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Les mondes de Romain d’Huissier – L’étrange mélodie de l’eau

Shiro Kurasshu dominait les imposantes montagnes du Clan du Phénix – puissante sentinelle à la vie bercée par le fracas des eaux se déversant entre ses deux ailes. Précieux fief de la famille Isawa, le château et ses alentours vivaient au rythme de la formation des Tensai de l’Eau qui venaient s’y former. Ici, la puissance des flots se révélait pure, libre. Le torrent abritait des milliers de kami rugissants et aucun shugenja ne pouvait ignorer leur appel.

Au sommet de ces monts, de nombreux Maîtres de l’Eau se découvrirent – certains, prêtres médiocres, éveillèrent ainsi leur don rare au contact des furieux esprits de la rivière. Ils intégrèrent le Conseil élémentaire alors que personne ne les imaginait poursuivre une quelconque carrière. Car la nature à ces alentours force les barrières de l’esprit et met à jour les pouvoirs cachés – ceux qu’il faut forcer au grand jour pour les voir s’épanouir.

Arpentant la galerie qui surplombe la Cascade hurlante, Shiba Nakadai – daimyo des lieux – ressassait ses inquiétudes. Né à Shiro Kurasshu, il entendait la musique de l’eau depuis sa plus petite enfance et savait y déceler la moindre nuance. Or, cela faisait quelques jours que le fameux fracas du torrent lui chantait une mélodie différente – plus ténue, moins vigoureuse. Était-ce normal, un subtil changement dû à la saison ? Ou bien cela cachait-il quelque chose de plus pernicieux – comme une attaque contre les intérêts de sa famille ?

Afin d’en avoir le cœur net, Shiba Nakadai avait convoqué un groupe de magistrats itinérants de passage sur ses terres. Il comptait leur demander d’enquêter, en se rendant à la source du cours d’eau au besoin. Sa confiance était solide car la troupe se composait de samurai réputés : il y avait là Akodo Natsudo, un guerrier à l’honneur sans tâche ; Kitstuki Joso, dont l’esprit se montrait à la hauteur de n’importe quel énigme ; Kuni Makimi, la taciturne chasseuse de sorcière ; et Soshi Bakiko, au sourire aussi enjôleur que ses sorts étaient redoutables. Quelle que soit la raison du trouble qui occupait l’esprit du daimyo, ces quatre vaillants serviteurs de l’Empire d’Émeraude sauraient la découvrir.

Shiba Nakadai espérait juste qu’ils accompliraient leur mission avec célérité – car il sentait une ombre recouvrir son fief. Réprimant un frisson, le samurai se rendit alors dans la salle de réception afin d’y accueillir les magistrats. Sans qu’il s’en aperçoive, l’écume de la cascade se teignit subtilement de pourpre…

Les mondes de Romain d’Huissier – Shiba Tomoe

Shiba Tomoe a la réputation de figurer parmi les meilleures escrimeuses de sa famille. Elle maîtrise toute les techniques les plus subtiles de son école – chacun de ses gestes semblant imprégné de la puissance immanente du Vide. Duelliste accomplie, elle accompagne nombre de dignitaires de la famille Asako au sein de diverses cours de l’Empire d’Émeraude – s’assurant de défendre leur honneur à la moindre offense.

Pourtant, les sabres du daisho de Tomoe sont aussi purs que le jour où ils sortirent de la forge. Jamais aucune goutte de sang ne les a souillés – car Tomoe se refuse à infliger ne serait-ce que la moindre égratignure avec ses lames. On raconte même que le jour où une dizaine de brigands – ronins dépenaillés et paysans aux abois – s’en prirent au palanquin de son protégé du moment, elle les neutralisa tous sans même dégainer – usant d’un mélange de ju-jitsu et d’art du sabre, avec son katana encore dans son fourreau.

Shiba Tomoe aurait aimé être une shugenja – entendre les esprits et comprendre les murmures de la nature. Modeler les forces de la création et voir la danse des éléments. Elle n’a hélas pas eu cette chance mais elle fait de son mieux pour établir une harmonie entre le Vide et elle. Se départissant de ses sabres, elle se place en position du lotus au milieu de la petite bambouseraie de sa demeure et entre dans une profonde méditation. Quand son esprit est aussi serein, c’est un peu comme si elle approchait la condition de prêtresse des kami.

La voix de son époux – un paisible scribe de la famille Isawa ayant pris son nom par respect pour sa technique d’escrimeuse – la tire de sa paisible transe. Elle hume dans l’air le doux fumet du repas qu’il vient de lui préparer. Elle sourit. Comme presque toutes les samurai-ko, elle n’a pas choisi son mari mais il ne lui a fallu que peu de temps pour tomber amoureuse de Saburo. Elle s’estime chanceuse de connaître ce sentiment refusé à tant de nobles de Rokugan.

Shiba Tomoe se lève. Elle pose une main sur son ventre quand elle sent la petite vie qui s’y développe s’agiter légèrement. Elle sourit à nouveau et s’empresse de rejoindre son époux afin de partager avec lui un bon dîner. Il lui fera ensuite la lecture pour l’endormir – lui racontant sans doute une fois de plus l’histoire de Matsu Hitomi. Oui décidément, Tomoe est une femme comblée.

Symboles, Héraldique, Mons des clans, familles et Organisations de Rokugan

Anneaux

element-eau
Eau
element-feu
Feu
element-air
Air
element-terre
Terre
element-vide
Vide

Clan du Dragon

clan-dragon

clan-dragon-agasha
Agasha
Togashi
Togashi
clan-dragon-hitomi
Hitomi
clan-dragon-hoshi
Hoshi
clan-dragon-kitsuki
Kitsuki
clan-dragon-mirumoto
Mirumoto

 

 

clan-dragon-tamori
Tamori

Clan de la Licorne

clan-licorne

Ide
Ide
Iuchi
Iuchi
Moto
Moto
Otaku / Utaku
Otaku / Utaku
Shinjo
Shinjo

 

 

Clan du Crabe

clan-crabe

Hida
Hida
Hiruma
Hiruma
Kaiu
Kaiu
Kuni
Kuni
Yasuki
Yasuki

Clan du Scorpion

clan-scorpion

Bayushi
Bayushi
Shosuro
Shosuro
Soshi
Soshi
Yogo
Yogo

Clan de la Grue

clan-grue

Asahina
Asahina
Daidoji
Daidoji
Doji
Doji
Kakita
Kakita

 

Yasuki

Yasuki

Clan du Lion

clan-lion

Mon de la famille Akodo
Akodo
Mon de la famille Matsu
Matsu
Mon de la famille Ikoma
Ikoma
Mon de la famille Kitsu
Kitsu

Clan du Phénix

clan-phenix

Mon de la famille Shiba
Shiba
Mon de la famille Isawa
Isawa
Mon de la famille Asako
Asako
Mon de la famille Agasha
Agasha

Clan de l’Araignée

clan-araignee

Clans mineurs

clan-mineur-lievre-usagi
Lièvre
clan-mineur-moineau-suzume
Moineau
clan-mineur-renard-kitsune
Renard
clan-mineur-sanglier-heichi
Sanglier
clan-mineur-tortue-kasuga
Tortue
clan-mineur-blaireau-hichiro
Blaireau
clan-mineur-boeuf-morito
Boeuf

Nezumi

nezumi

Outremonde

outremonde

Ronin

ronin

Ordre de Shinsei

shinsei

 

Enseignement

Notes prises par Akodo Kotaishi durant son mois à Koten, passé auprès du sensei Akodo Ameiko. Ces pages, plus personnelles, ne figurent pas dans les carnets d’Akodo Kotaishi. Elles sont roulées dans un étui et conservées au fond de son coffret personnel (celui-là même acquis durant la cour de Shinden Asahina auprès de Tokei l’ébéniste, représentant Akodo le Borgne recevant l’hommage de Kitsu). Elles ne sont pas destinées à être lues, et Kotaishi hésite parfois, lorsqu’il repense à leur existence, à les détruire.
Il ne s’y est jamais résolu.

