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Dessin de Yu Cheng Hong

Les mondes de Romain  d’Huissier – Le festival d’Inari

Le Festival d’Inari battait son plein à Rokugan et les paysans s’accordaient un moment de réjouissance après l’abondante récolte qu’ils venaient d’effectuer. Cela faisait des années que la terre n’avait pas été aussi généreuse et le peuple en remerciait les kami et l’Empereur en cette occasion.

Au milieu des badauds, Inari lui-même se promenait – ce jour-là sous la forme d’une splendide femme du Clan du Scorpion arborant un masque à son effigie, le genre d’ironie que la malicieuse Fortune goûtait particulièrement. Le dieu aimait se trouver au centre des festivités en son honneur, il baignait alors pleinement dans l’amour que les humains lui portaient. Il adorait par-dessus tout voir les enfants courir en brandissant des figurines de renard en bois . Leur joie était si pure et communicative qu’il ne pouvait s’empêchait de leur offrir diverses friandises.

Sous la forme qu’il avait choisi, Inari attirait les regards. Ce n’était pas de la concupiscence – son aura de kami ne le permettait pas. Mais plutôt de l’admiration et aussi du plaisir de voir une si belle samurai-ko se mêler à de simples fermiers. Le dieu décida d’amplifier encore ce bonheur simple en s’impliquant plus avant dans le festival : il attrapa un biwa et commença à jouer une mélodie dynamique. Après un instant d’hésitation, hommes et femmes s’entreregardèrent puis commencèrent à danser sur la place du village, prêt du grand feu qui illuminait cette belle soirée.

Alors la Fortune déploya sa magie. Les étoiles se mirent à briller plus fort, l’air se réchauffa sensiblement. Les odeurs se mêlèrent pour produire un parfum envoûtant et la terre battue devint aussi douce qu’une bonne herbe grasse. La beauté de l’âme humaine émut le dieu – qui décida que l’an prochain, les récoltes de ce village se montreraient encore plus généreuses.

Dessin de Yu Cheng Hong

Dessin de Ruan Jia

Les mondes de Romain d’Huissier – Vengeance

« Tu ne toléreras pas de vivre sous le même ciel que l’assassin de ton maître. »

Shinjo Akuni gardait ce proverbe à l’esprit alors qu’il parcourait les routes de l’Empire d’Émeraude, sous la défroque rapiécée et grisâtre d’un ronin. Car son maître – le sensei qui lui avait tout appris – était mort, assassiné dans des conditions troubles.

Alors simple yoriki en poste à la Cité des Mensonges, Akuni avait reçu un message de ce vénéré professeur – le sage Otaku Mokun. Une lettre confuse et cryptique, lui enjoignant de venir le retrouver dans le sanctuaire où il vivait depuis sa retraite. Mais le jeune samurai était arrivé trop tard : Mokun gisait déjà dans son propre sang.

Akuni gardait de ce moment un souvenir aussi limpide que le cristal. Il faisait doux et un vent léger agitait les bosquets de bambou. Un petit ruisseau emplissait l’atmosphère de son paisible tintinnabulement. Mokun était étendu sur le chemin de pierre menant à sa cabane fruste – juste au pied de l’autel de Fukurokujin, dont il assurait l’entretien. Malgré la mort, les oiseaux chantaient tout autour. Le sang d’Akuni s’était figé et il avait senti son âme se déchirer. L’homme qu’il aimait comme un père était en route pour le Meido.

Fouillant la cabane, Akuni avait trouvé quelques documents bien dissimulés – les assassins ne s’en étaient pas emparés. Ils ne connaissaient pas le vieux sensei aussi bien que son ancien élève et n’avaient pas cherché au bon endroit… Les écrits de Mokun se révélaient parcellaires. Apparemment, le maître avait découvert une conspiration au sein du Clan de la Licorne et s’efforçait d’en démasquer les responsables – mais ceux-ci s’étaient assurés de son silence éternel.

Avec ces maigres indices, Akuni avait décidé de poursuivre l’oeuvre de son mentor. Désormais samurai sans maître, il errait en quête de réponses – et surtout de vengeance. Car les kami lui en seraient témoins : en effet, il ne tolérerait pas de vivre sous le même ciel que les assassins de son maître.

Dessin de Ruan Jia

Le tournoi céleste (The celestial tournament)

Colline Seppun.

Pendant près d’un millénaire, ce fut l’un des lieux les plus vénérés de tout l’Empire. L’ensemble des Clans Majeurs reconnaissait que c’était là que les Kami, fils et filles d’Amaterasu et d’Onnotangu, avaient pris place et s’étaient affrontés l’un contre l’autre afin de déterminer qui règnerait sur l’Empire. C’était un lieu sacré. Une terre sainte. Dans des circonstances normales, ils l’auraient évité, sentant qu’en foulant ce sol, ils auraient troublé sa gloire par leur présence indigne.

Plus aujourd’hui.

Une foule de samouraï attendait avec agitation autour de la Colline Seppun. Ils étaient des centaines, peut-être même des milliers. Les bannières de tous les Clans Majeurs flottaient fièrement, et même s’ils ne faisaient pas état de leur présence pour ne pas être accusés d’être présomptueux, de nombreux samouraï de Clans mineurs étaient là pour voir l’Histoire s’écrire sous leurs yeux. Etonnamment, incroyablement, l’endroit était presque silencieux. Les toux occasionnelles et les frottements permanents des vêtements des gens qui avançaient étaient tout ce qui brisait ce pur silence.

La Lune descendit rapidement vers l’horizon, laissant derrière elle une trainée argentée sur les lointaines montagnes de l’Ouest. Alors qu’elle allait plonger, de plus en plus proche de disparaître, les premiers rayons du Soleil apparurent par delà l’océan de l’Est, projetant sa lumière sur la Colline Seppun. Pendant un moment, la lumière des deux illumina le ciel.
Et à ce moment précis, ils arrivèrent.

La Voix du Soleil de Jade et Celle de la Lune d’Obsidienne prirent place sur une grande estrade qui, quelques instants auparavant, ne se trouvait pas là. Ils étudièrent la foule un instant, puis s’exprimèrent en un parfait unisson. « L’Empire s’est trouvé bien trop longtemps sans Empereur. Il est temps. »

Le Tournoi des Cieux avait commencé.


L’une après l’autre, les délégations des Clans Majeurs firent un pas en avant afin d’être reconnus par les Voix des Cieux. Ceux venus simplement pour observer ne furent pas déçu, car de nombreux Champions de Clans étaient présents, ainsi que beaucoup de grand daimyo, de généraux ou de guerriers. C’était un moment extraordinaire, peut-être l’évènement de toute une vie, que tant d’hommes se retrouvent en un tel endroit, et plus encore que les Tournois d’Emeraude et Jade qui s’étaient tenus l’année précédente.

Lorsque tous furent reconnus, il sembla que les Voix se préparèrent à débuter le tournoi à proprement parler. « Mon Seigneur, ma Dame, » une voix s’éleva de manière inattendue. « Pardonnez ma témérité, mais il est un autre parti à reconnaître. » Une vague de murmures monta dans la foule, tandis que le Champion du Clan de la Licorne faisait un pas en avant, mais le silence revint presque immédiatement.

