Le Vent des Hauts Plateaux - Episode 6
Ci-après votre extrait hebdomadaire du Vent des Hauts Plateaux, par Matsu Aiko.

 

Episode 6 : Un bien curieux caprice...

Selon les critères de l’Empire, Honorable Mère est une épouse parfaite. Jamais un mot plus haut que l’autre, si discrète en présence de son époux qu’elle pourrait être invisible, d’un calme et d’une impassibilité invariables quelles que soient les circonstances. Le mot ‘convenable’ a été inventé pour elle.
De mon côté, le mot de Mère ne m’évoque pas grand-chose si ce n’est peut-être les remontrances. J’ai été élevé par une interminable série de nourrices heimin, que j’adorais et torturais tout à la fois pour me venger de cette apparente indifférence de ma génitrice. Mes seuls contacts avec Honorable Mère se bornaient à des sermons sur le respect du savoir-vivre et de l’étiquette, et sur les manières que devait avoir la fille d’un magistrat impérial.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’elle me détestait, que c’était une méchante femme. A présent je pense qu’elle ne faisait que reproduire la façon dont elle-même avait été élevée.

Honorable Père était un tout autre cas.
Bien que je sache pertinemment que je ne pourrais jamais remplacer Petit Frère dans son cœur, il avait pour moi la tolérance amusée et l’indulgence que l’on a pour un animal familier, un petit singe impertinent.
Quand Mère me regardait avec un air horrifié et des yeux pleins de reproche, il saluait mes frasques avec un rire tolérant : ce n’est qu’une enfant, disait-il.
Mère me fusillait du regard, mais n’osait rien dire. Je lui adressais un sourire éblouissant de candeur.

Aussi ce fut bien sûr Père que j’allais solliciter cet après-midi-là. Il venait de rentrer d’une visite officielle et je savais qu’il ne repartait pas avant la soirée.
Il s’était installé au jardin, à l’ombre des arcades, savourant une tasse de thé, non le thé noir, très fort et très sucré, en faveur chez nos hôtes, mais le thé vert à l’amertume légère, au parfum subtil, que nous affectionnions à la capitale.
Le ciel blanc dardait toujours son regard aveuglant, mais dans l’ombre épaisse la température était douce et l’air frais autour de la petite fontaine.
Je m’avançais respectueusement, mon kimono glissant avec un bruit soyeux sur les dalles de pierre émaillées de motifs bleus.

- Otô-sama » m’inclinai-je.
- Ah, Niko-chan. Je ne t’avais pas entendu arriver. »

Autant Mère depuis plus longtemps que je peux me le rappeler, a toujours maintenu entre nous cette distance formelle, autant Père se montre familier, en tout cas quand nous sommes seuls. Nul doute que cela participe à notre complicité.

- Bonjour Père, j’espère que votre matinée s’est bien passée. »
- Oui, je te remercie. Cela n’a pas été passionnant – des histoires de convois de marchandises et de taxes impayées – mais les choses sont à présent réglées. »
« Et comment va ma fille préférée ? »
- Je vais bien, Père, je vous remercie. »
- Que puis-je faire pour toi ? » me questionne-t-il en souriant. Il me connaît suffisamment pour savoir que j’ai quelque chose à lui demander.
- Eh bien Père, en fait » j’hésite un instant sur la formulation « Cet endroit est remarquablement calme » une autre façon de dire que je m’ennuie à mourir « et donc je me demandais s‘il m’aurait été possible de profiter de cette quiétude et de mon temps libre pour faire l’apprentissage d’une activité nouvelle. »
- Une excellente suggestion, Niko-chan. Pardonne-moi, nous avons été très occupés ces derniers temps, ta mère et moi, et c’est vrai que je t’ai un peu négligée. »
« Dans quel domaine souhaites-tu te perfectionner ? »
- Père, j’aurais voulu apprendre à monter à cheval » dis-je avec un sourire ingénu.
- A cheval ? » Il reste perplexe un moment, puis sourit. « Après tout, pourquoi pas, cela pourra toujours t’être utile. Et s’il y a un endroit idéal pour apprendre l’équitation, c’est bien ici. » Il me sourit chaleureusement.
« C’est entendu. Je demanderai au gouverneur à ce qu’on t’affecte un professeur. »
- Oh merci Père ! » Je lui adresse mon plus beau sourire et je vais me blottir quelques instants contre lui, comme lorsque j’étais petite. Dans son regard, je sens que je suis encore sa toute petite fille, celle à laquelle il passe tous ses caprices. Et c’est très bien ainsi.
 
 
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