[SPOILER & ADULTES] [Nouvelle] Le Pari

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Kakita Kyoko
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[SPOILER & ADULTES] [Nouvelle] Le Pari

Message par Kakita Kyoko » 02 nov. 2007, 16:43

Voici un vieux texte sans prétention, qui présente Hida Yakamo sous un autre jour. J'avoue avoir un faible pour ce personnage, et je souhaitais le montrer dans une situation différente.
J'espère que les puristes ne m'en voudront pas.

Cette nouvelle n'est pas spécialement hot, mais la fin parle d'elle-même. Ayant eu connaissance de la tradition, j'avertis le lecteur du caractère explicite du dernier post.
A bon entendeur... Have fun !

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 02 nov. 2007, 16:43

La silhouette de la dame Akodo se glisse furtivement dans le petit jardin derrière la résidence. Elle vient de laisser son mari, qui dort du sommeil du juste après avoir accompli le devoir conjugal. Pour lui, ce n’en est pas un mais pour elle, l’expression prend tout son sens. Non pas que ce soit un mauvais homme. Simplement, il n’a rien en commun avec elle. Heureusement, elle n’en est pas encore au stade où sa seule vue lui donnera la nausée.
« Curieux, pense-t-elle en marchant silencieusement les pieds nus dans l’herbe, je commence à peine à comprendre ce que pouvait ressentir ma mère. Mais à la différence d’elle, je ne ferai appel à personne pour me débarrasser de mon époux. Je lui dois au moins ce respect-là. ».
L’atmosphère du lieu lui apporte un peu de la sérénité qui lui fait cruellement défaut en ce moment. Devoir côtoyer chaque jour des gens bornés et sans ambition personnelle lui est pénible, même si au demeurant certains de ces imbéciles sont sympathiques. Elle entend soudain une mélodie qu’elle connaît bien au-delà des murs de sa demeure. Et tandis que les souvenirs affluent dans son esprit, elle sent les larmes lui monter irrésistiblement aux yeux…


… La douceur d’un soir de la fin du printemps à Ryoko Owari Toshi. La résidence du gouverneur de la ville, Shosuro Hyobu.

Cinq jeunes gens devisent amicalement, assis près d’un grand mûrier en fleurs. La fête bat son plein et la foule des invités se presse autour des tables disposées harmonieusement dans la grande salle de réception ouverte sur le jardin. Des groupes se sont spontanément formés parmi des gens qui d’habitude ne se fréquentent guère, et l’on peut deviner dans le ton détendu de certains d’entre eux qu’ils ont décidé ce soir de « faire relâche », et de ne pas tenter de tirer un quelconque avantage de leurs conversations.

Il y a là Shosuro Jocho, le fils du gouverneur et capitaine de la Garde Tonnerre, et Kimi sa jeune sœur ; Yogo Osako, magistrat au service de Hyobu ; Bayushi Otado, fils du représentant de la famille Bayushi dans la cité ; et une toute nouvelle promue du Dojo du Mensonge, Shosuro Tsukiko, qui se demande depuis un bon moment pourquoi ces gens l’ont conviée à leur table.
Elle n’aime pas Jocho, car elle le trouve gratuitement méchant, et sa sœur Kimi est une énigme – donc quelqu’un dont il faut se méfier. Elle ne connaît pas assez Osako pour avoir un quelconque sentiment à son égard, mais déteste le vulgaire Otado à la réputation désastreuse, dont les regards appuyés glissent trop souvent sur elle. Elle surprend ce genre d’œillade depuis déjà deux ans, depuis que, comme par magie, son corps et son visage se sont mis à changer.

Avant, ce n’était qu’un vilain petit canard, en butte aux moqueries de la plupart des élèves courtisans. Cela ne la dérangeait pas outre mesure : elle avait accompli ce que la plupart d’entre eux ne feraient jamais que par procuration. En général, il suffisait qu’elle regarde le railleur avec dans les yeux l’expression qui avait fait reculer son sensei et elle était tranquille jusqu’à ce qu’il reprenne courage. C’était une sorte de jeu : à celui qui soutiendrait le plus longtemps ses étranges prunelles claires, vertes et bleues comme la mer.
A présent, sa beauté est à couper le souffle mais elle a parfois du mal à se reconnaître. Les courbes généreuses et harmonieuses ont habillé son petit corps dégingandé de gamine éternellement nubile. Les genoux cagneux ont laissé la place à de longues jambes fuselées, ses doigts se sont allongés. Son visage à l’ovale délicat et aux traits purs ne ressemble plus à cette face toute ronde et disgracieuse qui faisait sa renommée dans tout le dojo. Le grain grossier de sa peau s’est affiné jusqu’à avoir la douceur d’un pétale de rose, son teint jaunâtre s’est éclairci jusqu’à devenir celui que toute courtisane rêve d’avoir sans user d’artifice. Un beau jour, comme dans le conte du clan de la Licorne que son père lui racontait souvent, le vilain petit canard est devenu un cygne. Tsukiko ressent cela comme une belle revanche sur les moqueurs mais elle cherche vainement dans ses traits ce qui pourrait être un héritage de son père. Et à son grand désespoir, le miroir ne lui renvoie qu’une image très ressemblante de sa mère, la personne qu’elle a le plus haïe et aimée à la fois, et à qui pourtant elle ressemble tant.
A sa grande satisfaction cependant, elle est bien plus attirante. Elle a ce petit quelque chose qui fait que les gens sont enclins à lui faire confiance. Son père lui disait toujours pour la consoler que Benten lui avait souri pendant son sommeil, et que c’était pour cette raison que sa beauté ne se voyait pas. En y repensant, c’était une des plus mauvaises excuses qu’elle ait jamais entendu, mais c’était à l’époque celle qui lui mettait le plus de baume au cœur.

Ce soir, elle est avec ces gens du clan du Scorpion qui ne lui ressemblent pas, mais à qui elle se sent liée par une indéfectible loyauté, peut-être parce qu’un jour, l’un d’entre eux lui a donné sa chance. Peu importe qu’elle les apprécie ou non, ainsi est le clan.

« Vous semblez pensive, Tsukiko-san. Quelque chose vous chagrine ?

La voix de Jocho la tire brusquement de sa rêverie. Sa duplicité naturelle fait instantanément se peindre un délicieux sourire sur ses lèvres charnues, délicatement ourlées de rouge pour l’occasion.

- Pardonnez-moi, Shosuro sama. Je n’ai guère l’habitude de toute cette agitation et j’avoue que je suis un peu perdue.

Le timbre de la jeune femme s’est adouci à la perfection lorsqu’elle lui a parlé, et il n’a pu s’empêcher de frissonner sous la caresse de sa voix. Il lui adresse à son tour un sourire et reprend :

- Avez-vous entendu quelque chose des propos que nous venons d’échanger ?
- Il me semble que vous avez parlé d’un pari …
- En effet, ma chère. Souhaitez-vous y participer ?

Elle croise à cet instant son regard sombre et y perçoit une lueur de désir.

- Ma foi, cela dépend de l’objet de ce pari … et de l’enjeu.

Aucun d’entre eux n’ignorait sa très modeste extraction et sa condition d’orpheline.

- Rassurez-vous, nous ne souhaitons pas parier d’argent. Cela est tellement commun. Nous sommes accoutumés à des choses plus inhabituelles, voyez-vous.
- Dites-en plus, Shosuro-sama, et je verrai si je peux me le permettre.

Elle glisse entre ses longs cils ourlés de noir un regard innocent dans sa direction, note le léger plissement de paupière chez Osako.

- Hé bien, nous avons décidé de voir si nous étions capables de… nous attirer les bonnes grâces de certains des invités lors des grandes réjouissances qui seront organisées pour le premier sanglier. Cette année, de nombreuses personnalités d’autres clans ont été conviées à y participer et jusqu’à présent, aucune n’a refusé de venir. Nous avons donc convenu de la chose suivante : chacun d’entre nous se verra attribuer une cible par les autres et devra faire en sorte de nouer avec elle la relation la plus intime possible. Jusque là, rien de très difficile.
- Oui, sans doute … Quel en est donc le véritable enjeu ?
- Il faut que la rupture soit la plus humiliante –et la plus publique- possible.

Tsukiko trouve ce pari singulièrement stupide, mais ne souhaite pas offenser Jocho en lui avouant tout le bien qu’elle pense de ses petits jeux mesquins. Elle manifeste donc un léger intérêt à l’énoncé de sa phrase.

- Quel en sera le gage ?
- Il faudra donner au vainqueur une chose à laquelle on tient particulièrement.
- Oui … Ainsi, la défaite sera aussi humiliante pour le perdant que la rupture qu’il aurait dû faire subir à sa victime.
- Je n’aurais pas mieux dit, Tsukiko-san. Etes-vous des nôtres ?

Elle goûte furtivement la duplicité de cet homme. Il lui demande en public d’accepter de perdre la seule chose qui lui appartenait en propre, sa virginité, lui signifiant ainsi qu’elle n’a à ses yeux aucune espèce d’importance. Sa condition ne lui permettant pas de conclure un mariage avantageux, il lui est donc inutile de garder son précieux hymen. Et si elle dit oui, elle accepte par là même que les autres témoins aient barre sur elle. S’il ne s’était agi de sa personne, Tsukiko aurait apprécié la merveilleuse ironie.

La jeune femme baisse les yeux pour les relever l’instant d’après.
Puisque je ne suis rien…
L’extrême douceur de sa voix met Jocho au supplice. Son regard vient le caresser et laisser à l’endroit où il se pose l’impression d’une douloureuse brûlure, exacerbée par le désir qu’elle sait si bien attiser en lui. A cet instant précis, lorsque les prunelles claires plongent dans les siennes et qu’il y voit le reflet de son propre mépris, il regrette ce qu’il vient de faire.

- Qu’en termes délicats ces choses-là sont dites … Je ne saurai vous refuser cette petite faveur, Shosuro-sama. Et qui donc me désignerez-vous ?
- Hé bien, nous n’en sommes pas encore là, Tsukiko-san, répond-il trop rapidement. Il faut d’abord que tout le monde soit d’accord. Qu’en dites-vous ?
- Je suis partant, s’exclame Otado en affichant un grand sourire.
- Tout comme moi, enchaîne Kimi, visiblement enchantée de leur petit complot.
- J’en suis également, conclut Osako en inclinant la tête.
- Alors, puisque nous en sommes tous, voici la liste des invités qui ont accepté de venir. J’ai numéroté chacun d’entre eux. Choisissez un chiffre entre 1 et 22 et attribuez-le à votre voisin de droite. La fortune désignera seule l’objet de nos attentions respectives. Osako-san, à vous l’honneur. Qui voulez-vous pour moi ?
- Le n°17 !

Jocho ne put s’empêcher de rire en lisant le nom.

- Hé bien, cela risque d’être amusant. Doji Shizue !

Tsukiko eut une pensée compatissante pour la pauvre fille. Connaissant Jocho, elle n’avait aucune chance.