Le regard étrangement inhumain des deux Voix se posa sur le Khan. « Que voulez vous dire ? » demanda la Voix du Soleil.

Moto Chen s’agenouilla et plaça sa tête contre le sol. « Depuis des mois, la Licorne s’est alliée à un groupe d’honorables samouraï, ronin par naissance ou par les circonstances, qui ont travaillé sans repos pour le bien de l’Empire sans qu’il n’y ait d’Empereur qui puisse reconnaître ce qu’ils ont accompli. Ces vaillants guerriers ont voyagé jusqu’ici aujourd’hui, se tenant avec fierté parmi ceux qui n’hésiteraient pas à les blâmer simplement pour leur posture. Pour le Clan de la Licorne dans son intégralité, ces hommes et femmes ont gagné le droit d’êtres jugés sur le mérite de leurs actions. »

La Voix de la Lune fixa du regard le Khan. « Que voilà une déclaration hardie. »

« C’est vrai, » reconnut-il. « Et aujourd’hui la Mante se tient à nos côtés, alors qu’à une époque ils n’étaient que des samouraï de Clans mineurs, ou des ronin. L’Empereur Splendide Toturi Ier fut un ronin durant de longues années. Nous ne pouvons juste les juger là-dessus. Ils doivent être jugés pour leurs actions, non pour les circonstances de leur naissance.

Les Voix se turent quelques instants, comme s’ils dissertaient silencieusement entre eux. « Où sont ces hommes ? » demanda enfin l’un des deux.

Chen se releva et fit un geste vers la foule. Cinq hommes s’avancèrent, chacun vêtu d’étranges vêtements. « Nous sommes le Clan de l’Araignée, » dit le meneur d’une voix assurée.

« Peut-être, » dit la Voix de la Lune. « Et peut-être pas. »

« Montez, » dit la Voix du Soleil faisant signe aux hommes de grimper sur la colline. Les cinq hommes s’inclinèrent bas et firent ainsi qu’il leur avait demandé. Ils ne parlèrent pas, et une fois arrivés au sommet, ils s’inclinèrent sans pourtant poser genoux à terre. « Qui êtes vous ? »

« Je suis Daigotsu Usharo, » dit le leader, « anciennement Otomo Usharo. »

« Vous ne faites pas d’effort pour cacher votre véritable nature, » dit la Voix de la Lune. « Je trouve cela plaisant. »

« Nous assumons que notre véritable nature ne puisse vous être cachée, » dit Usharo catégoriquement. « La tromperie n’aurait que peu accompli. » « La franchise compense bien peu votre audace, » dit la Voix du Soleil. « De quel droit osez-vous montrer votre visage ici ? Et votre Seigneur ? Craint-il de montrer lui aussi son visage ? »

« Mon Seigneur pense que se présenter lui-même devant vous provoquerait l’ire des Clans. Ils ne peuvent tous être considérés comme respectant avec rigueur les principes de votre loi. Certain d’entre eux feraient peu de cas de leur piété et tenteraient de le détruire, malgré tout le bien qu’il pourrait faire. Votre tournoi serait perturbé. Ce n’est pas le souhait de Daigotsu-sama. »

La Voix de la Lune eut un léger sourire. « Et quel est le souhait de Daigotsu ? »

« Il est du désir de Daigotsu-sama que ce tournoi puisse être mené à bien, alors que le Tournoi des Kami ne l’avait pas été du fait de l’exclusion de Fu Leng. »

“Fu Leng n’a pas sa place dans les affaires Célestes,” dit la Voix du Soleil.

« Fu Leng est l’enfant du Soleil et de la Lune, » insista Usharo. « Des véritables Soleil et Lune. Nous sommes les seuls, l’Araignée, à le vénérer comme tous les mortels devraient le faire. Leur foi est incomplète, quand la nôtre est inébranlable. Notre droit à participer ne peut être remis en question. »

« Votre présomption est stupéfiante, » dit le Voix du Soleil. « Croyez-vous que vous pouvez dicter les termes de ce tournoi ? Le pensez-vous vraiment ? »

« Aucun d’eux ne porte la marque de Jigoku », dit soudain la Voix de la Lune. « Ils sont purs de toute influence extérieure. Leur loyauté, leur piété, est donnée librement, et non pas contrainte. »
La Voix du Soleil fronça les sourcils et regarda chacun d’entre eux. « C’est ce qu’il semble. »

« Si ce qu’ils prétendent est vrai, » poursuivit la Voix de la Lune, « alors il serait correct de leur permettre de participer. Ils sont les champions mortels d’une entité divine, quels que puissent être les désaccords de leur patron avec les Dragons Célestes. » Elle s’arrêta un moment. « Nous devons leur accorder le droit de concourir. »

La Voix du Soleil semblait bouillonner sur place. « Ainsi soit-il, » dit-il, d’une voix dont seule la providence de sa nature divine permit de ne pas montrer la rancœur qui s’y trouvait. « Sachez que si vous échouez aujourd’hui, votre secret sera exposé. Le jugement des hommes s’abattra sur vous aussi certainement que celui des Cieux tomberait sur eux. »

« Cela est juste, » répondit Usharo en s’inclinant. « Mes compagnons, Keigo, Sahara, Michio et Katsu combattront avec plaisir pour la gloire et l’honneur de Fu Leng et du Clan de l’Araignée.

« Où se trouve votre Seigneur ? » demanda la Voix de la Lune.

“Il est proche d’ici,” lui assure Usharo. « Il souhaite surveiller tout ce qu’il se passe, sans manquer de respect à votre tournoi en le perturbant. Daigotsu-sama verra et vivra tout à travers nos yeux. Il est un homme pieux et honorable, bien que cela ne soit peut-être pas à la manière de tous ceux assemblés ici.

« Clairement, » dit la Voix du Soleil.

« Prenez place, » dit la Voix de la Lune, dont la voix résonna à travers la colline et les alentours, en reprenant son ampleur précédente. « Ces ‘Araignées’ sont autorisés à prendre place dans le tournoi en raison de leur conduite de samouraï. »

Les murmures revinrent, plus bruyants cette fois-ci, et il était clair que beaucoup avaient des objections à une telle déclaration. Mais la volonté des Cieux ne saurait être remise en question, et personne n’intervint contre l’Araignée de peur de mettre en colère les Voix du Soleil et de la Lune.


Daidoji Yaichiro s’inclina profondément avant son adversaire. Le jeune officier n’avait que peu d’idées sur la raison qui lui avait permis d’assister à ce tournoi, et il n’avait certainement pas anticipé d’être parmi les premiers duels du jour. Il souhaitait seulement être à la hauteur des attentes de son Champion et assurer que la Grue ne perde pas la face.

