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Hiren

Une plaine morne et grise…

Toutes ces personnes… Des centaines… Des milliers… Aucune ne parle… Un silence absolu règne… Elles ne se regardent même pas. Le regard vide. Le visage hâve. Comme absents… Soudain ! Une voix sombre et puissante :

« Toi ! Que fais tu ici ! ? Ce n’est pas ta place !! »

Personne ne répond… Personne ne réagit…

« Réponds ! Je te l’ordonne ! »

C’est à moi qu’elle s’adresse ?

« J.. Je… ne sais … pas… »
Un souffle… Ma voix ? Ma ? Je ? … Une Ombre gigantesque apparaît soudain… Non, c’est… moi ?… qui suit apparut devant elle…

« Comment es-tu arrivé ici !? Voyons cela … »

Un instant… une éternité… plus tôt.
Le pinceau glissait élégamment sur le parchemin.

Douce présence
Larmes et réminiscence
Evanescence

Personne ne comprendrais… à part peut-être Toju sensei… Elle posa le pinceau. Saupoudra le haïku d’une pincée de sable pour sécher l’encre, puis posa les mains sur ses genoux.
« Je n’ai pas d’autre solution. Tout est de ma faute. Pour l’Honneur de ma famille et de mes Ancêtres… »
Une larme se forma au coin de son oeil droit. Elle pris le tanto qu’elle avait purifié au Temple en prévision de ce moment. Après avoir sortit le couteau de son saya, elle posa ce dernier devant elle. L’or de ses décors brilla à la lumière des chandelles. Chaleur tranchant immanquablement en comparaison de la froideur de son kimono blanc et de l’éclat mortel de la lame… Elle pris fermement l’arme à deux mains. Puis positionna précisément la pointe face à sa gorge. Pris une aspiration… et pressa d’un coup sec…

Elle se souvint…

Trois jours auparavant dans l’Outremonde

« Cours ! ! Il ne faut pas qu’ils nous retrouvent !… »

Avec lui, sa peur des premiers instants avait disparu. Son armure couleur or brillait légèrement malgré la grisaille environnante, semblant étinceler d’elle-même, comme si elle voulait, même durant ces évènements sombres, attester de la noblesse de son compagnon. Ce qu’il pouvait être beau et majestueux ! Un digne héritier de la famille Akodo ! Un bijou forgé pour Rokugan, perdu au beau milieu d’une contrée inconnue, et hostile… A son coté, elle n’avait pas perdu confiance. Ils survivraient, ensemble…

La plaine…

« Petite insolente ! Montre-moi ce qui t’a conduit à prendre ta décision ! ! »

Tonitruante, la voix ne semblait être entendue que par elle… Etrangement, en se remémorant ces événements, elle se souvenait peu à peu de qui elle était, et d’où elle était à présent… Meido…

Un jour auparavant dans l’Outremonde

Des rires déments… Des ombres… Des mouvements furtifs… Ils les avaient rattrapés… Jusqu’à présent le courage de son protecteur avait suffit à les repousser. Mais il fatiguait. Elle avait eu beau essayer de l’aider de ses faibles compétences, cela n’avait que retardé l’inévitable, il tenait à peine debout. Son armure était réduite à sa plus simple expression. Il avait tout d’abord enlevé les sode protégeant ses épaules, puis l’haidate et les kote pour l‘alléger. A présent il ne portait plus que le dômaru et le kusazuri. L’or, autrefois si radieux, semblait terne. Même lui avait changé… Radieux et joyeux quelques jours auparavant, il était à présent triste et elle sentait, quand elle arrivait à croiser son regard, que si ce n’était pour elle il se serait jeté dans un dernier combat pour périr honorablement l’arme en main. Ce regard qui la faisait rougir à peine le sentait-elle sur elle, si chaud, si rempli d’amour, ce regard qui l’assurait de son amour pour elle n’était plus… Une résignation morbide s’y lisait aujourd’hui… Son visage si doux était marqué. Une trace noire descendait à présent de son œil droit, comme une larme sinistre… Quant à elle, elle était éreintée, elle n’avait trouvé aucun moyen efficace de l’aider à combattre, et n’avait pu que le soigner, bien piètrement d’ailleurs… Il l’avait remercié chaleureusement au début, comme si cela était un grand prodige, et que ses prières allaient les sauver. Mais, déjà, elle avait sentit la faiblesse des Kami et Fortunes en ces lieux… Puis une voix s’était mise à lui parler… Tout d’abord un murmure, à peine un souffle… Puis plus distinctement… Un homme. Un érudit de toute évidence. Un érudit ? En ce qui concerne ce lieu sans nul doute ! Mais en son domaine, personne n’aurait jugé ses dires honorables ou doctes… Cependant, ici… L’Outremonde, c’est ainsi qu’il avait appelé ce lieu, puis il lui avait appris qu’ils devaient quitter ces terres au plus vite ! Les quitter ? Mais comment ? Ils étaient perdus, et n’avaient pas vu Dame Amaterasu depuis leur arrivée !… Il lui avait enseigné comment purifier le peu d’eau qu’ils trouvèrent, à ne pas faire de feu, à ne pas manger ce qu’ils trouvaient, à se cacher… Elle avait eu de grandes difficultés à faire entendre raison à son ami sur ce dernier point :

