(Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

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matsu aiko
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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 11 déc. 2014, 13:28

Le spectacle se poursuit, jusqu'à ce que chacun des participants ait déclamé au moins un poème. Ensuite, au milieu de discussions faussement passionnées et de rires convenus se fait l'élection du meilleur haiku, qui est bien sûr désigné par Kachiko, l'arbitre des élégances de la soirée.
Elle jette un regard coulé en direction de Doji Hoturi, puis comme à regret se tourne vers Kimi, avant de déclarer en souriant :
- Ma chère, vous remportez la victoire.

Ryuji déplie sa grande carcasse et se remet debout avec un soulagement évident. Ces soirées sont un véritable pensum quand on est obligé d'écouter de la poésie médiocre et des rires compassés... sans compter bien entendu l'absence d'esprit de l'assemblée.
Il se dirige donc tout naturellement vers le seul qui selon ses critères en a : Shosuro Jocho.

- Alors, tu ne t'es pas trop ennuyé ?
- Pas pendant tes interventions, en tout cas.
- Ma seule et unique intervention, tu veux dire ! On m'a empêché de continuer. Non mais je te le demande...
- Ils ont dû sentir que sinon, ils n'arriveraient pas à en placer une....
- Oh mais je n'aurais eu aucun mérite ! Je ne chasse que les animaux sauvages, moi.

Jocho rit de bon coeur.
- C'est sûr qu'ici, il n'y en a pas beaucoup.
- Non, c'est le moins qu'on puisse dire...
- Cela te dit de venir boire un peu de saké avec la troupe ? Pour une fois qu'ils sont de repos...
- Très volontiers ! Tu sais que j'adore le théâtre, hein...

Puis le visage courroucé de Tsuko lui traverse l'esprit.
- Ah... Non, j'avais oublié... Mais quelle plaie, Ryuji...
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Un rendez-vous.
- Ah... J'espère que c'est pour la bonne cause, au moins ! Bon, on boira à ta santé...
- Je l'espère ! Dans les deux cas...

Jocho lui envoie une bourrade.
- Compte sur moi.
- Mais si demain tu y retournes, je t'accompagne. J'adore les pièces de Shichisaburo et je me verrais bien jouer les mécènes avec sa troupe. Il y a quelques charmantes comédiennes qui ont besoin de soutien dans leur carrière !
- Toi, je te vois venir...
- Je promets que je ne suis animé que par des sentiments artistiques et qu'aucune pensée libidineuse ne guide mon choix, énonce le barde, la main sur le coeur.
- Mais oui, mais oui... Allez, file à ton rendez-vous, sinon tu n'auras plus l'occasion d'en avoir, des pensées libidineuses...
- Ah, Jocho, je ne plaisante jamais quand il s'agit de théâtre ! Bonne fin de soirée, mon ami. Mon meilleur souvenir à Shichisaburo.

Ryuji le salue d'un geste amical de la main et se détourne, s'apprêtant à s'éloigner.
Jocho lui rend son salut, et se tourne vers les comédiens.
- Ce soir, je vous invite.
- Merci, Jocho-sama !

Cette proposition fait l'unanimité. Les dernières semaines ont été dures, ils ont bien besoin de faire relâche.
Avec animation, ils s'engagent à la suite de leur mécène dans les couloirs du Palais.

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matsu aiko
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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 15 déc. 2014, 12:41

Le spectre rôde depuis un moment devant les portes de la salle, attiré par leur présence. Il les sent, il les tient à sa portée, il le sait mais il ne peut y entrer. Pourtant il brûle d'enfoncer ses griffes dans leurs chairs délicates, de déchirer leurs âmes et de se gorger de leurs lambeaux.

La colère monte, aiguillonnée par la frustration qu'il ressent à savoir qu'ils sont là... juste là... La haine le fait tourner sur lui-même comme un derviche, la folie qui ravage les bribes de sa conscience le pousse à agir, aveuglément, de toute la puissance de sa fureur.

Et là... Les portes s'ouvrent... L'un d'eux approche... Oh oui, il peut le sentir, il connaît son odeur... C'est... elle... C'est elle !

Un vent glacé s'engouffre soudain dans le couloir et vient saisir le groupe qui s'y trouve. Un cri inhumain déchire l'air et une forme éthérée se matérialise, s'élance sur les acteurs et leur mécène surpris. Les comédiens poussent des cris d'effroi et s'égaillent dans toutes les directions.
Jocho jure silencieusement et dégaine, s'interposant entre eux et la forme spectrale.

- Allez chercher un shugenja ! crie-t-il à Shichisaburo.

Mais celle-ci n'a que faire de cet insignifiant pantin qui se dresse au milieu du couloir. Ce n'est pas sa cible... Plusieurs comédiens ont pris leurs jambes à leur cou, d'autres sont restés sur place, paralysés par l'effroi, incapables de bouger.

- Ne restez pas ici !

Jocho doute qu'il puisse faire quoi que ce soit à la créature. Son seul espoir, c'est d'arriver à faire diversion assez longtemps pour que les comédiens puissent se mettre en sécurité.
Les comédiens...et Tsukiko.
La courtisane est restée figée, paralysée par l'apparition. Non pas parce que c'est un fantôme mais parce que cette présence... cette malfaisance... lui sont familières.

Mais qui est-ce... Qui est-ce ?

Le fantôme s'avance. Jocho frappe d'estoc, à une vitesse fulgurante, mais ne sent aucune résistance. L'apparition traverse le bushi sans lui faire de mal, mais ce contact le glace jusqu'à l'âme et le choc est tel qu'il chancelle. La forme se matérialise à nouveau derrière lui, face à Tsukiko, et un nouveau cri déchire le silence qui s'est abattu dans le couloir. Puis dans une explosion de rage et de haine, elle se précipite sur la jeune femme immobile à quelques mètres de là. Les yeux turquoise s'agrandissent de surprise. Non... c'est impossible...

Pas... pas elle...

L'esprit se met à hurler. Un hurlement strident, perçant, que tous à l'étage entendent, frappant avec une violence presque physique. Les comédiens encore présents s'écroulent sur le sol en gémissant.

Non... NON !!!

Les traits du spectre se précisent et un visage apparaît dans les volutes de brume qui constituent sa silhouette. La créature semble un peu plus solide. Par un effort de volonté, le jeune homme se ressaisit et lui porte un nouveau coup. Sans plus d'effet que le précédent.

Shichisaburo, que fais-tu, bougre d'imbécile ? C'est Tsukiko qu'il attaque, là ! Non, pas il... Elle.

Le visage qui se matérialise est celui d’une femme aux longs cheveux noirs. Cela pourrait être un masque de hanya, tant il est distordu par la haine et l’avidité. Les bras sinueux se terminent par de longues griffes, acérées comme des lames, le bas du corps s’évanouit en volutes brumeuses. De sa bouche entrouverte sur un rictus féroce coule un long filet de bave.

Toi… ! Toi… !

Le torrent de haine glaciale s’abat sur Tsukiko, avec une telle violence qu’elle en a le souffle coupé. Puis les yeux flamboyants du fantôme glissent sur son ventre proéminent. La créature a une sorte de rire silencieux, sa haine se panache d’une joie ignoble, d’une délectation malsaine ; elle se lèche les babines et esquisse de ses longues griffes une abominable pantomime.

Tu vas crever... Mais avant, avant, je vais t’éventrer… je vais t’arracher la vie que tu portes dans ton ventre de petite pute…je vais la déchiqueter lentement sous tes yeux alors que tu te videras de ton sang…. et enfin je dévorerai ton âme.

La jeune femme ressent plus qu'elle n'entend le fiel que la chose déverse dans son esprit. L’horreur de la menace lui fait l'effet d'une douche glacée, la tire de sa terreur paralysante. Son regard se durcit sans qu'elle en ait vraiment conscience, son corps se tend comme un arc, ses mains deviennent des serres, son esprit lutte instinctivement, férocement, sans penser, avec l'énergie du désespoir. Elle ne fera pas de mal à son bébé.

- NON ! JAMAIS ! JAMAIS !

Le cri surgit, instinctif, viscéral, du fond de son être, avec une force telle que l’air en frémit.

- Recule... RECULE ! crie-t-elle sans s'en rendre compte. NE-ME-TOUCHE-PAS !

Les volutes rouges tremblent et se rétractent, comme secouées par un vent violent. Le fantôme semble hésiter, ses traits ondulent comme sous l’effet d’une brume de chaleur. Il glisse sur le côté, se déversant comme une vague quand la marée descend, les volutes s’enroulent et se déroulent. Puis ses contours se raffermissent, ses yeux rougeoient de plus belle, il siffle, claque des mâchoires et s’avance à nouveau.

À cet instant, il y a une commotion. Shichisaburo arrive, les yeux écarquillés, accompagné d'un membre de la famille Yogo portant les robes d'un shugenja. Seijuro appréhende aussitôt la situation. Le flamboiement incandescent du chi de la jeune femme lui fait hausser un sourcil, mais son attention se concentre aussitôt sur la créature qui lui fait face. Un tel concentré de haine… Il l’a déjà affrontée.

- Amaterasu Omikami, faites-moi à nouveau bénéficier de votre protection… prie-t-il avec ferveur.

L’éblouissante barrière apparaît, s’interposant entre le fantôme et sa proie. La créature a une sorte de soubresaut, comme frappée par une force invisible. Elle hurle, un cri effroyable de fureur et de frustration à l’état pur, se jette sur la barrière, tendant des extrémités griffues et avides vers la courtisane. Mais sans autre résultat que de se désagréger. Ses contours deviennent plus diffus, perdent de leur netteté. Le fantôme crie encore, un cri perçant, long et lugubre, un cri de rage et de frustration inhumaines. Puis fait volte-face et disparaît.

Tsukiko tombe à genoux, vidée de toute énergie, tremblante comme une feuille. De peur, de froid, d'épuisement. Elle recule d'instinct, les bras croisés devant elle, protégeant l'enfant qu'elle porte. Jocho se précipite vers elle.

- Tu es blessée ?
- Je... Non, je... je ne crois pas... Oh... Fortunes... Comment a-t-elle fait... Comment est-ce possible...

Seijuro s’approche. Les Fortunes soient louées, la victime semble indemne.

- Comment vous sentez-vous ?
- Je... je vais bien.
- Puis-je vous ausculter ?
- Mais... je vais bien, pourquoi m'ausculter ?
- Cela me parait une sage précaution, intervient Jocho avec douceur.

Sans toucher la jeune femme, le shugenja entreprend de passer les mains autour de son corps, tentant de percevoir les perturbations des énergies. Il regarde également ses yeux, leurs pupilles anormalement élargies. Elle n'a pas de blessure mais elle est proche de l'état de choc. L’énergie incroyable qu’elle a exercée a complètement drainé son organisme.

- Il vous faut du repos, beaucoup de repos. Et des soins attentifs.
- Mais je n'ai rien, je vous dis.

Tsukiko prend appui sur le mur voisin pour se relever, bien qu'elle doute d'y arriver seule. Revoir son visage... La revoir, elle... Avec cette même lueur de haine dans le regard que lorsqu’elle était enfant...

- Fortunes miséricordieuses... Comment a-t-elle fait...

Jocho la voit se redresser péniblement et intervient.

- Merci, Yogo-sama. Je vais m'assurer que cette jeune personne soit suivie par mon médecin personnel. Par contre, il devient urgent de mettre cette créature hors d’état de nuire, et ce ne sera pas avec des sabres. Puis-je compter sur vous pour faire le nécessaire ?

Yogo Sejuro s'incline.

- Bien sûr, Shosuro-sama.

Il s'éloigne, à la fois soulagé et troublé. C’est la deuxième fois qu’il affronte le fantôme.
Jocho donne quelques ordres brefs, un palanquin arrive quelques instants plus tard.

