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Cendres

« C’est un jeune homme bien agité, mon seigneur. »

Shiba Gosuke ne daigna pas répondre à cette évidence concernant son fils. Le regard du daimyo était fixé sur la calligraphie suspendue au fond du dojo et il demeurait parfaitement immobile. Face au seigneur, le vieux sensei couturé de cicatrices se sentit conforté par ce silence hostile. Au moins on ne lui avait pas ordonné de se taire. Il bougea légèrement, de manière presque imperceptible, afin de soulager ses chevilles engourdies par une longue station assise, et reprit la parole.
« Il n’est pas méchant ou délibérément réfractaire, noble seigneur. Simplement… un peu trop irrévérencieux. La liste des tours pendables auxquels il s’est livré est longue. Aucune cruauté, aucun mépris, mais beaucoup de malice. »
Le digne Gosuke-sama cligna des paupières et prit une inspiration.
« Que suggérez-vous, sensei ? Mon dernier fils est-il capable d’honorer ce dojo comme ses frères ? Est-il capable de satisfaire le maître que j’ai eu dans ma jeunesse ou dois-je le considérer comme un échec et l’oublier au profit de ses aînés ? »
Les questions tombèrent dans le silence et aucun des deux hommes ne le rompit pendant un moment. Le vieux maître s’imprégna de l’esprit qui habitait ce bâtiment dans lequel il avait passé l’essentiel de son existence, depuis qu’il avait repris cette charge des mains de son propre maître vingt-quatre ans plus tôt.
Shiba Gosuke avait été un de ses premiers élèves. Le jeune homme si sérieux ne devait pas devenir un grand guerrier mais il avait l’esprit discipliné. Lorsque la maladie avait décimé les habitants du château tout proche, le Champion du Phénix avait dû nommer un nouveau daimyo pour gérer les terres escarpées du domaine et cette affaire s’était avérée… compliquée. Mais avec les années, le lointain cousin du seigneur défunt avait fini par s’attacher le cœur de ses vassaux, et les morts avaient fini par devenir de pâles souvenirs, parfois évoqués avec tristesse dans le secret des cœurs ou pour conjurer le mauvais sort.

A la vérité, le maître et l’élève ne s’étaient guère croisés en dehors d’occasions très protocolaires depuis que Shiba Gosuke avait pris les rênes de son domaine, mais celui-ci avait tenu à ce que ses trois fils et ses deux filles suivent tous l’enseignement du sensei au lieu de se rendre dans un dojo plus prestigieux comme celui du Phénix Eternel. Shiba Gosuke avait assez d’influence pour y placer son aîné s’il l’avait vraiment voulu.
Un tel témoignage d’estime ne pouvait rester sans contrepartie et le vieux bushi avait jugé nécessaire de confier à son suzerain ses inquiétudes à propos de son troisième fils. Bien que le jeune garçon ne soit pas d’une importance politique aussi grande que ses deux frères au regard de sa famille, il fallait cependant qu’il représente dignement les siens et qu’il fasse honneur au nom du kami dont il avait hérité.

« Alors ? », demanda le seigneur, interrompant le cours des pensées du vieux maître.
« Kazuo est trop polisson, seigneur. Et sa malice est bien moins innocente qu’il n’y paraît. Je n’ai plus grand-chose à lui apprendre et il est prêt pour son gempukku. Sur le plan martial en tout cas. Pour le reste, je n’ai pas grand-chose de bien encourageant à vous dire. »
Froncement de sourcils.
« Du temps où j’étais votre élève, le Tao et le thé avaient autant d’importance que l’épée dans ces murs. »
– C’est toujours le cas, noble sire, mais c’est justement là que votre fils pèche par négligence. Il baille devant le Tao, bâcle le cha-no-yu sans vergogne et passe des heures à regarder les flammes des chandelles ou les noeuds du plancher au lieu d’étudier. Trop contemplatif, trop distrait, trop dissipé. Le sourire facile, il est un mauvais exemple pour les autres élèves qui n’osent le contredire car il est votre fils. Les Fortunes fassent que vous soyez longtemps notre seigneur et que votre aîné ou votre second fils prennent un jour votre succession car si le titre devait parvenir à votre benjamin…
– Vous suggérez que les présages lors de sa naissance sont aussi sombres qu’on a voulu le dire à l’époque ? »
Le vieux soldat haussa les épaules.