« Nous cacher ! Une technique tout juste digne de Scorpions ! ! ! » lui avait-il répondu lorsqu’elle lui en avait parlé pour la première fois.

Puis, les créatures les avaient retrouvés. Des sortes de petits hommes monstrueux. Répugnants et stupides, ils les avaient attaqués sans aucune stratégie. Heureusement, cela avait permis de les défaire malgré leur supériorité numérique. Durant ce qui lui avait paru une éternité, ils avaient alors cherché à éviter les autres monstruosités de ces lieux, en appliquant les conseils que la présence lui prodiguait. Les groupes et la diversité des créatures n’avaient cessé de se multiplier, jusqu’à ce qu’ils tombent nez à nez avec un groupe de morts-vivants, dirigés par un homme, tout au moins était-ce ce qu’elle avait cru de prime abord. Mais en voyant son visage, elle avait compris, ce n’était plus un homme, c’était un serviteur du Sombre Kami, ses yeux rougeoyants tout à coup ne laissaient plus aucun doute… Kogoro lui avait murmuré : « Aiko-chan… Ecoute-moi… Je vais charger pour éliminer celui qui dirige ces monstres. Tu vas partir en courant dans la direction d’où nous venons. Je te rejoindrais.

– Mais…
– Non ! Fais comme je te le dis ! Maintenant ! … »

Et il avait chargé en hurlant le cri de guerre de son dojo…

Elle lui obéit. Elle se mit à courir comme jamais. Elle ne s’en serait pas crue capable. Elle entendit le bruit sec et clair d’un coup de katana tranchant les chairs, et un cri de défi « Akodo !! ». Il la suivrait, il avait promis, elle continua à s’éloigner dans la nuit. Elle serra fort l’origami en forme de fleur de lotus qu’il lui avait offert quelques jours plus tôt. Un autre lieu, un autre temps… heureux et paisible…

Quatre jours auparavant. Kyuden Kage no Kitsu (Neko ?).

« Aiko-chan ? »