- Amenez cette jeune femme à la Délégation Shosuro. Et avertissez Eichi-san.

S'il s'écoutait, il l'aurait prise dans ses bras et ramenée lui-même. Mais il se force à s'enquérir de la santé des autres comédiens, remercie Shichisaburo, et demande aux gardes Bayushi de bien vouloir escorter la troupe jusqu'à leurs quartiers.

Tsukiko a besoin de tout sauf de l'attention pressante dont elle fait l'objet. Il faut se lever, suivre, dire merci, subir tout ça. Alors que tout ce qu'elle veut, c'est se cacher sous la couverture de son futon comme quand elle était enfant.

Enfin, les servantes partent, le médecin s'en va après lui avoir fait avaler une tisane au goût amer, et elle se retrouve seule. Quelques instants plus tard se découpe sur le shoji la haute silhouette de son amant. Il s'agenouille à son chevet, le regard inquiet.

- Jocho...

Il la prend dans les bras, caresse ses cheveux, très doucement, comme avec une enfant malade.

- Je l'ai reconnue. Je sais qui c'est...

Elle tremble encore comme une feuille alors qu'il s'est passé près d'une heure depuis l'attaque du fantôme.

- Fortunes... Comment est-ce possible ?

La compréhension se fait brusquement jour dans l'esprit de Jocho. Elle la connaît....c'est pour cela que le fantôme l'a attaquée, elle. Connaître son nom, c'est avoir une possibilité de l'arrêter. Cette chose l'a attaquée une fois, elle peut recommencer.

- Qui est-ce ? demande-t-il d’une voix basse, contrôlée.
- C'est... c'est ma mère...
- Ta mère ?

La courtisane hoche la tête et il peut voir la peur au fond de ses yeux clairs. Il hoche la tête.

- Elle est morte il y a si longtemps...

Voir revenir quelqu'un que l'on croit mort, c'est certainement effrayant. Mais il y a autre chose dans sa peur, il le sent bien. Et toute cette rage, toute cette haine...

- C'est moi qui l'ai tuée.

Les prunelles de Jocho s'agrandissent brièvement. Il l'attire contre lui, la serre fort dans ses bras. Il sent le poids énorme de la culpabilité qui la ronge, de ce secret si longtemps enfoui et qui ressurgit à l'improviste. Il sait ce qu'est donner la mort, il l'a fait maintes fois au combat. Mais c'est son métier de guerrier. Et il n'a jamais eu à tuer un de ses proches.

- La mort, parfois, est nécessaire, dit-il doucement.

Il continue ses gestes tendres, apaisants.

- Pas quand on a huit ans.
- A six ans, dans un dojo de bushi on commence déjà à s'entraîner à tuer…

Elle enfouit son visage dans la soie de son vêtement, inspire son odeur. Il va bien falloir qu'elle le dise un jour à quelqu'un...

- Pas comme ça. La mort que tu donnes avec ton sabre est propre, brève. Rapide. Celle que j'ai donnée a été lente, humiliante... Je n'ai pas fait preuve de compassion. Mon père aurait désapprouvé. Mais je ne pouvais pas avoir pitié. Pas après ce qu'elle avait fait. Après ce qu'elles avaient fait, ensemble. Ma mère ne m'a jamais aimée. Mon père était un samurai qui aimait la simplicité et le travail bien fait. Ma mère haïssait mon père, et j'adorais mon père. Ce doit être pour ça, je suppose.

C'est comme une rivière souterraine, se frayant difficilement un chemin jusqu'à la surface. Il la réconforte du mieux qu'il peut, sans mot dire.

- Petite, j'aimais le suivre partout où il allait quand il partait sur les routes de la province. Il ne parlait pas beaucoup, et moi non plus. Mais c'était le seul qui me souriait.

Comment peut-elle lui parler de ça ? Même Katsumoto ne sait pas ce qui s'est passé... Elle essuie les larmes qui coulent doucement sur ses joues.

- Un jour, mon père est mort, tué par des bandits sur le chemin qui le ramenait à la maison. Il est mort comme un chien... seul... Ses cendres n'étaient pas encore froides que ma mère annonçait son remariage. Et son intention de se débarrasser de moi. Personne ne l'a pleuré. Nous avons quitté la maison et emménagé dans la demeure du nouveau mari de ma mère. J'ai été reléguée avec les serviteurs. C'est par hasard que j'ai appris qu'elle avait orchestré son assassinat.

Un silence.

- Ma mère a commis une erreur. Elle a fait chanter l'assassin. Et après son départ, elle a ensuite évoqué le fait qu'il devenait encombrant et qu'elle devait songer à s'en débarrasser. J'ai laissé traîner mes oreilles, puis je suis allée le trouver. J'ai passé... un accord avec lui. On ne devrait pas faire ça quand on a six ans. Je l'ai renseigné sur les habitudes de l'endroit, sur le moment où il devrait mourir. En échange de quoi, il a arrangé la disparition de ma mère et de ma soeur pendant l'incendie de la maison. Mais elles ne sont pas mortes. Elles ont terminé dans un bordel sordide. Pour qu'elles paient. Après l'incendie, un courtisan est venu me chercher, un cousin du mari éploré. Tu m'en as parlé tout à l'heure, il s'agit de Bayushi Dayu. Il m'a emmenée à Ryoko Owari Toshi et un autre enfer a commencé. Deux ans après, l'assassin est revenu. Il m'a ramenée à la maison de passe, il m'a donné ce tanto. Il m'a dit qu'il fallait que je prenne une décision. J'ai eu le choix. J'ai regardé ma mère dans les yeux en posant le couteau sur sa gorge, elle m'a reconnue. J'ai tranché sa vie aussi facilement qu'un morceau de fruit.

Tout cela à six ans, huit ans... pense Jocho.Cette gamine terrifierait bon nombre de durs à cuire de sa connaissance.

- J'ai vu leur déchéance, leur souffrance. Voir ce qu'elles étaient devenues et ce qu'elles avaient perdu. Mon père était vengé mais il n'aurait jamais approuvé. C'était un homme bien. Il ne méritait pas de mourir comme ça.

Jocho est saisi par l'énormité de sa confession. Rien d'étonnant à ce qu'elle ne lui en ai jamais parlé.

- Tu as vengé ton père, c'est ce qui compte, dit-il gentiment. Comment s'appelait ta mère ?
- Maroko. Maintenant je sais que l'attaque sur Dayu n'était pas un hasard. C'était le cousin de son second mari.
- Et elle avait des raisons de lui en vouloir ?
- Il ne l'a jamais aimée et il a tout fait pour dissuader son parent de l'épouser.

Il hoche la tête. Avec une histoire aussi violente, il comprend mieux ce qui s'est passé... Et avec le nom du fantôme, ils ont une bien meilleure chance de pouvoir l'arrêter.

- Je ne sais pas comment elle peut être ici...
- Moi non plus. Mais on va faire en sorte qu'elle reparte là où elle devrait être. Repose-toi, maintenant.

Il embrasse son front, ses tempes.

- Tu t'en vas ?
- Non.

Elle tremble toujours. Il entreprend de lui masser le visage, la nuque, le dos, à gestes lents, patients. Peu à peu, la tension la quitte. Tout en la massant il repense à son histoire. Rien d'étonnant à ce que son âme soit violente, avec un tel passé...

- Elle voulait me faire du mal... Faire du mal au bébé... Elle est si méchante, si haineuse...
- Je ne laisserai jamais personne te faire du mal, dit-il, sérieux. Vivant ou mort.
- C'est... un fantôme ! Comment veux-tu combattre un fantôme ?
- Il y a des gens qui savent le faire. Et qui pourront intervenir, à présent.
- Tu crois ?
- Oui, répond-il.

Ce n'est pas son domaine. Mais il remuera ciel et terre pour que cette promesse se réalise.

Tsukiko finit par s'endormir contre lui, un long moment plus tard, d'épuisement plus qu'autre chose. Le choc, la terreur, la lutte qu'elle a menée lui ont ôté toutes ses forces. La voyant assoupie, Jocho se désengage avec précautions, la recouvre de la couverture. Les gardes à l'entrée le saluent respectueusement.
Maintenant, il faut qu'il demande audience à son daimyo.

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matsu aiko
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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 16 déc. 2014, 14:54

Jocho sort de ses appartements, l'air soucieux. En même temps, une pensée tourne dans sa tête : maintenant que le nom du fantôme est connu, ils ont enfin une chance de l'arrêter. Il a bien eu l'occasion de s'apercevoir de l'inutilité d'un sabre à l'encontre de cette créature. Les Yogo, ou les Soshi, devraient savoir quoi faire...
Et le plus tôt sera le mieux. Qui sait ce que cette créature pourrait encore faire comme dégâts, quels meurtres elle pourrait commettre, dans sa soif de vengeance aveugle...

Puis, alors qu'il marche d'un bon pas dans les couloirs du Palais, une autre pensée lui traverse l’esprit et le fige sur place. Il ne peut aller voir Shoju directement. Y aller, c'est dévoiler sa relation avec Tsukiko. Shoju ne se contentera pas du nom du fantôme, il exigera de savoir comment il en a pris connaissance. Et ça, ce serait catastrophique tant pour les relations avec le clan du Lion que de la Grue.
Il n'a qu'une solution possible à ce problème. Une solution qui réside à la Délégation du clan du Lion.

- Hé bien, qu'est-ce qui vous arrive, Kyoteru-san ? Vous êtes tout vert... Vous n'aimez pas quand on vous parle comme à un chien ? Pourtant, c'est ce que vous faites avec tout le monde ! Vous devriez connaître ! Non, ça ne vous plaît pas, vraiment ? Tant pis.

Le barde déplie sa grande carcasse et se dresse de toute sa hauteur devant son confrère omoidasu, le toise avec ironie, marche sur lui, le forçant à reculer.

- Je ne vous aime pas. Votre homologue de droite ne vous aime pas. Celui de gauche non plus. Alors rendez-nous service et cessez de nous pourrir le karma avec vos réflexions désagréables. Vous arriveriez à nous faire regretter une bonne guerre.
Samurai, je vous salue et vous laisse en compagnie de cet individu si amer. J'ai des choses à faire.

Ikoma Ryuji sort de la salle de réunion, agacé par le tour vindicatif que prend la conversation. Voilà pourquoi il déteste discuter avec les autres omoidasu. Ils sont si suffisants qu'ils arrivent à lui faire perdre patience en moins de temps qu'il ne lui faut pour boire un saké.
Et ça, c'est vraiment très bref. Très très bref.

- Ah ! Jocho, tu tombes bien ! Enfin un peu de bonne compagnie ! Comment va, l'ami ?
- Ca va bien, je te remercie. Tu aurais le temps de faire une partie de go ?
- Toujours avec toi.
- Alors on y va !

Un petit moment plus tard, les deux compères sont confortablement installés dans un des petits salons privés réservés à cet usage, un goban entre eux. C'est un des endroits les plus sûrs que Jocho ait trouvé.
Le Scorpion pose un pion noir en plein milieu.

- Tsukiko s'est fait attaquer.
- Oulah... Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Le fantôme. Elle est saine et sauve.
- Vous l'avez rencontré quand ?
- Hier soir. Elle connait son nom Ryuji, elle sait qui c'est.
- Pour de bon ?
- Oui. C'est sa mère, Shosuro Maroko. Feu sa mère, devrais-je dire.
- La vache...
- Est-ce qu'avec ce nom, vos sodan senzo pourraient faire quelque chose ?
- Avec un nom, ce sera possible, je pense... Je n'entends pas grand-chose aux mystères de la communication avec les ancêtres mais il me semble qu'en connaissant son nom, un sodan-senzo serait capable d'appeler un esprit.