Koten est un endroit paisible. Malgré les tristes événements augurés par notre arrivée, c’est un village tranquille, un luxe sur les terres de la Maison Hida. Le village est modeste, surplombé par le sanctuaire gris, massif et terne. Il donne à la région une impression austère, que n’arrangent guère le ciel assombri et la menace perpétuelle, invisible, de l’Outremonde tout proche. Pourtant, à mesure que les jours ont passé, je me suis accordé au rythme monotone de la communauté, et j’ai trouvé dans ce lieu oublié de tous, où les sens ne sont guère assaillis par la beauté des paysages, un calme que j’avais rarement rencontré jusqu’à présent.
La beauté y existe en effet, mais elle est brute, sans fioriture, et impalpable.

Ici, la vie est simple. Chacun fait son ouvrage avec application. Un sens de la survie que l’on ne trouve sur les terres d’aucun autre Clan anime ces paysans qui s’échinent toute leur existence durant en sachant que l’avenir ne ressemblera, au mieux, qu’au passé. Sans relâche, avec une totale acceptation, ils usent leurs forces pour nourrir ceux qui les protègeront des manœuvres du Sombre Kami, dont le regard ne les quitte pas, par-delà les proches montagnes.
Il y a quelque chose d’admirable chez eux, une richesse intérieure qui vaut tous les palais du monde.
Il sied davantage à un guerrier de garder ce sentiment en son for intérieur, et d’en faire le terreau qui nourrira la juste compassion sans laquelle il ne mériterait pas le nom de samurai.

Rapidement, mes réserves se sont envolés et j’ai mis toute mon énergie à assister Ameiko-sensei dans l’instruction martiale des ashigaru. Ameiko-sensei a cette honnêteté de cœur qui pousse chacun à se dépasser, à bannir tout relâchement, toute distraction.
De toutes manières, Ameiko-sensei ne le permettrait pas…
Certains de ces miliciens auraient fait de valeureux samurai, si la Roue Céleste avait décidé de les faire naître dans notre caste. Je suis heureux de les avoir connu. Il y a moins d’un mois, je me serais peut-être interdit de telles réflexions qui aujourd’hui m’apparaissent naturelles.

La première saison des pluies de l’année est arrivée, précédent la chaleur suffocante de l’été. Au cœur de l’averse, sous les trombes d’eau tiède, le monde se dissipe, et je me trouve là, dans la fraîcheur de ma chambre et la solitude de mon cœur, comme sur un îlot au milieu du royaume des rêves, seul être à vivre, à respirer, à exister.
Ce n’est pas le seul univers de la matière et des sens qui s’effondre, mais aussi celui plus trompeur, de l’esprit, cantonné derrière le rempart austère des certitudes, des convenances et des habitudes. Les perspectives se troublent, changent subtilement.

Dans ce recul salvateur, l’ombre et la lumière apparaissent plus clairement, indissociables.

Les lumières de la compréhension ou de la non-pensée, le chemin pour chacun différent de la grandeur, dont les Fortunes ont doté l’homme seulement.

Mais aussi les ténèbres. Les faux chemin de l’aveuglement, les voies trompeuses de l’ego, les mensonges du cœur et des ses émotions, les illusions du pouvoir et de la pensée.

Chacun passe dans le monde, vie après vie, le temps d’un regard attendri de Dame Soleil, en apportant son lot de merveilles et d’horreurs, sans cesser de chercher des réponses, mais ne posant au mieux, en réalité, que de nouvelles questions. Nous sommes des grains de sables portés par les vents de la Roue Céleste, dans lesquelles chacun joue le rôle qui lui a été assigné, inlassablement, jusqu’à ce que le Néant reprenne ce qu’il a donné… Encore et encore…

Suis-je en train de divaguer ? Certainement…
Mais n’est-ce pas l’instant, finalement, qui aura été le moins inutile de ma courte existence ? Peut-être…

Ameiko-sensei est satisfaite des rigueurs du climat implacable, qui rend mes entraînements plus difficiles.

Comment pourrais-je décrire Ameiko-sensei ? Peut-être simplement en laissant mon pinceau aller, donnant forme aux impressions que son incroyable présence ne manquent pas de susciter en moi.
Une vision purement subjective, donc…

Ameiko-sensei est une maîtresse plus exigeante encore que je n’aurais osé le rêver.
Elle allie la maîtrise indispensable de la technique à travers la pratique à un esprit en éveil propre à une longue avancée sur la Voie du guerrier. Elle puise sa force dans les vertus du bushido et comprend le caractère impératif et absolu de la voie du samurai. Elle a une parfaite maîtrise d’elle-même, ses sentiments sont apaisés et une grande intimité avec l’idée de sa propre mort illumine chaque instant de sa vie.

Parfois, plongée dans une activité auquelle elle accorde, comme toujours, toute son énergie, son attention se tend soudain vers vous, et son regard aussi tranchant qu’un sabre vous traverse. Le bruit de votre shinai lui a signifié que votre position n’était pas parfaite, ou votre coup mal ajusté.
Le son étouffé de vos pas sur le tatami du dojo, ou la vitesse de votre respiration, lui révèle immanquablement votre état de fatigue, et elle attendra de vous un dépassement de tout les instants, en sachant toujours quand la leçon doit prendre fin.

Lorsqu’inévitablement, vous sentez le découragement vous envahir, que la crainte de faire la honte de votre nom vous gagne, Ameiko-sensei choisit miraculeusement ce moment pour vous offrir quelques mots d’encouragement ou vous féliciter pour un kata particulièrement réussi. Et malgré son visage à la dureté de la pierre, il n’est pas exclu d’y deviner la petite touche amicale, affectueuse, qui n’est jamais feinte car il est impossible pour Ameiko-sensei de ne pas être honnête dans chacun de ses propos.
Votre monde s’illumine alors à nouveau, vos forces reviennent et vous êtes prêt à faire mieux le lendemain.

Gare à celui qui ne donnerait pas tout ce qu’il peut ! Quelques mots humiliants bien placés ou un coup aussi magistrale que douloureux serait sa juste récompense…
A l’issue de l’entraînement, aucune force ne doit rester en réserve. Comme dans chaque acte de la vie, la décharge d’énergie doit être totale.

« Etre ici et maintenant ». Voilà l’état d’esprit dans laquelle vous devez pénétrer dans ce temple sacré, invisible, qu’est l’enseignement d’Ameiko-sensei. Dans le cas contraire, vous n’y reviendrez jamais…

« Diriger l’esprit » est un autre fondement de l’initiation. Lorsque vous accomplissez une suite de kata complexes, sous un rideau de pluie, et que votre voix, claire, doit résonner assez fort pour qu’Ameiko-sensei profite de la dernière pièce d’Ikoma Fujin, le corps et l’esprit ne doivent faire qu’un, canalisés avec la plus extrême précision, la plus intense discipline.
Alors, poussés dans leurs dernières limites, corps et esprit disparaissent. Ils atteignent la parfaite stabilité, l’esprit absolu, le non-ego, et la voix des ancêtre vous emplit avec la force du tonnerre. C’est cet instant de brève compréhension, de rarissime félicité, que vous devez rechercher dans chacun de vos entraînement, comme dans chacun des moments de votre vie.
C’est trouver l’harmonie, « fusionner le Ciel et la Terre » comme dit Ameiko-sensei.

Il y a encore tant à dire de mes journées qu’un mois encore n’y suffirait pas.
Chaque jour a son lot de surprises.

Comme celui où Ameiko-sensei ordonna à dix ashigaru, bien plus étonnés que moi, de m’attaquer sans retenue. La douleur de mon corps rend le souvenir de cette journée vivace. Après les longs entraînements personnels, ce brusque changement de perspective était une nouvelle épreuve, et je reçus ce jour-là mon comptant de coups.

Mais l’esprit dirigé, discipliné, en harmonie avec le corps, ne fait pas la différence entre un adversaire et cent.
Plusieurs fois par la suite, Ameiko-sensei réitéra l’exercice, chaque fois avec des ashigaru différents. D’instinct, avec une économie de mouvement, je commencais à opérer les manœuvres les plus délicates, trouvant les placements optimales et retournant la supériorité numérique à mon avantage, en obligeant mes assaillants à se gêner mutuellement.

