Je ne peux m’empêcher aussi de noter l’absence remarquable de la Garde-tonnerre durant cet épisode sanglant. Je suis à peu près certain que tout ceci a été organisé en sous-main par des gens au service du gouverneur, mais je ne peux en dire de même quant à la nature de son jeu, et encore moins quant à la nature de celui de la Famille Bayushi qui nous a prêté son concours dans cette affaire.
Et je ne peux pas dire avoir été surpris quand nous avons reçu une convocation de Hyobu-sama après ces tristes événements. Le gouverneur nous tient pour clairement responsables des événements de ces dernières heures et elle n’a pas l’intention de nous tendre une main secourable afin de mettre en place la politique de réduction des cultures de pavot que nous souhaitons. La répression de l’émeute dans la ville a fait au moins trente morts parmi la populace et autant de blessés grave. Malgré tout, sur le moment, nous sommes restés unis derrière cette mesure.
Une discussion âpre s’est engagée entre nous ce soir-là, et Yoshiro-sama, soutenu par Aki-sama, se sont opposés principalement à Moshibo-san. Incroyablement, le Phénix, d’habitude discret, est le tenant le plus acharné de la réduction drastique des surfaces cultivées en pavot dont il a d’ailleurs été à l’origine. Les arguments de la Grue et du Crabe, aussi recevables soient-ils d’un point de vue stratégique ou tactique, puisqu’ils apparaissent convaincus que vouloir procéder aussi brutalement envers et contre tous ne mènera qu’à un échec total, me laissent un goût légèrement amer dans la bouche ; je les soupçonne bien trop de nourrir des desseins nettement moins honorables que le laissent entendre leurs propos, sachant les liens de l’un avec Doji Sukemara et me doutant de ceux de l’autre avec Yasuki Nobuko.
Après plus d’une heure de palabre, le Phénix a finit par faire des concessions : il accepte que la réduction soit étalée sur trois ans et que les surfaces autorisées pour le pavot passent d’année en année à quarante pour cent, puis vingt pour cent, et finalement cinq pour cent de ce qu’elles sont aujourd’hui. Yoshiro-sama est chargé d’aller annoncer la nouvelle dès demain au gouverneur. Je suis certain que la plupart des trafiquants actuels d’opium, et ceux qui vaudraient bien eux aussi participer à ces affaires juteuses, se réjouiront ; ce calendrier, sans être totalement satisfaisant, va clairement leur offrir une meilleure chance pour se retourner, trouvant de nouvelles terres hors de notre juridiction pour cultiver le pavot, mais aussi leur laisser une chance de nous voir quitter la ville avant que nos mesures ne soient conduites à leur terme.
Sitôt cette réunion – lors de laquelle je suis resté malgré tout silencieux – terminée, j’ai demandé une entrevue à Musashi-sama et à Aiko-sama. Je leur ai demandé l’autorisation de me rendre à Otosan Uchi le plus tôt possible afin de pouvoir y rencontrer le Champion d’Emeraude. Mes raisons sont de deux ordres : la première, obtenir les réductions d’impôts que Yoshiro-sama a promises aux paysans en notre nom, la seconde est privée et je leur dis seulement qu’il s’agit d’une question d’honneur personnel. Je vais finir par penser que je deviens aussi manipulateur et hypocrite que le magistrat Grue à jouer ainsi de l’honneur et de la droiture de la Lionne et du Dragon : tous deux m’ont donné leur permission, et je suis parti à l’aube, « négligeant » d’en informer mes autres collègues.
Le voyage jusqu’à la capitale, effectué dans la plus grande urgence, a été éprouvant en cette seconde moitié de l’automne. Le passage de la passe de Beiden en particulier n’a pas été une sinécure, bien qu’il s’agisse d’une des principales routes de l’empire.