Un silence.

- Ryuji, je sais que c'est beaucoup te demander, mais tu as vu comme moi ce que peut faire cette créature. Peux-tu questionner tes collègues Kitsu, et également prévenir Shoju-dono ? Je pense que tu comprends pourquoi il vaut mieux que je ne le prévienne pas moi-même.
- Oui, bien sûr, je comprends. Tu peux compter sur moi.
- Merci, Ryuji-kun. Tu es un véritable ami.
- Bah ! Pas de ça entre nous...
- Tu as raison. Tu vas l'avoir, cette pâtée au go.
- Rêve pas.
- La dernière fois, tu avais perdu d'au moins trente points. On va voir si tu peux faire mieux et perdre de quarante.
- La dernière fois, j'étais ivre et pas toi. Ne tire pas de gloire à avoir vaincu un homme affaibli.
- Mais tu es tout le temps bourré. Normalement, ça engendre l'accoutumance.
- Que nenni.
- Quoi ! Tu veux dire qu'avec tout ce que tu bois, tu ne tiens pas l'alcool ! Autant dire à un Crabe qu'il ne supporte pas l'armure lourde... Non, je pense plutôt que tu n'étais pas assez ivre. C'est pour cela que tu as perdu.
- Oh ça, ça n'engage que toi. Si tu veux mourir...

Le barde sourit et demande du thé, pose sa pierre sur le goban.

- Ikoma-san, je n'ai jamais vu pareille mauvaise foi. Remettons cette partie à demain, vous serez peut-être revenu à de meilleures dispositions.
- Oui, remettons, ça tombe bien, j'ai à faire.
- Parfait. Même heure, même endroit.
- C'est ça : même motif, même punition.
- Tout à fait.
- Bien, Shosuro sama. Permettez-moi de me retirer, des affaires urgentes m'appellent.
A demain, donc !
- A demain ! Passez une bonne journée.
- A vous également.

Ryuji se lève et s'incline d'un air moqueur devant son ami, puis prend d'un pas décidé la direction des appartements du seigneur Shoju. Tout en croisant les doigts pour ne pas croiser l'incendiaire épouse de son hôte, qui possède l'étrange faculté de le rendre parfaitement stupide.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 17 déc. 2014, 13:21

Le barde se fait annoncer à l'entrée des appartements du daimyo, passe une main nerveuse dans ses cheveux indisciplinés en se demandant comment il va bien pouvoir présenter ça à cet homme.
Il a passé sans encombre les gardes, et patiente depuis maintenant dix bonnes minutes dans une antichambre décorée avec raffinement.

Pas d'affolement, mon vieux. Tu as déjà affronté pire que lui !

Puis un courtisan Bayushi portant un masque noir et luisant comme des élytres de scarabée arrive et s'incline poliment.
- Bonjour Ikoma-sama, pourriez-vous exposer le motif de votre requête ?
- Le seigneur Shoju m'a chargé d'une enquête assez délicate et j'ai des nouvelles pour lui.
- Merci beaucoup de votre démarche. Dans quel registre est votre enquête ?
- Surnaturel.
- Hum. Etes-vous bien sûr de vous adresser à la bonne personne ? Je puis vous donner un message de recommandation pour le temple.
- Vous vous moquez de moi ?
- Loin de moi de douter de votre sincérité, Ikoma-sama, c'est juste que le seigneur Shoju est très occupé…
- Il s'agit de cette histoire de fantôme et d'agressions répétées. C'est plus clair comme ça ? Fortunes, moi qui voulais me montrer subtil, vous ruinez tous mes efforts.

Le courtisan ouvre la bouche, quand une voix mélodieuse s'élève :
- Allons, Anzai-san, arrêtez de persécuter ce pauvre barde. Je suis sûre que Ryuji-san a des choses absolument fascinantes à nous raconter.

Dans un bruissement de soie, une silhouette aux courbes voluptueuses entre dans la pièce. Son masque en filigrane orné de pierres précieuses met en valeur la courbe délicate de sa bouche et de ses pommettes, la soie rouge sombre de ses vêtements la saisissante couleur d'aigue marine de ses yeux.
- Oui, Kachiko-hime a raison, cessez de me persécuter.

Le dénommé Anzai se plie presque en deux.
- Bien sûr, ma Dame, veuillez me pardonner. Je n'avais pas compris l'importance de votre requête, Ikoma-sama.

Kachiko a un sourire qui ne s'adresse qu'au barde, et lance d'un ton léger :
- Venez, Ryuji-san, il y a des endroits plus plaisants que cette misérable antichambre...

Et sans attendre de voir s'il la suit, elle sort de la pièce. Les effluves de son parfum embaument son sillage.

Ryuji, tu es un homme mort si tu ne retiens pas ton cerveau à l'endroit où il doit se trouver et non là où tu aimerais bien qu'il soit... Alors concentre-toi... CONCENTRE-TOI !

- Mais j'aimerais bien quand même que vous disiez à Shoju-dono que je suis là pour le voir, hein... glisse à mi-voix le jeune homme alors qu'elle vient de sortir. C'est quand même assez urgent.

Kachiko a un petit rire de gorge, et se tourne à demi, allongeant ses doigts comme pour lui caresser le visage de ses ongles écarlates.
- Alllons, ronronne-t-elle, pensez-vous un seul instant que j'oserai détourner un aussi illustre membre du clan du Lion de ses objectifs ? Vous me connaissez bien mal, mon cher.
- Oui, ma dame. Je le pense. Pour avoir la primeur des informations parce que, nous le savons vous et moi, les informations donnent toujours une longueur d'avance sur nos ennemis et que vous êtes une femme redoutablement fine et intelligente. En plus d'être somptueuse mais cela... je ne vous l'apprends pas, répond Ryuji avec aplomb et un sourire désarmant.
- Et vous avez toujours une langue de velours, mon cher...comment une simple femme pourrait-elle vous résister ?

Ses yeux pétillent.
- Mais n'ayez nulle crainte, vous allez pouvoir vous entretenir avec les bonnes personnes pour fournir ces informations que vous brûlez de nous donner.
- Ma dame, vous êtes très vilaine de me tendre des perches pareilles... mais je n'en attendais pas moins de vous, c'est toujours un plaisir de croiser le fer avec vous dans une joute verbale. Les dames avec un esprit acéré et des yeux aussi clairs que les eaux des lagons des îles des Epices et de la Soie sont rares. Tellement rares...

Les yeux bleus comme la haute mer de l'omoidasu sourient à son attention et il s'incline.
- Allons, n'en faites pas trop, Ryuji-san. Il faut savoir doser les compliments sans tomber dans la flagornerie, commente-t-elle, amusée. Cela dit, vous avez mérité une petite récompense. Que diriez-vous de venir prendre le thé demain après-midi ?
- Ah mais ma dame, je ne flagorne pas. Les compliments que je fais sont toujours sincères et il est... rarissime que j'en fasse sur l'esprit des dames.

Kachiko penche un peu la tête, sourit. Attend.
- Ah oui ! Le thé... Mais bien sûr que je viendrai. Il faut savoir vivre dangereusement.

Ryuji, tu es d'une stupidité sans nom... Elle va te manger tout cru, tu es un faible.

- Je n'en attendais pas moins de vous, Ryuji-san, sussurre-t-elle. Et vous avez un tel talent pour mettre une veine épique dans le moindre évènement...Ce simple thé promet d'être passionnant.

Son sourire est malicieux, presque tendre.
- Mais voyez comme vous excellez à me distraire, je n'avais pas réalisé que nous étions arrivés ! Allez venez mon cher, venez soulager votre coeur des secrets qui s'y trouvent si péniblement enfouis...

Une cloison s'ouvre, puis une autre derrière. Au fond on aperçoit des feuillages vert sombre.
La dame des Scorpions se tourne et avance de son pas glissé. La soie carmine de ses vêtements bruit derrière elle comme le vent dans les feuilles des arbres de la forêt.
Les cloisons se referment derrière eux, aussi silencieusement qu'elles se sont ouvertes.

Allez, la seule chose qui peut te sauver maintenant, c'est que ce courtisan fasse son travail au plus vite parce que là... on va dire que c'est mal engagé pour ne pas cracher le morceau comme un jeune puceau énamouré...

- Je n'étais jamais venu ici auparavant, c'est vraiment très joli.
- Oui, ce palais présente bien des agréments cachés…dit-elle avec un sourire ensorcelant.

Elle élève un peu la voix.
- Mon époux, voici Ikoma Ryuji-san, qui brûle de s'épancher dans votre sein au sujet de l'affaire qui nous préoccupe.

Le daimyo du clan du Scorpion est assis sous l'arbre, sur un simple banc de pierre. Concentré sur la présence féminine envahissante à ses côtés, Ryuji ne l'avait même pas vu.
- Seigneur Shoju, je vous salue ! Votre épouse a un don pour faire oublier l'essentiel aux gens avec qui elle discute.

L'espace d'un instant, il se demande ce que son interlocuteur a pu entendre de leur conversation. Heureusement, il n'a rien dit qui mérite le pal.
- Approchez, Ryuji-san.

Le barde se met en mouvement, quittant le voisinage de la sulfureuse et incendiaire mante religieuse avec qui il doit prendre le thé le lendemain. Il s'incline profondément, sent les effluves de son passage alors que la dame vient s'asseoir aux côtés de son époux.

Ah merde... et en plus, elle va rester là...

- Nous vous écoutons.
- Je crois avoir identifié le fantôme qui vous tire souci, seigneur Shoju.

Silence attentif.
- C'est l'esprit d'une femme qui s'appelait Maroko. Shosuro Maroko.
- C'est une information importante, dit lentement le daimyo du clan du Scorpion. Comment l'avez-vous appris ?
- Elle s'en est prise hier soir à une actrice de la troupe de Shichisaburo et cette jeune femme l'a reconnue.
- De quelle actrice s'agit-il et comment connaissait-elle cette personne ? Est-elle bien sûre de l'avoir identifiée ?
- Elle se nomme Ohan, seigneur Shoju. Et quand à être sûre... Disons qu'on reconnaît toujours sa mère.
- Je vois. Une fille illégitime, je suppose.
- Je ne pourrais vous dire, mes informations ne vont pas jusque là.
- Et quelles sont vos relations avec cette actrice ?
- Je n'en ai aucune.
- Pouvez-vous m'expliquer alors comment vous avez appris cette information ?
- Disons qu'on est venu me la rapporter et que je préfère ne pas dire comment et par qui je l'ai obtenue.
- Hum.

Le daimyo semble méditer un moment la réponse de Ryuji, puis son ton devient plus cordial.
- C'est bien évidemment votre droit, Ryuji-san. Pardonnez ces questions mais il est important dans ce genre de cas de vérifier les informations qui sont transmises. Si le nom du fantôme est bien celui que vous m'avez indiqué, cela va grandement faciliter la tâche de nos shugenja pour le neutraliser. Nous vous sommes redevables, Ryuji-san.
- Oh, je provoque tellement de remous que vous ne me serez pas redevable très longtemps, seigneur Shoju ! Mais je vous en prie, il était naturel que je vous aide quand je le pouvais. J'ai beaucoup d'amis dans le Clan du Scorpion... et un peu de famille aussi.

Le daimyo a un fin sourire.
- Je ne manquerai pas si l'information se révèle exacte de mentionner votre contribution à qui de droit.
- Et je vous en remercie d'avance, seigneur Shoju. Bien, si vous n'avez plus besoin de moi, je vais me retirer. Avez-vous d'autres instructions pour la suite de l'enquête ?
- Pas pour l'instant, je vous remercie.

Il frappe dans ses mains, un serviteur se matérialise comme par enchantement.
- Veuillez raccompagner Ikoma Ryuji-san, je vous prie.