Comment ne pas parler des parties de go, rares, mais inoubliables, qui servaient de prétextes à disserter sur les commandements d’Akodo le Borgne. Je sais, malgré son air concentré sur le jeu, qu’Ameiko-sensei ne laissait passer aucune parole irréfléchie, ne tolérait aucune erreur sur mes connaissances de l’art de la guerre.
La moindre distraction était punie de la plus lourde manière, avec, toujours, ce risque tacite qu’Ameiko-sensei mette fin à son enseignement.
Ces parties étaient, aussi surprenant que cela puisse paraître, les épreuves les plus éprouvantes et les plus difficiles de mon court séjour auprès d’Ameiko-sensei.

Je songe parfois que pour quelques desseins obscurs, les Fortunes favorisent mon destin et m’accordent des bénédictions que je ne mérite pas, loin s’en faut.
Je me dois de me montrer à la hauteur de ces êtres d’exception qui me consacrent leur temps et leurs attentions, et ne pas faire la honte de leurs enseignements. Cette idée me donne la force d’affronter chaque jour mon devoir, et de faire ce qui est nécessaire.

La chaleur est là.

Demain, je vais devoir faire mes adieux à Koten, à Ameiko-sensei, à Hida Jiro, et à bien d’autres. Bien que j’aurais aimé que ce mois ne finisse jamais, je pars sans regret et sans peur. Sans joie non plus.

J’espère simplement que ma route croisera à nouveau celle d’Ameiko-sensei.

Mais je n’ai pas d’inquiétude. La Voie du Lion est notre lien, et les Akodo sont tous frères. Une partie d’Ameiko-sensei vit en moi désormais, s’est jointe au chant de mes ancêtres.

S’il est un enseignement qu’Ameiko ne m’a pas appris, mais que je lui dois néanmoins, c’est qu’il n’est pas difficile de trouver un maître.

La difficulté, c’est de devenir un disciple.

Début de millénaire : La partie de go

Où l’on apprend comment Ide Akio a pu libérer Soshi Yabu et Kakita Inigin des geôles infâmes de l’Outremonde où ils croupissaient, attendant la mort … ou pire …

F. _ C’est à toi, Dai.
D. _ Merci, Kami-sama. Voici. Le chemin de ma suprématie passe par des victoires stratégiques.
F. _ Hum, c’est là un beau coup. Tu t’améliores. Petit prétentieux, tu crois me vaincre ?
D. _ Quel honneur de te l’entendre dire, Kami-sama. Ce complément me va droit au cœur. Je te l’arracherai.
F. _ D’autant plus droit qu’il est à l’air, non ? Pan dans la tête.
D. _ Non. Bâtard.
F. _ C’est quoi alors ce truc qui bouge entre tes côtes ? Jeu, set et m …
D. _ Un lambeau de poumon. Voici mon coup, et ce groupe est mort, je crois bien. Pour le trou, c’est un coup de l’autre dingue.Match.
« L’autre dingue », qui faisait office d’arbitre entre ses turbulents « amis », se rapprocha de la table et s’y appuya pour étudier le jeu.
D. _ Tu vas te blesser, vieux. Les rebords sont affûtés comme des rasoirs. Et comme je sais que tu n’as que la peau sur les os …
I. _ Tu veux me faire peur, min … Ah ! Mais ça coupe, cette connerie ! Mon sang coule, merde !
D. _ Je t’avais prévenu. Si tu m’écoutais, on règnerait sur le monde, et pas seulement sur cette décharge. Heureusement qu’il n’y a pas d’adepte du sang dans le secteur, il utiliserait un maléfice pour te placer sous son contrôle … Warf warf, pas d’adepte du sang ici, qu’elle est drôle …
A. _ Hum hum.
Les trois compères tournèrent leurs têtes décharnées aux orbites vides vers l’intrus, un petit homme vêtu de violet, engoncé dans une large armure de bataille manifestement trop étroite pour lui et constellée d’impacts noircis, qui avait manifestement connu de meilleurs jours. Enfin, un jour. Lointain.
F. _ Ah oui. C’est mon apprenti. Approche, petit.
A. _ Oui, Kami-sam …le jeune samourai s’interrompit en voyant le sourcil de son maître se relever rapidement … euh, sensei-sama.
F. _ C’est mieux. Chers collègues, voici mon assisatant, Ide Akio. Akio-kun, je te présente le Sombre Empereur Daigotsu, que j’ai placé à la tête de ce bordel qu’est l’Outremonde, et le Sombre Sorcier Iuchiban, qui gèrait mes agents rokugani. De très bons amis, en dépit de leurs querelles enfantines. Même si, depuis ma dernière incarnation, ils me sont moins utiles.
D. _ Querelles ? Quelles querelles ? Ce fichu shugenja m’a seulement broyé un bras, pas de quoi en faire un fromage … Par contre un fromage à l’Iuchiban …
F. _ Hein ? Tu as encore du fromage frais ? Ou alors c’est mon ouïe qui baisse …
D. _ Non, plus trop. Il pourrit ici à vitesse grand v. Son ouïe baisse. Parfait.
F. _ Pas grave. Je vais demander à ma pupille Doji Ayame de m’en ramener la prochaine fois qu’elle franchira les Murs.
I. _ Ayame ? La petite qui a perdu son époux le jour de ses noces ?
F. _ Oui. L’époux s’appelait Bishônen, ce qui est une raison de faire seppuku en soi. Daigotsu me l’a amenée alors qu’elle s’était perdue sur ses terres.
I. _ Sur mes terres s’il te plaît.
D. _ Fasciste !
F. _ Silence les enfants. On se calme ! Montrez l’exemple à Akio.
A. _ Euh, sensei, … puis-je vous demander quelque chose ?
F. _ Je t’écoute. Silence, j’ai dit ! Daigotsu, range ce sabre, merde !
A. _ Je souhaiterais la libération de deux de mes pions, Soshi Yabu et Kakita Inigin, qui sont entre vos mains …
D. _ Entre mes mains, tu veux dire.
I. _ Non les miennes. De toute manière je t’en ai pété une.
F. _ La barbe les gosses ! Accordé. Tu m’as bien servi, vas les libérer. Mais n’oublies pas que j’ai besoin de leur présence au Puits Suppurant dans dix jours …
A. _ Merci, ô puissant Kami des Ténèbres. Comment les convaincre de m’accompagner ?
F. _ Racontes leur les bobards habituels, de toute façon ils gobent tout. Dis leur que ma … femme … veut les emmener en excursion, par exemple. C’est vrai que c’est ma femme. Il faudrait peut-être la libérer aussi … Libère Shizue aussi, Akio-kun.
A. _ Chic idée ! A tes ordres, sensei !

Et c’est ainsi qu’ils purent repartir pour de nouvelles aventures.

Début de millénaire

Dans une geôle humide, deux samouraïs, assis en tailleur, discutent. Le premier porte des robes de shugenja aux couleurs du Scorpion tandis que l’autre est habillé en bleu et blanc, comme le Grue qu’il est.

Scorpion : Ca va, Inigin ?
Grue : Il m’est arrivé de me sentir mieux, Yabu-san. Et toi ?
Yabu : Mes marquent me démangent depuis ce matin. Ca doit être la proximité avec la Souillure.
Inigin : Ah ben ça ! La Souillure dans le Palais de Fu Leng, c’était inévitable !
Yabu : Sans doute, sans doute… Alors, des nouvelles de Kenshin ?
Inigin : Ah oui, c’est toi qui t’es évanoui au début du combat…
Yabu : Je ne me suis pas évanoui ! Il me fallait méditer afin de m’ouvrir aux kamis, c’est tout !
Inigin : Je ne savais pas que ces traîtres de Scorpions méditaient sur le
ventre…
Yabu : Bon, arrête avec ça, c’est lourd ! Et puis, toi aussi, tu es un traître,
si on va par là ! C’est dans un membre de TON clan que s’est incarné Fu Leng !
Inigin : Je me demandais pourquoi Shizue-sama tenait tellement à assister à ce combat…
Yabu : Surtout qu’il consistait juste à frapper un enfant malade ! Mais je
persiste à penser qu’on aurait dû se méfier !
Inigin : Ce n’était qu’une pauvre estropiée, tout de même. Qui aurait pu
penser…
Yabu : C’était assez surprenant de la voir se redresser en proclamant être le Dieu Sombre et décapiter ce pauvre Tadaji.
Inigin : Peut-être qu’elle avait peur qu’il lui fasse de l’ombre, avec son
pied-bot…
Yabu : Ceci dit, il y avait bien du monde dans cette chambre. Le Jour des
Tonnerres, c’était pas censé être, genre, une soirée privée ?
Inigin : Tu sais ce que c’est… Tout le monde veut épater son voisin en
l’emmenant voir comment il tue un Dieu Sombre. L’envie de frimer, quoi.
Yabu : C’était donc pour ça, les bardes…
Inigin : Oui… Mais, quand même,  » il  » aurait pu éviter d’amener Tadaji…
Yabu : Ben ça…Réfléchir, ça a jamais été son fort. Qu’est-ce qu’il est devenu, au fait ?
Inigin : Chais pas… La dernière fois que je l’ai vu, il offrait un chibokiko à
Shizue-san. Autant dire qu’il est mort.
Yabu : Je ne dirais pas ça. Il sait être persuasif, le bougre…
Inigin : Comme cette fois-là ?
Yabu : Oui, celle-là !