- Je vais donc fermer les yeux et pointer du doigt un invité pour notre cher Otado, poursuit le jeune homme en joignant le geste à la parole. Et c’est … Mirumoto Hitomi. Ah, vous risquez de rencontrer quelque résistance, Otado-san !
- C’est fort possible, mais je relève le défi.
- Bien ! Qui donc désignez-vous pour Kimi ?
- Le n°22, sans hésiter, répond Otado.
- Isawa Tomo ! Quel numéro pour notre jeune Tsukiko, ma sœur ?
- Le 3.
- Je vous souhaite bien du plaisir, commente-t-il en la regardant de biais. Hida Yakamo ! Un fort beau gabarit, celui-là. Mais une femme comme vous n’aura sans doute aucun mal à faire tomber dans ses rets un frustre tel que lui. Et pour Osako-san, qui allez-vous désigner ?
- Le n°14.
- Matsu Tsuko ?, dit-il en éclatant de rire. Décidément, c’est la série des défis ! Bonne chance, ma chère ! Vous en aurez bien besoin.

Les rires avaient fusé tout au long de l’attribution des cibles. Tsukiko a ri, comme les autres, même à l’énoncé de l’identité de sa victime et au commentaire de Jocho. Elle a croisé les doigts pour tomber sur quelqu’un avec qui elle aurait pu avoir une affinité, même lointaine. Mais le fils du daimyo du clan du Crabe… Il faut déjà trouver le courage de lui parler, alors le séduire relève de la plus grande gageure.

La soirée s’achève tandis que les invités quittaient la résidence au fur et à mesure. Tsukiko choisit avec soin le moment de prendre congé, prétextant gaiement qu’elle doit se préparer physiquement au défi qui l’attend en s’accoutumant à l’odeur de l’eau des crabes, avant de voir demain pour le goût. A son grand agacement, Jocho la raccompagne jusqu’à la porte et lui dit lorsqu’elle s’apprête à s’éloigner dans la rue :

- Tsukiko-san, je suis réellement désolé que le hasard vous ait désigné cet homme. Vous… vous méritez mieux, bien mieux, croyez-moi.
- Allons, Shosuro sama, ne vous faites pas de souci. Ce n’est qu’un jeu, après tout. Ce n’est pas comme si c’était important.

La pique avait été dite d’une voix on ne peut plus suave.

- Je vois en tout cas que vous prenez les choses avec philosophie. J’espère sincèrement que vous remporterez la mise.
- L’enjeu n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est de participer, n’est-ce pas ?
- Sans doute, répond-il distraitement.

Il sort dans la rue et ajoute, faisant quelques pas avec elle au moment où elle commence à s’éloigner :

- Pensez-vous que nous pourrons … passer une soirée ensemble une fois tout ceci terminé ?

La jeune femme s’arrête et se retourne, un peu plus brusquement qu’elle ne l’aurait voulu.

- Je ne pense pas, Shosuro sama. Je ne suis qu’une humble servante du clan du Scorpion, et ainsi que vous me l’avez fait remarquée, une personne telle que moi ne peut rien vous apporter de notable, n’est-ce pas ?

Tsukiko se ravise alors qu’elle part.

- Puis-je vous parler franchement, Shosuro-sama ?
- Oui, bien sûr, je vous dois bien ça.
- En effet, après toutes les couleuvres que j’ai avalées, vous me devez bien ça. Votre petit jeu d’enfant gâté est inepte. Si vous prenez du plaisir à coucher avec des femmes pour les humilier ensuite, libre à vous. Mais ne vous avisez pas d’adopter cette conduite avec moi. Je ne suis pas Doji Shizue. J’aurais pu tomber plus mal, vous savez. J’aurais pu tomber sur vous. Je connais ces gens, dont la position leur laisse penser qu’ils sont en droit de traiter leurs inférieurs comme s’il s’agissait de quantités négligeables. Avec Hida Yakamo, je sais au moins que le temps qu’il passera avec moi me sera entièrement consacré. Bonsoir, Shosuro sama. Passez une bonne fin de soirée avec vos… amis.

L’audace de la jeune femme le laisse muet de saisissement. Mais c’est de bonne guerre.

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 02 nov. 2007, 16:44

Déjà deux semaines depuis le dîner chez le gouverneur, et Tsukiko ne sait toujours pas comment elle va pouvoir approcher le fils du daimyo du clan du Crabe. Yakamo a dans nombre de cours de Rokugan une réputation détestable, et ce n’est un secret pour personne. Sa franchise a plus d’effet qu’un coup de son énorme tetsubo, et on fait souvent remarquer –en son absence- qu’il reste encore l’espoir que son jeune âge soit la cause de ses manières de rustre barbare, et parfois aviné.
Ce n’est pourtant pas faute de s’être renseignée : elle a consciencieusement épluché toutes les informations disponibles dans la bibliothèque de l’école, adroitement et discrètement questionné ceux qui avaient séjourné là-bas, lu plusieurs ouvrages consacrés à l’économie et aux artisans du clan, à l’Outremonde et aux tactiques employées pour démasquer les séides de Fu-Leng. Son père disait toujours que c’est en connaissant l’environnement dans lequel il évolue que l’on parvenait à connaître son ennemi. Elle a tenté d’appliquer ce théorème dans un contexte différent mais est bien obligée d’avouer son échec. Pour l’instant pas, l’ombre d’une ébauche de plan, et les réjouissances commencent dans dix jours.

Un autre problème s’est posé à elle : elle n’a rien à se mettre. Sans argent, pas de vêtement de qualité et sans ces derniers, impossible de passer pour ce qu’elle n’est pas… Un dilemme pour lequel elle a par contre une solution. Le fil à broder coûtant moins cher que la broderie, elle a cassé sa tirelire et acquis un kimono de soie neuf, dont les couleurs moirées vert clair et jaune se marient fort bien avec ses yeux. Elle y travaille depuis l’annonce du pari, sous la férule d’un artisan de la ville qu’elle connaît depuis son arrivée au dojo et qui l’a prise en affection. Le résultat est à l’heure actuelle très satisfaisant, même pour son sensei improvisé.
Elle a choisi un thème en accord avec la fête, un délicat entrelacs de branches et de fleurs aux tons pastels, dans lequel diverses créatures semblent se dissimuler : oiseaux, papillons, petites boules de fourrure en tout genre. Le végétal lascif se love et ondule autour d’elle comme autant de lianes, et met en valeur les courbes avantageuses de son corps. L’animal, judicieusement placé, prend le spectateur par surprise et souligne discrètement certains détails de son anatomie. Elle n’est pas peu fière du décolleté, entièrement décoré de toutes petites fleurs blanches et roses de jasmin et de cerisier, qui mêlent feuilles, corolles et clochettes sur un fond vert tendre : il attire irrésistiblement l’œil vers la naissance des seins et l’opale rouge iridescente qui s’y niche, suspendue à une fine chaîne d’or. L’unique cadeau de son défunt père pour ses huit ans. L’unique cadeau qu’on ne lui ait jamais fait, d’ailleurs.

Durant les longues soirées qu’elle passe seule dans sa petite chambre du dojo, travailler sur les broderies l’aide à se concentrer. La danse gracieuse de l’aiguille la fait tomber dans une quasi-transe hypnotique, et elle parvient ainsi à clarifier ses idées et à échafauder des théories ou des plans qu’elle soumet ensuite à son esprit critique. Tsukiko n’est pas spécialement intelligente mais sa finesse de jugement et son empathie naturelle compense largement cette lacune. Elle sent que la solution à son problème est à sa portée mais ne parvient pas à l’isoler. Cela l’irrite un peu car le jour du début des réjouissances se rapproche, et elle ne veut en aucun cas se retrouver face à cet homme sans planifier un tant soi peu ses actions.
Soudain, des images de son enfance lui reviennent à l’esprit. Elle se souvient d’un séjour avec son père dans un petit domaine sur les terres du clan du Crabe, dans une branche alliée de la famille de son père, nommée Hida –une autre raison pour Maroko de détester son époux. Et d’une visite de Hida Yakamo justement, qui à l’époque, venait de réussir son gempukku de la façon glorieuse que tout le monde connaît. Bien qu’elle n’ait pas eu la possibilité de l’approcher ni même de l’apercevoir (ce n’était à l’époque qu’une enfant), elle avait entendu nombre de choses dans les couloirs du petit shiro où elle traînait souvent. Des gardes soulignaient la simplicité du fils du daimyo, sa franchise, son côté brut de décoffrage, ses grands gestes et ses colères impressionnantes. Des femmes disaient avoir remarqué un physique somme toute assez agréable et un certain respect de sa part envers elles. La solution est peut-être là : ne pas vouloir l’approcher comme un fourbe scorpion, mais comme un joli petit crabe… Et ainsi, piquer sa curiosité plutôt que son désir –non, piquer sa curiosité pour mieux piquer son désir.

Elle se déteste quand elle raisonne comme ça.



Deux jours que la délégation du clan du Crabe est en ville. Tsukiko les observe discrètement depuis leur arrivée et a déjà constaté que Yakamo est d’une humeur massacrante. La jeune fille réprime avec difficulté un sourire lorsqu’un courtisan du clan du Phénix, après un bref échange verbal -et une louable tentative de socialisation de l’individu, détale comme un lapin devant le regard de cet homme. Visiblement, le guerrier s’ennuie…
Yakamo et sa garde rapprochée ont traîné le premier soir sur l’île de la Larme sans provoquer la moindre bagarre, à la grande surprise des propriétaires des maisons de thé du lieu. Ils ont bu les deux tiers de la nuit, joué et ri le tiers restant, puis sont tranquillement rentrés dans leur résidence au petit matin. D’après ce qu’elle a entendu dire, les geishas ont certes souligné une certaine rudesse dans leur comportement mais aucun débordement. L’une d’entre elle pense même avoir mis mal à l’aise un grand gaillard aux yeux clairs prénommé Kenzo, qui porte une impressionnante cicatrice le long du côté droit du visage et qui ne se départit jamais de son calme. Cette description lui a immédiatement mis la puce à l’oreille. Hida Kenzo…. C’est le même nom que l’un des enfants de cette famille alliée à celle de son père, et son apparence correspond assez bien à ce dont elle se souvient, hormis la cicatrice. Si cet homme se révèle être le même, sa tâche risque d’en être grandement facilitée.

C’est dans l’espoir de l’apercevoir qu’elle se faufile à la suite des samurais du clan du Crabe dans les rues commerçantes de la cité, saluant ça et là quelques marchands de sa connaissance et dégustant un délicieux gâteau à la pâte de haricot rouge. Elle choisit un point de vue légèrement surélevé par rapport au groupe et scrute d’un œil inquisiteur les hommes qui le composent. Et soudain, elle le voit. Oui, c’est bien lui ! Tsukiko retient un geste de satisfaction et décide de passer à l’offensive tout de suite. Les voilà repartis, à elle de jouer.
Coupant par les rues adjacentes, la jeune fille se retrouve rapidement devant eux et remonte l’air de rien le flot des badauds. Il lui faut trouver un moyen d’entrer en contact. L’endroit est propice à une bousculade qui, si elle est bien orchestrée, peut la conduire directement dans les bras de sa proie…

Les voici qui arrivent… Encore un peu de patience… Attends… Attends… Maintenant !

