[RP] Prologue

"Il y a des livres dangereux comme il y a des amis dangereux. Peut-être faut-il découvrir les uns comme les autres ?"

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Iuchi Mushu
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Message par Iuchi Mushu » 10 mars 2010, 23:45

La saison des feuilles tourbillonnantes s'annonce et la tension monte d'un cran à la Cour d'Hantei XXXV. Malgré l'âge des jeunes princes Suzaku, l'aîné et Genjûrô, le cadet, qui ont atteint depuis des lustres leur majorité, l'Empereur n'a toujours pas désigné son successeur. Chacun s'interroge sur l'attitude impériale et l'on craint pour le royaume car depuis peu, l'arrivée d'une princesse Otomo a secoué non seulement la Cour mais aussi le coeur de Sa Majesté. Sa ressemblance avec la défunte mère du prince cadet est à couper le souffle. Certains murmurent que c'est la réincarnation de la jeune femme. Quel est l'avenir de l'Empire ? Nul n'est rassuré lors que vont se rassembler les clans majeurs pour la Cour d'hiver à Otosan Uchi.
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Re: [RP] Prologue

Message par Iuchi Mushu » 10 mars 2010, 23:50

Pavillon de la Pureté et de la Source - 18ème jour du mois de Bayushi - Heure du chien

Ce soir sur la Capitale, le vent soufflait à « décorner les boeufs », Seppun Keitaro inspira grandement. Il était mal à l'aise, cela se voyait. Les nuages noirs qui s'amoncelaient au-dessus de la ville depuis la fin de l'après-midi avaient viré au noir.
Le palais se dressait dans l'obscurité et tous les panneaux de treillis des appartements de Sa Majesté avaient été fermés, il régnait un silence de mort.
Keitaro jeta un coup d'oeil à droite, un à gauche, personne en vue. Il se permis de prendre son mouchoir de soie et de s 'éponger le visage. Ce vent, ce silence...tout lui rappelait les horribles évènements qui s'étaient produits il y avait si longtemps. Il n'avait pas oublié. Comment aurait-il pu ? Il avait gardé le silence comme on l'avait exigé de toutes les personnes présentes cette nuit là mais parfois, certaines nuits quand le vent était violent, quand ses tourbillons s'insinuaient dans les bâtiments comme des spectres malfaisants, il ne pouvait s'empêcher de revoir la scène. Sa main trembla lorsqu'il remit en place son mouchoir. Encore quelques années et il ne serait plus au service de Sa Majesté, il se retirerait.
En attendant, il devait faire son devoir, tenir son poste et donner satisfaction à leur nouvel officier, un samouraï de la famille Matsu, jeune, vif et surement ambitieux pour être arrivé à un tel poste. Pourquoi le Ministre de Droite avait-il fait nommer un samouraï de cette famille plutôt qu'un samouraï de la famille Seppun où il y avait des officiers tout aussi méritants ? Pas qu'il y ait à contester les qualités de cet homme, au contraire, c'était un modèle d'ordre et de rigueur, mais cela restait un mystère dans l'esprit du Seppun. Keitaro était un militaire, non un politicien. Il se contenta donc de tendre l'oreille, de scruter chaque espace du couloir. Sa mission c'était protéger Le Fils des Cieux, rien d'autre.
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Re: [RP] Prologue