Les deux hommes se taisent quelques instants puis, finalement, Yabu reprend :
Yabu : Et Kenshin, alors ?
Inigin : Il a beau être le mari de Shizue, je doute qu’elle l’ait épargné.
Yabu : Un mari à moitié sourd, tu penses…
Inigin : Il se remettait à entendre, paraît-il… Dis, toi qui t’y connais,
c’est possible de guérir après s’être crevé les deux tympans ?
Yabu : Je ne crois pas. Peut-être avec de la maho…
Inigin : Tu vois que tu t’y connais ! Alors ?
Yabu : Arrête d’être lourd, quoi !
Inigin : Ben quoi ? On m’a raconté…

La porte s’ouvre sur un jeune homme au visage agréable, vêtu d’un kimono violet :
Akio : Salut, les gars ! Ca boume ?
Yabu : Mais t’es pas mort ?
Akio : Ben non ! J’aurais dû, Yabu-san ?
Yabu : Mais… et Fu Leng ?
Akio : Ah, l’Impératrice ? Elle est vraiment hyper top sympa ! Tu te rends
compte qu’elle veut tous nous emmener en excursion ? C’est pas l’ancien Empereur qu’aurait fait ça !
Inigin : Ben si !
Akio : Oui, Ingin-san, mais pas en été. D’ailleurs, elle a parlé d’un endroit
tout particulier : la Piscine Puante, qu’elle appelle ça. C’est bizarre comme
nom mais je suis sûr…
Yabu : Le Puit Suppurant ? Mais on va tous mourir si on y va !
Akio : Mais non, elle a dit que ce serait pas douloureux. Normalement, quand on meurt, c’est douloureux, il me semble.
Inigin : Demande à Tadaji-san !
Akio : Oui, j’ai entendu parler de l’incident. Glisser sur son wakizashi, quelle malchance… Heureusement, il va mieux, maintenant, même s’il a encore cette faiblesse au cou… Allez, je vous laisse ! On part dans une heure ! N’oubliez pas les serviettes !

Il se retourne, révélant des os à nu sous un kimono en lambeaux, puis sort.
Yabu : Foutu millénaire…
Inigin : Eh oui…

Crépuscule

Je me souviens.

Je me souviens des longues soirées dans les grandes salles de lumière. Où la beauté des femmes était comme celle des éphémères lucioles, fragile telle l’aile de la phalène qui se brûle à mort pour accomplir sa destinée.

Et le monde entier pouvait résider dans les yeux d’une belle.

Je me souviens des journées de bruit et de foule, de cris et de labeur. Les légions d’hommes, de femmes, d’enfants emportées par les flots du temps le long des rues vers des rivages incertains.
Et le monde entier n’était à nos yeux que perpétuel chaos.

Je me souviens des chemins de terre battue au milieu des rizières. Avec les silhouettes lointaines de mes semblables que surplombaient les montagnes distantes et les cieux à jamais inaccessibles.
Et le monde entier semblait penché par-dessus les vastes plaines.

Je me souviens de la saveur âcre du thé mille et mille fois renouvelée par le rituel.
Et des longues heures passées face contre terre à écouter les cloches sacrées retentir.

Je me souviens des rires.
Des hoquets douloureux de larmes.
Des éclairs fulgurants de pensée sublime.
Des abîmes nauséabonds d’une orgueilleuse médiocrité.
De tous ceux que j’ai vus tomber l’épée à la main.
De tous ceux que personne n’a regardés mourir.

Je me souviens aussi du reste.

Des plaines de cendre aux rivières de bile.
De la chair sanglante marbrée d’arabesques de corruption.
Des appétits immondes à jamais impossibles à satisfaire.
Des armées de choses et de cadavres grotesques.
De la promesse d’une éternité orgiaque totalement futile.
De la souffrance infligée aux autres pour apaiser la sienne.

De tout cela, il ne reste rien.
Rien que la nuit, éternelle.
Même les étoiles se sont éteintes au-dessus de moi.
Sur ce rocher isolé dans la mer de noirceur, je demeure seul.

Je me souviens de tout.

Alors, je couche sur le papier mes derniers mots.
A la lueur de la dernière chandelle.
Et je regarde monter les murailles d’ombre.

Pour la dernière fois, je me permets un sourire.
Pour la dernière fois, je me permets les larmes.

Et je m’avance vers l’oubli.
Vers la fin de toute chose.
Je laisse mes mots derrière moi.
Aux soins de la dernière lueur au monde.
Qui les consume avant d’être consumée.

Et la nuit tremble devant moi.

Ne redoute pas l’homme pétri d’honneur ou de gloire.
Ni même celui qui commande des armées ou mène un empire.
Mais crains celui qui ne possède rien, car il n’a rien à perdre.

– Le Tao de Shinsei –

Coup de théâtre au tournoi d’émeraude

Résumé : Nous sommes le 1er jour du printemps 1127. L’Empereur est Hantei 39 Sotorii, sa femme est Bayushi Kachiko. Le clan du Scorpion a été rétabli. Le Tournoi d’Emeraude, qui va désigner le nouveau champion de l’Empereur, a déjà commencé.

Le samurai Shinjo Kohei a donné rendez-vous au rônin Riobe pour ce jour, car le Licorne, comme six autres samurai, a été nommé assistant de son ami Kakita Hiruya, qui va devenir magistrat d’Emeraude.

Et Shinjo Kohei a proposé au rônin de faire aussi partie du groupe.

Parce que c’est quand même plus facile pour garder la cohérence du jeu de réunir tous les PJ sous la bannière de la magistrature d’Emeraude.

Par ce beau jour d’été, Dame Soleil avait revêtu sa robe la plus étincelante, et moins que jamais, le moindre mortel n’aurait osé la contempler directement, de peur d’avoir les yeux brûlés par son insurpassable beauté. Les pieuses shugenja du clan du Mille-Pattes, parmi lesquels Moshi Wakiza, devaient dans ces jours-là entrer dans une sorte de transe amoureuse, qui les transportait, les ravissait, les emplissait d’un indicible sentiment de grâce.

Les tribunes du grand tournoi d’Emeraude étaient pleines. Autour du trône où allait prendre place le divin fils du ciel, des dizaines de samurai Otomo et de shugenja formaient un cercle infranchissable de protection. :bodyguard: Toutes les couleurs de tous les clans de l’Empire d’Emeraude éclataient sous la lumière parfaite, sans aucune ombre à l’heure la plus chaude de la journée, et les étendards, les armures étincelantes rivalisaient d’éblouissement, pendant que les délégations, avec la lenteur que permettaient leur rang, prenaient place. Les Matsu avaient été placés loin des Grues, avec les Phénix et les Dragons entre eux. Les Grues avaient accepté les Scorpions près d’eux, et leurs alliés Licornes de l’autre. Les Crabes finissaient de remplir les gradins, formant une zone tampon entre les Scorpions et les Lions.

Crabe – Lion – Dragon – Phénix – Grue – Licorne – Scorpion

Cette dernière journée du tournoi promettait d’être chaudement disputée.