Son adversaire n’apparaissait pas concerné, et manipulait une arme plutôt non-conventionnelle : le sasumata. C’était une arme fort peu utilisée sur les champs de bataille, et cela inquiétait Yaichiro. « Je suis Yoritomo Daishiro, » dit l’homme, « premier magistrat de Houritsu Mura. » Il n’était pas du genre à se défiler lors d’un défi. « Je suis Daidoji Yaichiro, Taisa de la Quatrième Légion de l’armée Daidoji et petit-fils du grand héros Daidoji Sembi. » Il s’inclina « Je n’ai aucunement le désir de croiser le fer avec un honorable magistrat. Je vous propose de concéder. ». Daishiro eut un léger sourire. « Je ne crois pas, mais je vous laisse libre de le faire si vous le souhaitez. »

Yaichiro sourit de même, bien que cela tienne plus de la grimace. « Je ne le peux. »

« Fort bien. »

« Commencez, » ordonna la Voix de la Lune d’Obsidienne.


Akodo Shigetoshi appréciait le rituel simple qu’était devenu le nettoyage de son armure. C’était un acte si familier qu’il en était devenu automatique, et cela l’aidait toujours à focaliser son esprit sur les questions en cours. C’était une chose simple, mais il y prenait un grand plaisir. C’était peut-être là le secret de l’illumination.

« Mon Seigneur, le représentant de la Légion des Deux Mille, » annonça doucement le garde derrière lui, manifestement mécontent de l’interrompre, mais agissant sur ordre afin de permettre l’entrée du ronin.

Shigetoshi ne se tourna pas immédiatement, poursuivant son rituel. « Je dois reconnaître, » dit-il au ronin placé derrière lui, « que j’ai grandement apprécié les services de votre légion. Vous êtes un exemple pour tous ceux qui ont porté le titre de ronin depuis des siècles. Il serait bon que plus de personnes de votre genre soient aussi honorables que vous. »

« Merci, mon seigneur. »

La voix perturba la tranquillité de Shigetoshi. Sa main, toute à sa tâche, s’était tellement serrée que la jointure de ses doigts devint blanche comme la mort. Sa respiration se bloqua un instant, puis il se força à reprendre son souffle et à se tourner doucement. Il s’était rendu ridicule. Il ne pouvait y avoir d’autre explication.

Le ronin demeura impassible près de l’entrée de la tente, laissant seulement ses yeux visibles derrière un masque. « Êtes-vous troublé, mon seigneur ? »

Shigetoshi n’eut pas besoin de voir plus que le regard de l’homme. « Mettez vous en garde, » dit-il dans un murmure.

« Mon seigneur ? »

« En garde, » répéta Shigetoshi d’une voix plus ferme. Lentement, le grand ronin secoua la tête. « Je ne le peux. »

« Vous le ferez» insista le Champion du Lion. « Ou dois-je vous couper en deux sur place ? »

« Pourquoi ? »

« Vous savez pourquoi ! » cracha Shigetoshi. « Vous savez très bien pourquoi ! »

« Je ne le ferai pas. »

Le choc qui avait secoué Shigetoshi avait laissé la colère monter en lui. « Le Lion ne peut avoir qu’un seul Champion ! » insista-t-il. « En avoir un second, en avoir deux vivants, divisera leur loyauté. Cela sera source de conflit, de confusion, et cela ne peut être permis. Je ne verrai pas le Clan se scinder en deux. Ainsi un de nous deux doit mourir. Je répète, en garde ! »

Le ronin leva les mains, paumes vers le haut. « Vous avez fait une erreur, mon Seigneur. Je suis un simple homme, rien de plus. Je ne serai jamais autre chose. » Il se pencha un peu plus près, tenant Shigetoshi de sa voix puissante. « Jamais, » répéta-t-il. « J’espère que vous comprenez. »

Le Champion du Clan du Lion demeura immobile pendant un long moment, puis écarta doucement sa main de son arme. « Bien entendu, » dit-il d’une voix tremblante. « J’ai… dû me tromper. »

« Sans doute, » dit le ronin d’une voix parfaitement calme.

« Où se trouve Utagawa ? J’attendais un rapport d’elle en personne. »

« Elle est au dojo des Mille Feuilles, elle a été temporairement déchargé de ses obligations , » répondit le ronin. « Je suis son commandant en second. Mon nom est Tamago, mon seigneur. »

« Certes, » dit Shigetoshi. « Utagawa a-t-elle été blessée ? »

« Non, » répondit Tamago. « Elle attend mon enfant. »

L’expression de surprise de Shigetoshi ne pouvait être cachée. « Oh, » dit-il simplement. Tamago jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers l’entrée de la tente. « Vos fils vont-ils bien ? » demanda-t-il tranquillement.

« Ils vont bien, merci, » dit Shigetoshi. Il hésita quelques instants tandis qu’il tenait en main le rouleau contenant les ordres de la légion. « Si je… » il s’arrêta et s’éclaircit la voix. « Si j’avais pu mourir à sa place, je l’aurai fait. » reprit-il avec calme.

« Je sais que vous l’auriez fait, » dit le ronin, sa voix trahissant finalement une certaine émotion. « Il est mort en ayant vaincu un ennemi supérieur durant une glorieuse bataille pour son Clan. Je n’aurais pu demander autre chose. Je suis très fier de lui. »

Shigetoshi approuva de la tête. « Vous ne devez jamais retourner sur les terres du Lion, » dit-il. « C’est trop dangereux. »

« J’enverrai un intermédiaire, » dit Tamago. « Ne vous inquiétez pas. Nous ne nous reverrons plus. » Alors qu’il s’apprêtait à partir il s’arrêta. « Bonne chance pour votre duel. Vous en aurez besoin ! »

Shigetoshi regarda le ronin disparaître. Il avait prévu un duel amical avec le Champion du Clan de la Licorne qui ne saurait tarder. C’était afin de maintenir l’esprit de rivalité entre les deux clans sans passer par des hostilités sur le terrain, mais Shigetoshi n’avait plus du tout l’envie de participer à cet évènement. Mais il ne pouvait prendre le risque d’insulter son adversaire. Il prit ses sabres et se prépara à partir, mais il attendit un petit moment, juste au cas où. Il ne voulait pas être vu en compagnie du ronin s’il pouvait l’éviter. C’était, comme il l’avait dit, trop dangereux.


Mirumoto Kei sauta vers le haut, sentant une sorte de brûlure dans ses jambes tandis qu’elle se propulsait vers l’avant d’un saut qui permit au coup de son adversaire de passer largement sous son corps sans faire aucun dégât. Elle se débrouilla sans peine pour ramener ses pieds en arrière sous elle, afin d’atterrir avec souplesse, notant mentalement d’accroître autant que possible son temps hebdomadaire d’entraînement au dojo du Rossignol. Bayushi Kosugi sembla à peine ralentir son attaque, se tournant pour enchaîner instantanément une nouvelle série d’attaques contre son adversaire. Kei était bien obligé de reconnaître que l’homme était un guerrier extraordinaire, et peut-être un qu’elle ne pourrait vaincre. Elle poussa ces pensées hors de son esprit à peine furent-elles apparues ; elle n’entendait pas aider son adversaire d’une telle manière.