Le barde s'incline devant le couple et emboîte le pas du heimin venu le chercher. Finalement, il est parti en un seul morceau.
Enfin... jusqu'à demain et ce fameux thé qu'il a été assez stupide pour accepter...


Après son départ, Shoju reste un moment pensif. Cette révélation est une aubaine inespérée, et la possibilité, peut-être de recouvrer la face en montrant qu’il a de nouveau la situation en main. Il lui faudra prévenir Satsume, bien sûr, mais si le problème est quasiment réglé, cela devrait éviter au Champion d’Emeraude la tentation de prendre cette histoire pour un coup monté. Cela veut aussi dire que son plan soigneusement ourdi pour se débarrasser de Doji Hoturi tombe à l’eau…mais il n’y a pas moyen de faire autrement.

Puis il repense au nom cité par le barde, Shosuro Maroko. Maroko est un prénom usuel, et il n’a pas la prétention de connaître toutes les ressortissantes de la famille Shosuro. Néanmoins ce nom éveille en lui un écho étrange. Shosuro Maroko…Il a connu jadis, une femme portant ce nom…une aventure sans lendemain, mais la coïncidence est troublante. Maroko était revenue un an plus tard, un bébé dans les bras, prétendant qu’il était de lui. Il avait bien sûr écarté la manœuvre, puis avait chassé l’incident de son esprit. Etrange, oui…comme un fantôme surgissant du passé.

- Vous semblez pensif, mon époux. Qu’est-ce qui vous préoccupe ?
- Si cette information est exacte, nous avons une bonne chance d’aplanir certains problèmes prospectifs. Il va nous falloir une aide supplémentaire du clan du Lion…Il me faut voir Toturi d’urgence à ce sujet. Je ne pense pas qu’il nous refusera son aide.

Son épouse sent bien que quelque chose d’autre le tracasse, mais avec finesse n’insiste pas. Il s’appuie souvent sur son avis. Quand les questions auront mûri dans son esprit, il les posera.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 18 déc. 2014, 12:49

Un thé avec la dame des Scorpions (peut-être à venir)

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 18 déc. 2014, 12:55

L'obscurité est tangible et palpable. La faible clarté des bougies fait ressortir les pâles visages de ceux qui sont venus ce soir. Les traits sont sérieux, tendus, les regards concentrés. Si la lumière était meilleure, quelqu'un pourrait remarquer la coexistence surprenante des emblèmes du Scorpion et du Lion sur les robes noires et ocres des participants. Mais ceux qui sont là et portent les insignes des shugenja semblent indifférents à ces différences de familles ou de clan. Leur attention est ailleurs. Ils regardent l'homme debout au centre, les jambes légèrement écartées, la figure levée vers le haut, les yeux fermés, comme s'il écoutait une chanson inaudible.

C’est un homme dans la force de l’âge, aux cheveux noirs liés en arrière, avec peut-être quelques touches de gris, à moins que ce soit un reflet des chandelles. Il est de taille moyenne, mais ses larges épaules pourraient être celles d’un guerrier. Ses traits affirmés, le calme qui émane de lui, indiquent une force d’âme peu commune.

Tout autour de lui, c'est comme si l'univers retenait son souffle. L'atmosphère est dense, lourde, saturée de présences invisibles - à moins que cela ne soit que le rayonnement de la magie, dans les symboles des vêtements des officiants, dans ceux tracés au sol, dans la puissance rassemblée du chi des participants, qui crée cette impression pénétrante.
Ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient, mais ils n'ignorent pas le danger pour l'intervenant.

L'homme écarte les bras, ouvre la bouche. C'est d'abord un murmure - le bruit du vent le soir, le chant de l'eau qui coule dans le ruisseau, le froissement d'un tissu, pas plus que cela, mais rythmé, scandé, comme une mélopée sourde, répétitive, obsédante. Puis le ruisseau devient rivière, devient fleuve, devient cataracte, devient ouragan, jusqu'à ce que dans un cri qu'on peine à imaginer sortir d'une gorge humaine il appelle, à trois reprises, un nom...

Il a fallu un certain nombre de tractations pour en arriver là, à cette salle obscure, à ce rituel. Mais le daimyo du clan du Scorpion n'a pas eu besoin de trop d'efforts pour convaincre celui du Lion. Toturi a bien en mémoire les incidents de ces derniers jours : la mort de Doji Kosuke, l'attaque sur Bayushi Dayu, l'intervention du Champion d'Emeraude...Il sait bien que quels que soient les vices dont on accable le clan du Scorpion, le chaos qui règne à la cour d'hiver n'est pas à l'avantage de son hôte. Et comme de surcroit leurs deux clans vont bientôt renforcer leur alliance et leurs intérêts via un mariage, il a rapidement assuré Shoju de son aide.

Et c'est ainsi que ce soir, les sodan-senzo Kitsu, les shugenja Yogo et Soshi oeuvrent de concert pour arrêter l'esprit vengeur qui a sévi ces derniers jours. Ils ne peuvent le renvoyer - cela devra attendre l'arrivée du chasseur de fantôme du clan du Faucon, auquel Satsume a fait une demande urgente. Mais ils peuvent l'appeler - et, ils l'espèrent, le contenir.

Yogo Seijuro est là, un peu à l’arrière. Bien qu’il soit un membre mineur par rapport à plusieurs de ses confrères plus expérimentés, on a jugé que son expérience serait utile. Il est le seul à avoir eu affaire directement au fantôme. Mais malgré la présence rassurante de ses confrères, Seijuro ne peut s’empêcher d’avoir la gorge sèche. Il se souvient trop bien de la tourmente glacée, de la violence, de la haine. Comment peut-on espérer contenir cela ? Autant espérer arrêter un tsunami.

Les chuchotements ont envahi la pièce, frôlant la soie des kimonos, s'enroulant autour des corps. La présence malveillante est maintenant perceptible par les hommes de foi et fait frissonner les plus sensibles aux émanations glaciales de pure haine.
- Que voulez-vous ?

Le murmure inaudible est parfaitement clair dans leurs esprits ouverts sur le monde invisible.
- Shosuro Maroko, viens...l'appelle l'homme au centre.

Etrangement, son attitude est dépourvue de toute hostilité, de toute menace.
- Qui es-tu ?
- Je suis celui qui parle avec la voix des morts. Je suis celui qui entend les ancêtres, qui écoute les âmes solitaires, ceux auxquels on a fait du tort. Mon nom est Kitsu Amano.
- Que veux-tu ?
- Je ne veux rien, je ne suis qu'un interprète. Mais toi, que veux-tu ?
- LA VENGEANCE !!!

Le hurlement le frappe en pleine tête et le fait saigner du nez alors que l'explosion d'énergie et de violence souffle une partie des bougies. Le cri a résonné dans toute la pièce, concentré de haine et de colère mêlés. Amano chancelle, il s'en faut de peu qu'il ne trébuche. Il a déjà eu affaire à des esprits vindicatifs, mais celui-ci est particulièrement violent.

Sa discipline mentale reprend le dessus, il inspire profondément et enchaîne d'une voix tout à fait normale, comme si rien ne s'était passé :
- De qui souhaites-tu te venger ?
- De ce chien et de sa bâtarde... Maudits soient-ils ! Il m'a abandonné et elle m'a tuée ! Qu'ils crèvent, tous les deux !!!
- S'agit-il de membres du clan du Scorpion ?
- Ce chien... Ce chien et sa bâtarde ! J'aurais dû la noyer le jour de sa naissance ! J'aurais dû la noyer quand il m'a faite jeter dehors !
- Ce sont là des crimes impardonnables...Je comprends que tu souhaites te venger. C'est normal que ton esprit ne soit pas en paix avec ce qu'on t'a fait.

La voix fielleuse se met à gémir.
- Elle m'a tuée... Cruelle comme son père... Ingrate ! Je les ferai mourir... mourir tous les deux !
- Je suis du clan du Lion, et je suis le seul à t'entendre pour le moment. Mais il y a ici des membres du clan du Scorpion. Si tu le souhaites, utilise mon corps et ma voix. Ainsi tu pourras te faire entendre et demander justice. Tuer sa propre mère, c'est un crime horrible.

Le gémissement se transforme en grincement ironique.
- Tu ne pourras rien, rien du tout ! Il est tout-puissant... Il n'a pas de coeur ! Renier la chair de sa chair... Et cette petite garce est comme lui... Sans pitié... C'est bien sa fille... J'aurais dû la noyer !
- Je ne peux rien, en effet. Je ne sais pas de qui tu parles, donc je ne peux intervenir. Mais toi, tu le peux.
- Crois-tu que ça va changer quelque chose ? Je suis morte ! MORTE !
- Bon, si ça ne t'intéresse pas de te venger, on n'en parle plus.
Il se détourne.

- C'EST MOI QUI DIS QUAND TU T'EN VAS ! MOI ! MOI ! MOI !
La force de l'esprit en colère le frappe à nouveau de plein fouet et se déchaîne sur les objets alentours, renversant les candélabres, bousculant les braséros, secouant les tentures, les shoji.
- TU NE VAS NULLE PART !!! NULLE PART !!!

L'esprit tournoie furieusement dans la pièce et un vent glacé semble soudain se lever, faisant frissonner toutes les personnes présentes.
- Très bien, j'attends.
Amano croise les bras. Il semble très calme, malgré le déchaînement autour de lui.

Les autres shugenja échangent des regards inquiets. Si cela continue comme cela ils vont être obligés d'intervenir pour protéger la vie du Lion. Un gaki n'est pas à prendre à la légère. Et un gaki comme celui-là est animé d'une telle colère que ses pouvoirs doivent être proportionnels.

La pièce est secouée par la rage de l'esprit pendant plusieurs minutes d'affilée et les murs en gémissent plaintivement.
Puis le tumulte se calme progressivement, le silence revient mais la silhouette immatérielle luit, menaçante, dans la pénombre. Ses traits déformés par la haine appartiennent à une femme qui a dû être d'une beauté incandescente de son vivant, mais qui n'est plus qu'un pâle reflet de ce qu'elle était.

Shosuro Maroko flotte ainsi à un pied au-dessus du sol, cherchant visiblement à déterminer quoi faire dans cette nouvelle configuration. Son instinct perverti lui souffle que c'est peut-être la seule occasion qu'elle aura de faire payer le père et sa fille pour tout ce qu'ils lui ont fait.
Amano la regarde droit dans les yeux, toujours très calme.

Et puis finalement, au bout d'un très long moment, le gaki s'approche avec prudence du sodan senzo, tourne autour de lui et semble le jauger.
- Je pourrai me venger ? Leur faire payer ? Ce chien et sa bâtarde...
- Par ma voix, oui, tu pourras demander justice, dans les termes que tu souhaiteras, et de la façon qu'il te conviendra. Et je peux même faire en sorte que les plus hautes autorités de ton clan soient témoins de ta demande.
- Vraiment ?
- Oui.

Le sifflement emplit les oreilles du Lion, menaçant, hésitant.
- Comme je te l'ai dit, je suis du clan du Lion. Mais avant de venir te parler, je me suis entretenu avec les autorités de ton clan. Ils seront certainement très intéressés par tes dires.

Il se passe encore un long moment avant que, brutalement, le gaki se précipite vers lui en un long mouvement fluide et tente de le posséder.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 19 déc. 2014, 15:24

Mais, à sa grande surprise, il se heurte à un obstacle invisible, à une ou deux paumes à peine de Kitsu Amano. Simultanément, cinq des autres participants, qui s'étaient silencieusement avancés, se mettent à incanter. L'air semble se mettre à briller.

Les cinq shugenja se sont disposés en cercle autour du spectre, espacés régulièrement, comme les cinq pointes d'une étoile inscrite dans celui-ci. La lumière augmente encore, ce sont maintenant des piliers lumineux qui s'élèvent autour d’eux alors qu'ils appellent la puissance des kamis à leur aide.