Tsukiko heurte un marchand qui, déséquilibré, la repousse un peu plus fort que nécessaire et l’envoie contre un autre homme, bien plus lourd qu’elle. Pensant être la victime d’un tire-laine, ce dernier l’écarte brutalement. Profitant de la cohue, elle se retrouve –plus ou moins volontairement, et bien plus rapidement que prévu- sur la trajectoire du groupe de samurai du clan du Crabe, s’en va bousculer sans ménagement Yakamo, légèrement en tête du cortège, et s’affale sans grâce aucune dans ses bras.
Mais à ce moment-là, les choses prennent une tournure imprévue : l’officier aboie un ordre bref, les samurai dégainent leurs armes et Yakamo l’aplatit brusquement par terre, le poing armé d’un katana luisant, son autre main serrant sa gorge délicate. Tsukiko réprime un cri de terreur, porte ses mains fines devant son visage pour se protéger et croise le regard gris du fils du daimyo du clan. L’espace d’un instant, le cours du temps semble se suspendre tandis qu’il la jauge… Les gens dans la rue, soudain silencieux, se sont figés d’horreur devant les guerriers de la famille Hida prêts à faire un sushi du premier imprudent à éternuer, et s’attendent à voir le bras de Yakamo s’abatte sur celle qu’il maintient de tout son poids sous son genou.

Puis, au bout de ce qui semble être une éternité, le jeune homme desserre son étreinte, ses yeux toujours plantés dans les siens. Ses doigts effleurent la peau veloutée de son cou sans même qu’il s’en rende compte, tandis qu’il rengaine et la relève avec une certaine douceur. Les bushi se détendent et remettent leurs armes au fourreau, la foule autour d’eux reprend petit à petit une activité normale et les conversations que l’événement a suspendues. Tsukiko regarde avec consternation la flaque d’eau dans laquelle elle a été projetée et où elle dégouline à présent, trempée et boueuse, l’air navré.

- Décidemment, ce n’est pas mon jour, se surprend-elle à maugréer.

Son ton aigre et sa mine déconfite provoquent chez son « agresseur » un éclat de rire, qui résonne dans toute la rue comme un coup de tonnerre. Elle décide de la jouer amer.

- Et vous trouvez ça drôle ?

Sa remarque ne fait qu’accentuer l’hilarité du bushi. Tsukiko adresse un regard pitoyable au samurai qui se tient à sa droite …

- Dites quelque chose, vous !

… et aperçoit son pion... Ses grands yeux clairs s’arrondissent sous l’effet de la surprise et un délicieux sourire vient éclairer son magnifique visage.

- Kenzo ? Hida Kenzo ?, demande-t-elle avec dans sa voix douce un plaisir non dissimulé.

Le groupe se tourne comme un seul homme vers le samurai déconcerté. Celui-ci les regarde, avec dans les yeux une expression qui signifie clairement : « C’est pas ma faute ! », puis se décide à lui répondre, manifestement déstabilisé par la beauté de son interlocutrice :

- Euh … oui. A qui ai-je l’honneur ?

L’incompréhension se lit soudain sur le visage de la jeune fille. « Quelle bonne comédienne j’aurais fait », se surprend-elle à penser.

- Mais … vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Tsukiko ! Ma famille et la vôtre sont alliées par mariage ! Ne me dites pas que vous ne vous souvenez pas de moi…

Le dénommé Kenzo fait visiblement un gros effort de mémoire, tandis que ses camarades continuent de le fixer attentivement.

- Tsukiko… Tsukiko… Tsukiko, la fille de Shosuro Yasu ?
- Hé bien, oui ! Vous connaissez une autre Tsukiko ?
- Tsukiko-chan ! En voilà, une agréable surprise ! Comment allez-vous ? Vous avez… beaucoup changé, ce n’est pas peu dire, et c’est pour cela que je ne vous ai pas reconnue.

La jeune femme secoue la tête d’un air désolé.

- Je ne vous en tiens pas rigueur, mon cher, rassurez-vous. Hé bien, je vais comme quelqu’un de mouillé qui aura sans doute de nombreuses ecchymoses demain matin.

Kenzo regarde son seigneur, indécis. Celui-ci fixe le bas du dos de la jeune fille d’un air détaché : l’eau parfois permet des visions agréables, pense-t-il.

- Mais je manque à toutes les règles de la politesse ! Permettez, si vous le voulez bien. Euh … Hida Yakamo dono, je voudrais vous présenter ma cousine, Shosuro Tsukiko.

Cette dernière semble littéralement se décomposer en assimilant l’identité de l’homme de haute taille qui lui fait face.

- Oh, je suis vraiment confuse… Hida dono, je vous présente toutes mes excuses, je suis sincèrement navrée pour ce qui vient de se passer... Quelle idiote je suis ! Pardonnez mon manque de courtoisie, s’il vous plaît, dit-elle en s’inclinant très bas.

Le champion du clan du Crabe écarte d’un geste le discours embarrassé de son interlocutrice.

- Ce n’est rien, dame Shosuro. Ce serait plutôt à moi de m’excuser pour le traitement que je viens de faire subir à votre vêture. Dites-moi ce que je dois faire pour réparer l’affront, ajoute-t-il d’un air ironique.
- Il est dangereux de laisser choisir, répond-elle d’un air malicieux. Mais je vais y songer, soyez-en sûr.
- Je devrais avoir peur de vous ?, demande-t-il en plissant les yeux, un brin moqueur.

Son rire cristallin vient en écho, comme si dernière question est totalement saugrenue.

- Mon seigneur, je ne suis pas une menace pour vous. Mais si je puis vous donner un conseil, ne permettez pas à qui que ce soit de choisir la sauce avec laquelle il va vous manger.
- Je vous remercie pour ces considérations culinaires, dame Shosuro. Je vous promets de toujours garder cela à l’esprit.

Son ironie ne lui échappe nullement. Elle plisse légèrement les yeux et pince ses lèvres sensuelles, comme si elle réfrène une réplique cinglante. Aux yeux des bushi du clan du Crabe, son attitude n’a pas grand-chose à voir avec celle d’une dame du clan du Scorpion…

- Dans ce cas, Hida dono, je vais vous laisser continuer vos… emplettes et me mettre en quête d’un établissement qui pourra remettre un peu d’ordre dans ma tenue, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. La boue est certes souveraine pour la peau, mais celle-ci est un peu trop odorante pour moi.
- Faites, dame Shosuro. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir.
- Seul l’avenir le dira, Hida dono. Mais si c’est pour que vous me piétiniez une fois de plus sans auparavant m’avoir dit bonjour, je préfère autant que nous en restions là. Passez une bonne journée, Hida dono. Samurai… Au revoir, Kenzo san.

Tsukiko secoue dignement le bas de son kimono et passe son chemin, adressant au passage un sourire à Kenzo. Ses hanches se balancent gracieusement dans la montée, elle sait que les bushi la regardent et que leurs pensées ne sont pas innocentes. Elle avise un peu plus loin une auberge et y entre sans se retourner.

Yakamo se rend soudain compte qu’un sourire flotte sur ses lèvres depuis qu’elle a tourné le dos. Il se reprend et assène une bourrade dans le dos du cousin en riant.

- Alors, comme ça, on a des parentes dans la famille Shosuro, hein ? Et tu ne nous disais rien ? Petit cachottier !
- Excusez-moi, sama. Je ne l’avais absolument pas reconnue. Elle a tellement changé depuis notre dernière rencontre, c’est incroyable !
- Hé bien, tu vas nous parler de la belle Tsukiko dès que nous serons rentrés à l’ambassade. Et ne nous cache rien ! Je le saurai.
- Si vous insistez, mon seigneur.
- Oui… J’insiste.

Le regard de Yakamo s’allume tandis qu’ils reprennent leur chemin dans les rues de la ville. Ses doigts se souviennent malgré lui de la chaleur et de la douceur de sa peau, et il a encore en tête son parfum de retour dans sa chambre.
La sensation qu’il éprouve est assez nouvelle pour lui. Très agréable, déroutante aussi. Cela ne lui ressemble guère. Dans une tentative pour la chasser de son esprit, il décide de s’astreindre à des exercices physiques éprouvants, mais abandonne rapidement en réalisant qu’il n’est absolument pas à ce qu’il fait. Il sent l’irritation monter en lui devant son incapacité à songer à autre chose et s’en va prendre un bain, l’image de cette fille toujours présente en lui.

Quelques heures plus tard, mû par une envie aussi subite que violente, il faire venir dans ses appartements l’épouse d’un de ses cousins et conseillers, une samurai-ko du clan de la Grue.

- Kyoko-san, j’ai besoin que vous me rendiez un service.

Le ton péremptoire de sa demande la surprend. Il n’est pas dans ses habitudes d’être ainsi.

- Je vous écoute, mon seigneur, répond-elle avec prudence.
- Je voudrais inviter quelqu’un. A dîner. Occupez-vous de cela, je vous prie.
- Si vous voulez. Comment s’appelle-t-elle ?
- Comment savez-vous… Laissez tomber. Tsukiko. Shosuro Tsukiko.
- Quand souhaitez-vous rencontrer cette jeune personne ?
- Disons… demain soir. Oui, demain soir, c’est bien.
- Je vais faire le nécessaire, seigneur Hida. Je vous confirmerai sa venue tout à l’heure.
- Merci. Et… gardez ça pour vous, s’il vous plaît.
- Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, mon seigneur, répond-elle en souriant.

La samurai-ko partie, il sort dans le jardin de la résidence et s’abîme dans la contemplation du bassin rempli de nénuphars. Un brouhaha attire soudain son attention : des éclats de voix près de la porte. Il se lève et va voir. L’intendant s’explique bruyamment avec un serviteur venu de l’extérieur et semble très irrité. Il aperçoit Yakamo et s’incline très bas devant lui, l’air embarrassé.

- J’espère que tu as une excellente raison pour tout ce vacarme, sinon il va t’en cuire.
- Hida dono, je ne voudrais pas vous importuner avec cela mais cet individu ne veut rien comprendre. Malgré toutes mes explications, il insiste et réclame le paiement d’un service que vous auriez demandé ce matin.
- Ah ? Mais je n’ai rien…, commence-t-il mais il se ravise, mû par un doute soudain. Toi, que veux-tu exactement ?
- Seigneur Hida, une jeune personne est venue ce matin dans mon auberge. Elle a pris un bain et fait nettoyer ses vêtements couverts de boue en disant que vous étiez responsable de cela et que vous vouliez vous faire pardonner ce traitement. Elle a ensuite dit à la servante qui s’était occupée d’elle que vous prendriez les dépenses en charge. Je n’ai pas osé envoyer quelqu’un vérifier ses dires ici. Vous pensez bien, une dame de la famille Shosuro…

L’homme a parlé très vite, terrifié par l’attitude menaçante du bushi. Yakamo se met soudain à rire en secouant la tête et s’adresse à l’intendant :

- Paie largement ce qu’il demande. Il dit vrai. Tu as bien fait de passer, aubergiste.
- Merci infiniment, seigneur Hida ! Vous êtes un homme généreux !

Le samurai s’éloigne, puis se retourne brusquement et demande, inquisiteur :

- T’as-t-elle dit autre chose ?
- Oui, mon seigneur. Elle m’a dit que vous poseriez sans doute cette question et m’a chargé de vous remettre ceci, dit-il en lui tendant une lettre.

Yakamo réprime un sourire et s’en empare, un peu vite. Son nom, délicatement calligraphié, y figure. Le jeune homme tourne les talons et retourne s’asseoir dans le jardin, où il ouvre la missive avec impatience. Une adresse. Un mot d’excuse. Le souhait de le revoir dans d’autres circonstances. Il n’a as besoin de plus et rentre rapidement à l’intérieur de la maison, puis rappelle la samurai-ko.

- Voici son adresse. File comme le vent, petite grue, et rapporte-moi de bonnes nouvelles.
Modifié en dernier par Kakita Kyoko le 02 nov. 2007, 17:11, modifié 1 fois.