Message par Iuchi Mushu » 08 avr. 2010, 09:59

Ouvertures

1. Le Prince et l'intendant

Jardin du palais impérial - 23ème jour du mois de Bayushi

Genjûro était perdu dans ses pensées, silencieux depuis qu'il avait rompu avec la Dame de la sixième avenue. Il était tourmenté même s'il n'en disait rien, ce soir particulièrement. Il fit en sorte de ne pas être mandé au dîner officiel et après un repas léger dans ses appartements, décida d'aller se promener dans les jardins près du Pavillon de la Pêche. C'était un endroit calme sans grand passage.
Dans le lointain résonnait la note plaintive d'une flûte. D'abord contemplative, son attention finit se tourner vers la source de la musique. La mélodie, poignante, évoquait la tristesse des choses qui passent, et dont on sait qu'elles ne reviendront plus. En tendant l'oreille, le prince entendit aussi les tintements clairs de grelots, ponctuant la mélodie en contrepoint. Les notes claires se répercutaient, envahissant l'espace. Son coeur se serra à cette souffrance dont il ignorait tout et qui pourtant faisait écho à la sienne. Il soupira en regardant dans le bassin des carpes koï. Sous les reflets, on devinait les formes nacrées, aux écailles irisées, qui filaient, fantomatiques, dans l'eau transparente. La musique continuait, à l'unisson du ballet silencieux des carpes et de son humeur mélancolique. Elle semblait provenir d'un peu plus loin, en contrebas mais l'auteur de la mélodie mélancolique, en si bel accord avec ses propres sentiments, demeurait invisible. Sans doute quand on éprouvait une telle tristesse se cachait-on du monde. D'ailleurs n'était-ce pas ce qu'il faisait ?

Il s'approcha à pas lents de l'ouest, et arriva à l'extrémité d'une des nombreuses terrasses des jardins. Le soleil était un oeil flamboyant. Mais ce qui le pétrifia sur place, ce fut le spectacle qui s'offrait à ses yeux en contrebas.
Il arrivait par le haut, il y avait des arbres, et la seule ardeur des rayons du crépuscule suffisait à aveugler des spectateurs éventuels ; il pouvait donc raisonnablement affirmer que nul n'avait été témoin de son émoi, et notamment pas celle qui dansait, enveloppée de lumière, caressée par les rayons du soleil mourant, comme si sa danse à elle seule pouvait retenir le jour.
Son coeur sembla s'arrêter, suspendu dans l'espace.
Ses voiles s'envolaient dans l'air du soir, ailes de phalènes transparentes, précieuses ; ses mains s'élançaient vers le ciel telles un envol de grues ; elle paraissait irréelle, semblait voler plutôt que marcher ; c'était une créature surnaturelle, un kami, une visite imprévue d'un monde infiniment plus beau que celui dont il avait l'habitude.
Sur le côté, agenouillée, les yeux fixées sur la danseuse, une jeune femme tirait de sa flûte les accords déchirants qu'il avait entendus.
Le prince resta immobile, subjugué par cette beauté éthérée. Son oeil apprécia la beauté esthétique, la grâce des gestes, incapable de bouger, figé dans son observation.
Ses yeux suivirent les voiles, son oreille goûta l'harmonie de l'instrument en accord avec la danseuse. Quelle perfection...
Il sentait, confusément, que dans cet accord parfait une magie très ancienne était à l'oeuvre. Etait-ce le cadre, la façon dont les rayons rougeoyants ourlaient de feu sa silhouette, mais elle semblait littéralement rayonner de vie. Il se sentit en paix sur l'instant sous cette vision.

- Qui est-ce ? murmura-t-il à l'intention de son intendant.

Celui-ci s'éclaircit la gorge.

- Il me semble que c'est la fille cadette du daimyo Iuchi...une prêtresse, m'a-t-on dit.
- Une prêtresse ... murmura le prince.

Le soleil avait peu à peu baissé sur l'horizon ; le cercle écarlate n'était plus qu'une mince ligne, qui allait bientôt disparaître. Qui pourrait lui apporter des réponses à ses questions mieux qu'une envoyée des dieux ?

- Quelle grâce ...murmura-t-il

La flûte tint une longue, très longue note ; la danseuse se tendit vers le ciel, bras et doigts fins, paumes vers le bas dans un geste soulignant sa silhouette gracieuse ; elle resta quelques instants ainsi - un oiseau étendant ses ailes, figé à l'instant de l'envol - avant de s'abattre sur le sol dans un vertige de soie.
Le soleil avait disparu.
La flûtiste posa son instrument sur ses genoux. Il régna un silence majestueux, de ceux qui précèdent les nuits étranges mais Genjûro n'en fut pas conscient, les yeux posés sur la danseuse, paralysé par la beauté du spectacle qu'il venait de voir. Elle était toujours prostrée sur le sol, immobile. Le vent agitait les voiles le long de son dos comme des vagues.