- Par la Terre je te lie, que ce cercle soit pour toi une muraille infranchissable.
- Par l'Eau je te lie, que ce cercle soit un océan sans fin.
- Par l'Air je te lie, que ce cercle soit l’œil d’un tai-fun dont tu ne puisses sortir.
- Par le Feu je te lie, que ce cercle soit aussi brûlant que le cratère d’un volcan.
- Par le Vide je te lie, que ce cercle soit aussi infranchissable que l’espace entre les mondes.

Et le cercle invisible s'embrase soudain d’une lueur blanche et aveuglante.
Amano a reculé de deux pas, et la ligne incandescente l'éclaire par en dessous, faisant flamboyer le jaune orangé de sa tenue comme un brasier. Il regarde toujours le gaki.

Le hurlement de rage et de frustration mêlées secoue toute la pièce et les shoji qui la ferment. Les murs d'énergie pure se matérialisent au moment où le fantôme se précipite sur eux et tente de passer à travers.

- Noooooooooooon !!!! Maudits ! Tous maudits !

Le sol tremble sous la violence de la manifestation, les sifflements, les grondements de l'esprit qui fut Shosuro Maroko explosent dans le cercle magique formé par le rituel des shugenja.

Les shugenja pâlissent. Ils ont utilisé leur rituel le plus puissant, multiplié les précautions, ils ont combiné leurs forces, mais malgré tous ces efforts ils ne sont pas très sûrs que cela va suffire.

Et le gaki semble le sentir car il redouble d'effort, survolté par la haine qu'il éprouve à l'égard des insignifiants insectes qui l'ont emprisonné dans ce cercle intangible.
Ceux-ci continuent à psalmodier, répétant inlassablement les mêmes mots, les mêmes gestes, renforçant maille par maille le filet qui retient l'esprit prisonnier.

Les instants s'écoulent, insupportables de tension.

Les cinq shugenja sont couverts de sueur, leurs bouches s'activent sans relâche dans leurs visages blêmes. Si l'un d'entre eux flanche, c'en est fini de leurs existences.
Seijuro voit que celui qui a invoqué l'Air semble donner des signes de fatigue. Sans hésiter, il s'avance et pose sa main sur son épaule, murmurant une incantation et lui transférant sa propre énergie. L’homme reprend des couleurs et poursuit avec une voix à la fermeté renouvelée.

Enfin, il leur semble que la barrière est aussi solide qu'elle pourra l'être - comme une pelote de laine où l'on a enroulé tout le fil. D'un commun accord, ils s'arrêtent. Pendant quelques instants, tout ce qu'on entend c'est le son de leurs respirations haletantes.

Les parois de leur pelote se tendent et se déforment sous les coups de boutoir de l'esprit prisonnier à l'intérieur, encore et encore, presque inlassablement. Puis au bout d'un temps qui leur semble infini, la chose finit par renoncer, vaincue.

- Je crois que c'est bon, annonce le shugenja de l'Eau, tremblant de fatigue.

Amano échange un regard avec lui et incline la tête, avant de se tourner vers l'esprit emprisonné.

- Tu vas pouvoir faire ta demande, Maroko. Et, comme je te l'ai annoncé, la plus haute autorité du clan du Scorpion sera là pour l'entendre, et je la transcrirai fidèlement.

Maintenant, oui…maintenant, ils peuvent le faire venir.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 20 déc. 2014, 12:01

Quelques minutes s'écoulent. Seijuro regarde le cercle avec un peu d'inquiétude, mais l'esprit, après s'être déchaîné avec une telle violence, semble à présent plutôt abattu.

Un bruit de pas à l'extérieur, accompagné d'un cliquetis métalliques caractéristique. Les gardes s'arrêtent, la porte s'ouvre, et le daimyo du clan du Scorpion entre dans la pièce.
Il embrasse la scène d'un coup d'oeil - le cercle brillant avec la créature tapie à l'intérieur, les shugenja exténués, le Kitsu couvert de sueur mais impavide.

Il semble que Shosuro Maroko l'ait senti avant qu'il ne paraisse sur le seuil entouré de sa garde. Sa silhouette emprisonnée dans les volutes d'énergie s'agite, cogne, siffle et gronde d'une manière inquiétante.

- Shoju-dono, s'inclinent les présents.
- Merci samurai, vous avez réussi.
- Shoju... Maudit sois-tu !

Amano masque sa surprise. L'esprit s'est déchaîné, il est emprisonné dans une sphère intangible plus solide que n'importe quelle prison physique, il ne devrait plus avoir la force de se faire entendre par quelqu'un d'autre que lui. Et pourtant...

- Toi et tes laquais... Maudit sois-tu !
- Son identité est confirmée, si je comprends bien. Mais en avez-vous appris davantage ? demande Shoju à l'homme habillé d'ocre et de jaune.
- Hai, Shoju-dono. L'esprit de cette femme est tourmenté par le désir de vengeance. Je lui ai promis que vous écouteriez ses doléances. On lui a fait beaucoup de tort, elle demande justice.

Le daimyo ne fait pas de commentaires, mais se tourne vers la créature emprisonnée.
Une respiration lourde, hachée, sifflante résonne soudain dans la pièce alors que le gaki teste patiemment le moindre pouce de sa prison.

- Toi... toi tu m'as trahie... et elle... elle m'a tuée !

La voix explose sur le dernier mot, faisant trembler le shoji le plus proche.

Non, ce n'est pas une coïncidence...

Le grondement s'intensifie, rageur.

- De qui parlez-vous ? Qui vous a tuée ?
- De qui je parle ? Tu oses me demander de qui je parle ? Toi ! Maudit sois-tu !
- Shoju-dono est là pour t'écouter, intervient Amano, patiemment. Mais si tu ne réponds pas à ses questions, lui non plus, il ne pourra pas t'aider.
- Tais-toi, Lion ! Il sait de qui je parle, il le sait...
- Laissez, fait Shoju avec un geste de la main à l'intention d'Amano.
- Shosuro Maroko-san, je ne vois pas en quoi je vous aurais trahie ou pourquoi je devrais connaitre la personne qui vous aurait tuée.
- Tu en es sûr ? Ta propre chair ! Tu nous as jetées dehors ! Tu as dit que je mentais ! Tu SAIS de QUI je parle, Shoju ! Tu le sais mais tu ne veux pas l'admettre...
- Complètement incohérente, commente Shoju en se détournant. Merci de vos efforts, Kitsu-sama. Transmettez mon meilleur souvenir à Toturi-dono.
- Je vous remercie, Shoju-dono. Je n'y manquerai pas.

Amano s'incline, puis sort de la pièce avec les autres membres du clan du Lion présents. Leur présence n’est plus souhaitée ici.

Une fois les Lions sortis, Shoju regarde pensivement la silhouette spectrale, puis se tourne vers les shugenja.

- Vous êtes sûrs que cette chose est solidement emprisonnée ?
- Aussi sûr qu'il est possible, Shoju-dono, répond l'un d'eux, le visage gris de fatigue. Mais nous maintiendrons un cordon de surveillance nuit et jour tant que l'émissaire du clan du Faucon ne sera pas arrivé.
- Parfait.

Le gaki continue de tester la barrière, toujours aussi méthodique. Ses coups sont puissants malgré la prison, il semble qu'il ne lui faudrait pas grand-chose pour se libérer.

- Il vaut probablement mieux que vous sortiez, dono.

Le ton est inquiet. Le daimyo a un bref signe de tête et commente calmement :

- Maintenant ce n'est plus qu'une question de temps. Je vous fais confiance pour être vigilants d'ici là.

Il se tourne, la cloison coulisse. Sans un regard en arrière, il sort de la pièce.
Il n'a aucune intention de donner encore plus de grain à moudre à ceux qui ont été témoins de ce qu'a dit l'esprit dérangé de celle qui fut Shosuro Maroko.
La créature éclate d'un rire moqueur, cinglant, qui le poursuit dans le couloir alors qu'elle le regarde fuir comme le lâche qu'il est.

- Va t'en vite, Shoju. Tu ne sais faire que ça après tout, n'est-ce pas ? Tel père, telle fille !

Les gardes s'inclinent poliment avant d'emboiter le pas à leur seigneur. Puis la cloison se referme. Le rire continue de filtrer à travers le papier de riz.

- Hé oui ! Ta fille ! TA FILLE ! Et tu ne pourras jamais rien faire contre ça ! A moins bien sûr que tu t'en débarrasses... Mais pour ça il faudrait que tu aies du courage !

L'écho du rire le poursuit dans le couloir, teinté des accents terribles de la folie.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 21 déc. 2014, 17:09

Les jours et les nuits passèrent. Quand l’histoire de sa capture fut connue – car rien ne circule aussi vite que les rumeurs à la cour d’hiver – chacun, noble ou roturier, arrogant ou humble, pria secrètement, dans la crainte que le gaki ne se libère.
Mais les barrières tinrent bon, et finalement, un matin, l’on annonça que Toritaka Sowara, du clan du Faucon, était arrivé et demandait audience.

Le soir même, débutaient les préparatifs pour le rituel qui devait renvoyer l’esprit emprisonné vers le gaki-do, le monde des affamés dont il n’aurait jamais dû sortir.
Idéalement, il aurait mieux valu le calmer, mettre son âme en paix, mais à partir du moment où apaiser cet esprit-là supposait de mettre fin à la vie du daimyo du clan du Scorpion, la question était vite réglée.

Toritaka Sowara posa des questions, fit des gestes, eut des paroles mystérieuses, et pour tous les présents – y compris ceux capables de sentir les choses invisibles – l’esprit de feu Shosuro Maroko quitta l’univers des vivants. Où il était allé exactement, personne ne s’en souciait véritablement, sauf l’émissaire du clan du Faucon. Et, de façon inattendue, Kitsu Amano.
Tous, en revanche, poussèrent un énorme soupir de soulagement. Et la cour retrouva sa sérénité.

Bayushi Shoju contempla, méditatif, le dossier assez complet qui lui avait été remis par ses agents, et qu’il avait jusqu’à présent laissé de côté. Il allait enfin pouvoir creuser une question qui le préoccupait depuis un moment.


La roseraie nue en plein hiver est recouverte d'un manteau immaculé qui étouffe tous les bruits de la nature environnante, si tant est qu'on puisse appeler cette portion solitaire des jardins de Kyuden Bayushi un reflet de la nature. Disciplinée, pliée aux désirs du maître des lieux et de tous ceux qui l'ont précédé, taillée avec précision par les ciseaux du maître jardinier afin de donner les plus belles roses et les parfums les plus entêtants. Elle n'a rien à voir avec un buisson sauvage poussant librement dans un sous-bois.
C'est pourtant cet endroit particulier que Tsukiko a choisi pour s'astreindre aux difficiles exercices de diction que Shichisaburo lui a imposés. Un lieu désert que personne ne fréquente en cette saison, un lieu en demi-cercle auquel les murailles du palais et la neige donnent une accoustique exceptionnelle. Elle a déjà eu l'occasion d'y répéter son texte, elle a remarqué comme les sons y prennent de l'ampleur, comme la plus petite erreur se trouve mise en exergue. Le lieu parfait pour travailler.
Elle a emmené un petit pupitre avec elle et l'a installé au centre de la roseraie, a ouvert le livre et l'a posé devant elle, puis elle s'est livrée à ses exercices d'échauffement dans l'air froid de ce début d'après-midi. Tsukiko ne craint pas le froid, elle aime entendre la neige crisser sous ses pas et sa voix jouer avec les subtilités du langage. Elle a une autre sonorité dans l'air glacé de l'hiver, comme des flocons de neige voletant dans un vent silencieux et capricieux.
La baguette de bambou vient immobiliser la page du monologue sur lequel elle travaille. Shichisaburo lui a donné un rôle titre mais il exige d'elle le meilleur et plus que le meilleur. Elle doit être parfaite. La troupe se produit devant Sa Majesté en personne et le vieil acteur ne tolérera aucune approximation.
Un peu de chant pour finir de s'échauffer, une lecture à haute voix du passage qu'elle veut améliorer.
Puis une pause dans le cristal du silence des jardins.
Puis elle se met à travailler.