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 02 nov. 2007, 16:45

Il est presque six heures du soir et les porteurs se rapprochent de la rue où se trouve la maison occupée par Yakamo et sa suite. L’esprit de Tsukiko revient immanquablement à la visite de la samurai-ko dans l’après-midi d’hier. Une femme racée et élégante d’une très grande beauté, aux vêtements simples témoignant d’un goût sûr et aux cheveux blancs comme les membres du clan de la Grue. Son kimono de belle facture est frappé du mon de l’école Hida sur le haut de l’épaule, et de celui de l’école Kakita à la hauteur du coeur. Quelle drôle d’alliance. Mais sa façon de se déplacer allie la grâce et la précision, la puissance et l’assurance. L’incarnation parfaite du danger. La jeune fille se souvient avoir pensé que ce devait être un adversaire redoutable sur un champ de bataille, et s’est surprise à souhaiter dégager un jour une telle aura.
Elle se souvient de sa discrétion aussi, du choix de l’heure de son arrivée, lorsque la majorité des élèves et des sensei de l’école sont pris par leurs obligations respectives. Cette dame, dont le maintien impeccable contredit le mon qu’elle porte sur l’épaule, s’était présentée sous le nom de Hida Kyoko et lui avait simplement signifiée le désir de son seigneur de l’avoir à dîner le lendemain soir. Pas de question, pas de remarque, ni d’insinuation. Elle avait attendu son accord et s’en était allée aussi subrepticement qu’elle était venue, sur un sourire. Tsukiko s’était ensuite précipitée sur le kimono acquis pour l’occasion et avait passé une bonne partie de la nuit à parachever son ouvrage.

Sa journée du lendemain a été bien remplie : elle a quitté l’école comme si de rien n’était, loué une chambre dans une auberge discrète fréquentée par une majorité de gens de passage et passé son après-midi à se préparer. Tout doit être irréprochable. Une épilation pour rendre sa peau aussi douce qu’un pétale de fleur, de l’huile parfumée pour lui donner le velouté de la pèche et la fragrance de la rose, un maquillage léger pour mettre en valeur ses traits purs et ses grands yeux clairs, un chignon simplement orné de quelques petites fleurs pour alléger l’impression générale. Tsukiko ne tient pas à donner l’image d’une poupée fragile apte à décorer avantageusement un intérieur, mais celle d’une toute jeune femme désireuse de faire honneur à son hôte –et que son pouvoir sur les hommes n’intéresse pas plus que ça. Quelque chose dans la fébrilité de ses préparatifs l’a gênée cependant. Elle n’arrive pas à tout mettre sur le compte de ce stupide pari, et le franc sourire de l’homme qu’elle doit rencontrer ce soir lui revient trop souvent à l’esprit.

Le petit palanquin s’arrête devant la porte de la résidence du clan du Crabe. Tsukiko, dissimulée dans une grande cape dont la capuche a été rabattue sur sa tête, a demandé aux porteurs d’emprunter l’itinéraire le plus discret pour se rendre jusque là, et a profité de la durée du trajet pour passer en revue les situations dans lesquelles elle pourrait se retrouver. A son approche, les samurais en faction ouvrent l’une des lourdes portes de bois, dévoilant la samurai-ko de la veille qui l’attend dans la cour. L’un des porteurs aide l’invitée à descendre, puis celle-ci entre et les gardes referment derrière elle. Une fois à l’intérieur, Tsukiko rabat sa capuche et note le léger hochement de tête approbateur de l’autre femme.

- Bonsoir, Shosuro san. Je vous souhaite la bienvenue dans l’ambassade de mon clan. J’espère que vous avez fait bonne route et que vous vous portez bien.
- Hida sama, je vous remercie de votre sollicitude et de votre accueil.
- Vous êtes ponctuelle, c’est bien. Si vous le voulez bien, je vais vous conduire jusqu’à mon seigneur. Il doit déjà vous attendre.
- Merci infiniment, dame Hida.
- A moins que vous ne désiriez tout d’abord visiter les jardins, histoire de vous mettre à l’aise. J’ai remarqué que vous sembliez un peu tendue.
- Hé bien, pour être franche, c’est effectivement le cas. Vous savez, je ne suis pas tous les jours invitée à dîner par une personne de son rang.
- J’imagine. Pour ma part, je le fréquente depuis tellement longtemps qu’il ne m’intimide plus vraiment, mais je conçois que vous puissiez vous sentir gênée. Venez, allons faire quelques pas.

Les deux femmes marchent jusqu’à l’arrière de la maison où s’étend un grand espace de verdure agencé avec goût et simplicité. Elles empruntent un petit pont menant à un kiosque ouvert aux quatre vents et s’assoient sur un banc pour contempler le décor. Tsukiko parvient au bout de quelques minutes à maîtriser le léger tremblement de sa jambe gauche et se décontracte peu à peu. C’est le moment que choisit la samurai-ko pour parler. Son ton est doux et parfaitement modulé, ce qui témoigne d’une longue habitude de la cour, mais son discours direct ne laisse guère de doute quant aux idées qu’elle souhaite faire passer.

- Shosuro san, j’ose espérer que vous n’abuserez pas de la place que vous occuperez sans doute d’ici peu.
- Je ne comprends pas, Hida sama.
- C’est bien dommage. Réfléchissez-y alors, et je suis sûre que la subtilité des gens de votre clan saura vous éclairer sur le sens de mes paroles.
- Sans doute, Hida sama. Je tâcherai de m’en souvenir.
- Et vous ferez bien, car ce genre d’apprentissage peut se révéler douloureux parfois.
- Que voulez-vous dire ?
- Que la morsure d’un katana n’est rien, comparée à la petite mort que provoque le sentiment.

Sans rien ajouter de plus, elle se lève et entraîne la jeune fille vers la maison. Une fois à l’intérieur, elle la conduit à l’étage, devant les appartements de Yakamo. Les quatre bushi à l’entrée saluent respectueusement la dame Hida et toisent Tsukiko tandis qu’elle passe devant eux. Elles parcourent quelques instants les couloirs pour s’arrêter finalement devant une porte que la samurai-ko s’apprête à ouvrir.

- Vous seule avez le pouvoir en la matière, Shosuro-san. Mais n’oubliez pas que cet homme a des devoirs qui nécessitent d’avoir les idées claires.
- Que voulez-vous dire, Hida-sama ?
- Ne jouez pas avec lui, ou acceptez d’en payer le prix. Je vous laisse, dame Shosuro. Elle frappe légèrement contre le linteau de bois et entrebâille l’huis. Passez une bonne soirée.

Hida Kyoko s’éloigne d’un pas léger dans le couloir et tourne la tête vers elle après quelques mètres. L’expression désolée sur son visage frappe Tsukiko de plein fouet et la fige dans son mouvement.

- Entrez !, s’impatiente une voix grave par la porte entr’ouverte.

La jeune fille tressaille. Qu’est-ce que je fais ici ?
Elle pousse le battant de ses doigts fins et entre. Yakamo est debout devant la fenêtre, bras croisés. Il a mis pour l’occasion un kimono de soie simple mais d’excellente facture et ne porte que son wakizashi à la ceinture. Sans doute un judicieux conseil de son âme damnée grue… La ligne crispée de ses épaules semble indiquer qu’il est nerveux.
Tsukiko referme sans bruit la porte derrière elle et attend qu’il daigne se retourner. Le serviteur dans l’antichambre l’a débarrassée de son manteau et elle a eu quelques secondes pour remettre de l’ordre dans sa tenue. Tout est parfait, songe-t-elle amèrement, gênée par le silence qui règne dans la pièce. Au bout de quelques instants, Yakamo se retourne, son regard gris se pose sur elle et elle peut y lire la surprise, l’admiration, le désir, mais aussi peut-être un soupçon de timidité. Une chose étonnante à laquelle elle ne s’attend pas. Le jeune homme met apparemment le temps que son invitée passe à le saluer pour reprendre contenance et incline la tête à son tour. Il ne peut s’empêcher de la trouver somptueuse dans ce kimono.

- Bonsoir. Vous êtes… très en beauté, ce soir, dame Shosuro.
- Je vous remercie, Hida dono. Je ne pouvais pas faire moins pour honorer mon hôte.
- Sans doute. Si vous le souhaitez, nous pouvons aller nous installer sur la terrasse. Désirez-vous boire quelque chose ?
- Très volontiers. Un peu de thé sera parfait.
- Bien sûr. Il frappe dans ses mains et un serviteur apparaît porteur d’un plateau chargé d’amuse-bouches et de différentes boissons, qu’il installe à l’extérieur. S’il vous plaît, dame Shosuro…
- Avec plaisir.

Les deux jeunes gens prennent place sur les coussins disposés dehors et Tsukiko, souriant au heimin, se charge tout naturellement du service. Ils échangent quelques platitudes d’usage sur le temps qu’il fait, mais le malaise entre eux est tout de même palpable et le silence retombe rapidement. Tandis qu’elle sirote son thé brûlant, elle coule un regard discret vers son hôte, qui semble au bord de l’explosion. Et elle pense soudain à son cadeau.

- Suis-je sotte ! J’ai totalement oublié de vous offrir le présent que je vous destinais, seigneur Hida. Acceptez mes excuses, ainsi que ceci, dit-elle en lui tendant un petit paquet entouré de soie brodée au mon de la famille Shosuro. J’espère qu’il vous plaira.
- Merci, lâcha-t-il en finissant son saké et en prenant l’objet. Il n’a même pas pris la peine de respecter les usages, mais dans la situation présente, elle ne lui en tient pas rigueur.
- Ce n’est pas grand-chose, seigneur Hida…, commence-t-elle.
- Cessez de m’appeler ainsi. Ça m’agace.
- Pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous offenser, dit-elle dans un souffle.

Le ton de sa voix est sec et cassant, contrairement à ce qu’il souhaitait. Son invitée, mal à l’aise, regarde avec application ses ongles laqués du même rouge que ses lèvres, et chasse la boule qui lui étreint la gorge. Le jeune homme défait le nœud qui retient le carré de soie vermillon et dévoile une jolie petite bourse aux couleurs du clan du Crabe, exhalant une légère odeur d’encens. Le tissu, solide et délicat à la fois, a été choisi pour une personne se déplaçant beaucoup. Le mon de la famille Hida y est délicatement brodé, tout comme les kanji de sa devise. Il reste un instant interdit devant ce cadeau inattendu, admirant la finesse et la régularité du point, appréciant le toucher doux et agréable de l’objet, et sent soudain quelque chose à l’intérieur. Lorsqu’il dénoue les cordelettes de soie qui referme la bourse, il découvre à l’intérieur une petite pièce en argent à l’effigie des sept fortunes de la chance, et un petit mot délicatement calligraphié, sur lequel on a écrit : « Puisse la bénédiction des Fortunes vous accompagner tout au long de votre vie, et vous protéger contre tout ce qui vous veut du mal ».

- Dame Shosuro… Je ne sais trop quoi dire…
- Ce n’est qu’une chose insignifiante, je le sais bien. Vous avez sans doute l’habitude de recevoir des présents plus dignes de votre statut et cette babiole ne représente pas grand-chose, glisse-t-elle d’une voix un peu étranglée. Elle savait bien qu’il trouverait ça ridicule.
- Non… pas du tout. Est-ce vous qui… avez brodé ceci ?
- Oui, seigneur Hida. Vous devez trouver mon ouvrage très quelconque, et vous avez sans doute raison. Je ne serai jamais aussi douée qu’un artisan du clan de la Grue, bien sûr. Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous offenser.
- Je vous ai déjà dit de ne plus m’appeler ainsi. Sa voix est bien plus douce à présent.