Kei repris ses marques et para une série de coups rapides, dont certaines feintes parmi les plus rapides qu’elle avait jamais vu. Elle réalisa pourquoi certains clans semblaient craindre les confrontations avec le Scorpion, même si elle n’avait connu que de simples entraînements avec de tels partenaires. Si c’était cela le style Bayushi, alors ses précédents adversaires avaient dû se retenir quelque peu. Elle nota cette information pour une utilisation future, et essaye de se concentrer sur son problème actuel.

La daimyo Mirumoto restait sur la défensive, appâtant le Scorpion avec des ouvertures rapides dans sa garde haute. Elle persista pendant ce qui sembla être une éternité, alors que ce n’étaient en fait que quelques secondes, jusqu’à ce que Kosugi tente d’exploiter son apparente faiblesse avec une frappe haute en direction de ses épaules. Kei remonta ses sabres, mais c’était évidemment ce que Kosugi avait anticipé, et il ralentit sa feinte pour frapper bas. Malheureusement pour lui, c’était ce qu’avait attendu Kei du style de combat Scorpion, et elle ne remonta pas ses sabres pour se défendre, mais pour frapper. Elle se jeta violemment en arrière dans le même temps, coupant son adversaire très légèrement au menton tout en évitant de peu sa frappe, du fait de son corps gracile.

« Le Dragon est victorieux, » dit la Voix du Soleil.


Les plaines autour de la colline étaient emplies de spectateurs, d’innombrables légions de samouraï et de leurs vassaux, attendant tous dans un silence sans faille. En haut de la colline se tenaient les deux entités restées là toute la journée, si résolus et inamovibles qu’ils semblaient faire partie de la terre elle-même. A l’unisson, ils levèrent la main et firent un signe à quelqu’un.

Sur le versant Ouest, Moto Jin-sahn montait, l’étendue des ruines d’Otosan Uchi visible derrière lui. Sur le versant Est, le Champion du Clan de la Licorne, Moto Chen, marchait à grand pas vers le haut, la mer brillante luisant dans le lointain.

« De tous ceux qui ont avancé jusqu’ici aujourd’hui », gronda la Voix du Soleil, « vous deux êtes les plus méritants. Vous seul devez combattre pour la faveur des Cieux. »

« Et en faisant cela » ajouta la Voix de la Lune, « vous renforcerez la considération portée à votre Clan par la Volonté Céleste. »

« Le Trône ne doit pas rester vide plus longtemps, » dit la Voix du Soleil. « Demain, la lumière bénie du Soleil de Jade brillera sur une nouvelle ère à Rokugan. »

« Commencez, » commanda la Voix de la Lune.

Jin-sahn et Chen s’inclinèrent profondément l’un devant l’autre, et se mirent en garde.

Les deux samouraï se tinrent immobiles, s’évaluant avec prudence pendant plusieurs minutes. Finalement il y eut un mouvement flou et un flash d’acier, et soudain les deux hommes se retrouvèrent l’un derrière l’autre, leur sabre au repos comme après un coup.

Jin-sahn se tenait parfaitement tandis qu’un pan de son kimono orné de fourrure chutait vers le sol.

Chen se tenait de même absolument immobile tandis qu’une partie de sa manche s’envolait, exposant son bras et la fine ligne de sang qui le traversait.

Chen gloussa. « Le Iaijutsu n’a jamais été mon point fort au dojo, » admit-il. « C’est malheureux. C’était un nouveau kimono. Akasha pourrait être contrariée. »

Jin-sahn s’inclina fort bas. « Pardonnez moi, mon seigneur. Ce sont sans doute les bénédictions des Seigneurs de la Mort qui ont permis… »

Le Khan leva une main. « Pas d’excuses, ni de justifications. Peut-être étaient-ce les Seigneurs de la Mort, ou peut-être était-ce que j’ai usé toute ma chance dans le duel contre Shigetoshi auparavant, mais le situation reste la même. Aujourd’hui, tu es le meilleur homme, mon ami. » Sa main retomba.

Jin-Sahn s’approcha et attrapa le bras de Chen à la manière des hommes des tribus Moto.

« Moto Jin-sahn, pieux au dessus de tout soupçon, loyal au-delà de tout doute, a montré sa vertu en ce jour, » dit la Voix du Soleil. « Il est béni des Cieux, et pour sa valeur, la Licorne sera bien considérée par la volonté de Tengoku. »

« Lorsque les Cieux jugeront les Clans, et que l’Empereur Choisi s’avancera, » continua la Voix de la Lune, « Jin-sahn se tiendra sans nul doute parmi la Cour du nouvel Empereur. Retourne maintenant aux temples et autels qui entourent ce site sacré, et prépare-toi. Ton jugement est proche. »

Les mondes de Romain d’Huissier – L’étrange mélodie de l’eau

Shiro Kurasshu dominait les imposantes montagnes du Clan du Phénix – puissante sentinelle à la vie bercée par le fracas des eaux se déversant entre ses deux ailes. Précieux fief de la famille Isawa, le château et ses alentours vivaient au rythme de la formation des Tensai de l’Eau qui venaient s’y former. Ici, la puissance des flots se révélait pure, libre. Le torrent abritait des milliers de kami rugissants et aucun shugenja ne pouvait ignorer leur appel.

Au sommet de ces monts, de nombreux Maîtres de l’Eau se découvrirent – certains, prêtres médiocres, éveillèrent ainsi leur don rare au contact des furieux esprits de la rivière. Ils intégrèrent le Conseil élémentaire alors que personne ne les imaginait poursuivre une quelconque carrière. Car la nature à ces alentours force les barrières de l’esprit et met à jour les pouvoirs cachés – ceux qu’il faut forcer au grand jour pour les voir s’épanouir.

Arpentant la galerie qui surplombe la Cascade hurlante, Shiba Nakadai – daimyo des lieux – ressassait ses inquiétudes. Né à Shiro Kurasshu, il entendait la musique de l’eau depuis sa plus petite enfance et savait y déceler la moindre nuance. Or, cela faisait quelques jours que le fameux fracas du torrent lui chantait une mélodie différente – plus ténue, moins vigoureuse. Était-ce normal, un subtil changement dû à la saison ? Ou bien cela cachait-il quelque chose de plus pernicieux – comme une attaque contre les intérêts de sa famille ?

Afin d’en avoir le cœur net, Shiba Nakadai avait convoqué un groupe de magistrats itinérants de passage sur ses terres. Il comptait leur demander d’enquêter, en se rendant à la source du cours d’eau au besoin. Sa confiance était solide car la troupe se composait de samurai réputés : il y avait là Akodo Natsudo, un guerrier à l’honneur sans tâche ; Kitstuki Joso, dont l’esprit se montrait à la hauteur de n’importe quel énigme ; Kuni Makimi, la taciturne chasseuse de sorcière ; et Soshi Bakiko, au sourire aussi enjôleur que ses sorts étaient redoutables. Quelle que soit la raison du trouble qui occupait l’esprit du daimyo, ces quatre vaillants serviteurs de l’Empire d’Émeraude sauraient la découvrir.