Déjà, les honorables Seppun Larke et Miya Rolan, présentateurs officiels impériaux, pour meubler le temps, résumaient les journées précédentes :

– Ce tounoi d’Emeraude restera dans toutes les mémoires comme particulièrement disputé, Larke-san.
– Oui tout à fait, Rolan-san. En effet, c’est le tournoi qui élira le successeur du noble Doji Satsume, le père de Doji Hoturi, l’actuel daimyo de sa famille, et on sait quelles traces laissera le seigneur Satsume dans l’imaginaire collectif. Il laisse le souvenir d’un homme puissant, dévoué, qui s’est battu jusqu’à la mort pour le vieil Empereur Hantei XXVIII. Donc le moins qu’on puisse dire, c’est que son successeur aura fort à faire pour se montrer à la hauteur.

– Jusqu’ici, on a eu un niveau exceptionnel de compétition, avec des huitièmes de final, et même des éliminatoires qui valaient bien certaines demi-finales des tournois précédents. On a vu en effet le puissant Doji Kuwanan, éduqué aux dojo des familles Matsu, Hida et Daidoji (excusez du peu) s’incliner face au terrible duelliste Bayushi Aramoro, garde du corps et beau-frère de l’Impératrice. Et le lendemain, coup de tonnerre : c’est ce même Aramoro-sama qui doit s’incliner face à Mirumoto Hitomi, qui est maintenant l’une des favorites de ce tournoi.

– Oui, tout à fait, Rolan-san. Alors les mauvaises ont dit que c’était en fait un arrangement entre Hitomi et notre Impératrice, que, comme on dit vulgairement, Bayushi Aramoro s’est « couché » au bout de la 3e reprise -mais on sait ce qu’il faut penser de ce genre de rumeurs, hein…

– Et puis, nous avons eu aussi un quart de final de toute beauté entre le champion de la Licorne, Shinjo Yokatsu, Maître des Quatre Vents, et Shiba Tsukune, dite la Petite Tortue, la talentueuse duelliste de nos amis Phénix -duel qui s’est conclu par une courte victoire du champion Licorne.

– Oui, et d’ailleurs à cette occasion, on a pu voir l’honorable sensei Akodo Kage faire une apparition remarquée, pour saluer les deux combattants, l’un, Yokatsu, étant un ami de longue date, et l’autre, Tsukune, son ancienne élève à l’académie impériale.

– Et c’est d’ailleurs ce même jour, Larke-san, qu’un incident a émaillé la cérémonie, quand l’honorable Isawa Tsuke, Maître du Feu, a menacé de faire démonstration de ses pouvoirs si on lui refusait encore de participer à ce tournoi. Il a fallu l’intervention des très diplomates Kakita Yoshi et Ide Tadaji pour calmer le bouillant Phénix.

– On me signale qu’il a accepté un compromis, en retirant sa plainte en échange de la promesse de la tenue d’un tournoi de Jade très bientôt, rien que pour lui.

– Signalons également le forfait de Hida Yakamo, fils du Grand Ours, et grand rival devant l’éternel de Mirumoto Hitomi, toujours favorite de ce tournoi, donc.

– Hé oui, tout à fait, Rolan-san. Hitomi qui va affronter donc aujourd’hui en finale son dernier adversaire, Matsu Agetoki, le puissant général en chef de la cavalerie du clan du Lion.

– Oui, Agetoki-sama, dont on peut dire, sans vouloir le moins du monde froisser la fierté de nos amis du Lion, qu’il est arrivé en final un peu par le hasard des circonstances, puisqu’il n’est pas vraiment un duelliste reconnu, c’est vrai.

– Là encore, des rumeurs ont couru que plusieurs adversaires d’Agetoki-sama auraient été « approchés » pendant le tournoi par des hommes de l’Impéatrice, afin d’assurer à Mirumoto Hitomi un adversaire « facile » en final, mais là encore, ce sont de vilaines accusations que nous nions en bloc.

– Oui, parfaitement, tout comme les accusations d’homosexualité refoulée de la divine Impératrice, et de certaines soirées très privées avec Mirumoto Hitomi et Matsu Tsuko…

– Mais l’éthique sportive nous interdit d’en parler, et de toute façon, cela… ne nous regarde pas !

– Ah !… On me dit par un sort d »Air de communication à distance que nous allons rendre l’antenne, le temps de la réclame. Donc on vous retrouve juste après pour l’arrivée des deux grands finalistes de ce tournoi d’Emeraude. A vous Otosan Uchi !

C’était dans une de ces dans les faubourgs de la capitale, là où on ne sait pas trop si on est dans la campagne ou déjà dans la ville, que les roturiers devaient, pour entrer se mettre à l’ombre, demander poliment à un puissant destrier, aux couloirs de la famille Shinjo, de bien vouloir se pousser de devant l’entrée.

C’était une de ces auberges qui aurait dû être bondée, mais qui ne l’était pas.

Le seul client était un samurai bien connu de nos lecteurs…

Kohei-san avait le nez dans son bol de poisson et de riz, et la main toujours à portée de la bouteille de sake. Le patron de l’auberge et sa femme étaient agenouillés devant lui, et se prosternaient bien bas, gémissant et pleurant à qui mieux mieux :

– Shinjo-sama ! ordonnez seulement à votre monture de faire quelques pas de côté ! Vous savez que mes clients n’oseront jamais froisser cet animal, ni passer derrière, de peur de recevoir sa noble ruade !
Mais notre héros ne l’entendait pas de cette oreille, ni d’aucune d’ailleurs, et continuait à manger, agacé par le roturier.

Le patron promettait tout ce qu’il pouvait à Kohei, des repas gratuits à vie, une nuit avec sa femme et ses trois filles, du saké à volonté, mais rien n’y faisait : Kohei-san était aussi têtu qu’intègre.

– Par les quatre vents, heimin ! si mon cheval a choisi de se poster là, dis-toi que c’est peut-être par la volonté de Shinjo elle-même ! Veux-tu donc que la Déesse vienne te rosser pour avoir contrarié ma monture !

Et c’était les pleurs, les cris d’agonie qui recommençaient, pendant que le patron voyait la clientèle déserter l’établissement, et aller manger chez le concurrent, établi de l’autre côté de la rue, et qui accueillait complaisamment tous les affamés, en ricanant, et en ordonnant à son fils de repasser un coup de peinture sur le panneau : « Ici, meilleur qu’en face. »

Enfin, Kohei baîlla, s’étira, et décidément qu’après ce bon saké, un petit somme, bercé par la musique de la joueuse de biwa locale, et les hennissements du fougueux Teyandee, était le bienvenu. Il n’écoutait déjà plus le patron se lamenter, et le chassa d’un geste agacé de la main, alors qu’il s’endormait rapidement.

Il se passa un certain temps, où Kohei partit au pays des rêves heureux, et se vit en train de galoper dans des plaines féériques, avec de l’herbe et un ciel multicolores, sur une monture extraordinaire, et il se sentait léger, léger, et il galopait à travers des rivières de sake, puis abattait d’une flèche, tirée avec détachement, une dizaine de sangliers et recevait tous les honneurs, et on le fêtait pendant des jours et des jours. Toutefois, le banquet était soudain interrompu par les cris aigres de sa femme, la douce Iuchi Shizuka, qui lui sommait de se réveiller, en tapant sur des casseroles, et d’accueillir son ami Riobe.
Kohei sortit de son lourd sommeil. C’était la femme du patron qui tapait sur sa batterie de cuisine :

– Seigneur ! un certain rônin appelé Riobe vous fait demander.

La bouche pâteuse, Kohei se remit sur son séant. Effectivement, Riobe se tenait derrière Teyandee, et essayait de se faire voir du Licorne.

– Par Otaku, gémit notre héros, en se tenant le crâne.

Il avala une bonne rasade d’eau, et cria à son cheval de s’écarter. Sa voix de stentor manqua faire s’écrouler l’établissement.

– Ohla ! oh ! Teyandee ! ohla ! pousse-toi donc de là !… ouste !

Le cheval rua fièrement d’obéir.

– Tu te pousses, ou je viens te traîner moi-même !!

Le cheval soupira, et partit au petit trot dédaigneux.