Tsukiko est à deux doigts d’éclater en sanglots et fixe obstinément le pli de son kimono à la hauteur de sa cuisse. Décidément, fréquenter la haute noblesse de l’Empire ne lui réussit pas. Son interlocuteur, conscient de son désarroi, essaie tant bien que mal de la réconforter.

- Non, je vous assure. Votre cadeau me touche beaucoup, croyez-moi. Personne ne m’avait encore fait don de quelque chose d’aussi personnel. Domo arigato gozaimasu, dame Shosuro.
- Je vous en prie, c’est… tout naturel, parvient-elle à répondre avec un pauvre sourire.

Pour la première fois de sa vie, Yakamo se retrouve complètement désemparé. La faire pleurer est vraiment –vraiment !- la dernière chose qu’il souhaite. Il choisit de la laisser un instant reprendre son calme et se ressert un peu de saké, qu’il avale d’un trait.
Arrête de boire ! Veux-tu donc aussi être saoul ? Il ne manquerait plus que ça !

- Et vous l’avez fait bénir ?, demande-t-il au bout de plusieurs minutes de silence.
- Oui, bien sûr. A chacun des temples des Sept Fortunes et au temple consacré à Hida.
- Ah, ça… c’est fort délicat de votre part. J’apprécie. Vraiment.

Tsukiko lui adresse un de ces merveilleux sourires dont elle a le secret et reprend un peu de thé. Elle ne remarque pas la soudaine rougeur qui envahit le front de son hôte, ni son embarras lorsqu’il tourne la tête dans la direction opposée à la sienne.
Tu as vraiment l’air pathétique d’un jouvenceau à son premier rendez-vous galant …

Le temps passe et rien ne semble capable d’atténuer la gêne qui paralyse les deux jeunes gens. Les serviteurs apportent quelques plateaux d’amuse-bouches sans qu’ils échangent la moindre parole, et se lancent des regards surpris en quittant la pièce.
Tsukiko songe à ce pari idiot et ne peut s’empêcher de maudire sur cinq générations le demeuré qui en a eu l’idée, puis coule un coup d’œil discret à son hôte. Celui-ci semble être au bord du suicide. Le voir ainsi la fait sourire et le comique de la situation la frappe soudain. Elle est l’invitée d’un homme qui se retrouve sans doute muet devant une femme pour la première fois de sa vie, et elle est quant à elle incapable de profiter de sa faiblesse. Un bien piètre Scorpion que tu fais là, ma fille... Et elle est prise d’un irrésistible fou rire.
Son voisin, qui cherche désespérément un sujet de conversation, la regarde et se demande un instant si elle n’est pas devenue subitement folle. Mais il réalise bientôt la raison de son hilarité et après une brève hésitation, joint son rire au sien.

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 02 nov. 2007, 16:45

Voilà déjà plusieurs jours que Tsukiko fréquente régulièrement la résidence des représentants du clan du Crabe. Régulièrement n’est pas exactement le terme qu’il convient : quotidiennement serait plus approprié. Ce n’est pas comme si elle avait eu le choix, en fait : Yakamo a pratiquement exigé sa présence. Mais son empressement à accepter aurait fait bondir dans un bel ensemble tous les sensei de son école.
Non. Elle apprécie cet endroit, les gens qui y vivent, l’atmosphère qui y règne, même si elle est plus martiale et plus stricte qu’ailleurs. Les gardes ont cessé de lui lancer des regards torves et méprisants, désarmés pour certains par sa gentillesse naturelle et ses gestes d’attention. Elle prend toujours le temps de s’arrêter et d’échanger quelques mots avec ceux qu’elle croise, ce dont personne ici n’a l’habitude, joue beaucoup avec les enfants, qui l’apprécient pour les histoires qu’elle raconte et les jeux qu’elle leur invente. En fait, Tsukiko s’est révélée une personne attachante, sensible et simple, à mille ken-an de l’image diaboliquement manipulatrice du courtisan du clan du Scorpion, véhiculée par des siècles d’opposition. Ça surprend.

Le fils du daimyo du clan du Crabe est un véritable amour avec elle. Qui aurait pu le penser ? Certainement pas l’ancienne samurai-ko du clan de la Grue, qui le regarde souvent à travers ses longs cils délicatement ourlés comme s’il était devenu subitement fou. Hida Kyoko, qui fut Kakita avant de rejoindre le clan de son époux, ne peut s’empêcher de sourire en surprenant certains gestes particulièrement attentionnés ou des regards que les deux jeunes gens échangent parfois, lorsqu’ils pensent être seuls. Ce qui l’étonne surtout, c’est la patience dont il fait preuve, comme s’il craignait d’effaroucher un petit animal. Il ne la couvre pas de cadeaux, ne l’exhibe pas comme un trophée, ne se vante de rien auprès de son état-major. Kyoko l’a connu beaucoup moins délicat…
Yakamo l’a chargé d’elle lorsqu’il doit s’occuper d’affaires importantes. Elles parlent souvent ensemble dans le jardin et la jeune fille lui semble avoir la tête sur les épaules, en tout cas bien plus que certaines au même âge. Elle fait parfois comprendre que sa vie n’a pas été très facile, mais ne sombre jamais dans l’atermoiement, et reste d’une discrétion exemplaire quant à sa relation semble-t-il naissante avec l’héritier du clan du Crabe. Elle lui a soufflé qu’il n’est absolument pas dans ses intentions de tirer un quelconque avantage de la situation, mais elle conçoit tout à fait que sa parole soit mise en doute. Après tout, la réputation de son clan la dessert quant à la sincérité de ses intentions. Kyoko a cependant trop l’habitude des manœuvres politiques et des subtilités courtisanes pour lui accorder un crédit trop grand.

Tsukiyo a franchi un cap dans le pari aujourd’hui : Yakamo l’a invitée à demeurer le temps de son séjour à l’ambassade. Cela aurait pu être une occasion inestimable pour les espions de son clan, mais elle n’en a soufflé mot. Après tout, le pari serait sans doute très mal vu par les sensei de l’école s’ils en avaient connaissance, et elle sait que les autres participants ne diront rien. Question de solidarité. Elle sait aussi qu’elle perdra, et ce depuis qu’elle a croisé son regard gris dans la rue, le matin de leur première rencontre. Une belle revanche sur les enfants gâtés qui se trouvent si subtils : ils ne pourront pas lui prendre la jolie –et si insignifiante, à leurs yeux désabusés- histoire qu’elle s’apprête à vivre avec lui.

Ses effets sont arrivés en milieu de matinée et on lui a attribué des appartements tout près de ceux de son hôte. Elle a noté un effort notable dans la décoration des pièces : quelques estampes, des paravents peints, des bibelots sur les meubles. Encore une idée de l’âme damnée Grue… Des stores ont été installés pour préserver la fraîcheur du soleil encore chaud de la fin de l’été, des fleurs odorantes parfument l’air de sa chambre. La jeune femme pense de plus en plus qu’elle ne peut guère être plus satisfaite de sa condition qu’en ce moment. Personne ne l’a jamais traité avec une telle délicatesse.

Les pensées de Yakamo sont bien plus occupées que de raison par l’image de cette personne qu’il a pris soin de garder près de lui. Son humeur s’en ressent d’ailleurs, il est plus calme et détendu qu’à l’accoutumé, libéré de la pression que les contraintes et les responsabilités de son poste font peser sur ses épaules. Il a engagé quelques frais qu’il aurait jugé tout juste dignes d’un froncement de sourcil dédaigneux il y a encore une semaine : des plantes, de la décoration, des vêtements de qualité, du parfum… Son père pousserait sans doute des rugissements indignés s’il apprenait ces dépenses superfétatoires, mais le jeune homme est curieusement prêt –sans doute pour la première fois de sa vie- à lui tenir tête. Il a envie de passer quelques semaines de son existence avec elle, et peu importe qu’elle soit du clan du Scorpion. Tout ce qui compte pour lui en ce moment, c’est qu’elle semble prendre autant de plaisir à sa compagnie qu’il en éprouve à profiter de la sienne, et que tout dans son attitude indique qu’elle ne joue pas un jeu cruel. Yakamo est peut-être Crabe, mais ce n’est pas un imbécile et il a trop l’habitude de ce genre de mesquinerie pour ne pas s’en rendre compte.

Son karo a devancé ses désirs bien plus qu’il n’aurait osé le lui demander. Elle a fait en sorte de présenter son invitation avec toutes les formes nécessaires, mais avec juste ce qu’il faut d’impérieux pour qu’elle ne puisse être déclinée. Elle a choisi des appartements suffisamment près des siens pour leur permettre une certaine intimité, mais pas trop pour ne pas encourager la rumeur, et les a arrangés avec peu de moyens et un goût très sûr. La femme de son cousin est décidément très précieuse dans la cité du clan du Scorpion.
La samurai-ko est venue lui faire un rapport détaillé de la situation. Elle a retenu un sourire en voyant son expression ravie lorsqu’elle a annoncé l’installation de la jeune personne dans ses appartements, attendant de voir quand il lui demanderait de choisir un cadeau pour elle, d’organiser un dîner en tête-à-tête chez lui.

L’attitude de la courtisane l’intrigue. La samurai-ko sait qu’elle n’a rencontré aucun membre de son clan, ni informé qui que ce soit de ses déplacements, pas plus que de l’invitation de Yakamo à l’ambassade. C’est à croire que Tsukiko ne veut pas que l’on sache qu’elle est ici. Etrange… Sa discrétion n’a pas empêché Kyoko de parer à toute éventualité et de prévenir les espions de la famille Hiruma qui les ont accompagnés. Ils seront ainsi à même de prendre les mesures de protection qui s’imposent contre une éventuelle infiltration.
Mais plus elle les observe, dissimulée sous le couvert de la végétation ou derrière un shoji, plus elle en vient à penser que la jeune fille est simplement désireuse de rester en compagnie du seigneur Hida, ce qui lui semble vraiment curieux. En voyant la délicate et fragile poupée de porcelaine, si belle et souriante dans ses atours simples aux côtés du fils de son daimyo, elle est bien incapable de détecter la plus petite fourberie.
L’ordre vient un soir, après la réunion d’état-major à laquelle elle assiste. Yakamo lui glisse qu’il aimerait rester seul avec Tsukiko pour le repas du lendemain soir. Et qu’il ne veut qu’on le dérange que si Fu-Leng en personne attaque la ville. Elle opine simplement du chef et se retire pour organiser cela, sans poser de question.


Tsukiko a reçu une invitation tard ce matin-là. Le seigneur Hida la veut à sa table le soir. Un sourire éclatant se dessine sur ses lèvres pulpeuses et elle retient une manifestation typiquement féminine de contentement. Elle n’a pas trop de la journée pour préparer cet événement qui, du moins l’espère-t-elle, se conclura de la manière qu’elle espère depuis déjà quelques jours. Un baiser. Peut-être deux. Peut-être plus.
Elle demande aux serviteurs de nettoyer le kimono qu’elle a mis pour leur premier repas ensemble et leur signifie qu’il faut qu’il soit impeccable. Après le déjeuner, elle va aux bains et passe un temps considérable à prendre soin de son corps et de sa peau. Une nouvelle épilation pour qu’elle soit douce et agréable au toucher, de l’huile parfumée pour l’assouplir et la rendre veloutée comme une pêche. Elle ne cire pas ses cheveux, ni n’utilise de sucre chaud pour faire tenir sa coiffure. Elle les oint simplement d’un peu de baume à la fragrance discrète de rose, qui les rend soyeux et brillants sous la lumière, puis les brosse longuement et y accroche quelques perles de verre, les laissant libres. La chevelure lui fait comme une traîne noire comme la nuit, coulant le long de son dos jusqu’au bas de ses reins telle une vague ébène sur sa peau laiteuse. Un maquillage léger qui met en valeur son teint clair et ses grands yeux à la couleur si particulière, puis elle revêt le kimono brodé.

Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’elle sent l’étau qui serre son ventre et étreint son cœur. Elle n’a jamais connu d’homme avant lui, même si ce ne sont pas les occasions qui lui ont manquée. Elle s’est toujours refusée à choisir quelqu’un pour qui elle n’éprouvait pas plus que la simple attirance physique. La servante qui l’aide à nouer son obi remarque l’expression angoissée de la jeune fille et lui sourit avec gentillesse. Elle choisit des mots simples pour lui expliquer ce qui pourrait se passer si le seigneur Yakamo décide de la conduire à sa couche, pour décrire les sensations qu’une femme éprouve lors de la première fois. D’après elle, ce n’est pas si terrible : juste un mauvais moment à passer… Elle lui glisse quelques avis judicieux sur la façon de lui plaire et Tsukiko se sent soulagée. Pour elle qui ne maîtrise que la théorie, quelques conseils pratiques sont les bienvenus.
Elle n’a pas moins peur, mais une meilleure idée de ce qui l’attend. La servante lui glisse que la peur passera avec la douleur que provoquera la perte de sa virginité. C’est ainsi depuis qu’il y a des hommes et des femmes. Les deux se sourient et la jeune courtisane prend la direction des appartements de Yakamo sous le regard des bushi en faction dans les couloirs. L’un d’entre eux lui adresse un clin d’œil et un sourire rassurant, et ne cherche même pas à cacher son regard franchement admiratif. La double porte de bois qui ferme le couloir où il réside s’ouvre sur son passage et se referme dès qu’elle l’a passée. Elle est seule maintenant, dans ce long corridor au bout duquel se trouve l’homme pour qui elle éprouve plus qu’une simple attirance. Un vrai sentiment amoureux.

Tsukiko franchit le dernier obstacle qui la sépare de lui, dans un silence perturbé par le bruissement de la soie et la cacophonie de son cœur qui bat à tout rompre. Elle se tient à présent devant lui et le gratifie d’un profond et respectueux salut, sent son regard qui la détaille et ne peut s’empêcher de caresser la ligne de son corps. Elle est au pied du mur et sait qu’elle ne peut plus reculer.
Un sourire s’épanouit sur ses lèvres pleines lorsque, enfin, elle entend la lourde porte se refermer derrière elle, et sa voie douce s’élève dans l’air parfumé de la pièce.

- Bonsoir, Yakamo dono.

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 02 nov. 2007, 16:46

Leurs regards intensément complices se rencontrent et ils se sourient. Le fils du daimyo du clan du Crabe s’avance lentement et il s’arrête devant elle, la dominant de toute sa haute taille et de sa large carrure. Elle paraît si petite et si fragile à ses côtés qu’il hésite un instant avant de prendre sa main. Le geste est audacieux mais il en a envie depuis des jours. Apprécier la chaleur et la douceur de sa peau contre la sienne. Pouvoir la toucher. Pouvoir la sentir. Voilà ce qu’il veut depuis qu’il a croisé ses yeux bleus mêlés de vert, ce matin-là dans la rue du marché où ils se sont rencontrés. Leurs doigts s’entremêlent et leurs lèvres se joignent sans qu’ils en soient vraiment conscients mais ils ont le sentiment confus d’être enfin complets. Le lien indéfectible qui vient de se tisser entre eux est quelque chose de si ténu et pourtant si solide qu’ils en sont profondément bouleversés.

Leur premier baiser a une saveur particulière, un mélange de désir, d’achèvement et d’amour hésitant. C’est une sensation très étrange pour Yakamo, qui ne s’attendait pas à son intensité, mais le plaisir qu’elle lui procure ne fait que renforcer sa détermination. Sa main quitte celle de la jeune fille tremblante pour venir effleurer sa joue et glisser dans son cou, et il la sent frissonner avec délice. Ses bras se referment sur elle et viennent la serrer contre sa poitrine, il sent son cœur qui s’emballe et leur baiser qui se fait plus intense, plus intime.

Le repas les attend sur la table basse installée devant la fenêtre. Les plats refroidissent lentement et les deux jeunes gens sont toujours au même endroit, dans les bras l’un de l’autre, yeux clos, bouche contre bouche… Le jour baisse et les caresses succèdent aux baisers, les respirations s’accélèrent et les mains s’aventurent à la découverte du corps de l’autre, patientes, légères, aimantes. La nuit s’avance et Seigneur Lune éclaire la chambre dans laquelle les ont conduit leurs pas hésitants, le futon sur lequel ils sont allongés, les vêtements épars dans la pièce et l’amour qu’ils font et refont avec la même ardeur, la même douceur, la même audace. Fusion des corps et des esprits, apothéose des sens. La faim qui les tenaille les pousse à se livrer totalement, intensément. Ils mêlent leurs gémissements, leurs cris étouffés et leurs souffles rauques tandis que les heures passent et que le plaisir sans cesse renouvelé croît et décroît au rythme lancinant et passionné de leurs étreintes.

Dame Soleil les trouve étroitement enlacés au milieu du futon, pareil à un champ de bataille. Yakamo dort, Tsukiko tout contre lui. Elle écoute avec bonheur le bruit de son cœur qui bat à son oreille, sa main posée sur son ventre qui se soulève au rythme de sa respiration régulière. Elle a réussi le tour de force de ramener le drap sur eux sans qu’il se réveille et n’a pas bougé depuis qu’il s’est assoupi. Elle grave dans sa mémoire l’odeur et le grain de sa peau, les formes de son corps, l’aspect de sa main qui tient la sienne, le contact de son autre main qui la caresse parfois dans ses cheveux et dans son dos. Elle aime cet homme et peu lui importe que ce soit réciproque. Elle ressent cela pour la première fois et s’enivre des sensations que le sentiment lui procure. C’est si intime, si doux, si léger, si bon… C’est à elle, rien qu’à elle. La seule chose que son clan ne lui prendra pas. La seule chose dont elle n’aura jamais honte. La seule chose qu’elle emportera lorsqu’elle partira. Elle ferme les yeux et s’abandonne à la torpeur.

Hida Kyoko est entrée dans les appartements du fils du daimyo du clan du Crabe afin de s’assurer que tout va bien. Il est très tard et l’on a vu aucun des deux depuis la veille, elle a donc pris sur elle d’enfreindre la consigne et d’aller vérifier. Il règne une atmosphère étrange dans ces lieux, et la femme fronce les sourcils sous la surprise. Ses pas légers ne font aucun bruit sur les tatamis posés au sol, elle traverse les différentes pièces sans voir âme qui vive. Dans la salle de réception où les domestiques ont installé le repas, rien n’a été touché. Le cadeau que le jeune homme destinait à son invitée n’a pas été ouvert. Son regard bleu fait le tour de l’endroit, elle aperçoit le obi de la dame Shosuro abandonné sur le sol, ses lèvres esquissent un sourire. Ils devaient être pressés…

Le shoji de la chambre coulisse silencieusement pour lui permettre d’entrer. Elle voit les vêtements épars, le couple allongé qui dort, hoche la tête. Tout va bien. Elle s’apprête à sortir quand son regard croise celui, clair et parfaitement alerte, de Yakamo et elle lui sourit. Posant un doigt sur ses lèvres, elle sort de la pièce et referme le panneau. Elle sait qu’il a compris ses intentions. Le guerrier regarde celle qui repose contre son cœur et caresse sa joue dans un geste d’une tendresse infinie. Il a connu de nombreuses femmes dans sa vie, mais aucune encore ne lui a offert sa première fois, n’a été aussi douce, ni aussi démonstrative. Au-delà de ses talents certains dans les moments les plus intimes, il a perçu une vraie émotion chez elle. Tsukiko s’est donnée à lui sans entrave ni faux-semblant, parce qu’elle en avait envie et qu’elle éprouve quelque chose pour lui. La différence avec ses précédentes expériences fut un vrai choc. Comment va-t-il faire à présent ? Comment réussira-t-il à la laisser partir ? Il est en proie à un tourment profond, douloureux. Serait-ce de l’amour ? Il serait bien incapable de répondre à cette question.

Il la sent qui s’agite et sa main vient effleurer son visage pour l’apaiser. Elle ouvre les yeux, le regarde et un sourire vient flotter sur ses lèvres sensuelles, puis elle glisse jusqu’à son visage pour venir l’embrasser. Leur baiser est plus calme que ceux qu’ils ont échangé la nuit précédente, mais il est aussi plus aimant et plus tendre.

- Bonjour, souffle-t-elle tout contre sa bouche.
- Bonjour, répond-il en la contemplant. Tu es très en beauté ce matin.
- Je doute que ce soit encore le matin, mais je te remercie du compliment. As-tu bien dormi ?
- Remarquablement bien, effectivement. Et toi ?
- Egalement. Je me sens très paresseuse aujourd’hui. Je n’ai guère envie de bouger de là où je suis, car j’ai la chance de profiter pleinement de ta présence auprès de moi.
- Nous ne sommes pas obligés de nous lever tout de suite, chuchote-t-il en reprenant ses caresses…

Les heures passent au rythme de nouvelles étreintes, plus lentes, plus passionnées. Leur plaisir est si différent de celui de la nuit et ils redécouvrent avec émerveillement le bonheur d’être ensemble, dans cette intimité qui leur procure des sensations tellement agréables.

Après l’orage, la douce langueur des corps apaisés. Leurs lèvres s’effleurent et se caressent tandis que les frissons meurent lentement et que les battements des cœurs se calment. Tsukiko est si heureuse tout contre lui, dans sa chaleur et son odeur, à apprécier les derniers échos de l’apothéose de ses sens. Elle prie pour que le temps s’arrête et que le monde les oublie encore quelques heures, quelques jours… Elle voudrait être autre chose qu’une simple courtisane de basse extraction, sans espoir de pouvoir réaliser ce rêve qui paraît si futile à certains de ses frères et sœurs de clan. Elle voudrait tant pouvoir rester toujours à ses côtés, nuit après nuit, même dans l’ombre, même cachée, même ignorée. Juste le voir tous les jours, être là quand il a besoin d’elle, quand il rentre fatigué, porter ses enfants. Le serrer dans ses bras, dormir dans sa chaleur. Là, elle comprend ce que lui a dit la samurai-ko lors de sa première visite à l’ambassade.

La morsure du katana n’est rien comparée à la petite mort que provoque le sentiment.