« Il est des choses auxquelles je ne prétendrai pas comprendre grand-chose. Les présages sont ce qu’ils sont, votre fils est ce qu’il est. Quant à savoir si cela est lié… »
Malgré sa longue vie au sein du Phénix, le sensei savait que les saints hommes étaient toujours ceux qui étaient le plus à même de comprendre certaines choses. S’ils prétendaient que la présence d’un nuage en forme de dragon devant les étoiles de la constellation du Phénix durant la nuit de travail de la mère de Kazuo était un mauvais présage, qui était-il pour ajouter quoi que ce soit à leurs déclarations ?
En parlant de dragon…
« Pardonnez-moi de vous avoir retardé, Gosuke-dono. »

Un geste de la main pour indiquer que cela n’avait pas tant d’importance. A la vérité, le daimyo n’était pas vraiment pressé de s’en retourner auprès de l’envoyé des Togashi qui était apparu quelques jours plus tôt devant sa porte. L’homme avait ce don exaspérant que partageaient les ise zumi de vous sortir les phrases les plus idiotes et les plus gênantes au plus mauvais moment. Loin de la sérénité du Tao, leurs propos parfois très crus ou iconoclastes… évidemment, Kazuo, lui, ne lâchait plus l’homme tatoué et Gosuke s’attendait à moitié à ce que ses gardes lui ramènent le Togashi et son enfant liés ensembles par un acte complice qui aurait malmené la réputation ou l’honneur de quelque notable de ses terres.
Le daimyo poussa un soupir des plus las. Après ces quelques jours, il ne savait toujours pas pourquoi le Togashi était venu et ses questions demeuraient sans réponse. N’eût été la lettre de créances ornée du sceau personnel de Togashi Yokuni, Shiba Gosuke aurait depuis longtemps ordonné à l’ise zumi de quitter ses terres pour ne plus y revenir. Peut-être aurait-il quand même dû donner cet ordre, tout compte fait.
« Sensei. Je crois que grâce à vous je viens de comprendre bien des choses. »

Le vieux maître ne cacha pas sa surprise mais se garda bien d’interrompre son suzerain.
« L’homme tatoué, le Dragon venu dans la maison du Phénix… il est sans doute ici pour Kazuo. »
En regardant les choses ainsi, la présence de l’homme, le fait qu’il s’entende si bien avec son enfant et le présage d’autrefois convergeaient tous vers cette unique évidence.
Qui elle débouchait sur… quoi au juste ?
Shiba Gosuke se leva soudainement, bien que son geste ne soit pas dépourvu de la précision féline qu’il avait autrefois manifestée ici même. Le vieux sensei s’inclina profondément et attendit que son seigneur sorte du dojo.
A la porte, alors que son yojimbo faisait coulisser le panneau de bois dont l’ouverture laissait voir un paysage automnal dépouillé, le seigneur s’arrêta un instant et d’un ton préoccupé, il lança à son ancien maître :
« Je dois voir ce Togashi. Et vite. »
Mais il était déjà bien trop tard.


« J’aimerais comprendre pourquoi vous nous avez fait cet affront, Togashi… san. »
L’homme tatoué se contenta de sourire, traitant par l’indifférence le mépris et la colère du seigneur. La présence des hommes d’armes, la main sur leurs sabres, ne semblait pas le troubler davantage, et les murmures furtifs qu’échangeaient la dame du seigneur et le shugenja qui avait la charge de son château ne l’intéressaient pas le moins du monde.
Il se contentait de regarder le jeune adolescent agenouillé à quelques pas devant lui, les mains encore serrées après avoir donné la mort. Et dans les yeux du jeune garçon, il n’y avait nul regret, nulle souffrance. Simplement une douce et limpide satisfaction.
Gosuke se retint à grand-peine pour ne pas laisser éclater sa colère devant toute sa cour rassemblée. Dans le secret de ses pensées, la brûlure de l’horreur le disputait à la fraîcheur glacée de la logique.
Il brûlait de faire décapiter l’homme devant lui et de faire porter son crâne à Togashi Yokuni après que les chiens se soient acharnés sur le vestige funèbre.
Mais le sort d’un troisième fils valait-il de s’attirer l’inimitié du Dragon ? Mille ans de voisinage et toujours aussi peu de choses à en dire. Quand aux ise zumi et à Togashi Yokuni… il y en avait tellement à dire à leur propos que mille ans n’y suffiraient sans doute pas.

« Kazuo. »
Son fils releva la tête et le regarda d’un air paisible.
« Kazuo, pourquoi as-tu écouté cet homme ? Pourquoi as-tu tué le vieux Jin ? »
Un sourire triste fut la seule réponse. De cette tristesse propre à ceux qui savent et ne peuvent partager ce savoir.
Gosuke détourna les yeux, troublé par cette sérénité si inattendue chez son enfant. Tant de calme alors que tous les coeurs présents étaient bouleversés par son crime et que le temps dehors tournait lentement à la tempête, comme en réponse au maelstrom d’émotions réfrénées qui emplissait la salle d’audience.

