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Fusegu

par Hida Koan



Hirou -- Ramasser

Ils étaient tous épars sur le sol, une demi-douzaine de petits origami colorés. Fragiles tout comme elle l’était au milieu de ce champ de bataille. Ses longs cheveux blancs lui fouettaient le visage, lui rappelant la dure réalité. Le vent était bien présent en ce sombre jour. Si elle n’avait pas été si durement ancrée dans l’univers palpable, elle aurait juré qu’il s’agissait de l’automne. La saison où le temps était froid mais les couleurs si chatoyantes. L’agréable saison où elle parcourait jadis les jardins à la recherche de diverses branches de bois. Il y a tellement de temps déjà… Il était loin le moment où elle avait de ses délicates mains blanches ramassé les rameaux secs du magnifique cerisier du palais. Elle ramassait aujourd’hui les armes de ses compagnons perdus au combat, les réunissant en un petit tas de lames brisées à l’endroit qu’elle pensait être le plus sûr, en vue de les ramener par la suite aux familles des défunts. Ces gestes emplis de colère et de peur lui rappelaient cependant étrangement ceux qu’elle avait exécutés l’automne dernier : amasser consciencieusement toutes les ramures pâles de l’arbre alors endormi pour les utiliser ensuite au prochain printemps…

Tsumu -- Cueillir

A l’heure où les cerisiers fleurissaient, elle avait osé leur voler quelques ornements. De si jolies fleurs, si délicates et si éphémères, telle la vie de ses nobles compagnons, elle le comprenait aujourd’hui... Les barbares samurai du clan du Lion cueillaient la vie de ses amis à même le champ de bataille. Tant de violence, tant de haine, cueillir des âmes de si bonne heure, sans même leur avoir laissé le temps d’éclore, de montrer toute leur splendeur, sans même avoir pris la peine de les observer pour peut-être les comprendre. Des centaines de vie gâchées, d’hommes qu’on avait sacrifiés, comme une fleur tranchée de sa branche pour la voir se flétrir dans un bouquet. Ils avaient tué le général, dans sa somptueuse armure azur argenté. Il avait péri, lui remémorant la chute du bel iris bleu qu’elle avait récolté au printemps dernier. La quintessence des êtres en deux corps si distincts, montrait à Kumiko toute la grandeur du monde. Un général pour une fleur…

Tsugikomu-- Infuser

L’eau pure est en toute chose. En ces heures morbides, elle était dans ses yeux. Devant ses sombres pupilles, imbibant son regard, des larmes étaient prisonnières de ces cils noirs. Elle se souvenait du thé, de la lente et parfaite infusion des fleurs de cerisier. Elle les avait délicatement posées sur le flot encore tiède qui emplissait la théière. Elle les avait lentement regardées couler dans le liquide frémissant pour répandre leurs subtils parfums dans le récipient de fonte. C’était alors le printemps, il faisait doux, l’air était frais et nul malheur ne lui donnait envie de pleurer. Aujourd’hui c’était différent. Aujourd’hui tout n’était que mort et désolation. La tristesse imprégnait son corps comme le thé refroidi avait imprégné le papier. Son âme se colorait de noir là où le parchemin avait pris une teinte ocre orangée. Chaque fibre de son être était semblable aux parcelles la feuille trempée dans la concoction : saturée, non pas d’arômes mais de chagrin…

Moyasu -- Brûler

L’immense général du clan du Lion s’approcha d’elle. Il la trouvait si frêle au milieu de tous, son corps si fin jeté à terre. Il la trouvait si pitoyable à ramasser ses jouets dans un univers de guerrier. Elle était si belle et paraissait si douce. Son visage transfigurait une perfection qu’il n’avait jamais observée auparavant. Elle pleurait comme une enfant perdue, mais elle n’en était pas moins shugenja de la famille Asahina, il fallait qu’elle périsse. Il la regarda fixement, avant de lui assener un coup de katana violent au niveau de l’épaule gauche. La douleur fut intense, dévorante comme un feu, lancinante et sourde mais d’une implacable cruauté. Un os se brisa, avec le même craquement qu’avaient produit les branches séchées du cerisier quand elle les avait observées se consumer petit à petit. Le général put observer dans le regard de Kumiko le pouvoir de la colère. De petits éclats de lumière… La douleur, se dit-il. Mais il n’en était rien. Tel le feu qui se prépare à tout anéantir, des flammèches de puissance s’échappaient de ses yeux, brûlants comme les braises…



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