Elle se blottit soudain tout contre son amant et ne peut s’empêcher de pleurer. Yakamo la tient encore plus près et tente d’apaiser son chagrin. Il sait ce qu’elle éprouve et n’y peut rien changer. Son rang, sa position, son lignage, l’opinion de son père, les relations entre son clan et le sien. Tout s’oppose à leur relation. A Rokugan, les histoires d’amour connaissent souvent une fin tragique…

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matsu aiko
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Message par matsu aiko » 30 nov. 2007, 22:53

Pour cette inauguration des festivités, la réception au palais du gouverneur est très réussie. Presque toutes les personnalités invitées sont présentes, hormis Matsu Tsuko, retardée par des affaires pressantes.
Osako-chan, tu ne sais pas ce que tu perds…songe Jocho, ironique, tout en distribuant avec équanimité salutations, compliments et traits d’esprit. Les automatismes de l’étiquette ne l’empêchent aucunement d’observer tout ce qui se passe ; il n’en perd pas une miette.
La foule se presse, s’empresse, des groupes se font et se défont, en une danse complexe dont il sait pertinemment qu’elle ne doit rien au hasard.

Image : sa sœur Kimi, en grande conversation avec un homme jeune habillé des robes rouges sombre du clan du Phénix, à la ronde figure lunaire et aux yeux rêveurs, qu’il identifie comme Isawa Tomo, troisième fils du Maitre du Vide, Isawa Ujina, et accessoirement Maître de l’Eau lui-même. Vu leur expression mutuelle, sérieuse et concentrée, elle doit l’attaquer par l’angle intellectuel. A moins qu’elle ne se plaigne de douleurs, qu’il est urgent de soigner ? Jocho réprime un sourire en imaginant la suite du diagnostic – forcément intime - et la surprise comique du shugenja. Si elle parvient à lui faire oublier son statut de femme mariée, Kimi a ses chances.

Image : Yogo Osako, discutant avec une Magistrate d’Emeraude, du nom de Matsu Aiko, récemment arrivée en ville et un peu trop zélée pour leur confort à tous. Défaut de jeunesse… De toute façon, Hyobu, son honorable mère, a déjà certainement un plan pour la neutraliser, comme elle l’a fait avec tous les Magistrats d’Emeraude précédents.
Comme d’habitude, Osako doit faire un peu de désinformation en essayant de tirer les vers du nez à la magistrate, à moins - pensée amusante - qu’elle ne se fasse la main en attendant l’arrivée de la redoutable daimyo de la famille Matsu. A son expression fermée, la Lionne semble peu apprécier la tentative, quelle qu’elle soit.

Image : Mirumoto Hitomi, rouge de colère, et Bayushi Otado, étalé sur le sol.
La gifle retentissante que vient d’asséner la première au deuxième a fait tourner la plus grande partie des têtes. A voir l’air outré de Hitomi, Otado a dû être assez direct. Son « cousin » Bayushi n’a jamais été renommé pour sa finesse.
Il serait assez amusant d’assister à la totale déconfiture d’Otado, et de regarder les réactions subséquentes du Champion du clan du Dragon et de l’assistance ; mais Jocho a d’autres priorités.

Un des moments forts de la soirée, un peu plus tôt, a été le récit de la Quête de l’Oiseau Miroir, conté avec talent par Doji Shizue, la nièce orpheline de Doji Satsume.

Cela fait plusieurs jours qu’il guette une occasion favorable, et cette diversion est idéale.

La jeune fille, une beauté gracile aux yeux bleus très clairs et à la peau diaphane, a gracieusement accepté les félicitations de l’assistance puis s’est réfugiée sur le balcon, où elle est seule. Aucun de ses admirateurs, l’instant d’avant si fervents, ne l’y a suivie. Ce n’est pas la première fois que cela se passe ainsi.
Le vent soulève un pan du kimono azur aux délicates broderies de fleurs et de feuillages, découvrant son pied déformé. Au pli d’amertume de la bouche de Shizue, il est aisé de deviner ses pensées en cet instant.

Jocho a un demi-sourire ironique. Personne ne fait attention à eux. C’est presque trop facile.

- Shizue-sama. Quelle belle soirée. Me permettriez-vous de vous tenir compagnie ? Je n’ai pu m’empêcher de constater que vous sembliez solitaire.

La jeune fille a un léger mouvement de recul, et tente instinctivement de dissimuler son pied bot.

Sans faire mine de s’approcher, Jocho ajoute avec douceur :

- Ne craignez rien. Je ne vois que beauté en vous.

Shizue se tourne vers lui, très droite. Son ton est égal, et passablement froid.

- Je vous connais, Shosuro Jocho-sama. On m’a avertie à votre sujet, et prévenu de vos méthodes. Vous n’obtiendrez pas de moi ce que vous cherchez.

Elle tourne les talons et s’en va, d’une démarche aussi digne que le lui permet son infirmité.

Jocho hausse un sourcil appréciateur en la regardant s’éloigner. Finalement, ce défi va peut-être présenter un intérêt.

Accessoirement, il serait intéressant d’identifier qui a biaisé les règles du jeu en prévenant Shizue à son encontre.

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 16 févr. 2008, 15:33

Les mains fines l'ont repoussé et elle s'est éloignée sur un sourire et un dernier baiser, elle a disparu dans les bains et n'en est ressortie qu'un long moment plus tard, simplement habillée de l'huile de camélia qui donne à sa peau son velouté si agréable sous ses doigts. Yakamo n'a pas bougé du futon sur lequel il est allongé et la regarde se préparer pour la soirée au palais du gouverneur. S'il s'écoutait, il donnerait des ordres pour boucler la résidence et prétexter une affaire urgente à régler, puis il s'enfermerait dans cette chambre pour le reste de la nuit avec elle. Mais il n'a pas envie d'affronter son karo aujourd'hui, parce qu'il sait que ses arguments seront pertinents et qu'elle sera intraitable. Après tout, son père lui a donné des consignes strictes...

Il l'a regardée se préparer en souriant, en silence. Ses longs cheveux sont à présent emprisonnés dans un chignon simple et de très bon goût, elle a souligné de noir ses yeux à l'extraordinaire couleur turquoise, et ourlé de rouge ses lèvres sensuelles. La soie carmine a ganté son corps et une servante est venue l'aider à nouer son obi, et le Champion du clan du Crabe n'a pas bougé de l'endroit où il se trouvait. Ce qui est une attitude hautement inhabituelle chez lui.

- Dépêche-toi, Yakamo, tu vas être en retard.
- Je m'en moque.
- Je le sais, mais ce n'est pas une raison valable.

Il a souri en rejetant la couverture, puis a attrapé son yukata et l'a ceint en marchant sur elle. Il n'a pas touché sa bouche pour ne pas ruiner ses efforts de toilette, mais il a caressé sa joue en un geste très doux.

- Tu es très en beauté, ce soir.
- Arigato. Je dois y aller.
- A tout à l'heure. Dans cette soirée ennuyeuse, avec des gens ennuyeux pour un...
- Oui, je sais tout cela. Ne sois pas en retard.

Elle s'est éclipsée sur un clin d'oeil et a pris mille précautions pour sortir de la résidence et se rendre au palais. Elle est entrée dans la grande salle, son regard clair a fait le tour de l'endroit, notant les personnalités présentes. Le spectacle donné par Doji Shizue a été vraiment délicieux et Tsukiko a ressenti un pincement au coeur en repensant à ce que Jocho compte faire.
Ce pari est stupide. Ce jeu est inepte. Quel est le bénéfice pour le clan du Scorpion ? Pourquoi humilier cruellement et publiquement des gens ? Je ne sais pas. Je ne jouerai pas à cela...

Elle assiste à toute une succession de petits événements qui n'en sont pas, entre deux tasses de thé et une conversation insipide, suit la déconfiture du fils de Bayushi Korechika en réprimant un sourire. Son regard accroche Shizue qui sort sur la terrasse, suivie quelques instants plus tard par Jocho. Mais contre toute attente, la jeune femme revient à l'intérieur, plantant là son interlocuteur mal à l'aise, et elle semble irritée. Que s'est-il donc passer ?
Elle navigue dans la foule dense des invités, parvient au bout d'un long moment à se frayer un chemin jusqu'à l'artiste et lui adresse un sourire amical.

- Doji Shizue sama, je tenais à vous féliciter pour cette si magnifique prestation...

La conversation s'engage entre les deux femmes, Tsukiko garde une partie de son attention sur ce qui se passe autour d'elle, et devise avec Shizue avec un plaisir non dissimulé.

L'arrivée de Yakamo fait sensation, mais son âme damnée Grue a le chic pour lui éviter les écueils et les faux-pas. Il a croisé plusieurs fois son regard et elle lui a souri discrètement. Donner le change, donner le change à tout prix. Il est impulsif, entier, il ne sait pas faire semblant et pourtant il fait des efforts, et sa maîtresse amusée ne peut que remarquer qu'il fait de son mieux pour l'ignorer.

Jocho entre dans son champ de vision, ce qui coupe court à la conversation qu'elle avait avec la dame du clan de la Grue, qui a l'air de le fuir et trouve refuge auprès du karo de Yakamo, dont les cheveux teints en blanc la signale comme un ancien membre de son clan. Le cubage des yojimbo du Champion du Crabe devrait normalement décourager tout homme normalement constitué, mais Jocho n'est pas tout à fait comme tout le monde, cela, elle le sait.

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matsu aiko
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Message par matsu aiko » 16 févr. 2008, 19:01

En tout état de cause, le fils du gouverneur ne se lance pas à la poursuite de Doji Shizue, mais se dirige vers elle.

En s’approchant, Jocho ne peut s’empêcher de remarquer la façon dont le tissu carmin épouse sa silhouette fine, et en écho ses lèvres fardées de rouge, sensuelles et gonflées, comme si elle venait de faire l’amour. Mais ce n’est probablement qu’une ruse de courtisane – elle a dû se mordre les lèvres, pour créer cette illusion voluptueuse.
Néanmoins, la pensée qu’elle sort peut-être des bras d’un autre homme fait passer en lui un long frisson de désir, mêlé de l’épice du danger, éveille en lui le prédateur. Elle lui appartiendra, à un moment ou un autre. Ce n’est qu’une question de temps.

Tout en la saluant courtoisement, il observe avec attention les réactions de l’entourage, et notamment celles de Yakamo, la cible désignée.
Le Champion du Clan du Crabe écoute d’un air pénétré la discussion entre son karo et Doji Shizue, et Jocho a bien noté que depuis son arrivée Yakamo ignore ostensiblement Tsukiko. En ce moment même, le grand bushi prête une attention intense - et improbable - aux propos des deux jeunes femmes et évite soigneusement de regarder de ce côté.
Se pourrait-il que… ?
Il y a une façon simple de s’en assurer.

- Tsukiko-san, cette soirée s’illumine de votre présence. Je suis ravi de voir que vous avez pu vous joindre à nous. Face à tant de charme et de beauté, un homme ne peut que déplorer de ne pas disposer des mots d’un poète pour les vanter.
- Vous êtes trop aimable, Shosuro-sama, je ne mérite pas de tels compliments, répond suavement Tsukiko, de cette voix douce comme la soie sur la peau nue.
- Votre modestie vous honore, Tsukiko-san, mais vous méritez mille fois mieux…Venez, ma chère, à défaut d’une ode immortelle laissez-moi vous offrir une coupe de saké.

Tout en dévidant ses compliments en courtisan accompli, Jocho guette du coin de l’œil les réactions de Yakamo.
Tsukiko reste parfaitement maîtresse d’elle-même, en digne élève du dojo des Mensonges.
Mais quand il l’accompagne du geste, effleurant son kimono au niveau de sa croupe en un geste familier à la limite du déplacé, il repère bien le regard incendiaire du Champion du clan du Crabe.