Shiba Nakadai espérait juste qu’ils accompliraient leur mission avec célérité – car il sentait une ombre recouvrir son fief. Réprimant un frisson, le samurai se rendit alors dans la salle de réception afin d’y accueillir les magistrats. Sans qu’il s’en aperçoive, l’écume de la cascade se teignit subtilement de pourpre…

Les mondes de Romain d’Huissier – Shiba Tomoe

Shiba Tomoe a la réputation de figurer parmi les meilleures escrimeuses de sa famille. Elle maîtrise toute les techniques les plus subtiles de son école – chacun de ses gestes semblant imprégné de la puissance immanente du Vide. Duelliste accomplie, elle accompagne nombre de dignitaires de la famille Asako au sein de diverses cours de l’Empire d’Émeraude – s’assurant de défendre leur honneur à la moindre offense.

Pourtant, les sabres du daisho de Tomoe sont aussi purs que le jour où ils sortirent de la forge. Jamais aucune goutte de sang ne les a souillés – car Tomoe se refuse à infliger ne serait-ce que la moindre égratignure avec ses lames. On raconte même que le jour où une dizaine de brigands – ronins dépenaillés et paysans aux abois – s’en prirent au palanquin de son protégé du moment, elle les neutralisa tous sans même dégainer – usant d’un mélange de ju-jitsu et d’art du sabre, avec son katana encore dans son fourreau.

Shiba Tomoe aurait aimé être une shugenja – entendre les esprits et comprendre les murmures de la nature. Modeler les forces de la création et voir la danse des éléments. Elle n’a hélas pas eu cette chance mais elle fait de son mieux pour établir une harmonie entre le Vide et elle. Se départissant de ses sabres, elle se place en position du lotus au milieu de la petite bambouseraie de sa demeure et entre dans une profonde méditation. Quand son esprit est aussi serein, c’est un peu comme si elle approchait la condition de prêtresse des kami.

La voix de son époux – un paisible scribe de la famille Isawa ayant pris son nom par respect pour sa technique d’escrimeuse – la tire de sa paisible transe. Elle hume dans l’air le doux fumet du repas qu’il vient de lui préparer. Elle sourit. Comme presque toutes les samurai-ko, elle n’a pas choisi son mari mais il ne lui a fallu que peu de temps pour tomber amoureuse de Saburo. Elle s’estime chanceuse de connaître ce sentiment refusé à tant de nobles de Rokugan.

Shiba Tomoe se lève. Elle pose une main sur son ventre quand elle sent la petite vie qui s’y développe s’agiter légèrement. Elle sourit à nouveau et s’empresse de rejoindre son époux afin de partager avec lui un bon dîner. Il lui fera ensuite la lecture pour l’endormir – lui racontant sans doute une fois de plus l’histoire de Matsu Hitomi. Oui décidément, Tomoe est une femme comblée.

Symboles, Héraldique, Mons des clans, familles et Organisations de Rokugan

Anneaux

element-eau
Eau
element-feu
Feu
element-air
Air
element-terre
Terre
element-vide
Vide

Clan du Dragon

clan-dragon

clan-dragon-agasha
Agasha
Togashi
Togashi
clan-dragon-hitomi
Hitomi
clan-dragon-hoshi
Hoshi
clan-dragon-kitsuki
Kitsuki
clan-dragon-mirumoto
Mirumoto

 

 

clan-dragon-tamori
Tamori

Clan de la Licorne

clan-licorne

Ide
Ide
Iuchi
Iuchi
Moto
Moto
Otaku / Utaku
Otaku / Utaku
Shinjo
Shinjo

 

 

Clan du Crabe

clan-crabe

Hida
Hida
Hiruma
Hiruma
Kaiu
Kaiu
Kuni
Kuni
Yasuki
Yasuki

Clan du Scorpion

clan-scorpion

Bayushi
Bayushi
Shosuro
Shosuro
Soshi
Soshi
Yogo
Yogo

Clan de la Grue

clan-grue

Asahina
Asahina
Daidoji
Daidoji
Doji
Doji
Kakita
Kakita

 

Yasuki

Yasuki

Clan du Lion

clan-lion

Mon de la famille Akodo
Akodo
Mon de la famille Matsu
Matsu
Mon de la famille Ikoma
Ikoma
Mon de la famille Kitsu
Kitsu

Clan du Phénix

clan-phenix

Mon de la famille Shiba
Shiba
Mon de la famille Isawa
Isawa
Mon de la famille Asako
Asako
Mon de la famille Agasha
Agasha

Clan de l’Araignée

clan-araignee

Clans mineurs

clan-mineur-lievre-usagi
Lièvre
clan-mineur-moineau-suzume
Moineau
clan-mineur-renard-kitsune
Renard
clan-mineur-sanglier-heichi
Sanglier
clan-mineur-tortue-kasuga
Tortue
clan-mineur-blaireau-hichiro
Blaireau
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Boeuf

Nezumi

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Outremonde

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Ronin

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Ordre de Shinsei

shinsei

 

Enseignement

Notes prises par Akodo Kotaishi durant son mois à Koten, passé auprès du sensei Akodo Ameiko. Ces pages, plus personnelles, ne figurent pas dans les carnets d’Akodo Kotaishi. Elles sont roulées dans un étui et conservées au fond de son coffret personnel (celui-là même acquis durant la cour de Shinden Asahina auprès de Tokei l’ébéniste, représentant Akodo le Borgne recevant l’hommage de Kitsu). Elles ne sont pas destinées à être lues, et Kotaishi hésite parfois, lorsqu’il repense à leur existence, à les détruire.
Il ne s’y est jamais résolu.

Koten est un endroit paisible. Malgré les tristes événements augurés par notre arrivée, c’est un village tranquille, un luxe sur les terres de la Maison Hida. Le village est modeste, surplombé par le sanctuaire gris, massif et terne. Il donne à la région une impression austère, que n’arrangent guère le ciel assombri et la menace perpétuelle, invisible, de l’Outremonde tout proche. Pourtant, à mesure que les jours ont passé, je me suis accordé au rythme monotone de la communauté, et j’ai trouvé dans ce lieu oublié de tous, où les sens ne sont guère assaillis par la beauté des paysages, un calme que j’avais rarement rencontré jusqu’à présent.
La beauté y existe en effet, mais elle est brute, sans fioriture, et impalpable.

Ici, la vie est simple. Chacun fait son ouvrage avec application. Un sens de la survie que l’on ne trouve sur les terres d’aucun autre Clan anime ces paysans qui s’échinent toute leur existence durant en sachant que l’avenir ne ressemblera, au mieux, qu’au passé. Sans relâche, avec une totale acceptation, ils usent leurs forces pour nourrir ceux qui les protègeront des manœuvres du Sombre Kami, dont le regard ne les quitte pas, par-delà les proches montagnes.
Il y a quelque chose d’admirable chez eux, une richesse intérieure qui vaut tous les palais du monde.
Il sied davantage à un guerrier de garder ce sentiment en son for intérieur, et d’en faire le terreau qui nourrira la juste compassion sans laquelle il ne mériterait pas le nom de samurai.