Sa voix ! Il était venu ! Quelle joie ! Depuis le premier regard qu’ils avaient échangé lors de leur présentation six mois auparavant, elle craignait toujours autant qu’il ne réponde pas à l’une de ses lettres, ou ne vienne pas à l’un de leur rendez-vous. Oh ! Rien de bien important en fait ! Nulle histoire qui semblait tant plaire aux jeunes filles plus âgées, les faisant rire et parfois rougir en détournant les yeux, les laissant toutes songeuses, ou même le souffle court. Non, rien qui ne puisse mettre en danger leur honneur ou celui de leur famille pas même un … baiser… Un simple baiser. Acte tout à la fois si simple, si anodin, si… emprunt de sens, et si dangereux… Elle comprenait à présent pourquoi elle avait vu pendant sa jeunesse tant de ses cousines se morfondre dans l’attente d’une chaste tentative de leur soupirant… puis s’inquiétant de ce qu’il adviendrait si cela se savait… Alors, elle ne les comprenait pas… Alors, elle les observait comme des êtres étranges, pris dans une toile invisible, d’insouciance et de crainte… Alors… elle ne l’avait pas encore rencontré… A présent, non seulement elle les comprenait, mais elle voyait plus loin encore que leurs enfantillages… Enfantillages ! Quel terme à la fois si juste et si drôle ! Elle n’avait encore qu’une douzaine d’années, et elle considérait ses aînées et leurs jeux comme enfantins. Non pas qu’elle puisse réellement juger de ce qui était du domaine des adultes et de celui des enfants pour ce qui est des affaires de cœur. Non. Mais, elle était persuadée, d’une conviction inaltérable, que sa rencontre avec Kogoro avait été guidée par le Destin. Ils étaient promis l’un à l’autre. Ils s’étaient reconnus dès leur première présentation lors d’une réunion des Grandes familles du clan à la Cour de Kyuden Akodo. Depuis, ils s’écrivaient, et s’étaient revus à trois reprises. Oh, bien sûr elle rougissait quand il lui parlait, elle détournait les yeux lorsque leurs regards se perdaient l’un dans l’autre, le temps perdant sa substance… Mais jamais ils n’avaient été plus loin. Ils n’en avaient pas besoin. Le temps ferait son œuvre, et un jour ils seraient l’un à l’autre. Ils devisaient calmement, se racontaient leurs vies, leurs espoirs, leurs regrets, bien qu’à leurs âges ils n’en aient que bien peu… et s’échangeaient quelques menus cadeaux… Et à chaque fois, elle ne pouvait s’empêcher de craindre qu’il ne lui répondrait plus, ou ne viendrait pas, d’autant plus qu’aujourd’hui il venait de devenir adulte. Comme elle s’y attendait, il avait réussit brillamment son gempukku, et venait d’être accepté comme un bushi à part entière. Il allait certainement partir en mission très bientôt. Quant à elle, elle devait reprendre ses études. Toju-sensei avait beaucoup d’espoir en elle, elle devait s’en montrer digne. Elle passerait son gempukku dans quelques années, et alors…

« Aiko-chan ! Pourquoi te cachais-tu ? »

Sa douce voix commençait à prendre de la puissance.

« Oh ! Pardon… »

Il s’arrêta à deux pas d’elle, se redressa, puis s’inclina avec courtoisie et politesse, comme s’il s’adressait à une Dame :

« Ohayõ gozaimasse, Aiko-san. Avez-vous mangé du riz ce matin ? »

Interdite, elle se demandait comment réagir quand le sourire de son aimé se fit moins sérieux, moqueur à la manière qu’il avait parfois.

« Ryushu !… Pardon. Kogoro. Tu te moques de moi !!!… »

Elle allait le bousculer, pour lui montrer sa contrariété quand elle se souvint qu’il était samouraï à présent. Elle s’arrêta, puis le salua comme il sied à une enfant vis-à-vis d’un adulte :

« Ohayõ gozaimasse, Kogoro-sama ! »

Il inclina la tête en réponse, puis éclata de rire :

« Aiko-chan ! Bientôt, ce sera à moi de m’adresser à vous avec déférence, n’en rajoutez pas, je vous en prie…
– Et bien, Kogoro-sama, je m’exécuterai selon vos désirs… A une condition…
– Une condition ?… Certes… Laquelle ?…
– Que vous me promettiez de m’écrire tous les jours d’ici à notre prochaine rencontre…
– Tous les jours ? ! Mais comment pourrai-je ? Je serai très occupé !…
– Trop pour m’écrire… Pfff… Je croyais les bushis plus efficaces… »

Ils s’étaient lancés dans un de leurs jeux préférés, la joute verbale imitant les plus célèbres diplomates qu’ils connaissent. Cette fois, Aiko utilisait des mimiques et tournures de phrases acerbes, presque agressives, à la manière d’Ujiaki-sama. Comment allait-il répondre ?…

« Plus efficaces ?… Serait-ce un défi ? Et bien qu’il en soit ainsi alors !! », gronda-t-il à la manière d’une Matsu qu’ils avaient vue la veille répondre ainsi à un courtisan Bayushi, au grand dam de ce dernier et pour le plus grand plaisir de nombreux Lions… Joignant le geste à la parole, il fit mine de porter la main à son sabre. Elle ouvrit de grands yeux, surprise de la transformation que le gempukku avait apportée en lui…

« Allons ! N’ais pas peur ! Je suis toujours le même ! »

Il avança en riant et la souleva de terre à bout de bras, lui fit décrire un arc de cercle puis la déposa près d’un parterre de roses. Elle rit, cachant sa bouche de la main. Il plongea la main dans sa veste et en sortit un petit paquet en forme de fleur de lotus :

« Pour toi… », lui dit-il en lui tendant à deux mains, et en baissant les yeux.
« Pour moi ?… Mais je ne puis accepter, je ne suis qu’une enfant.
– Qui un jour deviendra la plus belle des femmes »

Il lui tendit à nouveau le paquet.