Riobe entra d’un pas décidé et salua son ami. Il n’avait pas fait quelques pas à l’intérieur que la foule des affamés, massée devant le restaurant, n’en put plus tenir, et se déversa brusquement à l’intérieur, trépignant, au coude à coude, et se rua sur les tables. Bientôt, il fallut refuser du monde.
Kohei fit s’asseoir Riobe, et redemanda du sake.

– Ca me fait plaisir que tu sois venu, Riobe. Je suis content que tu te joignes à nous.
– Je suis honoré de répondre à votre invitation, Kohei-san. Je suis content également de servir à nouveau des samurai honorables. Après tout, Kakita Hiruya est un noble samurai.

Kohei rit, et fit servir des fruits.

– Alors, tu as passé le printemps chez les Dragons ? c’est hors du commun !
Riobe commanda à manger à son tour, et raconta ses péripéties dans les montagnes, puis son séjour au château de la Libellule.

Kohei approuva, puis, quand le repas fut fini, les deux hommes se levèrent, le ventre bien plein :

– Allons, partons pour les abords de la Cité Interdite ! C’est aoujourd’hui que nous connaîtrons le nouveau champion de l’Empereur, et que Hiruya-sama sera nommé magistrat d’Emeraude, et nous, ses assistants ! Teyandee ! Toutes nos familles sont déjà là !…

– Les deux finalistes entrent maintenant sur la piste, sous les ovations de leurs clans respectifs. Les tempêtueux Matsu -vous les entendez derrière nous- rugissent tous en choeur pour accueillir Matsu Agetoki, et menace de faire crouler toute leur tribune, tandis que les Dragons, d’ordinaires absolument silencieux en toutes circonstances, laissent entendre de petits applaudissements, et quelqu’uns se laissent même aller à siffler leur championne. Les Crabes soutiennent évidemment Matsu Agetoki, de même que les Licornes. Les Phénix et les Grues, à l’inverse, désirent voir Hitomi l’emporter contre le Lion. On devine les commentaires acides que les Scorpions réservent aux deux finalistes, et ce, malgré des rumeurs d’accord entre notre Impératrice et Mirumoto Hitomi -mais nous n’y reviendrons pas.

– Voilà donc, Rolan-san, une finale qui divise les opinions, et qui promet d’être très disputé. L’ambiance est lourde ici, à Otosan Uchi, et Dame Soleil ne se couvre pas d’un seul nuage au-dessus des participants.

– Voilà maintenant les deux adversaires qui vont s’agenouiller au pied de la tribune de l’Empereur, pendant que les hérauts des familles Miya, Otomo et Seppun se sont levés pour jeter trois poignées de riz béni. On a vu le héraut Miya demander le silence aux délégations supportant Matsu Agetoki, et les sourires entendus des Grues, se déclarant que cela est juste et que les Lions offensent le divin fils du Ciel par leurs éclats de voix.

– On a remarqué la présence, non loin de notre Empereur, de l’unique délégué du clan de la Mante, signe manifeste que Hantei XXXIX serait prêt à entendre les revendications du seigneur Yoritomo.

– Voilà, les deux finalistes ont prêté serment sur leur honneur, et rejoignent maintenant chacun leur place. C’est le grand silence maintenant. On entend plus que le cliquetis des armures des combattants. Les shugenja Kitsu et Agasha, après avoir béni leur champion respectifs, se sont retirés, ainsi que les moines, qui ont béni la piste. Ils ne sont maintenant plus que deux. Deux, et, comme on dit, il ne doit en rester qu’un.

– L’Empereur a baissé la main… Ça y’est ! le combat peut commencer !!…

– Oui, et il sera féroce parions-le !!…

– Tout de suite, Hitomi s’est mis en garde, katana pointé en haut, wakisashi en retrait, pointé vers le sol. La garde est parfaite, impénétrable. Face à elle, Agetoki a tiré son sabre, et avance posément vers elle.

– Quel suspens, ici à Otosan Uchi !… Hitomi exécute quelques gestes aux sabres, sans doute pour impressionner l’adversaire. Agetoki s’est arrêté à quelques pas, et trépigne à son tour, exécutant le célèbre cri de guerre, le haka du dojo Holblak. Impressionnant !

– Oui, et pourtant, Hitomi ne montre aucun signe d’émotion. Elle semble parfaitement en paix avec elle-même. Sa concentration est parfaitement réussie.

– Mais attention ! attaque soudain de Hitomi !

– Ohlala ! Agetoki, trop pressé de faire le foudre de guerre, ne l’a pas vue venir !

– Si ! parée ! de justesse… Contre-attaque violente du Lion ! Oh, il charge !

– Mais Hitomi est prête à le recevoir !……. Quel choc ! elle a refermé sa défense ! L’art du Nitten !…

– Agetoki revient à la charge, et rugit de plus belle ! quelle violence !

– Paré encore une fois ! Hitomi est impassible !… elle va-

– Ca y’est !… elle a frappé ! Agetoki saigne !

– C’est fini !

– C’est fini !… elle a gagné !

– Elle a gagné ! Agetoki est à genoux !

– Ohlala ! frappé au flanc ! il ne peut plus se relever !

– Ca y’est ! le juge lui fait signe ! Hitomi enlève son casque ! elle lève les bras, elle a gagné !

– Les Lions protestent déjà ! Les Dragons applaudissement même des deux mains !

– Les shugenja nous envoient le ralenti… Oui, regardez : elle a paré le coup d’Agetoki du wakisahi, et tout de suite, elle a contre-attaqué ! Le Lion n’avait aucune chance !

– Non, aucune !… Elle a gagné ! Fantastique ! En un éclair ! C’est parti très vite !…

– Du très beau Nitten ! ses Ancêtres là-haut peuvent être fiers d’elle ! et Togashi Yokuni, son champion, également !…

– En effet, en effet… Agetoki se retire vaincu… Ayayaye ! cruelle défaite pour les Lions, qui, on le sait, n’aiment pas perdre !…

– Tsuko, pour le coup, pourrait exiger son seppuku.

– Elle le pourrait, c’est certain. Nous en saurons plus d’ici peu mais avant ça-

– Attendez !… attendez ! que fait Hitomi ?… le juge relève la main. Il suspend sa décision ! Hitomi s’est arrêté au milieu de la piste… Elle reste interdite… que se passe t-il ?…

– Quoi ? ça alors ! Non, attendez, c’est très confus… Il ne conteste pas la victoire… Il dit…

– Ohlalalala ! Sensationnel !…

– Un nouveau participant entre en lice au dernier moment !

– Sensationnel ! inouï !

– Par Benten, un vrai coup de tonnerre !

– Regardez la tête que fait l’Impératrice ! Elle broie du noir ! elle voyait déjà Hitomi championne d’Emeraude, et là, c’est le drame pour elle.

– Et ce nouveau participant n’est autre que Kakita Toshimoko ! le senseï de l’école Kakita en personne !

– Et la délégation Grue !… elle va tout casser ! c’est le délire dans leurs rangs !

– Ils sont fous de joie ! on les comprend !

– C’est Toshimoko en personne qui va venir contester au dernier moment son titre à Hitomi !…

– Alors là, pour un coup de théâtre, c’est un sacré coup de théâtre !…

– Ohohoh ! vous parlez d’une histoire ! Imaginez un peu la tête que vont faire les Dragons si jamais Hitomi perd maintenant ! Ils vont l’avoir mauvaise, comme disait mon grand-père.

– Oui, mais votre grand-père n’a pas connu pareil événement, et ce n’est pas sûr que vos petits enfants en connaissent un pareil !

– Extraordinaire en tous cas !…

– Voilà Toshimoko ! Tonnerre d’applaudissements de la Grue !… Les Phénix sont consternés de ce subterfuge de dernière minute, les Scorpions meurent de rire en voyant la tête de la malheureuse Hitomo, qui s’y voyait déjà. Les Crabes et les Licornes, pas mécontents que le combat continuent, applaudissent très sportivement l’arrivée du sensei.

– Et voyez un peu la TÊTE que font les Lions !

– Pour le coup, ils seraient prêts à descendre sur le terrain pour tout faire annuler !

– Apparemment, le juge n’émet pas d’objection. Le combat aura bien lieu !