Rapidement, mes réserves se sont envolés et j’ai mis toute mon énergie à assister Ameiko-sensei dans l’instruction martiale des ashigaru. Ameiko-sensei a cette honnêteté de cœur qui pousse chacun à se dépasser, à bannir tout relâchement, toute distraction.
De toutes manières, Ameiko-sensei ne le permettrait pas…
Certains de ces miliciens auraient fait de valeureux samurai, si la Roue Céleste avait décidé de les faire naître dans notre caste. Je suis heureux de les avoir connu. Il y a moins d’un mois, je me serais peut-être interdit de telles réflexions qui aujourd’hui m’apparaissent naturelles.

La première saison des pluies de l’année est arrivée, précédent la chaleur suffocante de l’été. Au cœur de l’averse, sous les trombes d’eau tiède, le monde se dissipe, et je me trouve là, dans la fraîcheur de ma chambre et la solitude de mon cœur, comme sur un îlot au milieu du royaume des rêves, seul être à vivre, à respirer, à exister.
Ce n’est pas le seul univers de la matière et des sens qui s’effondre, mais aussi celui plus trompeur, de l’esprit, cantonné derrière le rempart austère des certitudes, des convenances et des habitudes. Les perspectives se troublent, changent subtilement.

Dans ce recul salvateur, l’ombre et la lumière apparaissent plus clairement, indissociables.

Les lumières de la compréhension ou de la non-pensée, le chemin pour chacun différent de la grandeur, dont les Fortunes ont doté l’homme seulement.

Mais aussi les ténèbres. Les faux chemin de l’aveuglement, les voies trompeuses de l’ego, les mensonges du cœur et des ses émotions, les illusions du pouvoir et de la pensée.

Chacun passe dans le monde, vie après vie, le temps d’un regard attendri de Dame Soleil, en apportant son lot de merveilles et d’horreurs, sans cesser de chercher des réponses, mais ne posant au mieux, en réalité, que de nouvelles questions. Nous sommes des grains de sables portés par les vents de la Roue Céleste, dans lesquelles chacun joue le rôle qui lui a été assigné, inlassablement, jusqu’à ce que le Néant reprenne ce qu’il a donné… Encore et encore…

Suis-je en train de divaguer ? Certainement…
Mais n’est-ce pas l’instant, finalement, qui aura été le moins inutile de ma courte existence ? Peut-être…

Ameiko-sensei est satisfaite des rigueurs du climat implacable, qui rend mes entraînements plus difficiles.

Comment pourrais-je décrire Ameiko-sensei ? Peut-être simplement en laissant mon pinceau aller, donnant forme aux impressions que son incroyable présence ne manquent pas de susciter en moi.
Une vision purement subjective, donc…

Ameiko-sensei est une maîtresse plus exigeante encore que je n’aurais osé le rêver.
Elle allie la maîtrise indispensable de la technique à travers la pratique à un esprit en éveil propre à une longue avancée sur la Voie du guerrier. Elle puise sa force dans les vertus du bushido et comprend le caractère impératif et absolu de la voie du samurai. Elle a une parfaite maîtrise d’elle-même, ses sentiments sont apaisés et une grande intimité avec l’idée de sa propre mort illumine chaque instant de sa vie.

Parfois, plongée dans une activité auquelle elle accorde, comme toujours, toute son énergie, son attention se tend soudain vers vous, et son regard aussi tranchant qu’un sabre vous traverse. Le bruit de votre shinai lui a signifié que votre position n’était pas parfaite, ou votre coup mal ajusté.
Le son étouffé de vos pas sur le tatami du dojo, ou la vitesse de votre respiration, lui révèle immanquablement votre état de fatigue, et elle attendra de vous un dépassement de tout les instants, en sachant toujours quand la leçon doit prendre fin.

Lorsqu’inévitablement, vous sentez le découragement vous envahir, que la crainte de faire la honte de votre nom vous gagne, Ameiko-sensei choisit miraculeusement ce moment pour vous offrir quelques mots d’encouragement ou vous féliciter pour un kata particulièrement réussi. Et malgré son visage à la dureté de la pierre, il n’est pas exclu d’y deviner la petite touche amicale, affectueuse, qui n’est jamais feinte car il est impossible pour Ameiko-sensei de ne pas être honnête dans chacun de ses propos.
Votre monde s’illumine alors à nouveau, vos forces reviennent et vous êtes prêt à faire mieux le lendemain.

Gare à celui qui ne donnerait pas tout ce qu’il peut ! Quelques mots humiliants bien placés ou un coup aussi magistrale que douloureux serait sa juste récompense…
A l’issue de l’entraînement, aucune force ne doit rester en réserve. Comme dans chaque acte de la vie, la décharge d’énergie doit être totale.

« Etre ici et maintenant ». Voilà l’état d’esprit dans laquelle vous devez pénétrer dans ce temple sacré, invisible, qu’est l’enseignement d’Ameiko-sensei. Dans le cas contraire, vous n’y reviendrez jamais…

« Diriger l’esprit » est un autre fondement de l’initiation. Lorsque vous accomplissez une suite de kata complexes, sous un rideau de pluie, et que votre voix, claire, doit résonner assez fort pour qu’Ameiko-sensei profite de la dernière pièce d’Ikoma Fujin, le corps et l’esprit ne doivent faire qu’un, canalisés avec la plus extrême précision, la plus intense discipline.
Alors, poussés dans leurs dernières limites, corps et esprit disparaissent. Ils atteignent la parfaite stabilité, l’esprit absolu, le non-ego, et la voix des ancêtre vous emplit avec la force du tonnerre. C’est cet instant de brève compréhension, de rarissime félicité, que vous devez rechercher dans chacun de vos entraînement, comme dans chacun des moments de votre vie.
C’est trouver l’harmonie, « fusionner le Ciel et la Terre » comme dit Ameiko-sensei.

Il y a encore tant à dire de mes journées qu’un mois encore n’y suffirait pas.
Chaque jour a son lot de surprises.

Comme celui où Ameiko-sensei ordonna à dix ashigaru, bien plus étonnés que moi, de m’attaquer sans retenue. La douleur de mon corps rend le souvenir de cette journée vivace. Après les longs entraînements personnels, ce brusque changement de perspective était une nouvelle épreuve, et je reçus ce jour-là mon comptant de coups.

Mais l’esprit dirigé, discipliné, en harmonie avec le corps, ne fait pas la différence entre un adversaire et cent.
Plusieurs fois par la suite, Ameiko-sensei réitéra l’exercice, chaque fois avec des ashigaru différents. D’instinct, avec une économie de mouvement, je commencais à opérer les manœuvres les plus délicates, trouvant les placements optimales et retournant la supériorité numérique à mon avantage, en obligeant mes assaillants à se gêner mutuellement.