« En tant que telle, je n’en pourrai que moins accepter un cadeau du plus prometteur des jeunes bushi de la Famille Akodo.
– J’en serais au désespoir… Souhaitez-vous, voir l’un des bushi Akodo nouvellement promus, réduit à l’état d’une pitoyable pleureuse Shosuro ? Je vous en prie acceptez…
– Si c’est pour le bien du clan, alors je me dois d’accepter, Kogoro-san. Mille mercis… »

Elle prit le paquet. Il était fort bien fait, mais trop lourd pour n’être qu’un origami, il contenait quelque chose… Il vit sa surprise :

« Tu le porteras en souvenir de moi, le temps que nous nous revoyions… »

Elle n’eut pas le temps de lui répondre. Un claquement effroyable, tel un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Le jardin fut secoué par une bourrasque de vent sauvage, projetant nombres de fleurs et de sable qui les aveuglèrent…

Kogoro fit rempart de son corps pour protéger Aiko. Deux créatures massives sortirent des nuages de sable et se jetèrent sur eux. Avant que Kogoro n’ait eu le temps de sortir son katana, l’une des créatures lui assena un puissant coup de poing, qui le mit à terre. L’autre attrapa Aiko et la chargea sur son épaule sans plus de difficulté que s’il s’était agi d’un malheureux sac de riz… Elle la conduisit alors vers le nuage de sable, suivit par la première qui ne prêtait déjà plus attention à son adversaire. Aiko sentit de fortes effluves mystiques, mais elle fut bien incapable d’en déterminer la nature exacte, quoiqu’elle eût la certitude qu’elle quittait ce monde… Son kidnappeur et elle semblaient glisser avec aisance et fluidité dans un couloir lumineux… Un grognement de douleur ! Un choc sourd. Son kidnappeur trébucha, et le voyage devint chaotique. Elle se sentit comme emportée par un tourbillon erratique, ballottée, projetée contre des parois invisibles… Puis elle tomba sur un sol rocailleux, en même temps que les deux créatures qui l’avaient agressée. Elle tourna la tête. C’est alors qu’elle put voir les créatures pour la première fois. Grandes, dotées d’une puissante musculature, elle semblait porter des poils sur tout le corps, et leur tête ! Elle ressemblait à s’y méprendre à celle de l’iconographie que son sensei lui avait fait apprendre par cœur durant sa première année d’étude ! Une tête de Lion ! ! L’une semblait se battre… Aiko aperçut Kogoro tentant de lutter contre celle qui l’avait frappé. C’était donc lui qui avait perturbé le voyage ! Le combat tourna court. La créature s’en débarrassa comme d’un fétu de paille, et le tint à bout de bras. Elle s’apprêtait à le frapper. Aiko entendit l’autre grogner. « Pas tuer » crut-elle comprendre. Comment pouvait-elle avoir interprété un grognement ? Elle n’eut pas le loisir de s’interroger plus avant, l’enfer se déchaîna…

Meido aujourd’hui

« Tu crois pouvoir m’attendrir ? ! Tu n’as pas à être là ! Rien de ce que tu m’as présenté ne le justifie ! Souviens-toi…»