Doji Yoshiro connaissait ce silence chez son prince mais n'osa parler. Genjûro quant à lui avait l'impression de commettre un sacrilège en restant là ; il aurait voulu détourner les yeux mais il ne put. Au bout d'un temps qui lui parut infini, elle se redressa; le ciel était clair encore, même s'il se teintait peu à peu d'indigo. Elle tenait son voile des deux mains, au-dessus de sa tête, ainsi que le font les dames de qualité.
Elle virevolta, légère, sur ses talons, et se retourna dans sa direction, Genjurô eut le temps d'apercevoir la courbe tendre d'une joue, des sourcils allongés comme la nervure des feuilles, bordant un visage plongé dans l'ombre. Il sentit plus qu'il ne vit son regard l'effleurer comme si elle avait toujours su qu'il était là. Puis le voile retomba.
Il y eut un murmure.

- Rentrons.

Sa voix fut portée par le vent, il frissonna. Docilement, la musicienne se leva à son tour.
Son coeur s'accrocha à ses voiles, il eut envie de lui parler.

- Mon Prince ?

Doji Yoshiro n'obtint pas de réponse.

- Je souhaite la rencontrer, finit-il par dire à l'attention de l'homme à ses côtés

L'intendant retint un soupir. Il savait que ça allait arriver. Il tenta néanmoins.

- Mais, c'est une prêtresse, Prince...
- Vous pensez qu'elle refusera de me parler ?

Yoshiro sentit une sorte d'anxiété dans la voix du prince.

- Non, bien sûr que non, c'est juste que heu...

Il ne pouvait décemment pas finir sa phrase. Genjûro tourna le regard vers son intendant.

- Il est trop tard ? C'est cela ?
- Oui, il est un peu tard, je pense. Mais je peux lui porter un mot, si vous voulez.

Cette jeune femme était bien belle, et Yoshiro comprenait d'autant mieux l'émoi du Prince qu'il l'avait lui-même partagé. Mais laisser une nuit passer était probablement une bonne idée.

- Un mot ....Non. un mot ne serait pas approprié.
- Ah ?

Genjûro sourit à la réflexion de son frère de lait. Puis se fit une raison.

- Il nous faut rentrer Yoshiro.

Mais il y avait si peu de conviction dans ses mots...

- Qu'est-ce qui serait approprié, alors ? ne put s'empêcher de demander Yoshiro.
- Que ce soient les Fortunes qui décident de l'instant où elle daignera m'adresser la parole.

Ses yeux se posèrent sur la silhouette. Les deux femmes s'éloignaient. Les voiles faisaient une tache claire dans la pénombre. Le prince ressentit de la nostalgie. La lumière s'éloignait avec elle. Puis elle disparut à sa vue. Il soupira et se détourna.

- Rentrons.

Silencieusement, Genjurô quitta le promontoire du Pavillon de la Pêche, l'un des favoris de son épouse et rentra dans ses appartements. Il demanda du saké puis invita son intendant à une partie de go. Yoshiro accepta de bon gré. Il était intrigué, aussi. C'était bien une des premières fois que le prince remettait aux Fortunes le soin de le mettre en relation avec une charmante personne. Il sourit.
Pourtant, il avait été le premier à s'inquiéter de son statut. C'était un ironique renversement des rôles. Pour un peu, là, il s'inquiétait de l'éventualité que la dame n'adressa pas la parole au prince. Mais la partie de go lui en dirait plus sur l'état d'esprit de son seigneur et ami.

Après un moment, si l'intelligence ne lui faisait jamais défaut, Yoshiro se rendit compte que l'esprit de son prince était ailleurs. Il tenta d'ouvrir la conversation.