– Nous allons marquer une courte pause, et on se retrouve juste après, pour assister à ce combat qui promet d’être aussi exceptionnel qu’inattendu ! A tout de suite !

La foule innombrable des heimin massée aux abords de la Cité impriale avait attendu plusieurs jours de savoir le nom du nouveau champion d’Emeraude. Sévèrement encadrés par des samurai des légions impériales, ils formaient une mer compacte et bariolée.

Shinjo Kohei, monté sur son destrier, suivi de Riobe qui profitait de ce chemin ouvert devant lui, s’arrêta en arrivant en vue des hauts murs de la Cité où se déroulait le tournoi. Il sortit de sa besace un artefact venu des Sables Brûlants : une longue-vue. Il colla son oeil dessus, et fixa l’horizon.

– Vous voyez quelque chose, Kohei-san ?

– Haha ! dit Kohei, je vois de la fumée blanche sortir de la cheminée ! Ca y’est ! nous avons un champion !

Et déjà, comme un tremblement terre, la nouvelle se répandait de proche en proche, à l’allure du vent. Le peuple acclamait déjà le nouveau champion d’Emeraude, sans même encore connaître son nom.
Kohei-san et Riobe, malgré les autorisations du premier, eurent bien du mal à approcher. Ce n’est qu’au crépuscule qu’ils purent atteindre la grande maison du magistrat Miya Katsu, où les attendaient déjà nos autres héros et toute leur famille. On savait maintenant que Hitomi avait été battue, et que le successeur de Doji Satsume était bel et bien le sensei Kakita Toshimoko.

On disait que l’Impératrice était furieuse, de même que les Lions. En ce premier jour de l’été, il faisait déjà très chaud, et plus chaud encore dans les têtes des samurai de tout l’Empire !

Couleurs

« Ojiisan, raconte-moi les couleurs. »

Le vieil homme sourit ; assis à coté de lui sur le banc de pierre son petit-fils et lui prenaient l’air après une journée d’été passée dans la fraîcheur relative de la maison.

« Encore les couleurs ? Ne les connais-tu pas par cœur, Furi-kun ?
– S’il te plaît, ojiisan. »

La fin de la journée exhalait des senteurs chaudes et lourdes, la nature sortait doucement de l’engourdissement que l’implacable Dame Soleil avait asséné.

Le vénérable prit une inspiration et commença…

« Rouge, onctueux
Feu et sang, vie et chaleur
Passion et douleur

Bleu, immense
Porte tes yeux aussi loin
Ciel et mer sont joints

Vert, douceur tendre
Une prairie, un arbre,
Brise fraîche d’été

Jaune, radieux
Sourire d’Amaterasu
Implacable et juste

Blanc, froid et pur
Lendemain immaculé,
Fleur du cerisier »

Le vieillard se tut, laissant ses derniers vers emportés par les oiseaux qui se parlaient, alors que le doux bruit du petit ruisseau chantait devant eux.

Il tourne son visage vers son petit-fils, baissant ses yeux bleus recouverts d’un voile grisâtre.
L’enfant pose sa main dans celle de son grand-père, ses yeux noirs ne s’attardant pas sur le paysage.
Dans un petit gémissement, au temps pour le fringuant bushi qu’il était, le vieil homme se lève et prend sa canne. Alors, main dans la main, ils repartent vers la maison, au rythme des clac clac de la canne sur le sol.

Le noir était inutile à évoquer.

Coming of age

On m’a dit que les enfants avant le gempukku sont supposés être insouciants et libres, et ne pas être responsables de leurs actes… C’est quelque chose que je n’ai jamais connu.

Nous étions cinq, mes deux frères aînés, Katsushige et Inejirô, et mes deux sœurs cadettes, Hanako et Shizue, et mes parents nous ont inculqués ce qu’était notre famille, qui étaient nos ancêtres, ce que signifiait être un Lion ; et nous n’avons jamais eu le droit, ou même la possibilité, de l’oublier.

Mes parents n’étaient pas cruels ; ils nous aimaient, je suppose, à leur manière. Mon père, pour un Matsu, était d’une surprenante tempérance, qui s’accordait bien au caractère réfléchi et volontaire de ma mère. Cependant, je ne peux me souvenir d’une seule fois où ils n’aient pas été d’une sévérité exemplaire quand mes frères ou moi étions pris en faute, alors que nos compagnons de jeu avaient des punitions bien plus légères.

C’était ainsi. Parce que notre lignée est illustre, il nous fallait montrer l’exemple, toujours. Et là où un enfant de ji-samourai pouvait être pardonné avec une tape affectueuse ou un sourire, les enfants de Matsu Jinsei et Matsu Kaoru, eux, devaient payer. Mes deux frères, Katsushige l’inventif, et son ombre Inejirô, le turbulent, toujours prêt à le suivre dans tous les mauvais coups, en firent plus d’une fois l’expérience cuisante, jusqu’à ce que Katsushige parte rejoindre l’Académie Akodo.

Bien que mon père soit de noble lignage, en tant que daimyo de la famille Matsu, la seule raison qui lui a valu d’épouser ma mère est la raison d’état. Il fallait des héritiers à la famille Akodo, et mes parents ont suivi le souhait de mon grand-père maternel défunt, et donné le nom d’Akodo à leur progéniture mâle. Ainsi mes frères portent-ils le nom d’Akodo, tandis que mes sœurs et moi portons le nom Matsu.

J’étais proche de mon frère Inejirô, avec lequel je n’avais qu’un an de différence d’âge, même si nous étions comme chien et chat ; Katsushige était plus lointain, plus intimidant, et déjà immergé, lors de ses rares visites, dans un monde qui m’était étranger.

J’ai plus de différence d’âge avec mes deux sœurs qui, tant qu’elles étaient petites, sont restées pour moi les bébés de la famille ; puis je les ai perdues de vue quand j’ai quitté ma famille et qu’elles, de leur côté, ont rejoint l’école de bushi Matsu. En effet, mes frères avaient bien sûr l’un et l’autre intégré l’école Akodo, où mon très honorable oncle maternel avait eu une influence profonde.

J’aurais normalement dû suivre l’école Matsu, mais ma mère convainquit mon père de me laisser étudier comme mes frères à l’école Akodo. Cette décision n’allait pas être sans conséquences, sur moi et sur notre famille.

Mon père reçut la visite de Matsu Tetsuko-sama, la « dame de fer » qui préside aux destinées du dojo Matsu, enragée de voir qu’il jetait apparemment les traditions aux quatre vents. Mon père l’écouta avec son impassibilité habituelle, ce qui sembla l’enrager encore plus. J’étais présente dans la pièce ; bien que les deux adultes fissent mine de m’ignorer, je sentis l’air s’épaissir sous l’effet de sa colère, qui émanait d’elle en vagues successives. J’aurais voulu être non seulement ignorée mais invisible.

« La force de ta fille est la force des Matsu… L’enlever à son destin, c’est faire d’elle un être faible… », martela-t-elle.

Ces paroles me frappèrent de plein fouet, comme un coup de poing, comme une muraille qui s’écroule. Elles avaient le côté fatal et définitif d’une pierre frappant la surface, puis coulant lentement au fond d’un lac, dont on sait bien qu’elle n’en remontera jamais. Seules les rides à la surface marquent son passage. Ce jour-là, je me suis fait un serment.

Le soir venu, mon père s’entretint brièvement avec ma mère, et ils décidèrent de mettre Hanako et Shizue à l’école Matsu quand le moment serait venu.

M’y mettre également ne fut même pas évoqué : des engagements avaient été pris, j’avais été acceptée par Masanobu-sensei, revenir en arrière aurait été une énorme perte de face pour mes parents.
Et c’est ainsi que, quatre ans après Katsushige, un an après Inejirô, j’ai rejoint l’école Akodo.

Katsushige était un élève brillant, qui montrait, comme je l’appris, des dispositions remarquables pour la stratégie et la diplomatie ; bien qu’il n’ait pas encore passé son gempukku, ses sensei lui prédisaient une carrière brillante à la cour.

Inejirô, en deuxième année, était un élève appliqué, et le côté turbulent que je lui connaissais semblait avoir complètement disparu… Par ailleurs, il mit un point d’honneur à m’ignorer complètement.
Au départ étonnée, puis furieuse, je finis par comprendre pourquoi, bien plus tard.

