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Crépuscule

Je me souviens.

Je me souviens des longues soirées dans les grandes salles de lumière. Où la beauté des femmes était comme celle des éphémères lucioles, fragile telle l’aile de la phalène qui se brûle à mort pour accomplir sa destinée.

Et le monde entier pouvait résider dans les yeux d’une belle.

Je me souviens des journées de bruit et de foule, de cris et de labeur. Les légions d’hommes, de femmes, d’enfants emportées par les flots du temps le long des rues vers des rivages incertains.
Et le monde entier n’était à nos yeux que perpétuel chaos.

Je me souviens des chemins de terre battue au milieu des rizières. Avec les silhouettes lointaines de mes semblables que surplombaient les montagnes distantes et les cieux à jamais inaccessibles.
Et le monde entier semblait penché par-dessus les vastes plaines.

Je me souviens de la saveur âcre du thé mille et mille fois renouvelée par le rituel.
Et des longues heures passées face contre terre à écouter les cloches sacrées retentir.

Je me souviens des rires.
Des hoquets douloureux de larmes.
Des éclairs fulgurants de pensée sublime.
Des abîmes nauséabonds d’une orgueilleuse médiocrité.
De tous ceux que j’ai vus tomber l’épée à la main.
De tous ceux que personne n’a regardés mourir.

Je me souviens aussi du reste.

Des plaines de cendre aux rivières de bile.
De la chair sanglante marbrée d’arabesques de corruption.
Des appétits immondes à jamais impossibles à satisfaire.
Des armées de choses et de cadavres grotesques.
De la promesse d’une éternité orgiaque totalement futile.
De la souffrance infligée aux autres pour apaiser la sienne.

De tout cela, il ne reste rien.
Rien que la nuit, éternelle.
Même les étoiles se sont éteintes au-dessus de moi.
Sur ce rocher isolé dans la mer de noirceur, je demeure seul.

Je me souviens de tout.

Alors, je couche sur le papier mes derniers mots.
A la lueur de la dernière chandelle.
Et je regarde monter les murailles d’ombre.

Pour la dernière fois, je me permets un sourire.
Pour la dernière fois, je me permets les larmes.

Et je m’avance vers l’oubli.
Vers la fin de toute chose.
Je laisse mes mots derrière moi.
Aux soins de la dernière lueur au monde.
Qui les consume avant d’être consumée.

Et la nuit tremble devant moi.

Ne redoute pas l’homme pétri d’honneur ou de gloire.
Ni même celui qui commande des armées ou mène un empire.
Mais crains celui qui ne possède rien, car il n’a rien à perdre.

– Le Tao de Shinsei –


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