A mon arrivée, j’ai tout juste pris le temps de me rendre présentable avant d’aller solliciter une entrevue auprès de Satsume-sama. Je ne me fais aucune illusion, la rapidité avec laquelle celle-ci m’a été accordée n’est pas sans rapport avec les nouvelles qu’il m’a annoncées. Commençant par la tâche que j’ai entreprise en notre nom à tous, j’ai entamé l’entretien par l’exposition des arguments pour justifier une diminution des impôts qui écrasent les paysans de Ryoko Owari, à la fois en raison du trafic de l’opium mais aussi à la suite de l’assassinat de notre prédécesseur ; j’ai bien entendu utilisé l’information liée à l’autorisation qu’il nous avait lui-même donnée par l’intermédiaire de Moshibo-san, mais je lui ai aussi annoncé que nous pensions désormais connaître les meurtriers de Nartioki-sama, dénonçant donc les adorateurs d’Onnotangu, dont nous avions désormais eu la preuve concrète qu’ils étaient à nouveau – ou avaient toujours été – présents dans Ryoko Owari. M’a-t-il cru ou non ? Je n’en suis pas sûr, dans un sens ou l’autre ; il a en tout cas accepté mes explications sans me traiter de menteur. Une telle action n’aurait pu avoir qu’une conclusion : une perte totale de face qui n’aurait pu être lavée que par mon seppuku, à supposer que cette option me soit accordée. Espérons que je n’aurai pas à m’en vouloir de mes actions.
A la fin de cette première partie de mon rapport, Satsume-sama a admis que le retour des impôts à un niveau plus normal serait en effet de mise si notre action portait ses fruits. Mais il m’a aussi annoncé que suite à des plaintes et à des rumeurs diverses parvenues jusqu’à la capitale, un censeur impérial, Miya Kagenori, venait de partir pour Ryoko Owari Toshi afin d’examiner en détail notre travail sur place. Certains magistrats – non nommés bien sûr – seraient en effet soupçonnés de corruption ; si ceci devait se révéler exact, des mesures exemplaires seraient prises, et à cet effet, un contingent des Légions d’Emeraude accompagnerait le censeur. Dire que cette annonce me fit l’effet d’une douche froide est peu dire, et je dus prendre sur moi-même pour rester impassible à cette nouvelle.
Malgré tout, je décidai de procéder avec la deuxième partie de mes motivations pour venir ici, et je lui révélai tout ce qui tournait autour de l’affaire des Kolat. Si je ne peux faire confiance au Champion d’Emeraude en personne dans cette affaire, alors, de toute façon, tout est probablement perdu pour moi et pour l’Empire. Satsume-sama m’a écouté avec attention et m’a même posé quelques questions. Mais son visage n’a encore une fois rien montré, et il s’est contenté de me dire qu’il me ferait contacter sous peu si nécessaire. En définitive, je me rends compte que raconter tout ceci à l’autorité suprême en matière de justice dans l’Empire ne m’a pas vraiment soulagé, ni véritablement satisfait.
Mon retour dans les terres du Scorpion a été tout aussi dur que l’aller. Seul point positif, j’ai passé en chemin ce qui était certainement Kagenori-sama et les troupes à ses ordres. J’ai donc pu annoncer son arrivée prochaine à mes collègues qui n’auront pas eu la mauvaise surprise de découvrir sa présence à Ryoko Owari à l’occasion de la cérémonie d’accueil du gouverneur. J’ai bien entendu été accueilli avec suspicion par certains de mes collègues, en particulier Yoshiro-sama, quand je leur ai expliqué que je ne connaissais pas les détails des chefs d’enquête du censeur.
A peine étais-je revenu que j’ai reçu dans la nuit une visite inattendue : Meichozo Nisei est de retour dans la Cité des Mensonges. Accompagné d’une ronin, Shinko Yomiko, qui le sert comme yojimbo, il m’a informé que son enquête sur les sectateurs du Seigneur Lune l’a à nouveau conduit ici. Ces criminels auraient d’ailleurs en leur possession un nouveau masque maléfique qui, d’après Nisei-san, serait encore plus dangereux que celui que nous avions récupéré l’an passé ! Compte tenu de sa qualité de magistrat d’Emeraude, je l’ai informé de la présence dans la ville d’un autre tsukai sagasu ; il ne l’a pas manifesté ouvertement, mais les questions qu’il m’a posées montrent bien qu’il n’apprécie pas vraiment de savoir Kuni Visten ici lui aussi. Je voudrais pouvoir dire qu’il s’est montré moins évasif que son collègue, mais tel n’a pas été le cas : lui aussi est reparti sans me laisser de moyen pour le contacter, filant telle une ombre dans la nuit, me prévenant juste qu’il me contacterait à nouveau plus tard, entendant lui aussi mener une enquête discrète à partir des informations que j’ai pu lui fournir.