- Encore un peu de saké, mon Prince ?
- Hmm, dit-il en regardant le goban. Cela voulait dire "oui".

Les pierres reflétaient-elles le monde ?

- J'irais me renseigner à son sujet, dit Yoshiro, impulsivement.

Le prince leva les yeux du plateau.

- Faut-il forcer son destin Yoshiro selon toi ?
- Je ne sais pas. On nous dit que nos vies sont écrites, que c'est le karma. Donc si on cherche à forcer son destin, c'est que c'est écrit, quelque part, qu'on va agir ainsi. Et, paradoxalement, cela nous rend libres.

Genjûro resta songeur, un pion entre les doigts. Tout était-il écrit ?

Libre …

Pouvait-on être libre de ses actes en tant que prince impérial ? Son regard se posa sur le goban comme s’il cherchait une expression de cette liberté. Le pion ne quittait pas les doigts fins.
Yoshiro sentit chez son prince le doute, la solitude comme chaque fois qu'il rompait avec une de ses maîtresses. Plus cela se produisait, plus il avait l'impression que sa solitude était profonde. Un espoir brisé, encore et encore. Combien de fois un homme pouvait-il se laisser aller à espérer ?
Le pion échoua sur une position en plein milieu d'un territoire ennemi. Pour tenter de le dérider, Yoshiro plaisanta :

- Par exemple, la destinée de ce pion est d'atterrir sur le goban...mais je ne donne pas cher de la manoeuvre à ce stade-ci !
- C'est un pari osé, certes, dit Genjûro.

Cela avait une étrange sonorité avec la situation.

- Osé ? C'est suicidaire, oui !
- Alors il est écrit que ce soir je perdrais, dit le prince avec un conformisme qui ne lui ressemblait point.

Yoshiro leva les yeux au ciel. Puis, par pure bravade, il vint poser un de ses pions dans le territoire de Genjuro - un mouvement miroir de celui qui venait d'être fait.

- Si c'est une tactique osée, je ne vois pas pourquoi vous seriez le seul à la faire.

Il prit un air faussement vexé. Mais le prince fut touché de son geste, Yoshiro l'aurait suivi n'importe où, il pouvait tout lui demander et chaque jour ce lien profond s'enracinait plus encore. Il baissa les yeux. Etait-il digne d’un pareil dévouement?
Le territoire de son intendant vola en éclats et Genjûro posa les yeux sur le jeune homme.

- Eh bien, il est écrit que ce soir, vous gagnez, mon Prince.

Avec bonne humeur, Yoshiro commença à compter les points.

- Pourquoi n'avoir pas éclaté ma position, tu aurais pu renverser la situation ?
- Non, je ne pense pas. Et puis, j'ai choisi de jouer ainsi, c'est mon choix. Avec tout le respect que je vous dois, ajouta-t-il avec malice.
- Tu aurais pu changer ton destin.
- Mais mon destin est de vous servir, mon Prince, dit Yoshiro, sérieux.
- Je serais toujours à vos côtés. Même quand vous choisissez de jouer pour perdre.

Il y eut un silence étonnamment long puis Genjûro murmura :

- J'en suis très touché, Yoshiro.

On eut dit qu'il n' avait jamais rien eu entre eux d'aussi solennel.Les deux amis échangèrent un sourire.
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Message par Iuchi Mushu » 14 avr. 2010, 06:44

2. Le prince et la princesse

Les appartements du prince cadet Hantei Genjûro - 21ème jour du mois de Bayushi, heure du rat