Et moi… moi j’étais la petite Matsu, et bien que certains aient été au courant de mon lien de parenté avec l’Akodo Inejirô qui était en deuxième année, beaucoup supposaient que j’étais une Matsu typique, que seul le hasard avait amené à l’école Akodo : impulsive, obtuse, colérique… et ne se privèrent pas de me couvrir de quolibets destinés à déclencher ma fureur et à prouver la véracité de ce dont ils étaient persuadés.

La fameuse fraternité des Akodo est réelle, mais dans ce cas, elle jouait contre moi. J’étais l’intruse.
Et, pour la même raison, Ine-chan ne pouvait m’aider. Le faire aurait été s’ostraciser du groupe auquel il appartenait désormais.

A présent, je pense qu’il m’a en fait rendu service. Serais-je devenue la même, si j’avais été sous son aile pendant toutes ces années ?

Quoi qu’il en soit, je me suis pliée à l’austère discipline de l’école – qui n’était pas pire que celle à laquelle nos parents nous avaient habitués. J’ai passé d’innombrables heures à apprendre par cœur la longue liste des lignées du clan du Lion. J’ai appris les lettres, et la calligraphie. J’ai écouté avec attention les cours qui nous parlaient de la géographie de Rokugan, insistant sur les frontières entre les différents clans, les voies de communication, les cités. J’ai appris l’histoire glorieuse et sanglante des batailles du clan, les victoires mais aussi et surtout les défaites, riches d’enseignements. J’ai découvert avec fascination l’art de la guerre, et les principes qui gouvernent la vie et la mort sur les champs de bataille… et qui veulent que jamais une armée commandée par un général Akodo n’ait perdu un affrontement.
Et puis, bien sûr, il y avait les arts martiaux : combat à main nue, bâton, sabre, lance, tir à l’arc… où je découvris rapidement que ma force et mes réflexes me donnaient un avantage sur les autres élèves.
Mais l’école Akodo apprend, avant tout, la précision et la discipline. La valeur individuelle importe peu, au contraire elle peut nuire au groupe si jamais elle n’est pas canalisée…

L’histoire qu’on nous enseignait en montrait suffisamment d’exemples. Et Masanobu-sensei ne se privait pas de me le rappeler, de la façon la plus brutale qui soit. Pour commander, il faut d’abord savoir servir.
Enfin il y avait l’enseignement du bushido, dont les valeurs forment la fondation du clan du Lion et sans lequel nous n’aurions pas de raisons d’être. Et je m’en suis imprégnée, jusqu’à ce que l’honneur me soit plus précieux que la vie, sans pour autant comprendre en profondeur la portée et la difficulté de la Voie du Sabre. Comme je devais le réaliser ultérieurement, l’existence nous met parfois devant des situations difficiles et aussi pur, aussi excellent que soit le code de conduite, nous sommes toujours seuls quand vient l’heure de décider. Et parfois, il n’y a pas de bon choix, juste ce que nous devons faire.

Qui plus est, je porte en moi un sang impétueux de Matsu, et plus d’une fois je dus ravaler ma rage. Le détachement, indispensable pour être un bon général, que prône l’école Akodo, ne me vient pas facilement.

Par contre, j’aimais à m’essayer à l’art des bardes Ikoma, habiles à faire passer l’émotion, même sous une forme ritualisée. Là me sert la passion qui m’habite.

Mais je savais déjà que peu importait ce qui m’intéressait personnellement : seul comptait mon devoir envers mes parents et ma famille. D’autres que moi choisiraient comment je pourrais au mieux servir le clan du Lion.

Aussi, comme toujours, le seul choix que j’avais était d’exceller dans toutes les disciplines, et si certaines me venaient plus difficilement que d’autres, notamment dans le domaine des lettres, je m’efforçais d’y parvenir à force de travail.

Sur le dojo, une chose me desservait, qui eut probablement été charmante chez une courtisane Doji, mais qui était pour moi en tant que bushi une source de honte. Etait-ce une nature trop réactive, ou un défaut de ma constitution, j’étais vite endolorie par l’exercice et par trop sensible à la douleur. Je le cachais autant que possible – ayant eu l’expérience des incessants quolibets et des moqueries de mes frères à ce sujet mais les longues matinées d’exercice, où les muscles se tétanisent à force de répéter le même mouvement, m’étaient un supplice.

Peu à peu, mon corps s’endurcit, et l’entraînement quotidien me devint plus supportable ; mais ce type de courage physique qui permet de supporter aisément la douleur me faisait cruellement défaut, et seule la volonté, et la nécessité de ne pas déshonorer ma famille, me permettaient de sauver la face.

Je me demande encore si ce n’est pas la raison qui a poussé ma mère à me mettre à l’école Akodo : mes parents craignaient-ils que je puisse échouer au gempukku Matsu, et notamment aux épreuves qui demandent une grande résistance à la douleur, comme celle où le candidat reçoit quatre cent coups de bambou, et doit les endurer sans une plainte, sans parler du marquage au fer rouge qui clôture les épreuves, ainsi que me l’ont conté mes sœurs ? Je ne l’ai jamais su.

Assurément, mes sœurs ne se sont pas privées pour me faire part de leurs supputations en la matière… et leur dérision me touchait plus que je ne voulais l’admettre.

Cela ne veut pas dire que le gempukku Akodo soit facile ; mais il est moins extrémiste dans les qualités physiques demandées aux futurs samouraïs, et plus exigeant dans les épreuves de l’esprit. Les Matsu forment des guerriers ; les Akodo, des soldats.

Il me reste de cette période un épisode, gravé au fer rouge dans ma mémoire, une fois où les moqueries d’un élève avaient dépassé le seuil du supportable, et où j’avais foncé sur l’offenseur. Ses camarades présents m’étaient tombés dessus, et m’avaient rouée de coups ; comme je ne me laissais pas faire, cela devint plus violent, jusqu’à que l’un d’eux m’envoie un coup de pied nettement appliqué dans le bras, et je sentis quelque chose céder. L’instant d’après, la douleur m’envahissait, fulgurante. Je criais, puis perdis conscience.

Quand je me suis réveillée, mon bras était bandé et mis dans une attelle, et l’un des heimin de l’infirmerie me tendait une tasse de bouillon.

Masanobu-sensei n’a pas puni mes agresseurs. J’avais cédé à la provocation, je m’étais laissé aller à la colère, j’avais perdu la bataille – et la face. Et peu importait qu’ils aient été cinq, et moi seule. De plus, j’avais crié sous l’effet de la douleur, ce qui était indigne d’une bushi Akodo. Je dus faire des excuses publiques, et mon bras cassé ne me dispensa pas des cours, loin de là. Ce souvenir humiliant resta avec moi, bien longtemps après que mon bras ait été guéri. Je m‘étais montrée indigne de ma famille. J’avais failli.

Mais je revois aussi cet instant exact, juste avant le gempukku.

Ils sont là, eux aussi, et attendent comme moi le début des épreuves. Je suis calme en apparence, mais mon cœur abrite une détermination féroce : non seulement je vais faire de mon mieux, mais surtout, je veux être meilleure que ceux-là qui m’ont humiliée. Ce sera là mon unique vengeance.

Parce que je suis née pour commander, et pour servir.
Parce que je suis née pour combattre, et accroître la gloire du clan du Lion.
Parce que la furie qui m’anime ne se satisfait de rien de moins que la victoire totale.
Parce que la noblesse de mon sang n’exige rien de moins que le suivi parfait du bushido.

Je me tiens très droite face à Masanobu-sensei et aux autres éminences de l’Académie Akodo, et ma voix résonne comme une trompette : « Je suis Matsu Aiko, fille de Matsu Jinsei et de Akodo Kaoru, nièce de Akodo Toturi et de Matsu Tsuko, petite-fille de Akodo Daio et de Matsu Sodohime, arrière-petite-fille de Akodo… »

Et quand on me remet solennellement mon daisho, que mon sensei accompagne d’un de ses rares sourires, c’est le cri de guerre de mes ancêtres qui me monte aux lèvres.

Je suis Matsu, et je suis samouraï.