Le lendemain a été le jour de la seule véritable bonne nouvelle de ces dernières semaines. Dame Amako est entrée en labeur en fin de matinée et, après plusieurs heures angoissantes pour Musashi-sama, la sage-femme est venue lui annoncer la naissance d’un fils en bonne santé, tout comme sa mère qui aurait juste besoin de repos. Le bonheur du Dragon nous a tous mis de bonne humeur pour un soir et certains n’ont pas manqué de se moquer gentiment de son cri de joie à l’annonce de cette naissance ; même Dame Amako, quand elle a eu vent de l’incident, aurait souri, dit-on, expliquant que le « Iya » de son époux était à n’en pas douter le diminutif de Ieyasu que les montagnards employaient aisément.
Le jour suivant est loin d’avoir été aussi festif. Miya Kagenori-sama est arrivé en grande pompe dans la Cité née de l’Ordure et a été immédiatement et chaleureusement accueilli par le gouverneur. Ses troupes n’ont pas pénétré en ville, sans aucun doute un geste de conciliation envers Hyobu-sama, et stationnent dans des quartiers vers les tours de l’œil ; Kagenori-sama lui-même logera au palais du gouverneur.
Nous étions bien sûr tous présents pour accueillir cet auguste personnage. Ce dernier n’est pas très impressionnant, physiquement parlant ; pas très grand et plutôt maigre, il porte des vêtements à la coupe impeccable du dernier cri à la cour impériale, et s’exprime avec une voix haut perchée et sur un ton affecté que je ne dois pas être le seul à détester en silence. Un serviteur personnel l’accompagne partout où nous avons eu l’occasion de le rencontrer, portant son épée dans un saya magnifiquement décoré.
Notre première entrevue a été aussi désagréable que prévue : Kagenori-sama a rendu publiques les raisons de sa venue, s’étendant particulièrement sur l’étonnement qu’avait généré à la cour notre façon de mener la justice impériale dans les affaires de trafic d’opium. Il s’est en particulier attardé sur la coïncidence entre le financement d'un établissement destiné à aider les opiomanes et mis entre les mains d'un heimin parrainé par Doji Sukemara d’une part, et la très récente obtention par ce même Sukemara d'une licence de commercialisation de l'opium médicinal. Yoshiro-sama est donc le tout premier visé par son enquête. Et dans un premier temps, il nous fait savoir que notre pouvoir d’action sera limité et qu’il souhaite nous voir demeurer en ville jusqu’à nouvel ordre. Nous voici donc en quelque sorte assignés à résidence et privés d’une bonne part de nos prérogatives.
Toutefois, lorsque notre seconde entrevue, à laquelle Hyobu-sama assiste toujours, se termine le lendemain, je ne saurais dire qui est le plus dépité de nous-mêmes ou du gouverneur. Il est clair que Kagenori-sama a dû bénéficier de toutes les ressources de la cour en matière d’information et que le gouverneur a dû profiter de la soirée pour lui faire part de ses propres impressions. Pourtant, après avoir écouté les explications – ou devrais-je dire les justifications ? – que nous fournissons à ses questions, Kagenori-sama a légèrement relâché les restrictions qui pesaient sur nous. Nous pouvons désormais continuer à mener nos enquêtes, en particulier sur le front de l’opium, et même, pour des cas majeurs comme par exemple la poursuite du bandit Kaeru, quitter l’enceinte de la ville ; nous devons seulement – seulement !? – veiller à informer le censeur de toute opération importante que nous entreprendrions. De plus, il a fait savoir qu’il resterait sans doute plusieurs semaines à Ryoko Owari pour régler cette affaire. Hyobu-sama est restée impassible à cette nouvelle mais, couplée à la présence proche de troupes impériales sous le commandement du censeur, elle n’a pas dû beaucoup apprécier.
Cette liberté d’action retrouvée arrive d’ailleurs à point. En début de soirée, Kuni Visten reprend contact avec Aki-sama pour lui annoncer savoir que les adorateurs d’Onnotangu vont se réunir cette nuit, à minuit, dans les caves d’une maison du quartier des pêcheurs. Il nous prévient que cinq sorciers pourraient être présents, ainsi qu’un nombre indéterminé de participants ; il explique aussi patiemment au Crabe que tergiverser ou tenter une reconnaissance des lieux, fut-elle menée par un shugenja, aura de bonnes chances de donner l’alerte aux criminels car outre les hommes, des esprits malins sont souvent attirés par les pratiquants de la maho et peuvent les prévenir, notamment lorsque les kami sont mis à contribution près d’eux. Après cet avertissement, il ajoute d’ailleurs qu’au cas où il ne pourrait se joindre à nous pour l’attaque, mieux vaut ne pas l’attendre, et disparaît une nouvelle fois.