L'intérieur des appartements de son époux étaient imprégné de cet encens particulier qu"il semblait affectionner et dont elle ne connaissait même pas la composition. Une branche de prunier trainait sur une petite table, un ouvrage de poésie à côté de son lit, des étoffes riches, des tons foncés, rien de chargé, d'ostentatoire dans sa décoration, ses vêtements.
La princesse se sentait mal à l'aise. Bien qu'ils soient mari et femme, ils restaient des étrangers l'un pour l'autre. Etre ainsi dans ses appartements lui donnait l'impression d'être une intruse, d'espionner son intimité. Mais cela faisait trop de temps déjà qu'il avait déserté son pavillon. Ce n'était pas seulement sa faute à lui, pour être complètement honnête ; elle avait peut-être mis la barre un peu trop haut, l'avait sommé d'atteindre un idéal qui n'était peut-être pas à sa portée, celui d'un amour parfait qui verrait la communion de leurs âmes.
Mais les hommes étaient apparemment incapables de se passer de celle du corps ; c'était probablement pour cela qu'il accumulait les maîtresses, qu'il recherchait les bras parfumés et les charmes vulgaires de toutes ces femmes.
Aussi, elle faisait aujourd'hui un pas vers lui, pour tenter de se mettre à son niveau ; mais la noblesse de la démarche qu'elle entreprenait ne l'empêchait pas d'être pleine d'appréhension et terriblement mal à l'aise. Et une petite voix insidieuse lui murmurait : «de toute façon, tu ne peux continuer d'être ainsi la risée de la Cour...et en plus, tu as ton devoir d'épouse à accomplir».
Elle dut attendre un long moment avant d'entendre la voix des porteurs, d'entrevoir les lanternes de son escorte. Ayame fit taire la petite voix moqueuse et se tint prête à accueillir son époux. Elle ne put s'empêcher de ressentir un frisson glacé la parcourir.
Il entra dans ses appartements, perturbé par sa soirée, il avait besoin d'un bain, besoin d'ôter son odeur de sa peau ! Il était perdu dans ses pensées quand il se rendit compte d'une présence dans la pièce, il leva les yeux. La princesse sentit ses joues s'empourprer, elle s'inclina profondément, incapable de prononcer le moindre mot.
"Que va-t-il penser de moi ?" "Quelle folie m'a prise de faire cela ?"

Il resta un instant sans voix devant sa présence dans son pavillon, dans ses appartements

- Ma Dame ...

Il fut sur l'instant incapable d'en dire plus. Elle ici,... Elle vit son trouble même s'il tenta de cacher sa surprise pour ne pas lui sembler désobligeant.

Le "Mon Seigneur" qu'elle lui répondit était un murmure inaudible.

- Avez-vous un souci ?
- Non, enfin, ...peut-être, Mon Seigneur, bafouilla-t-elle, s'empourprant de plus belle.

Reprends-toi, Ayame ! C'est ton époux, tu as des droits ! Elle aurait cru entendre son père, le ministre de gauche. Il la regarda, attendant ce qu'elle avait à dire, intrigué, curieux et méfiant à la fois. Jamais elle n'avait agi ainsi.

- Pardonnez-moi...

Elle aurait voulu continuer en s'excusant d'avoir troublé sa quiétude, et en s'éclipsant. Mais cela aurait défait son objectif. Elle continua bravement :

- Mon Seigneur, cela fait bien longtemps que vous n'êtes passé me rendre visite.

Elle trembla de sa propre audace. Son entrée en matière le figea sur place, il ne sut quoi dire . Etant donné d'où il venait, mieux valait ne pas s'engager sur ce terrain glissant.

- Peut-être celles-ci ne présentaient-elles pas...tout l'agrément que vous en attendiez continua-t-elle.

Elle le vit déglutir. Mais arrête donc ! Pourquoi ne pas t'excuser, pendant que tu y es ! se morigéna-t-elle. Et à présent, que faire ? Comment s'y prenaient-elles, les autres ?

- Voulez-vous du thé ? proposa-t-il. Il fit quelques pas pour s'éloigner d'elle.
- Volontiers. Un mouvement d'éventail pour masquer son soulagement. Elle était tendue comme un arc.