La nuit précédente dans l’Outremonde

Seule ! Kogoro ne l’avait toujours pas rejoint ! Cela faisait des heures, peut-être des jours, qu’ils s’étaient séparés pour échapper au shugenja maudit… Ecoutant les voix qui murmuraient dans sa tête, elle avait réussi à échapper à d’autres monstruosités de ces terres, se réfugiant dans les trous, courant dans des tranchées, sentant ses ennemis sans même les voir. Elle ne cherchait plus à comprendre, elle se laissait aller au flot de conseils. Bien lui en avait pris jusqu’à présent. Mais la nasse se refermait peu à peu, elle le pressentait ! De nouveaux adversaires avaient rejoint les petits gnomes et les morts-vivants. Si les premiers couraient en tous sens, sans aucune logique, ni même d’organisation, criant, piaffant, se chamaillant, ce qui lui permettait de deviner leurs positions, si les seconds se traînaient lamentablement sans but, cherchant à trouver son odeur ou peut être une trace de vie à une allure tellement lente qu’elle pouvait les éviter, les contourner, puis les distancer aisément, les derniers arrivés étaient organisés, rapides, et montaient des simulacres de poneys gigantesques et affreux. Portant armes et armures, ils arboraient des couleurs noires, et un masque de kabuki souriant. Ressemblant à des samurai, ces derniers avaient délimité une zone de recherche assez large pour être sûrs que leur proie serait à l’intérieur, et convergeaient maintenant en décrivant des trajectoires en formes de spirales, forçant Aiko à se rapprocher du centre sous peine d’être vue… Quelques secondes encore et se serait fait… Elle ne pouvait plus leur échapper à présent. Son dernier refuge, une sorte de terrier, ne pourrait l’abriter bien longtemps… Elle apercevait déjà les formes de deux des samurai sur leurs montures à une dizaine de mètres, et des frissons lui parcouraient le dos. Elle était persuadée qu’un autre ne devait plus être qu’à quelques mètres, quelques foulées tout au plus… Seul le monticule dans lequel était creusé le terrier la cachait encore à sa vue… Elle mourait d’envie de vérifier, et savait pourtant que ce serait sa fin… Le bruit des sabots sur le sol… Plus besoin de regarder, l’ouïe suffisait. Il était trop tard pour quelque solution que ce soit… Une main se posa sur sa bouche, étouffant dans sa gorge un cri de rage et d’effroi…

Elle fut entraînée sous terre, loin dans des tunnels où elle n’y voyait goutte. Tout ce qu’elle savait, c’était que son tourmenteur était poilu, avec les mains griffues, et qu’il arrivait à se mouvoir à une vitesse surprenante dans le noir le plus total des tréfonds des souterrains. Elle avait en premier lieu cru avoir été retrouvée par une des deux créatures l’ayant enlevée, mais la musculature de celle-ci était plus fine, moins puissante, et les cris qu’elle l’avait entendue pousser à plusieurs reprises n’avaient rien à voir avec les grognements qu’elle avait cru comprendre… Elle n’échappait à une sorte de monstre que pour tomber dans les griffes d’une autre… Les kami seuls savaient comment elle serait dévorée une fois amenée dans l’antre de celle-ci…

Elle devait avoir perdu connaissance, à moins qu’elle ne se soit tout simplement endormie… Lorsqu’elle réouvrit les yeux, elle était couchée sur une natte de riz usée et poussiéreuse. Un feu brûlait non loin, lui permettant de distinguer les lieux. Une caverne. Petite, mais assez grande pour abriter deux autres nattes en plus de la sienne. Une seule entrée, fermée par un linge éculé et élimé. Ses yeux s’habituant à la pénombre, elle découvrit une forme accroupie dans un coin sombre. A peine plus grande qu’elle, elle se cachait sous une étoffe richement décorée, qui tranchait singulièrement avec l’aspect misérable et mal entretenu des lieux.

« Huuuu-min ? »

La question venait de la forme !

« Oui… Je m’appelle Aiko… et, toi ? »

Elle avait eu confiance rien qu’en entendant la voix, bien qu’inhumaine de toute évidence. Un sentiment diffus qu’elle pouvait se reposer et qu’elle était en sécurité…

« Trrich’k… je suis…
– Enchantée… Où sommes-nous ?
– Où ?… Ici !
– … Mais où est ici ?
– Ici ! »

Une suite de petits cris incompréhensibles agrémenta cette dernière phrase, Aiko décida de ne pas énerver son hôte, et cessa d’essayer de savoir où elle avait été emmenée.