... Ce monde pourtant
qui sans cesse sous nos yeux
change et se transforme
j'avais cru pour l'avenir
pouvoir lui faire confiance

La voix de la jeune femme est empreinte de toute la lucidité mélancolique de la Dame de la Deuxième Avenue. C’est une oeuvre mythique, l'exécution se doit d'être parfaite. Sa voix, qu'elle pose plus ténue et plus claire, s'égrène dans l'air glacé avec la pureté des gouttes tombant des feuilles après la pluie, portant sans effort dans l'espace silencieux..
Elle a la surprise d'entendre en écho une voix masculine.

Le fil de nos jours
peut se rompre à tout instant
mais ce qui nous lie
de ce monde impermanent
jamais ne suivra le sort

- Vous n'avez pas choisi le passage le plus gai du Dit du Genji, jeune fille, commente le daimyo du clan du Scorpion en s'avançant tranquillement.

La courtisane reste un instant immobile dans l'air glacé avant de se tourner vers l'homme qui marche vers elle et de s'incliner profondément, avec déférence, devant lui.

- Je n'y puis rien changer, Bayushi-dono. C'est le passage que je dois travailler.

Il hoche la tête.

- Vous êtes actrice, ...Ohan, c'est cela ?
- Oui, seigneur.
- Vous avez du talent, jeune fille. Est-ce la première fois que vous venez à la Cour d'hiver ?
- Oui, seigneur.

Tsukiko se demande un bref instant ce que fait un homme de son importance ici. Aucun yojimbo en vue.
Le daimyo du clan du Scorpion laisse son regard méditatif parcourir le ravissant visage de la jeune fille qui lui fait face, mis en valeur plutôt que masqué par le fin filet de soie piqué de turquoises qui lui recouvre la figure. Elle a la beauté de sa mère, pense-t-il. Avec des yeux...des yeux comme on n'en rencontre pas souvent.

- Je me demandais....l'étendue de vos talents, en plus de déclamer, vous permet-elle aussi d'écouter ?
- C'est la première chose qu'on apprend dans mon métier, seigneur. Se taire et écouter.

Quelle drôle de question...

Il approuve muettement.

- Vous êtes nouvelle à la Cour, et un œil neuf peut repérer des indices qui échapperaient à des habitués plus avertis. Vous avez, peut-être, observé depuis votre arrivée des choses qui vous ont intriguée, ou surprise.
- Quelques-unes, seigneur, mais il ne m'appartient pas de juger ce qui se passe ici.
- Il n'est pas question de jugement ici, juste de faculté d'observation. Me permettriez-vous de tester la vôtre ?
- Je vous en prie, seigneur.
- Et ne craignez rien, vous pouvez parler sans crainte. Quels que soient la question ou le sujet que j'évoquerai.

Il la jauge à nouveau du regard.
Cette autorisation de s'exprimer librement éveille instantanément sa méfiance mais elle dissimule ce sentiment en gardant les yeux baissés. Cela n'a pas cours dans le Clan du Scorpion... Que peut-il bien lui vouloir ?

- Je vous obéirai, seigneur.
- Comment se passent les négociations avec le clan du Crabe ?

La question lui fait fugacement hausser un sourcil. Les négociations avec le Crabe ? Mais que viennent-elles faire dans la conversation ? Elle le considère un instant en silence, pesant le pour et le contre. Mais c'est le daimyo de son Clan, elle ne peut lui mentir ou biaiser.

- Shosuro Hyobu ne montre pas assez de souplesse dans ces pourparlers.
- Comment cela ?
- Elle ne... voit pas à long terme. Le Clan du Crabe est un client qu'il convient de choyer car il représente une part non négligeable de son chiffre d'affaires.
- Hmm. Vous êtes originaire de Ryoko Owari, je crois ?
- J'y ai grandi, seigneur.
- Bien. Vous êtes, je le suppose, au courant du mariage de Doji Shizue et de Shosuro Katsumoto. Savez-vous également qu'il a été arrangé par Shosuro Hyobu ?
- Ce n'est pas exact, seigneur. Shosuro Katsumoto a exprimé le désir d'épouser Doji Shizue et s'est ouvert de ce projet au gouverneur, elle s'est contentée de prendre la main sur les négociations sans consulter le père du prétendant. Ni le daimyo de la famille Shosuro.
- En effet, elle s'en est directement entretenue avec Doji Satsume. Ce qui m'amène à la question que voici : Y a-t-il, selon vous, un objectif caché à la manoeuvre ? En d'autres termes, en faisant épouser un Shosuro à sa nièce, le gouverneur Hyobu tente-t-elle de placer un pion à elle auprès du Champion d'Emeraude ?
- Non.
- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?
- Je sais ce qui s'est passé mais je ne souhaite pas en parler.

Shoju est surpris de cette réticence affichée, mais n’en laisse rien paraître.

- Quelles alliances présenteraient un intérêt marqué pour le gouverneur Hyobu, à votre avis ?
- Celle de son fils avec le Clan du Lion est très importante à ses yeux. Elle ne tolérera aucune tentative pour faire échouer cette union.En dehors de ça, elle a fait parvenir des courriers à un certain nombre de personnalités et je sais qu'ils ont rencontré son fils durant la cour d'hiver.
- Ah oui ? Qui donc ?

Tsukiko lui en dresse la liste, aussi complète que possible. Elle se remémore les gens que Jocho a rencontrés au début de la cour d'hiver, ceux auxquels il a remis les lettres soigneusement cachetées et portant l'écriture serrée du gouverneur. Les lettres qui se trouvaient dans le coffre en bois marqueté près de son écritoire, celui auquel elle n'était pas censée s'intéresser.
Shoju a un temps d'arrêt. Là, c'est plus que du potentiel. Il ne fait pourtant aucun commentaire mais enchaîne sur le dernier sujet qu'il a en tête.

- Vous êtes au courant de ce qui est arrivé à Doji Hoturi. Vous avez été interrogée lors de l'enquête menée par Doji Satsume. Que s'est-il vraiment passé ?
- Il a fait des avances grossières et déplacées à la mauvaise personne et l'amant en titre de celle-ci a fait en sorte de le lui faire payer
- Cette mauvaise personne étant vous.
- Oui, seigneur.
- Avez-vous une part de responsabilité directe dans ce qui est arrivé ?
- Oui, seigneur.
- De quelle façon ?
- Je n'ai pas apprécié la grossièreté de cet individu et j'ai fait ce qu'il fallait pour aiguillonner la colère de cet amant contre lui. Un homme ne me touche pas sans ma permission. Il ne s'arroge pas le droit de m'embrasser sans ma permission. Qu'il soit le daimyo de la famille Doji ou pas.
- Vous êtes une actrice. Pourquoi avez-vous fait cela ?

C'est un daimyo. Et vous êtes une hinin, traduit immédiatement Tsukiko.

- Vous allez me trouver très présomptueuse mais... mais vous m'avez demandé de parler librement alors je vous obéis.

Elle se redresse fièrement et le regarde un bref instant bien en face avant de baisser les yeux.

- Parce qu'il n'avait pas le droit de se comporter comme le dernier des porcs avec moi. Je vaux mieux que ça, mieux que toutes celles qu'il a l'habitude de fréquenter, courtisanes ou prostituées. Personne n'a le droit de me toucher si je ne l'ai pas désiré.

Sous son masque, le daimyo a un bref sourire. Cette jeune fille lui plait de plus en plus.

- Je comprends.
- Je ne sais pas qui apprécie cet homme mais je ne me compte pas parmi ses admiratrices. D'ailleurs, toute femme qui a une once de respect pour elle-même devrait éviter cet homme. Je l'ai vu à l'oeuvre, il est... malsain...Et dangereux.
- Oui, il y a quelque chose de foncièrement déplaisant chez cet homme. Quoi qu'il vous ait fait, il n'a pas volé ce qui lui est arrivé.

Shoju la regarde presque avec émotion, cette jeune femme déterminée et fière qui a réussi au moins en partie ce dont il rêve depuis des années : humilier publiquement Doji Hoturi. La deuxième partie de son plan n'a pas pu être mise en branle ; l’assassin n’a pas eu l’opportunité d’agir, avec toutes ces perturbations et le renforcement de la sécurité. Mais rien que l'injure énorme faite à ce cancrelat gluant, et la honte inimaginable qu'il a subie, en attendant une solution plus définitive, le réjouit chaque matin.

- Merci de vos réponses, Ohan. Elles me satisfont pleinement. Quel est votre véritable nom ?
- Tsukiko. Shosuro Tsukiko.
- Tsukiko-san, voulez-vous prendre un rôle plus actif pour le clan ?
- Avec grand plaisir, seigneur. En quoi puis-je vous être utile ?
- Je voudrais vous proposer d'être mes yeux et mes oreilles. Vous garderez votre couverture actuelle, mais vous me rapporterez directement. A l'heure actuelle, je ne vous en demanderai pas plus, vu votre état. Ultérieurement, je pourrais vous confier des missions ponctuelles. De qui est l'enfant ?
- Je préférerais ne pas vous révéler ce détail, seigneur.
- Ce n'est pas exactement un détail. Mais à votre gré. Cette mission sera, aussi, une opportunité de mieux nous connaître.

Cette dernière phrase la surprend. Pas pour ce qu'il dit, non... mais pour ce qu'il ne dit pas. Elle ne sent aucun désir, aucun double sens dans ces quelques mots. Pourquoi un homme comme lui, sans doute le plus puissant de l'empire, voudrait-il connaître une femme comme elle ? Elle n'est qu'un des rouages parmi les plus insignifiants du Clan...

- Mieux nous connaître, seigneur ?

Shoju sent sa perplexité. Mais il est trop tôt pour le lui dire, même si à présent, il en est sûr : Le fantôme n'avait pas menti, la belle jeune femme qui se tient devant lui est bien sa fille, et si elle ne l'est pas, elle est digne de l'être, par le caractère et les capacités. Mais la confiance et la loyauté se construisent dans le temps. Aussi il se contente de sourire sous son masque.

- Vous en étiez à :
"Aux iles du rivage
Qui ne gardent fût-ce la trace
De ce qui fut jadis
De la vague insouciante
Bien rares sont les visites", je crois ?
- En effet. Voudriez-vous me donner la réplique, seigneur ?
- Je crains que mes devoirs ne m'appellent. Mais poursuivez, je vous prie.

Il la salue d'une inclinaison de la tête et s'éloigne d'un pas tranquille.Tsukiko s'incline devant lui avec une déférence un peu plus marquée qu'à son arrivée, puis lui sourit et le regarde s'éloigner en silence. Etrangement, elle apprécie la présence de cet homme, son daimyo. Pas parce que c'est son daimyo, non. Mais parce que c'est quelqu'un de cultivé, de raffiné, de subtil. Et aussi parce que... elle a une intuition fugace quand elle lui parle... Elle serait incapable de dire ce que c'est mais elle est là. Et son intuition ne la trompe jamais.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 22 déc. 2014, 11:28

- Il y a des fois où, malheureusement, on ne peut rien faire, où il faut se résigner à vivre avec l’humiliation et la honte, pour le bien du clan.
- Père, ces mots ne vous ressemblent pas. Quelqu’un vous a-t-il fait du tort ?
- Oui, Dairu, quelqu’un m’a fait un très grand tort. Mais hélas pour le moment il est intouchable.
- De qui s’agit-il ?