Il appela une servante pour avoir du thé; il réfléchissait à en avoir mal à la tête. Comment la convaincre de rejoindre son pavillon ? Comment ne pas la vexer ou pire la blesser ? C'était la dernière chose qu'il souhaitait. Il marcha et alla entrouvrir légèrement plusieurs shoji dans une marche élégante, des gestes mesurés, une tâche qu'il aurait pu demander à une servante.
De son côté la princesse observait son époux derrière ses paupières baissées ; il n'avait pas l'air heureux de la voir, sa démarche le choquait ! Un moment, l'affolement la gagna. Elle se contraignit au calme. Il lui fallait boire la coupe qu'elle avait versée.

- Comment était votre journée, Mon Seigneur ? dit-elle en guise de diversion;
- Bien, je vous remercie dit-il avec politesse. et la votre ?

Elle fit la réponse de circonstance, mais sa gêne était palpable. La servante entra avec le thé et resta une seconde interdite en voyant la Princesse dans les appartements de son maître mais se reprit immédiatement et dressa la tasse puis s'excusa front au sol. Ignorant qu'il avait une invitée, elle se pressa d'aller chercher une seconde tasse. Durant ce temps, Genjûro regarda son épouse. Ainsi s'était-elle introduite ici en toute discrétion, voilà qui était singulier. Il la détailla avec curiosité, elle était belle, presque irréelle tellement elle était belle. Ses joues empourprées accroissaient encore son charme. Il examina sa tenue, un kimono de couleur ivoire ornée de fleurs de glycine, un dégradé parfait des tons lilas au vert tendre des pouces de bambou, un obi d'un gris sombre damassé. Il se souvint avec émotion d'une nuit où il avait glissé sous la soie de ses kimonos pour atteindre sa peau douce, parfumée, une promesse grisante qui n'avait pas duré longtemps.
De son côté la princesse procédait au même examen. Quand il sentit son regard sur lui, il baissa les yeux sur la tasse de thé. Il ne devait pas y penser, cela aurait été une grossière erreur de sa part. Ils ne s'entendaient pas, il ne comprenait pas pourquoi, pourquoi elle l'avait repoussé ainsi mais sans doute avait-elle ses raisons. Ayame prit l'unique tasse, eut un sourire timide et rougit de plus belle.

- Nous sommes mariés, peut-être pouvons-nous partager cette coupe...

Elle s'inclina, lui présenta la tasse entre ses deux mains. Ses longues manches l'effleurèrent.
Un frisson en forme de soie. Il croisa son regard. Qu'était-elle venue faire dans ses appartements ? Il prit la tasse avec une grande douceur.

Ayame était proche de la panique la plus complète ; mais ses mains blanches se posèrent, tremblantes, sur les siennes, autour de la tasse. Son regard implorant le fixait.
«Déesse miséricordieuse, faites qu'il ne me méprise pas pour ce que je suis en train de faire...
Pourquoi personne ne m'a-t-il jamais expliqué comment faire ?»
Il ne sut pas quelle réaction avoir face à cela. Devait-il poser la tasse et prendre ses mains dans les siennes ? Etait-ce la bonne réaction.? N'allait-elle pas le repousser ? Il amena doucement la tasse sur la table, la laissa pour prendre ses mains dans les siennes, ne cessant de l'observer pour éviter la moindre erreur. Ce contact, la douceur de sa peau contre la sienne l'émut.
Avait-elle bravé sa fierté pour le conquérir ? Il n'osait y penser.
L'esprit d'Ayame était en plein tumulte. « Et maintenant, que dois-je faire ? »
Avec la sensation d'être un nageur plongeant du haut d'une falaise, la princesse se pencha et vint poser ses lèvres fraiches sur les siennes. Elle était terrifiée. Elle resta ainsi, rigide, le coeur battant à tout rompre. Ne comprenant pas bien ce qui avait changé entre eux, pourquoi elle venait vers lui, il hésita un instant sur la conduite à tenir. Finalement, il prit ses lèvres avec grande précaution comme si le moindre faux pas de sa part l'éloignerait définitivement de lui. Il sentit son parfum léger, se rappela sa peau sous ses mains. Son esprit s'enflamma, il prit sa bouche, serra doucement sa main dans la sienne. Elle se laissa faire.
Le baiser fut doux, langoureux pourtant il y mit fin en se détachant doucement d'elle. Il ne pouvait décemment aller plus loin.
Elle ouvrit les yeux. Que se passait-il ?
Il tint ses mains entre les siennes un instant, il sentait qu'elle attendait quelque chose de lui mais au point où en était leur relation, il ne savait plus. Et puis ce soir ...la trouver ici ...
il laissa ses mains et se leva pour prendre de la distance. Si elle devinait, c'en serait fini.