Alors qu’elle se préparait à demander s’ils étaient seuls, la forme jaillit de sous son étole. Vive comme l’éclair, elle déposa un bol devant Aiko, et sortit de la « pièce ». Aiko resta interdite. Elle avait cru voir un énorme rat ! De sa taille, et portant des guenilles… Ses sens la ramenèrent à la réalité. Son odorat en premier, lui fit sentir une douce odeur de riz. Sa bouche se mit immédiatement à saliver, et son estomac lui rappela le besoin de nourriture : elle n’avait pas mangé depuis des jours ! Elle baissa le regard, et découvrit que le bol contenait effectivement du riz. Elle se jeta sur la nourriture et l’engloutit en quelques bouchées, tenant le bol de la main gauche, et piochant la manne de la main droite. Bien que son goût lui indiquât qu’il était trop cuit, elle n’en eut cure, et poussa un soupir de contentement… Elle sentit la chaleur irradier dans son ventre. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle s’aperçut qu’il restait sur ses doigts une sorte de poudre. Elle roula son index sur son pouce. C’était dur. De petits cristaux. Elle s’approcha du feu pour les observer. Il brillait légèrement. Un éclat bleuté… Non ! Vert ! Qu’était-ce ? Et pourquoi en mettre dans la nourriture ?…

« C’est pour protéger la nourriture des effets de la Souillure… », répondit une voix humaine, bourrue, mais amicale. Surprise, elle découvrit un homme à l’entrée de la pièce. Mal rasé, puissamment bâti, il portait le daisho, des parties d’armures, mais aucun mon. A ses pieds, le rat géant se cachait derrière ses jambes. Et derrière, dans l’encadrement… Un autre rat ! Plus gigantesque encore ! ! Celui-ci était de la taille d’un homme adulte ! Un frisson parcourut l’échine d’Aiko, instinctivement elle venait de reconnaître celui qui l’avait emmené sous terre un instant avant que les samurai maudits ne la trouvent. Un rire répondit à son expression de stupeur :

« C’est ce que j’adore chez les enfants ! Vous êtes toujours surpris par la nouveauté ! Et pourtant tu dois en avoir vu des choses dans l’Outremonde… A ce propos, il va falloir que tu m’expliques ce que tu fais ici et comment tu as survécu… »

Il avait porté la main à son katana, et semblait méfiant. Il l’observait avec attention…

« Je ne sais pas où je suis… L’Outremonde dites-vous ?… »

Elle avait été enlevée pour être amenée dans l’Outremonde, les voix ne lui avaient pas menti ! ! Pourquoi ?! A moins que ce ne soit dû à l’incident… Elle se souvint de Kogoro : « Il y avait un samurai avec moi ! Akodo Kogoro ! J’ai été enlevée et il a réussi à me secourir, nous nous sommes séparés quand…
– Suffit ! Rtch’ptck t’a trouvée il y a deux heures, et sa tribu a cherché d’autres personnes perdues. Ils n’ont trouvé personne. Ton ami est mort… Enfin, il faut l’espérer pour lui…
– Mort ! ! Non ! ! ! Ca n’est pas… »

Elle sentit les larmes couler sur son visage… L’homme s’approcha d’elle, et l’observa plus attentivement encore…

« Tu n’as aucune trace de Souillure, comment est-ce possible ? Tu ne connais rien, et je ne pense pas que ton samurai y connaissait quoi que ce soit de plus… Avais-tu du jade ?
– Du jade ?… Non. Pour quoi faire ?…
– Pour te protéger. Comme pour la nourriture. Mais plutôt sous forme de gros morceaux, comme celui que mes amis t’ont mis autour du cou. »

Elle porta la main à son cou, et y découvrit une cordelette avec un morceau de pierre verte de la taille d’un doigt.

« C’est du jade ? Non, je n’en portais pas. » répondit-elle.
Bien sûr que si !
Elle sursauta.

« Qu’as-tu ? Tu as mal quelque part ? », s’inquiéta le samurai, tandis que les deux rats échangeaient une série de couinements angoissés…

C’est un Hiruma.
A nouveau ! Elle chercha du regard qui lui parlait.
Du clan du Crabe. Tu as de la chance.
Dans sa tête, oui, c’était une des voix qui l’avait guidée…
Qu’attends-tu pour te présenter correctement ! ?

« Oui, tout de suite… »

La surprise et la suspicion se lut sur le visage du samurai et sur ceux des créatures l’accompagnant :
« Hajime Machite, je suis Kitsu Aiko, Dozo Yoroshiku Hiruma sama ! », le salua-t-elle en mettant le front à terre.

Il ne répondit pas. Un silence pesant s’installa…
Répètes après moi, lui intima une seconde voix.