Comment ne pas parler des parties de go, rares, mais inoubliables, qui servaient de prétextes à disserter sur les commandements d’Akodo le Borgne. Je sais, malgré son air concentré sur le jeu, qu’Ameiko-sensei ne laissait passer aucune parole irréfléchie, ne tolérait aucune erreur sur mes connaissances de l’art de la guerre.
La moindre distraction était punie de la plus lourde manière, avec, toujours, ce risque tacite qu’Ameiko-sensei mette fin à son enseignement.
Ces parties étaient, aussi surprenant que cela puisse paraître, les épreuves les plus éprouvantes et les plus difficiles de mon court séjour auprès d’Ameiko-sensei.

Je songe parfois que pour quelques desseins obscurs, les Fortunes favorisent mon destin et m’accordent des bénédictions que je ne mérite pas, loin s’en faut.
Je me dois de me montrer à la hauteur de ces êtres d’exception qui me consacrent leur temps et leurs attentions, et ne pas faire la honte de leurs enseignements. Cette idée me donne la force d’affronter chaque jour mon devoir, et de faire ce qui est nécessaire.

La chaleur est là.

Demain, je vais devoir faire mes adieux à Koten, à Ameiko-sensei, à Hida Jiro, et à bien d’autres. Bien que j’aurais aimé que ce mois ne finisse jamais, je pars sans regret et sans peur. Sans joie non plus.

J’espère simplement que ma route croisera à nouveau celle d’Ameiko-sensei.

Mais je n’ai pas d’inquiétude. La Voie du Lion est notre lien, et les Akodo sont tous frères. Une partie d’Ameiko-sensei vit en moi désormais, s’est jointe au chant de mes ancêtres.

S’il est un enseignement qu’Ameiko ne m’a pas appris, mais que je lui dois néanmoins, c’est qu’il n’est pas difficile de trouver un maître.

La difficulté, c’est de devenir un disciple.

Début de millénaire : La partie de go

Où l’on apprend comment Ide Akio a pu libérer Soshi Yabu et Kakita Inigin des geôles infâmes de l’Outremonde où ils croupissaient, attendant la mort … ou pire …

F. _ C’est à toi, Dai.
D. _ Merci, Kami-sama. Voici. Le chemin de ma suprématie passe par des victoires stratégiques.
F. _ Hum, c’est là un beau coup. Tu t’améliores. Petit prétentieux, tu crois me vaincre ?
D. _ Quel honneur de te l’entendre dire, Kami-sama. Ce complément me va droit au cœur. Je te l’arracherai.
F. _ D’autant plus droit qu’il est à l’air, non ? Pan dans la tête.
D. _ Non. Bâtard.
F. _ C’est quoi alors ce truc qui bouge entre tes côtes ? Jeu, set et m …
D. _ Un lambeau de poumon. Voici mon coup, et ce groupe est mort, je crois bien. Pour le trou, c’est un coup de l’autre dingue.Match.
« L’autre dingue », qui faisait office d’arbitre entre ses turbulents « amis », se rapprocha de la table et s’y appuya pour étudier le jeu.
D. _ Tu vas te blesser, vieux. Les rebords sont affûtés comme des rasoirs. Et comme je sais que tu n’as que la peau sur les os …
I. _ Tu veux me faire peur, min … Ah ! Mais ça coupe, cette connerie ! Mon sang coule, merde !
D. _ Je t’avais prévenu. Si tu m’écoutais, on règnerait sur le monde, et pas seulement sur cette décharge. Heureusement qu’il n’y a pas d’adepte du sang dans le secteur, il utiliserait un maléfice pour te placer sous son contrôle … Warf warf, pas d’adepte du sang ici, qu’elle est drôle …
A. _ Hum hum.
Les trois compères tournèrent leurs têtes décharnées aux orbites vides vers l’intrus, un petit homme vêtu de violet, engoncé dans une large armure de bataille manifestement trop étroite pour lui et constellée d’impacts noircis, qui avait manifestement connu de meilleurs jours. Enfin, un jour. Lointain.
F. _ Ah oui. C’est mon apprenti. Approche, petit.
A. _ Oui, Kami-sam …le jeune samourai s’interrompit en voyant le sourcil de son maître se relever rapidement … euh, sensei-sama.
F. _ C’est mieux. Chers collègues, voici mon assisatant, Ide Akio. Akio-kun, je te présente le Sombre Empereur Daigotsu, que j’ai placé à la tête de ce bordel qu’est l’Outremonde, et le Sombre Sorcier Iuchiban, qui gèrait mes agents rokugani. De très bons amis, en dépit de leurs querelles enfantines. Même si, depuis ma dernière incarnation, ils me sont moins utiles.
D. _ Querelles ? Quelles querelles ? Ce fichu shugenja m’a seulement broyé un bras, pas de quoi en faire un fromage … Par contre un fromage à l’Iuchiban …
F. _ Hein ? Tu as encore du fromage frais ? Ou alors c’est mon ouïe qui baisse …
D. _ Non, plus trop. Il pourrit ici à vitesse grand v. Son ouïe baisse. Parfait.
F. _ Pas grave. Je vais demander à ma pupille Doji Ayame de m’en ramener la prochaine fois qu’elle franchira les Murs.
I. _ Ayame ? La petite qui a perdu son époux le jour de ses noces ?
F. _ Oui. L’époux s’appelait Bishônen, ce qui est une raison de faire seppuku en soi. Daigotsu me l’a amenée alors qu’elle s’était perdue sur ses terres.
I. _ Sur mes terres s’il te plaît.
D. _ Fasciste !
F. _ Silence les enfants. On se calme ! Montrez l’exemple à Akio.
A. _ Euh, sensei, … puis-je vous demander quelque chose ?
F. _ Je t’écoute. Silence, j’ai dit ! Daigotsu, range ce sabre, merde !
A. _ Je souhaiterais la libération de deux de mes pions, Soshi Yabu et Kakita Inigin, qui sont entre vos mains …
D. _ Entre mes mains, tu veux dire.
I. _ Non les miennes. De toute manière je t’en ai pété une.
F. _ La barbe les gosses ! Accordé. Tu m’as bien servi, vas les libérer. Mais n’oublies pas que j’ai besoin de leur présence au Puits Suppurant dans dix jours …
A. _ Merci, ô puissant Kami des Ténèbres. Comment les convaincre de m’accompagner ?
F. _ Racontes leur les bobards habituels, de toute façon ils gobent tout. Dis leur que ma … femme … veut les emmener en excursion, par exemple. C’est vrai que c’est ma femme. Il faudrait peut-être la libérer aussi … Libère Shizue aussi, Akio-kun.
A. _ Chic idée ! A tes ordres, sensei !

Et c’est ainsi qu’ils purent repartir pour de nouvelles aventures.

Début de millénaire

Dans une geôle humide, deux samouraïs, assis en tailleur, discutent. Le premier porte des robes de shugenja aux couleurs du Scorpion tandis que l’autre est habillé en bleu et blanc, comme le Grue qu’il est.