Il reste très peu de temps de toute façon pour préparer notre intervention. Immédiatement, malgré les risques d’indiscrétions, Aki-sama a décidé de se renseigner sur la demeure où doit prendre place cette noire cérémonie. Une petite discussion avec le chef de l’organisation des kajinin qui contrôle cette partie du quartier lui apprend que les caves de la maison en question communiqueraient avec celles de la bâtisse accolée derrière ; le tunnel serait un vestige de l’occupation de l’endroit par des contrebandiers. Qui plus est, cette seconde maison, abandonnée elle aussi, serait occupée par plusieurs des ronin qui ont afflué en ville depuis que nous avons commencé à éradiquer les différents cartels.
Munis de ces informations, quoiqu’elles semblent bien parcellaires, nous mettons au point notre plan de bataille. Nous aurions bien fait prévenir Nisei-san, mais nous ne savons où il loge, et aucun de nous ne pense – ou ne veut ? – faire appel aux kami contrôlés par Moshibo-san pour le mettre au courant. Par ailleurs, les demeures concernées par notre intervention, même si elles n’en sont pas loin, ne sont pas sur le bord de la rivière. Nous pouvons certes réserver des embarcations pour pouvoir débarquer sur le quai le plus proche, mais il ne saurait être question de pénétrer discrètement dans le dédale des ruelles qui sillonnent ce quartier, même si nous ne disposions pas des remarques de Visten-san. Finalement, seule Aiko-sama décide de solliciter une nouvelle fois l’aide de Yoriko-san. Cette dernière se postera sur un toit pour intercepter ceux qui tenteraient de fuir les demeures concernées. Les ronin que nous avons engagé seront chargés d’une tâche similaire au sol, et pour cela se disposerons autour des deux maisons dès que nous y aurons pénétré. Pour notre part, nous nous séparerons en deux groupes et interviendrons plus ou moins simultanément des deux côtés : Aiko-sama, Yoshiro-sama, Aki-sama et Moshibo-san entreront directement par la porte de la demeure désignée par Visten-san, tandis que Musashi-sama, Colombe et moi-même investirons celle dans laquelle débouche le tunnel révélé au Crabe.
Jusqu’au dernier moment, nous avons attendu, espérant que le tsukai sagasu se manifesterait, mais en vain. Après avoir fait prévenir Kagenori-sama de l’opération en cours, nous nous sommes mis en route. Les débuts de l’action se sont déroulés sans anicroche. D’un côté comme de l’autre, nous avons pu pénétrer sans difficulté, et les ronin qui occupaient les rez-de-chaussée des deux maisons sont tombés rapidement sous les coups de mes collègues bushi. Dans un cas comme dans l’autre, les trappes menant vers les caves se repéraient aisément, marquées par des bougies partiellement consumées. Fonçant alors, nous nous sommes précipités dans les sous-sols et… c’est alors que nos plans ont commencé à dérailler.
En effet, un nouveau tunnel avait été aménagé à partir de la cave où notre petit groupe, mené par Musashi-sama, débouche. Décidant aussitôt qu’au point où nous en sommes nous n’avons plus rien à perdre à compter sur la vitesse, et voyant nos compagnons arriver de l’autre cave, nous nous y engouffrons à la queue leu leu. Il est évident que l’effet de surprise sera limité puisque nous entendons une course juste devant nous.