« Scrtch’kch, Skreee eetch’kk’k Aiko, Kt’kt’chot… »

Bonjour, je suis Aiko, Merci de m’avoir sauvée. Comment connaissait-elle cette langue ? De toute évidence elle n’était pas la seule surprise. Le plus petit des … Nezumis ?… s’était approché, et la reniflait ; le plus grand la détallait en se frottant les moustaches. Enfin, le samurai du Crabe en resta bouche bée pendant quelques secondes…

« J’entends des voix », finit-elle par dire, « elles m’ont guidée, et l’une d’entre elles vient de m’aider à me présenter…
– Tu entends des voix ? » le regard de l’humain s’étrécit…
« Celles d’Ancêtres… »

Ca suffit ! Tu t’expliqueras plus tard ! Qu’il t’emmène à la Muraille, ou à Haikyo sano Kappa. Dis le lui !

« Sommes-nous loin de la Muraille ? Ou de Haikyo sano Kappa ? »

Cette fois le samurai recula d’un pas. Puis il sortit lentement son sabre, et le pointa vers Aiko.

« Comment connais-tu ce nom ? »

Sa voix était blanche, presque haineuse…
Dis-lui…

« Printemps nuageux, Pluies d’Azur… »

Le bras armé retomba d’un coup au côté du samurai. Eberlué, il écarquillait les yeux, et ne semblait tout simplement pas savoir quoi faire…

« Comment peux-tu connaître ce mot de passe ?… », finit-il par demander.

Sur ce, un nouvel arrivant les interrompit. Gracile, d’un poil lustré et totalement noir, il s’accroupit devant Rtch’ptck, puis lui fit son rapport. Le cœur de Aiko se brisa… Il avait aperçut une troupe de cavaliers maudits, des Moto noirs, ils emmenaient prisonnier un homme habillé d’or…

Meido aujourd’hui

« Comprends-tu ? Tu as survécu là où nombres auraient péri. Tu as échappé à la Souillure de Jigoku. Tu as rejoint les tiens… »

Aiko voulut interrompre la Voix, mais ne put.

« … et tu devais reprendre tes études. Tu dois apprendre les enseignements de ton Maître, et être reconnue par tes pairs et surtout les Vies Passées. Et brillamment encore !… Et que fais-tu à peine revenue ? ! Jigai ! ! Tout cela à cause d’un homme !
– Il est mort ! A cause de moi ! Et…
– Ne me mens pas ! ! ! Tu sais qu’il n’a pas quitté Ningen-Do !
– Je n’ai pas réussi à le contacter… Mais… il ne peut avoir survécu…
– Survécu… Non… Pas au sens ou tu l’entends…
– Comment ?…
– Il a échoué !
– Echoué ? Il m’a sauvée !
– Sauvée ? Tu aurais survécu sans lui. La seule chose qu’il ait faite c’est t’offrir le médaillon qui t’a protégée de l’influence du Royaume des Enfers. C’est tout ! Prisonnier, il n’a pas tenu une nuit avant de prêter allégeance !… »

Aiko ne sut que répondre, trop de questions se bousculaient dans son esprit…

« Il suffit. Tu n’as pas à être ici. Ton existence a un but, et tu ne peux y échapper ! Repars ! Ne t’avise pas de revenir avant ton heure… Nous te surveillons… »

Ningen Do. Aujourd’hui et à présent…

Sa chambre. Une douleur à la gorge. Elle recula les mains. Elle tenait un tanto. Une unique goutte de sang perlait au bout de la pointe. Elle prit une feuille de papier, nettoya la lame. Elle avait pris une teinte sombre lui semblait-il. Elle le rengaina. Délicatement elle dénoua l’écharpe de soie blanche qui lui ceignait les jambes. Puis, elle rangea son poème funèbre et le nécessaire de calligraphie, enleva son kimono, le plia soigneusement, puis endossa une de ses nouvelles tenues, tout juste offerte le matin même par son sensei en cadeau de retour, après qu’un vieux Nezumi l’avait réexpédiée sur ses terres elle ne savait trop comment. Puis elle se coiffa, ceignit son wakizashi et le tanto qui aurait dû lui ôter la vie. Elle ramassa l’origami offert il y a quelques jours, toute une vie, par son tendre amour, sourit en constatant qu’il avait gardé tout son éclat, le glissa dans une bourse qu’elle plaça dans son kimono, près de son cœur. Enfin, elle ouvrit le panneau de sa chambre et partit rejoindre le dojo pour le premier cours de la soirée. Elle avait une mission…


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