Scorpion : Ca va, Inigin ?
Grue : Il m’est arrivé de me sentir mieux, Yabu-san. Et toi ?
Yabu : Mes marquent me démangent depuis ce matin. Ca doit être la proximité avec la Souillure.
Inigin : Ah ben ça ! La Souillure dans le Palais de Fu Leng, c’était inévitable !
Yabu : Sans doute, sans doute… Alors, des nouvelles de Kenshin ?
Inigin : Ah oui, c’est toi qui t’es évanoui au début du combat…
Yabu : Je ne me suis pas évanoui ! Il me fallait méditer afin de m’ouvrir aux kamis, c’est tout !
Inigin : Je ne savais pas que ces traîtres de Scorpions méditaient sur le
ventre…
Yabu : Bon, arrête avec ça, c’est lourd ! Et puis, toi aussi, tu es un traître,
si on va par là ! C’est dans un membre de TON clan que s’est incarné Fu Leng !
Inigin : Je me demandais pourquoi Shizue-sama tenait tellement à assister à ce combat…
Yabu : Surtout qu’il consistait juste à frapper un enfant malade ! Mais je
persiste à penser qu’on aurait dû se méfier !
Inigin : Ce n’était qu’une pauvre estropiée, tout de même. Qui aurait pu
penser…
Yabu : C’était assez surprenant de la voir se redresser en proclamant être le Dieu Sombre et décapiter ce pauvre Tadaji.
Inigin : Peut-être qu’elle avait peur qu’il lui fasse de l’ombre, avec son
pied-bot…
Yabu : Ceci dit, il y avait bien du monde dans cette chambre. Le Jour des
Tonnerres, c’était pas censé être, genre, une soirée privée ?
Inigin : Tu sais ce que c’est… Tout le monde veut épater son voisin en
l’emmenant voir comment il tue un Dieu Sombre. L’envie de frimer, quoi.
Yabu : C’était donc pour ça, les bardes…
Inigin : Oui… Mais, quand même,  » il  » aurait pu éviter d’amener Tadaji…
Yabu : Ben ça…Réfléchir, ça a jamais été son fort. Qu’est-ce qu’il est devenu, au fait ?
Inigin : Chais pas… La dernière fois que je l’ai vu, il offrait un chibokiko à
Shizue-san. Autant dire qu’il est mort.
Yabu : Je ne dirais pas ça. Il sait être persuasif, le bougre…
Inigin : Comme cette fois-là ?
Yabu : Oui, celle-là !

Les deux hommes se taisent quelques instants puis, finalement, Yabu reprend :
Yabu : Et Kenshin, alors ?
Inigin : Il a beau être le mari de Shizue, je doute qu’elle l’ait épargné.
Yabu : Un mari à moitié sourd, tu penses…
Inigin : Il se remettait à entendre, paraît-il… Dis, toi qui t’y connais,
c’est possible de guérir après s’être crevé les deux tympans ?
Yabu : Je ne crois pas. Peut-être avec de la maho…
Inigin : Tu vois que tu t’y connais ! Alors ?
Yabu : Arrête d’être lourd, quoi !
Inigin : Ben quoi ? On m’a raconté…

La porte s’ouvre sur un jeune homme au visage agréable, vêtu d’un kimono violet :
Akio : Salut, les gars ! Ca boume ?
Yabu : Mais t’es pas mort ?
Akio : Ben non ! J’aurais dû, Yabu-san ?
Yabu : Mais… et Fu Leng ?
Akio : Ah, l’Impératrice ? Elle est vraiment hyper top sympa ! Tu te rends
compte qu’elle veut tous nous emmener en excursion ? C’est pas l’ancien Empereur qu’aurait fait ça !
Inigin : Ben si !
Akio : Oui, Ingin-san, mais pas en été. D’ailleurs, elle a parlé d’un endroit
tout particulier : la Piscine Puante, qu’elle appelle ça. C’est bizarre comme
nom mais je suis sûr…
Yabu : Le Puit Suppurant ? Mais on va tous mourir si on y va !
Akio : Mais non, elle a dit que ce serait pas douloureux. Normalement, quand on meurt, c’est douloureux, il me semble.
Inigin : Demande à Tadaji-san !
Akio : Oui, j’ai entendu parler de l’incident. Glisser sur son wakizashi, quelle malchance… Heureusement, il va mieux, maintenant, même s’il a encore cette faiblesse au cou… Allez, je vous laisse ! On part dans une heure ! N’oubliez pas les serviettes !

Il se retourne, révélant des os à nu sous un kimono en lambeaux, puis sort.
Yabu : Foutu millénaire…
Inigin : Eh oui…

Crépuscule

Je me souviens.

Je me souviens des longues soirées dans les grandes salles de lumière. Où la beauté des femmes était comme celle des éphémères lucioles, fragile telle l’aile de la phalène qui se brûle à mort pour accomplir sa destinée.

Et le monde entier pouvait résider dans les yeux d’une belle.

Je me souviens des journées de bruit et de foule, de cris et de labeur. Les légions d’hommes, de femmes, d’enfants emportées par les flots du temps le long des rues vers des rivages incertains.
Et le monde entier n’était à nos yeux que perpétuel chaos.

Je me souviens des chemins de terre battue au milieu des rizières. Avec les silhouettes lointaines de mes semblables que surplombaient les montagnes distantes et les cieux à jamais inaccessibles.
Et le monde entier semblait penché par-dessus les vastes plaines.

Je me souviens de la saveur âcre du thé mille et mille fois renouvelée par le rituel.
Et des longues heures passées face contre terre à écouter les cloches sacrées retentir.

Je me souviens des rires.
Des hoquets douloureux de larmes.
Des éclairs fulgurants de pensée sublime.
Des abîmes nauséabonds d’une orgueilleuse médiocrité.
De tous ceux que j’ai vus tomber l’épée à la main.
De tous ceux que personne n’a regardés mourir.

Je me souviens aussi du reste.

Des plaines de cendre aux rivières de bile.
De la chair sanglante marbrée d’arabesques de corruption.
Des appétits immondes à jamais impossibles à satisfaire.
Des armées de choses et de cadavres grotesques.
De la promesse d’une éternité orgiaque totalement futile.
De la souffrance infligée aux autres pour apaiser la sienne.

De tout cela, il ne reste rien.
Rien que la nuit, éternelle.
Même les étoiles se sont éteintes au-dessus de moi.
Sur ce rocher isolé dans la mer de noirceur, je demeure seul.

Je me souviens de tout.

Alors, je couche sur le papier mes derniers mots.
A la lueur de la dernière chandelle.
Et je regarde monter les murailles d’ombre.

Pour la dernière fois, je me permets un sourire.
Pour la dernière fois, je me permets les larmes.

Et je m’avance vers l’oubli.
Vers la fin de toute chose.
Je laisse mes mots derrière moi.
Aux soins de la dernière lueur au monde.
Qui les consume avant d’être consumée.

Et la nuit tremble devant moi.

Ne redoute pas l’homme pétri d’honneur ou de gloire.
Ni même celui qui commande des armées ou mène un empire.
Mais crains celui qui ne possède rien, car il n’a rien à perdre.

– Le Tao de Shinsei –