L'incompréhension se lut dans son regard.

- Mon époux...?

Je lui ai déplu, c'est ça, je savais que c'était une mauvaise idée. La détresse se lisait dans sa posture, son regard. Allait-il la dédaigner ?
Il ouvrit le shoji silencieux. Il avait eu envie de la serrer contre lui, envie de leur donner une chance mais ...la peur le paralysait. Comment pouvait-il se sortir de cette situation ?
Il aurait été inconvenant de la faire attendre, le temps de prendre un bain. Sa peau sentait encore l'odeur de l'autre, son dos lui cuisait encore des endroits où elle l'avait griffé. Ce souvenir le fit frissonner d'horreur. Comment imposer cela à Ayame sans la blesser ? Impossible ! La situation était inextricable. Debout face au shoji, il ne savait que faire. Quand il se retourna pour lui avouer sa fatigue, sa lassitude du soir, devant son regard, il resta muet

Se méprenant sur son geste, son silence, la détresse d'Ayame, son humiliation de femme dédaignée se changea brusquement en une rage aussi brûlante que les affres qu'elle venait d'éprouver. Elle venait le trouver, au mépris de ses principes, au mépris de tout amour-propre, prête à accomplir le devoir qu'il avait appelé de ses voeux, et la seule chose qu'il trouvait à faire, c'était lui suggérer de partir. Elle rassembla d'une main son kimono, se leva et se dirigea d'un pas très digne vers le shoji. Elle sortit sans un regard en arrière.

Au supplice, il hésita, torturé du dilemme. Enfin il lui emboita le pas, la rattrapa sans vraiment considérer son geste mais mût par une sorte d'instinct.

- Ma Dame ...je vous en prie

Il se mit sur son chemin. Si elle partait maintenant, il la perdrait peut-être à tout jamais. Sous les paupières baissées, il devina son mépris. Il n'y avait aucune excuse à sa conduite. Il l'avait négligée, blessée en prenant des maîtresses, et là, la repousser c'était aller au delà de tout
mais que pouvait-il dire ? «Vous vous méprenez sur mon attitude ?», «Pas ce soir, je sors des bras d'une autre …?»
Aucune parole ne pouvait racheter sa conduite. Il s'avança et contre toute attente, voulut la prendre dans ses bras. Elle tenta de se dégager, de passer outre.

- Pardonnez-moi dit-il humblement.

Il glissa à ses pieds en signe de pardon en murmurant ses excuses, détruit pas sa rupture, perclus de remords. Il ne savait plus où il en était.

- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, mon seigneur, vous vous êtes fait parfaitement comprendre, dit-elle d'une voix lisse et froide comme une coulée de givre.
Je vous souhaite une bonne soirée. Vous savez où me trouver.

Il resta anéanti dans le couloir. Elle s'éloigna, très droite. L'obscurité sembla l'entourer, prête à le dévorer. Son sang se glaça dans ses veines.

- Pouvez-vous m'appeler un palanquin, l'entendit-il demander.

La dame de la sixième avenue, l'avait envoûté, trompé. Mais ce soir c'est lui qui avait gâché la chance de reconquérir son épouse parce qu'il s'était laissé aller aux appétits de son corps. Il perdait son âme un peu plus à chaque fois
Un de ses morceaux s'éloignait, suivant l'ombre de la ravissante jeune fille qui venait de disparaitre derrière le volet de bambou du palanquin.
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