« Et vous, homme tatoué, vous… qu’avez-vous fait à mon fils pour qu’il commette ce meurtre ?
– Je lui ai montré sa véritable nature. Maintenant, Shiba-sama, vous avez trois possibilités. Vous pouvez nous mettre à mort tous les deux. Vous pouvez me tuer et chasser votre fils. Vous pouvez le laisser partir avec moi. »
Des murmures choqués, deux des bushi qui s’avancent comme pour frapper l’impertinent mais qu’un regard de leur seigneur arrête.
Comment peut-il oser me faire insulte devant ma cour ? Cet homme vient de faire de mon fils un assassin, un assassin qui n’éprouve aucun remords, et il me défie devant tous mes vassaux !!

« Mon seigneur… »
Sa dame dut l’appeler deux fois encore avant qu’il ne réalise qu’elle l’interpellait. Il eut un geste bref, une invitation à parler mais avec concision et sagesse.
« Mon seigneur, Isawa Tessai-san dit que des influences mystiques sont à l’oeuvre. Vous ne devriez pas agir à la légère. »
A la légère !
Il retroussa brutalement les lèvres, comme un loup. L’envie de saisir son sabre et de laver tout cela dans une orgie sanglante le brûla jusqu’au plus profond de son âme.
« Père. »
Un seul mot, et l’incendie intérieur disparut, ne laissant derrière lui que des cendres déjà froides.
« Père… puisque vous voulez comprendre, alors je vais vous expliquer. »
Le silence. Si total qu’un aveugle aurait pu croire la grande salle déserte. Tous étaient suspendus aux lèvres du criminel. De l’assassin.
« Père, je sais tout. Je sais qui il était, pourquoi il est devenu moine et ce qui le rongeait. Je sais à quel point il souhaitait mourir et j’ai vraiment essayé de le persuader de ne pas mettre fin à ses jours…
– Comment oses-tu souiller la mémoire de cet homme et essayer d’excuser ton crime !!
– Mais père, je ne cherche pas à l’excuser. Il voulait mourir, je ne pouvais pas l’arrêter. Mais puisque je suis votre fils, puisque notre lignée est resp… »
– SILENCE !! »
Mais son fils, non, cet étranger, ne s’arrêta pas pour autant.
« Puisque nous sommes responsables, alors il me fallait trouver un moyen de l’aider.
– De l’aider !!
– Oui, Père. Le suicide l’aurait écarté de tout espoir de rédemption. On n’assume pas son destin en se donnant la mort de manière aussi ignominieuse. Il avait déjà bien souffert dans cette vie et puisque je ne pouvais pas l’empêcher d’y mettre un terme, alors il fallait au moins que je… »
Les larmes commencèrent à couler sur les joues du jeune garçon.
« Il fallait au moins que je prenne sur moi sa mort. Que son trépas ne s’ajoute pas à ses fautes, qu’il ne pèse pas sur son karma. Il fallait que je prenne la faute sur moi, Père. Parce que, dans le fond, ça n’était pas la sienne… mais la vôtre. »
Les deux bushi qui s’étaient avancés se ruèrent sur le jeune garçon sabre au clair. Mais leur hurlement de fureur fut réduit à néant lorsque les vents arrachèrent les frêles cloisons de papier et s’engouffrèrent dans la salle, soufflant les lanternes, projetant les flammes sur les estampes et les panneaux de papier.
Ténèbres, flammes, cris, fuite.
Lorsque le calme revint, le jeune Kazuo et l’homme tatoué avaient disparu. Ne restaient que des courtisans terrifiés, des shugenja troublés, un seigneur effondré.

Quelques jours plus tard, Shiba Gosuke se leva avec l’esprit étrangement calme. Il se vêtit de blanc et sortit dans la cour de son petit château, traversant la salle d’audience qu’il refusait de faire restaurer. Il marcha sur le parquet noirci pour sortir dans la froideur de l’hiver devant ses vassaux et ses serviteurs rassemblés. Sous leurs yeux attentifs, il prit place d’une manière très formelle devant la lame qui l’attendait.
Après quelques instants de silence, il lut un poème émouvant parlant de l’aveuglement de ceux qui se croient justes, puis il cessa de porter atteinte au nom de Shiba.