Le ton du jeune garçon – onze, douze ans peut-être - est concentré, intense. Shoju le fixe sans mot dire. Il a bien grandi.

- Que sais-tu du clan de la Grue, Dairu ?
- Ce sont surtout des courtisans, ils sont influents et très proches de l’Empereur. Ils peuvent perdre sur le champ de bataille et gagner à la cour.
- Tout à fait, Dairu. Au contraire de nous, leur priorité n’est pas l’Empire, mais leur propre rayonnement et leur pouvoir politique.
- Père, si l’un d’eux vous a insulté, quand j’aurais passé mon gempukku, je le provoquerai en duel et je le tuerai.
- Non, Dairu. Celui qui nous a fait tant de tort est un excellent duelliste. Je ne veux pas te perdre de cette façon.
- Père, vous avez raison, un duel est stupide, quand notre clan a tant de moyens à sa disposition. Dites-moi son nom et je tuerai votre ennemi.
- Ta loyauté t’honore, Dairu. Tu es un digne représentant du clan du Scorpion. Mais tu n’es pas encore prêt.

Le regard de ce dernier brûle de ferveur filiale.

- Père, je ne suis plus un enfant. Dans deux ans, je serai un homme. Ne pouvez-vous me faire confiance ? Je n’en parlerai à personne, vous le savez bien. N’est-ce pas vous qui m’avez dit à quel point il est important de connaître ses ennemis ? Dites-moi son nom. J’attendrai et je me préparerai.

L’expression de Shoju s’adoucit sous le mempo grimaçant.

- Très bien, Dairu. Tu as raison, tu es en âge de garder un secret. Prépare-toi. Prépare-toi à nous venger. Et quand le temps sera venu, quand je t’en donnerai le signal, tu frapperas.

Il lui fait signe de s’approcher, lui chuchote le nom de son ennemi. Puis il esquisse une bénédiction au-dessus de la tête de celui qui a quelques traits de son épouse et aucun des siens.

- Va, maintenant.

Le daimyo du clan du Scorpion ferme les yeux, alors que s’éloigne le fils de l’autre. Il a presque un peu de peine.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 23 déc. 2014, 08:05

Epilogue

L’étalon trottait à bonne allure sur la route qui menait Ikoma Ryuji, barde émérite de la famille éponyme, jusque chez lui. La fête d’anniversaire de mariage de ses parents était une tradition profondément ancrée et aucun des nombreux enfants du couple ne se serait avisé de la manquer, sous quelque prétexte que ce soit. Le quatrième fils ne faisait pas exception à la règle, et il lui avait maintes fois fallu ruser et corrompre pour honorer ce rendez-vous familial aussi souvent qu’il lui était possible.
Mais cette année, il ne venait pas de très loin. Shiro Matsu n’était qu’à quelques jours de là, et il y résidait pratiquement en permanence. Quelle étrange ironie pour un homme qui se serait, il n’y a pas si longtemps que ça, fait couper le bras droit plutôt que de rester au même endroit plus de deux mois. A présent, il était l’amant de la samurai-ko la plus farouche et la plus redoutée de tout l’empire et il n’échangerait sa place pour rien au monde. Il était aussi le défenseur de la plus jolie flûtiste qu’il lui ait été donné de voir. Il était amoureux de deux femmes absolument sublimes, et l’une d’elles attendait un enfant de lui.

Un sourire béat étira ses lèvres charnues quand il y pensa. Trois mois déjà qu’elle lui avait annoncé la nouvelle, trois mois qu’il était sur un petit nuage. Il n’aurait jamais pensé que la perspective d’avoir un enfant le mettrait dans un tel état d’excitation, de fébrilité et de peur mêlées. Il allait être papa. Que du bonheur. Azufel tourna un instant la tête vers lui, un peu intrigué par la joie que son maître ressentait, mais les humains étaient bizarres et celui-là bien plus encore que les autres. Inutile de se poser trop de questions.
Il fallait l’annoncer à sa famille, bien entendu. Il ignorait comment ils allaient le prendre, mais peu importe. Ikoma Ryuji ne partirait plus par monts et par vaux pendant des mois sans donner de nouvelle à personne. L’un des omoidasu les plus célèbres de tout l’empire ne hanterait plus autant les cours, ni ne briserait aussi souvent les cœurs. Il avait enfin trouvé une raison de s’assagir, une raison qui serait bientôt là et à qui il donnerait tout l’amour du monde, une raison d’environ cinquante centimètres et trois kilos, rose et babillante. Une fille. Sa fille.

Il arriva finalement bon dernier dans la cour de la maison de son père, alors que ses frères et sœurs accueillaient la petite dernière Kaede et son époux Nobu, qui attendaient eux aussi une naissance. Le barde et sa monture leur volèrent la vedette auprès des enfants, qui se précipitèrent vers eux en criant « Ojisan ! », de toute la puissance de leurs petites voix suraiguës. Le grand samurai du clan du Lion sauta à bas de sa selle en riant, ouvrit tout grand ses bras et se fit submerger par le nombre, plaquer au sol et piétiner d’importance, mais il n’en avait cure. Il adorait ces moments-là, quand il rentrait d’une longue route et que ses neveux étaient là, qu’ils l’envahissaient et l’accaparaient, qu’ils exigeaient des histoires, des cadeaux, des câlins. A la consternation générale, mais pas inhabituelle, on le vit être englouti sous des bras, des jambes, des têtes, et ce dans la plus grande confusion, tandis que son cheval s’écartait d’un air suprêmement dédaigneux de la meute qui s’était abattu sur son cavalier.
Lorsque, enfin, les enfants consentirent à le laisser se relever, il était aussi débraillé, échevelé et essoufflé qu’eux. Il leur intima le silence d’un geste emphatique, passa deux mains nerveuses dans ses cheveux et les considéra tous en plissant les yeux.
- Non mais, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Je ne peux même plus descendre de cheval sans être attaqué par une bande de gobelins déchaînés ?
- Oncle Ryuji ! Oncle Ryuji ! Oncle Ryuji ! Une histoire ! Raconte-nous une histoire !
- Il suffit ! Il n’est pas l’heure encore de raconter des histoires, bande de chenapans ! Je vous verrai plus tard.

La volée de moineaux se dispersa et l’homme secoua ses vêtements froissés d’un air innocent et remit de l’ordre dans sa tenue, sans prêter attention aux regards désapprobateurs de son père et de ses frères, et à ceux franchement amusés de ses grands-parents, de sa mère et de ses sœurs. Un sourire irrésistible se dessina sur ses lèvres quand il se tourna vers eux, et il s’approcha du groupe avec la désinvolture qui le caractérisait.
- Grand-père… Grand-mère… Père… Mère…
- Bonsoir, mon petit, dit Toshiko en s’approchant de sa haute et large silhouette. Je suis heureuse de te voir cette année encore.
- Moi aussi, grand-mère, répondit-il en la serrant dans ses bras. Avez-vous fait bon voyage ?
- Excellent, Ryuji kun. Ton grand-père était un peu grognon parce qu’il trouvait que le palanquin se traînait sur la route, mais à part ça, tout était parfait.
- Vous m’en voyez ravi.
- Toshiko chan ! Comment pouvez-vous dire que j’étais grognon ? Moi qui suis toujours d’humeur égale ! Je n’étais PAS grognon.
- Si vous le dites, mon ami… Bien, et si nous rentrions ?

Ryuji embrassa sa mère tendrement et salua son père de façon un peu plus formelle, Masahito n’était guère du genre à apprécier les effusions. Il embrassa également ses sœurs, donna une accolade affectueuse à ses frères, salua les maris et les épouses des uns et des autres. Ça faisait du monde, tout ça, et encore ils n’étaient pas tous mariés…
La famille au grand complet investit la maison, les enfants envahirent les pièces et jouèrent jusqu’à l’heure du dîner, tandis que les adultes devisaient dans la grande salle à manger en prenant du thé et du saké. Kaneko remarqua l’air absent de son fils, la joie si étrange qui semblait l’habiter, les efforts qu’il faisait pour suivre les conversations. Cela ne lui ressemblait pas tellement, et elle se demanda ce qui pouvait bien le distraire à ce point. Il remarqua les coups d’œil curieux que sa mère lui lança, la rassura d’un sourire, s’obligea à se joindre aux discussions, mais son esprit vagabondait toujours auprès de cette petite fille qui allait naître au printemps et qui s’appellerait Shiren.

On envoya les enfants au lit, les parents passèrent à table, les conversations allèrent bon train jusqu’à ce qu’on demande à Ryuji ce qu’il y avait de neuf depuis la dernière fois qu’on l’avait vu.
- Ma foi, j’ai de bonnes nouvelles ! Je vais être nommé sensei dans mon ryu, et je reviens m’installer par ici ! Le poste est intéressant, les horaires peu contraignants.
La nouvelle étonna l’assemblée. Personne n’aurait jamais crû qu’une telle chose soit possible, et chacun se regarda, dubitatif. Toshiko se tourna vers Ryuji et lui demanda :
- Pourquoi donc as-tu accepté ces fonctions, mon petit ? Cela ne te ressemble guère d’accepter de rester entre les quatre mêmes murs d’une école.
- Ah, mais j’ai une excellente raison pour ça ! Je vais devenir papa.
La nouvelle figea de stupeur toute la famille, et quinze paires d’yeux le scrutèrent pour déterminer s’il s’agissait d’une de ces plaisanteries dont il avait le secret. Kaede et Nobu se regardèrent, curieux de la suite. Ikoma Toshiko ne se démonta cependant pas et enchaîna :
- Mais voilà une magnifique nouvelle, mon petit ! Et quand donc nous présenteras-tu celle qui a réussi là où des centaines d’autres ont échoué ?
- Pas la peine, grand-mère, vous la connaissez tous.
- Ah bon ? Mais de qui s’agit-il donc ?
Ryuji avala le sushi qu’il venait de gober et retint un sourire en lâchant négligemment :
- Matsu Tsuko.
Le bruit mat des baguettes de son frère aîné Ujiaki, qui lui avaient échappé et tombèrent sur la table, résonna dans le silence total qui régna soudain dans la salle.

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Re: (Nouvelle - ADULTES) Cour d'hiver à Kyuden Bayushi

Message par matsu aiko » 30 déc. 2014, 14:20

Bon, l'histoire est finie, aux modifs ultérieures près...Vos commentaires sont les bienvenus :jap:
La suite s'appelle les Noces, et elle est disponible sur simple demande en m'envoyant un MP.
Mais voici déjà un petit bonus. Ce texte n'apparait pas tel quel dans les Noces, mais il aurait pu y être.

******

Deux jours plus tard, la magistrate sortait de l’Hôtel de Ville, quand un groupe de cinq gardes se dirigea dans sa direction. Le lieutenant à leur tête l’interpella.
- Yogo Osako-sama, veuillez nous suivre, je vous prie.

Interloquée mais peu inquiète, elle le toisa du regard, et lui demanda, avec toute l’assurance hautaine et intimidante que lui donnaient des années d’expérience à prononcer des sentences :
- De quoi s’agit-il, lieutenant ?
- Veuillez simplement nous suivre, Osako-sama, répéta le lieutenant avec une politesse implacable. Les deux yojimbo échangèrent un regard.
Visiblement, le lieutenant avait des ordres. Osako fit signe à ses yojimbo de l’accompagner, et obtempéra avec un peu d’agacement. Une fois arrivée, elle apprendrait certainement de quoi il retournait.