Jocho réprime un sourire. Vérification terminée.

Il regarde avec une estime nouvelle la ravissante jeune fille au visage pur qui lui fait face.
Contre toute attente, la petite Tsukiko s’est bien débrouillée. Il va falloir qu’il mette les bouchées doubles avec Doji Shizue s’il ne veut pas être en reste.
Tout en lui tendant la coupe de saké, il plonge dans les yeux bleu-vert, en bretteur chevronné croisant le fer avec un nouvel adversaire, et apprécie la lueur de défi, soigneusement dissimulée, qu’il y devine.

Il lève sa coupe et conclut avec un sourire ironique et ambigu :

- Tsukiko-san, portons ce toast à notre clan, dont vous incarnez si parfaitement les vertus…

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Kakita Kyoko
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Message par Kakita Kyoko » 19 févr. 2008, 13:46

Pourquoi, quand elle le voit approcher, a-t-elle l'impression d'être entrée dans la forêt de bambous que tout le monde sait habitée par un tigre ? Elle doit peser chacune de ses paroles quand il est là, surveiller chacun de ses gestes et prêter attention au moindre changement sur son corps, dans sa voix, dans son attitude. Shosuro Jocho est très stimulant d'un point de vue intellectuel. Il oblige son interlocuteur à donner le meilleur de lui-même et une conversation avec lui est toujours un échange plaisant et mortel à la fois. Etrange dichotomie.

Sa main qui l'a frôlée a failli la faire bondir, mais elle est parvenue à dompter l'irritation qui est née en elle. Elle sait que ce n'est que pour provoquer Yakamo, qui ne demanderait pas grand-chose pour écraser son poing d'acier dans la face de l'impudent. Elle a perçu du coin de l'œil sa réaction, et le plissement d'yeux de Jocho. Il sait. Les choses vont se corser, elle a parfaitement senti ce que sa résistance provoquait en lui. Elle le suit docilement jusqu'à un serviteur qui passe entre les convives, un plateau chargé de coupes de saké à la main. Elle lève la fine porcelaine à sa suite et lui adresse un sourire tout aussi ambigu que le sien, ses yeux si clairs se plissent et elle lui répond de sa voix douce et caressante :

- A notre clan, Jocho sama. Puisse-t-il toujours savoir ce que sont ses vertus, et qui les incarne précisément. Les vertus du clan du Scorpion... Quelle délicieuse ironie d'en parler, quand on voit ce que tu en fais.

Son regard l'a enveloppé avant de glisser sur les invités du gouverneur. Beaucoup de monde ce soir, des gens importants, des daimyo de famille. Du beau linge cette année pour le Premier Sanglier. Tsukiko a noté le mouvement de Hida Kyoko dans le dos de Jocho, un simple geste de la main qui coupe court au désir de son seigneur de venir enfoncer le capitaine de la Garde Tonnerre dans le sol. En d'autres circonstances, elle aurait aimé assister à ce si divertissant spectacle.

Le regard turquoise revient sur l'homme debout devant elle. Elle sait parfaitement ce qu'il ressent, ce qu'il veut. Le Dojo des Mensonges a en matière de sentiments et de désirs une formation des plus poussées. Elle porte la tasse à ses lèvres pleines sans le quitter des yeux, Yakamo leur tourne le dos. Avec lui, elle n'a aucune honte à donner toute la mesure de sa dangereuse capacité de séduction, elle sait qu'il appréciera.

- Avez-vous l'intention de participer à la chasse, Jocho sama ?

Sa voix a traîné sur le suffixe de rang et a presque transformé le dernier mot en expression du plaisir. Il va payer pour s'être permis un tel geste de familiarité avec elle.

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matsu aiko
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Message par matsu aiko » 21 févr. 2008, 22:18

Une jolie fleur vénéneuse déroulant ses pétales cramoisis en une floraison soudaine.
La façon sensuelle dont elle porte la tasse à ses lèvres, son intonation caressante, son regard clair à la fois candide et impudique, à cet instant tout en elle est invite.
En vérité, seul leur clan peut s’enorgueillir de savoir distiller la séduction à un tel degré.

Les courtisanes du clan de la Grue peuvent être d’une éblouissante perfection ; ce sont des beautés inaccessibles, des épouses accomplies, d’admirables œuvres d’art…mais ce ne sont pas des objets de désir.

En tout cas, pas à ce point-là.

Là, il sent immédiatement la tension, presque électrique, qui vient de s’établir entre eux. Il aime cette sensation voluptueuse, qui n’est surpassée que par l’exaltation du combat.
C’est un jeu, un jeu dangereux, qu’ils connaissent tous les deux – intimement.

- Bien sûr, si mes devoirs me le permettent, répond-il sans se compromettre.

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Message par Kakita Kyoko » 22 févr. 2008, 18:08

- Hmmm...

Elle n'a pas dit autre chose, mais la façon dont elle l'a dit peut signifier bien des choses. Son regard a glissé sur lui pour se poser de nouveau sur la foule alentours. Elle lit le meurtre, gratuit, de ceux qui soulagent intensément, dans les yeux gris de Yakamo, mais ce n'est décidément pas une bonne idée. L'intervention opportune d'un membre haut en couleur de la délégation du clan du Lion, venu saluer le Champion, le distrait de sa préoccupation immédiate, le passage de vie à trépas dans d'intenses souffrances de Shosuro Jocho. La haute et large silhouette de son amant, entraîné par le volubile Ikoma, s'éloigne au milieu des convives.

Un sourire indéfinissable flotte sur ses lèvres sensuelles, délicatement ourlées de rouge, quand elle survole l'assemblée. Elle n'a pas prêté plus d'attention à Yakamo qu'aux autres, mais elle a pourtant une conscience aigue de l'endroit où il se trouve, et des personnes qui lui parlent. Un mouvement de Jocho attire son attention et ses yeux bleus mêlés de vert reviennent sur lui, le caressent, le déshabillent presque. Il a parlé mais elle ne l'a pas écouté. Sa conversation ne l'intéresse pas plus que ça, à vrai dire.

- J'ai entendu dire que la troupe de l'Eventail d'Ivoire allait se produire juste après les réjouissances pour le Premier Sanglier. Ils vont donner quelques représentations d'une pièce récemment retrouvée de Shosuro Furuyari. Le mystère est entier à ce sujet, je n'ai pas réussi à savoir de quoi il retournait exactement.

La déception savamment dosée qu'il lit dans son regard suggère qu'elle a pourtant employé bien des ruses. Elle arrange une boucle, négligemment tombée de son chignon dans le décolleté suggestif de son kimono, juste à la naissance de ses seins.

- Vous aimez le théâtre, Jocho sama ?

Son sourcil s'est délicatement arqué tandis qu'elle le regarde avec une soudaine attention. Il est devenu l'espace d'un instant le centre du monde. Le si séduisant sourire revient sur ses lèvres parfaitement dessinées.
Donne-moi une bonne réponse, à présent...

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Message par matsu aiko » 22 févr. 2008, 22:10

- Beaucoup…surtout si j’ai la chance d’y assister en charmante compagnie.

Il a toujours aux lèvres ce demi-sourire ironique, mais son ton est chaleureux et amical. Tant d’efforts méritent récompense…

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Message par Kakita Kyoko » 23 févr. 2008, 10:51

Tsukiko ne se laisse pas duper par sa voix faussement sympathique, elle connaît sa réputation, sa façon de faire avec les femmes qu'il séduit et abandonne ensuite. Elle a vu ce qu'il a fait avec Shiba Shonagon, la manière dont il l'a doucement corrompue puis ensuite jetée aux ordures comme un objet dont il n'avait plus l'utilité. Elle avait trouvé cela écœurant à l'époque.

- Oh... Hé bien s'il m'est possible d'obtenir une place, je serai ravie de profiter de votre personne le temps d'une représentation.

Tout aussi prudente que lui, elle ne s'est pas engagée. Une pièce de cette qualité ne doit pas être gâchée par la présence ennuyeuse d'un importun aux idées si transparentes. Tsukiko sait que la pièce en question appartient au nô, et que c'est la seule du genre connue de Shosuro Furuyari. Tsukiko aime le nô, son dépouillement, sa simplicité, la pureté du chant qui accompagne le jeu des acteurs. Elle a eu vent de la mise en scène audacieuse et de l'arrangement de la salle où seront installés les spectateurs. Elle sait qu'elle appréciera d’être plongée dans le noir, au milieu de l’alcôve, isolée du reste des spectateurs.
Mais elle n'est pas sûre que ce sera le cas de Jocho et cela l'amuse beaucoup.

- La soirée de votre mère est plutôt réussie.

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Message par matsu aiko » 23 févr. 2008, 19:08

- Oui, tout le monde est venu, n’est-ce pas ? Tous ceux qui comptent, ou presque, commente-t-il, sarcastique. Mon honorable mère a un vrai talent pour rédiger des invitations…

Son regard dérive sur l’assistance, les tenues chamarrées, les salutations, les conversations, les sourires, les courbettes, toute cette danse convenue et artificielle. Il reste un instant silencieux, puis dit à mi-voix :

- Si vous saviez à quel point je suis las de tout ceci…de ces politesses creuses, de ces compliments empoisonnés qui ne visent qu’à manipuler, séduire ou humilier, de ces intrigues sans fin, de cette cruauté hypocrite et gratuite…de toute cette brillante surface qui ne cache que le vide…

Puis il se tourne vers elle, et poursuit, à nouveau souriant et ironique :

- Mais pour le moment, il y a une chasse au sanglier à entamer, et à conclure. Rabattre n’est pas abattre, je ne vous apprends rien ; c’est celui qui rapporte la hure de l’animal qui est déclaré vainqueur.
Une fois tout ceci terminé, je me réjouis d’assister à ce spectacle en votre délicieuse compagnie. Ne vous préoccupez pas des places, mon intendant s’en chargera.

A cet instant, il y a une commotion vers l’entrée de la pièce. Des éclats de voix, plusieurs féminines et impérieuses, dont au moins un se termine par « Chien de Scorpion ».

- Bon, je dois vous laisser, mon devoir m’appelle. Je ne serai pas autrement étonné d’apprendre que Tsuko-sama nous fait finalement la grâce de sa présence, commente-t-il, railleur.
Ma chère, si vous me le permettez…

Il s’incline profondément – un peu plus que ne le demanderait l’étiquette, vu leur différence de rang – et traverse la salle d’un pas allègre, vers l’endroit où les plumeaux rouges des gardes Tonnerre de faction ondulent comme des peupliers un jour de tempête.
En passant, il note avec malice la fureur à peine contenue de Hida Yakamo, qui a en cet instant tout du sanglier de l’histoire. Jocho résiste difficilement à la tentation de lui faire un clin d’œil, mais une altercation avec le Champion du clan du Crabe n’est pas exactement souhaitable en ce moment précis. Il s’approche de l’entrée et apostrophe martialement ses troupes, qui sont, comme il l’avait deviné, face à un contingent de bushi Matsu de la Fierté du Lion, avant de saluer celle qui est à leur tête.

- Allons ! Que se passe-t-il ici ?
Mes respectueux hommages, Matsu Tsuko-dono…Pardonnez l’excès de zèle de mes hommes, leur sens du devoir les aveugle parfois sur les nécessités de l’étiquette. Si des personnes de votre suite veulent bien m’accompagner, elles pourront s’assurer que vos sabres sont en digne compagnie, et je m’engage personnellement sur leur sécurité…

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