« C’est ici que nous nous séparons », déclara l’homme tatoué. Il contempla un moment le carrefour bordé par une petite stèle rongée par les ans avant de se retourner vers le jeune garçon.
« Comment te sens-tu ? »
L’enfant, non, le jeune homme était encore bouleversé. Donner la mort est inhérent à la voie du guerrier, mais combien le font par compassion ?
« Hé !! »
Kazuo sursauta.
« Je dis qu’il est temps pour toi de partir. De suivre ta route. Mais avant cela… »
L’ise zumi prit les deux sabres soigneusement enveloppés qu’il portait en bandoulière.
« Prends ça. Ils appartenaient à celui que tu as tué. Avant que ton père ne réalise son odieux chantage et n’usurpe la place d’un héritier légitime. Je crois qu’on peut dire qu’ils te reviennent. Après tout, ça n’est pas tant contre le coupable mais pour la victime que tu as agi.
– Pour rien… », un murmure à peine audible.
« Peut-être que oui… ou peut-être que non. Il faut souvent faire ce qu’il faut sans que cela soit forcément évident. Boire le thé et partir. Là est le secret. »
Un croassement rauque sortit de la gorge de l’adolescent, comme une parodie de rire.
L’ise zumi sourit largement.
« Oui, je sais que cela fait mal. Mais tu connais la vérité maintenant. Le Tao, les vertus, les traditions, le bushido même. Tout cela est inutile si personne ne le fait vivre. Et ceux qui s’en érigent les gardiens sont souvent les plus inaptes à en appréhender l’esprit.
– Et les Dragons le font mieux ?
– Aaah… tant d’amertume dans cette voix. Non mon garçon. Pas mieux. Mais avec plus de lucidité certainement. Pour nous, cela n’a aucune importance. Brûle le Tao, jette ton kimono, oublie ton nom. Après, tu pourras vraiment essayer de vivre. Regarde-toi et regarde ceux qui t’ont précédé comme tu ne les as jamais regardés avant. Oublie ce que tu crois savoir, pour mieux le redécouvrir. »
Un bref grognement, moqueur.
« Mais va le faire ailleurs, je t’ai assez vu. »

Kauzo prit les deux lames sans dire un mot lorsque l’homme tatoué les lui tendit. Machinalement, il les passa à sa ceinture, sans prêter attention à leur facture ni les sortir de leurs saya.
Il dévisagea un instant l’ise zumi d’un air étrange. Comme s’il se demandait s’il ne valait mieux pas le tuer. Ce qui ne fit qu’élargir encore le sourire de l’homme.
Avec un clin d’oeil malicieux et un geste d’invite à demi-moqueur, l’ise zumi indiqua au jeune garçon la route qu’il devait prendre, puis il s’aventura sur l’autre chemin et fit un dernier signe de la main, sans même daigner se retourner. L’homme tatoué sentait la présence de son Maître, quelque part dans les collines proches, attendant qu’il vienne lui rendre compte. L’homme tatoué ne savait rien des désirs de celui dont il portait le nom. Pas plus qu’il ne comprenait le rôle du jeune garçon si brutalement arraché aux siens et aux dangereuses illusions de l’ambition travestie en vertu. D’ailleurs, à tout prendre, il se fichait pas mal de comprendre.

Le jeune garçon suivit du regard l’homme tatoué jusqu’à ce qu’il disparaisse. Il demeura ensuite un long moment immobile, les mains blanchies par l’effort qui serraient à toute force les deux armes passées à sa ceinture.
A nouveau, les larmes coulèrent mais il n’y avait personne pour les voir.
Finalement, celui qui s’appelait encore Kazuo quelques jours plus tôt et qui n’avait jamais eu l’opportunité de choisir son nom d’adulte se mit en route. Il tourna le dos aux montagnes de son clan et entreprit de descendre vers le sud.
Lorsque les kami du vent jouèrent avec les feuilles mortes sur son chemin, il vit les vestiges roux et bruns comme autant d’hommes emportés par des vents qu’ils ne voyaient pas mais qu’ils prétendaient comprendre. Il vit son père, l’homme qu’il avait tué et bien d’autres. Emportés par le vent sans que nul ne se soucie d’eux, avant ou après qu’ils tombent de l’arbre de la vie.
Des millions de vies. Des millions de feuilles mortes. Et personne ne se souciait d’elles. Quoi qu’en disent les moines, les seigneurs et leurs samurai. L’honneur, la sagesse, la richesse, la vertu, la gloire… mais pas les feuilles elles-mêmes. Vertes et encore vigoureuses, on n’attachait d’importance qu’à leur parure et à leur éclat. Rousses et desséchées, elles ne faisaient qu’inspirer des regrets doux-amers avant de disparaître. Mais nul ne s’intéressait vraiment à elles.
Alors, Kazuo sut enfin qui il était et de quoi sa vie serait faite. Il disparut dans l’oubli sur ce chemin venteux descendant vers le sud.
Un peu plus loin, un vieux bûcheron croisa un jeune ronin nommé Automne qui lui demanda son chemin et le remercia d’un sourire si éblouissant que l’homme en resta songeur jusqu’à la fin du jour.


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