Ils l’encadrèrent et l’amenèrent jusqu’à l’entrée d’un bâtiment bas attenant au Palais de Justice, un peu à l’écart, qui servait habituellement à « préparer » les criminels destinés à l’exposition publique. Le lieutenant s’arrêta avec sa petite troupe, et s’inclina. « On vous attend à l’intérieur, Osako-sama ». Elle fit signe aux deux yojimbo de l’attendre à l’entrée.

Alors que ses yeux s’accoutumaient progressivement à l’obscurité, elle vit que dans le bâtiment attendaient une poignée de samouraï Bayushi, d’autres gardes Tonnerre, et un magistrat Bayushi, tout habillé d’écarlate, avec un masque doré représentant un hibou. Elle le connaissait vaguement pour l’avoir vu à la cour, et se rappela qu’il appartenait à l’entourage du daimyo.

En voyant toute cette assemblée, pour la première fois un frisson d’appréhension la parcourut.
- Vous êtes bien la dénommée Yogo Osako ? lui demanda le magistrat Bayushi d’une voix glaciale.
- Hai, Bayushi-sama.
- Vous êtes accusée de haute trahison envers le clan pour divulgation d’informations secrètes à l’ennemi. Avez-vous quelque chose à dire ?

Osako broncha intérieurement devant l’accusation. Ce n’était pas possible, elle n’avait pas envoyé le deuxième courrier.
- Je pense qu’il doit y avoir erreur, Bayushi-sama. Je suis une fidèle servante du clan du Scorpion.
- Une marieuse Miya est arrivée hier soir au Palais de Shosuro Hyobu, lui dit le magistrat, implacable. Les gardes se rapprochèrent.

Les pensées tournoyaient dans sa tête, alors que l’affolement commençait à la gagner. Ce n’était pas vrai, ce n’était pas possible. Quelque chose avait mal tourné, son contact à la cour avait dû être épié, ou on l’avait fait parler, ou il l’avait trahie…
- … par respect pour votre statut de magistrat, le châtiment sera donc infligé en privé, ici même, en présence de cette assemblée. Quand il a été informé de vos crimes, votre père, qui est un loyal serviteur du clan, s’est proposé pour vous faire subir le châtiment suprême au bosquet des traîtres. Mais malheureusement nous n’avons pas ce loisir, sourit sans humour le magistrat Bayushi.Aussi au regard de vos crimes je vous condamne au supplice du pal. La sentence est immédiatement applicable.

De derrière les gardes, un homme encapuchonné s’avança, qu’elle reconnut pour l’avoir vu souvent à l’œuvre : un bourreau du Palais. Elle se mit alors à se débattre, mais les gardes la maintenaient fermement.
Elle vit aussi le long pieu pointu et la chaîne accrochée à la poutre faîtière, qui lui avaient précédemment échappé dans l’obscurité.
Elle se mit à hurler.

- Quel effet ça fait, Yogo Osako-sama ?
La magistrate ouvrit de grands yeux. Cette voix...
Le murmure de la soie claqua dans le soudain silence qui s'était fait dans le bâtiment. La silhouette déliée de la courtisane, toute en courbes soulignées d'écarlate, apparut dans son champ de vision.
Osako entrouvrit la bouche comme un poisson hors de l'eau.

Shosuro Tsukiko posa son étrange regard turquoise sur Yogo Osako et s'avança lentement. Elle tenait par la main un garçonnet d'à peine cinq ans, qui posait des yeux curieux et un peu inquiets, clairs comme les siens, sur l'assemblée.
Il avait les yeux de la courtisane mais ses traits... Elle n'eut aucun mal à y voir sa ressemblance avec le capitaine de la Garde Tonnerre.
- Alors, quel effet ça fait, Yogo Osako-sama ?

La magistrate hoqueta, incapable de prononcer le moindre mot.
- Un Shosuro paie toujours ses dettes. Vous auriez dû le savoir en travaillant ici depuis tant d'années.

Tsukiko fit un pas de côté et amena doucement l'enfant à côté d'elle.
- Je vous présente mon fils, Akira.

Le choc fit place à un éclair de haine à l'état pur.
- Vous pensiez vraiment pouvoir me faire tuer aussi facilement sur les quais, il y a quelques années de cela ?

Si des regards pouvaient tuer, Tsukiko serait morte une paire de fois à ce moment-là. Mais elle se contenta de sourire sans la quitter des yeux.
- Regarde cette femme, Akira. Elle s'appelle Yogo Osako. Elle a voulu me faire assassiner quand elle a compris que rien ne pourrait nous séparer, ton père et moi. Elle n'a pas fait ça elle-même, bien sûr. Elle n'a pas autant de courage alors elle a engagé quatre rônin. J'en ai tué deux, estropié un et le dernier a été pris par les soldats. Il est mort avec son complice sous la torture, ton père s'est assuré que ce soit long et douloureux.
Aujourd'hui, je lui rends la monnaie de sa pièce parce qu'elle a fait une erreur. Elle a pensé qu'elle pourrait donner des informations à un clan étranger et que cela lui permettrait d'avoir ton père pour elle seule. Une petite machination de femme jalouse et envieuse, qui n'a pas su se contenter de ce qu'elle avait.
Pensez-vous vraiment, Osako-sama, que j'ignorais l'accord tacite avec cette Lionne stupide ?
Regarde cette femme, mon fils, et retient une chose : un Shosuro paie toujours ses dettes, et peu importe le temps qui s'est écoulé.
- Vous paierez aussi, Shosuro-san, siffla Osako. Ne croyez pas que vous allez vous en tirez à ...
- Silence ! aboya le magistrat Bayushi.
- Je ne paierai rien du tout, je ne suis en dette avec personne.

Tsukiko fit un signe et une servante sortit à son tour de derrière le pilier. Dans ses bras, un petit garçon d'environ un an qu'Osako identifia sans peine comme étant le second fils de Jocho.
La courtisane se baissa et caressa la joue du garçonnet, qui lui sourit.
- Rentre à la maison maintenant, je ne serai pas longue.

La servante le prit par la main et ressortit, escortée par quatre gardes Tonnerre. Osako se tut, pétrifiée par une douleur si intense qu'elle lui coupait le souffle. Voir ces enfants, ses enfants...
- A vrai dire, je me moquais éperdument de savoir qu'il couchait avec vous. Je me moque d'ailleurs aussi de savoir avec qui il couche... Il ne changera pas et je n'ai pas l'intention de le pousser à changer, pas plus que je ne le veux pour moi toute seule.
Pourtant, vous n'avez pas su vous contenter de ce que vous aviez et vous avez fait la seule chose qu'il était impossible de pardonner. Vous avez trahi le Clan dans votre propre intérêt. J'en ai tiré parti. Et aujourd'hui, je tiens ma revanche. Vous ne m'en voudrez pas, j'espère...

Trop, c'en était trop. Tout le venin accumulé de Yogo Osako se déversa soudain en un torrent d'injures. Elle vomit cette rivale exécrée, en des termes qui auraient fait rougir le pire soudard du clan du Crabe.
- Silence ! vociféra à nouveau le magistrat Bayushi.

Tsukiko sourit en regardant la magistrate. Un sourire satisfait, ironique, hautement sarcastique. Très semblable à celui de Jocho. Elle se pencha à son oreille et murmura :
- Jamais vous n'auriez pu l'avoir. Il ne vous aime pas. Moi si...

Osako lui cracha dessus.
La courtisane se mit à rire en évitant l'expression de sa fureur, puis se recula et vint se placer à quelques mètres, près du magistrat de la famille Bayushi.
- Préparez la condamnée, ordonna celui-ci.

Les gardes s'avancèrent. L'expression de la magistrate passa de la fureur à la panique.
- Non...

Sans tenir compte de ses velléités de résistance, deux d'entre eux la maitrisèrent, alors qu'un troisième découpait au tanto ses vêtements, tranchant ses luxueux atours. La jeune femme se débattit sauvagement, mais sa résistance était vaine. Tout du long, son regard furieux resta fixé sur Tsukiko.
Et celle-ci ne cessa pas de sourire. Elle assisterait jusqu'au bout à l'agonie de sa rivale. Un Shosuro paie toujours ses dettes. Quelles qu'elles soient.

Une lourde chaine fut fixée autour des poignets minces de la jeune femme, alors que les gardes la débarrassaient de ses derniers vêtements, la laissant entièrement nue, avant de se reculer.
Son corps enveloppé de ses longs cheveux noirs était mince et harmonieux. Sa figure était déformée par la peur et la haine.
D'une secousse, la chaine tendit ses bras vers le haut.
- Avez-vous une dernière parole à prononcer, Osako-san ? demanda formellement le magistrat Bayushi.

Le regard d'Osako n'avait pas quitté sa rivale.
- Que Seigneur Lune te maudisse, que tes entrailles pourrissent, que tes enfants périssent, que chacun de tes jours soit une agonie ...

Le magistrat fit un geste brusque. La chaine se tendit, hissant la jeune femme au-dessus du sol. Puis la tira, plus haut, toujours plus haut. Au-dessus du pal.
Tsukiko regarda le spectacle avec intérêt. Aujourd'hui, Yogo Osako payait la note, avec les intérêts.
- Détendez-vous, magistrate. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, après tout.

La fureur et l'affolement se disputaient sur la figure de cette dernière. Tout son poids pesait sur ses bras en extension, alors que la chaîne baissait, centimètre par centimètre. Mais ses efforts ne faisaient que la rapprocher de l'instrument du supplice. Au moment où ses cuisses touchèrent le métal, elle cria.

Le magistrat secoua la tête avec impatience. La condamnée ne montrait vraiment aucun respect pour l'application de la justice du clan. Très décevant de la part de quelqu'un qui avait exercé de si hautes fonctions. Et qui avait appliqué la justice avec tant de zèle selon elle.
- Tenez-lui les jambes, ordonna-t-il.

Deux gardes s'avancèrent et s'emparèrent des chevilles de la jeune femme. Elle se débattit de toutes ses forces, mais elle se retrouva bientôt écartelée, les jambes largement écartées juste au-dessus du pieu.
Puis la chaine se relâcha brutalement. Osako poussa un cri de bête.
Le magistrat eut un soupir excédé, et se leva, laissant aux gardes le soin de la surveillance. Le supplice pouvait durer un bon moment, selon la résistance du condamné. Il reviendrait plus tard, pour constater que la condamnation avait été bien appliquée jusqu’à ce que mort s’ensuive. Avec un bref signe de tête à Tsukiko, il sortit.
La courtisane le salua d'un sourire gracieux mais ne bougea pas de là où elle se tenait.
Jusqu'au bout. Elle resterait jusqu'au bout pour ne jamais oublier. Comme le papillon butinant le lotus qu'elle avait fait tatouer sur sa peau.

Elle vit toutes les contractions, toutes les douloureuses crispations, tous les mouvements qui ne faisaient qu'enfoncer un peu plus loin le pieu fatal, elle entendit chacun de ses cris, de ses gémissements, de ses hurlements, de ses hoquets, elle devina la douleur inimaginable endurée par la condamnée, ne perdit pas une miette de son agonie, jusqu'à ce que, comme un papillon sur une aiguille, le corps pantelant de la magistrate ait achevé ses derniers soubresauts, et gise enfin immobile, le sang et la sanie dégoulinants à la verticale le long du pal.
Voilà ce qu'il en coûtait quand on trahissait le Clan. Cette leçon était imprimée au fer rouge dans l'esprit de tous ceux qui avaient supporté jusqu'au bout le supplice de Yogo Osako. Quels que soient sa position, sa puissance, son rang.
Voilà ce qu'était venue voir la fille de Bayushi Shoju.
La justice de son Clan.
Celle de son père.
Elle n'avait pris aucun plaisir à voir Osako endurer cela. D'ailleurs, elle ne l'avait pas souhaité à sa pire ennemie.
Mais elle avait vu son application, dans sa plus terrible acceptation.

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