Le premier à déboucher du passage est Musashi-sama qui, sans hésiter, se jette à l’assaut des hommes qui lui font face. Ses deux épées s’abattent et tournent dans la lumière inégale, semblant par moment se mélanger avec leurs propres ombres ; ses premiers adversaires s’écroulent et le Dragon s’avance vers les individus suivants. Quand je pénètre à mon tour dans l’espèce de caverne qui abrite cette cérémonie impie, je constate que ses occupants nous font face. Les visages des plus lointains se perdent dans les ombres mouvantes des bougies plantées ça et là, un peu au hasard, sur les parois, tandis que les plus proches me montrent leurs faces hallucinées ; tous psalmodient des paroles incompréhensibles et devant moi, tanguant en rythme, ces hommes déchirent ou entrouvrent leurs kimonos et entaillent leur poitrine de leurs couteaux. Je jette la lanterne que j’avais à la main sur le premier que je vois. A cet instant, je perçois Musashi-sama qui recule, comme soudainement frappé par un coup invisible, et s’adosse au mur qui semble être la seule chose l’empêchant de s’effondrer ; ses bras s’abaissent et l’extrémité de son katana s’en vient reposer sur le sol tandis qu’un grognement de douleur lui échappe et que sa mâchoire se crispe sous la douleur. L’un de ses adversaires s’avance, espérant sans doute l’égorger pendant qu’il ne peut se défendre ; alors je me précipite sur lui et le tranche d’un coup violent, l’envoyant dans la mort tout en ignorant les coupures qui s’ouvrent sur mon visage, mes bras et mon torse bien que personne ne s’en soit pris à moi. Derrière moi, Colombe et Aki-sama sont à leur tour entrés dans la danse, et le tetsubo du Crabe réduit en bouillie les adversaires qui leur font face. Désormais, je n’ai plus vraiment le temps de distinguer ce qui arrive à mes compagnons, engagé comme moi dans le combat, et une bonne partie de ce que je vais conté ici, je ne l’ai appris que plus tard… plus tard, quand nous avons dû constater le prix de notre échec…
Tout d’abord, avant même d’avoir pu faire face à mon adversaire suivant, le sol se dérobe sous mes pieds. Tandis que Musashi-sama, au prix d’un réflexe incroyable, réussit d’un bond à échapper à cette traîtresse manœuvre, je me retrouve au fond d’une fosse de plusieurs mètres, souffrant d’ecchymoses diverses en plus des estafilades par lesquelles s’écoule mon sang. Pratiquement simultanément, Colombe a subi un assaut similaire à celui qui avait initialement frappé Musashi-sama mais, contrairement au Dragon, elle s’effondre au sol inconsciente alors que son arme tombe à ses pieds ; pour couronner le tout, Aki-sama est frappé d’une sorte d’éclair sombre qui lui paralyse le bras droit et l’oblige à abandonner son tetsubo. Dans les instants qui suivent, alors que Musashi-sama continue sa chorégraphie de mort, Aki-sama est de nouveau victime du même sort impur qui lui immobilise cette fois la jambe gauche avant de finir lui aussi, en compagnie de Colombe toujours inanimée, au fond d’un trou qui s’ouvre sous ses pieds. Yoshiro-sama a réussi quant à lui à sauter au-dessus de ce fossé et Aiko-sama a entrepris de le contourner en longeant la paroi opposée. Alors que je me relève et m’approche du Crabe et de la ronin, Musashi-sama est à nouveau victime du sort de douleur et, sous celle-ci, recule et chute dans le trou derrière lui. Presque simultanément, le plafond qui s’écroule sur nos tête brise définitivement nos chances de sortir vainqueurs de cette confrontation : Colombe est enfouie sous les débris, le Crabe, qui ne semble pas outre mesure blessé, est toujours paralysé, le magistrat Grue et la Lionne ont survécu mais sont sérieusement touchés, quant à moi, je n’ai pas été assommé par les gravats mais je suis à peine conscient et je sens ma vie qui s’échappe avec le sang qui quitte mon corps d’un peu partout. D’ailleurs, je sombre bientôt et seule l’intervention de Moshibo-san, qui dans cette affaire n’a guère eu l’occasion d’utiliser ses pouvoirs, sauvera ma vie, combinée à l’apparition de Yoriko-san et de nos ronin qui se sont approchés attirés par l’effondrement du sol ; je ne suis pas le seul dans ce cas, Yoshiro-sama, Aiko-sama et Colombe eux aussi ont la même dette. En fait, après ma perte de conscience, le Grue et la Lionne, enragés, ont bien encore réussi à mettre hors de combat quelques adversaires avant de succomber à leur tour, mais les chefs de nos adversaires se sont enfuis par un autre tunnel inconnu de nous. Ils ont même pris le temps avant de partir de causer la formation d’une fosse supplémentaire sous Musashi-sama, de déchirer le kimono d’Aiko-sama pour en retirer le mon de sa Famille et… d’emporter l’épée ancestrale de Yoshiro-sama…