Le Vent des Hauts Plateaux - Episode 4
Ci-après votre extrait hebdomadaire du Vent des Hauts Plateaux, par Matsu Aiko.

 

Episode 4 : l'homme et la monture...

Les derniers vestiges de la nuit étaient en train de s’effilocher devant l’approche du jour. Seule brillait encore l’étoile qu’on appelait le Veilleur, à peine visible dans le ciel pâlissant. Cette étoile, la première à apparaître, la dernière à disparaître, était le guide, l’ami sûr qui aidaient les voyageurs à traverser les étendues nocturnes. Combien de fois l’avait-il suivie ?

L’homme s’avança vers les écuries. C’était le moment de la journée qu’il préférait, avec dans l’air cette fraîcheur, cette pureté du jour tout juste éclos, trop vite remplacée par la sécheresse étouffante de la journée.
L’écurie sentait bon le foin et l’odeur chaude des chevaux.
Un hennissement – elle l’avait senti arriver, et piaffait d’impatience dans sa stalle.

- Sshh, Yokaze » souffla-t-il à mi-voix « tu vas réveiller tout le monde » acheva-t-il en lui flattant les naseaux.
L’étoile blanche du chanfrein luisait comme une fleur dans la pénombre de l’écurie, écho solide de sa voisine céleste. A l’exception de cette marque sur son front, la robe de la jument était d’un noir immaculé. On aurait pu la prendre pour une vivante statue d’ébène.

Il lui passa le mors et la bride, la sella. La jument était de taille moyenne, son garrot lui arrivait à l’épaule.
Dans ces mêmes écuries se trouvaient des destriers autrement plus impressionnants, des bêtes massives et superbes dont le galop était un tonnerre qui vous martelait les tympans.
Mais les attaches fines de la jument, ses muscles allongés, l’harmonie de ses proportions, tout proclamait en elle un héritage exceptionnel. Elle faisait partie des meilleurs.
Ceux qui n’avaient pas son œil d’expert voyaient leurs doutes dissipés dès qu’elle courait : alors que d’autres chevaux galopaient comme la grêle, comme une avalanche, elle passait comme une ombre, comme une brise légère, effleurant à peine le sol, et c’est à peine si on l’entendait, si souple était sa course, si aérienne sa foulée.
Yokaze, Vent de Nuit, le nom qu’il lui avait donné à sa naissance, lui allait comme un présage favorable.
Elle avait cinq ans, l’âge idéal, avec toute la fougue de la jeunesse et la pleine endurance de la maturité.
Il lui flatta l’encolure avec douceur. Chaque jour il remerciait le ciel de ce miracle quotidien. Il se souvenait de la pouliche maladroite aux membres interminables qu’il avait patiemment nourrie de ses mains, il n’en revenait pas qu’elle soit devenue cette bête magnifique, et son cœur s’emplissait en la voyant d’amour et de fierté.

Le temps de sortir de l’écurie, le ciel s’était teinté de jaune pâle, avec juste quelques nuées plus sombres s’enfuyant à l’Est.
Le vent soufflait des plateaux ce matin, il le sentait à cette sensation fraîche, vivifiante, venant des montagnes lointaines et des pics enneigés. La jument le sentit aussi et s’ébroua. C’était un petit air délicieux, qui donnait envie de siffloter, de danser plutôt que de marcher, un air vif où il entendait presque le rire des kamis de l’air et leurs glissades sur les ailes du vent.
Ils franchirent ensemble les portes. Tout était silencieux. Il aimait ce moment égoïste qui n’appartenait qu’à eux seuls.
La jument, avançant au pas, était secouée de longs frissons nerveux dans sa soif de dévorer l’espace illimité qui s’ouvrait devant eux. Elle avait ‘l’âme généreuse’, comme on disait, sans pour autant faire partie de ces bêtes capables de s’éclater le cœur à force d’efforts. Elle était trop fine pour cela, et il avait toujours été prudent dans son entraînement, toujours attentif à graduer l’effort.
Le rire infectieux du vent autour d’eux était une tentation mais il lui résista et commença par un petit trot modéré, simple mise en jambe pour qu’elle s’échauffe.
Docile, la jument suivit sa main, trottant avec cette allure souple qu’elle pouvait tenir sans effort sur des lieues et des lieues.
Le soleil se leva au-dessus de montagnes, éclairant de sa lumière éblouissante les plaines endormies. Il pressa sa jambe contre son flanc, se pencha sur l’encolure, et elle partit au petit galop, ses jambes fines volant au-dessus des herbes sèches. Il sentait son souffle, puissant et régulier, la précision sans faille de sa foulée, l’harmonie parfaite de leurs mouvements. Le vent sifflait à ses oreilles.
Quand il sentit qu’elle avait trouvé son rythme, il relâcha le mors. Elle n’attendait que cela, et partit comme une flèche, la robe noire traversant la plaine comme l’ombre d’un oiseau gigantesque. Il sentait entre ses jambes le jeu puissant de ses muscles, la chaleur de son corps, il l’accompagnait de la voix et du geste, écoutant son souffle. Il était aisé, elle ne forçait pas.
Pour un observateur extérieur, cette vitesse surnaturelle aurait pu être prise pour de la magie, on aurait dit un esprit sous forme de cheval, un fantôme couleur de nuit, plutôt qu’un animal ordinaire.
Lui seul savait combien de temps et de patience avaient été nécessaires avant d’arriver à cette aisance apparente. Vent de Nuit était une bête splendide – et à force de soins attentifs, elle était au sommet de sa forme.

Après lui avoir laissé le temps d’épuiser son ardeur, il ralentit progressivement le rythme, en l’apaisant de la voix. Dans quelques semaines avait lieu le festival, il suffisait qu’il la maintienne à ce stade, elle était prête – prête à courir, à sauter, à gagner. Prête pour les jeux.
Ils revinrent à l’amble tranquillement jusqu’à la ville. Le soleil du petit matin colorait les murailles ocres d’un orangé somptueux.

Dans le cœur de chacun - l’homme et la monture - régnait la même joie sereine.
 
 
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